Conférence donnée par Maurice Zundel au Carmel de Matarieh au Caire en 1967. Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Je disais l'autre jour que le Protestantisme avait été sauvé par la sensibilité chrétienne, en particulier la sensibilité chrétienne de l'enfant, qui malgré les dénégations, maintenait parmi les protestants et spécialement parmi les pasteurs protestants, un certain attrait pour le Christ qui dépassait de beaucoup ce que leur esprit critique aurait voulu admettre.

 

On peut en dire autant du Catholicisme. Le Catholicisme a été sauvé aussi par la sensibilité. La théologie du Sacré Cœur est une théologie certainement très profonde, qui embrasse toute la religion. C'est en somme dans un symbole infiniment humain, l'expression la plus émouvante du verset de la Première Epître de saint Jean : « Pour nous, nous avons connu l'Amour que Dieu a eu pour nous et nous y avons cru, car Dieu est Amour ! » Dieu est Amour ! Et la diffusion du culte du Sacré Cœur, qui est soulignée dans les leçons du Bréviaire d'aujourd'hui, cette diffusion étonnante, universelle de la dévotion au Sacré Cœur répond évidemment à un besoin de la sensibilité.

 

Beaucoup de chrétiens se sont reconnus dans ce symbole, ont été émus par lui, et sans se le formuler avec des mots, ont recompris, ou ont redécouvert que Dieu est Amour, rien qu'Amour, qu’il est un Cœur et rien qu'un Cœur. Et il faut en dire autant des apparitions multiples : la très Sainte Vierge. Ces apparitions s'adressent à la sensibilité, elles touchent le cœur des hommes par le rayonnement de cette maternité universelle qui s'adresse à eux, et à travers cette maternité universelle de la très Sainte Vierge, ils reconnaissent la maternité infiniment plus maternelle encore de Dieu.

 

L'enthousiasme qu'a suscité le transport de l'image ou de la statue de Fatima dans tous les pays du monde est un indice extrêmement important. L'immense majorité des gens, des chrétiens, n'ont aucun contact avec le dogme. Les théologiens ont momifié ce dogme dans leurs constructions abstraites, ils n'en ont presque rien tiré !

 

Je vous ai dit mon étonnement en lisant le De Trinitate de saint Augustin de voir que pas une seule fois saint Augustin ne voit dans la Trinité un exemple infini de la vie de charité. Il fait des considérations sur la psychologie humaine et sur les ressemblances entre la connaissance, l'amour et la mémoire que l'on peut trouver dans l'homme et les trois Personnes de la très Sainte Trinité ; et tout cela est fort intelligent mais ne nourrit pas l'âme et surtout ne touche pas le cœur. L'immense majorité des chrétiens sont parfaitement incapables de s'intéresser à cette spéculation et ils retiennent de la Trinité que c'est une chose incompréhensible, qu'il faut admettre, bien que personne ne soit capable de la comprendre.

 

Bon ! On admet cela puisque que Dieu l'a dit, puisque que son autorité est engagée, puisque nous sommes de pauvres créatures qui avons à obéir à la Toute-Puissance de Dieu ! On avalera ça comme le reste et encore bien d'autres choses avec, s’il est nécessaire, mais sans avoir la moindre perception de la valeur vivante, éminente, bénie, incomparable de ce mystère. Si bien que finalement, les catholiques, détachés de tout contact avec la substance même de la foi, en étaient réduits ou bien à devenir indifférents, ou bien à être touchés par ces symboles très humains du Cœur du Christ et de la Maternité de Marie.

 

Si la foi s'est réveillée justement, chez un certain nombre de gens très simples et de bonne volonté à travers ces symboles, c'est que leur sensibilité était atteinte par eux, et que, ils reconnaissaient quelque chose qui concerne leur humanité.

 

Mais tout cela ne va pas sans danger. Il est évident que il s'en est suivi un déséquilibre entre la foi et la dévotion, entre la foi et la piété, parce que ce culte d'une statue, ce culte d'une statue ce culte d'un symbole qui évoquent certainement des réalités essentielles, risquent de se matérialiser, de s’attacher à l'image plus que à la présence, et de toutes manières, le contact est rompu entre les sources profondes de la foi et la vie qui voudrait être chrétienne.

 

Enfin, c'est une grâce providentielle malgré tout que ces manifestations se soient produites et que les chrétiens n'ont pas été complètement détachés de l'Evangile.

 

Il est évident que si l'on avait vécu le dogme comme une Eucharistie de lumière, si on avait vu dans le dogme la lumière même de l'intimité du Christ, si on avait vu dans l'Evangile non pas un enseignement, mais une confidence d'amour adressée à notre amour, tous ces textes, tous ces dogmes, toutes ces définitions de l'Eglise qui sont toutes l'expression de l'amour de Dieu, auraient nourri l'esprit, le cœur, la sensibilité d'une manière beaucoup plus équilibrée que ne le font ces dévotions très spécialisées et limitées à un seul symbole ou à une seule image.

 

Il faut donc retrouver – et c'est ce que nous essayons de faire précisément – dans le dogme la moelle même de la foi, la substance de la foi pour que nous soyons justement constamment en contact avec l'intimité de notre Seigneur.

 

Ces remarques d'ailleurs nous amènent à réfléchir sur l'importance de notre sensibilité. Notre sensibilité a une valeur immense, parce que, elle est comme la prise de conscience vivante de tout ce qui nous arrive : de notre existence, de l'existence d'autrui, de l'importance de notre vie, de la nécessité que nous avons de la présence des autres, de leur amitié, de leur bienveillance ou éventuellement de leur hostilité, toutes choses qui nous permettent de nous situer vitalement dans l'existence.

 

La perte de la sensibilité est une espèce de mort et à la longue la vie est impossible si la sensibilité est complètement éteinte. La sensibilité nous enracine dans l'univers, elle nous fait prendre conscience de notre appartenance à l'univers et fait passer en nous toute l'histoire de l'univers, toute l'histoire de l'humanité, tous les appels de l'instinct, des instincts qui sont nécessaires à la survivance des individus et à la survivance de l'espèce humaine.

 

Et bien entendu cette sensibilité, tant qu'elle n'a pas été humanisée, tant qu'elle n'a pas été purifiée, peut être un immense danger. C'est le danger même que nous sommes chacun pour nous-même ! Car, évidemment, notre sensibilité joue un rôle immense en cette complicité avec nous-même qui nous ramène constamment à notre moi possessif. C'est la sensibilité qui est aux sources de la gourmandise, de la sensualité, de l'appétit de domination. C'est vrai ! Mais la sensibilité peut être transfigurée, elle peut être infinie, elle peut être purifiée, elle peut être et elle doit être divinisée parce que elle est un élément indispensable de notre vie.

 

Je me rappelle cette femme qui était agrégée de philosophie, qui écrivait des choses admirablement pensée, et qui venait chez moi dans un état de mutisme absolu, ne pouvant ouvrir la bouche, pétrifiée, dans un état désespéré parce que justement sa sensibilité était dans un état de mort. Et enfin, après beaucoup, beaucoup de rencontres stériles, elle me dit un jour : « J'aurais besoin d'affection. » C'était le cri de tout son être : elle avait besoin d'affection et justement sa sensibilité était pétrifiée parce que, elle n'obtenait aucun témoignage d'affection. Elle se trouvait par-là même dans le plus grand danger, dans le danger de faire une dépression nerveuse qui l'aurait arrachée à toutes ses activités et qui aurait pu la conduire dans un établissement psychiatrique.

 

Notre sensibilité est donc indispensable, elle a une immense valeur, elle est nous-même et elle constitue précisément pour nous la prise de conscience normale, la prise de conscience vivante non pas en termes abstraits tels qu'on peut les trouver dans un manuel de philosophie mais d'une manière vivante : la prise de conscience de la réalité qui nous entoure, de la réalité que nous sommes et de la réalité que sont les autres. Et même la Présence de Dieu ne nous devient entièrement perceptible que si nous la ressentons dans notre sensibilité.

 

Ce serait donc une immense erreur de vouloir tuer la sensibilité sous prétexte de se mortifier. Ce serait détruire tout l'équilibre humain. Il ne s'agit donc pas de renoncer à la sensibilité, il ne s'agit pas de la désaxer en faisant semblant de l'ignorer ; il s'agit simplement de l'harmoniser, de l'équilibrer, de la purifier en la pénétrant de la vie divine et en faisant d'elle au premier chef et tout d'abord, en faisant d'elle un don sans retour sur soi, un don à Dieu, un don aux autres, un don de Dieu aux autres, un don de Dieu à nous-même, en faisant justement de la sensibilité une sorte d'écho, d'écho vivant et harmonieux de la Présence divine.

 

Vous avez chanté ce matin l'antienne de l'Alléluia ou le verset de l'Alléluia. Très bien. Et en vous écoutant, je songeais à ce miracle du chant grégorien, à ce véritablement miracle du chant grégorien qui a réussi dans les mélodies les plus pures, les plus profondes, les plus spirituelles, les plus parfaitement harmonisées, à toucher notre sensibilité, à l'émouvoir, à la mettre en présence de Dieu sans aucunement déchaîner en elle des mouvements qui auraient été suspects ou hystériques. Le chant grégorien est justement un admirable sacrement des mélodies ou par des mélodies chantées, un admirable sacrement de cette Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle qui ravissait le cœur de saint Augustin et malheur à nous si nous allions y renoncer, ce serait une catastrophe justement parce que ici l'expression sensible est si parfaitement adaptée au mystère divin, et en est un sacrement si admirablement diaphane, que on est délivré par ce chant et de soi-même et des limites des textes.

 

[Repère enregistrement audio : 16’ 10’’]

 

Les textes sont parfois insupportables. Ce qu'ils disent ne correspond plus du tout à l'esprit de l'Evangile. Quand ils sont empruntés, comme ils le sont si souvent à l'Ancien Testament, ils pourraient nous choquer violemment si justement les mélodies grégoriennes ne nous délivraient pas des mots en faisant de ces mots simplement le support d'une musique qui nous communique une Présence.

 

Si l'Eglise a admis la musique, si elle a admis l'orgue dans ses sanctuaires, si tant de grands artistes ont travaillé pour embellir la liturgie chrétienne, c'est que il y a nécessairement une correspondance très profonde entre notre sensibilité et la Beauté divine et que cette Beauté pour nous envahir tout entière ne trouve pas de meilleur chemin que notre sensibilité, que cette musique atteint précisément en la purifiant.

 

Nous risquons toujours d'être embarrassés par notre sensibilité, par les conflits qu'elle suscite en nous, par tout ce mouvement passionnel qui fait de nous un morceau de l'univers. La musique sacrée – et toute musique au fond authentique est sacrée – la musique justement ordonne les rythmes de notre sensibilité et nous permet de respirer la Présence de Dieu.

 

Combien de fois ai-je regretté, dans ce qu'on appelle la nouvelle liturgie avec tout ce bruit, tous ces mots, tous ces commentaires, toutes ces parlotes, toutes ces exhortations au silence qui tuent le silence, combien de fois ai-je regretté un beau morceau d'orgue qui nous aurait donné, au moins, une atmosphère intérieure.

 

Je me souviens que, assistant à une messe de Requiem, je n'ai vraiment éprouvé que j'étais à l'église qu'après la consécration lorsque l'organiste a joué un choral de Bach. Parce que ça, enfin, c’était intérieur. Jusque-là, il y avait eu des mots, du bruit, des commentaires. Il y avait enfin, à travers ce choral de Bach, la présence du silence, ce silence que Keats a chanté si magnifiquement dans ce vers d'un poème qui commence par ces mots :

 

I stood tiptoe on a little hill.

Then there crept among the leaves

Noiseless a little noise

Born from the very sigh that silence heaves.

 

« Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit né du silence même que le silence exhale. » Eh ! bien, un poète qui a pu exprimer le silence de cette manière, il nous le fait vivre, il nous le communique comme une présence : « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit né du soupir même que le silence exhale ».

 

Combien de fois me suis-je dit : mais la liturgie devrait nous conduire au silence comme à une Présence, comme à Quelqu'un !

 

Quand j'étais chez les Bénédictines de la Rue Monsieur à Paris, justement c'est cela que j'ai découvert avec le plus de bonheur, c'est que le silence était Quelqu'un, que le silence était une Présence et que ce chant grégorien en était le sacrement. Et je comprenais pourquoi on venait de tout Paris – et de plus loin encore – on venait de tout Paris pour participer à ces messes des Bénédictines de la Rue Monsieur, où on ne prêchait presque jamais, où il n'y avait que la pure liturgie intégralement chantée, c'est que justement les artistes, les acteurs, les écrivains qui se rassemblaient dans cette chapelle trouvaient ce qu'ils ne trouvaient nulle part ailleurs : le Silence comme une Présence et comme une vie.

 

Et Isabelle Rivière qui est la femme de Jacques Rivière, qui était un des fondateurs de la Nouvelle Revue Française, Isabelle Rivière s'est convertie simplement pour avoir assisté à une messe des Bénédictines de la Rue Monsieur. Elle était née catholique, bien sûr, comme tant de français. Elle avait, en compagnie de son mari, perdu la foi. Elle avait assisté, comme tant de français, à des messes de mariage ou d'enterrement à grand effet, où il s'agit de montrer la fortune que l'on possède par des exhibitions de cierges et de prêtres ; et tout cela n'avait fait que l'éloigner de l'Eglise. Elle arrive tout d'un coup, un dimanche, par hasard, à une de ces messes de pure intériorité et elle en ressort en sanglots parce que elle a rencontré Quelqu'un. Et elle s'est si bien convertie que ses deux enfants, son fils et sa fille, sont devenus bénédictin et bénédictine !

 

Tous les artistes, n'est-ce-pas, ont contribué d'une manière éminente à la diffusion de l'Evangile, entendu justement non pas comme un livre, mais comme une Présence. Combien de maîtres, de Bach, de Beethoven, de Mozart, de Schubert, de Haydn, de Fauré, combien de messes sont des chef-d’œuvres d'autant plus merveilleux que ils se sont appliqués à chanter l'immensité de l'Amour de Dieu.

 

Bach faisait, le grand Jean-Sébastien Bach faisait de la musique une véritable religion. Il la vivait comme une religion. Il considérait que c'était une grâce immense d'être un musicien et sa femme le trouvait un jour, tandis qu'il composait la Passion selon Saint Matthieu, elle le trouvait les yeux baissés dans un tel état de recueillement que elle n'a pas osé manifester sa présence : elle a rebroussé chemin sur la pointe des pieds, elle s'est assise sur l'escalier en sanglotant. Bach, à travers la musique dont il était l'auteur avec une probité et un recueillement incroyables, écoutait la musique divine, cette musique divine dont il parlait le dernier jour de sa vie lorsque, il retrouva la vue qu'il avait perdue six mois auparavant, devant une rose rouge que lui présentait sa femme. Alors il parla de cette musique dont notre musique terrestre n'est qu'un lointain écho et il demanda à sa femme et à ses enfants qui étaient nombreux, de chanter un choral : « Tous les hommes sont mortels » et, comme ils étaient tous des artistes, ils chantèrent ce choral et c'est pendant le chant de ce choral que Bach mourut.

 

Un autre grand musicien, un violoniste, Jacques Thibaud, qui est mort dans un accident d'avion, dont la sensibilité était admirable, qui tirait de son violon des sons qui bouleversaient le cœur, raconte que, étant enfant, il avait une institutrice revêche et laide extrêmement sévère et qui était particulièrement sévère pour lui, et dont il avait deviné qu'elle souffrait. Alors il s'attachait à être aussi docile, attentif que possible et il s'était établi, sans que aucune parole n’ait été échangée, une sorte de lien entre cette institutrice et ce petit garçon qui était déjà un artiste admirable. Son père était un grand violoniste qui avait dû interrompre sa carrière parce que il avait eu une blessure à la main. Son père était un homme d'une bonté incroyable qui jouait le rôle de maman pour ses enfants, la mère étant morte, et il avait enseigné à son fils Jacques Thibaud, le piano.

 

Le petit garçon était déjà un virtuose. Il excelle dans le piano et il ne connaissait du violon que ce qu'il en avait vu, ne s'étant jamais exercé lui-même, ayant en revanche un frère aîné qui était déjà un violoniste admirable. Et il apprit que cette institutrice était malade et que elle était seule.

 

Alors il résolut d'aller lui rendre visite et sa visite fut accueillie avec le plus grand bonheur par cette femme qui avait du cœur, bien que elle ne sût pas le montrer et il se noua entre ces deux êtres une profonde amitié. Et un jour que Jacques Thibaud arrivait chez son institutrice, il la vit complètement décomposée et il comprit que elle était sur le seuil de la mort.

 

En le voyant entrer, cette femme qui jouait elle-même du violon, prit son violon, le mit dans les mains de Jacques Thibaud et lui dit : « Joue-moi quelque chose pour que je puisse mourir en paix. » Et le petit garçon qui n'avait jamais rien joué de sa vie sur un violon, se mit à jouer un morceau de Beethoven qu'il connaissait par cœur, et pour le mieux jouer, il ferma les yeux et il s'appliqua de toutes ses forces et il entendit la respiration de la malade se calmer et puis il acheva son morceau, et quand il eut terminé, elle était morte. Il a donc réussi à apaiser ses souffrances et à la conduire vers la musique éternelle à travers le chemin de la musique.

 

Vous vous rappelez d'ailleurs que saint Jean de la Croix appelle Dieu, entre autres, mú sica callada, une musique silencieuse. Il n'est donc pas étonnant que tant d'artistes nous donnent le sentiment d'une Présence divine puisqu'ils puisent à cette musique éternelle qui est Dieu même.

 

Mais ce ne sont pas seulement les artistes – je veux dire, ce ne sont pas seulement les musiciens – tous les artistes, Keats – les vers de Keats le montrent bien – tous les artistes finalement sont à l'écoute de Dieu.

 

Un des plus grands, Michel Ange... Michel Ange, Michel Ange ce géant, Michel Ange ce grand architecte, ce grand peintre, ce grand sculpteur. Michel Ange auquel je dois tant de joies. Une de mes plus grandes émotions a été précisément lorsque j'étais jeune prêtre, la rencontre à Florence dans l'église de San Lorenzo et dans la chapelle des Médicis, la rencontre avec ces statues admirables de Michel Ange qui représentent Côme et Julien de Médicis (1) avec les allégories du jour et de la nuit, de l'aurore et du crépuscule. Je n'oublierai jamais cette matinée de septembre où j'étais là, avec un ami, silencieux. Nous étions fatigués des musées. Nous n'en pouvions plus, nous avions regardé tant de choses...

 

[Repère enregistrement audio : 30’ 10’’]

 

[Et voilà que cette chapelle des Médicis] devenait vraiment une Présence et je me perdais en elle, mais si tranquillement que la joie que j'en éprouvais, je ne la rapportais pas à moi mais à elle. J'étais vraiment tout entier donné, emporté par cette lumière de la Beauté, tout entier donné à elle. C'est peut-être là que j'ai commencé à comprendre que Dieu peut nous guérir de nous-même, que [… ?] peut nous guérir de nous-même, et qu'il faut être en présence de lui pour être guéri de soi.

 

Michel Ange, je l'invoque parfois comme un vieil ami. Je pense que, ayant exprimé la beauté avec tant de puissance, il doit vivre au cœur de la Beauté et je suis certain que tant d'autres musicien : Mozart – Mozart qui a écrit une messe pour le couronnement de la Vierge qui est si émouvante et si pure – je suis sûr que des multitudes d'artistes se sont acheminés vers Dieu à travers ce culte de la Beauté auquel ils avaient voué leur vie.

 

Et, bien sûr, tous s'adressaient à notre sensibilité, mais pour la purifier, mais pour la rectifier, mais pour la diviniser, mais pour lui permettre de respirer la Présence divine.

 

Notre Seigneur était doué de la plus parfaite, et la plus vibrante sensibilité, la plus équilibrée, bien sûr, la plus sainte et la plus pure, la plus pure. On n'aurait jamais pu imaginer la scène de la pécheresse si la sensibilité de notre Seigneur n'avait pas été aussi pure qu'elle était délicate. Imaginez ce scandale d'une prostituée qui vient avec son accoutrement de prostituée se prosterner à ses pieds, oindre ses pieds de parfum et les essuyer a ses cheveux, à un banquet donné par Simon le Pharisien. Cela aurait été un scandale incroyable si notre Seigneur n'avait pas rayonné dans toute sa Personne une pureté incroyable.

 

Le scandale existait quand même puisque Simon était un pharisien endurci, mais la rencontre a été définitive. Cette femme était canonisée, elle était virginisée, elle est devenue comme dit saint François de Sales, archi-vierge de ce contact avec notre Seigneur ; et pourtant quoi de plus sensible que cette manifestation d'amour avec ce parfum répandu sur les pieds de Jésus, essuyés par cette chevelure qui avait servi jusque là à d'autres usages.

 

Et s'il est vrai que cette Marie est la même qui veille sur le tombeau de Jésus-Christ – ce n'est pas certain, mais on peut l'admettre – s'il est vrai, rien ne nous touche davantage alors peu importe que ce soit cette Marie ou une autre. Ce qui nous frappe, c'est que précisément, c'est à elle que notre Seigneur est apparu en premier. C'est l'amour de cette femme qui l'a maintenue auprès du tombeau. C'est elle qui ayant vu, a voulu revoir encore, et n'a pas pu se résoudre à quitter les traces de son maître jusqu'à ce qu'enfin elle s'entende appeler par son nom.

 

Notre Seigneur a été touché par la femme adultère. Il a pris son parti devant sa détresse dans les mots les plus magnifiques et les plus inoubliables : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » (Jn. 8:7) Notre Seigneur a été aimé par la tendresse des petits enfants. Il a accepté leurs caresses et il les a bénis. Notre Seigneur a été ému par la spontanéité de Zachée le publicain qui affirmait que, pour réparer ses injustices, il donnerait aux pauvres le quart de ses biens.

 

Notre Seigneur a été ému par la jeunesse du disciple bien aimé et il l'a reçu sur son cœur à la dernière cène et il lui a fait des confidences qu'il n'a faites qu'à lui seul.

 

Notre Seigneur dans le jardin de l'agonie a appelé au secours ses disciples et, après avoir imploré en vain que le calice s'éloigne, il a voulu avoir au moins la consolation de leur sympathie et de leur amitié, et il ne l'a pas trouvée... mais il l'a cherchée. Il avait besoin lui aussi, dans sa sensibilité, de trouver un écho à sa douleur.

 

Il ne faut donc pas parler avec trop de précipitation des nuits obscures et cultiver cette espèce de sécheresse qui voudrait être une manifestation d'ascétisme et de perfection. Tel prêtre vous tend une main hésitante : c'est à peine s'il vous touche la main, comme si ce contact devait le souiller !

 

C'est absurde ! C'est absurde ! Cette peur du contact, cette peur du corps humain est malsaine. Il faut voir le corps dans sa noblesse, il faut le regarder avec les yeux de Dieu, il faut l'aimer divinement comme Dieu l'aime. Il faut éviter ce péril de dessécher artificiellement notre sensibilité.

 

S'il nous arrive d'être dans la nuit, acceptons-le, en union avec l'agonie de notre Seigneur, mais ne cultivons pas, de propos délibéré, le dessèchement de notre sensibilité.

 

Cela veut dire en même temps qu'il nous faudra respecter la sensibilité des autres. Eux aussi ont besoin de leur sensibilité et il ne faut pas que nous ignorions les exigences de leur sensibilité. Elle est différente de la nôtre le plus souvent. Il faudra donc nous approcher de leur sensibilité avec beaucoup de circonspection.

 

Je connais un curé qui a dû donner sa démission, un curé d'ailleurs fort intelligent et de très bon goût, parce qu'il avait enlevé de son église les statues qu'il avait noyées dans le lac ! Elles n'étaient pas belles, j'en conviens, mais il a fait cela avec trop de hâte et de précipitation. Il a heurté, blessé certains de ses paroissiens qui avaient localisé, en quelque sorte, leur dévotion dans ces statues, et finalement c'est lui qui a dû quitter la paroisse !

 

Cela veut dire que la sensibilité des autres est un chemin indispensable non seulement pour les atteindre mais pour qu'eux-mêmes puissent aller à Dieu. Il ne faut donc pas méconnaître cet appui dont ils ont absolument             besoin et qui est d'ailleurs une réalité même de leur personne. Il faut prendre le diapason de la sensibilité des autres. Je ne dirai pas devant un polonais : "saoul comme un polonais". Je ne dirai pas "filer à l'anglaise" devant un anglais. Je ne dirai pas "intéressé comme un suisse" devant un suisse. Je ne dirai pas "guindé comme un protestant" devant un protestant. Chacun a sa sensibilité ! Je ne dirai pas "tête carrée d'un allemand" devant un allemand.

 

Il faut apprendre tous les langages, comme dit admirablement l'hymne de la Pentecôte : « L'Esprit a la science des voix » Il a la science de la voix. Il faut donc s'adapter, il faut savoir à qui l'on a à faire avant de se lancer dans une dissertation sur la politique ou sur l'avenir du monde ou sur son passé ! Nous ne savons jamais qui nous écoute, et à quels préjugés légitimes, nous pouvons nous heurter, quelle sensibilité nous sommes capables de blesser !

 

Combien d'êtres sont désespérés simplement parce qu'ils manquent d'amitié, parce qu'ils manquent d'affection, parce qu'ils manquent de tendresse. Il y a des situations qui ne peuvent se dénouer que par un geste d'amitié et de tendresse parce que la sensibilité, justement, se trouve dans un état de pétrification qui empêche toute communication : le courant ne passe plus et le monde apparaît ou paraît mort.

 

Ceci d'ailleurs nous amène à considérer plus profondément, à travers justement toute la diversité des sensibilités humaines, à considérer plus profondément cette religion personnelle dont j'ai souvent l'occasion de vous parler. Chacun de nous est unique, unique, unique... Aucune âme ne répète aucune âme. Toute âme est indispensable à l'équilibre du monde et chacune a reçu un trait du visage de Dieu qu'elle seule est capable de révéler aux autres.

 

Et c'est de là qu'il ne suffit pas de nous donner une religion communautaire qui s'exprime dans les mêmes gestes, dans les mêmes mots, dans les mêmes chants – bien qu'une religion communautaire soit absolument nécessaire pour exprimer l'unité du genre humain pour que Dieu apparaisse dans l'histoire visible des hommes comme une réalité qui les concerne – mais cette religion, il faut qu'elle suscite, qu'elle s'accompagne d'une religion personnelle où ce que nous avons de plus personnel, d'unique, d’unique puisse s'exprimer. Car si ce qu'il y a d'unique en nous ne peut pas s'exprimer, il y aura un refoulement de ce qu'il y justement de plus personnel en nous. La religion deviendra étrangère à ce qui nous constitue dans notre singularité incommunicable.

 

Si tout notre être doit aller vers Dieu, il faut que justement notre unicité, notre singularité, notre individualité soient touchées jusque dans ses racines pour que tout notre être puisse aller d'un seul élan vers Dieu. Chacun donc de nous, chacun de nous doit avoir sa religion personnelle, doit être une religion personnelle. Chacun de nous doit aller à Dieu avec ses goûts, avec ses passions redressées, purifiées, avec le diapason de sa propre sensibilité, avec la musique de sa voix et de son tempérament, pour que justement, Dieu le remplisse et le comble tout entier.

 

[Repère enregistrement audio : 44’50’’]

 

Combien de prêtres ou de religieux ont fait naufrage justement parce que, nourris d'une religion abstraite, qui ne les nourrissait pas d'ailleurs, mais confrontés avec une religion abstraite à l'égard de laquelle ils ont pu, sentimentalement, à vingt ans, trouver quelque intérêt. Mais au cours de la vie, se développant devant les appels de l'existence, ils ne se sont pas sentis pris tout entiers jusqu'à la racine de leur être et, ayant besoin de bonheur, ne pouvant renoncer à la joie, ils ont quitté une religion et une vocation qui n'était plus capable, qui n'avait jamais été capable de les combler.

 

Chacun de nous doit donc avoir sa religion personnelle. Chacun de nous doit consulter ses goûts et faire ce qui l'intéresse dans la mesure où cela est possible : lire ce qui l'intéresse, se réjouir des musiques qui le comblent, contempler avec bonheur les fleurs qui poussent dans son jardin, assister aux fêtes de la lumière que nous donne gratuitement le soleil ou la lune, s'émerveiller devant le poudroiement des étoiles dans une belle nuit d'été, et ainsi de suite. Chacun de nous doit pouvoir trouver dans sa vie l'aliment de sa joie.

 

Moi je lis avec passion des livres de physiques et de biologie. Je ne cesse de lire les derniers livres parus dans cet ordre pour être en contact avec la pensée des hommes, pour parler le langage de nos contemporains et pour tracer le sillon de Dieu dans les phénomènes mêmes de la nature.

 

Tout l'univers veut aller à Dieu. Nous sommes chargés précisément de lui communiquer cette dimension de la Présence infinie. Encore faut-il que nous le regardions, que nous apprenions à le connaître et j'avoue ma passion pour les livres de physique et de biologie. Ils nous nourrissent mille fois plus que les livres de théologie ! Mille fois plus. Précisément parce que ils ne répètent pas des choses toutes faites. Ils ne poursuivent pas ces constructions abstraites où la logique devient si souvent absurde à force d'être mécanique ! Ce sont des livres qui témoignent d'une recherche ardente, pure, désintéressée, passionnée et passionnante de la part d'esprits qui n'ont pas d'autre chemin pour aller à la vérité que ce chemin de la science. La science, la musique aussi bien sûr, ce sont pour moi des chemins indispensables pour aller à Dieu ; et si ma pensée ne vieillit pas, si elle est toujours en avant d'elle-même, c'est justement parce que je ne cesse jamais d'être en contact avec le travail du monde savant.

 

Il y a cela bien sûr, il y a les hommes, il y a le visage des enfants, il y a le visage des souffrants, il y a le visage des malheureux, il y a le visage des gens heureux. Tous ces visages humains me sont aussi nécessaires ; et c'est un de mes émerveillements de donner la communion, de voir tous ces visages tendus avec le meilleur d'eux-mêmes vers la Présence adorable qui peut seule les combler.

 

J’ai donc une religion personnelle qui s'accorde admirablement avec la religion communautaire. Entre les deux circule la même Présence, et il est évident que je me sens en parfait accord, soit que j'étudie la physique, soit que j'étudie l'histoire des Conciles – c'est aussi une des mes passions – soit que j'étudie l'histoire des grands Conciles... C'est toujours le même sentiment, le même sentiment que Dieu est la suprême réalité et que il éclaire notre être tout entier, qu'il est la joie de notre chair « qui refleurit en lui » (Ps. 28:7) comme dit le psaume, autant qu'il est la joie de notre esprit.

 

D'ailleurs un des plus grands saints, un des plus admirables, saint François d'Assise, n'a-t-il pas voulu mourir en entendant chanter le Cantique du Soleil ? N'est-ce pas là, la manifestation la plus admirable d'un équilibre parfait ? Il va mourir, mais non, il va vaincre la mort, il va ressusciter, il va rencontrer au plus intime de lui-même ce visage qu'il porte dans son cœur et il en éprouve une joie totale, dans tout son être, et il veut que la terre, que tout l'univers soit associé à sa joie, et il demande que l'on chante le Cantique du Soleil.

 

Et saint Jean de la Croix, le grand mortifié, le plus grand des poètes espagnols, un poète immense dans tous les temps, est-ce que saint Jean de la Croix a été étranger à la joie du monde lorsqu'il a écrit : « En hâte, il a passé par ces bocages, et les parcourant du regard, par son seul visage, il les a laissés vêtus de beauté. » Voilà l'homme qui a vu la beauté du visage du Christ, la beauté du visage de Dieu sur toute la nature. Il ne pouvait pas être étranger à la joie du monde. Il a dû connaître la joie du monde à un degré incroyable pour pouvoir la chanter avec une telle perfection.

 

Il est donc nécessaire que vous ayez, vous aussi, une religion personnelle, que vous ne laissiez pas votre sensibilité se dessécher, que vous ne momifiez pas votre vie spirituelle sous couleur de purification ou d'ascétisme, que vous cueillez à pleine main les fleurs de votre jardin, que vous jouissiez des fêtes de la lumière, que vous continuiez à chanter cet admirable chant grégorien, que vous soyez des amies les une pour les autres, que vous ne vous refusiez pas ces témoignages d'amitié et de tendresse qui sont normaux dans une famille qui vit dans la joie de Dieu.

 

Péguy a écrit, le grand poète : " La joie d'une petite fille est la plus grande gloire de Dieu ". Eh ! bien, c'est un mot que nous pouvons retenir : la joie des petits enfants, c'est le plus bel hommage au don de la vie et c'est une forme de la prière qui doit être singulièrement agréable à ce Dieu qui s'est révélé dans un cœur, qui s'est révélé comme un cœur, qui est tout cœur et qui n'est rien qu'un cœur.

 

Alors essayons de lui donner, nous aussi, le témoignage de notre joie en nous rappelant cette parole si admirable de saint François d'Assise : « Qu'est-ce qu'un serviteur de Dieu ? Une espèce de jongleur qui élève et qui meut le cœur des hommes à la joie spirituelle. »

 

(1) Il s’agit des tombeaux de Julien et Laurent de Médicis.

 

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