Allocution de Maurice Zundel à l’Institut la Longeraie (Institution des Pères Salésiens) à Morges près de Lausanne en février 1948

 

Peut-on agir autrement que l'on n'est ? L'expérience dit non : « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. »

 

C'est-à-dire que l'on peut feindre un moment, on ne peut feindre toujours. Le naturel, tôt ou tard, reprend le dessus, et, après avoir joué son rôle, l'homme apparaît tel qu'il est. C'est peut-être une triste vérité, mais c'est une vérité. Nous sommes souvent injustes et cruels, faute de le reconnaître. Nous en voulons aux autres d'être ce qu'ils sont et nous ne voyons pas qu'ils ne peuvent être autrement à moins de naître de nouveau.

 

Gardons-nous de prendre ceci pour une image. Un enfant qui vient au monde porte assurément, en soi, la possibilité d'une liberté créatrice, mais il est déjà chargé de toute la réalité d'un monde instinctif qui le rive à d'innombrables déterminismes. Il possède en d'autres termes, une nature animale dont les impulsions se déclenchent spontanément, tandis que sa nature humaine ne représente qu'une exigence qu'il doit accomplir.

 

La première lui voilera presque fatalement la seconde, car il est naturel que ce qui est semble plus réel que ce qui n'est pas encore. Tout le problème de l'éducation est, par là-même, introduit : il s'agit de faire éprouver l'équilibre des vertus comme plus réel que le tumulte des instincts.

 

Je dis faire éprouver : je ne dis pas enseigner. Il faut que l'individu puisse reconnaître, au-dedans de lui-même, que le bien est son bonheur et sa liberté. Il faut donc que sa vision change et qu'il découvre, en lui-même, un être nouveau. Mais cet être nouveau ne naîtra que si nous consentons à l'enfanter par une avance d'amour absolument gratuite, à l'imitation de la charité divine « qui appelle ce qui n'est pas comme ce qui est. »

 

Voici l'équation qui représente tout ce processus :

éduquer = humaniser = transformer = enfanter = aimer :

jusqu'au don total de soi-même.

 

C'est tout le génie de Don Bosco (*) : « Je consacrerai ma vie aux enfants. Je les aimerai et m'en ferai aimer. Quand ils tournent mal, c'est que personne ne s'est occupé d'eux. Je me dépenserai sans mesure pour eux. »

 

Mais c'est aussi le secret de la sainteté. Car, pour se donner sans réserve à des êtres encore tout emprisonnés dans leurs instincts, il faut contempler sans cesse le visage divin caché dans leur âme embryonnaire et qui attend, pour répandre en eux sa lumière, que leur cœur s'ouvre en un libre consentement, au contact d'une tendresse humaine assez transparente pour être le sacrement du premier amour.

 

Le regard et le sourire de Don Bosco témoignent, avec une prodigieuse acuité, de cette attention intérieure qui pénètre l'âme jusqu'au point où elle se révèle comme le sanctuaire de Dieu. Et, peut-être est-il le saint qui nous enseigne le plus simplement : que c'est une seule et même chose de s'identifier complètement avec l'homme et de s'identifier parfaitement avec dieu !

 

Et c'est pourquoi sa vie me semble être la plus limpide illustration du texte qui illumine la nuit de Noël d'une si bouleversante clarté :

 

La bienveillance et l'humanité sont apparues de notre Sauveur-Dieu.

 

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(*) TRCUS Don Bosco est né en 1815 à Castelnuovo d'Asti, dans le Royaume de Sardaigne. Il est mort le 31 janvier 1888 à Turin en Italie. Déclaré saint en 1934 par l'Église catholique, il est fêté le 31 janvier. C’était un prêtre italien qui a voué sa vie à l'éducation des jeunes enfants issus de milieux défavorisés et qui a fondé en 1854 la Société de Saint François de Sales plus connue sous le nom de Congrégation des salésiens.