Homélie de l’abbé Zundel au cours d’une messe, lors de la fête patronale de la paroisse sainte Thérèse à Lausanne, le 6 cotobre 1968. Ce texte a été publié dans la revue « choisir », Genève, n°207, 1977, p.8-11.

 

Chers confrères, Chers Amis,

 

La télévision française, dimanche dernier, diffusait un service israélite qui présentait les motifs du Jour de l'Expiation, qui tombait précisément cette semaine. Divers speakers présentaient le problème de l'expiation, et un rabbin vénérable en donna finalement le motif suprême selon lui : « C'est que, dit-il, nous sommes sur la terre les locataires, tandis que Dieu, dans le ciel, est le propriétaire. Et c'est pourquoi, ayant vis-à-vis de lui des obligations que nous avons transgressées, nous avons envers lui le devoir de l'expiation»

 

Si je me permets de rapporter ce propos, c'est parce qu'il exprime admirablement et tragiquement, l'ambiguïté dont le monde religieux est en train en mourir. Est-ce que vraiment nous sommes les locataires d'une terre dont Dieu est le propriétaire ? Pouvons-nous exprimer de cette manière nos rapports avec Dieu et ses rapports avec nous ?

 

Il est évident que cette manière de concevoir les choses, qui est si fréquente chez tous les croyants de toutes les religions, est inassimilable et impossible pour l'esprit d'aujourd'hui.

 

La science d'aujourd'hui, allant jusqu'au bout de sa méthode, nous présente un univers entièrement gouverné par le déterminisme et qui se fait tout seul, parce que, précisément, tout l'univers physique, accessible à nos méthodes, est un immense automatisme inconscient, en perpétuelle transformation selon des nécessités qui nous échappent et dans lesquelles pourtant nous sommes nous-mêmes immergés, puisque nous sommes dans cet univers une des pièces de l’immense machine et que nous nous expliquons nous-même tout entiers par des automatismes inconscients et insurmontables.

 

Ce n'est donc pas sous cet aspect d'explication de l'univers que le problème religieux peut trouver un commencement des noces et peut se situer au cœur de notre vie. C'est la vie elle-même, la vie qui doit nous conduire à Dieu. C'est à dire que Dieu doit être une expérience centrale, essentielle, inévitable, enracinée au cœur de notre vie ; ou bien tout cela n'est que fantasmagorie et verbiage. Et justement, plus la connaissance scientifique – je veux dire celle qui est fidèle aux méthodes du laboratoire – plus la connaissance scientifique s'acharne à enfermer le monde dans une objectivité irrespirable pour l'esprit, plus cette connaissance, d'ailleurs précieuse, d'ailleurs féconde, d'ailleurs magnifique, d'ailleurs admirable, mais enfin qui n'embrasse pas tout le champ de l'expérience, plus nous sommes réduits à la condition d'objet, moins nous pouvons l'accepter. Car si je suis tout entier un objet, si je ne suis qu'un objet, alors il n'y a plus l'homme, il n'y a plus de sens à l'existence, il n'y a plus de responsabilité. La vie ne signifie rien. Elle est radicalement absurde. Elle est enfermée dans l'inconscient, et nous sommes sous le rouleau compresseur d'effroyables nécessités qui n'ont d'ailleurs aucun sens.

 

Et cependant, si nous examinons notre vie, si nous nous confrontons avec notre expérience, nous nous rendons compte que, en effet, l'essentiel de notre vie s'accomplit dans l'automatisme. Nous sommes préfabriqués. Nous sommes venus au monde sans l'avoir voulu. Nous avons été enracinés dans un milieu que nous n'avons pas choisi. Nous avons appris une langue qui nous était imposée. Toutes nos premières idées sont venues de dehors. Et nous nous sommes installés dans cet être préfabriqué. Et non seulement nous nous sommes installés en lui, mais nous en sommes devenus complices. Non seulement nous sommes les esclaves d'un univers inconscient, non seulement nous sommes les esclaves d'un univers passionnel qui nous gouverne et nous domine, qui commande à peu près toutes nos options, mais nous sommes complices de cet univers-objet, complices de cet univers inconscient et passionnel. Et nous défendrons "avec le bec et les ongles" cette possession de nous-même par nous-même comme si nous y étions pour quelque chose.

 

Et voilà justement le point de départ d'une expérience qui va déboucher sur l'infini. C'est que, si nous nous considérons nous-même, en tant qu'un "donné", en tant que jeté au monde sans l'avoir choisi, en tant qu'emprisonné dans une histoire que nous n'avons pas faite et que nous subissons, si nous allons plus profond et si nous observons que ce "je" et "moi" que nous avons toujours à la bouche, nous le subissons plus que tout, alors surgit en nous ce besoin d'une autre existence, d'une autre vie, ici, maintenant, d'une autre vie qui serait vraiment le fruit de notre choix, qui serait vraiment l’œuvre de notre amour, dont nous serions vraiment la source et l'origine, d'une vie qui compterait, qui serait unique, qui serait indispensable, qui serait nécessaire à l'équilibre du monde, d'une vie qui, en chacun, serait un bien commun et apporterait à toute l'humanité une richesse dont elle ne peut se passer.

 

Car, de deux choses l'une : ou bien, en effet, nous sommes "objet", rien qu' "objet", définitivement "objet", incapables d'émerger, tout entiers contenus dans les nécessités de nos déterminismes et de nos préfabrications ou bien il y a une possibilité d'émerger, une possibilité de faire jaillir une source, une possibilité d'être des créateurs, une possibilité de devenir une valeur et un bien commun, un bien universel que l'humanité toute entière est intéressée à accroître et à défendre.

 

Mais, justement, c'est à ce tournant que va se faire l'expérience définitive si elle est libératrice, cette expérience d'une rencontre, d'une rencontre indispensable pour que, justement, soit soulevée la pierre de ce tombeau où nous sommes tous des morts.

 

Pour que nous naissions, enfin, à une existence humaine, il faut que se fasse cette rencontre avec un amour qui suscite notre amour. Car nous sommes là, en effet, devant ce mur infranchissable : je ne suis pas. Je ne suis pas ce que j'ai été contraint d'être, je ne le suis pas, je ne peux pas l'accepter. Je ne peux pas subir mon être. Je ne peux pas subir mon histoire. Je ne peux pas subir cet univers passionnel installé en moi. Car tout cela, ce n'est pas moi. Tout cela, c'est une contrainte. Tout cela, c'est le poids qui m'écrase. Tout cela, c'est ce qui m'empêche, justement, d'être une présence réelle au monde. Tout cela, il faut que je le surmonte. Mais comment le surmonter ? Je me casse la tête contre l'obstacle.

 

Comment pourrais-je être autre chose que moi-même ? Comment pourrais-je émerger de ce "moi" passionnel ? Comment pourrais-je devenir un être sans limite, moi qui suis enfermé dans toutes mes préfabrications ? Comment pourrais-je trouver un secours dans les autres qui sont comme moi-même ?

 

A moins de rencontrer justement un Autre. Un Autre indéfini, illimité. Un Autre intérieur à moi-même. Celui que désignait Rimbaud, sans le savoir, lorsqu'il disait : « Je est un Autre », un des plus grands mots de la langue humaine, un des plus beaux, un des plus profonds, un des plus inépuisables.

 

Oui, c'est cela. Dans l'émerveillement, il nous arrive, n'est-ce pas, dans l'émerveillement de la découverte dans la nature, dans les livres, dans les visages humains, dans les œuvres d'art, dans le moment où surgit en nous l'émerveillement, il nous arrive d'être guéris de nous-même, de ne plus sentir ce "je" et "moi" possessif, instinctif, passionnel, animal, cosmique, d'être délivrés, de respirer. Ah ! Enfin, nous sommes en face de Quelqu'un d'autre. Enfin, nous sommes en face d'une lumière qui nous comble, d'un amour qui nous attendait, d'une générosité qui suscite la nôtre. Enfin, nous naissons à un autre univers. Et voilà justement la découverte essentielle : c'est que cette rencontre nous introduit dans un monde qui n'est pas encore, dans un monde qui ne peut pas être sans notre transformation, dans un monde auquel nous n'accédons que par la nouvelle naissance dont Jésus parlait à Nicodème (Jn. 3, 1-10).

 

Oui, c'est cela. Il ne s'agit pas de propriétaire dont nous sommes les locataires.

 

Il s'agit pour nous uniquement de savoir s'il est possible d'être homme. Est-il possible de surgir dans une liberté créatrice ? Est-il possible de ne pas subir le poids de l'univers cosmique ? Est-il possible de n'être pas esclave de sa propre histoire infantile ? Est-il possible de remonter le cours de ce "moi" et "je" passionnel, qui nous enferme dans un déterminisme dont nous ne cessons d'être complices ? Est-il possible que l'homme se tienne debout ? Est-il possible que cette création nouvelle s'accomplisse ? Est-il possible que nous naissions de nouveau à chaque battement de notre cœur ?

 

Oui. A la condition, précisément, de rencontrer, dans l'émerveillement, à la condition de rencontrer, parfois au cœur de la plus intime douleur, devant le spectacle de la plus atroce misère, à la condition de rencontrer un visage. Un visage imprimé dans nos cœurs. Un visage toujours reconnu bien que toujours inconnu. Un visage merveilleux. Un visage sans lequel tous les autres visages sont ternes et impersonnels. Un visage qui resplendit à travers tout visage humain qui s'ouvre à la générosité et à l'amour.

 

C'est ce Dieu-là qui est le Dieu vivant. Il n'y en a pas d'autre. C'est ce Dieu-là qu'Augustin reconnaissait, qu'il saluait, qu'il célébrait dans cette parole incroyable et magnifique : « Tard je t'ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée. Et pourtant tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ». Ou : « Je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas. Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi » (Confessions, X 27, 38. à P.L. 32, 795).

 

Ah ! Quelle merveille ! ... Enfin, voilà la route qui s'ouvre. Enfin, voilà l'homme qui naît et voilà cette prise de conscience extraordinaire et miraculeuse : « J'étais dehors et je ne le savais pas »

 

« J'étais dehors et je ne le savais pas ». J'étais dehors, comme un objet. J'échappais à moi-même. J'étais esclave de mes passions et je ne pouvais les surmonter. Je les prenais pour la réalité dernière et je n'arrivais pas à en émerger. Et voilà ! Tu es venue, toi, la beauté. Tu es venue, toi, la « beauté si antique et si nouvelle ». Tu es venue au-dedans. Tu m'as entraîné au-dedans. Tu m'as fait passer du dehors au-dedans. Tu m'as introduit dans mon intimité. Et voilà que je suis né. Et voilà que je commence d'exister. Et voilà ce monde tout neuf. Ce monde qui n'était pas et qui est. Ce monde de l'amour qu'on ne peut connaître que dans l'amour. Ce monde où moi-même j'entre comme une offrande d'amour. Ce monde où toi, la beauté infinie, tu te révèles comme l'amour qui ne peut que donner. Et voilà, justement, l'heure de ma naissance et « désormais, ajoute Augustin, vivante sera ma vie toute pleine de toi ». (Confessions, X, 28, 39, P.L.32, 795).

 

Ah ! Il ne s'agit pas d'un propriétaire qui impose un loyer à ses locataires et qui redemande des réparations à cause de tout ce qui n'a pas été payé.

 

Il s'agit de tout autre chose. Il s'agit de cette respiration où, enfin, l'homme naît, où, enfin, l'homme existe. De cette respiration où la liberté prend un sens, où on prend tout ce qu'on est, tout, jusqu'à la racine de soi-même, et on le donne à celui qui se révèle au cœur de nous-même comme le don infini de l'éternel amour qui est aussi l'éternelle pauvreté. Un Dieu qui ne s'impose pas. Un Dieu qui ne contraint pas. Un Dieu qui ne juge pas. Un Dieu ne châtie pas. Un Dieu qui est au-dedans de nous. Une vie offerte. Une vie donnée. Une vie d’amour. Une vie qui attend la nôtre. Une vie qui ne peut s'exprimer qu'à travers la nôtre, qui ne se révélera que si notre visage s'ouvre et qui deviendra de plus en plus, de plus en plus à mesure que nous grandirons, qui deviendra de plus en plus le visage de l'amour qui n'est rien qu'amour et dans lequel on ne peut rencontrer que l'amour.

 

Ah ! bien sûr, il y a des étapes. Bien sûr, il y a des moments où Dieu paraît extérieur. Il y a des moments où on redoute du châtiment parce qu'on est extérieur. Alors, bien sûr, on projette tout au dehors jusqu'à ce que, comme Augustin, on rencontre la « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle », jusqu'à ce qu'on voie que Dieu est la vie de la vie, jusqu'à ce qu'on puisse dire avec lui : « Vivante sera désormais ma vie toute pleine de toi » .

 

C'est de ce Dieu-là que témoigne Jésus-Christ. C'est ce Dieu là qu'il nous apprend à connaître. C'est ce Dieu-là qu'il nous donne. C'est ce Dieu qu'il est. C'est ce Dieu qui transparaît dans sa sainte humanité. Ce Dieu n'a rien. Ce Dieu infiniment dépouillé. Ce Dieu qui est Dieu parce qu'il est la désappropriation fondamentale. Ce Dieu qui est Dieu parce qu'il donne tout dans l'unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. C'est ce Dieu-là qui se révèle au lavement des pieds (cf. Jn. 13, 1-20). C'est ce Dieu-là qui se révèle dans l'agonie (cf. Lc 22, 39-45) et dans le supplice de la croix (cf.Jn 19, 17-37). C'est ce Dieu-là qui parle à la Samaritaine qu'il invite à chercher au-dedans d'elle-même cette source qui jaillit en vie éternelle (cf. Jn 4, 13-14).

 

Il faut donc rompre avec cette effroyable ambiguïté : Dieu n'est pas dehors, il est dedans. C'est nous qui sommes dehors. Dieu n'est pas un maître qui nous contraint, un châtiment qui nous menace, un législateur qui nous impose ses volontés. Il est l'espace illimité où notre liberté respire.

 

Car comment puis-je respirer dans mon humanité ? Comment puis-je atteindre à ma dignité ? Comment puis-je être un créateur, une valeur ? Comment puis-je être un bien commun et universel ?

 

C'est dans la mesure où, jusqu'à la racine de l'être, désapproprié de moi-même, je ne suis plus qu'un don sans limite où les autres se sentent accueillis, un don sans limite qui dessine un espace infini où la Présence éternelle se respire.

 

Et c'est cela le témoignage, le seul témoignage que nous puissions rendre aujourd'hui. Il ne s'agit plus de donner des explications sur un univers qui s'explique sans nous. Il s'agit de découvrir un autre univers et de le susciter et de le créer et de le maintenir et de l'accroître, un autre univers qui n'est pas encore, qui est celui de l'amour, de la générosité, du don et de la très sainte pauvreté.

 

L'Eglise est en crise. Il est inutile de le dissimuler. Il y a d'innombrables défections qui viennent toutes, finalement, de ce que Dieu a été vu du dehors et non pas du dedans, que Dieu n'a pas été perçu comme la source de vie, que Dieu n'a pas été expérimenté comme l'espace infini où la liberté se découvre et s'accomplit. Et il est inutile de chercher des procédés, d'imaginer des trucs pour rassembler les nations dispersées. Il n'y a qu'un seul témoignage, aujourd'hui, un seul témoignage valable, un seul témoignage digne de respect, un seul témoignage qui puisse être une révélation du Dieu vivant : c'est notre propre désappropriation. Nous n'avons rien à dire si nous ne sommes pas dépouillés de nous-même. Nous n'avons rien à donner si nous sommes esclaves de notre "moi-complice". Nous pouvons parler de Dieu toute la journée, c'est en vain. Il s'agira toujours d'un faux dieu, si nous n'en vivons pas.

 

Le seul témoignage, c'est celui-là : c'est le témoignage silencieux d'une vie qui est devenue silence, d'une vie qui s'efface devant la vie infinie, d'une vie qui fait le vide en soi pour accueillir l'amour infini qui est lui-même éternellement vidé de soi dans la procession des trois personnes.

 

Etre prêtre, aujourd'hui, ce serait cela. Etre prêtre aujourd'hui, ce serait justement révéler l'homme à l'homme. Car faire l'homme, le construire, le créer, le délivrer de ses chaînes, le promouvoir à sa dignité, c'est cela révéler Dieu. Car le vrai Dieu qui est au-dedans, tout intérieur, le vrai Dieu qui n'a pas de dehors, le vrai Dieu qui seul nous conduit au cœur de notre intimité, il ne peut se révéler authentiquement qu'à travers une humanité transfigurée, qu'à travers un visage qui laisse passer sa lumière.

 

Etre prêtre, aujourd'hui, c'est donc vivre en contemplatif. C'est donc vivre dans un cœur à cœur incessant avec le Dieu intérieur à nous-même.

 

Etre prêtre, aujourd'hui, c'est laisser transparaître, sans en parler, cette Présence adorable que l'on reconnaît toujours à cela même qu'elle ouvre un espace illimité où la vie enfin respire. Ce serait cela être prêtre.

 

Ah ! Que Dieu nous donne de devenir enfin des prêtres authentiques. Que Dieu nous donne d'abandonner les idoles, ou plutôt que Dieu nous donne de ne plus faire de lui-même une idole en lui imposant nos limites, en faisant de lui, par nos refus, une irrecevable caricature. Il y a donc, aujourd'hui, un témoignage que le prêtre peut rendre, qu'il est appelé à rendre d'une manière suprême. C'est ce témoignage de la pauvreté intérieure, de la désappropriation de soi, de l'union profonde avec Dieu, de la transfiguration de l'homme libéré de lui-même et qui apporte aux autres, dans le respect et dans l'amour, la révélation de la grandeur humaine.

 

Ah ! Il faut que cette grandeur humaine se réalise pour que Dieu, à travers nous, prenne toute sa taille, pour qu'il apparaisse enfin, non pas comme le maître mais comme ce cœur au cœur de notre cœur qui est la source d'une vie infinie.

 

Et c'est par là que le sacerdoce est inséparable d'une vie contemplative. Car on ne peut pas, par décret-loi, décider qu'on sera libéré de soi. On ne peut être libéré de soi que dans un dialogue permanent et sans cesse repris, avec la Présence intérieure à nous-même, cette Présence dont saint Augustin indiquait qu'elle est « plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même » (Confessions, 6, 11. P.L. 32,688).

 

Et c'est par là que le sacerdoce rejoint la vie monastique, comme la vie monastique féconde le sacerdoce. C'est une grâce immense qu'il y ait, dans le monde, ces jardins de Dieu où l'on respire le silence. Ce silence qui est tué partout, ce silence qui est banni, piétiné, ce silence sans lequel il n'y a plus de musique, sans lequel il n'y a plus de connaissance, sans lequel il n'y a plus d'amour. Il est infiniment heureux – et c'est une des dernières grâces qui nous restent – qu'il y ait ces jardins de Dieu que sont les monastères où l’on s'applique à écouter pour se transformer et où l'on accumule, pour toute l'humanité, ce trésor d'une Présence divine qui se reverse sur toute l'humanité et sur tout l'univers.

 

Il y a, justement, un lien très étroit ou plutôt un lien indissoluble entre le sacerdoce et la vie contemplative. Et malheur au prêtre qui pense qu'il peut, avec des méthodes et des artifices, suppléer à l'essentiel qui est de vivre Dieu pour en faire vivre autrui.

 

C'est pourquoi nous avons besoin de nous appuyer sur les monastères. Nous avons besoin de vocations monastiques. Nous avons besoin de prêtres qui ne sont pas dispersés dans l'action, mais qui sont reconcentrés dans la Présence divine et qui puissent être, pour le monde, un Evangile vivant.

 

Il n'y a pas besoin de parler, en effet, il n'y a pas besoin de se dépenser dans une action particulière. Le vrai témoin de Dieu, c'est uniquement celui qui vit de Dieu, qui le respire, qui le porte dans tout son être et qui n'a pas même besoin de prononcer son nom pour qu'on le reconnaisse immédiatement comme la source de toute vie.

 

C'est donc certain que dans ce monde contestataire, déchiré, dans ce monde qui étouffe, dans ce monde qui s'asphyxie, dans ce monde de tumulte et de bruit, mais dans ce monde aussi d'aspiration ardente et généreuse, dans ce monde qui ne sait plus où trouver l'homme, dans ce monde qui a besoin de naître à une humanité authentique, il est certain que Dieu seul, le vrai, le Dieu caché en nous et qui nous attend au plus intime de nous-même, il est certain que ce Dieu-là seul apporte une réponse : qu'il y a un lien indissoluble entre Dieu et nous, que nous trouver, c'est le trouver, et que le trouver, c'est nous trouver, que c’est une seule et même expérience de déboucher sur lui et de rencontrer notre propre intimité.

 

Et c'est pourquoi nous voulons vivre cette liturgie célébrée par notre ami, A.E., célébrée par ce moine-prêtre entouré de ses confrères, nous voulons vivre cette liturgie comme un appel à la contemplation, comme un appel urgent à l'union avec Dieu, comme une invitation à découvrir, au plus intime de nous, cette Présence bien-aimée qui est la vie de notre vie.

 

Ah ! Un monde peut encore naître. Rien n'est perdu. L'univers peut encore prendre un sens s’il devient l'ostensoir de Dieu. Et il ne peut le devenir que si nous-même nous devenons l'ostensoir du Christ.

 

C'est dans la mesure où, sans rabâcher, sans critiquer, sans revendiquer, c'est dans la mesure où notre présence sera une présence réelle, c'est à dire, dans la mesure où nous nous tiendrons debout comme une offrande la lumière et d'amour, dans la mesure où nous respecterons en autrui cette Présence adorable qui nous attend tous et chacun au plus intime de nous, c'est dans cette mesure que le monde retrouvera l'espérance dont il a besoin, l'espérance qui lui a été arrachée ou à laquelle il n'a pas pu atteindre, le plus souvent parce qu'il a vu en Dieu l'obstacle, la limite, la menace, le maître.

 

Eh bien ! Nous savons par Jésus-Christ, le Fils de l'Homme, qu'il n'en est rien. Nous savons que, par Jésus-Christ, au regard de Dieu, la vie de l'homme pèse autant que sa propre vie.

 

Et c'est pourquoi, en entrant dans le silence de la divine liturgie, nous voulons écouter, au plus profond de notre cœur, l'appel de la « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle » pour expérimenter un peu ce matin – et chaque jour un peu mieux – que Dieu est la vie de notre vie et que « désormais, vivante sera ma vie toute pleine de toi ». AMEN.

 

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