Conférence de Maurice Zundel à Beyrouth, le 1er mai 1972, le samedi de la Semaine Sainte. Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La première phrase, manquante, est enregistrée avec la voix du père Bernard de Boissière.


 

Si l'on peut dire que Dieu s'historicise, c'est parce qu'il est communication. Il se communique à l'univers en personne et c'est là le sens même de la création. La création ne vise pas à autre chose que cette communication de la dignité, de la vérité, de la charité, de la liberté divines.

 

C'est pourquoi le monde est appelé à ressusciter et que justement le sens de son histoire, c'est la résurrection qui est un passage du dehors au-dedans, car la mortalité, c'est précisément notre dépendance à l'égal de l'univers physique dans lequel nous sommes primitivement enracinés.

 

Nous sommes d'abord jetés dans l'univers comme un fragment d'univers, nous dépendons de lui essentiellement, nous ne pouvons pas subsister sans lui, nous empruntons continuellement à ses énergies et à ses ressources, et quand nous ne pouvons plus emprunter à ses ressources, quand nous ne pouvons plus nous ravitailler dans l'univers, nous sommes virtuellement morts. Il suffit de cinq minutes, que le cerveau cesse d'être irrigué, pour que la mort s'ensuive.

 

S'il n'y avait que cela, il n'y aurait pas de problème, puisqu'il n'y aurait pas d'homme, il n'y aurait pas non plus d'univers, il n'y aurait pas de spiritualité, il n'y aurait pas de liberté, de dignité, de vérité. Il n'y aurait rien.

 

La vie humaine a à se récupérer – et tout l'univers avec elle – à se récupérer sur la mortalité, c'est-à-dire sur cette dépendance qui fait que on se construit par le dehors, qu'on est ravitaillé par le dehors. Il y a un ravitaillement intérieur qui doit s'accomplir où l'être, au lieu de se laisser porter ou à travers lequel l'être au lieu de se laisser porter par l'univers, se porte lui-même et finit par porter l'univers.

 

C'est cela l'immortalité : c’est justement cette transfusion, ce passage du dehors au-dedans qui crée la subsistance autonome de l'être qui n'est plus porté par l'univers, mais qui se porte lui-même et porte toute la création.

 

C'est là encore, une expérience à faire et à vivre. Il est évident que l'être qui se laisse vivre, qui ne demande à son médecin que de prolonger sa vie pour jouir matériellement de l'existence, il se livre à la mort, il est déjà mort puisque il n'a pas entrepris de s'immortaliser. Il n’aura plus de raisons de le faire ailleurs et dans un autre mode d'existence, mais il est évident que nous ne pouvons envisager la vie spirituelle, nous ne pouvons en faire l'expérience, nous ne pouvons concevoir la résurrection que en la vivant, c'est-à-dire en cessant de nous laisser porter par l'existence qui nous environne, pour en devenir la source et l'origine.

 

Il semble que l'humanité soit bien éloignée de cette vocation, et cependant il y a deux phénomènes que j'ai souvent signalés et que vous avez présents à l'esprit : c'est d'une part l'art, et d'autre part la science.

 

Il est certain que l'humanité, dès qu’elle a pris conscience d'elle-même, a recouru à un ordre harmonieux du monde, elle a essayé de l'exprimer, elle a donné à la couleur un mouvement, elle a inscrit sur les parois de ses habitations, elle a inscrit des scènes qui demeurent immortelles, qui nous émerveillent et qui nous montrent qu'il y avait, dans ces hommes que nous croyons primitifs, déjà une manière de percevoir le monde du dedans, donc d'une certaine façon, de l'immortaliser, de ne pas le subir, de le contempler, et non pas seulement de l'utiliser ou de le piller comme nous le faisons aujourd'hui des ressources de la terre, que nous risquons précisément de réduire à la stérilité, à force de lui emprunter sans aucune espèce de respect et de discrétion.

 

Il y a donc eu toujours dans l'humanité une tradition artistique qui se conserve, qui se perpétue, qui, grâce aux moyens techniques dont nous disposons, parvient ou peut parvenir à tous les hommes. Et il est à noter que, pendant que les hommes se battaient, pendant que les conquérants essayaient de dominer le monde, il y avait des artistes qui continuaient à écouter les harmonies de l'univers, ou à les susciter, ou à les exprimer, ou à les mettre en musique, ou à les faire resplendir dans la couleur, ou à faire chanter le vitrail ou à équilibrer les masses architecturales, de manière à ce que, on n'en sente plus la pesanteur.

 

Il y a donc dans l'humanité un courant qui va vers la liberté, un courant qui va vers l'immortalité, un courant qui va vers la résurrection. Et cela est vrai de la science qui, à sa manière –qui est d'ailleurs extraordinairement digne d'admiration – qui a sa manière contemple la vérité à travers des phénomènes continuellement mouvants.

 

Comment est-ce que on arrive à déceler la vérité, à communier avec la vérité, sinon justement en intériorisant les phénomènes, en percevant à travers les phénomènes une présence de lumière et d'amour qui est justement la source de toute clarté dans notre intelligence et dans notre esprit.

 

Le savant qui est épris de vérité, qui la chante comme le fait Jean Rostand avec des mots qui sont presque des mots empruntés au langage le plus mystique, il est impossible que, un homme ait ce goût de la vérité, qu’il ait cette passion de la vérité, qu'il la chante avec un tel amour, si, il ne percevait pas l'intériorité des choses, si, il ne dépasse pas la mécanique du monde pour en percevoir l'orientation spirituelle.

 

Et que la science réussisse dans ce domaine, comme l'art le fait dans le sien, c'est absolument incontestable, car les grands savants comme Einstein, comme Rostand ou comme Louis de Broglie, comme Pierre Termier, comme tant d'autres, Claude Bernard en particulier, il est impossible que ces hommes s'adonnent avec tant de passion à la quête de la vérité, si, ils n'y trouvaient pas leur libération et leur plénitude.

 

Donc, en eux et à travers eux, l'univers s'intériorise, l'univers se spiritualise, l'univers se libère de sa pesanteur, l'univers s'achemine vers l'offrande et vers la résurrection.

 

C'est dans cet esprit qu'il faut aborder la résurrection justement, non pas comme un phénomène isolé et qui serait l'apanage de l'humanité de Jésus-Christ, à l'exclusion de tout le reste. C'est le contraire ! L'humanité de Jésus-Christ est le ferment de l'universelle résurrection et la résurrection de Jésus-Christ est justement l'accomplissement typique et exemplaire d'une résurrection qui doit s'accomplir dans tout l'univers. Comme dit saint Ambroise : « En lui le ciel est ressuscité, la terre est ressuscitée, le monde est ressuscité. »

 

Cela implique évidemment, encore une fois, que on est attentif à l'expérience humaine, que on ne parte pas de la biologie moléculaire prise matériellement simplement, que on ne voie pas simplement une mécanique qui fonctionne toute seule, qu'on perçoive à travers les phénomènes un visage, une Présence, un amour. Et pourquoi pas ? Pourquoi pas, il est évident que la science serait morte depuis longtemps si on n'avait pas perçu cet attrait mystérieux, si on n'avait pas compris que, à travers des formules changeantes, à travers des théorèmes qui sont toujours provisoires, à travers une vision du monde qui ne cesse de se modifier, selon la puissance du calcul et des instruments, on atteint cependant un centre immuable, éternel, qui est justement ce centre focal, qui est ce visage adorable, qui est ce Verbe qui respire l'amour. Il n'y a aucun doute que, il y a donc un acheminement de l'humanité vers la résurrection.

 

La Résurrection de Jésus, nous devons la vivre aussi du dedans, en faisant l'expérience de notre propre résurrection. Si nous ne vainquons pas notre propre pesanteur, si nous ne purifions pas notre organisme, si nous ne vivons pas virginalement notre corps, nous n'avons aucune raison, aucune possibilité d'accéder à la Résurrection de Jésus-Christ qui est justement la manifestation de l'intériorité de son humanité que je signalais tout à l'heure.

 

Il ne devait pas mourir, puisqu'il est le prince de vie. La mort a été pour lui une identification avec nous : il a vécu notre mort, il est mort de notre mort pour que nous vivions de sa vie et il n'avait pas à emprunter sa vie au dehors puisqu'il en était lui-même la source. Quand il ressuscite, il s'identifie avec lui-même. Finalement il retrouve les principes constitutifs de sa personnalité, ce qui ne veut pas dire que le mode d'existence consécutif au mystère pascal ou qui constitue le mystère pascal, soit facile à définir.

 

Il nous faut revivre notre propre résurrection, il nous faut entrer dans notre propre libération, il nous faut nous virginiser encore une fois, pour que nous concevions comment la Présencede Jésus se manifeste sans être liée, ni à l'espace ni au temps, et peut prendre le visage de la foi de celui auquel il s'adresse, puisque la Résurrection est un événement confidentiel qui s'adresse à la foi et qui ne veut pas s'imposer du dehors comme un phénomène brutal.

 

Chacun verra le Christ dans la mesure où il le désire, dans la mesure où son cœur est porté vers lui, dans la mesure où il se purifie de ses limites : il le reconnaîtra comme l'ont fait les disciples d’Emmaüs, comme l'a fait la Magdeleine, après avoir confondu Jésus avec le jardinier. Il y a un mode d'existence tout à fait libre que nous ne pouvons encore une fois définir que, à partir de notre propre résurrection.

 

Qu'est-ce qui fait notre corps ? Ce n’est pas les éléments matériels qui nous constituent : c'est la structure personnelle qui agence ou plutôt qui donne forme à tous ces matériaux, et qui arrive justement à les resserrer dans ce point focal, dont je parlais il y a un instant, de manière à faire que l'être tout entier soit lumière et puisse se communiquer dans son intégrité, précisément au-delà de toute la spatialité et de toute la temporalité. Lorsque on a rencontré un être dans le point focal où il est tout entier lumière, on n'est plus réduit à le voir dans son expansion spatiale ou dans son vieillissement temporel. On l'a perçu déjà dans son éternité.

 

Ce qui survivra donc, c’est finalement ce point focal, c'est cette musique mystérieuse qui s'annonce dans notre voix, ou du moins se symbolise dans notre voix, et répond justement à une qualité unique, du moins à une vocation unique, qui constitue ou avec laquelle nous aurons à constituer notre éternelle personnalité.

 

Donc, il est parfaitement inutile de temporaliser, de spatialiser la Résurrection du Christ, de la visualiser d'une manière matérielle. Elle est infiniment réelle, et sans elle rien ne se serait accompli, bien entendu. Si le Christ n'était pas un être-source, si, il n'était pas le prince de vie, il aurait été condamné à disparaître, puisqu'il n'a rien écrit et que jamais ses disciples, complètement désorganisés par sa mort, n'auraient pu resurgir. Si, il a pu prendre possession de l'histoire, si, il a pu transformer radicalement ses disciples, s'ils ont pu partir à la conquête du monde, si nous vivons de leur message et de sa Présence, c'est qu'il était ce qu'il était et qu'il a triomphé de la mort, d'une manière éternelle, en devenant en nous le ferment de notre immortalité.

 

Mais, encore une fois, ce ne sont pas les attestations matérielles prises matériellement qui sont pour nous importantes, ce sont des signes, ce sont des vestiges. Mais la Résurrection est un mystère à vivre. Si ce n'était pas le cas, d'ailleurs, Jésus aurait été un charlatan. Il se serait imposé immédiatement à ceux qui l'avaient condamné. Il se serait montré à eux pour les confondre par cet argument massif : « Me voici, vous avez cru me supprimer. Eh bien ! Je suis vivant. » Il ne l'a pas fait et il eut été indigne de lui de le faire précisément parce que il ne s'agissait pas d'un argument de prestidigitateur ou de magicien : il s'agissait d'une victoire qui décide de tout l'être, qui nous ramène à notre origine, qui nous demande de devenir nous-même origine, qui nous demande de triompher dans notre vie de la pesanteur et de la mort, de nous immortaliser dès aujourd'hui, à chaque battement de notre cœur.

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 49’’]

 

C'est dans la mesure où ce mystère devient notre mystère qu'il prend une signification, comme c'est toujours le cas de la Révélation qui n'est jamais un objet posé devant nous, mais une Présence qui nous est offerte comme un don merveilleux, mais qui ne peut être assimilé que dans la mesure où nous devenons nous-même une présence réelle, c'est-à-dire un être ouvert et offert.

 

La Résurrection d’ailleurs, la résurrection de Jésus, ce mystère admirable, qui est un témoignage irrécusable de la justice de Dieu, car si le Christ avait disparu dans la tourmente, si il avait été définitivement enseveli dans son tombeau, le plus grand scandale de l'histoire se serait produit et d'une manière complètement irrémédiable.

 

Le mystère de Pâques, c'est l'attestation de la justice de Dieu, et c'est la révélation du sens même de cette mort de Jésus qui est une mort d'identification avec nous et non pas une mort qui lui a été imposée par les principes de sa nature. Son insertion, son enracinement dans la subsistance du Verbe aurait assuré son immortalité ou sa transformation enfin en une existence éternelle, si il n'était pas le Rédempteur, c'est-à-dire si, il n'avait pas à nous assumer tous et à assumer toute l'histoire pour l'acheminer vers l'immortalité et lui imprimer le sceau de la Résurrection.

 

Cela d’ailleurs – ce mystère de la Résurrection – nous le connaissons par l'Eglise et nous pouvons entrer dans ce mystère de l'Eglise qui est un mystère capital, puisque c'est celui qui nous relie au mystère de Jésus. Le mystère de Jésus ne nous parvient qu'à travers le mystère de l'Eglise.

 

Cela est visible même dans les documents que nous possédons, puisque ces documents ont été écrits par ces communautés. Nous ne les connaîtrions pas, ils n'existeraient pas si ces communautés n'avaient pas précédé l'Ecriture qui nous rapporte une partie de la Révélation christique. Nous n'avons les Ecritures que par l'Eglise. L'Eglise a précédé ces Ecritures et l'Eglise perpétue le mystère de Jésus.

 

Ce mystère d'ailleurs, est un mystère qui nous concerne ; premièrement je viens de la dire, parce que il perpétue le mystère de Jésus, et secondement, parce que il transforme radicalement la vie communautaire, cette vie communautaire dans laquelle nous sommes enracinés, de gré ou de force, puisque tout enfant naît dans une famille dont il doit nécessairement accepter la loi, au moins dans sa prime enfance. Le mystère de l'Eglise va justement, nous l'avons déjà pressenti, nous permettre de nous réconcilier avec la communauté humaine parce que cette communauté ne va plus nous demander le sacrifice de notre personnalité, mais va, au contraire, s'enraciner dans notre personnalité en réalisant cet équilibre, déjà indiqué entre "ensemble et seul."

 

Il y aura donc une société humaine, unique en son genre, où la solitude sera la matrice de la communauté, où il y aura une continuelle symbiose entre ces deux aspects de la vie humaine, ensemble et seul, où la communauté sera d'autant plus vivante que la solitude sera plus lumineuse et plus généreuse, comme dans le cas, mille fois signalé, d'une musique qui rassemble un auditoire, qui le tient suspendu dans une unanimité silencieuse où on est d'autant plus présent à la musique, que on est plus recueilli dans sa solitude et qu'on participe, en même temps, et au même degré, à la présence des autres et à leur solitude. La communion de l'auditoire est d'autant plus parfaite que chacun est plus virginalement seul avec la musique divine ; et réciproquement cette solitude s'enrichit de percevoir la solitude d'autrui dans ce silence unanime qui tient toute la salle suspendue à l'orchestre s’il est génialement conduit.

 

L'Eglise sera donc une communauté qui réalisera la plénitude de l'humanité : ensemble et seul. Mais naturellement, ce mystère de l'Eglise ne peut être valable, il ne peut s'expliciter dans l'histoire, il ne peut atteindre son authenticité que en état de démission. D'ailleurs, nous retrouvons bien entendu dans l'Église ce vide sacré qui est la condition de toute liberté en Dieu, en Jésus et en nous.

 

Et cela d'ailleurs, est donné "ab ovo", c'est-à-dire dès le principe. Les apôtres ne deviennent des apôtres, au jour de la Pentecôte, que en percevant le Christ comme intérieur à eux-mêmes et non plus comme devant eux ainsi qu'un objet ; et que ils ont la perception très nette que ce dont ils témoignent, c'est d'un Christ qui les habite, qui s'exprime à travers eux et qui se communique également à travers eux.

 

Il ne s'agit pas d'eux, de leurs limites, de leurs conceptions, de leur intelligence, de leur génie ou de leur médiocrité. Il s'agit de lui. Et « ce n'est pas Paul qui est mort pour vous, qui a été crucifié pour vous, ce n'est pas au nom de Paul que vous avez été baptisés. Paul n'est rien. Képhas n'est rien. Apollos n'est rien. » (1 Co 1:12) Nous ne sommes tous que des serviteurs, nous sommes tous des ministres, nous sommes tous des sacrements de cette Présenceunique qui a seule la possibilité et de nous rassembler, et de nous libérer, et de nous unifier.

 

Donc l'Eglise se constitue immédiatement comme un mystère de démission, où la mission correspond à une démission. C'est-à-dire que l'Eglise se présente immédiatement comme un sacrement, un sacrement du Christ, un sacrement collectif où chacun a la même mission qui est de témoigner de la Présencede Jésus et de la communiquer.

 

Bien entendu, cette société elle ne va pas se constituer au hasard. Elle aura pour fondement le collège des apôtres, le collège des envoyés, ceux qui ont été les témoins du Seigneur et qui ont reçu la mission de perpétuer sa Présencedans le monde. Car il s'agit de cela. Il ne s'agit pas de perpétuer une doctrine, qui d'ailleurs, ne peut que varier dans son expression selon les époques, qui peut être comprise à différents niveaux de profondeur, qui d'ailleurs, risque toujours de succomber aux limites de n'importe quel langage. Il ne s'agit pas de véhiculer une doctrine, un système du monde comme on pourra le faire du platonisme.

 

Le Christianisme n'est pas une doctrine. Le Christianisme est une personne : c'est Jésus, le Verbe incarné, qui est l'unique Parole et l'unique vérité se perpétuant comme une Présence réelle.

 

Il y a donc dans l'Eglise ces deux aspects : l'aspect hiérarchique, si vous le voulez, où l'Eglise est concentrée dans le collège apostolique ; cet aspect hiérarchique qui a une importance immense, parce que justement les apôtres ne sont pas chargés d'une doctrine, mais d'une Présence : ils ont à communiquer le Christ en personne ! Si ils étaient chargés d'une doctrine, même si ils ont le génie de saint Paul, ils peuvent toujours ramener cette doctrine à eux-mêmes, à leur expérience. Les lettres de saint Paul sont pleines de son expérience, et d'une certaine façon, elles sont limitées par cette expérience.

 

Paul témoigne de la grâce comme il l'a reçue, d'une manière exceptionnelle, comme un coup de foudre. Il a une expérience de la prédestination qui est singulière, qui est tout à fait valable pour lui, mais qui ne s'applique pas dans la même mesure à tous. Il voit notre prédestination à travers la sienne, à travers cet évènement unique. Il pose le problème du judaïsme dont il est issu et qu'il a défendu passionnément, il le pose comme un juif : il ne peut pas admettre que le peuple élu soit définitivement rejeté. Il attend cette revanche de la grâce pour que il se sente réconcilié avec cet arrachement qui lui a été miraculeusement imposé, cet arrachement d'avec sa race qui a fait de lui l'apôtre des gentils, mais non pas tomber dans l'oubli de ses frères : il s'en souvient, il veut les sauver et il attend cette revanche. Il se pose donc les problèmes du Christianisme à travers son expérience qui est magnifique, qui est exemplaire, enfin qui est, malgré tout, une expérience limitée.

 

Aussi riche que soit cette expérience, qu'elle soit celle de Paul ou de Jean, de Marc ou de Matthieu ou de Luc, aussi riche que soit cette expérience, elle ne nous suffit pas. Nous ne sommes pas assignés à cette expérience qui limiterait la vérité à un temps, à une époque, à un langage. Nous sommes tous appelés à rencontrer le Christ en personne. Et c'est là ce que signifie la hiérarchie apostolique : ce qu'elle a à transmettre, c'est la Présence de Jésus en personne. Non pas selon le degré où les apôtres peuvent assimiler cette Présence qui est toujours limitée, mais en offrant à chacun la chance d'un contact virginal, entièrement neuf et parfaitement intégral.

 

L'Eglise ne transmet pas une doctrine séparée du Christ. Elle transmet le Christ qui éclaire sa doctrine, qui éclaire la vérité ou plutôt qui est la vérité en personne, qui fait éclater les limites du langage et qui nous introduit dans une confidence qui nous appelle et nous permet de nous enraciner dans la vie trinitaire.

 

Il y a donc dans l'Eglise un aspect purement gratuit, purement sacramentel où les limites de l'homme sont transcendées en principe par l'ordination conférée aux apôtres et à leurs successeurs. Ces limites existent, elles peuvent être un obstacle, un scandale, mais enfin elles n'empêchent pas, pour la foi, l'accès à la personne même de Jésus.

 

Et puis, il y a la mission qui incombe à tous, la mission qui engage tous les chrétiens au même degré qui est de témoigner dans leur vie propre de cette transfiguration, de cette transformation qui les rend capables de rendre sensible et de communiquer la Présence de Jésus, avec les limites que comporte leur vie, mais enfin aussi avec toute l'infinité que peut conférer leurs moments de fidélité.

 

Nous ne sommes pas fidèles, hélas, à tous les moments de notre vie. Il y a des moments, cependant, où nous pouvons être, au moins une seconde, assez transparents pour que la Présencedivine s'exprime à travers notre vie propre, indépendamment de ce que le don de la hiérarchie peut nous communiquer, au-delà absolument et indépendamment de ce qu'est la personne même des ministres.

 

[Repère enregistrement audio : 30’ 07’’]

 

Car enfin ce que Jésus justement veut être dans le mystère de l'Eglise, c'est cette communication faite à tout l'univers de la Présence et de la liberté divines.

 

C'est pourquoi le mystère de l'Eglise ne peut être compris que comme un mystère de démission. C'est pourquoi on ne peut, dans l'Eglise, que vivre une vie libérée. Celui qui s'accroche à la hiérarchie dans son aspect extérieur, celui qui prend à la lettre les paroles qui peuvent être prononcées, sans référence au Christ, sans se demander ce que le Christ veut dire à travers ce langage, celui qui n'intériorise pas le mystère de l'Eglise dans sa propre intériorité, sera naturellement victime des mots parce qu'il sera finalement étranger au mystère de l'Eglise. Mais celui qui entre au coeur de ce mystère ne peut que se sentir appelé à une liberté absolue puisque il ne doit jamais s'attacher aux personnes, même à celles qui sont au sommet de la hiérarchie, sans faire la soustraction de ce qu'elles sont dans leurs limites humaines, cette soustraction que saint Paul est invité à faire lorsqu'il apprend – de la bouche du Christ qui vient de le foudroyer sur le chemin de Damas – lorsqu’il apprend que, l'Eglise, c'est Jésus.

 

Si l'Eglise, c'est Jésus, vivant aux siècles des siècles, alors nous ne dépendons que de lui. Et dépendre de lui, c'est entrer dans le règne de la suprême liberté. C'est donc découvrir à travers le langage, à travers les signes, à travers les symboles, c'est découvrir toujours le visage de l'éternel amour, c'est entrer dans cette vocation imprimée par le Christ à tout l'univers, cette vocation de résurrection que j'évoquais il y a un instant.

 

Donc, l'Eglise n'est pas une institution qu'on peut voir comme extérieure à soi, qu'on peut mettre devant soi et dont on peut démonter les structures, ou éventuellement, les culbuter pour les remplacer par d'autres de notre invention. L'Eglise est un sacrement virginal pour la foi qui est seule capable de la reconnaître, un sacrement collectif permanent à travers lequel la Présence du Christ en personne se communique à chacun dans la mesure où il est en quête de ce Christ.

 

Il est donc impossible de ne pas se sentir libre dans l'Eglise, si c'est vraiment le mystère de l'Eglise que l'on vit. Et bien entendu, il faut faire, à chaque instant, la soustraction de l'humanité des hommes d'Eglise, de la hiérarchie de haut en bas, faire la soustraction de leurs limites comme des nôtres, comme les autres ont à faire la soustraction de nos limites, parce que l'Eglise ne tolère pas de limiter le Christ.

 

Elle est le Christ en personne, qui doit donc transcender toutes les limites humaines dans la lumière de la foi, qui est justement, cette lumière de la flamme d'amour dont parle Coventry Patmore : « la foi, c'est la lumière de la flamme d'amour. »

 

Il ne s'agit donc pas pour nous de nous désolidariser de l'Eglise. Il ne s'agit pas de la critiquer, de vouloir la réformer à grands cris et à coups de contestation. Il s'agit de la purifier en nous de nos limites et de toutes les limites pour qu'elle apparaisse en nous sous son visage immaculé, comme en témoigne saint Paul dans l'Epître aux Ephésiens : « Elle est sans tache ni ride, car c'est ainsi que le Christ a voulu se la présenter à lui-même comme une vierge pure. » (Eph. 5, 27)

 

C'est donc à nous de donner à l'Eglise, à l’Eglise son visage christique, et d'être dans la communauté, le ferment d'une récupération continuelle de ce visage du Seigneur, après lequel toute la terre soupire. Si les hommes d'Eglise ne le comprennent pas, c'est regrettable, mais ça n'a aucune importance pour la conduite de notre vie personnelle, puisque, de toute façon, ce ne sont pas eux qui nous concernent, mais le Christ à travers eux, s'il le faut malgré eux.

 

Le premier qui a reçu la mission, celui qui a été constitué comme la pierre sur laquelle l'Eglise est fondée a été appelé "Satan" par le Seigneur lui-même, quelques instants après qu'il a reçu l'annonce de la primauté, du moins, c'est ainsi que Matthieu le présente au chapitre 16 de son Evangile. Nous sommes toujours dans cette possibilité, en effet, de voir l'apôtre se transformer en Judas, l'apôtre devenir, de Christ qu'il aurait dû être, Satan. Mais nous ne sommes pas liés à Satan, nous sommes liés à Jésus-Christ et c'est la foi justement qui fait le partage, qui accomplit spontanément la soustraction et qui assure la liberté incorruptible du cœur et de l'esprit.

 

Il serait donc parfaitement vain de prétendre reconstruire une Eglise, de fond en comble. Dès que on refuse l'Eglise, dite traditionnelle, on en fonde une autre qui ne vaut pas mieux et qui souvent vaut beaucoup moins parce que elle est d'un temps, parce que elle est d'une tendance qui a des racines passionnelles et que elle finit très tôt par se désagréger. La réforme doit être constante, constante, mais elle doit être en nous, en nous et par nous, au prix de notre vie. C'est la seule réforme qui ait un sens, c'est la seule réforme qui ne soit pas une injure à la liberté humaine, c'est la seule qui nous permette d'agir sur autrui, sans violer la clôture de cette conscience qui se sait inviolable par vocation.

 

Donc c'est inutile que nous prêtions l'oreille à toutes ces contestations, sinon pour aider ceux qui s'ensevelissent dans tout ce tumulte et qui perdent de vue le grand trésor qui leur est confié ou qui ne l'ont jamais reconnu, ce Christ vivant qu'ils ont la charge de transmettre et de communiquer.

 

Les prêtres qui se demandent quoi faire, c'est évidemment que ils n'ont jamais perçu ce dépôt incomparable qui affecte toute leur personne, qui fait de leur personne même un sacrement. Ils n'ont jamais perçu ce dépôt, cette possibilité qu'ils ont de transmettre le Christ en personne, indépendamment de la transmission qu'ils ont à faire de lui dans leur vie comme tout membre de l'Eglise.

 

L'Eglise est virginale, l'Eglise est sainte, comme elle est catholique, à condition que on la vive dans la démission, puisque ici mission égale démission, puisque ici s'inscrit, comme toujours dans le mystère de Dieu, l'éternelle pauvreté qui est la sainteté même de l'éternel amour.

 

Nous avons donc à rassembler la communauté ecclésiale dans le silence de notre témoignage, dans la vérité de notre vie. Saint François, qui était, Dieu sait ! Conscient des défaillances des chrétiens de son époque, qui a compris que la Croisade était vouée à l'échec, étant donné les convoitises qui animaient la plupart des croisés, saint François n'a pas critiqué, il n'a pas voulu bouleverser les structures. Il a simplement été radicalement fidèle à la divine pauvreté. Et il a suscité des adhésions innombrables : des villes entières voulaient le suivre, en voyant en lui l'image la plus parfaite du Christ éternellement vivant.

 

Il s'agit donc pour nous, si nous voulons que l'Eglise recouvre ou plutôt apparaisse comme le visage du Seigneur, que nous découvrions, d'abord pour nous, ce visage, que nous en vivions, que nous lui rendions témoignage dans notre vie. C'est cela qui sera constructif et qui permettra, en effet, cette réforme qui est de tous les jours, de tous les instants, sans laquelle l'Eglise s'enlisera – au moins phénoménalement, ou phénoménologiquement – s’enlisera dans nos limites qui finiront par voiler le visage du Seigneur.

 

Nous pouvons envisager de là, très brièvement, la vie consacrée, dont je veux dire deux mots. La vie consacrée, qui ne signifie pas que la vie monastique ou la vie sacerdotale est plus sainte que la vie des gens mariés, que la vie de ceux que nous appelons les laïcs, et qui constituent la grande majorité du peuple chrétien. Cette vie n'est pas plus sacrée et n'est pas plus consacrée que le baptême ne peut le faire ou que l'eucharistie ne peut l'accomplir, dans la vie de chaque chrétien. La vie consacrée ou la vie monastique veut simplement témoigner – dans une communauté – veux témoigner de cette primauté de Dieu, présent sous une forme communautaire, comme chaque chrétien en doit témoigner sous une forme personnelle.

 

Que un groupe d'hommes puisse vivre sous le signe du témoignage de Dieu et, pour faire de leur vie, un témoignage constant à Dieu, suppose précisément qu'ils mettent ensemble leurs ressources matérielles pour n'être pas écrasés par ces charges matérielles. C'est pour s'alléger de cette pesanteur que ils se grouperont, qu'ils renonceront à toute propriété particulière, afin que, en unissant leurs ressources, ils puissent témoigner de cette Présence de Dieu à travers toute leur existence.

 

[Repère enregistrement audio : 45’ 05’’]

 

Cela veut dire, dans les mots les plus simples, que la vie monastique, ou comme on dit la vie religieuse, que la vie communautaire n'a de signification que si la communauté tout entière renonce à être chez elle pour être chez Dieu, puisque c'est précisément pour être libéré du poids des nécessités matérielles que se constitue le groupement, que il est cimenté par la dépossession de chaque membre de la communauté, qu'il est cimenté par une obéissance qui distribue les fonctions comme une mission christique, puisque la communauté est en mission.

 

Il est évident que le sens même de la communauté c’est d'être elle-même totalement désappropriée : il ne s'agit pas de mettre ensemble des biens dont on jouira d'autant mieux que on les a mis ensemble, de manière à ce que on soit, dans cette petite sphère, garanti contre tout risque et encore protégé par la vénération des fidèles et par leurs dons. Ce serait totalement scandaleux.

 

La communauté ne se constitue que pour se désapproprier en tant que communauté, pour qu'elle ne soit pas chez soi dans un domaine qu'elle possède et qu'elle puisse entourer de clôtures en excluant les autres et en se repliant sur ses possessions – considérées comme sacrées, parce que elles sont prétendument au service de Dieu – c'est le contraire qui est vrai : la communauté ne peut être que ouverte à toute l'humanité et constitue un "chez Dieu" où chacun est appelé à se sentir "chez soi".

 

Rien n'est plus catastrophique que l'appropriation qui met aux mains d'une communauté d'immenses biens matériels, d'immenses possessions foncières, ou d'immenses possibilités financières. Car ainsi se constitue une société close, qui réalise dans l'esprit le plus anti-chrétien, la possession des biens de ce monde puisque on les possède sous le nom de Dieu qui est la pauvreté éternelle. Cette désappropriation qui veut assurer la liberté d'une vie qui respire Dieu, et qui veut apporter un témoignage de cette liberté que l'on trouve en Dieu suppose que la communauté elle-même est radicalement dépossédée. Qu'elle soit donc ouverte à tous et à chacun et que chacun s'y sente vraiment chez Dieu, donc au maximum chez soi, dans le sens où nous réalisons notre personnalité dans la rencontre de Dieu au plus intime de nous.

 

La consécration, ce n'est donc pas la consécration, une manière de constituer un Christianisme supérieur à celui des laïcs. Ce n'est pas une manière de situer une classe à l'intérieur du Christianisme, une classe privilégiée. C'est tout le contraire : c'est simplement un ministère accompli dans l'Eglise à la faveur d'une mise en commun qui simplifie en effet les besoins matériels, qui les rend plus faciles à porter, qui en libère davantage, qui contribue donc davantage à la libération de l'univers et à sa résurrection, mais non pas en faveur de la communauté qui se retrancherait derrière cette étiquette sacrée, dans une propriété intangible qui serait d'autant plus scandaleuse qu'elle prétendrait se couvrir des droits de Dieu.

 

La communauté ne peut exister qu'à titre de témoignage et d'offrande faite au monde entier. C'est par-là que la communauté, justement d'une manière particulièrement efficace, peut révéler et vivre le mystère de l'Eglise comme un mystère de démission. Ce qui ne veut rien dire d'autre que nous avons tous et chacun à vivre avec la même intensité, et la même totalité et la même continuité, le mystère de Jésus qui veut s'incarner en nous et se communiquer à travers nous, puisque l'Incarnation n'a de sens que d'être un don fait à l'univers qui est appelé à renaître, à s'intérioriser, à se libérer, à s'offrir, à s'immortaliser, enfin à ressusciter dans la joie de Pâques qui doit faire de nous, comme disait Dom Guéranger, « un alléluia des pieds à la tête. »

 

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