Lausanne, en l'Epiphanie 1967 (Evangile Mt 2 1-12)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

La Fête de l'Épiphanie est la fête des signes, des signes que Dieu nous fait et qui sont évoqués dans l'antienne des Laudes sous cette forme lyrique : « Aujourd'hui à l'époux fidèle, l'Église était jointe, parce que dans le Jourdain, le Christ a lavé ses crimes, les Mages accourent aux noces royales, et de l'eau changée en vin, les convives se réjouissent.»

Trois signes :

- celui qui est fait aux Mages,

- celui du Baptême de Jésus, où retentit la Gloire du Père,

- celui des Noces de cana où le vin ou plutôt l'eau est changée en vin.

 

A travers ces signes, bien sûr, ce qui importe, c'est la manifestation de la Présence de Dieu qui se révèle à travers des éléments sensibles, en nourrissant précisément la vocation de l'univers humain.

 

Notre univers a cette propriété admirable de pouvoir symboliser, de pouvoir signifier, à travers le visible, l'invisible. Et c'est justement ce pouvoir de symbole et de signification qui fait toute la grandeur et toute la beauté du monde, et aussi toute la splendeur et toute la dignité de la vie humaine.

 

Nous sommes, certes, comme tous les vivants, assujettis à des besoins imprescriptibles : boire, manger, dormir, et le reste. Mais, au-delà de ces besoins, il y a chez nous un besoin encore bien plus impérieux, un besoin de liberté, un besoin de n'être pas enfermé dans les nécessités matérielles, un besoin à travers le réseau même des besoins matériels, de symboliser un espace illimité de lumière et d'amour. Et cela, vous le savez bien, vous le faites spontanément pour, lorsque vous organisez un repas pour vos amis à seule fin d'apaiser leur faim, de les rassembler autour d'une table pour communier à leur amitié. Vous ornez cette table, justement pour effacer l'empreinte des besoins matériels, pour que les yeux se réjouissent de votre générosité pour que chaque élément du festin soit le symbole du don de vous-même.

 

Et, lorsque vous ornez votre maison, lorsque vous en disposez l'ameublement, vous ne visez pas seulement à l'utile, à ce qui est indispensable pour la sécurité matérielle du corps, vous cherchez à introduire dans votre ménage une harmonie, une certaine musique qui fasse de tout le mobilier une puissance d'accueil. Votre maison, vous voulez qu'elle soit habitable, vous voulez que quiconque y entre se sent accueilli par une présence amicale, et c'est ainsi que nous apprenons la majesté du monde, la splendeur de la vie, tout spontanément à travers cette symbolisation comme instinctive qui nous fait recourir au visible, au sensible comme à la manifestation de l'invisible, du spirituel, de la présence, de la tendresse, de la bonté, de l'amour...

 

Et justement, ce régime des signes est par excellence le régime de la Révélation : Dieu nous parle par signes. Il nous parle par nous-même, il nous parle par l'histoire que nous sommes, par tout le créé . Il n'y a pas une seule réalité qui ne puisse devenir le véhicule, l'instrument de la Présence divine comme une parole silencieuse qui retentit au plus intime de nous-même.

 

Les Mages ont vu l'étoile et l'étoile a lui, a lui dans leur cœur et ils sont allés vers ce cœur divin qui les attendait.

 

Jésus a entendu la voix à son Baptême, cette voix qui était le signe que sa vie publique, maintenant, devenait une réalité, que l'assomption qu'il avait accompli, que l'humanité ne peut attendre davantage. Et puis en effet, aussitôt après son Baptême, il s'offre à sa mission en choisissant, à travers les tentations qu'il refoule, la voie dure qui va aboutir à la Croix.

 

Mais la Croix n'est pas le dernier mot : la Croix est le prélude de la Résurrection, la Croix est le prélude d'une transfiguration de tous les éléments du monde qui est symbolisée, aux noces de Cana, par le changement de l'eau en vin.

 

Et toujours nous voyons la réalité tournée vers le mystère, toujours la réalité capable d'être en communication avec l'Esprit. Toujours nous voyons Dieu cheminant par les chemins de l'univers. Rien n'est meilleur pour nous, rien n'est plus utile, que de méditer sur cette réconciliation du visible et de l'invisible ; rien n'est plus merveilleux que de songer que nous n'avons pas à refuser le monde et à le mépriser, mais à l'aimer d'un amour infini, à l'aimer en le déchiffrant, à l'aimer en scrutant le secret dont il déborde, à l'aimer pour en faire une offrande en laquelle nous échangerons avec Dieu .

 

Mais il y a un aspect complémentaire de celui-là : c'est que si notre vie s'accomplit à travers le visible, en tant qu'il est le véhicule, cela veut dire si notre vie trouve sa noblesse dans ce déchiffrement , dans ce déchiffrement, déchiffrement divin d'une réalité qui est le don de Dieu. Il y a un autre aspect qui n'est pas moins essentiel et qui m'émeut davantage : c'est que, à travers le visible, à travers notre vie, à travers tous les gestes de notre existence quotidienne, nous pouvons devenir l'incarnation de Dieu. Non seulement la vie se transfigure lorsque nous la déchiffrons divinement en l'accueillant comme le don de Dieu, mais, à travers cet univers qui se transfigure, Dieu lui-même devient plus proche, Dieu devient plus réel et il entre dans l'Histoire comme une Présence irréfutable. Et c'est là justement que le régime de l'Incarnation atteint toute sa splendeur et devient pour nous une mission infinie et universelle.

 

C'est déjà magnifique d'ordonner notre vie dans la beauté, c'est merveilleux de pouvoir, de pouvoir faire de notre maison le signe d'un accueil amical. Mais c'est encore plus beau de pouvoir faire de toute notre vie le rayonnement de la Présence divine.

 

Dieu on imagine en est bien ainsi, Dieu lui-même, dans l'Incarnation du Verbe, nous atteint dans la réalité d'une vie pleinement humaine. Dieu se manifeste à nous, non pas comme la révélation d'un système abstrait qu'il faudrait péniblement déchiffrer avec une clef philosophique. Dieu se révèle à nous comme une Présence vivante, Dieu se révèle à nous avec un visage d'homme, Dieu entre dans notre existence en la vivant loyalement, pleinement, authentiquement, jusqu'à la mort de la Croix. Et, ayant vaincu la mort, il revient parmi nous pour que toute notre histoire soit transfigurée, pour que toute la vie humaine soit divinisée, pour que notre existence quotidienne ait une portée infinie.

 

Mais maintenant, justement, que nous avons la révélation, maintenant que nous sommes dans le régime de la résurrection, maintenant que le visage visible du Seigneur est caché dans le mystère du Verbe, il n'y a, pour rendre le Seigneur visible aux yeux de chair, de nos frères humains, il n'y a que notre vie, il n'y a que notre propre visage, il n'y a que la noblesse de notre existence quotidienne.

 

Et il me semble que, si justement, la fête de l'Épiphanie est la fête des signes, elle nous permet d'atteindre du même coup au secret le plus profond de l'Incarnation où, dans une symbiose, dans une communion de vie, ineffable et pourtant infiniment réelle, l'humain et le divin sont indissolublement associés. Comment Dieu serait-il aujourd'hui une réalité de l'Histoire pour les hommes d'aujourd'hui si, il ne transparait pas dans notre vie ?

 

Il est parfaitement inutile de démontrer l'existence de Dieu, parfaitement inutile d'échafauder des raisonnements pour convaincre une intelligence par un enchaînement de syllogismes abstraits. Le cœur humain a besoin d'une présence réelle et justement, c'est dans la lumière du présent que se lève en lui une étoile qui le conduit au mystère le plus profond de cette vie enracinée en Dieu et terminée par sa Présence.

 

Si nous voulons aller jusqu'au bout de cette évocation, si nous voulons entrer dans ce mystère des signes, en prétendant de son origine divine, il nous faut vivre nous-même le mystère de l'Incarnation comme le secret le plus profond de notre vie.

 

Et c'est bien cela le cœur même de l'Évangile, c'est bien ce qui fait toute la dignité de la vocation chrétienne ; c'est que l'Incarnation se continue à travers nous. Le Seigneur, bien sûr, est la respiration du Mystère de l'Église. Le Seigneur, bien sûr, est au cœur du mystère de l'autel et c'est lui que vous allez recevoir vraiment tout à l'heure ; mais le Seigneur, il est inconnu de millions et de millions, de millions d'âmes qui sont nos frères, qui sont appelés comme nous à une vie divinisée aujourd'hui, mais qui n'ont pas de lien sensible, de lien expérimental avec ce Dieu qui habite en eux comme il habite en nous et qui ne cesse de les attendre au plus intime d'eux-mêmes.

 

Et c'est précisément à nous d'être les médiateurs, à nous d'être les sacrements visibles de cette Présence réelle du Seigneur parmi nous. Le chrétien c'est celui qui poursuit l'Incarnation dans sa vie, c'est celui qui, sans parler de Dieu, sans avoir besoin d'en parler tout au moins, est lui-même une parole de Dieu, parce que vivant de la vie de Dieu. Respirant la Présence de Dieu, il porte en lui le témoignage qui est son existence même. Il ouvre par sa seule présence un espace de lumière et d'amour. Il peut, sans violer le secret des autres, les atteindre dans leur éternelle intimité. Il peut agir dans les profondeurs de leur âme, parce que, il vit lui-même dans les profondeurs de Dieu.

 

C'est cela qui doit être pour nous un stimulant constant d'une vie du monde, d'une vie toujours plus belle, plus rayonnante, plus jeune, plus créatrice, plus enthousiaste, une vie qui porte la paix, qui éveille la fraternité, qui fait surgir la joie. Si tout cela peut en être, l'aliment permanent et le ressort le plus profond, c'est que la vie de Dieu, pratiquement, ne peut s'inscrire dans l'histoire humaine d'aujourd'hui qu'à travers nous. C'est à chacun de nous d'être un grand signe de Dieu sur le monde contemporain.

 

C'est vrai ! Il ne s'agit pas pour nous de nous sauver, il ne s'agit pas pour nous d'aboutir à un équilibre idéal [?], à une élégance morale dont nous pourrions nous prévaloir, toutes choses qui d'ailleurs sont légitimes ; il s'agit de beaucoup plus : il s'agit d'une urgence infinie s'il est vrai que le Christ est le Sauveur de tous, s'il est vrai que son humanité exprime [?]à jamais la Présence de Dieu dans notre histoire. Et il n'en est pas moins vrai que cette Présence de Dieu, en laquelle subsiste l'humanité de notre Seigneur et qui en est pour nous la source inépuisable, il n'en est pas moins vrai que cette Présence ne deviendra une expérience vécue par tous ceux qui nous entourent que si notre vie est l'Incarnation de Dieu, et que Dieu fasse en nous [notre vie] en respire sa Présence.

 

Oh ! Si nous pouvions entendre ce soir cet appel, si nous pouvions comprendre que c'est vrai, que l'existence de Dieu, il est inutile de l'affirmer comme la raison d'un système du monde. Que l''existence de Dieu, elle ne devient réelle, expérimentale pour les hommes qui nous entourent, que si toute notre vie est la lumière même de sa Présence et le rayonnement de son Amour !

 

Nous voulons donc inscrire ce soir dans notre cœur, par l'intercession de ces mystérieux étrangers qui ont été l'objet à travers tous les siècles d'une profonde dévotion, nous voulons inscrire dans notre cœur que notre vie, notre vie chrétienne ne peut être que l'Incarnation continuée, l'Incarnation suivie, l'Incarnation exprimée dans toutes les circonstances de notre vie, sans aucune espèce de comportement factice, simplement dans la mesure où nous serons vivants, de celui qui est, quand il est impuissant, la vie de notre vie, dans la mesure simplement où nous serons attentifs à ce secret merveilleux qui vit dans notre cœur et qui est le grand miracle, la grande source de toute joie.

 

Et finalement, qu'est-ce qu'il y a de meilleur que la lumière même de cette Présence infinie comme l'étoile divine dans le ciel de notre cœur.

 

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