Conférence de Maurice Zundel donnée à Lausanne (Ouchy) en 1966 ; inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.Vous pouvez aussi nous aider en signalant en commentaire les erreurs de transcription !

 

Un philosophe péripatéticien raconte cette anecdote que vous connaissez bien à propos d'Epictète, philosophe stoïcien du 1er siècle de notre ère : Epictète est esclave, il a un maître cruel qui s'appelle Epaphrodite et, un jour, le maître prend la fantaisie de lui briser la jambe en la tordant dans un cercle. Epictète l'avertit : « Tu vas la casser ! » et effectivement, lorsque le membre est rompu, Epictète ajoute : « Je te l'avais bien dit. »

 

Cette anecdote est précieuse parce qu'elle nous rend immédiatement sensible le mystère de la liberté. Où est la liberté ? Il est évident qu'ici la liberté se trouve dans l'esclave : c'est l'esclave qui est libre parce qu'il est libre de lui-même, parce qu'il porte au-dedans de lui ce royaume de l'esprit qui est inviolable et universel. Et le maître, qui est une brute dans l'occurrence le maître est esclave de lui-même.

Cette anecdote illustre donc admirablement notre propos. Nous cherchons la liberté et nous constatons une fois de plus que la liberté consiste d'abord à être libre de soi-même. Si on n'est pas libre de soi, quand on aurait tous les dons, tous les talents, tous les pouvoirs, on demeure esclave du pire des esclavages, celui qui est intérieur et par lequel on se subit soi-même. C'est de cet esclavage qu'il s'agit de nous libérer et il serait bien vain de véritable liberté tant que nous ne sommes pas librérés de nous-même !

 

Mais comment nous libérer de nous-même ? Quel est le chemin vers cette liberté intérieure ? Il faut bien dire que la plupart des hommes l'ignorent, que nous-mêmes nous le connaissons très imparfaitement et que d'ailleurs nous ne pourrions sans doute pas nous y engager si nous n'avions pas rencontré, à travers le Christ, l'Humilité de Dieu. Car là est précisément l'énorme nouveauté avec laquelle nous sommes confrontés.

 

Jusqu'à Jésus-Christ, je veux dire en dehors du rayonnement de l'Humilité de Dieu, on conçoit la grandeur comme une construction pyramidale : la grandeur, c'est d'être au-dessus, c'est d'avoir des sujets, c'est de s'imposer, c'est de recevoir un tribut d'hommages ou d'adoration d'êtres inférieurs et cette image est si profondément incrustée en nous que nous n'arrivons pas à nous en délivrer. La recherche de la réputation, le besoin d'éblouir, le besoin d'être reconnu, d'être flatté, ce besoin est universel et la chose que l'on pardonne le moins, c'est précisément de ne pas reconnaître la grandeur que chacun s'attribue.

 

Quand vous voyez des inscriptions pharaoniques, vous avez des protocoles d'hommages adressés au pharaon qui réduisent finalement son peuple à être la poussière qu'il foule au pied et c'est bien dans cette ligne que, en effet, nous concevons nous-mêmes la grandeur ! La grandeur, c'est d'avoir des inférieurs. La grandeur, c'est de regarder, comme le dit Nietzsche, constamment dans « au-delà du bien et du mal », de regarder de haut en bas.

 

Nous sommes tellement infectés par cette notion que nous arrivons malaisément à nous en tirer, si jamais nous en guérissons ! Nous voulons être reconnus, nous voulons être estimés ! Ce n'est pas entièrement faux : on ne peut pas vivre sans l'estime des autres. Encore faut-il ne pas truquer l'être que l'on est, encore faut-il ne pas tricher, encore faut-il offrir aux autres une véritable grandeur et précisément c'est cette grandeur authentique que nous ignorions et que nous ignorerions encore si nous n'avions pas rencontré, encore une fois, l'humilité de Dieu. Ce qui éclate, précisément, comme nous l'avons vu dans le témoignage de Jésus-Christ, c'est cette confidence qu'il nous fait de l'intimité divine en laquelle son humanité est enracinée et subsiste, cette confidence de la Trinité où Dieu apparaît comme une éternelle communion d'amour, comme une éternelle démission, comme un éternel dépouillement.

 

Et c'est cela qui est merveilleux ! En effet, toutes les révoltes sont légitimes si Dieu est un souverain, s'il est hors du jeu, si, il règle à lui seul notre destin, s'il joue la pièce tout seul, si nous sommes simplement des marionnettes entre ses mains. Si Dieu est si souvent rejeté aujourd'hui, c'est en raison de cette volonté d'autonomie, de ce besoin de grandeur et de liberté qui est certainement ce que nous avons de meilleur, mais nous ne savons pas, justement, et nous ne saurions pas comment réaliser cette grandeur si nous n'avions rencontré en Jésus-Christ et par Jésus-Christ cette humilité, ce dépouillement, cette démission qui constituent toute la sainteté divine.

 

Et si le Christ peut en témoigner, si le Christ nous révèle Dieu comme une éternelle communion d'amour, c'est que dans son humanité se réalise précisément le suprême dépouillement. C'est parce que cette humanité ne s'appartient pas, c'est parce que elle est totalement expropriée d'elle-même, c'est parce qu'elle ne peut dire ni "je" ni "moi", c'est parce que elle ne peut que témoigner de la divinité en qui elle subsiste, c'est parce que elle est un pur sacrement, un signe vivant en lequel Dieu, dans lequel Dieu personnellement, s'atteste et se communique, c'est à cause de cela que l'humanité de Jésus-Christ peut nous révéler au cœur de l'histoire ce nouveau visage de Dieu, enfin ce visage plutôt inconnu de Dieu qui est le visage de l'Humilité, de la démission et de l'Amour. Du pur Amour qui n'est qu'Amour, qui fait que Dieu, précisément, en face de l'univers est un don éternellement offert mais qui peut toujours être refusé.

 

Et ce don merveilleux qui nous vient par Jésus-Christ, qui nous est communiqué en Jésus-Christ, ce don merveilleux, nous allons le retrouver dans le mystère de l'Eglise. Le mystère de l'Eglise ne peut être, à son tour, qu'un mystère de démission, d'humilité, de dépouillement, c'est-à-dire un ferment de liberté.

 

Si l'Eglise ne nous conduisait pas à la liberté, elle trahirait le Christ ! Et si le Christ ne nous conduisait pas à la liberté, il trahirait Dieu ! Et il n'y aurait plus pour nous aucun recours que la révolte contre un destin absurde que nous ne saurions accepter sans nous révolter !

 

Mais que vient faire l'Eglise dans la découverte de Jésus-Christ ? Comment l'Eglise entre-t-elle dans l'histoire ? Il est facile de le concevoir si vous vous rappelez que le Vendredi Saint, que la mort de Jésus-Christ est, aux yeux mêmes de ses disciples, un échec qui leur paraît définitif. Et en effet, le Christ crucifié n'est, sur le plan de l'histoire publique, de l'histoire romaine si vous voulez, qu'un crucifié de plus entre des milliers de crucifiés, puisque c'est là un supplice tout à fait commun.

 

Ce crucifié qui a subi un jugement, qui a eu un certain retentissement public – les autorités romaines et juives sont intervenues – ce crucifié, ce crucifié a disparu de l'histoire officielle : il est dans le tombeau et il semble que son destin soit scellé ! C'est ce que se disent mutuellement les disciples d'Emmaüs en récapitulant les événements tragiques auxquels ils ont été associés, ces événements qui semblent leur avoir ravi leur suprême espérance, car ils attendaient précisément que Jésus de Nazareth fût le Messie, enfin l'Oint de Dieu, celui qui était envoyé pour sauver le peuple d'Israël. « Et voilà déjà trois jours que ces choses sont arrivées » (Lc 24:2l)

 

Sans doute que ce troisième jour, précisément, le Christ apparaîtra aux siens qui attestent l'avoir vu ressuscité et c'est sur cette Résurrection que ils fonderont de nouveaux espoirs. Mais il faut le reconnaître immédiatement : la Résurrection, selon les témoignages dont nous disposons, est un événement confidentiel tandis que la mort de Jésus-Christ, je veux dire son jugement, sa condamnation, sa crucifixion sont des événements relativement publics puisque ils ont mis en branle l'appareil officiel romain et juif.

 

La Résurrection c'est un événement qui a pour témoins uniquement les disciples, les amis. La Résurrection représente, encore une fois, un événement confidentiel qui s'adresse et qui s'en appelle à la foi, je veux dire à cette générosité de l'amour, à cette lumière intérieure qui suppose déjà une certaine intimité avec le Dieu vivant. Et ceci est extrêmement précieux à remarquer : les témoignages évangéliques concernant la Résurrection ont tous ce caractère d'ambiguïté. Le Christ vient selon des voies mystérieuses, il n'est pas immédiatement identifié, il disparaît, il reparaît...

 

On sait qu'il est vivant, mais les disciples ne savent que faire de cet événement. Ils s'efforcent à reporter maintenant au-delà de la mort les espoirs qu'ils avaient entretenus avant la mort et ce sera en effet, d'après les Actes des Apôtres, la dernière question des apôtres et des disciples à Jésus dans le dernier entretien que nous appelons l'entretien de l'Ascension ; la dernière question qu'ils lui poseront c'est : « Est-ce en ces jours-là ... » ils font allusion à l'effusion de l'Esprit saint qui leur est promise « Est-ce en ces jours-là que tu rétabliras le Royaume en faveur d'Israël ? » (Ac 1:6).

 

Donc ils n'ont encore rien compris : la Résurrection ne les éclaire pas sur l'essentiel et leur garantit simplement que l'aventure à laquelle ils ont été associés et qui était merveilleuse, n'est pas achevée et va se poursuivre ; mais comment ? Ils ne le savent pas encore. Ce n'est que au jour de la Pentecôte que s'accomplit la transformation essentielle de ce maître qu'ils avaient vu toujours devant eux, devant eux sans l'identifier, sans le reconnaître, sans voir dans son humanité ce sacrement diaphane où la divinité personnellement resplendit et se communique : ils voient enfin le Christ comme au-dedans d'eux-mêmes ! Et soudain, mais par une force extraordinaire qui les efface en la Personne même de Jésus-Christ, ils rendent le témoignage qu'ils rendront sur toutes les routes de la terre alors connues – et qu'ils rendront jusqu'au martyre.

 

Et nous saisissons en cet événement de la Pentecôte la naissance de cette Communauté, Communauté mystique, Communauté qui ne peut être reconnue que par la foi, que par une vie d'intimité avec le Christ, c'est en ce jour-là que nous voyons poindre ce mystère de l'Eglise qu'il faut situer maintenant, précisément, dans cette hiérarchie de démission qui est la seule garantie, la seule révélation et le seul accomplissement possible de notre liberté, si nous l'entendons précisément d'une liberté qui va jusqu'à la libération de nous-même.

 

[Repère enregistrement audio: 14' 58'']


La Révélation dans le Christ – nous l'avons dit – c'est la suprême Incarnation, c'est-à-dire que c'est la manifestation parfaite, définitive, indépassable de la Présence divine dans l'histoire humaine. Dieu est esprit, comme il est dit dans le dialogue avec la Samaritaine. Dieu est esprit, c'est-à-dire que Dieu est intériorité pure. Dieu n'a pas de dehors, Dieu n'est pas un objet qui puisse se poser devant nous. Il est une lumière d'intimité, une lumière d'amour qui ne peut s'affirmer et être perçue qu'au-dedans de nous.

 

Et, comme dans les relations nuptiales, la connaissance de Dieu est fonction de la transformation qui s'accomplit en nous. Comme dans une relation nuptiale, on connaît autant que l'on aime. On connaît autant que on fait de soi-même un espace pour accueillir l'autre. A plus forte raison dans ce domaine suprêmement personnel de nos relations avec Dieu, on connaît Dieu autant qu'on l'aime. Et, comme l'amour humain est toujours imparfait, la connaissance de Dieu l'est dans la même mesure et c'est pourquoi nous avons dit qu'il fallait une humanité absolument et radicalement dépouillée d'elle-même jusqu'à la pure transparence de l'amour pour communiquer une connaissance de Dieu qui soit sans limite, définitive et universelle.

 

Aussi bien, si nous adhérons à Jésus-Christ, sans renier tous les autres maîtres de l'histoire, bien entendu, qui sont, chacun à leur manière, des incarnations de Dieu, si nous adhérons à Jésus-Christ comme au sommet de la Révélation, c'est en raison du dépouillement indépassable qui fait de son humanité précisément ce pur sacrement où la divinité personnellement se manifeste et se communique. C'est pourquoi il faut y insister : la Révélation de Jésus-Christ, c'est Jésus-Christ lui-même. Jésus-Christ n'est pas un docteur qui enseigne, il n'est pas le fondateur d'une Académie, il ne donne pas seulement une doctrine qui pourrait survivre sans lui, comme le platonisme peut survivre sans Platon ou l'aristotélisme sans Aristote. Jésus Christ n'est que le témoin, le témoin par ce qu'il est, le témoin inséparable, le témoin parfait – j'entends dans son humanité-sacrement le témoin parfait de la divinité qu'il inscrit dans l'histoire par sa Présence !

 

C'est pourquoi le témoignage de Jésus-Christ est inséparable de la Personne de Jésus- Christ. Ce qui constitue l'Evangile, ce ne sont pas des mots que Jésus prononce, ce ne sont pas les paroles consignées dans le Nouveau Testament du moins ce n'est pas seulement cela pour la raison évidente que Jésus s'adressait à ses contemporains, en tenant compte de ce qu'ils étaient. Il n'aurait jamais eu la moindre audience s'il n'avait pas tenu un langage qui ne fût pas proportionné – et avec quelle sollicitude – qui ne fût proportionné à ses auditeurs.

 

Il ne faut donc pas prendre les paroles que nous avons dans le Livre sacré comme étant toutes les paroles définitives, parfaites, exprimant le sommet de ce que l'homme pourra jamais connaître de Dieu, mais y voir un dialogue, bien plutôt, entre Jésus et ses auditeurs, dialogue qui comporte des niveaux différents suivant le niveau de ses auditeurs qui sont toujours imparfaits, auxquels il doit parler en paraboles parce qu'ils ne comprennent pas davantage. Même ses disciples, il faudra qu'il leur dise : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous êtes incapables de les porter. »

 

Cela veut dire que l'Evangile de Jésus-Christ, c'est la Personne même de Jésus-Christ et que les paroles qu'il prononce en s'adaptant à ses auditeurs ne deviennent des parole éternelles que, justement, dans la mesure où la vie, où la Présence de Jésus-Christ les pénètre et nous en révèle d'ailleurs l'insuffisance, justement parce que Dieu n'est pas un objet qui puisse être enfermé dans une formule. Dieu est esprit, Dieu ne peut s'annoncer, il ne peut être reconnu que dans une Présence qui soit une offrande de lumière et il ne peut être définitivement et parfaitement reconnu que dans une Présence qui soit sans limite, rigoureusement universelle, comme est l'humanité même de Jésus-Christ, le second Adam qui est à l'origine d'une création nouvelle.

 

C'est pourquoi la Révélation qui est Jésus-Christ, elle ne peut se transmettre à travers des mots, à travers une institution à moins que, à travers ces mots, à travers ces institutions, Jésus- Christ lui-même ne demeure à jamais présent. Et quelle est, en effet, la charnière qui nous permet d'achever la hiérarchie de démission à partir de Dieu, à travers Jésus Christ dans le mystère de l'Eglise ? C'est que Jésus-Christ ne peut être la Révélation définitive, indépassable, que s'il demeure en personne à jamais présent dans l'humanité.

 

Ce qu'il nous faut, ce ne sont pas des mots prononcés par Jésus Christ car ces mots, aussi magnifiques qu'ils soient, aussi précieux qu'ils soient, ces mots, on pourra toujours les commenter, les gloser, les interpréter et on n'en finira pas d'opposer les interprétations aux interprétations ! Ce qu'il faut, c'est que Jésus-Christ lui-même demeure et qu'Il fasse à travers tous les siècles, quelle que soit la manière dont on reprend son témoignage, qu'Il fasse constamment éclater les limites des autres par la lumière même et par la réalité de sa Présence. Le mystère de l'Eglise s'enracine précisément dans cette exigence absolue d'une révélation qui se fait par mode d'incarnation, où ce ne sont pas les mots qui comptent mais la Présence qui les dilate, qui les consume dans le feu de l'éternel Amour.

 

L'Eglise naissante n'aura donc pas pour but d'abord – j'entends cette communauté apostolique, cette communauté des onze, et douze avec l'agrégation d'un nouvel apôtre, Mathias cette communauté naissante, elle n'aura pas pour but avant tout de répéter un message qui tiendrait dans une formule qui se suffirait à elle-même, cette communauté, elle a à communiquer la présence même de Jésus-Christ.

 

Et c'est là l'essence même de sa vocation, c'est de communiquer jusqu'à la fin de l'Histoire la présence même de Jésus-Christ. C'est ce que Saul qui va devenir saint Paul, c'est ce que Saul reconnaît, et c'est dans cette reconnaissance que se situe toute la lumière de sa conversion.

 

Vous vous rappelez l'événement, environ l'an 36 après Jésus-Christ. Vous vous rappelez l'événement, vous vous rappelez comment ce rabbin fanatique, élève de Gamaliel, hébreu, fils d'hébreu, de la tribu de Benjamin, vous vous rappelez comment cet homme qui a dans le sang une fidélité ardente et passionnée pour Israël, vous vous rappelez comment, ayant le premier perçu avec toute l'acuité de sa jalousie, ayant perçu dans cette communauté naissante qui est l'Eglise de Jérusalem, ayant perçu l'ennemi, l'ennemi de la Synagogue, a résolu de détruire dans l’œuf cette institution qui lui semble abominable. Vous vous rappelez comment, chargé de lettres du grand prêtre, il se rend à Damas où le Christianisme a émigré pour mettre fin à cette tentative d'une secte qui met en danger la Synagogue.

 

Et vous vous rappelez comment il est foudroyé sur le chemin de Damas et comment, lorsqu'il interroge la puissance d'amour qui le terrasse, comment il obtient cette réponse : « Je suis Jésus que tu persécutes. » (Ac 9:5) Voilà précisément l'identité essentielle à laquelle nous préparaient les considérations que nous venons de faire, dans cette communauté c'est cela seulement qu'il connaît, il n'a pas rencontré le Christ en personne aux jours de son histoire, il n'a pas rencontré Jésus, bien qu'il ait été son contemporain, qu'il eût pu le rencontrer il a rencontré cette communauté qui se réclame de lui et qu'il a théoriquement à anéantir. Et maintenant, il est pris dans le jeu merveilleux de la grâce, il se rend et il reconnaît dans une seule et même vue, il reconnaît à la fois Jésus dans l'Eglise et l'Eglise en Jésus.

 

« Je suis Jésus que tu persécutes. » Et si il deviendra le grand théologien de l'Eglise, s'il parlera avec cette magnificence aux Ephésiens et aux Colossiens, s'il parlera de ce mystère de l'Eglise comme du corps mystique, du corps intérieur, du corps spirituel, du corps universel de Jésus- Christ, c'est que, précisément, il est entré en contact avec Jésus-Christ à travers le mystère de l'Eglise.

 

Cette identification qui est ainsi au coeur de l'expérience de saint Paul, cette identification nous donne immédiatement la clef du mystère de l'Eglise. Elle est Jésus. Comment peut-elle être Jésus ? Comment Paul, comment Pierre, Paul, Jacques Jean et les autres, comment les disciples, comment les successeurs jusqu'à nos jours peuvent-ils être Jésus ? Sinon par une soustraction, c'est-à-dire par une démission totale, en eux, de tout ce qui n'est pas Jésus.

 

Il va de soi que cette identification : « Je suis Jésus.. » n'est concevable et n'est possible que si l'Eglise elle-même réalise un mystère de démission totale, de dépouillement absolu, de pauvreté totale. Cela veut dire que Pierre n'est donc plus rien, ni Paul, ni Jacques, ni Jean, ni les autres, ni Timothée, ni leurs successeurs. Seul compte Jésus. Cela veut dire en un mot très simple que l'Eglise est elle-même tout entière un sacrement à travers lequel Jésus en personne continue, témoigne Dieu lui-même et se communique.

 

[Repère enregistrement audio : 30' 03'']

 

Aussi bien, ce qui va jaillir de l'expérience de saint Paul, c'est toute cette théologie du corps, du corps universel, du corps mystérieux, du corps où Jésus vit en répandant sa vie, en transformant l'humanité en lui-même, en communiquant à tous les hommes et à tout l'univers cette liberté qui est précisément, en Dieu, l'éternelle démission de l'Amour.

 

Nous tenons donc ici, à la naissance même de l'Eglise, cette identification entre l'Eglise et Jésus. Nous ne saurions rien du Christ, notons-le bien, sans ce mystère de l'Eglise. Jésus n'a rien écrit. Jésus est mort dans une défaite exemplaire. Il est mort de la mort des esclaves, de la mort la plus ignominieuse. Il a été jeté dans le tombeau ; et, comme je le rappelais à l'instant, il n'est pas comparu ressuscité devant les autorités qui l'avaient condamné pour les confondre. Il s'est manifesté uniquement à ceux qui devaient prendre la relève : à ses disciples, à ses amis, à ceux qui verraient justement – ou qui seraient appelés à voir – dans la Résurrection non pas d'abord un événement matériel et magique, mais le triomphe de l'amour sur la mort dont l'origine, avec tout ce qu'elle comporte d'obscurité et de souffrance, dont l'origine, finalement, s'enracine dans le premier refus d'amour.

 

Jésus-Christ, nous ne saurions rien de lui sans cette communauté qui vit de lui et en laquelle il est vie, pour se communiquer à l'humanité et à l'univers jusque à la consommation de l'histoire.

 

Les textes que nous avons, je viens de dire que ils sont relatifs à un certain état de l'auditoire auquel Jésus s'adresse ; ces textes d'ailleurs n'ont pas été immédiatement écrits et couchés sur parchemin ou sur papyrus. L'Eglise a vécu d'abord d'une tradition, elle a vécu des souvenirs des apôtres, elle a vécu de leur témoignage, et elle a vécu essentiellement de Jésus-Christ qu'elle a pour mission précisément de nous communiquer.

 

Les écrits sont venus peu à peu. Ils ont été agglomérés, ils ont été retravaillés, et ce n'est que tardivement que a été constitué le canon du Nouveau Testament et cela seulement dans la seconde partie du second siècle parce que, justement, nous ne sommes pas là en face d'une religion du Livre. La religion du Christ, c'est le Christ lui-même. C'est sa Présence qui nous intéresse. C'est sa Présence vers laquelle nous nous tournons. C'est sa Présence qui nous guérit de nous-même. C'est sa Présence qui nous communique la liberté infinie qui est Dieu.

 

Et c'est de là que tout ce qui n'est pas Jésus-Christ dans l'Eglise n'est pas Dieu. Et c'est de là que les évangélistes, je veux dire le Collège des Apôtres, ne compte pour rien, sinon précisément au titre de sacrement ou de signe vivant de ce Christ qu'il a à communiquer. « Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? » demande Paul aux Corinthiens. « Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Non : Paul n'est rien et Céphas n'est rien et Apollos n'est rien. C'est Jésus Christ qui est la vie de notre vie. »

 

La hiérarchie est donc uniquement, exclusivement, totalement, radicalement, une hiérarchie de démission; et quand l'apôtre ne s'efface pas en Jésus Christ, il devient l'Antéchrist, il devient l'anti-Eglise, il devient l'anti-Dieu et cela lui est rendu tragiquement sensible au 16eme chapitre de Saint Matthieu précisément dans le chapitre qui nous rappelle avec la confession de Césarée, qui nous rappelle l'élection de Pierre.

 

Pierre, d'après le premier chapitre de Jean, Pierre, du moins Simon, fils de Jean, a reçu de Jésus ce surnom de Pierre qui était d'ailleurs extrêmement peu répandu à l'époque : entre des quantités de Paul, on ne trouve pas de Pierre ou presque jamais. Or ce nom de Pierre, d'après Jean, a été donné par Jésus à Simon, fils de Jean et frère d'André dans la première rencontre : « Tu es Simon, fils de Jean, désormais tu t'appelleras Céphas – la pierre ». Au chapitre 16 de saint Matthieu, nous avons la reprise signifiante cette fois et plus explicite du sens même de ce surnom : « Et moi, je te dis que tu es Pierre et sur cette Pierre, je bâtirai mon Eglise. »

 

Nous lisons quelques versets plus bas et nous voyons le même Pierre, tandis que il veut dissuader Jésus de la voie tragique de la Croix, Jésus ne le laisse pas dans l'euphorie de sa confession. Il vient de confesser « Tu es le Messie, tu es le Christ, fils de Dieu » mais, parce que Jésus sait parfaitement ce que recouvre cette espérance temporelle et équivoque, ce terme de Messie qu'il leur interdit d'ailleurs de lui appliquer, tout en reconnaissant qu'il le mérite, Jésus parle aussitôt de la Croix, de la défaite finale qui doit être l'expression authentique de sa messianité. Alors Pierre le prend à part, croyant qu'il cède au découragement et Jésus le reprend dans les termes mêmes avec lesquels il avait refusé la tentation : « Retire-toi de moi, Satan, car tu n'as pas les pensées de Dieu mais les pensées trop humaines de l'homme. »

 

Voilà donc le même personnage qui est à la fois Pierre sur laquelle l'Eglise doit s'édifier et Satan dès que il cherche à pousser en avant ses propres affaires, dès que il cède à ses ambitions ; dès que il n'est pas tout effacement et toute démission en la Personne de Jésus, il devient l'Adversaire, il devient Satan.

 

Il s'agit donc constamment de faire le tri entre ce qui est l'Eglise, ce qui est Jésus puisque l'Eglise s'identifie avec lui, et ce qui est Satan en nous, dans les hiérarques, dans les autres membres de l'Eglise. Nous avons constamment à faire ce tri entre Jésus et Satan, c'est-à-dire que l'Eglise est un mystère de foi qu'on ne peut découvrir et identifier, comme saint Paul l'a fait au moment de sa conversion, que dans la lumière intérieure qui nous enracine dans l'intimité de Jésus-Christ, puisque aussi bien l'Eglise n'est que le sacrement à travers lequel se communique la Présence éternelle de Jésus-Christ.

 

Ici une réflexion qui s'impose : il est bien évident que aucun chrétien ne sera jamais égal en sainteté et en perfection à Jésus-Christ. C'est Jésus-Christ qui est le sanctificateur. C'est Jésus- Christ qui est la vie de notre vie. C'est Jésus-Christ qui dépose en nous ou plutôt qui est en nous le ferment d'une liberté éternelle, la liberté inscrite au coeur de Dieu dans le mystère du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

 

Cependant, c'est toujours à Jésus-Christ, et à Jésus-Christ en personne, et à Jésus-Christ dans son intégralité, et à Jésus-Christ dans sa plénitude que nous avons à faire et avec lequel nous sommes confrontés et toutes les limites des apôtres, toutes les limites des successeurs des apôtres, toutes les limites des fidèles, toutes nos propres limites n'empêchent pas que c'est le Christ total, c'est le Christ intégral qui est offert à chacun parce que, précisément, les Evangélistes, les porteurs du Christ, le collège des apôtres si vous le voulez, ne sont que des signes et des sacrements et qu'ils n'ont pas à véhiculer une doctrine détachable et séparable de Jésus-Christ, mais le Verbe éternel lui-même, le Verbe incarné qui est l'unique Parole qui consume les limites de toutes les paroles humaines, et qui à travers les mots de tous les jours, nous communique pourtant par sa Présence la plénitude de Dieu.

 

Mais ce qui importe, c'est que nous ne sommes jamais liés qu'à Jésus-Christ. Si notre obéissance, je veux dire si notre amour, si notre confiance allait dans l'Eglise à quelqu'un d'autre qu'à Jésus-Christ, nous nous serions mépris, nous serions des idolâtres : l'Eglise pour nous ferait écran entre Jésus-Christ et nous. Nous ne pouvons chercher dans l'Eglise et nous ne pouvons rencontrer authentiquement que Jésus-Christ mais cela suppose que nous faisons la soustraction de toutes les limites humaines comme nous devons le faire d'ailleurs à chaque instant dans la lecture des Ecritures. L'Ecriture serait un scandale si nous ne pouvions, à chaque étape, faire la soustraction des limites humaines en nous rappelant qu'à travers les imprécations, les malédictions, les appels à la vengeance se profile un autre visage qui transparaît dans l'humanité en marche où nous pouvons rendre grâce dans la Personne de Jésus-Christ.

 

Il nous faut donc constamment faire cette soustraction des limites humaines, et elle va de soi si l'on vit le mystère de l'Eglise dans la foi. Le Christ envahit cette humanité, il l'envahit cet univers, il le pénètre de sa Présence, il est constamment offert à l'intérieur de chacun de nous comme la source qui jaillit en vie éternelle, comme la Révélation et la communication de la liberté originelle qui est l'éternelle démission de l'Amour.

 

[Repère enregistrement audio : 44' 16'']

 

S'il y a des limites dans les hommes d'Eglise, s'il y a des limites en Pierre, en Paul, en Jacques, en Jean et dans les autres, en Tite ou en Timothée et en Ignace d'Antioche et dans tous les successeurs des apôtres, nous ne sommes jamais liés à ces limites, bien au contraire : notre foi est appelée constamment à faire le tri entre le Christ et Satan. Il y a bien sûr au cours de l'histoire des aspects où les limites humaines sont plus apparentes, sont plus blessantes, sont plus choquantes, sont plus regrettables qu'à d'autres. Il faut cependant ne pas oublier une certaine perspective que nous avons déjà signalée avec notre premier entretien, c'est que le don d'équité [? ubiquité? ambiguité?] sur Dieu est toujours vivant. Dieu est-il dedans ou dehors ? On dit d'abord généralement, on le voit dehors, presque toujours on l'imagine là-bas derrière les étoiles. On l'imagine toujours comme celui qui tient le monde dans sa main, qui peut faire tout ce qu'il veut, qui pourrait changer nos conditions qui lui plaisaient, qui est finalement responsable de tout ce qui arrive, celui que on adore quand on veut attirer la grâce, celui qu'on voudrait maudire lorsqu'on est accablé et on se trompe constamment parce que, justement, notre Dieu est au-dedans, notre Dieu n'a pas de dehors, notre Dieu ne peut pas être posé devant nous, devant nous ! Mais seulement au-dedans de nous, comme un Esprit infini qu'il est. Il est justement ce pouvoir de démission. Il est ce pouvoir d'offrande ou plutôt cette offrande éternellement actualisée dans une communion d'amour où tout parfaitement est échangé.

 

Mais cette ambiguïté, elle demeure. Cette ambiguïté, on la retrouve constamment, je ne dis pas dans l'histoire de l'Eglise qui ne s'inscrit que dans le Cœur de Dieu, mais dans l'histoire de la chrétienté. On n'a pas rompu le lien avec l'Ancien Testament, on n'a pas rompu le lien avec toute la tradition humaine, on n'a pas rompu, en un mot, avec le Dieu des peuples. Il est resté le Dieu des peuples tout en étant en même temps le Dieu intérieur, le Dieu des peuples, le Dieu des nations, le Dieu des empires, des royautés.

 

Et puis, on s'est retrouvé dans une situation au moment où l'unité de l'Empire romain s'est rompu, quand l'Empire a été transféré, au moins sa capitale, à Constantinople, quand l'Occident a été découvert et en quelque sorte offert à l'invasion des barbares, les hiérarques, les papes, les évêques qui étaient les derniers dépositaires en Occident de la civilisation gréco-romaine, qui avaient sur les barbares l'avantage d'une certaine culture, qui étaient une espèce d'autorité demeurée en place, ont naturellement voulu protéger leur peuple contre les barbares. On le voit nettement dans les interventions du Pape saint Léon à l'égard ou contre Attila et peu à peu s'est constitué, en face du pouvoir impérial ou royal, dans les temps difficiles, en face du pouvoir absolu des princes temporels, s'est constitué un pouvoir absolu des chefs spirituels.

 

On n'a pas trouvé d'autre moyen de sauver l'Eglise. Je ne parle pas des saints, je ne parle pas des mystiques, je ne parle pas des solitaires, je ne parle pas des monastères qui ont pu garder dans le secret de Dieu le flambeau d'un parfait évangile, mais je pense que, sur le plan des relations publiques, il y a eu très longtemps et jusqu'à aujourd'hui, le désir d'opposer à l'usurpation d'un pouvoir temporel absolu, les limites d'un pouvoir spirituel absolu. Il y a là un immense drame qui a entraîné les hommes d'Eglise dans une politique qui a très souvent eu ses ombres et où la part de Satan était peut-être plus visible que celle de Jésus-Christ.

 

Mais il faut comprendre encore une fois, il faut comprendre dans cette perspective comment précisément, parce que on n'avait pas rompu et nous ne l'avons pas encore fait, avec l'ambiguïté d'un Dieu qu'on situe finalement ni au dehors, ni au-dedans, c'est parce que Dieu est resté ce visage incertain, c'est parce que on l'a projeté dans l'espace, en dehors de l'homme ! Saint Augustin doit signaler le combat si déchirant entre les puissances spirituelles ou la puissance spirituelle de l'Eglise – ce qui reste toujours une tentation d'ailleurs [?]  – la puissance spirituelle de l'Eglise, au nom d'un Dieu conçu comme le souverain absolu, absolu, pour protéger une certaine liberté de l'esprit contre les entêtements de l'absolutisme temporel.

 

Tant que il y aura des églises nationales, où qu'elles soient, qu'elles soient en Orient ou en Occident, tant qu'il y aura des églises nationales, tant que l'Etat aura une certaine part à la vie de l'Eglise en tant qu'Etat, il est à craindre qu'on retrouve toujours la même ambiguïté et, bien sûr, dans la lente pédagogie des peuples, dans la lente évolution de l'histoire, il faut être extrêmement prudent dans les jugements que l'on émet à ce sujet car une société entièrement irréligieuse dans le public pourrait-elle encore conserver chez la plupart de ses membres une religion spirituelle ? L'Islam donne ce sentiment éclatant d'une religion publique constamment, constamment proclamée par la voix des haut-parleurs dans toutes les rues, dans tous les quartiers, dans tous les hameaux, dans tous les villages, partout on entend le même message, partout on est submergé par cet appel du Coran. Il est impossible que une telle atmosphère n'entraîne-t-elle pas ne fût-ce que dans le langage, une certaine notion de Dieu.

 

Il faut donc n'en pas dire du mal tant qu'on n'a pas trouvé précisément la politique d'une vie intérieure qui ferait de chacun le centre même de la Révélation car, précisément, l'Eglise, Corps du Christ, n'est pas une institution comme les autres. L'Eglise est un sacrement. L'Eglise a son sens dans chacun de nous. Ce n'est pas une agglomération semblable à la société biologique dans laquelle nous sommes tous insérés par notre naissance charnelle ; que nous le voulions ou non, nous faisons partie d'une société dont les lois peuvent nous atteindre et nous contraindre. L'Eglise, on y entre librement, comme on en sort librement dès qu'on n'est plus capable d'y découvrir la liberté divine mais, précisément parce que elle est fondée sur un choix personnel, parce qu'elle suppose une rencontre intérieure, elle a son sens en chacun de nous.

 

Chacun de nous doit porter toute la communauté mystique. Chacun de nous doit porter la Présence de Jésus-Christ et c'est dans la mesure où chacun de nous devient ce centre universel, que il peut trouver l'Eglise véritable, qu'il en découvre le vrai visage qui est finalement et originellement et éternellement le visage de Jésus-Christ.

 

Ce qu'il faut retenir en tout ceci, avec une conviction absolue, c'est que la hiérarchie, je veux dire le collège apostolique, je veux dire le collège de tous les porte-Christ, de tous les évangélistes authentiquement envoyés constituent une hiérarchie de démission, hiérarchie libératrice, hiérarchie où l'on n'a jamais à faire à l'homme et à ses limites mais uniquement à la Personne et à la Présence de Jésus-Christ.

 

Et bien sûr que tout cela, on ne le découvre que dans la mesure où l'on vit une vie authentiquement chrétienne. Dès qu'on se sépare de Jésus-Christ, on se sépare de l'Eglise et réciproquement, parce que saint Paul nous le garantit, c'est une seule et même réalité, l'Eglise n'étant que Jésus s'épanchant et se communiquant, se communiquant à travers toute l'Histoire ! Dans la transparence de ce mystère de foi qui est son Corps Mystique.

 

Mais, bien sûr, chacun de nous a cette vocation de rendre témoignage à la Personne, à la Présence de Jésus-Christ. La hiérarchie n'est là "que", elle n'a de sens "que pour" nous communiquer l'intégralité et la plénitude de Jésus-Christ. Si Jésus-Christ était remis à chacun de nous, chacun de nous le limiterait à ses besoins, chacun de nous l'entourerait de commentaires édulcorants, chacun de nous finalement en ferait une idole ! La hiérarchie signifie : vous n'en pouvez pas disposer, vous n'êtes là, vous Paul et Pierre ou plutôt Pierre, Paul et Jacques et tous les autres, vous n'êtes là "que" dans votre effacement total en la Personne de Jésus-Christ pour le communiquer en introduisant l'humanité en cette nouvelle naissance qui est initiée par le baptême, qui se développe par l'Eucharistie et qui, à travers tous ces signes, ne veut que respirer la Présence de Jésus-Christ pour que cette liberté divine dont il est le sacrement inséparable, devienne la vie du monde entier.

 

Nous avons donc dans l'Eglise le sacrement de libération dans le témoignage, et plus qu'un témoignage, dans le témoignage qui est un sacrement qui communique la Personne de Jésus-Christ. Et voilà précisément la seule vérité dont l'Eglise a témoigné : l'Amour éternel, l'Amour infini, l'Amour en Personne, l'Amour qui resplendit au coeur de la Trinité et qui s'incarne à jamais en Jésus-Christ, le second Adam qui reprend toute la Création sous un aspect nouveau qui est justement l'aspect de l'esprit, c'est-à-dire l'aspect de la liberté puisque c'est la vocation du monde entier de parvenir à cette offrande qui s'offre à nous dans une communion [?] éternelle, en faisant de Dieu celui qui est tout en tous.

 

Il est parfaitement clair que cette Eglise est à peu près inconnue de la plupart des chrétiens, que ils voient dans l'Eglise une espèce d'institution, de société analogue aux autres et que, pour autant, ils sont tentés à la fois de la mettre en question et de la refuser. Ça se comprend bien : si l'on voit dans l'Eglise cette chose extérieure et posée devant nous, a priori elle devient un écran entre le Christ et nous. Pour la reconnaître, il faut la voir avec les yeux d'un saint Paul ou plutôt avec les yeux du Christ lui-même qui se communique à nous à travers elle.

 

Et enfin, il faut bien se dire, et c'est là l'essentiel, que le témoignage que nous avons à rendre, il est salué de notre démission. La Vérité est Quelqu'un. La vérité, c'est la lumière de l'éternel Amour. La Vérité, c'est cette innocence incorruptible qui resplendit dans l'éternelle enfance de Dieu. La Vérité, elle n'est pas cette chose qui puisse être formulée dans des mots définitifs, à moins que ces mots ne soient des sacrements, qui précisément, nous initient à l'intimité de Dieu.

 

Est-ce que finalement les mots qui valent, les mots qui chantent, les mots qui transportent, les mots qui donnent la joie, est-ce qu'ils ne sont pas tous des mots qui naissent de l'intimité et qui s'adressent à l'intimité ? Est-ce que le mot "je t'aime" qui fut dit des milliards de fois aurait encore une vertu aujourd'hui s'il ne jaillissait pas d'une naissance toute neuve dans un cœur qui s'ouvre ? Il y a des mots qui portent la vie quand ils éclatent, quand ils jaillissent de la vie. Il y a des mots qui sont des personnes. Il y a des mots qui sont des présences et ce sont les mots précisément qui constituent l'Evangile éternel.

 

L'Evangile éternel n'est pas un message qu'on pourrait détacher de la Présence de Jésus-Christ. L'Evangile éternel, c'est sa Présence vivante en nous et avec le temps, à travers nous. Et c'est pourquoi, finalement, le mystère de l'Eglise, cette Eglise vénérable, cette Eglise sans tache ni ride, cette Eglise immaculée dont parle saint Paul aux Thessaloniciens, à laquelle je crois de toute mon âme, cette Eglise, elle ne peut être connue que si nous faisons constamment le tri entre le Christ et Satan, et d'abord en nous.

 

Jésus nous en avertit : Pierre peut devenir Satan. Il n'est Pierre que lorsqu'il n'est pas lui-même. Il n'est Pierre que dans l'effacement total de son être en la Personne de Jésus-Christ et nous aussi, nous ne sommes chrétiens, nous ne le serons, plût au Ciel que nous le puissions ! Nous ne le deviendrons en tout cas, que dans la mesure où nous nous effacerons en la Personne de Jésus-Christ.

 

Inutile de [?...], inutile de parler, inutile de diffuser sur les ondes un message dont nous ne vivons pas : la seule chose qui importe, c'est que le Christ vive en nous et que on puisse le rencontrer dans l'authenticité de notre vie et c'est quand nous aurons fait constamment en nous le tri entre le Christ et Satan, quand nous aurons ce souci de ne pas trahir le Christ par une vie qui le renie, c'est à ce moment que l'Eglise apparaîtra comme elle est apparue à saint Paul sur le chemin de Damas et que nos concitoyens et nos contemporains la reconnaîtront pour ce qu'elle est aux yeux de la foi qui respire l'Amour : Jésus, Jésus !

 

Mais cela, nous le savons, encore une fois, c'est dans la mesure où nous comprendrons que nous aussi nous sommes l'Eglise, autant que les apôtres, autant que les hiérarques. Si nous n'avons pas la même fonction, nous avons tous la même mission ! C'est de témoigner de Jésus-Christ, c'est de le rendre présent, de le rendre présent dans la vie d'aujourd'hui par l'authenticité même de notre vie.

 

C'est ce que saint Augustin rappelait aux fidèles d'Hippone en leur disant avec tout l'élan de son amour : « Entendez, mes frères, comprenez, entendez et comprenez, nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ. »

 

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