Homélie de Maurice Zundel au Caire en 1965. Publié dans "Vie, Mort, Résurrection" p. 77 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Il est absolument impossible pour un père ou une mère, d'oublier leur relation avec leurs enfants. Dès lors que ce lien s'est créé, ce lien de paternité et de maternité, il s'est enraciné dans l'amour au point que, un père et une mère ne peuvent plus concevoir leur existence en dehors de cette relation avec leurs enfants.

Il en est de même, bien sûr, des relations, de ce lien originel antérieur même à la paternité et à la maternité, qui est le lien conjugal. Entre les époux, il y a une référence, il y a une relation personnelle qui est consubstantielle, qui est tellement intérieure à la vie que celle-ci ne peut plus se concevoir, ni se construire sans cet échange.

Vous pouvez donc comprendre très facilement, vous tous qui êtes engagés dans ces liens admirables et sacrés du mariage, de la paternité et de la maternité, que certaines relations essentielles sont si profondément enracinées en nous qu'elles font partie de vous-même, et que vous ne pouvez plus exister sans vivre ces relations, sans les exprimer, sans satisfaire à leurs exigences, et sans en porter, en porter à la fois, les joies et les douleurs.

Eh bien ! l'Eucharistie, eh bien, ce Mémorial infini que nous commémorons ce soir, que nous faisons plus que commémorer puisque nous le vivons dans la réalité de la Présence du Christ, l'Eucharistie ; il affirme entre Jésus et l'humanité, entre Jésus et tous les hommes, entre Jésus et chacun de nous, entre Jésus et tous les individus humains qui ont jamais pu exister et existeront jamais jusqu'à la fin des siècles, l'Eucharistie affirme des liens plus personnels encore, plus profonds, plus intimes, plus indestructibles que les liens qui unissent les parents à leurs enfants et les époux à leur conjoint.

Jésus est le Second Adam, Jésus est le Fils de l'Homme, avec une plénitude égale à sa filiation divine. Jésus, depuis le premier instant de son existence terrestre, est ouvert à toute l'humanité, il assume toute l'humanité, il est intérieur à chacun de nous.

Il est donc impossible d'aborder Jésus, impossible de le rencontrer, impossible de le connaître sans vivre en lui ces liens universels, sans vivre en lui cet œcuménisme consubstantiel, sans vivre en lui cet Amour sans frontières et sans partialité.

Et c'est cela, justement, que le Seigneur affirme, au soir du Jeudi-Saint, après avoir donné à ses disciples la suprême prescription qui est son Testament Nouveau : la suprême prescription de s'aimer les uns les autres comme il les a aimés ; après leur avoir lavé les pieds, pour mettre en pratique lui-même le premier ce commandement d'Amour. Notre Seigneur envisageant tous les siècles, indique à tout homme, à toute conscience, le seul chemin qui peut mener vers lui, c'est à dire d'assumer, de prendre sur soi, de prendre en charge toute l'humanité et tout l'univers.

Il ne s'agit pas d'autre chose. Notre Seigneur nous en avertit, avec la conscience tragique qui convient à cette heure suprême : « Il est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, l'Esprit saint ne viendra pas à vous ».

A qui il dit ces paroles ? Mais à ses Apôtres ! A ses Apôtres qui viennent de se disputer, de se disputer à la table de la Cène : la première place. A ses apôtres qui n'ont rien compris ; à ses Apôtres qui lui demanderont après la Pâque, après la Résurrection, au jour même de l'Ascension : « Seigneur, est-ce en ces jours-là – c'est à dire le jour de la Pentecôte – est-ce en ces jours-là que tu rétabliras le royaume, en faveur du peuple élu ? » (Ac. 1:6)

Ils n'ont donc pas compris, ils n'ont pas compris que le Seigneur ne vient pas pour un peuple ! Ils n'ont pas compris qu'il n'y a dans le cœur de Dieu aucune limite, aucune partialité, ils ne comprennent pas que Dieu est la vie de notre vie, qu'il est intérieur à chacun de nous, que « le ciel, c'est l'âme du juste », ils ne comprennent pas que pour rencontrer le vrai Dieu, il faut soi-même se quitter, il faut soi-même se dépasser, il faut soi-même faire craquer ses limites, ses barrières, ses ressentiments et ses partialités.

Et c'est pourquoi il nous donne rendez-vous, il nous donne rendez-vous à la table eucharistique, il nous donne rendez-vous dans une communion d'Amour où tous les hommes doivent se rassembler : « Vous viendrez à moi, vous viendrez à moi non pas seuls, vous viendrez à moi, non pas en me ralliant à votre mesure, vous viendrez à moi, non pas pour satisfaire vos goûts et vos appétits, vous viendrez à moi, non pas pour obtenir ce qui vous convient à vous, et à vous seuls, et à ceux – en tout petit nombre – qui vous sont nécessaires, vous viendrez à moi avec le cœur immensément ouvert, vous viendrez à moi en assumant chacun à l'égal de vous-même, vous viendrez à moi en regardant l'autre comme moi-même, car c'est en chacun que j'ai faim, que j'ai soif, que je souffre, que je suis pauvre, que je suis en loques, que je suis captif et abandonné ».

C'est cela l'Eucharistie, c'est cette mise en demeure adressée à chacun de nous, de se faire universel.

Il n'est pas question en effet, il n'est pas question de retenir Jésus à portée de notre main, de l'enfermer dans une maison de pierre. Il est bien évident que Jésus, par son être même, par sa dépossession radicale, par son ouverture infinie, il est bien évident que Jésus est toujours déjà là. Il nous accompagne tous et chacun sur le chemin d'Emmaüs, bien que nos yeux ne le voient point, bien que notre cœur soit fermé, il ne laisse jamais d'être le compagnon de tout homme sur tous les chemins de la vie. C'est nous de nouveau, c'est nous qui sommes absent, c'est nous qui sommes fermés, c'est nous qui limitons le rayonnement de sa lumière et de sa Présence.

Et c'est pourquoi, ne voulant pas créer une nouvelle ambiguïté, ne voulant pas que nous le prenions par le dehors, comme l'avaient fait les Apôtres avant la Pentecôte, ne voulant pas que nous nous méprenions sur l'universalité de son Amour, il a posé cette condition, si foncièrement humaine, si universellement humaine : « Vous ne pouvez venir à moi qu'ensemble ; vous ne pouvez venir à moi qu'en formant ce Corps Mystique qui embrasse toute l'humanité ; vous ne pouvez venir à moi qu'en portant le fardeau les uns des autres ; vous ne pouvez venir à moi qu'en aimant comme j'aime, qu'en respectant en moi ces relations consubstantielles, ces relations sans lesquelles je ne puis pas exister, ces relations qui, si vous me les refusez, me mutilent et font de moi une idole et un faux dieu, comme si on vous arrachait votre paternité et votre maternité ; vous viendrez donc à moi avec TOUTE cette humanité, avec toute cette histoire, avec tout cet univers ».

C'est donc cela l'Eucharistie : ce sont ces fiançailles entre le Christ et l'humanité, c'est ce mariage accompli, c'est cette réciprocité d'amour effectivement vécue et exercée, qui vous met en face du véritable Christ qui est le second Adam, qui nous fait entrer dans le circuit d'Amour de la très Sainte Trinité, qui nous universalise dans un œcuménisme authentique et qui fait de nous-même une présence ubiquitaire, une présence réalisée partout, à travers ce centre éternel où toutes les intimités humaines fusionnent et se rencontrent.

Ah ! Ce rêve d'une humanité unie, le voilà accompli dans cet échange eucharistique : les hommes ne sont pas UN biologiquement, ce n'est pas leurs instincts qui les unissent vraiment ; pour s'unir, pour qu'ils soient une humanité digne d'elle-même, une humanité libre et créatrice, il faut ce lien mystique, il faut que Dieu soit la respiration commune de tous ! Il faut que le même cœur divin passe dans tous les cœurs et que chaque homme reconnaisse, dans les autres, l'immensité de la Présence et la grandeur ineffable de la Pauvreté divine.

Ah ! On comprend que notre Seigneur, en prédisant la ruine du Temple, ait voulu précisément ériger, en chacun de nous, l’Eglise éternelle. Assurément, il est plus facile de construire des cathédrales, d’allumer des lumières, d’organiser des liturgies et de chanter de la vraie musique – toutes choses d’ailleurs en soi parfaitement légitimes et indispensables, mais ce n’est qu’un chemin, ce n’est qu’un moyen de plus – reste d’ériger en nous le sanctuaire éternel, le sanctuaire de la liberté, de la dignité, de la justice et de l’amour. (1)

Nous sommes tentés, dans ce pays peut-être plus qu'en un autre, (2) de nous dire : « mais, je suis chrétien ! Nous sommes chrétiens ! Nous ne sommes donc pas comme les autres ! » Comme si le Christianisme pouvait être une propriété ! Comme si le Christianisme pouvait être un monopole ! Comme si le christianisme n'était pas par son essence, l'universel, comme si nous n'avions pas reçu la mission d'être "Christ" pour tous les hommes, nos frères, sans distinction de race, de classe ou de condition.

Et ce soir, justement, le Seigneur qui nous appelle autour de sa table, le Seigneur que nous allons invoquer ensemble, que nous allons invoquer et appeler comme son Corps Mystique, où aucun être humain ne peut être oublié, d’où aucun être humain ne peut être exclu, nous voulons ce soir reprendre conscience de la catholicité, je veux dire : de l'universalité de l'Evangile. Personne n'est dehors, personne n'est étranger, personne qui ne soit habité par la grâce, personne qui ne soit le frère de Jésus-Christ, personne que Jésus n'accompagne sur tous les chemins de la vie.

C'est pourquoi notre communion, ce soir, ne peut être que une ouverture illimitée à ce cœur divin qui n'en a pas (3) ; notre communion de ce soir ne peut être qu'une communion au nom de tous les hommes, pour tous nos frères proches ou lointains, car le Christ n'a pas un peuple, le Christ n'a pas de partialité, le Christ est l'Homme universel, le Christ est intérieur à chacun et chez lui au plus intime des autres.

Nous voulons donc entendre... entendre cet appel déchirant à la catholicité, nous voulons restituer à Jésus, en nous, son universalité ; nous voulons le traiter comme nous traitons un homme et une femme, un père et une mère, que nous respectons ; nous voulons le traiter comme celui dont les liens avec toute l'humanité sont indissolubles et éternels, et nous voulons lui apporter en nous, ce soir, l'amour, la gratitude, la joie de toute l'humanité qui trouve en lui le centre d'une fraternité universelle, en nous rappelant que la communion est l'exigence d'une Présence totale où nous assumons, avec Jésus, toute l'histoire, toute l'humanité et tout l'univers, et que, dans l'Eucharistie précisément, se résume d'une manière incomparable tout l'Evangile, toute la nouveauté, toute la Présence, toute la joie, toute l'humanité, toute la divinité de Jésus-Christ, selon que le traduit magnifiquement, dans sa simplicité, une hymne de l'Eglise : « Là où est l'Amour, là où est l'Amour c'est là que Dieu est ! » Peut-on dire plus simplement l'essentiel ?

Peut-on dire plus simplement qui est Dieu et qui est l'homme ? Peut-on proposer, d'une manière plus simple et plus universelle, une religion qui embrasse tous les hommes, que cette petite phrase si humble, si limpide, si profonde et si joyeuse : « C'est là où se trouve la Charité, c'est là où se trouvent la Bonté et l'Amour, c'est là que Dieu est ! »

Notes

(1) Ce paragraphe ne figure pas dans le livre Vie, mort, résurrection.

(2) En Egypte où cette homélie a été prononcée, les chrétiens représentent moins de 10% de la population.

(3) le cœur divin qui n’a pas de limites.

 

 (*) TRCUSLivre «  Vie, mort, résurrection  »

 Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

 Parution : septembre 2001.

 164 pages.

 ISBN : 2-89129-244-8