Texte de Maurice Zundel (sous le pseudonyme de frère Benoit), paru dans la revue littéraire "Les Causeries" en mai 1926, Fribourg.

 

Pour savoir quelle part revient à la femme dans la distribution des activités humaines, il faut tout d'abord consulter ses aptitudes naturelles. C'est l'évidence à laquelle refusent de se rendre tous ceux qui commencent par énumérer « les privilèges de l'homme », pour en proposer aussitôt l'extension à l'autre moitié du genre humain.

 

Le beau rêve, en vérité, de la rendre semblable à lui ! Comment ne pas voir que cette tendance à développer, sur le plan viril, une nature soumise à d'autres destins, vise, en réalité, à priver l'espèce humaine d'un immense trésor de connaissances, d'énergies et de sentiments ?

 

C'est ce qu'on peut aisément mettre en évidence, en faisant vain que les « privilèges de l'homme » sont affectés de déficiences connaturelles, auxquelles peuvent seules remédier les mains charitables de l'aide que Dieu fit surgir du mystérieux sommeil de la Genèse.

 

Nous pensons l'établir suffisamment : en montrant que la connaissance dissuasive, où l'homme excelle, demande à être sans cesse stimulée et vivifiée par la connaissance instinctive, où la femme se révèle supérieure – plus brièvement : en soulignant l'interdépendance du raisonnement et de l'intuition.

 

Ce sera notre premier thème. Nous envisagerons ensuite, à quelle condition est réellement féconde cette collaboration de la connaissance rationnelle et de la connaissance instinctive.

 

Quand le Philosophe assigne pour objet à la raison l'essence des réalités sensibles, il relève autant qu'il convient sa dignité propre et sa prééminence sur les facultés sensibles, mais il en fait saisir, du même coup, l'inaptitude essentielle à s'égaler à l'innombrable complexité de tout ce qui est concret et mobile, dans le monde soumis à nos investigations.

 

Sans doute, les choses inférieures à notre âme ont-elles, en celle-ci, un mode d'exister supérieur à celui dont elles jouissent selon leur être naturel. Il n'en est pas moins vrai que cet ennoblissement s'opère, à travers la nuit obscure de l'abstraction, par le dépouillement du singulier : c'est bien la raison d'être des choses que l'on tient, mais non point la manière, une seule fois donnée, selon laquelle elle s'inviscère dans le concret.

 

De là, l'espèce de contrainte qui appesantit le divin labeur du métaphysicien, et la constante nécessité de soutenir l'imagination par des similitudes charnelles, palliatif d'ailleurs inefficace. A peine, en effet, a-t-on formulé quelque comparaison, qu'il faut déjà la renier ou tout au moins en restreindre la portée, à cause de la distance infinie de l'idée et de l'image. Ainsi se renouvelle, dans l'ordre même de la connaissance, le débat toujours ouvert entre la chair et l'esprit.

 

Comment s'étonner dés lors, qu'en face de la situation précaire faite au spéculatif, un grand nombre, oubliant que Dieu seul possède, en sa science créatrice, la vision exhaustive du singulier, rejettent leur intelligence vers l'ombre opaque du phénomène, et prétendent, contre nature, lui faire trouver son aliment, dans le domaine que les sens ont seule mission d'explorer : démarche sacrilège qui, pour mieux appréhender l'objet, renonce, sans y prendre garde, au plus excellent pouvoir de connaître.

 

En dehors des renseignements purement descriptifs, fournis par la considération des impressions sensibles qui sont à l'origine du processus rationnel, il semble donc bien, que l'intelligence humaine n'ait aucun moyen de prendre contact avec ce qu'il y a d'unique en tout être sensible.

 

Il se pourrait, cependant, que le cœur fût ici, plus clairvoyant que la raison. Ce qu'elle n'arrive pas à saisir par ses propres moyens, il n'est pas prouvé qu'elle n'en puisse acquérir, je ne dis pas la claire perception, mais le pressentiment ineffable, sous la poussée d'un appétit en plus étroite continuité qu'elle-même avec les réalités concrètes.

 

Connaissance et amour n'impliquent pas, en effet, le même rapport à l'objet : si la nature du connaître requiert, il est vrai, une telle fusion de l'objet connu et du sujet connaissant, que l'intelligence en acte s'épanouisse en l'objet, devienne l'objet lui-même, comme la corde vibrante touchée par une main délicate, devient mélodie, cette identité dans l'être intentionnel ne laisse pas d'être conditionnée par le mode immatériel et discursif de notre pouvoir de connaître, comme le thème musical, pour fidèlement qu'il jaillisse de l'instrument sonore, emprunte de celui-ci, le timbre particulier, et ne coule pas de la même manière sous les doigts du pianiste et sous l'archet du joueur de viole.

 

C'est ainsi que l'esprit connaissant devient toute chose, assurément, mais à sa manière, et pour autant qu'il en soit capable. Aussi bien, dans ses concepts, la couleur est-elle incolore et la saveur sans goût.

 

Il n'en est pas de même de l'appétit, qui incline vers le bien, non point tel qu'il existe selon l'être intentionnel qu'il a dans la connaissance, mais selon l'être naturel qu'il possède dans la réalité concrète.

 

Ici, le singulier n'a plus besoin d'être exclu. Il peut être, il est souvent la raison même de la dilection que l'on éprouve. Et plus l'amour est ardent, plus la connaturalité est intime, plus aussi les nuances individuelles acquièrent-elles de valeur : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

L'ardeur de l'amour devient ainsi capable de rejaillir en lumière sur l'intelligence, et de la mettre en contact avec ces impondérables que le discours reste d'ailleurs impuissant à exprimer : l'esprit devient instinct, sous la mystérieuse provocation de l'amour.

 

Que ces ébranlements affectifs jouent, surtout dans l'activité cérébrale de la femme, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Aussi bien la tâche qu'elle doit anormalement assumer, deviendrait-elle impossible, sans cette connaissance par connaturalité.

 

Comment, en effet, les vagissements indistincts de l'enfant révéleraient-ils à la mère, la nature précise du besoin qui l'agite, si elle n'en éprouvait en elle le sympathique retentissement ? Qu'elle se mette, par impossible, à dérouler les suggestions d'une prudence discursive, c'en est assez pour que le nourrisson périsse : il faut donc qu'elle perçoive, d'une immédiate saisie, quelle intervention est opportune, en telles conjonctures une seule fois données. Elle devient ainsi capable d'agir, tandis que l'homme étonné se prend en réflexions.

 

Il en sera de même plus tard, quand l'enfant remis aux mains de son propre conseil, jouira d'une vie morale autonome : le père en serra encore à classer ses observations, quand déjà la mère aura vu ce qui se prépare : « voyons, mon petit, tu as quelque chose ! » - « Mais non, maman, je n'ai rien ! » Est-ce qu'il ment ? Est-ce qu'il ignore ? Au fond cela importe peu : elle sait.

 

Avertie des moindres nuances de la joie et de la peine, attentive aux plus subtiles inflexions de la voix, et merveilleusement experte à suivre le langage des yeux, elle n'a pas besoin d'aveux, pour entrer dans les âmes où la fait vivre sa tendresse, comme elle n'a pas besoin d'érudition pour connaître tout ce qui, dans le monde visible ou invisible, lui tient légitimement à cœur.

 

Sa vocation maternelle est trop essentielle, en effet, pour ne pas informer toutes les tendances de son être. Elle portera donc, jusque dans les plus hautes spéculations, ce goût du concret, cette vision du détail, cette affinité avec tout ce qui est fluide, mobile, évanescent, indispensable, nous venons de le voir, à sa fonction de nourrice et d'éducatrice. Sans notes et sans fichier d'un donné expérimental vécu, et comme instantanément rassemblé, ses pressentiments feront jaillir la lumière. A même le sensible, elle dégagera l'intelligence, par une sorte d'appréhension d'ordre esthétique. Et il se formera, dans son esprit, une vision du monde pleine de nuances et de souplesse, chaude et colorée, frémissante de vie et de passion.

 

Et l'homme qui recueille méthodiquement des matériaux pour en induire des synthèses éternellement valables, l'homme qui étend, sur les mouvants phénomènes, l'armature infrangible des immuables principes, et qui écrit beaucoup de livres, et qui en lit davantage, l'homme fatigué des petites lettres qui lui brûlent les yeux, le soir, quand tout le jour déjà, il a été esclave de ce papier, l'homme qui se raconte en esprit un univers de chair et de sang, l'homme sentant s'émousser sa sensibilité et s'appesantir son coeur, se tourne alors vers la femme, fontaine scellée, pour qu'elle tire de son âme, l'eau vive où s'abreuvent les fleurs et se désaltèrent les agneaux, l'eau mystérieuse où la création se reflète, où prennent leur source les fleuves du paradis.

 

Dans ce jardin fermé, l'homme cherche le repos. Et il écoute avec ferveur les choses qui jamais encore ne furent dites : les paroles de la mère et de la petite fille, imprévues, non écrites, spontanées. Et les émotions toutes fraîches, et les larmes soudaines, et le sourire qui s'épand par degrés le long des joues, comme aux verrières des cathédrales glissent les rayons de l'aube, toutes ces splendeurs génuines le ramènent aux jours d'innocence, où la terre était toute chaude encore de l'haleine du Seigneur, où la sagesse jouait devant sa face :

 

« S'élevant gracieuse au-dessus des rivières,

Environnée, comme de jours printaniers,

Des fleurs, des rosiers et des lis des vallées. »

 

La sagesse chantait à la gloire du Roi :

« J'ai étendu mes branches comme le térébinthe,

Et mes rameaux sont des rameaux de grâce et de gloire;

Comme la vigne j'ai produit des pousses exquises,

Et mes fleurs donnent des fruits d'honneur et de beauté.

Je suis la mère du bel amour et de la crainte,

De la science et de la sainte espérance. »

 

N'est-ce pas cela précisément qu'évoquait Dante, à la louange de Béatrice, dans ces deux sonnets dont il donne le commentaire dans "Vita Nova" : "Tanto gentile" et "vede perfettamente omne salute."

 

« Il voit parfaitement tout salut, qui voit ma dame parmi les dames... Son aspect fait humble toute chose, et non pas elle seule fait paraître plaisante; mais chacune, par elle, reçoit honneur. »

 

Nous voilà bien loin des spasmes grandiloquents de l'amour charnel ! C'est dans les régions de l'esprit aussi bien, que l'amour véritable cherche son origine. Complémentaire de l'homme, sur le plan physique, en vue de la procréation, la femme l'est infiniment plus encore dans l'ordre de la connaissance, où sa vision esthétique enrichit merveilleusement, en la rendant vivante et colorée, la vision abstraite de l'intelligence masculine.

 

De là, l'incoercible puissance de son attrait, de là l'impression de mystère qui envahit en sa présence le coeur de l'homme, de là aussi, dans l'état de nature déchue, les dangers de son commerce.

 

Il n'y a pas de science du singulier, dit un axiome de l'Ecole : aussi l'esprit est-il fatalement pris de vertige devant le flux du devenir, s'il n'est pas suffisamment averti des exigences irrévocables de l'être.

 

Inclinée par son instinct vers l'être concret, la femme, nous venons de l'insinuer, participe donc, en quelque manière, à ce mystère du singulier : mystère infra-rationnel, inaccessible en son fond à notre intelligence, qui a pour objet l'être en acte, mystère du non-être qui est, de la pure puissance, de l'inachevé et de l'indéfini – nuée impondérable qui se dérobe au toucher, comme dans une chambre obscure la trame subtile d'une bande de lumière – mystère qui porte le trouble et la mort – à moins qu'il ne soit investi, d'en haut, par les clartés de la foi.

 

Ainsi la femme qui est la mère des vivants, peut-elle devenir aussi l'auteur de leur perdition : « C'est par une femme que le péché a commencé » dit la Sagesse.

« C'est à cause d'elle que nous mourons tous.

Etant à la fenêtre de ma maison,

Je regardais à travers le treillis.

J'aperçus parmi les insensés,

Je remarquai parmi les jeunes gens, un garçon dépourvu de sens.

Il passait dans la rue, près du logis d'une étrangère, et il s'avançait vers sa demeure.

C'était au crépuscule, à la chute du jour, au milieu de la nuit et de l'obscurité.

Et voilà qu'une femme l'aborde

Ayant la mise d'une courtisane et la dissimulation dans le cœur.

Elle impétueuse et indomptable

Ses pieds ne peuvent se reposer dans sa maison;

Tantôt dans la rue, tantôt sur les places, et près de tous les carrefours elle se tient aux aguets.

Elle saisit le jeune homme et l'embrasse, et avec un visage effronté lui dit :

"Je devrais offrir des victimes pacifiques, aujourd'hui j'ai accompli mes vœux.

C'est pourquoi je suis sortie à ta rencontre, pour te chercher et te trouver..." »

 

Comment résister à ces lèvres frémissantes, comment secouer cette fièvre qui monte en lui et le rend fou, comment échapper au vertige du monde halluciné, décomposé, morbide, qu'il découvre maintenant dans le gouffre de ces prunelles ?

 

C'est à cause d'elle que le péché a commencé. C'est à cause d'elle que nous mourons tous.

 

C'est ainsi que les dons faits à la mère ont entraîné la perversion de l'épouse; les conséquences de la chute originelle, l'une des plus effroyables.

 

Mais alors, que devient Béatrice ?

 

Béatrice demeure possible : on la rencontre parfois encore entre les filles des hommes. Béatrice, c'est la femme rachetée par le Christ et configurée à la Vierge Mère.

.

Il ne fallait pas moins que ce prodige, pour la restaurer dans sa dignité première, et lui apprendre qui elle était : la Vierge Mère. Beaucoup n'ont vu là que naïve légende ou scrupule étroit de pureté physique.

 

Eux-mêmes incapables de dépasser ce qui tombe sous le sens, comment auraient-ils aperçu, dans cette conception miraculeuse, la domination souveraine de l'esprit sur la chair, et la révélation salvatrice des exigences séculairement méconnues de la maternité humaine.

 

On ne savait plus qui était la femme : courtisane ou servante, faiseuse d'esclaves ou esclave; les civilisations antiques ne pouvaient pas mieux faire. 0n le sait à présent : la femme c'est la seconde Eve – la Mère du Christ, la Vierge Marie – et c'est aussi la toute fille des hommes qui garde, en étant mère, la virginité de son esprit et de son cœur : l'homme en la rencontrant sent se flétrir en lui, l'impur désir.

 

« Et ses yeux ne l'osent regarder. Elle s'en va, lorsque s'entend louer, bénignement, d'humilité vêtue, et il semble qu'elle soit une chose venue du ciel en terre à miracle montrer. »

 

Debout sur ses genoux, l'enfant contemple, dans ses yeux, les abîmes de tendresse d'où procède sa vie, en redisant, après elle, le salut de l'ange à la Vierge.

 

On sait à présent, ce que doit être la femme, on connaît sa vocation, et que c'est d'être pareille à cette mère des douleurs qui s'appuie à la croix de Son Fils. Toute enveloppée de son voile comme d'une sombre mante, ses mains seules émergent, implorantes, au bas du visage exténué de compassion.

 

Plongée dans le mystère de justice et d'amour. Elle semble vouloir se dérober derrière le corps lumineux du Rédempteur, pour qu'avant sa douleur, paraisse la douleur infinie :

 

La seconde Eve, auprès du second Adam, la mère de tous les rachetés, la Vierge Mère.

Je vous salue Marie… et mon coeur catholique vous redit la louange sacrée :

Jardin fermé,

Fontaine scellée,

O Fleuve du Paradis.

 

ext_com