Conférence de Maurice Zundel à Paris le dimanche 9 février1964. Non édité.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Quand un enfant s'amuse à déchirer les ailes d'un papillon ou arracher les ailes d'une mouche, nous éprouvons un sentiment de révolte parce que, il y a là quelque chose d'indigne, d’indigne de l'homme et d'indigne de la création. Nous sommes obligés de détruire certains animaux, mais nous ne devons le faire que en évitant toute cruauté. La cruauté gratuite nous paraît monstrueuse, même si elle porte sur un insecte nuisible ; et si nous éprouvons ce sentiment en face de la cruauté humaine et de la dignité méconnue de la création, c'est en vertu d'une impulsion qui jaillit de ce Dieu intérieur que nous portons en nous et il n'y en a pas d'autre.

Si nous puisons en lui cette compassion pour une créature souffrante, si nous nous indignons à son instigation contre une cruauté gratuite, comment peut-il supporter lui-même l'ordre du monde tel qu'il est ? Comment peut-il endurer ce jeu de massacre qui conditionne constamment la vie par la mort ? Comment peut-il endurer la cruauté des animaux les uns envers les autres ? Comment peut-il endurer le supplice des enfants innocents ? Comment peut-il admettre que les cellules cancéreuses prolifèrent ? Comment peut-il admettre qu'un virus détruise le cerveau d'un génie ? Comment peut-il admettre cette immense histoire de larmes et de sang qu'est l'histoire de l'univers ? Que signifie l'évolution telle que la paléontologie peut la fixer en regard de ce Dieu intérieur qui est le seul Dieu qui puisse entrer dans notre expérience humaine ?

Il est évident que nous sommes obligés immédiatement de reconnaître qu'il n'y est pour rien ! Puisqu’il serait monstrueux de le rendre complice d'un univers qui nous répugne et nous révolte.

Sans doute, il y a dans l'univers des aspects qui nous enchantent à bon droit, il y en a d'autres qui nous révoltent aussi légitimement. Comment Dieu pourrait-il être l'auteur de ce monde-là ? J'entends le vrai Dieu, le Dieu-Esprit, le Dieu-vérité, le Dieu-pauvreté, le Dieu-amour. Sans aucun doute, il n'est pas l'auteur de ce monde-là.

C'est pourquoi il faut nuancer cette affirmation du Dieu créateur du ciel et de la terre, en revivant de nouveau l'expérience personnaliste, au niveau du dialogue, qui nous engage dans ce cœur à coeur avec le Dieu-Esprit et vérité.

Nous avons constaté et nous éprouvons tous les jours l'inadéquation évidente, le hiatus formidable entre les exigences de notre dignité et notre conduite réelle. Nous sommes abondants en discours, nous savons admirablement prêcher un idéal, nous voyons immédiatement à quel degré les autres se soustraient aux exigences de la conscience et nous ne cessons nous-même d'être en dessous de ces exigences, nous ne cessons nous-même d'être indignes de nous-même et indignes de Dieu.

C'est à dire que nous vérifions en nous cet état de décréation qui succède si souvent à l'état de création, car il est rare que – quand nous avons eu la grâce de nous élever, de nous perdre de vue, de nous universaliser, d'être pour un moment toute offrande et tout amour – il est bien rare que nous ne retombions pas dans la vallée d'ombre en profitant parfois même de cette initiation au sommet pour nous glorifier indûment et nous approprier en la détruisant cette heure de liberté qui nous avait permis de décoller de nous-même.

C'est dire que, introduits nous-même dans une continuelle anthropogenèse, c’est-à-dire nous faire homme, manquant si souvent à réaliser notre humanité, passant par ces phases diverses où l'univers prend des aspects différents selon que nous sommes dehors ou dedans, nous ne pouvons pas nous étonner que l'univers soit lui-même dans un état de désordre.

Nous avons à nous faire homme, nous l'avons sans cesse affirmé et redécouvert. C'est là, au fond, le seul problème : nous faire homme, émerger de notre gangue animale, surmonter nos déterminismes, échapper à notre moi biologique, devenir source et origine, espace et créateur.

C'est vrai, mais précisément parce que cet itinéraire est difficile, parce que nous sommes rarement fidèles à toutes ces exigences, parce que notre vie ne cesse d'osciller entre un élan vers l'amour et un reflux vers nous-même. L'univers lui-même ne peut pas ne pas nous apparaître dégradé en même temps que nous nous décréons, comme il s'épanouit à mesure que nous nous créons.

Il y a évidemment une solidarité entre la cosmogénèse – l’enfantement du monde –, et l'anthropogenèse – qui est l'enfantement de l'homme.

Nous avons retenu de saint Paul ces affirmations étonnantes, et si rares chez lui, étonnantes, que la création se trouve dans un état d'enfantement, dans un état de gémissement, dans un état de douleur, qu'elle n'est donc pas ce que l'Esprit veut qu'elle soit, qu'elle ne correspond pas au plan divin, qu'elle était soumise par l'homme à la vanité, qu'elle était désorbitée, rejetée en dehors de sa vocation, parce que l'homme lui-même a été infidèle à la sienne.

Cette affirmation a une importance capitale parce que justement, elle nous permet de saisir toute la création d'un seul mouvement et comme un seul bloc, où tous les plans, tous les niveaux sont solidaires les uns des autres. Au fond comme l'enfant, embryon de sa mère, est très loin d'atteindre à la pensée, mais déjà à cette phase primitive est ordonné à la pensée. C'est un embryon humain, qui s'il mûrit normalement, aboutira à la vie de l'esprit.

On peut dire que l'univers tout entier est la matrice de cette pensée qui doit trouver son couronnement, son épanouissement dans notre libération ou dans la libération d'êtres semblables à nous, situés sur d'autres planètes dans cet immense univers. Il y aurait donc une solidarité – elle est d'ailleurs affirmée par saint Paul – une solidarité entre le développement de l'univers et le nôtre. Il y aurait une évolution d'ensemble qui reposerait finalement sur la pensée ; et la pensée défaillante entraînerait la défaillance de tout l'univers.

Si nous imaginons, si nous concevons tout cet univers dans l'intemporel, dans cet intemporel de la pensée, nous pouvons concevoir que Dieu n'a communication avec l'univers qu'à travers la pensée, j'entends le Dieu intérieur.

Il suffit, nous le constatons en nous-même, pour que notre organisme soit en désordre, pour que nous soyons livrés au tumulte des forces obscures qui s'agitent en nous, il suffit que nous décrochions de cette attention d'amour qui nous fixe en Dieu. Dès que nous ne sommes plus vigilants, dès que nous cessons d'être en contact avec le Dieu intérieur, nous devenons la proie de ces forces qui, n'étant plus gouvernées par l'esprit, nous entraînent au hasard, dans les désordres les plus conformes à notre pente particulière.

C'est toujours parce que nous cessons de veiller, parce que nous décrochons de cette union créatrice, de ce dialogue libérateur, que nous sommes livrés au tumulte de notre organisme.

Si notre organisme est enraciné dans l'univers, si l'univers prolonge notre corps, si l'univers est notre corps, si les plus lointaines nébuleuses peuvent nous atteindre - elles nous atteignent, autrement nous ne saurions même pas qu'elles existent - si leur lumière nous parvient, il faut que d'une certaine manière, chaque battement de notre coeur retentisse aussi sur ces nébuleuses qui sont situées à dix milliards d'années-lumière de nous-même.

Tout l'univers frémit d'un atome qu'on touche, et par conséquent tout ce qui s'accomplit en nous doit avoir un immense retentissement. Et puisque nous sommes pensée, du moins capable de penser, puisque c'est là notre vocation suprême, c'est que nous sommes tous et chacun, d'une certaine manière, des orbites de l'univers.

Chaque pensée est un acte originel, chaque pensée peut être - j'entends par pensée cet acte conscient et libre où s'offre à nous la disposition de nous-même et de tout - chaque pensée est un acte originel comme chaque pensée défaillante est une sorte de péché originel, c'est-à-dire un refus d'être origine.

C'est là le mal : un refus d'être origine ; parce que c'est condamner l'homme et l'univers à être extérieur, à être des choses, à être des objets, à demeurer étrangers à la vie de l'esprit, à être inaccessibles à l'amour.

Si l'amour doit circuler dans notre organisme et dans cet organisme plus vaste qui est le nôtre encore et qui est l'univers, ce doit être par la fidélité de la pensée, devenant chaque fois qu'elle s'exerce un acte originel, un acte créateur, un acte qui relie tous les plans de l'être à la source et qui permet à la vie divine de circuler dans tous les secteurs.

Si Dieu est intérieur, s'il est un pur dedans, s'il n'a pas de dehors, s'il est purement inconditionné parce que, il est le dépouillement éternel d'un amour toujours et totalement donné, il est sans prise sur ce qui n'est pas l'amour, il ne peut agir que par amour et l'amour ne peut agir que sur l'amour, en suscitant l'amour.

Si donc son influx, sa Présence doit rayonner sur tout l'univers, y compris bien entendu l'univers physique, si cet univers physique ne peut pas se réaliser en demeurant en dehors du Royaume, ce ne peut être que par notre médiation ou la médiation d'êtres semblables à nous.

[Repère de position enregistrement audio : 14’ 50’’]

Comme notre organisme respire Dieu dans la mesure où il est tout entier informé par la pensée et par l'amour, comme notre organisme respire Dieu s'il s'intériorise dans la contemplation, si nous devenons tout entier justement personne – on ne peut jamais devenir personne sans le devenir tout entier – si la lumière atteint jusqu'à la racine de notre être et transfigure toutes nos tendances en les dégageant de leur pesanteur pour en faire une offrande d'amour, il doit en être de même pour toutes les puissances de l'univers.

Et il faut nécessairement – si le monde est livré au tumulte, à la destruction, à la haine, à la ruine, au combat, au déchirement, à la mort – il faut nécessairement que la médiation de l'être intelligent, nous ou un autre, sur cette planète ou sur une autre, enfin dans ce cosmos, dans cet univers où nous vivons et dont nous sommes solidaires ; il faut nécessairement que cette médiation ait manqué. Pour que justement le rayonnement du Dieu intérieur – il n’y en a pas d’autre – que le rayonnement du Dieu intérieur puisse se répandre, ordonner tous les plans, rassembler tous les êtres, et devenir la vie de toute réalité.

Le mal ne peut être que le mal de Dieu, d'abord ! Si nous sommes offensés et blessés par l'enfant qui déchire les ailes du papillon ou qui arrache les ailes de la mouche, si nous sommes blessés par toute cruauté gratuite et maligne, c'est parce que justement cet amour qui est en nous la source de tout amour, cet amour est blessé, est renié, est défiguré ; défiguré et caricaturé.

S'il n'y avait pas dans l'univers une vocation de dignité, s’il n’y avait pas un appel de l’amour, si toute créature [n’était pas … ? mais à la gloire, si elle] ne devait être transfigurée, ennoblie, intériorisée, divinisée, rendue infinie par la diffusion de la Présence unique, il n'y aurait pas d'autre mal.

Le mal est révoltant dans la mesure justement où il atteint une valeur fragile, une valeur suprême, une valeur désarmée qui est toujours finalement Dieu lui-même.

Si cet enfant torturé par la maladie est un scandale pour le docteur Rieux dans La Peste de Camus, si Camus lui-même a porté si lourdement ce poids de la souffrance des innocents, c'est évidemment que, dans l'être le plus fragile, éclate le mieux le piétinement de cette grandeur divine qui est une grandeur d'amour.

Le mal absolu est un témoignage au bien absolu et plus il est révoltant, plus il nous introduit dans les plaies de l'éternel amour.

Cette solidarité donc est inscrite au coeur de notre expérience, comme elle est inscrite dans le mot admirable de saint Paul : « La création, la création toute entière gémit dans les douleurs de l'enfantement en attendant la révélation de la gloire des Fils de Dieu. » (Rom. 8, 22 et 19)

[Il y a] cette solidarité entre l'univers et nous, entre la pensée et le monde physique, cette solidarité entre l'homme – l’anthropogenèse, la création de l'homme, se faisant lui-même homme, conquérant son autonomie, s'épanouissant en liberté, rayonnant en amour – [il y a] cette solidarité entre l’anthropogenèse et la cosmogenèse, l'enfantement de l'univers.

Cette solidarité, il est impossible de ne pas l'affirmer si l'on ne reconnaît d'autre Dieu que le Dieu intérieur et si l'on refuse de lui attribuer la responsabilité d'un univers dont certains aspects sont révoltants et nous blessent, d'autant plus que nous sommes plus unis au Dieu Esprit.

Si j'y insiste, c'est parce que c'est évidemment la seule manière d'envisager le problème du mal, ce mal dont on dit que Dieu le permet, ce qui est abominable, car enfin si Dieu le permet, c'est qu'il peut l'empêcher et il est coupable. On est toujours responsable des choses que l’on peut empêcher.

Dieu ne permet rien : il subit et il meurt. Et il est sans défense parce que il n'a d'autre pouvoir que le pouvoir d'aimer et que le pouvoir d'aimer est toujours conditionné par l'accueil fait à cet amour. Le plus grand amour ne peut rien quand il est refusé.

C'est ce que signifie précisément la croix. Le plus grand amour ne peut rien que mourir d'amour quand il est refusé. Il ne peut pas intervenir matériellement dans les choses, cela n'a aucun sens. Parce qu'il n'est pas un objet parmi les objets. Parce que, d'ailleurs, aucune réalité n'est définitivement objet, que la condition du monde entier est de respirer la lumière et l'amour. Et que finalement le statut normal de l'univers, c'est d'être le sacrement et l'ostensoir de la Présence infinie.

C'est ce que nous voyons précisément dans l'effort de la science, dans l'effort de l'art, qui est justement une immense aspiration pour ramener l'univers au-dedans, pour l'humaniser, pour lui donner un visage de lumière et d'amour et nous permettre de circuler ainsi dans un monde où nous ne sommes jamais objet.

Le scandale de Camus, c'est aussi le nôtre. Ce serait ici de subir un monde qui s'impose à nous du dehors, comme si nous étions nous-mêmes des choses et des objets. Et la création ne sera vraiment elle-même du point de vue du Dieu-Esprit que lorsque nous ne subirons plus rien, que tout se sera intériorisé, décanté, transfiguré, et que sur chaque réalité, on pourra lire l'empreinte du visage de Dieu.

Cette perspective immédiatement, situe la mystique chrétienne dans un réalisme infiniment rigoureux. Le chrétien ne peut pas se retirer sous la tente et laisser l'univers à lui-même. Il ne peut pas se détacher du monde en se désintéressant de lui, parce que justement le chrétien, nécessairement, éprouve sa vocation cosmique, il sait qu'il est chargé de l'univers, il sait que tant que l'univers est en désordre, l'amour de Dieu est blessé.

Il sait d'ailleurs que ses frères humains, s'ils sont victimes de cet univers, victimes des besoins qui les rivent à cet univers, ne peuvent pas atteindre à la liberté des fils de Dieu. Que ceux qui ne peuvent tirer leur subsistance de cet univers, qui sont sur une terre ingrate, qui prolifèrent dans un espace trop étroit, qui sont victimes d'une organisation économique qui profite à quelques-uns au détriment de tous les autres, le chrétien sait que cette situation est intolérable, qu'elle est un scandale, parce que, justement, elle constitue une pierre d'achoppement : elle empêche l'homme de découvrir sa vocation de créateur et sinon de la découvrir, tout au moins de la réaliser.

Il est donc impossible de vivre en équilibre sur le terroir évangélique sans comprendre qu'on a la charge de l'univers, la charge du monde physique, la charge de l'organisation et de la répartition des énergies terrestres, célestes et aquatiques et que il s'agit précisément d'aboutir à un équilibre qui permet à chacun de respirer Dieu et à Dieu lui-même d'imprimer sur toute créature la lumière de son visage.

Ou bien Dieu restera étranger à cet univers, et alors finalement l'homme aboutira à cette épouvantable dichotomie d'un monde physique qui n'est rien, d'un monde physique méprisable, d'un monde physique qu'il faut ignorer sous prétexte d'entrer dans la vie de l'esprit.

Mais cette conception n'a aucun rapport avec le Fils de l'Homme, aucun rapport avec le charpentier de Nazareth, aucun rapport avec le labeur de l'apôtre saint Paul, qui met sa fierté à gagner sa vie du travail de ses mains comme tout le monde, et qui veut présenter l'Evangile dans toute la gratuité de l'amour.

Le christianisme qui est la religion de l'Incarnation, cette religion de l'Incarnation qui s'est exprimée dans ce mot magnifique de saint Ambroise : « Le Verbe s'est fait chair pour que la chair devienne Dieu », le christianisme ne peut s'accomplir sans réaliser la glorification du monde, la transfiguration de toute créature.

C'est donc le contraire de tout ce qu'on peut imaginer quand on reste à la surface des mots. Le détachement chrétien, c'est un amour passionné, passionné du monde, le mot détachement vaut uniquement pour le décollement du moi ou à l'égard du moi-propriétaire, du moi-limite, du moi-objet, du moi-biologie, du moi-prison. Il ne vaut pas pour autrui.

Il s'agit de décoller de soi pour être un don infini à l'égard de toute créature, et toute créature veut être évangélisée, recevoir la Bonne Nouvelle et entrer dans le circuit de l'éternel amour.

L'aménagement matériel du monde, l'achèvement du monde par la connaissance et par l'amour, l'aménagement du monde par une technique au service de l'esprit, l'aménagement des relations économiques entre les hommes par une juste répartition des biens terrestres, sans cesse révisée d'ailleurs, selon que l'exigent les besoins divers des hommes, tout cela s'intègre essentiellement à la mystique chrétienne.

Il est impossible d'adhérer à Jésus sans assumer cette tâche dans le monde, sans prendre en charge la création, sans achever l’anthropogenèse qui est inscrite comme notre première vocation par cette cosmogenèse qui achèvera l'univers dans la ligne de l'esprit et nous permettra de considérer le Dieu intérieur – et il n'y en a pas d'autre – comme le créateur du ciel et de la terre, mais ce sera une autre terre, un autre ciel, dont la présence, dont la réalisation, est confiée à notre amour.

[Repère de position enregistrement audio : 29’ 50’’]

Il est absolument impossible de réaliser l'unité de notre être et de notre pensée sans viser à l'accomplissement de cette tâche immense qui donne à notre vie une dimension cosmique, comme elle doit être puisque aussi bien nous sommes un fruit, un produit de l'univers, que nous sommes enracinés en lui, que nous respirons dans son atmosphère, que nous sommes nourris par ses produits, que nous sommes portés par son sol.

Il est impossible que, étant cosmiques par toutes nos racines physiques, nous ne le soyons pas par les intentions de notre esprit et par la générosité de notre amour. L'univers nous porte d'abord, jusqu'à ce que nous le portions.

L'homme a ses racines physiques en lui [l'univers] mais il a ses racines spirituelles en nous. Nous sommes un seul être avec lui et nous avons à l'accomplir tout entier, et de plus en plus et de mieux en mieux, à mesure que nos pouvoirs techniques grandissent et nous permettent d'émigrer au-delà de notre planète, nous avons, de plus en plus, à porter la sollicitude de tout l'univers.

Cela veut dire d'abord une prise de conscience sur cet ordre que nous avons à établir en nous : en nous au point de vue organique en disciplinant, c'est-à-dire en transformant en dons, ces nécessités, ces nécessités qui nous lient au mode physique. « Soit que nous mangions, soit que nous buvions, nous sommes au Seigneur » , comme dit admirablement saint Paul (l Cor, l0:3l), c'est-à-dire que, si nous traitons chaque réalité comme le don de l'amour, comme un symbole et comme un sacrement de la Présence unique, comme capable tout au moins de le devenir, et appelé à l'être avec nous, nous ne pouvons plus aborder l'univers autrement qu'avec un sentiment de respect pour ce qu'il doit être, et de compassion pour ce qu'il est.

Et cette compassion, bien sûr, c’est d'avoir une compassion pour ce Dieu désarmé, pour ce Dieu fragile qui est la première victime du mal, puisque c'est son visage qui est bafoué en toute créature suppliciée et vouée au malheur.

Il faut que nous délivrions Dieu de ce "De profundis " qui retentit aux deuxièmes vêpres de Noël, que nous le délivrions de cette captivité et que nous l'intronisions dans cet univers, mais en le rendant d’abord, cet univers, en le rendant digne de lui et digne de nous.

Il est donc absolument impossible d'imaginer une mystique chrétienne sous l'aspect d'une fuite, d'une fuite du monde, d'un renoncement au monde, mais uniquement sous l'aspect d'une assomption du monde : assumer, prendre en main, prendre la charge, vivre cette décréation comme une catastrophe pour y apporter le remède d'une création où rayonne à travers nous le premier amour, et d'abord naturellement, agencer les conditions humaines de manière à ce qu'elles soient vivables pour l'homme.

Car tous les hommes ont à jouer ce rôle créateur, tous les hommes ont à assumer l'univers, tous les hommes sont appelés à cette oeuvre de transfiguration qui est radicalement impossible, s'ils sont opprimés eux-mêmes par des nécessités physiques et s'ils se sentent objets devant un univers-objet.

Le mouvement de la mystique chrétienne, c'est de délivrer toute la création de cette condition d'objet et c'est là justement le rôle admirable et magnifique de l'organisme sacramentel de prendre toutes les réalités dites matérielles, disons les réalités du monde physique pour qu'elles deviennent le symbole et le signe porteurs de la vie divine.

D'ailleurs, ceci ne saurait nous étonner puisque tous les artistes finalement, tous les penseurs, tous ceux qui ont vu dans l'univers autre chose qu'une carrière à exploiter ou une misère à fuir, tous ceux-là ont déjà perçu dans l'univers une résonance divine qu'ils ont exprimée dans leurs oeuvres, qu'ils ont condensée dans leurs pensées, faisant de l'univers une voie vers l'intérieur et capables justement de faire jaillir de toutes ces réalités un chant infini qui retentit dans toutes les musiques.

Il n'y a donc aucun doute que le christianisme nous assigne une tâche terrestre, parce que la terre, parce que l'univers physique est le Royaume de Dieu. Parce que le ciel est ici, maintenant, parce qu'il n'est pas localisable, parce que finalement, c'est le temps qui doit s'éterniser, c'est le visible qui doit s'immortaliser, c'est la chair qui doit laisser passer et retentir le Verbe de Dieu.

Si Dieu doit être une réalité pour l'homme, ce sera dans la mesure où toute réalité portera le visage de Dieu. Et dans cet immense chantier de l'univers dans lequel nous sommes plantés, où nous avons poussé, dont nous ne cessons de dépendre comme il dépend de nous-même, nous avons donc à confier à notre travail - qui est d'achever, d'accomplir, de transfigurer, de diviniser toute réalité - ce fruit que vous portez, cette fleur que vous offrez, ce coucher de soleil qui vous émeut, cette pénombre de la forêt qui vous donne le sentiment d'une Présence mystique.

Il n'y a aucune avenue de notre existence qui ne puisse déboucher sur la Présence unique, dès lors que nous sommes attentifs et que nous prenons conscience de cette attente infinie du Dieu caché en nous.

Il est tout à fait remarquable que le plus grand des saints chrétiens, saint François d'Assise, ait consacré la plupart des années de sa vie à pleurer sur la passion de Dieu, à entrer dans cette compassion infinie, à porter le deuil de Dieu dans l'univers et dans l'homme, jusqu'à en perdre la vue, et que, enfin parvenu au terme de cette contemplation de la douleur divine, ayant reçu dans ses mains et dans ses pieds et dans son côté les plaies de l'amour crucifié, il ait chanté enfin le Cantique du Soleil.

Que l'univers à ses yeux se soit transfiguré, qu'il l'ait perçu uniquement sous l'aspect de la beauté et que des torrents de joie aient jailli de son coeur et qu'il ait pu accueillir la mort en la saluant comme une reine, que en faisant chanter le Cantique du Soleil, justement parce que la mort était vaincue, parce qu'il n'y avait plus de mort, parce qu'en lui la vie triomphait, parce que sa chair exultait à la rencontre du Dieu vivant, parce qu'il n'avait plus à se séparer de rien, parce qu'il avait surmonté tous les exils, parce que le monde était enraciné dans son amour et transfiguré par lui : plus rien n'était en dehors du Royaume et sur la face de toute créature apprivoisée par sa tendresse, il retrouvait le visage de son amour.

C'est cela qui représente le mieux la synthèse de cette vocation chrétienne, de ce réalisme chrétien qui colle au réel et qui vole vers l'homme pour aller vers Dieu, car enfin, c'est bien cela, le dernier mot de l'Evangile : « Vous vous aimerez les uns les autres… Ne me dites pas : Seigneur, Seigneur, mais dites-moi ce que vous avez fait pour l'homme affamé, pour l'homme qui meurt de soif, pour l'homme en prison, pour l'homme en guenilles, pour le malade abandonné, alors je saurai que vous m'avez aimé parce qu'enfin, où pouvez-vous me prendre, sinon dans cette symbiose, dans cette communauté de vie avec l'univers où je suis ?

Il n'y a pas d'autre ciel que cette communion d'amour où vous vous ouvrer à moi qui ne cesse de vous être présent et de vous appeler au fond de vous-même jusqu'à ce qu'enfin, devenus attentifs, vous donniez cette réponse qui ferme l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

Le dernier mot de l'Evangile, c'est l'homme, parce que il n'y a pas d'autre sanctuaire de la divinité.

C'est donc finalement sur la vie que nous avons à faire oraison et c'est justement dans la mesure où nous serons respectueux de la vie, dans tous les secteurs, dans tous les domaines, c'est dans la mesure où nous porterons sur la vie ce regard du Dieu intérieur, du Dieu Esprit, du Dieu innocent, du Dieu victime, du Dieu immolé, c'est dans cette mesure que nous accomplirons la bonne nouvelle, que nous évangéliserons toute créature comme nous en avons reçu le mandat.

Si donc les catastrophes naturelles nous terrifient et nous révoltent, que ce soit au nom même du Dieu intérieur qui est le premier à les souffrir, qui en est la première victime en nous et pour nous, parce que tout cela est contraire, contraire essentiellement aux aspirations de son amour.

Le testament de Jésus, c'est le testament de la joie comme c'est le premier mot de la liturgie. Ce que Dieu veut, c'est l'intégrité, c'est l'harmonie, c'est la musique, c'est la joie, c'est la jeunesse éternelle de la vie. Et c'est là ce que nous avons à accomplir, au-delà de toutes nos humeurs, de toutes nos fatigues, de toutes nos pesanteurs.

Nous avons à susciter la vie dans sa nouveauté, dans son éternelle jeunesse, dans son inépuisable lumière, dans sa merveilleuse beauté, mais tout cela n'est qu'un univers possible, comme il y a en chacun de nous un homme possible, et au-delà de tout cela, il y a finalement un créateur possible, car nous ne pourrons dire de Dieu qu'il est le créateur du ciel et de la terre que lorsque nous aurons suscité une nouvelle terre et de nouveaux cieux.

C'est donc une chose immense que d'être homme et il ne s'agit pas de nous réfugier derrière notre petitesse. Nous sommes immenses ; dans l'immensité du monde c'est nous qui la concevons, et si nous pouvons compter les dix milliards d'années [-lumière] qui nous séparent des plus lointaines nébuleuses, ce calcul est de nous.

Le canard dans sa mare ne se préoccupe pas des dix milliards d'années-lumière, il n'en sait rien, parce qu'il vit à son échelle, comme nous devons vivre à la nôtre.

L'homme est immense, il est infini comme le Dieu dont il est appelé à vivre, du moins il doit se faire infini, mais nous l'avons vu, par l'évacuation de soi, puisque le seul infini qui concerne la vie de l'Esprit, c'est un infini de générosité, un infini d'amour.

[Repère de position enregistrement audio : 45’ 30’’]

Voilà, nous sommes des créateurs. Il faut que nous le soyons pour que Dieu le devienne, et il ne peut l'être de ce monde-ci. Il est dans l'attente, lui aussi, dans l'attente du monde, comme il est dans l'attente de l'homme. Il ne fait qu'un avec le monde, puisque le monde, encore une fois, c'est notre corps et que nous ne pouvons pas nous désolidariser de lui comme nous avons à lui transmettre l'influx divin, à lui communiquer la joie de la Présence unique.

Voilà donc toute l'ampleur de notre mission : il s'agit donc de nous redresser, et de ne pas consentir à aller vers la mort, non pas vers la mort, mais vers la vie dans la Résurrection. Nous avons à vaincre la mort en nous et dans tout l'univers et de même que nous instaurons l'harmonie en nous par notre fidélité à l'amour. Nous pouvons prolonger cette harmonie dans tout l'univers en portant sur lui le regard du Seigneur, ce regard qui s'est posé sur toutes choses, et qui les a laissées vêtues de beauté.

C'est donc nous qui sommes finalement les arbitres du monde. La pensée est véritablement origine, et dès qu'elle défaille, le monde suit son cours matériel, il demeure sous le joug des forces ténébreuses que l'Esprit, fidèle à sa vocation, peut seul discipliner, ordonner, éclairer, transfigurer et accomplir. Mais par bonheur, dès que la pensée est fidèle, elle porte la lumière, elle soulève le monde, elle l'achève, comme l'éclairent toutes les humanités.

C'est là le champ immense que le Seigneur nous a confié. C'est là la moisson que le Christ remet entre nos mains, et il y va de l'honneur de Dieu que le monde se transfigure et que les hommes soient heureux.

N'oublions pas que ce n'est pas pour nous une option gratuite de prendre en charge le monde et les nécessités humaines qui nous y rattachent, parce qu'il est impossible, impossible que Dieu se reconnaisse dans cette création. C'est donc une même chose pour nous d'aménager le monde selon l'esprit de Dieu et d'aimer Dieu en le laissant vivre en nous.

C'est pourquoi la prière ne peut pas se limiter pour nous à une prière cultuelle sans engagement. La prière cultuelle ne peut être que le rassemblement de tous les hommes formant un seul corps mystique, devenant une seule personne en Jésus pour triompher précisément de tout ce qui s'oppose dans le monde à la lumière, à la jeunesse, à la joie, à la beauté et à l'amour.

C'est donc dans la mesure où chacun de nous devient source de joie, de liberté et de beauté, que Dieu respire, que Dieu vit dans ce monde et qu'il en devient actuellement le créateur.

C'est dans cet esprit que nous voulons entrer dans notre credo comme dans un immense chantier où tout commence aujourd'hui, où tout repart en vertu d'une nouvelle origine qui a son secret dans le choix que nous ferons de nous-même, qui a son secret dans cette pensée où toute réalité est pesée au poids de la lumière du Verbe et où chacun de nous est appelé à être le créateur de tout.

Anthropogenèse, cosmogenèse et finalement théogenèse, puisque c’est seulement dans ce monde-là que Dieu peut se retrouver, qu'il peut naître, qu'il peut s'exprimer, qu'il peut être reconnu, où chaque réalité justement se met à chanter et devient l'ostensoir de l'éternel amour.

ext_com