Conférence de Maurice Zundel au Caire en 1961, inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". Bruits de fond de la ville du Caire de l'époque et parasites dans l'enregistrement.

 

Le Pape saint Grégoire a donné un admirable commentaire de l'Evangile des disciples d'Emmaüs.

 

Le jour de Pâques accompli, le Christ n'a pas réalisé l'espoir que ses disciples avaient mis en lui et les deux disciples, tout tristes, s'entretiennent des événements quand le Christ les joint sur la route, les joint comme un pèlerin, les joint comme un étranger, participe à leur entretien et commence à leur ouvrir les Ecritures pour leur montrer que tout ce qui s'est accompli est conforme aux prophéties.

 

Mais quand il leur parle, ils ne le reconnaissent pas ; ils arrivent enfin à leur maison et ils pressent ce pèlerin, cet étranger, d'entrer chez eux et d'accueillir leur hospitalité. C'est alors que le Christ prend le pain, et que soudain, ils le reconnaissent à la fraction du pain.

 

Saint Grégoire reprend tout cet épisode et il le résume dans ces mots magnifiques pour expliquer pourquoi ils ne l'ont pas reconnu, il dit : « Il leur apparut au-dehors comme il était au-dedans d'eux-mêmes » Ils croyaient – tout ensemble – et ils doutaient. Ils l'aimaient, et tout ensemble, ils hésitaient à croire à l'accomplissement des espérances qu'ils avaient mises en lui. Enfin, il vivait en eux d'une manière incertaine et ambiguë, et c'est à cause de cela, que au-dehors, ils ne parvenaient pas à l'identifier. Il leur était étranger au-dehors comme il était étranger au-dedans d'eux-mêmes. Ce n'est qu'en accomplissant le précepte de l'amour que leurs yeux se sont ouverts. Et saint Grégoire résume tout cela dans cette phrase si dense et si belle : « En écoutant les préceptes du Seigneur, ils n'ont pas été éclairés, mais en les accomplissant, ils ont reçu la lumière»

 

Ce qu'il faut retenir de cet admirable commentaire, c'est cette petite phrase : « Il leur apparut au-dehors comme il était au-dedans. » Il leur était étranger au-dehors, dans la mesure où il leur était étranger au-dedans. Parce que nous tenons dans cette petite phrase l'exégèse de tout l'Ancien Testament. Au fond tout l’Ancien testament, c’est le pèlerinage d'Emmaüs. L'humanité marche avec le Seigneur et le Seigneur avec l'humanité, mais l'humanité ne parvient pas à l'identifier sous son vrai visage. L'humanité projette sur lui ses propres scories, ses imperfections, ses ténèbres, et son opacité. L'humanité, enfin, l'enveloppe de ses propres limites et bien que ce soit réellement lui, ce n'est pas encore lui sous son vrai visage. Il faudra attendre le plein midi de la révélation, que les chrétiens, précisément, reconnaissent en Jésus-Christ.

 

Et si Jésus-Christ apporte le plein midi de la révélation, c'est évidemment que la vie divine s'accomplit en lui avec une plénitude qui dépasse, de beaucoup, tout ce que les prophètes ont pu savoir et vivre de Dieu.

 

La vie divine surabonde en Jésus-Christ et c'est en raison de cette surabondance de la vie divine en Jésus-Christ, que Jésus-Christ, dans la pensée chrétienne, apporte la parfaite révélation. Cette plénitude de vie divine s'est exprimée, d'ailleurs, dans la tradition chrétienne et dans la dogmatique chrétienne, dans l'affirmation de la filiation, de la filiation divine de Jésus. Et c'est là un des piliers de la foi chrétienne : Jésus est le Fils de Dieu. Mais on pourrait dire aussi, tout aussi bien, en nous référant à ce que nous avons dit du Dieu inconnu, en nous rappelant que si Dieu est inconnu, il l'est justement dans la mesure où l'homme lui-même est inconnu. On pourrait dire que en Jésus l'humanité atteint sa perfection, que Jésus est l'homme parfait et que c'est en raison de la perfection même de son humanité qu'il est le parfait révélateur de Dieu. Autrement dit, on peut affirmer avec la même force – et c'est là l'autre pilier de la foi chrétienne – que Jésus est le Fils de l'Homme. Et nous verrons en effet, qu'il faut joindre ces deux titres qui sont symétriques, qui ont la même densité, la même plénitude : Jésus est à la fois le Fils de Dieu et le Fils de l'Homme.

 

Mais il faut aussi observer que cette appellation de Fils de Dieu est un nid d'équivoques. Jamais question n'a été plus mal posée que celle-là, et les expressions, même les plus traditionnelles, les plus sacrées, les plus liturgiques de la filiation divine de Jésus-Christ, elles-mêmes sont profondément équivoques, tout au moins pour nous et dans la langue que nous parlons.

 

Et la première équivoque, lorsqu'on parle de la divinité de Jésus-Christ, c'est d'imaginer, plus ou moins, que la filiation divine est contemporaine de l'incarnation, que la filiation divine, comme elle est connue par Jésus-Christ, a son origine, aussi, à l'époque de Jésus-Christ.

 

Mais la conclusion la plus grave, c’est évidemment, de n'avoir pas discerné le sens de la filiation divine au sein même de la Trinité.

 

On dit couramment : Dieu a un fils, Dieu a un fils. Ce qui scandalise nos frères musulmans, ce qui me scandalise d'ailleurs moi-même, parce que Dieu n'a rien du tout, et par conséquent, il n'a pas non plus un fils. Il faut dire, si on veut parler rigoureusement : Dieu est, est Père comme il est Esprit saint. Il n'y a pas un Dieu qui se donne un fils. Il n'y a pas un Père qui engendre un fils et qui précéderait ce fils ! Nous avons vu que la paternité en Dieu, est une relation, est un pur regard, est un pur élan qui ne peut surgir, précisément, que dans la réciprocité d'un autre regard, d'un autre élan, d'une autre relation subsistante, qui est justement la filiation. Il est absolument impensable d'imaginer Dieu le Père résidant quelque part sur un trône, et Dieu le Fils venant lui rendre visite et obtenant de lui des permissions, je veux dire se promener sur la terre. Tout cela est de la pure mythologie !

 

En Dieu la filiation divine est comme la paternité divine, comme l'aspiration divine, c'est le mode personnel d'exister, compatible avec la sainteté de Dieu ; le seul mode compatible avec la sainteté de Dieu, qui ne peut s'exprimer que sous forme d'altruisme. Toute la vie divine, sans aucun reste, comme un océan qui ne serait qu'une seule vague, est emportée trois fois dans cette relation subsistante, où toute la lumière, toute la connaissance et tout l'amour sont communiqués.

 

Dans la divinité, tout est absolument commun, sauf les relations opposées qui font les distinctions du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sauf les relations opposées qui permettent justement la communication totale de ce tout. Tout est commun, sauf les relations opposées qui permettent justement une entière communication car en Dieu la distinction est fondée sur la désappropriation et en lui avec une plénitude infinie Je est un autre.

 

Donc, ni il ne faut admettre d'une manière quelconque que la filiation divine commence avec la naissance temporelle de Jésus, ni il ne faut admettre d’aucune manière une disjonction entre les personnes divines, comme si l'une avait pu quitter le sein de la Trinité, comme si l'une dépendait de l'autre, il n'y a aucune dépendance quelconque entre les personnes divines, puisque encore une fois, tout est commun, hors les relations opposées qui fondent la communication.

 

Mais il y a autre chose qu'il faut encore éclaircir et c'est l'expression même de cette filiation divine dans deux termes qui sont consacrés par la liturgie, par la théologie et par le catéchisme, et plus profondément encore par l'Evangile lui-même, ce sont ces deux expressions que nous répétons tous les jours : « Il est descendu du Ciel et Il s'est fait homme. » Il est descendu du ciel : voilà une première équivoque. Il s'est fait homme : en voilà une autre. Bien, il est de toute évidence que pour nous, ça ne signifie strictement rien de dire descendre du ciel puisque nous n'admettons plus que le ciel soit en haut, qu'il y ait un ciel, j'entends un monde constitué par une matière particulière, par une quintessence, un monde différent du nôtre. Nous savons par l'analyse spectrale que les astres sont composés des mêmes matériaux que la terre et qu'il n'y a absolument aucune raison de situer dans les étoiles ou au-delà des étoiles, dans un ciel supérieur, l'habitation de Dieu.

 

Il n'y a pour nous d'autre ciel que l'âme humaine, d'autre ciel que l'esprit qui vit de Dieu, et une descente du Ciel est pour nous parfaitement impensable, parce que elle ne signifie strictement rien.

 

Pour les anciens c'était différent, parce que leur cosmologie était différente : ils envisageaient un emboîtement de sphères, 3 ou 7 ou 9, un emboîtement de sphères, toujours plus précieuses à mesure qu'on s'éloignait de la terre, et que les âmes devaient traverser, après leur mort, pour regagner l'empyrée et pour aboutir au siège des dieux.

 

Pour nous, toute cette figuration, toute cette imagerie s'est effritée, précisément parce que notre cosmologie a radicalement changé. Donc nous ne pouvons redire ces mots que d'une manière métaphorique pour exprimer non pas une descente, mais une condescendance. Une condescendance, c'est-à-dire un immense mouvement d'amour et de tendresse, de la divinité envers nous. Ou, si vous le voulez, une manifestation visible, éclatante, de la Présence de Dieu.

 

Et l'autre terme est encore plus sujet à caution : Il s'est fait homme ou le Verbe s'est fait ou est devenu chair, pour la raison que saint Thomas d'ailleurs examine au début du traité de l'incarnation, lorsqu'il se pose cette question – ou plutôt qu’il se fait à lui-même cette objection – « l'incarnation est impossible, parce que elle introduirait un changement en Dieu. En effet, si Dieu n'est pas éternellement un Dieu incarné, il ne peut l'être à aucun moment, parce que changer pour lui, signifierait ou bien déchoir de ce qu'il était et cesser d'être Dieu, ou bien être promu à un état qu'il n'avait pas encore acquis et alors vraiment commencer à devenir Dieu. Donc, l'incarnation est absolument impossible. » Et il répond à cette objection, à sa manière, dans une concision parfaite, il répond : « l ‘incarnation n'introduit absolument aucun changement en Dieu» Dieu ne devient rien, ni n'était rien... aucun changement en Dieu.

 

Car justement l'incarnation veut dire que Dieu s'est uni d'une manière nouvelle à la créature ou plutôt – dit-il en se corrigeant fort heureusement – cela veut dire que Dieu a uni d'une manière nouvelle la créature à soi. Cette expression est admirable : « Il a uni d'une manière nouvelle la créature à soi. »

 

Ce que le Credo – dit de saint Athanase – reprendra en disant : assumpsit [?…] Il a assumé, il a assumé l'humanité.

 

[Repère enregistrement audio : 15’]

 

Il n'y a donc absolument aucun changement en Dieu, tout le changement est du côté de l'humanité ; c'est donc dans cette humanité de Jésus-Christ, dans cette créature qui éclôt au sein de la Vierge Marie, que tout le changement est à considérer.

 

Cela est d'une importance capitale, parce que ayant exclu justement une descente du ciel, il faut aussi observer, puisqu'il n'y a jamais eu de changement en Dieu, et que l'incarnation n'en saurait introduire aucun, il faut aussi conclure que Dieu n'avait pas à venir. Il était déjà là. Et c'est en effet ce que nous dit magnifiquement le prologue de saint Jean : « La lumière luit dans les ténèbres, les ténèbres ne la reçoivent point. »

 

« Il était dans le monde – il était dans le monde – le monde a été fait par lui et le monde ne l'a pas connu. Il est venu chez les siens et les siens ne l'ont pas reçu. » Dieu était toujours déjà là, c'est nous qui n'étions pas là. Il est toujours déjà là en nous, c'est nous qui ne sommes pas là. Et il est tout le temps en nous, il est dans l'humanité de Jésus-Christ, mais c'est nous qui ne sommes pas en lui autant que l'humanité de Jésus.

 

Du côté de Dieu donc, tout est littéralement accompli, tout est donné. Dieu est le don absolu. Il est la présence infinie, il est l'amour auquel on ne peut rien ajouter.

 

De ce côté là, le don de Dieu était parfait, comme il l'est toujours. Dieu est toujours en nous, un soleil caché en nous, mais qui ne peut transparaître en raison même de notre opacité.

 

C'était le cas à travers toute l'histoire et si les prophètes ont dit des choses admirables sur Dieu, si d’ailleurs, leur enseignement est demeuré imparfait c'est justement dans la mesure où ils avaient encore des limites, où ils mêlaient ces limites à leur message, où la lumière divine se heurtait à leur opacité.

 

Si donc s'est produit un changement, il s'est produit dans l'humanité de Jésus-Christ ; c'est donc cette humanité de Jésus-Christ qu'il faut contempler, quand elle éclôt dans le sein de Marie comme l’œuvre – notez le bien – de toute la Trinité. Tout est commun en Dieu, je viens de la dire, sauf les relations opposées qui fondent la communication. Donc l'opération de susciter en Marie cette humanité, c'est l’œuvre commune de la Trinité, comme bien entendu, la prière de Jésus-Christ montera vers toute la Trinité, comme le sacrifice de Jésus-Christ sera offert à toute la Trinité.

 

La divinité est inséparable et l'union avec l'humanité, l'assomption de l'humanité à la divinité ne va pas, naturellement, introduire aucune disjonction dans la vie trinitaire.

 

Quoi qu'il en soit, regardons le germe qui éclôt dans le sein de Marie, cette nouvelle créature qui n'était pas, qui commence d'exister, qui est vraiment créé par la Trinité sainte, qui est comme toute créature limitée, qui le sera toujours, qui ne sera jamais Dieu. Il n'est pas question de dire que l'humanité de Jésus-Christ est Dieu, mais qu’elle sera unie à Dieu comme à son vrai moi.

 

Qu'est-ce que cela veut dire si nous nous fondons sur notre expérience ? Une chose extrêmement simple, nous voyons que nous sommes tout encombrés de notre moi, notre moi possessif, asphyxié par son opacité, opprimé par sa pesanteur, limité par sa finitude et nous sommes tellement, tellement accablés par notre moi que nous ne pouvons pas rester 5 minutes en face de nous-mêmes. Aussi pleins de nous-même que nous soyons, nous cherchons constamment la conversation avec un autre, fut-ce le pire des imbéciles plutôt que de demeurer en face de nous-mêmes. C'est cela qui nous est intolérable d'être en face de nous-mêmes, parce que c'est trop petit, parce que c'est accablant, parce que c'est limité, parce que nous y respirons un air asphyxiant.

 

Et quand nous ne sommes pas avec les autres, nous dialoguons en imagination avec les autres ou avec nous-mêmes, nous créons un second personnage que nous entourons de nos hommages, et nous félicitons et nous congratulons, et nous parlons à la seconde personne comme s'il y avait là quelqu'un d'autre, dans un dédoublement incestueux et absurde, d'ailleurs, qui ne fait que confirmer notre captivité.

 

Nous avons donc tous un désir de sortir de nous-mêmes, d'aller vers un autre moi, un moi de rechange, un moi tout neuf, un moi inconnu, un moi respirable, un moi universel, un moi valeur, c'est ce que tout le monde cherche dans l'amour. On cherche, dans l'amour, un moi de rechange, un moi nouveau, un moi inconnu, un moi que l'on espère, vainement bien sûr, si souvent, un moi inépuisable.

 

Et finalement, on découvre dans l'admiration et dans l'émerveillement quand, pour un instant, on décolle de soi, on découvre enfin ce vrai moi, ce vrai moi qui est générosité, qui est altruisme, qui est élan, qui est don, qui est tout espace et tout accueil et on sait que c'est là qu'on devrait aboutir. Nous aspirons tous, finalement, à obtenir notre moi dans la divinité.

 

Nous sommes tous aimantés par ce moi divin et chaque fois que nous accomplissons quelque chose qui en vaut la peine, quelque chose qui porte le sceau de la générosité, c'est parce que nous avons obéi à cette aimantation divine, et que d'une certaine façon, nous gravitons autour de ce soleil intérieur qui est caché en nous et qui transparaît si rarement.

 

Mais il y a en chacun de nous un désir d'incarnation, et d'ailleurs c'est toute l'histoire qui est une incarnation. Dieu ne s'exprime jamais autrement qu'en transparaissant à travers l'homme, que ce soit les génies, que ce soit les artistes, que ce soit les prophètes, c'est toujours dans la mesure où ils nous communiquent quelque chose de la Présence divine que nous rendons hommage à leur grandeur. Toute l'histoire est une incarnation fragmentaire, intermittente, où de temps à autre, transparaît dans une humanité de choix le visage éternel.

 

Et c'est pourquoi, si nous parlons de l'incarnation en Jésus, ce n'est pas pour exclure toutes les autres, c'est pour dire simplement qu'elle culmine sur lui. Il serait absurde de réduire toute l'histoire à notre histoire, absurde de réduire toute l'histoire à l'histoire d'Israël qui commence au 19ème siècle avant Jésus-Christ, en Abraham, comme si l'humanité, avant cette époque, n'avait pas été l'objet de la sollicitude divine. Aucun doute que Dieu s'est révélé partout et à tout le monde et sous des formes diverses, aucun doute qu'il n'ait manifesté sa Présence à toutes les âmes de bonne volonté.

 

Et nous ne voudrions pour rien au monde nous priver de la lumière qui peut filtrer et se communiquer par les védas, nous voudrions pas renoncer à la sainteté du Bouddha, ni à la sagesse des grands poètes tragiques de la Grèce ou des grands penseurs helléniques. Nous savons que toutes ces manifestations, à leur manière, sont des incarnations partielles, fragmentaires, intermittentes, toutes bienvenues, toutes admirables, toutes culminant et trouvant finalement leur parfait accomplissement dans l'incarnation en Jésus-Christ.

 

En Jésus-Christ, et pourquoi en Jésus-Christ ? Pourquoi dans cette créature qui éclôt maintenant dans le sein de Marie ? Qu'est-ce qu'il y a d'entièrement nouveau dans cette humanité qui n'est encore qu'en germe ? Qu'est-ce qu'il y a d'entièrement nouveau et qui tranche sur le caractère de tous ceux qui, avant lui, ont été les héros et les messagers de Dieu ? On peut tout dire d'un mot : c'est sa pauvreté. Sa pauvreté, sa pauvreté absolue, absolue, radicale, essentielle, allant justement jusqu'à la racine de l'être. Car c'est cela, finalement, le sens profond de l'incarnation : en Jésus le moi possessif, le moi limite, le moi biologique, le moi pesanteur, est entièrement consumé. Il est prévenu, par ce fait que justement, l'humanité de Jésus, sans cesser d'être une créature, est établie dans la gravitation du soleil divin qui est son seul et unique moi.

 

Nous, nous oscillons entre le moi divin que nous aimante et le moi biologique qui nous opprime et nous emprisonne. De temps en temps, nous émergeons dans la direction du moi divin et nous retombons d'autant plus lourdement dans l'attraction du moi pesanteur. En Jésus, la pesanteur est radicalement abolie, il n'y a qu'une seule gravitation, c'est cette gravitation solaire, où justement toute l'humanité, toute l’humanité […incomplet…s épié ] en Dieu.

 

C'est cette pauvreté radicale qui constitue le caractère propre de l'humanité de Jésus-Christ. C'est une humanité un humanité qui n'a rien, qui ne peut rien avoir, qui ne peut rien posséder, qui ne peut pas s'approprier elle-même à soi-même, car justement son soi est l'autre. En elle aussi, se réalise en plénitude le pressentiment de Rimbaud : Je est un autre.

 

C'est donc une humanité translucide, une humanité transparente, une humanité diaphane, une humanité entièrement libre, une humanité qui ne peut jamais témoigner de soi, mais toujours de ce moi solaire en qui elle gravite, enfin une humanité, c'est le mot le plus exact, une humanité sacrement. L'humanité de Jésus-Christ, c'est l'humanité sacrement.

 

L'humanité qui ne peut jamais attirer rien, ni personne à soi, parce que tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle souffre, tout ce qu'elle dit, est toujours un témoignage rendu au moi divin, au moi solaire, en qui elle gravite.

 

C'est le témoignage parfait, parce que le dépouillement absolu. Rien ne peut limiter le rayonnement de la pauvreté divine dans cette pauvreté humaine absolue. Et c'est par-là que Jésus est le parfait révélateur parce qu'il n'a rien et qu'il est incapable de toute possession. Aussi bien ne pouvait-il être question de reconnaître en Dieu la pauvreté, comme notre frère saint François l'a fait si magnifiquement. Il était impossible de concevoir en Dieu la pauvreté avant que l'humanité incomparable de Jésus-Christ ait posé sa marque sur notre histoire, parce que il fallait justement cette humanité détachée, absolument désappropriée d'elle-même, pour que la pauvreté divine puisse se faire jour dans notre histoire.

 

Et c'est en raison de cette pauvreté absolue que le Christ nous a délivrés. Car, en effet, cette pauvreté absolue lui a permis de s'identifier parfaitement avec nous. Nous savons bien combien étroites sont nos frontières, dans cette maison de 28 étages, comment les gens se connaîtraient-ils d'un étage à l'autre ? Ils n'auront peut-être, pendant toute une vie, jamais l'occasion de se rencontrer. Il peut y avoir un deuil au premier étage et un mariage au douzième sans que il y ait aucune interférence de ces deux événements, parce que chacun s'inscrit dans ce monde étroit, dans ce monde passionnel, qui est le seul monde réel pour chacun de nous. Le monde qui nous touche, le monde qui change notre heure ou notre malheur, qui accroît notre bonheur ou qui intensifie notre misère, c'est cela, pour nous, le seul monde réel au-delà du No man's land.

 

[Repère enregistrement audio : 30’ 53’’]

 

Alors ce qui arrive aux autres, c'est ce qui leur arrive, ce n'est pas notre affaire. Nous pouvons bien avoir un instant de pitié pour une catastrophe qui s'accomplit au Chili ou au Kamtchatka, mais nous l'oublions très rapidement et nous allons manger notre tarte à la crème.

 

Justement, parce que nous sommes prisonniers de ce moi possessif, nous vivons dans un monde essentiellement limité et nous devenons par-là même incapables, sinon par miracle et par grâce, d'assumer le monde qui dépasse le cercle de nos propres intérêts.

 

Jésus comme il est radicalement dépouillé de lui-même, il n'a pas de frontières, ni dans le temps, ni dans l'espace. Il n'a pas de frontières, ni de race, ni de groupe, ni de nation, il n'appartient à personne en propre, mais il est donné à tous et il est intérieur à chacun.

 

Qu'est-ce qui nous empêche de coïncider les uns avec les autres, d'échanger nos âmes, de participer vitalement aux soucis les uns les autres ? Sinon justement, que nous sommes tous cloîtrés dans notre moi propriétaire.

 

Pour Jésus, il n'y a pas de cloisons et Jésus peut, justement, vivre la vie de chacun aussi intensément et plus intensément encore qu'une vraie mère, une mère parfaite est capable de vivre la vie de son enfant.

 

Et cela est vrai non seulement de ses contemporains, mais tout aussi bien de ceux qui l'ont précédé et de ceux qui le suivront ; le rayonnement de son humanité est comme le rayonnement du soleil en lequel il gravite : il se diffuse dans toutes les directions et il illumine toutes les humanités.

 

C'est pourquoi Jésus pourra s'identifier avec chacun de nous ; faire le lien entre toutes les générations. Toutankhamon est contemporain de Jésus-Christ ou Jésus-Christ contemporain de Toutankhamon, plus exactement. Il est assumé par lui comme une momie anonyme dont on n'a même pas retrouvé la trace, comme ces corps contenus dans les jarres de Byblos couchés dans la position du fœtus et qui remontent au quatrième millénaire avant Jésus-Christ. Jésus-Christ leur était déjà présent. Jésus-Christ a vécu leur histoire, il a totalisé, dans sa vie, toute l'histoire et il lui a donné son axe de gravitation et c'est pourquoi saint Paul l'appelle si magnifiquement le deuxième Adam. En lui, vraiment, le monde fait une nouvelle origine, le monde se récapitule, le monde atteint enfin son unité.

 

Pour nous, nous passerons sans laisser aucune trace dans l'histoire, comme tant d'autres qui nous ont précédés, qui nous croyons modernes, comme se croyaient modernes les gens du cinquième millénaire avant Jésus, dont les noms ont entièrement péri. Pour nous qui sommes absolument incapables de totaliser l'histoire, la question justement se pose : quel est le sens de cette histoire ? Ou va-t-elle ? Quels liens entre ces générations qui n'ont qu'une attache biologique les unes avec les autres, qui n'ont qu'une dépendance charnelle les unes à l'égard des autres, mais qui n'ont aucun lien spirituel. Quel est le sens de cette histoire ? Pouvons-nous parler d'une seule histoire, d'une histoire unique ? Ou bien d'une histoire hétérogène qui n'est une que par un abus du langage.

 

En Jésus-Christ justement, nous avons la réponse parfaite. En Jésus-Christ l'humanité se totalise, comme elle se personnifie, parce que le moi divin dans lequel il gravite, dans lequel son humanité gravite, ce moi solaire qui est confié à toute conscience humaine ne connaît pas de frontières, qui permet justement à Jésus d'inscrire dans sa vie d'homme et de se porter dans sa vie d'homme, et d'offrir, dans sa passion humaine, un contrepoids de lumière et d'amour à toute l'histoire humaine.

 

En lui, vraiment, l'histoire de toutes les générations, devient une histoire, une histoire aimantée dans la même direction, une histoire appelée par la même vocation puisque finalement, à travers lui, c'est toute l'humanité qui doit atteindre à ce moi divin où nous sommes tous appelés à devenir, selon la parole de saint Paul aux Galates : « une seule personne en Jésus. »

 

Jésus assume l'homme, il assume toute l'humanité et davantage : Jésus nous convertit à l'humain. Il est admirable de considérer cette conversion à l'humain, parce que justement il est si facile de s'abuser, si facile de se gargariser de mots, si facile de parler de Dieu et de religion, de perfection, de morale et de dépouillement, sans rien accomplir, si facile de se dispenser des devoirs de justice et d'amour envers les hommes, en prétextant le service de Dieu.

 

Jésus ne nous a pas laissés cette possibilité de fuite, et il nous a ramenés à l'homme. Rien n'est plus émouvant que de voir que le dernier mot de l'évangile, ce n'est pas d'aimer Dieu, mais d'aimer l'Homme. Que le test même de notre appartenance au Christ – plût au ciel qu'elle soit authentique ! – le test même de notre appartenance c'est : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés, car c'est à cela que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. »

 

C'est le dernier commandement, c'est le suprême, c'est l'unique ; et c'est aussi au geste du Lavement des pieds, qui confirme justement, le commandement unique que nous retrouverons cette conversion à l'humain. C'est devant l'homme que Jésus est à genoux, justement parce que le ciel est en l'Homme . C'est en l'Homme qu'il faut le susciter et c’est par l'homme qu'il se révélera, comme enfin c'est autour d'un banquet où s'accomplit la communion humaine que Jésus nous donne rendez-vous. C'est là le sens de l'eucharistie – non pas de nous donner un Bon Dieu portatif, que nous enfermons dans une boîte ou que nous mettons dans notre bouche, tout cela est immatérialisable, non – de cette Présence sacramentelle où justement le sacrement qui est pain et vin, symbolise, et davantage, peut réaliser la communion humaine.

 

Vous ne pourrez venir à moi qu'ensemble, quand vous serez tous autour d'une table fraternelle, quand tous ensemble vous m'appellerez, quand tous ensemble vous serez devenus un seul corps, quand vous serez devenus mon corps, [?] c'est alors que vous serez enfin, en prise, en prise véritable sur moi : alors vous me trouverez parce que, justement, je ne puis me séparer de personne, je suis intérieur à chacun et il m'est impossible, impossible d'entendre votre appel si vous l'adressez en excluant les autres qui sont miens et qui sont moi autant que vous-même. Quand j'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais en prison, j'étais nu, j'étais malade... c'était moi, c'était moi à chaque fois, c'était moi…

 

Et c'est justement en raison de ce dépouillement absolu, de cette pauvreté essentielle, parce que le moi humain, en lui, est entièrement consumé, parce qu'il n'y a plus que le moi, le moi infiniment altruiste de la divinité qu'il peut dire je et moi en chacun de nous, en assumant notre vie comme une mère assume la vie de son enfant.

 

Vous voyez qu'il n'est aucunement question d'une descente du ciel. Vous voyez qu'il n'est aucunement question d'un changement quelconque dans la divinité. La divinité est demeurée ce qu'elle est éternellement, Père, Fils et Saint-Esprit. L'humanité suscitée par la Trinité sainte et la divinité indivisible dans le sein de Marie, c'est cette humanité qui a été radicalement transformée par cette ascension qui a fait d'elle le sacrement translucide de la Présencepersonnelle de Dieu.

 

Et si nous disons qu'elle a été assumée par le Verbe, cela n'implique pas que le Verbe n'ait pas contribué à cette création, cela veut dire que comme la conscience, la conscience de Jésus, la conscience humaine de Jésus, était une conscience filiale qui devait justement nous apprendre que la création est une origine personnifiante. Dieu ne nous crée pas pour faire de nous des esclaves, il nous crée pour faire de nous ses fils, tout naturellement, le second Adam à partir duquel doit se répandre en tous les hommes la filiation divine et le Fils, rattaché à la divinité à travers ce moi, à travers ce regard, cet élan éternel qu'est le Fils et participant par le Fils à la totalité de la vie divine qui est indivisible et où tout est commun sauf, encore un coup, les relations opposées qui fondent une totale communication.

 

Si nous abordons, comme nous l’avons fait, le mystère de Jésus à travers sa pauvreté qui est la clé de l'Evangile, comme elle constitue le mystère essentiel de la vie divine, il n'y a aucune difficulté à concevoir que Jésus réalise ce cas limite auquel nous aspirons tous. Nous sommes tous sur le chemin de cette assomption, tous nous convergeons dans tous nos efforts et dans tous nos espoirs, quand ils sont vraiment humains, vers ce moi divin dans lequel nous gravitons déjà et par lequel nous ne cessons d'être aimantés et l'humanité de Jésus n'a d'autre sens que de nous aspirer vers ce moi divin, pour nous détacher, par le rayonnement même de sa pauvreté, de notre moi possessif, afin que nous rencontrions enfin ce soleil qui est déjà toujours en nous, et qui ne cesse de nous attendre, et que nous nous laissions vraiment assumer par lui, conduire par lui, de telle manière qu'il puisse s'exprimer en nous et que l'incarnation s'achève dans cet autre mystère de pauvreté, qui est le mystère de l'Eglise, où doit se répercuter en chacun justement la pauvreté et le dépouillement de Jésus pour que chacun, à sa manière, puisse laisser resplendir dans sa vie le visage et la présence de Dieu.

 

[Repère enregistrement audio : 45’ 40’’]

 

Il y aurait tant de choses à dire, encore. Mais, puisqu'il est impossible de tout dire, soulignons, pour ne jamais l'oublier, cette conversion à l'humain à laquelle Jésus nous appelle.

 

Car c'est précisément le poids qu'il a donné à la dignité humaine, c’est le cas unique qu'il a fait de la grandeur humaine, c'est la transfiguration qu'il a exercée, qu'il ne cesse d'accomplir dans la vie humaine, dans la mesure où nous le rencontrons dans la vérité de cette transfiguration, qui nous attache à l'Evangile.

 

En Jésus, il n'y a plus d'interdit ; en Jésus tout est sacré, tout est sacré : le monde est sacré, la terre est sacrée, les astres sont sacrés, les montagnes sont sacrées, la mer est sacrée, la nourriture quotidienne est sacrée et elle devient même, sur la table de l'universelle fraternité, l'eucharistie du Seigneur ; le corps est sacré, divinisé comme le temple de Dieu, et comme le sanctuaire de l'Esprit saint ; le mariage est sacré, comme la respiration de l'amour infini où Dieu ne cesse de s'échanger. Rien n'est interdit, tout est sacré, toute la vie est promue à un niveau de liberté, de dignité et d'éternité inexprimables.

 

Et nous en avons la certitude justement dans l'agenouillement du Lavement des pieds. Tout ce royaume dont Jésus a parlé, c'est là que, finalement, il s'agit de le découvrir et de le réaliser.

 

Il ne s'agit pas de rêver d'un ciel au-delà des nuages, d'un ciel dans lequel on entrera. Il s'agit de devenir le ciel, aujourd'hui et tous les jours de notre vie. Il s'agit de nous éterniser en acceptant cette promotion : « Mon ami, monte plus haut ! » Car, justement, en nous aspirant vers le moi divin, Jésus exerce, dans la mesure où nous restons dans le rayonnement de sa présence, cette purification radicale qui va à la racine de l'être, qui retourne notre moi, le convertit de moi-propriétaire en un moi-altruiste, en un moi divin, en faisant de tout notre être une offrande, une offrande de lumière et d'amour.

 

Et c'est à cela, justement, qu'il nous appelle. Nous n'avons pas d'autre mission à accomplir que cette transfiguration du monde et cette divinisation de la vie.

 

Et, justement, la liturgie qui assume les éléments, les éléments immatériels dans ce merveilleux symbolisme sacramentel, où la vie divine se signifie et se communique, la liturgie est simplement une des réalisations qui doit recouvrir toute la vie, toute la vie. Une de ces réalisations qui doit recouvrir toute la vie, car toute la vie est sacrée, toute la vie est divine, toute la vie est une incarnation comme la vie du charpentier de Nazareth, toute la vie est appelée à porter Dieu et à le communiquer.

 

Mais c'est un Dieu qui n'a plus de nom particulier, c'est un Dieu qui ne peut plus être contenu dans une formule, c'est un Dieu qui n'exige pas que l'on change d'ailleurs de formule, c'est un Dieu qui nous appelle à changer de vie, à changer de vie, à changer d'air, à changer de moi, à changer de monde, en transformant tout, justement, dans le rayonnement de sa Présence.

 

Et il est clair que si nous sommes appelés à joindre le soleil intérieur qui est toujours déjà là, nous ne sommes pas appelés, moins vivement, et avec moins d'urgence à reconnaître dans les autres la présence de ce soleil divin et à les aider à le découvrir.

 

Le seul intérêt de la vie, c'est cela. Derrière tous ces visages, tous ces visages qui sont des masques, derrière tous ces visages contractés, préfabriqués, et à l'intérieur de ces visages où l'être est si rarement lui-même, il y a ce gémissement d'une existence authentique qui voudrait se faire jour. Et il suffit d'écouter la résonance profonde des êtres pour comprendre, pour entendre cet appel, il s'agit de l'accomplir sans rien dire, sans rien dire, car ce n'est pas en disant que nous éclairerons, pour reprendre le mot de saint Grégoire, c'est en accomplissant que nous recevrons et que nous donnerons la lumière.

 

Ah ! la dignité humaine, la grandeur de l'homme, la filiation divine de l'homme, c'est cela dont Jésus nous confie la charge, et si nous étions chrétiens, nous n'aurions d'autre ouvrage que du matin au soir d'être attentifs à travers notre propre travail, d'être attentifs à toutes ces présences humaines souvent endolories et crucifiées par l'absence, et qui attendent de nous la communication discrète et silencieuse de la seule Présence qui nous puisse combler.

 

Et c'est cela qui nous attache si profondément à Jésus-Christ, c'est qu'il est, dans un sens unique, le Fils de l'homme. Oui c'est cela : il est l'homme dans un sens unique. Personne n'a vécu l'homme comme lui, puisqu'il a vécu tous et chacun des hommes, puisque il a récapitulé l'histoire de tous et de chacun. Personne n'est enraciné dans l'univers comme Jésus-Christ. Il n'est pas seulement un homme, il est l'Homme, il est toute l'humanité, c'est pourquoi il naîtra non pas dans la chaîne des générations, mais comme l'humanité, une humanité-origine, il naîtra d'une naissance virginale, par une maternité elle-même origine. Comment, vous faites un nouveau départ, par celui, qui assumé par la divinité, assume à son tour toute l'humanité.

 

Il est l'Homme, et c'est pour lui un nom propre et c'est pourquoi [?...] il est le Fils de l'Homme, le Fils de l’homme. Il s'appelle ainsi et c'est merveilleux de pouvoir s'appeler l'Homme. Et si nous croyons qu'il est le Fils de Dieu dans un sens unique, comme tout ce qui est de Dieu, et s'il l'est dans un sens unique, c'est justement, du moins c'est un signe qui fait que cela devient évident pour nous, c'est dans la mesure sans mesure où il est Fils de l'Homme.

 

C'est la densité de cette humanité de Jésus-Christ qui est pour nous la caution de la densité de la Présence divine en lui. Or ces termes le Fils de Dieu, ils n'ont pas toujours le même niveau, même dans les évangiles, il s'en faut ! Et on ne viendrait jamais à bout d'une argumentation fondée sur les textes si, justement, on n'était pas attentif à cette qualité unique de Fils de l'Homme qui resplendit en Jésus.

 

Il est l'Homme dans un sens unique avec une plénitude incommensurable. C'est pourquoi il n'exclut personne, personne, aucun des prophètes avant ou après lui ; il les éclaire, il les affranchit, il les délivre de leurs limites, comme il va nous délivrer des nôtres, car en lui, justement, toute la réalité atteint sa plénitude et tout l'univers se transfigure.

 

C'est dans ce sens qu'il faut prendre la montée au ciel. Jésus n'est pas monté au ciel dans un sens matériel qui ne veut rien dire ! Cela veut dire que ses liens, ses liens avec notre histoire visible ont été définitivement rompus. Il a échappé à notre pesanteur et en sa condition de ressuscité, ce n'est pas pour s'en aller. Il est au milieu de nous, davantage, il est au-dedans de nous. C'est simplement pour que l'incarnation devienne une réalité en nous et que, prenant la relève, nous accomplissions à notre tour cette transfiguration.

 

Etre chrétien, c'est cela, c'est rendre la vie plus belle et les autres plus heureux. Ce serait cela tout au moins, si nous étions pour une once de véritables chrétiens. Nous ne le sommes pas d'ailleurs. Nous sommes des fanatiques murés dans un confessionnalisme passionnel, nous ne sommes pas des chrétiens !

 

Mais enfin, nous pouvons le devenir, il est toujours temps de commencer et nous commencerons d'autant mieux que nous contemplerons cette humanité, cette humanité du Fils de l'Homme, cette humanité-sacrement, cette humanité si dépouillée, si transparente, cette humanité où resplendit la pauvreté divine, mais qui veut agir en nous comme un merveilleux ferment de libération et d'universalité pour que nous donnions à notre génération, à l'humanité et à l'histoire d'aujourd'hui, son vrai visage, que nous apportions, partout, à l'homme la dimension humaine, et que nous devenions chaque jour un peu moins imparfaitement le rayonnement de son visage, car justement comme le disait saint Augustin si magnifiquement : « Nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ. »

 

Justement, le christianisme n'est pas une doctrine, le christianisme est une Présence qui est remise entre nos mains. Et nous ne pouvons pas rendre justice à cette Présence, sinon en nous effaçant en elle, car nous n'avons non plus, non plus qu'elle-même, à témoigner de nous-mêmes. Nous avons à témoigner, à témoigner de lui, en le laissant transparaître en nous, c'est-à-dire en un seul mot : nous avons à devenir, nous avons à montrer à tous et à chacun, en nous cachant en lui, le visage de Jésus.

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