9ème conférence donnée à l'abbaye de Timadeuc par Maurice Zundel le soir du vendredi 6 avril 1973. Publié dans « Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme » (*). Les titres sont ajoutés.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Notre intériorité caractérise l'avènement de Dieu en nous et notre naissance en lui.

 

Je me trouvais un jour avec un ami à Florence, dans la chapelle de San Lorenzo ou plutôt dans la chapelle des Médicis, qui est un appendice de San Lorenzo. Nous nous étions réfugiés dans cette chapelle parce que nous n'en pouvions plus d'admirer les chefs d’œuvre qui foisonnent dans cette métropole des arts. Nous voulions simplement respirer, tranquillement, sans rien voir, et nous étions seuls en cette matinée d'automne, et nous ne disions rien, et au cœur du silence cependant, je ne pouvais pas ne pas voir ces chefs d’œuvre extraordinaires de Michel Ange, que sont le tombeau de Julien et de Côme de Médicis (1), ornés, comme vous le savez, des allégories du jour et de la nuit, de l'aurore et du crépuscule. Et, est-ce précisément parce que j'étais totalement disponible, j'ai été saisi peu à peu par la présence de la beauté à travers ces œuvres d'art, allant au-delà d'elles-mêmes, au-delà de la nuit et du jour, au-delà de l'aurore et du crépuscule, vers cette beauté que ces œuvres comme toute œuvre d'art authentique suggère, vers cette beauté infinie à laquelle j'étais suspendu et je me souviens très bien que, dans mon émerveillement, il y avait quelque chose de si calme, de si paisible et de si silencieux, que mon admiration elle-même était offerte.

 

J'admirais en quelque sorte "du dedans" et, pour le compte de cette beauté. Je ne me voyais pas, je ne me disais pas « comme c'est merveilleux », je ne me battais pas les flancs pour trouver un motif à émotion. C’est quelque chose de beaucoup plus profond qui m'assumait jusqu'à la racine de moi-même, qui me libérait de moi, et qui faisait de moi un pur regard d'amour vers cette beauté, je m'apercevais en quelque sorte latéralement, et à travers elle et pour son compte, comme mon admiration était pour elle, en elle et par elle, comme si je m'étais identifié avec elle.

 

Cette expérience incontestable, authentique, cette expérience nous rend immédiatement sensible ce caractère d'intériorité de Dieu. Il est là plus intime à nous même que le plus intime de nous même. Il est le seul chemin vers nous. Il nous est bien plus connu que nous même. Une théologie apophatique (2) fait contrepoids à une vision extérieure de Dieu où l'on monte par l'analogie du spectacle du monde, de degré en degré on s'élève jusqu'à la cause première et la théologie apophatique souligne avec raison que toute cette conceptualisation est imparfaite, que nous ne pouvons savoir de Dieu que ce qu'il n'est pas. Cela est vrai dans ce domaine de la conceptualisation.

 

Notre expérience, en revanche, nous montre Dieu bien plus connu que nous même. C'est nous qui sommes l'inconnu, c'est nous qui ne pouvons pas nous atteindre, c'est ce "moi" qui nous échappe, et quand par hasard, par hasard nous l'étreignons, quand nous devenons enfin "nous-même", quand jaillit en nous un "je" et "moi" originels, c'est parce que nous sommes porté par lui, c'est parce que nous l'avons rencontré, c'est parce que nous ne sommes plus qu'un regard vers lui, c'est parce que nous décollons de nous dans cette offrande qui répond à celle qu'il est.

 

Rien n'est plus connu que Dieu, si l’on compare cette connaissance de Dieu à la connaissance que nous prenons de nous-même. Jamais nous n'arrivons jusqu'à nous-même en dehors de lui. Nous butons tout le temps, toujours, contre du préfabriqué et nous n'en sortons pas, nous cherchons à donner un sens à ce "je" et "moi" originels, et nous voyons que nous ne l'avons pas créé, qu'il n'est justement pas "originel", que nous n'avons aucun droit, aucun droit d'employer ces pronoms personnels, puisque nous n'y sommes pour rien.

 

C'est quand nous l'avons rencontré que ce "je" et "moi", ce "je" et "moi" oblatifs naissent, et que nous devenons justement source et origine, dans cette désappropriation qu'il suscite en nous par celle qu'il est. "Intus ab intus" : c'est cette intériorité qui caractérise justement l'avènement de Dieu et notre naissance en lui et toutes les difficultés que l'on rencontre à propos de Dieu viennent de ce qu'on l'a d'abord extériorisé, qu'on a coupé les ponts entre lui et nous, qu'on en a fait une espèce d'entité dont on veut bien concéder l'existence. « Oui, je veux bien croire qu'il y ait un Dieu ! » Comme si Dieu était un objet ! Comme si un homme pouvait dire : oui, je veux bien croire qu'il y a une femme qui est ma femme, ou qu'il y a des enfants qui sont mes enfants ! Mais, il les vit ! Ils sont intérieurs à lui et c'est comme ça qu'il les connaît.

 

Nous ne connaissons Dieu que dans la mesure où nous entrons dans la réalité de notre être sous ses auspices, où nous commençons précisément à sortir de cette mort, à émerger de ce cosmos dans lequel nous sommes enracinés et en l'entraînant avec nous, nous ne sommes plus qu'un élan vers lui.

 

C'est de l'intérieur qu'il faut vivre l'Incarnation du Christ, à partir de celle qui commence en nous.

 

Mais nous savons bien – et c'est cela qui fait toute la différence entre le Christ et nous – nous savons bien que cette incarnation qui se produit en nous inchoativement (3), d'une manière intermittente, qu'elle est sans cesse remise en question par cette retombée dans notre vieux "moi" possessif. Néanmoins notre expérience est assez profonde et assez authentique pour mettre sur la voie de l'Incarnation. Nous comprenons bien que si Dieu doit se manifester avec une plénitude incomparable au cœur de l'histoire, ça ne peut être que dans une humanité dont la désappropriation atteint la suprême limite, ou plutôt est sans limite, dans la direction, d'ailleurs, où nous-même nous nous mouvons toutes les fois que nous commençons à décoller de nous-même.

 

C'est donc "ab intus" qu'il faut vivre l'incarnation du Christ à partir de celle qui commence en nous, qui s'atteste en nous chaque fois que nous nous perdons de vue en devenant un seul regard d'amour vers Dieu. Et bien entendu, dans le Christ, immédiatement nous sommes plongés au cœur de la pauvreté divine, puisque, en témoignant de ce qu'il est, il témoigne de la Trinité en laquelle il est enraciné, puisque son "moi", son "moi" est Dieu, puisque son "moi" est la pauvreté divine, puisque, sans que son humanité devienne Dieu - car il n'y a pas de confusion des deux natures - son humanité ne s'atteint que en passant par la subsistance du Verbe, tellement que il ne peut jamais s'exprimer pour son compte, je veux dire que cette humanité ne peut jamais s'exprimer pour son compte, mais toujours pour le compte du Verbe et en le révélant et en le communiquant.

 

Bien sûr – je disais ce matin – cette communication, cette grâce souveraine qui a été faite à l'humanité de Notre Seigneur, est faite à travers lui à toute l'humanité et à tout l'univers, car tout l'univers est engagé dans notre destin, et la rédemption a un caractère cosmique, comme la résurrection. Si nous sommes plantés dans l'univers, si nous avons nos racines charnelles en lui, l'univers a ses racines spirituelles en nous. Si nous sommes éclos dans cet univers, et si à travers nous, l'univers accède à l'intelligence et à la liberté, c'est que cette intelligence et cette liberté sont le couronnement de toute la création et que chaque réalité est appelée à participer à l'intimité de Dieu, et à sa manière, à s'enraciner au coeur de la Très Sainte Trinité.

 

Donc, la grâce faite au Christ est une grâce faite à tous et à tout. Mais c'est une grâce que le Christ aura méritée en quelque sorte après coup. Toute grâce doit se mériter après coup, dans ce sens très précis, que la grâce étant le don de Dieu, ce don doit être assimilé librement, volontairement, ce don doit être assimilé dans toute la profondeur qui le constitue. Et comme le don fait à l'humanité de Notre Seigneur, est infini, il faudra qu'elle « en paie le prix », si je puis m'exprimer aussi vulgairement, par un don d'elle-même infini : il faudra qu'elle assume cette humanité et cet univers comme ils sont ; et comme notre Seigneur entre dans son Incarnation, il entre dans un monde déchu, il faut qu'il l'assume désagrégé par le péché, « comme il est », et qu'il fasse contrepoids, par son amour, à tous les refus d'amour.

 

C'est ainsi que nous pouvons envisager le mystère de la Rédemption en partant d'un symbole très émouvant qui est le petit livre de Maurois qui s’appelle "Le Peseur d'Ames". Maurois a écrit un petit livre savoureux où il montre un médecin anglais dans la première guerre mondiale, qui pesait les mourants et les cadavres pour prouver qu'il y avait une différence de poids du mourant au cadavre, pour établir que l'âme avait un poids, et que sa disparition était sensible à la balance. Et Maurois, dans ce petit livre savoureux, justement, dessine cette figure comme celle du "Peseur d'âmes". Et on peut dire que Notre Seigneur est le peseur d'âmes. Et le peseur d’âmes va peser la vie humaine, va peser notre vie notre vie et la vie de tout l'univers, au poids de sa propre vie.

 

Notre Seigneur va écrire dans l'histoire cette équation sanglante : au regard de Dieu, l'homme égale Dieu , au regard de Dieu, l’homme égale Dieu ! Puisque justement Notre Seigneur, qui dans l’humanité, est le sacrement conjoint de la divinité, qui dans son humanité exprime personnellement et communique personnellement la divinité, Notre Seigneur, donc met en balance avec notre vie la vie de Dieu. Il est impossible d'honorer l'homme plus profondément, de lui révéler davantage sa grandeur que dans cette équation sanglante.

 

Vous voyez, nous avons précisément à restituer à l'homme le sens de sa grandeur. L'homme se nie lui-même, l'homme se met au rang des animaux, l'homme se déprécie sans cesse, l'homme nie ses responsabilités, l'homme refuse l'immortalité, ou du moins, la met en doute. C'est dans le Christ que l'homme va réapprendre le sens de sa grandeur qui est infinie, le sens de sa responsabilité qui est éternelle, précisément parce que Dieu a pesé la vie humaine au poids de sa propre vie.

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 53’’]

 

Bien sûr que, si Dieu pèse notre vie au poids de sa propre vie, c'est que, il a voulu faire de nous ses dieux. C'est que, à l'origine du monde il y a une autre équation qui est : "Tu es moi", "Tu es ego !" C'était la formule du rituel du mariage dans l'Inde ancienne. C'est ainsi que les époux exprimaient leur mutuelle donation dans cette équation magnifique : "Tu es moi". Et à l'origine de la création, il y a ce : "Tu es moi" qui deviendra au Calvaire l'équation : « Au regard de Dieu, l'homme pèse autant que Dieu ».

 

Saint Jean de la Croix, d'ailleurs, fait écho à ce "Tu es moi", dans le Cantique spirituel, dans cette formule de la strophe XXXV :

"Réjouissons-nous, mon bien aimé,

Et allons nous voir en ta beauté."

Ces vers qu'il commente en disant : « En me transformant en ta beauté je serai toi en ta beauté et tu seras moi en ta beauté, parce que ta beauté elle-même sera ma beauté. » Nous retrouvons une fois de plus le lien nuptial entre Dieu et la création, entre Dieu et nous : ce lien nuptial qui n'est pas une sorte de luxe dans la vie spirituelle. On a souvent représenté la vie mystique comme une espèce de floraison suprême de la vie chrétienne, ce n'est pas du tout le cas : c'est la vie chrétienne, c'est la vie tout court.

 

La vie humaine ne peut se réaliser qu'à travers ce lien nuptial avec le Dieu vivant. Ce lien nuptial a été rompu. Jésus qui est infiniment solidaire de Dieu, puisque son humanité subsiste dans le Verbe de Dieu, Jésus infiniment solidaire de l'humanité, puisque par cette désappropriation radicale d’elle-même, son humanité est totalement ouverte sur toute l'humanité et sur tout l'univers. Jésus aura donc à assumer ce cosmos, à assumer cette humanité, et à la racheter.

 

L'irrecevabilité d'une conception encore courante du mystère de la rédemption.

 

Qu'est-ce que veut dire ce terme de "rachat" ? "apolutrosis" ou "lutron" (4), qu’est-ce que ça veut dire ? Si l'on s'en tient au sens littéral, il s'agit de payer une rançon, pour compenser une offense à la divinité, que d'ailleurs nul homme n'est capable d'offrir ! C'est ainsi qu'on a présenté très souvent la Rédemption, n’est-ce pas, Saint Anselme en a fait d'ailleurs la théorie, de la manière la plus précise et la plus juridique.

 

Le péché est une offense infinie faite à Dieu que la créature est totalement incapable de réparer. Elle ne peut être réparée que par un Homme-Dieu qui a la dimension infinie qu'il faut, pour faire contrepoids à cette offense, et qui appartient en même temps à l'humanité puisqu'il est l’Homme-Dieu.

 

Cette conception qui courait dans tous les catéchismes, il y a cinquante ans, et peut être encore aujourd'hui, on la retrouve avec étonnement dans la Bible de Jérusalem. Dans la Bible de Jérusalem à plusieurs reprises, en particulier sur Matthieu 20, 28 : « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude », la Bible de Jérusalem note : « Les péchés des hommes entraînent une dette à l'égard de la justice divine : la peine de mort exigée par la Loi. Pour les affranchir de cet esclavage du péché et de la mort, Jésus paiera la dette en versant le prix de son sang, c'est à dire en mourant à la place des coupables ».

 

Cette conception me paraît totalement irrecevable : elle extériorise à la fois l'homme et Dieu, la faute et le rachat. Gandhi va nous mettre en route vers une conception infiniment plus profonde. Gandhi nous raconte en effet, dans son Journal, que toutes les fois qu'il apprenait au retour de voyage, que un délit s'était commis dans son ashram – dans son ermitage-école – il se mettait à jeûner. Avant d'appeler les coupables il se mettait à jeûner. Et les coupables étaient infiniment plus émus et plus touchés par ce jeûne accompli en leur faveur, que par tous les reproches qu'ils auraient pu recevoir, et ils venaient à résipiscence, avant même d'avoir été appelés.

 

Voilà un homme profondément spirituel, qui a compris, qui a deviné qu'il s'agit d'un lien nuptial, qu'il s'agit de recréer un amour, que la faute ne sera pas surmontée et effacée parce qu'on l'aura reconnue et qu'on aura accepté le châtiment qu'elle mérite. Il faut que le coeur soit transformé, il faut que la situation nuptiale soit rétablie, et pour cela, il faut que celui qui aime, celui qui n'a pas trahi l'amour, persévère dans son amour.

 

Nous en faisons l'expérience, tous les jours. Si nous voulons désarmer une inimitié ou une antipathie, nous savons très bien que c'est à nous de faire le premier pas. L'autre jamais ne désarmera, si cette manière de venir à notre rencontre implique pour lui une humiliation, il tiendra que c'est un honneur pour lui de persévérer dans son attitude hostile. Si nous désarmons les premiers, si nous faisons le vide en nous pour l'accueillir, le chemin est ouvert, et il n'y a plus d'humiliation pour lui, à accueillir notre amitié et à nous donner la sienne.

 

C'est encore bien plus profondément le cas dans un amour humain, dans un amour conjugal qui s'est défait. Si l'un des deux conjoints persévère dans son amour sans reproche, dans une attente entièrement ouverte, il y a des chances que l'autre trouve dans cette générosité des raisons d'aimer qu'il croyait avoir perdues.

 

Je me rappelle ce cas d'une femme que j'ai bien connue, qui se trouvait en Indochine à l'époque où il y avait encore des colonies. Et elle se trouvait seule blanche dans un groupe d'administrateurs coloniaux dont faisait partie son mari. Evidemment très adulée, très admirée, elle se prenait pour une vedette de Hollywood et elle acceptait volontiers la cour d'autres hommes que son mari ; et finalement, elle s'est éprise d'un de ces collègues de son mari, à fond, d'une passion insensée. Elle a quitté son mari et ses deux petits garçons, en disant à la manière gidienne : « J'ai des devoirs envers moi-même ». Cette liaison d'ailleurs, a abouti à une conception : elle était enceinte, et c'est à ce moment là que son amant l'a abandonnée. Son mari, qui n'avait jamais cessé de l'attendre et de l'aimer, son ami, son mari est allé la chercher, l'a accueillie avec tout son amour, a accepté d'assumer la paternité de cet enfant, auquel il a effectivement donné son nom, sans que les autres enfants d'ailleurs s'en doutent et en aient connaissance. Et cette femme a découvert, enfin, le vrai visage de son mari et elle l'a aimé comme jamais elle ne l'avait aimé auparavant. Et quand je vais dans ce ménage, je sens en elle, dans son visage, le visage de femme transfiguré par l'amour, cette immense gratitude qu'elle éprouve pour cet amour qui ne l'a pas humiliée, qui l'a attendue, qui l'a régénérée, qui lui a redonné son rang et qui a tout effacé par la magnanimité de sa tendresse.

 

L'amour humain est donc capable d'une générosité, d’une générosité qui ressuscite l'amour, et s'il en est capable, cela vient de Dieu.

 

Comment puis-je désarmer ma colère, comment puis-je faire le premier pas, comment puis-je oublier les offenses de l'autre, si je ne percevais pas dans l'autre, cette vie divine qui m'est confiée, si je ne percevais pas dans l'autre, ce premier prochain qui est Dieu ? C'est parce que justement, je perçois le danger que Dieu court : si je persévère dans l'hostilité, je vais éteindre Dieu, je vais l'empêcher de passer et l'autre va rester dans sa colère, bloqué dans son amour propre, donc bloqué contre moi et bloqué contre Dieu, et imperméable à l'amour créateur. Il faut donc que je désarme pour que le bien lui apparaisse comme son bien, que le bien lui apparaisse comme sa vie, que le bien lui apparaisse comme le plus grand secret d'amour qui l'attend au plus intime de son coeur, que le bien lui apparaisse comme une libération merveilleuse. Alors, il n'y aura plus de raison qu'il s'oppose à moi, parce que précisément, du fond du cœur de Dieu, j'ai été à sa rencontre. C'est Dieu qui m'a inspiré, finalement, cette démission de moi-même, pour créer en moi un espace capable d'accueillir l'autre et de lui révéler l'amour infini.

 

Alors, comment Dieu pourrait-il – puisque c'est lui qui m'inspire cette attitude – en avoir une autre à l'égard de l'univers ? Il est évident que la Rédemption ne signifie pas une rançon payée à quelqu'un, mais signifie que DIEU lui-même va faire contrepoids, par son amour, à tous les refus d'amour.

 

Et puisque cet amour va s'exprimer dans l'humanité de Notre Seigneur, puisque cette humanité de Jésus-Christ, qui devra nous rendre sensible cette désappropriation de Dieu dans l'univers tel qu'il est, dans l'univers en état de désagrégation, dans l'univers dans lequel Dieu est mort par le refus de l'homme, Jésus a exprimé justement cette mort de Dieu dans l'univers, dans sa propre mort, en mourant de notre mort, en mourant de cette mort sordide qu'est la mort qui résulte du refus d'aimer, de cette mort qui résulte de cette rupture du lien nuptial entre la création et Dieu, qui résulte du premier refus et de tous les refus qui ont suivi, de ce refus d'être origine, qui fait capoter toute la création dans les ténèbres.

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 30’’]

 

« Celui qui était sans péché, Dieu, l’a fait péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu ou justice pour Dieu» Saint Paul a été jusqu'au fond de ce mystère autant que cela est possible dans l'expérience humaine. Jésus, en effet, ne pouvait exprimer sa solidarité, fruit précisément de la grâce de l'Incarnation conférée à son humanité, au profit de toute la création, et d'abord de toute l'humanité. Notre Seigneur ne pouvait vivre cette solidarité qu'en étant fait péché pour nous, qu'en donnant au péché son vrai visage qui est celui de la mort de Dieu, en nous et dans l'univers. Et cette mort aura ce caractère sordide justement parce qu'elle trempe dans le péché.

 

Notre mort à nous peut être illuminée par la Résurrection, parce que le Christ a vécu notre mort, parce qu'il est mort de notre mort. Et c'est cela qui est capital : Jésus n'est pas mort de sa mort, il est mort de notre mort. Il était "Archegos tes Zoe", « le Prince de Vie » (Act. 3:14)

 

Il ne devait pas mourir ! Son humanité était enracinée dans la source de la vie, il n'y avait pas en lui place pour cette absence à l'égard de Dieu, qui est le chemin de la mort. Sa mort est un miracle. On peut dire paradoxalement, que ce n'est pas la Résurrection qui est le miracle, mais la mort ! Parce que dans sa structure, Jésus est vivant aux siècles des siècles. S'il meurt, c'est par identification avec nous. Il meurt de notre mort, voilà pourquoi sa mort est si horrible, parce qu'il meurt, il meurt d'une mort qui trempe dans le péché, d'une mort qui résulte du refus d'aimer, qui résulte de la rupture du lien nuptial qui suspend toute la création au cœur de Dieu.

 

Il sera donc dans la nuit la plus effroyable, jusque au : "lama Sabachtani". Il connaîtra l'Enfer de la séparation – du moins il le ressentira comme tel – en étant au sommet de l'innocence, écartelé par cette identification avec Dieu qui fait que il est atteint de plein fouet par tous les refus d'amour qui méconnaissent l'éternel amour, et en même temps, solidaire des hommes qu'il a charge de récupérer, de ramener à leur origine, en qui il doit ressusciter le lien nuptial qui peut seul, effacer la faute. Jésus est mort de notre mort, et il va ressusciter de sa vie, sa vie.

 

La Résurrection correspond aux exigences mêmes de son être personnel. Elle manifestera justement qu'il est le Prince de Vie, et qu'il n'a connu la mort que par solidarité avec nous, pour nous arracher aux ténèbres et nous faire réintégrer le mariage d'amour avec Dieu, qui est notre éternelle vocation. Car il ne s'agit pas simplement d'effacer une faute dans le livre de dettes dont nous parle le "Dies iræ(5) - d'ailleurs magnifique dans sa poésie – mais enfin c'est une image qu'il faut toujours dépasser.

 

Le mal, c'est nous en état de refus, et le bien c'est nous en état d'acceptation. Le bien c'est Dieu vivant en nous, quand nous le laissons irradier dans toutes les fibres de notre être ; et le mal c'est quand nous opposons notre absence à cette Présence de Dieu qui ne nous quitte jamais car il est toujours "déjà là", toujours déjà là ! C'est nous qui sommes absents.

 

Une oraison de la Pentecôte disait magnifiquement, c’était le mardi de la Pentecôte : "Quia ipse est remissio peccatorum" Le Saint-Esprit, c'est lui-même qui « est la rémission des péchés ». Le pardon c'est Quelqu'un, comme le bien est Quelqu'un, parce que justement la réintégration du lien nuptial, et on peut le dire éminemment au même degré de la Rédemption par Jésus : "ipse est remissio peccatorum" : par la croix, Jésus nous restitue la Présence de Dieu, ou nous restituons à la présence de Dieu. Il fait contrepoids à tous nos refus d'amour, il nous saisit du dedans et il opère cette nouvelle création.

 

C'est une nouvelle Genèse : "Deus qui dignitatem humani generis mirabiliter constituisti et mirabilius reformasti." (6) Une Genèse plus admirable que la première ! Jésus est le second Adam. Marie est la seconde Eve, et dans ce couple virginal, toute la création ressuscite, et le mariage d'amour est de nouveau offert à toute créature. Justement parce que ce don de Jésus-Christ nous saisit au plus intime "dedans" : il s'agit de l'être dans ce qu'il y a de plus radical, de plus profond, car la personne en nous, mais c'est le sommet de l'être ! Ce "moi" oblatif, mais c'est le couronnement de l'existence ! Il s'agit donc de la création dans ce qu'elle a de plus profond, de plus essentiel. Et justement l'être ne jaillit que de la désappropriation infinie qui est la vie de la Très Sainte Trinité. C'est du fond de cette pauvreté que l'être jaillit, et dans la Rédemption, cette pauvreté justement éclate dans l'agonie et dans la crucifixion de Notre Seigneur.

 

Que pouvons-nous lui dire ? Il n'y a que le silence qui puisse nous introduire ici au coeur de cette immolation où éclate d'une manière incomparable l'éternelle pauvreté de Dieu dans le Christ fait péché pour nous. En tout cas, ce que nous pouvons commencer à vivre, c'est l'équation sanglante inscrite dans notre histoire par la croix de Notre Seigneur. Au regard de Dieu, l'homme égale Dieu !

 

Pour entrer dans la grandeur de notre vie, pour comprendre, il faut en faire un chef d’œuvre de lumière et d'amour. Alors, comme l'humanité a besoin d'entendre cet évangile qui révèle l'homme à lui-même ! Oui c'est ça, à travers le visage du Christ Jésus, à travers cette humanité-sacrement, à travers ce Dieu présent au monde, à travers ce Dieu qui se révèle comme le grand trésor caché au fond de nos cœurs, comme le ferment et l'espace de notre libération, tout d'un coup, éclate la splendeur du visage de l'homme. Shakespeare a pu dire : « How beauteous mankind is » - « Oh combien belle est l'humanité ». Oui c'est vrai, c'est vrai ! A condition qu'on la regarde, qu'on la découvre à travers le visage de fête du Christ Jésus.

 

(1) Il s’agit des tombeaux de Julien et Laurent de Médicis.

(2) Une théologie apophatique se tait, ne prétend savoir de Dieu que ce qu'Il n'est pas .

(3) inchoatif : passage d'un état à un autre.

(4) grec apolutrosis (rédemption , délivrance , rachat ) composé de apo et de lutron

(5) Dies iræ, locution latine signifiant « Jour de colère », premiers mots d'un poème latin dans la liturgie catholique des défunts.

(6) « Dieu qui a fondé la dignité humaine d'une manière admirable, et l'a rétablie d'une manière plus admirable encore ! »

 

 (*) TRCUSLivre «  Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme »

 Publié aux éditions du Cerf, mars 2009, 256 pages

 SBN : 978-2-204-08502-1