Conférence de Maurice Zundel à La Rochette en 1969. Publié dans Emerveillement et pauvreté p.117 (*)

 

A propos du mal dans le monde, de la douleur sous toutes ses formes, de la dégradation, nous avons remarqué que Dieu est "le Compatissant". Si nous nous émouvons de tous les malheurs du monde, de la cruauté qui se fait jour dans la biologie sauvage - qui est souvent la nôtre -, c'est précisément parce que nous portons en nous ce Dieu compatissant, parce qu'il est tout amour, pure générosité. C'est lui qui nous inspire ce sentiment de détresse devant cet océan de malheurs et de douleurs que nous ne pourrons jamais épuiser.

Il ne suffit pas de dire que Dieu est le compatissant, d'où nous tirons tous nos sentiments de miséricorde et de fraternité, il faut dire encore qu'il est la victime. Le mal a un visage effrayant, le mal gratuit surtout, le mal qui vient de l'homme et qui pourrait ne pas être, visage effrayant dans la torture des innocents, dans le massacre des êtres désarmés, dans tous ces phénomènes de la brutalité qui déconcertaient Yvan Karamazov, un des héros de Dostoïevski, et Albert Camus dans La Peste, Albert Camus qui n'a cessé de se poser avec tant d'angoisse le problème du mal.

Où est Dieu dans tout cela ? Justement, dans tout cela, il est la victime, et s'il ne l'était pas, il n'y aurait pas de mal : s'il n'y avait pas un bonheur absolu et infini dégradé, menacé, défiguré, saccagé par toutes les entreprises de barbarie, il n'y aurait pas de mal. Si nous n'étions que des punaises, le problème du mal perdrait toute signification, parce que disparaître serait un bienfait pour nous et pour tout le monde.

Il ne faut jamais oublier qu'il est impossible d'opposer le Dieu de la conscience au spectacle du mal, parce que ce Dieu intérieur – il n'y en a pas d'autre – ce Dieu qui est tout amour, ce Dieu qui est l'espace où notre liberté respire, ce Dieu qui est le seul chemin vers nous-mêmes, ce Dieu silencieux, ce Dieu qui est dans une éternelle attente, ce Dieu qui ne s'impose jamais, ce Dieu qui meurt d'amour pour ceux qui refusent éternellement de l'aimer, ce Dieu-là est frappé par tous les coups qui atteignent la créature humaine, animale, voire végétale, par tous les coups qui dégradent l'univers. Et il n'y est pour rien... Il n'y peut rien que d'être frappé, que de mourir, parce que son action, c'est son amour, parce que son être tout entier n'est que son amour, et que l'amour est sans effet si ne surgit la réponse d'amour qui ferme le circuit d'où jaillit la lumière. C'est d'ailleurs une raison pour éviter tout mal gratuit, pour nous tenir fermement en main afin de ne pas ajouter à la douleur du monde et, autant que possible, à la prévenir, parce qu'il s'agit de Dieu.

Comme une mère identifiée à ses enfants reçoit avant eux, pour eux, plus qu'eux, tous les coups qui les peuvent frapper, si elle est une mère véritablement digne de ce nom, Dieu, qui est infiniment plus mère que toutes les mères, infiniment plus mère que la Sainte Vierge elle-même, se trouve dans cette situation. Tant que le monde est dans les douleurs de l'enfantement, tant qu'il est soumis par nous à la vanité, le monde n'existe pas encore : il n'est pas le vrai monde qui ne peut surgir que de notre réponse d'amour à l'amour de Dieu, quand nous fermons l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

Il faut conclure que c'est la présence de Dieu qui donne la dimension infinie au mal. L'horreur que nous en avons n'est qu'une attestation en creux de la Présence divine qui s'y trouve bafouée. C'est justement pourquoi le chrétien ne peut que se mettre en campagne contre toutes les formes du mal pour aboutir à cet univers-sacrement, à cet univers transparent, à cet univers où chaque réalité doit devenir un symbole de la tendresse et de la beauté divines. « Seigneur, dit le psaume 25, j'ai aimé la beauté de votre maison ». Mais la maison de Dieu, c'est tout l'univers. Il faut donc que nous aimions la beauté de cette maison, que nous concourions à son aménagement, que nous disposions toutes choses de manière que cette beauté divine puisse respirer et se communiquer dans la création, car la fin dernière de tout, c'est la jeunesse et la joie, c'est l'intégrité parfaite de l'être, c'est la valeur enfin réalisée, la valeur infinie de toute créature.

C'est pourquoi nous pouvons passer au thème de la joie, cette joie qui est le testament de Jésus dans ses derniers entretiens tels que nous les rapporte le quatrième Evangile. Jésus est au bord de l'agonie et pourtant Il dit : « Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ». (Jn. 15:11) Il importe essentiellement à la réalisation de notre mission d'en faire une mission de joie, de joie pour les autres d'abord, bien sûr, de joie pour Dieu au premier chef et de joie pour nous. Puisque le testament de Jésus est un testament de joie, ses intentions ne seront réalisées que si notre vie atteint à la joie.

C'est là que nous pouvons aborder ce fameux thème de la dévotion sensible et du détachement chrétien dont on nous a rebattu les oreilles. Il est bien entendu que la prière communautaire, la prière liturgique, comme elle est une prière pour les autres, ne doit pas attendre notre dévotion sensible. Justement parce que nous sommes là pour les autres, comme les témoins de Jésus, pour resserrer les liens qui constituent la Communion des saints, il n'est aucunement nécessaire que nous soyons sensiblement attirés vers une démarche qui concerne nos frères.

Il n'y a rien d'étonnant à ce mot d'un chartreux, d'ailleurs un modèle de perfection, un vieux chartreux disant à un jeune bénédictin qui s'émerveillait des splendeurs de l'office : « Pour moi, tout cela, c'est du sable dans la bouche ». Il n'en consacrait pas moins de six heures par jour à cette prière qui était pour lui du sable dans la bouche. Je pense qu'il avait d'autres joies, sinon il lui aurait été difficile de vivre.

A côté de la prière communautaire, il y a la prière personnelle, il y a toutes ces découvertes qui sont le lot de chacun et qui doivent nous conduire à la joie. Il est sûr que certaines âmes connaissent des nuits obscures, analysées par sainte Thérèse et saint Jean de la Croix. Bien sûr, il y a des périodes d'agonie, comme notre Seigneur l'a vécue ; et si l'agonie vient, il faut la vivre, mais il ne s'agit pas de fabriquer un dolorisme qui ferait de la vie chrétienne un refus systématique de la joie. Ce serait faux autant que malsain. Il suffit d'ailleurs de lire saint Jean de la Croix pour voir que l'aboutissement des nuits, c'est une joie incroyable, une joie inexprimable, une joie qui suscite le lyrisme le plus parfait auquel la langue humaine ait jamais pu atteindre : « Réjouissons-nous, mon Bien-Aimé, allons-nous voir en ta beauté... »

Quand saint Jean de la Croix écrit cette strophe diaphane et jubilante, il est clair qu'il a atteint, il affirme que nous pouvons atteindre à une joie qui dépasse toute autre expérience dans aucun domaine accessible à l'homme. Et puis, voyons les faits : saint Jean de la Croix, docteur des nuits mystiques, regardez-le un peu dans sa prison de Tolède. Il est là, bouclé par ses frères qui refusent la réforme, qui considèrent la réforme qu'il veut introduire comme un outrage, comme une infidélité, une trahison de sa profession religieuse. Ils le traitent comme un malfaiteur. Ils lui donnent un quart d'heure, à midi et le soir, pour prendre l'air et ils le renferment dans sa cellule en lui servant la portion congrue. Ils le maintiennent dans cet ostracisme effroyable, dans cette suspicion qui le déchire, dans cette absence totale d'humanité qui lui devient intolérable.

Et voyez la suite : voyez saint Jean de la Croix combinant sa fuite, amalgamant ses hardes pour en faire une corde, dévissant prudemment la serrure de sa cellule, se mettant aux aguets pour que, tout bruit cessant, il puisse s'évader en se laissant glisser le long du mur de la ville. Ne trouvez-vous pas sublime ce portrait d'un docteur de l'Eglise suspendu au mur de Tolède, qui fuit la prison que lui imposent ses frères et qui va se réfugier chez les carmélites qui le cacheront pour le préserver de ses persécuteurs ? Parlons de l'amour de la souffrance... Oui, bien sûr, mais il y a des limites que saint Jean de la Croix lui-même n'a pas tolérées, comme notre Seigneur au jardin de l'Agonie a cherché, en vain d'ailleurs, la présence et le secours de ses amis.

Il ne faut donc pas se livrer à l'automatisme des mots, parler du détachement quand on n'a soi-même aucune occasion de se détacher, parler de la mortification quand soi-même on est repu et qu'on a une assurance contre tous risques. Nous voyons que l'humanité des saints ne correspond pas à ce canon et n'est pas engrenée dans cette mécanique. Le plus mortifié des hommes, saint Jean de la Croix, a besoin de liberté, comme tout le monde. Il a besoin de n'être pas un suspect, comme tout le monde. Il a besoin d'amitié, comme tout le monde. Et il est là, ce fugitif qui craint pour sa vie et qui s'en va chez ses sœurs carmélites demander un asile.

Nous trouvons un autre exemple, singulièrement émouvant, dans les lettres de sainte Catherine de Sienne, ces lettres qui sont un chef-d’œuvre de la langue italienne, qui respirent une adorable fraîcheur, ces lettres d'une sainte des plus sympathiques de l'histoire chrétienne, cette fille du teinturier illettré, cette fille géniale dont toute l'Europe parle, cette fille qui ramènera le pape d'Avignon à Rome et mourra à trente-trois ans.

Catherine apprend qu'un jeune Florentin, Nicolas Toldo, a eu le malheur de faire un petit voyage à Sienne et de s'y laisser aller à des propos malsonnants, après boire, à l'égard de la seigneurie de Sienne. Ses propos ont été colportés et il est tout simplement condamné à la décapitation. Vous jugez de la fureur de ce garçon de vingt ans qui, pour quelques excès de langage, va perdre la vie sous la hache du bourreau. Il est dans un état de révolte indescriptible. Il ne veut pas entendre parler des sacrements qui lui sont proposés et où il ne voit que dérision. Catherine s'émeut de cette situation. Elle va le trouver dans sa prison. Elle lui parle de la vie comme elle peut en parler, puisqu'elle en est débordante, de la vie de ce Christ, el dolce Cristo, ce Christ qu'elle porte en elle avec une si lumineuse passion. Elle lui dit qu'il va le voir, qu'il va contempler ce visage adorable qui est imprimé dans son cœur, que le supplice, c'est un instant, mais que la joie sera infinie. Enfin, elle y met tant d'ardeur que Nicolas se laisse persuader. Non seulement, il est persuadé mais il s'enthousiasme. Il consent à mourir, à faire de sa mort un acte libre et une offrande d'amour, gagné lui-même par ce désir de contempler le visage du Seigneur... à condition que Catherine l'accompagne au lieu du supplice, qu'elle reçoive sa tête quand elle tombera sous la hache du bourreau. Catherine naturellement accepte le rendez-vous. Elle précède même Nicolas au lieu du supplice. Elle essaie sa tête sur le billot. Elle le dispose à sa toilette funèbre. Elle lui répète constamment les noms de Jésus et de Marie et toutes les promesses dont ils sont synonymes. Finalement, elle se place devant lui et, effectivement, quand sa tête tombe, elle la reçoit entre ses mains.

Connaissez-vous beaucoup de scènes de l'histoire qui aient une telle allure ? Si vous pensez qu'il s'agit d'une toute jeune femme, il fallait vraiment qu'elle ait un crédit incomparable pour se permettre une pareille audace. Comme Jésus quand Il reçoit la pécheresse, elle ne voit les choses que du dedans et, dans son innocence admirable comme dans son étonnante maturité, elle comprend que, devant la mort, l'amour est nécessairement un amour virginal. C'est cet amour qui enveloppe Nicolas Toldo et lui permet de faire de sa mort une assomption. Vous voyez que la sensibilité peut jouer son rôle, davantage : que le rôle de la sensibilité est indispensable. Un homme insensible est un caillou et une brute.

Venons-en maintenant à sainte Claire. Sainte Claire, Dieu sait si elle est dépouillée, Dieu sait si elle aime la pauvreté ! Elle se défendra toute sa vie contre toute dérogation à la sainte pauvreté. Elle sait bien que Dieu est l'éternelle Pauvreté et, comme il est naturel à une femme, elle pousse jusqu'à l'extrême la doctrine de son Père François. Les papes s'acharneront à lui offrir des possessions, des propriétés pour mettre ses sœurs et elle-même à l'abri du besoin. Elle les refusera obstinément parce qu'elle ne veut pas trahir l'héritage de son Père. Et pourtant, quand il meurt, que demande-t-elle ? Que le cortège fasse un détour pour qu'elle puisse contempler une dernière fois le visage de François ! Vous voyez ce processionnal ? Vous voyez ce détour, simplement pour satisfaire un désir fort sensible... et admirable, qui nous montre que les saints sont d'autant plus saints qu'ils sont plus humains. Il est normal d'être plus touché par les traits de faiblesse et de fragilité que par les miracles éblouissants.

Saint François lui-même n'a-t-il pas chanté le Cantique du Soleil ? Regardez, au soir du 3 octobre 1226 : cette mort est une apothéose. Voyez tous ces frères réunis et – encore un trait de sensibilité – frère Jacqueline venu de Rome pour lui apporter l'habit dont il sera revêtu lorsqu'il aura rendu le dernier soupir. Regardez toute cette assemblée d'âmes fidèles, émues, émerveillées aussi, parce que tout le monde sent que ce n'est pas un départ, que ce n'est pas une mort, que c'est une glorification, que François tout entier n'est qu'un élan vers Dieu, dans sa chair comme dans son esprit. Rien ne résiste en lui à cette aimantation d'amour. La fine pellicule qui le sépare encore de la vision va se rompre et il est dans l'attente jubilante de cette rencontre unique avec Celui qu'il n'a jamais cessé de porter dans son cœur... Et que demande-t-il ? Mais que l'on chante le Cantique du Soleil. Il n'est pas comme ces saints extasiés que l'on voit dans de mauvaises peintures, le regard révulsé et flottant dans les nuages. Pas du tout : la terre, il ne la quitte pas. La terre, il l'aime, il l'aime infiniment, et c'est parce qu'il l'aime infiniment qu'il n'a jamais voulu la posséder. On ne met pas dans sa poche ce qu'on aime, on le met dans son cœur. C'est parce qu'il aime la terre, c'est parce qu'il aime toute la création qu'il veut la presser une dernière fois contre son cœur et la couvrir de toutes ses bénédictions. Il veut entendre chanter ce Cantique des Créatures où chacune est une note de lumière dans l'offrande de sa joie. Non pas quitter le monde, non pas le repousser ou le fuir mais l'aimer, l'aimer infiniment, l'aimer comme Dieu l'aime pour qu'il devienne le vrai monde, pour qu'il devienne la beauté, l'ostensoir de la tendresse infinie. Il n'y a plus de dualité entre la chair et l'esprit, ni entre la terre et le ciel, ni entre le temps et l'éternité, ni entre le visible et l'invisible. Tout cela est un, un dans la Présence unique qui est la vie de notre vie.

Voilà les saints, les saints authentiques. Je me rappelle ce capucin qui parlait un langage incroyablement vert... mais efficace ! Il disait dans ses retraites tout ce qu'il avait à dire sans mâcher ses mots et écourtait les confessions en disant aux jeunes gens qui étaient ses disciples : « Eh bien ! Maintenant, tu en as assez dit. Trois Pater et trois Ave. Et vive Dieu ! Et vive nous ! » Je pense qu'il avait l'esprit de saint François et voulait justement que, comme le disait saint François, un serviteur de Dieu soit une espèce de jongleur qui élève et meut le cœur des hommes à la joie spirituelle.

Nous avons donc à donner la joie et, autant que possible, à ne donner que la joie, à prévenir toute peine, à alléger toute douleur. Mais il faut aussi que nous ayons notre part de joie. C'est pourquoi je n'aime pas beaucoup une certaine manière de parler du détachement, ni que l'on fasse des plats sur la dévotion sensible ou sur les "amitiés particulières", comme si les amitiés se répandaient sur la place publique ! Il me semble qu'il faut être humain, totalement humain, et qu'il est inhumain de vivre sans joie et sans amitié. C'est pourquoi je dirai : allons vers la joie pour pouvoir mieux la donner. Quand vous visitez les hôpitaux, les malades aiment voir un visage souriant, illuminé par l'amitié et la bonté, qui les réconforte et ranime leur espérance.

Il faut donc que nous fassions chaque jour notre provision de joie, sous la forme qui constitue la joie la plus haute et la plus pure, sous la forme de l'émerveillement. Vous connaissez ce mot d'Einstein : « L'homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme s'il était mort. » C'est vrai. C'est l'émerveillement qui nous relie à Dieu, qui fait jaillir en nous l'eau vive. C'est l'émerveillement qui nous découvre chaque jour des horizons nouveaux. C'est l'émerveillement qui, immédiatement, nous fait décoller de nous-mêmes et nous suspend à cet Autre en qui notre admiration se repose.

Il est inutile de nous rabâcher l'obligation de l'humilité. L'humilité chrétienne n'est pas du tout un aplatissement, ni devant Dieu ni devant les hommes. Comment est-ce que Dieu, qui est tout amour, pourrait prendre plaisir à notre dégradation ? C'est le contraire qu'il veut, cet "agenouillement droit" dont parle Péguy, cette joie, cette fierté même de la dignité humaine, cette fierté d'appartenir à un monde sacré et de pouvoir révéler et communiquer une valeur infinie. L'humilité chrétienne, c'est tout simplement ce regard de l'amour qui va vers l'autre.

Quand on regarde l'autre, quand on n'est plus qu'un regard vers l'autre, on ne se regarde plus, cela va de soi. Toute autre humilité est une caricature. J'admire ce bon évêque qui avait écrit un livre sur l'humilité et qui ne pouvait s'empêcher de dire que c'était le meilleur livre sur le sujet... La vanité vous reprend toujours si vous n'êtes pas fondé dans ce rapport mystique qui est tout simplement l'authenticité de nos rapports avec Dieu. Mais, pour être en face de Dieu, pour n'être plus en face de soi, il faut que la présence de Dieu s'actualise, qu'on la retrouve dans toute sa réalité, qu'on la retrouve au plus intime de soi, qu'on la retrouve comme l'espace où la liberté respire, qu'on la retrouve comme la beauté dont la splendeur est imprimée dans nos cœurs.

Et pour cela, pourquoi ne pas nous aider – le contraire serait artificiel ! – de toutes les joies de la nature ? Quand notre regard est simple, quand nous consentons à l'harmonie que Dieu veut établir en toute créature, pourquoi ne pas cueillir ces joies ? Ces joies des fleurs, des nuages et de leur prodigieuse architecture, ces joies de la transparence du ciel le jour et de sa solidité la nuit ? Pourquoi ne pas capter les murmures des sources, la puissance ou le calme de l'océan ? Pourquoi ne pas écouter un beau disque qui actualise un chef-d’œuvre ? Pourquoi ne pas feuilleter un album où les oeuvres d'art sont mises à notre portée ? Pourquoi ne pas se nourrir d'un livre de science qui nous émerveille ? Pourquoi ne pas nous laisser enchanter par une pensée qui ouvre des horizons infinis ? Pourquoi ne pas nous émouvoir devant le sourire discret d'un petit enfant qui dort ou tout simplement de la joie d'un beau fruit dont le parfum respire toute la santé de la terre ?

Mary Webb, dans un de ses romans, raconte ce trait si émouvant de la petite Prue qui a un bec de lièvre et qui, à l'époque, au Pays de Galles, dans sa campagne, ne pouvait naturellement pas être guérie. Puisqu'elle était fille, elle éprouvait une certaine gêne à s'exhiber avec cette infirmité. Elle vivait aussi retranchée qu'elle le pouvait, n'allant que de temps en temps, par obligation, au temple où d'ailleurs elle s'ennuyait prodigieusement, comme tout le monde. Rien ne l'avait touchée dans ces obligations rituelles, mais il y avait un domaine où elle était chez elle : c'était le cellier.

Son père était mort, tué brutalement par son frère. Sa mère était une nouille incapable de rien décider. Son frère était une parfaite brute. Le domaine reposait donc tout entier sur elle. Mais elle avait l'intelligence de la terre. Elle comprenait le langage des animaux. Elle était tout enamourée par la splendeur des fleurs et des arbres. Elle engrangeait avec amour les blés et les foins, comme elle menait avec tendresse son troupeau à la pâture. Et le domaine rendait, rendait, rendait mille pour cent, parce qu'elle travaillait comme dix hommes et qu'elle communiquait à la terre tout l'enthousiasme de son émerveillement.

Et sa suprême récompense, quand tous les travaux étaient terminés, c'était de se réfugier dans son cellier où, sur les étagères, les fruits, pommes et poires, achevaient de mûrir. Elle respirait cette bonne odeur des fruits poursuivant leur maturation. Elle regardait le domaine qui s'étendait à ses pieds. Elle filait la laine de ses moutons et, dans le silence infini, elle écoutait...

Et voici qu'un jour elle eut l'impression qu'une créature toute de lumière était venue de très loin nicher dans son cœur. Elle reconnut immédiatement cette Présence. Elle se garda de lui donner un nom, de peur de l'abîmer, mais c'était elle, incontestablement. Prue retenait son souffle. Elle était comblée. Elle savait qu'elle n'était jamais seule, et chaque fois désormais qu'elle revenait à son cellier, elle éprouvait la même visitation. Alors, elle en conçut un tel bonheur qu'elle se disait à elle-même : je bénis mon infirmité, mon précieux bannissement parce que, sans cette infirmité, je n'aurais jamais connu cette voix qui vient d'au-delà du silence.

Nous comprenons facilement que, par cette voix qui nous est offerte sous mille visages, à travers les circonstances de la vie quotidienne, nous pouvons nous joindre à chaque instant à un Dieu nouvellement redécouvert.

Il ne faut donc jamais hésiter à nous offrir à ces joies, à les accueillir comme les messagères de Dieu, à les thésauriser en nous, à les laisser mûrir dans le silence de l'amour pour les pouvoir mieux communiquer. Encore une fois : comment peut-on donner à un absent ? Il faut que Dieu soit une Présence qui saisisse tout notre être, parce que ce n'est pas avec une pensée pure – qui n'existe d'ailleurs nulle part dans l'humanité – ce n'est pas avec une pensée abstraite et systématique, ce n'est pas en déroulant un syllogisme – à moins que la métaphysique ne soit vraiment une respiration – ce n'est pas en formulant un raisonnement mécanique que l'on peut se contraindre à faire de tout son être une oblation.

Il faut vraiment entrer dans le mariage d'amour par la porte de l'amour. Notre sensibilité, qui est aussi nous-même, qui est impossible à séparer de notre personne, qui est promise elle aussi à l'éternité comme tout notre être est promis à la résurrection, notre sensibilité doit normalement accompagner notre prière. D'ailleurs, toute la liturgie le demande puisque les parfums, les couleurs et les sons se groupent autour de l'autel comme spontanément et que les plus grands musiciens se sont illustrés dans des oeuvres religieuses et ont souvent fait de la composition d'une messe leur plus beau chef-d’œuvre.

Il est parfaitement clair que le Christ qui a, comme dit l'offertoire, restauré la dignité humaine plus magnifiquement qu'elle n'avait été créée, le Christ peut rassembler dans un immense faisceau de lumière et d'amour toute la création, pour qu'aucune créature n'échappe à la joie divine, pour qu'aucune créature ne demeure en dehors du monde sacré, pour que toute créature devienne à sa manière vie éternelle.

Justement, quand nous cueillons la joie, nous éternisons les créatures, comme saint François les fait entrer dans le Cantique du Soleil. C'est pourquoi je pense qu'il faut nous habituer à nous donner chaque jour la possibilité de ce loisir où l'on peut cueillir les joies de l'univers et de l'humanité, les joies de l'âme et de la pensée comme les joies de la tendresse et de l'amitié. Il faut se donner ce loisir pour y découvrir une source qui renouvelle tous nos horizons ; et, normalement, c'est en nous établissant dans un état de silence que nous y parviendrons.

C'est en joignant ce silence abyssal, ce silence profond où on ne fait plus de bruit avec soi-même, ce silence où on est à l'écoute de la musique divine, ce silence qui, seul, peut nous permettre d'entendre cette petite voix dont Gandhi ne cessait de prendre conseil.

Si nous nous ménageons chaque jour ce moment de recueillement, il est presque impossible que notre paysage intérieur ne se remette à fleurir. C'est pourquoi il est nécessaire que cette recherche du silence, que ce recueillement profond, nous l'obtenions à notre manière : pour le physicien, c'est dans son laboratoire qu'il trouvera ce silence, car c'est là le lieu de ses émerveillements ; pour le musicien, ce sera dans son instrument et tout ce que celui-ci peut traduire des musiques dont les siècles nous ont laissé l'héritage ; pour un peintre, ce sera de camper son œuvre sur sa toile ; pour une maman, ce sera de s'émerveiller devant la splendeur de ce petit bébé si bien fait et dont l'harmonie ne peut que la confondre, puisqu'elle n'y est pour rien ; pour des fiancés, ce sera la découverte qu'ils font l'un de l'autre : "Tu es moi" ce sentiment que désormais chacun ne pourra plus être soi que dans l'autre ; pour l'alpiniste, ce sera de conquérir les sommets ; pour chacun de nous, cela pourra être tout simplement de mettre tel disque qui suscite tout à coup en nous cette correspondance avec la musique, parce que quelque chose en nous se trouve au même diapason. Ou bien tout simplement, vous passez dans la rue devant le fleuriste, et voilà ce jet de lumière qui éclate dans un bouquet de fleurs. Il n'en faut pas davantage pour ouvrir la porte de l'infini.

Il est donc indispensable que chacun de nous, connaissant ses goûts, ses inclinations, ses besoins, adapte son silence à ce qu'il est et le réalise par les moyens du bord, ceux précisément des circonstances du jour où nous sommes. Alors, en glanant toutes ces joies, nous arriverons finalement à la grande joie, celle de l'émerveillement où, comme la petite Prue, nous reconnaîtrons cette Présence toute de lumière qui vient nicher en notre cœur.

Je crois que c'est par-là que nous arriverons à cette paix, à cette sérénité qui ne contredit pas la sensibilité aux malheurs du monde, car l'émerveillement du savant, de l'artiste, de la mère, du fiancé, de l'alpiniste, du penseur est une offrande, et la plus belle offrande, parce que, quand on s'émerveille, on ne prétend nullement s'approprier le visage que l'on redécouvre. On est suspendu à lui et la joie même que l'on éprouve est une joie paisible, une joie pure, une joie donnée avec tout soi-même.

C'est quand on est ravitaillé et purifié et renouvelé par cette joie, quand on a rechargé ses accumulateurs qu'on peut affronter les autres, les autres avec leurs limites, les autres avec leurs plaintes, les autres avec leur hostilité, parce qu'on demeure en contact avec la source et que l'on peut, même à travers un milieu hostile, ne pas perdre de vue que, en chacun, il y a Dieu, qu'en chacun il y a une attente éternelle, qu'en chacun nous avons à faire naître le Christ.

Le testament de joie de Jésus nous incombe. Le plus beau témoignage que nous puissions lui rendre, c'est celui de la joie. La liturgie des mourants exprime la proximité du Seigneur dans ces mots si étonnants et si admirables : « Que vous apparaisse la douceur du visage de fête du Christ Jésus » ! Oui, c'est cela. Il faut que le visage chrétien soit un visage de fête, comme toute la vie chrétienne est une férie, c'est-à-dire une espèce de loisir consacré à aimer Dieu.

Si toute notre occupation est, comme dit saint Jean de la Croix, en exercice d'amour, cet amour qui accompagne l'épouse dans tous ses travaux, qui est l'unique motif de son labeur, si notre vie est dans cet exercice d'amour qui transfigure le travail, qui en fait une oeuvre mystique, qui en fait un véritable sacrement qui répand dans le monde entier la lumière du Christ, il n'y a pas de raison pour que notre vie se renfrogne et se ratatine dans un dolorisme qui éteint la joie des autres.

La vie et la joie sont synonymes, comme la joie et l'amour. Si Dieu est ce Dieu intérieur, le Dieu auquel nous conduit la confession de saint Augustin sur sa conversion, Dieu, « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle » qui ne cesse jamais de nous attendre au plus intime de nous-mêmes, comment présenter l'Evangile sinon en devenant nous-mêmes l'Evangile, en devenant nous-mêmes cette Bonne Nouvelle qui rassérène, qui éclaire, qui libère, qui universalise ?

Que la joie soit notre pain quotidien, notre nourriture, et que notre religion personnelle, celle où nous sommes libres de nous exprimer, celle où nous avons à faire l'offrande à Dieu de ce que nous sommes, dans notre unicité irremplaçable et non interchangeable, que notre religion personnelle soit précisément celle où tout notre être fleurit.

Derrière tous les malheurs, malgré tout, il y a l'amour. Si Dieu ne peut pas empêcher ce que notre absence rend inévitable, pas plus qu'il ne peut empêcher notre absence, il n'en reste pas moins vrai que la seule manière d'attester sa Présence, c'est de montrer, dans une plénitude sensible à tous ceux qui nous entourent, que Dieu est vraiment pour nous, comme il peut le devenir pour eux, la vie de notre vie.

La messe du Rosaire, d'un lyrisme si pur, si étonnant, si continu, comme le Rosaire lui-même, fait allusion à la Rose mystique que la liturgie nous représente comme fleurissant au bord des eaux. En cette grâce incomparable de la Vierge, en cette jeunesse de la Rose mystique qui nous appelle dans son jardin, la liturgie nous convie à faire fleurir des fleurs ou plutôt à devenir nous-mêmes les fleurs qui fleurissent dans ce jardin de la Rose mystique : « Fleurs, fleurissez comme le lys et donnez votre parfum. Offrez la grâce de votre feuillage et la louange du cantique, et dans ses œuvres, bénissez le Seigneur ». (Si. 39:14-15)

Quel beau programme que celui-là et quel bonheur de le trouver inscrit comme un pur joyau dans la suite de la divine liturgie ! Comment l'état de grâce, qui est le resplendissement en nous de la beauté de Dieu, ne donnerait-il pas à notre vie l'aspect de cette beauté ? Comment est-ce que cette beauté ne transparaît pas en nous si elle est vraiment le plus profond secret de notre vie ? Il ne faut pas parler de vieillir, car notre jeunesse est devant nous et, par notre seule présence, nous pouvons susciter la vie, faire tomber les murs de séparation, être un évangile vivant, et c'est le plus persuasif. Davantage : la seule action vraiment humaine, irremplaçable, qu'aucune machine ne pourra jamais accomplir à notre place, c'est celle-ci : une présence toute recueillie en son amour et qui le laisse transparaître, et qui suscite, en créant un espace de respect, comme Jésus au Lavement des pieds, qui suscite en l'autre le sentiment qu'il y a quelque chose en lui qu'il n'a pas encore découvert et qu'il va découvrir maintenant parce que, à votre approche, à travers votre visage, il a vu luire le Visage déjà imprimé en son cœur.

Que ce soit là le sens de notre oblation et la conclusion de notre retraite : Florete, flores quasi lilium et date odore, « Fleurs, fleurissez comme le lys et donnez votre parfum ». Saint Paul ne dit-il pas que nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ ? Vous voyez que tous vos soucis d'élégance, passés, présents et à venir, trouvent ici leur point d'application le plus précieux... Mais oui, être belles, être jeunes, répandre le parfum d'une vie harmonieuse, parce que vous êtes en état de grâce et que l'état de grâce doit nous rendre gracieux des pieds à la tête !

Mais commençons par le commencement qui sera, dès aujourd'hui, de nous ménager cet instant de recueillement, conforme à nos aspirations, en suivant la pente de nos goûts les plus profonds, pour donner à Dieu ce que nous avons de plus unique et pour entendre sa voix dans ce silence créateur où la divine Pauvreté révèle son visage.

Dieu est neuf chaque matin !

 (*) TRCUSLivre «  Emerveillement et pauvreté »

 Retraite à des oblates bénédictines ; Préface de Gabriel Ispérian

 Publié par les Editions Saint-Augustin; avril 2009; 260 pages; broché

 ISBN : 2-88011-458-6

 Existe aussi en format numérique format ePub pour liseuses.