Homélie de Maurice Zundel au Caire, le lundi saint 1965. Publié dans Vie, Mort et résurrection p. 23 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite"

 

Ce que l'expérience nous apprend, c'est que la foi la plus difficile, c'est la foi en l'homme. Croire en l'homme : il faut pour cela une espèce d'héroïsme.

 

Et beaucoup, sans doute, s'imaginent qu'ils ont la foi en Dieu parce que ils cherchent une dispense de croire en l'homme. Mais finalement, si une religion doit nous éclairer, sur quoi doit-elle nous éclairer sinon sur nous-mêmes ? Et comment peut-elle attester sa vérité, sinon dans la transfiguration qu'elle opère dans notre vie ?

 

Nous ne voulons pas de système, nous en avons assez de tous les discours, nous voulons une réalité, et qu'elle soit humaine ; nous voulons que notre vie s'éclaire et qu'elle atteigne à sa grandeur.

 

Mais comment atteindre à la grandeur ?

 

Hesnard, le grand psychanalyste français, Hesnard a noté très justement que l'instinct fondamental de l'homme, c'est la volonté de valoir, de se faire valoir, de passer à ses yeux et aux yeux des autres pour une valeur. Et, en effet, il suffit d'observer.

 

Si tant d'enfants sont des histrions et des pitres, pourquoi ? Sinon parce que ils ont besoin de s'exhiber ! De se faire remarquer ! D’être un centre ! Enfin, de valoir comme tout le monde.

 

Et ce qui meut le petit enfant, ce qui lui donne tant d'astuce, et lui inspire tant de rires, mais c'est cela même qui mouvait qui ? Mais César ! Mais Alexandre ! Mais Auguste ! Le premier empereur romain, qu'est-ce qu'il cherchait ? Qu'est-ce que voulait César, quand il préférait être le premier dans un village, que le second à Rome ? Qu'est-ce qu'il voulait, César ? Valoir. Etre considéré comme une valeur et admiré comme tel.

Et que voulait ce jeune Alexandre en fondant son colossal empire, et en venant chercher une divinisation de lui-même en Egypte ? Qu'est-ce qu'il voulait ? Comme son père, il voulait qu'on parlât de lui !

 

Et que voulaient les pharaons quand ils dressaient la statue colossale d'eux-mêmes ? Qu'est-ce qu'ils voulaient lorsqu'ils multipliaient sans fin, comme on le voit au temple de Karnak, les scènes d'investiture qui les divinisaient, qu'est-ce qu'ils voulaient ?

 

Mais qu'on parlât d'eux ! Qu'on les honorât comme des dieux !

 

Et que voulait Nietzsche lorsqu'il piétinait tous les dieux, que voulait Nietzsche lorsqu'il disait : s'il y avait des dieux, qu'y aurait-il à faire ? Il n'y aurait plus rien à faire ! Les jeux seraient faits, la pièce serait jouée ! Sans nous ! Sans moi !

 

C’est impossible ! Il refusait Dieu pour se faire dieu lui-même ; comme Marx qui disait, lui : si l'homme est la créature de quelqu'un, s'il doit tout ce qu'il est à un autre, il dépend essentiellement de cet autre ! Il est esclave jusqu'à la racine de son être. Alors, pour que l'homme atteigne à sa grandeur, il faut supprimer tous les dieux, car comme dit Sartre : « Si Dieu existait, l'homme serait néant ».

 

Dans les deux cas, dans les deux systèmes, c'est toujours la même pensée : Alexandre ou Auguste qui acceptaient d'être honorés comme des dieux, dans un système, dans une société où on croyait à des dieux, ils se logeaient parmi les dieux ! D'autres, dans des sociétés qui perdent la notion de Dieu ou qui sont mal à l'aise avec la notion de Dieu, où l'homme se sent en rivalité et en compétition avec Dieu ! D’autres préfèrent comme Marx, Nietzsche ou Sartre se poser en champions de l'athéisme en donnant comme seule grandeur la grandeur de l'homme.

 

Etrange grandeur d'ailleurs, étrange grandeur qui a besoin des autres, étrange grandeur qui fait la cour à l'opinion ! Qui fait la cour à l'opinion, qui a besoin des applaudissements, qui a besoin de la réclame des journaux, qui a besoin de son portrait dans les magazines, étrange grandeur que celle qui repose tout entière sur les applaudissements d'une foule imbécile !

 

Mais nous sommes si bêtes, si bêtes, que nous quêtons près de la bêtise, une attestation de notre grandeur ; grandeur tragique d'ailleurs, parce que associée au mépris, au mépris des autres. Car si le pharaon est dieu, si Alexandre est dieu, si César est dieu, il faut que d'autres hommes soient le nez dans la poussière, leurs adorateurs.

 

Et n'est-ce pas ce que nous faisons nous-même ? Nous-même, est-ce que nous ne cessons pas de nous comparer aux autres ? De les trouver inférieurs, rustres, grossiers ? Nous parlons de la populace comme si nous étions des êtres d'exception, comme si notre vie était d'une essence particulière, comme si nous participions seuls à une divinité, alors que la foule échappe à toute grandeur ! Triste grandeur que celle qui est esclave de l'opinion ! Triste grandeur que celle qui méprise cette foule dont elle attend précisément la divinisation !

 

Mais quoi ! Pouvons-nous nous passer de la grandeur ?

Toute vie, toute vie est nécessairement attachée à soi, parce que toute vie est menacée.

Les cagneux n'ont pas besoin d'inquiétude : je veux dire que toute inquiétude leur est épargnée, parce que, ils n'ont pas à défendre une vie sans cesse menacée.

 

Au contraire, au contraire tout vivant est un équilibre fragile, tout vivant doit emprunter pour subsister, emprunter à la nature, emprunter à l'atmosphère, emprunter aux autres vivants ; tout vivant ne subsiste que dans un perpétuel combat. Et ce combat nécessairement, suppose pour être poursuivi un attachement, un attachement radical à soi-même. Il n'y a qu'à voir comment une araignée se défend ! Une araignée se défend, une mouche se défend ! Un papillon se défend ! Un ver se défend pour échapper à la mort ! Chaque vivant veut subsister, chaque vivant est accroché à soi parce qu'il ne pourrait pas subsister sans ce combat, et que ce combat ne pourrait pas se poursuivre sans cet attachement à soi.

 

Et chez nous, qui sommes des vivants, cet attachement à soi éprouve nécessairement le besoin de se justifier, de se donner des raisons, et il devient inévitablement cet attachement à soi, une estime de soi, une admiration de soi, un culte de soi.

 

Et, comme chacun fait de même, comme chacun, à sa manière, se place au centre de tout, la compétition ne cesse pas, l'émulation, la jalousie, la rivalité, la médisance, les calomnies, et toute cette lutte souterraine qui ne cesse pas d'empoisonner la vie.

 

Alors que faire si nous ne pouvons pas vivre sans nous estimer ? Si nous ne pouvons pas vivre sans croire à une valeur qui est en nous ? Que faire si nous devons continuer la lutte, si nous devons échapper au suicide ? Il faut bien que nous continuions à nous donner des raisons de vivre, et donc à nous estimer, à croire à la valeur de notre vie ?

 

Et pourtant, notre vie qu'est-elle sinon presque toujours simplement ce vouloir vivre animal qui porte la vie des bêtes, et qu'est-ce que notre personnalité prétendue, sinon le poids de tous les instincts, de tous les déterminismes dont nous sommes le carrefour ?

 

C'est ici que le Christ, que le Christ vient à notre rencontre. Le Christ, d'une manière si étonnante, si paradoxale, le Christ vient nous apprendre la passion de l'homme. Enfin, qu’est-ce qui le meut, lui ? Sinon qu’il croit en l'homme, qu’il y croit infiniment, qu’il y croit jusqu'à donner sa vie, qu’il y croit jusqu'à la mort de la Croix ?

 

Qu'est-ce qu’il veut sauver dans l'homme sinon la dignité ? La grandeur de l'homme ? Devant quoi est-il à genoux au Lavement des pieds sinon devant la grandeur et la dignité humaine ? Pourquoi meurt-il, après cette effroyable agonie, sinon pour faire contrepoids à tout ce qui empêche l'homme d'atteindre jusqu'à lui-même et de réaliser sa grandeur et sa dignité ?

 

C'est cela qui est prodigieux dans le Christ, c'est que sa Passion, cette Passion que nous commémorons dans cette Semaine Sainte, est une Passion pour l'homme ! Elle suppose le culte de l'homme, elle suppose une estime infinie de l'homme ! Elle suppose que le royaume de Dieu ne peut se réaliser sans le concours de l'homme, davantage : sinon à l'intérieur de l'homme !

 

Mais comment est-ce possible ?

Est-ce que Jésus se serait trompé à ce point ?

Est-ce que à son tour, il nous aurait divinisés à tort ?

Ne s'est-il pas trompé sur ce que nous sommes pour nous faire un tel crédit !

 

En réalité, Jésus, En réalité Jésus a apporté une nouvelle échelle des valeurs, comme il a apporté une nouvelle révélation de Dieu.

 

Oui, la grandeur, oui, est nécessaire ; oui, la foi en sa valeur est indispensable ; oui, aucun homme ne peut vivre s'il ne croit au sens de cette aventure qu'est la vie : Jésus ne vient pas contester la grandeur humaine, il ne vient pas nous humilier, il ne vient pas nous dire que nous ne sommes rien devant Dieu ! Il vient nous dire que le Royaume de Dieu est attaché à notre attitude envers les hommes ; que le jugement dernier, c'est ce que nous choisissons d'être envers les hommes : « J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais infirme, j'étais en loques, j'étais en prison... c'était moi, moi, moi en chacun ! En chacun c'était moi, en chacun c'était moi qui attendais, c'était moi qui agonisais. »

 

Mais si chacun peut prendre une telle valeur, si chacun est appelé à être le Royaume de Dieu, si la vie de chacun est estimée au prix du Sang même du Seigneur, c'est que Jésus lui-même nous révèle une autre grandeur, celle d'un Dieu qui est lui-même l'éternelle Pauvreté : cette grandeur qui est tout en don, cette grandeur où l'on fait le vide en soi, cette grandeur où l'on devient un espace d'amour pour tout accueillir, cette grandeur où l'on n'est jamais, jamais, collé à soi, cette grandeur où toute la dignité est constituée par ce décollement ; où tout entier on devient un élan vers l'autre.

 

C'est ce que Jésus apporte. C'est parce qu'il apporte une nouvelle vision de Dieu, de ce Dieu Trinitaire, de ce Dieu dont la vie est une éternelle communion d'Amour, de ce Dieu qui est Dieu parce qu'il n'a rien, de ce Dieu fragile menacé, de ce Dieu désarmé et qui nous attend au plus intime de nous-même.

 

C'est parce que la seule grandeur est cette grandeur d'humilité, de générosité et d'amour, que Jésus peut, sans se méprendre et sans méconnaître notre faiblesse, nous appeler à une grandeur infinie, mais justement à la manière, à la manière de Dieu : en décollant de nous-mêmes, en cessant de nous regarder, en nous tournant vers ce trésor intérieur à nous-mêmes, en rendant un culte dans la vie des autres à cette Présence infinie qui les consacre et qui rend leur dignité inviolable.

 

Dieu est en l'homme comme le centre de sa grandeur, et l'homme est en Dieu dans la mesure, justement, où il atteint à sa grandeur, dans la mesure où il se libère, dans la mesure où il cesse d'être un objet et un paquet d'instincts, dans la mesure où il passe du dehors au-dedans : c'est qu'il trouve Dieu c'est qu'il entre dans ce dialogue d'amour, c'est qu'il est porté par la divine générosité à faire de tout son être un acte de générosité.

 

Il faut comprendre cette réponse essentielle, il faut comprendre tout ce réalisme de l'Evangile, il faut redécouvrir dans le Christ, Fils de l'homme et Fils de Dieu, cette passion de l'homme, unique, incroyable, infinie, qui le crucifie pour que l'homme en nous ressuscite, pour que l'homme naisse, pour qu'il parvienne jusqu'à soi, pour qu'il devienne source et origine, pour qu'il devienne créateur, pour qu'il tienne tout de lui-même, mais justement par cette dépossession totale qui est le seul chemin de la grandeur.

 

Voilà une grandeur qui ne dépend plus de l'opinion d'autrui, voilà une grandeur qui ne repose plus sur le mépris, voilà une grandeur qui exclut toute exaltation, voilà une grandeur qui est incompatible avec le déséquilibre du paranoïaque qui se présente à l'adoration des autres, voilà la seule manière, la seule possibilité d'atteindre à la grandeur.

 

Comment ne serions-nous pas touchés au plus intime de nous-même par cette réponse à l'appel que nous sommes ?

 

Rien ne nous fait plus horreur que les mots, que les discours vils ; nous ne voulons pas cette semaine nous émouvoir d'une manière sensible sur image d’une douleur évoquée sentimentalement, ce que nous aimons dans le Christ, ce qui nous attache à lui, c'est précisément, parce qu'il apporte la réponse de vie, c'est parce qu'il est cette réponse de vie, c'est parce qu'en lui seul nous parvenons à équilibrer ce sens de la grandeur auquel nous ne pourrons jamais renoncer.

 

Car nous sommes là aux antipodes d'une religion qui humilie, qui piétine, qui reconnaît et propage l'idée que l'homme est néant ; nous sommes là aux antipodes de cette religion déshumanisante !

 

L'Evangile, au contraire, anime notre quête de grandeur, l'Evangile nous veut debout ! L’Evangile nous veut créateurs ! Mais sans exaltation, sans délire, sans démesure et sans mépris.

 

Aujourd'hui, plus que jamais, où tous les peuples aspirent à être maîtres de leur destin, où tous les hommes veulent être les arbitres de leur vie, où ils ne souffrent plus d'avoir des maîtres - et comme ils ont raison ! Aujourd’hui, plus que jamais, l'Evangile nous apparaît comme le message attendu, comme le message libérateur, éclairant, capable de nous élever au niveau de notre humanité, et de nous donner de réaliser à l'infini, et sans rivalité à l'égard de personne, cette grandeur qui repose tout entière sur la désappropriation de soi, dans le don de soi.

 

Aucun message ne serait plus actuel, et c'est cela que nous voulons poursuivre au cours de cette Semaine Sainte, c'est cela que nous voulons graver dans notre cœur, au seuil de cette Semaine Sainte : Il y a dans le Christ une passion infinie de l'homme qui justifie notre sens des valeurs, qui donne à notre effort quotidien sa portée infinie et son sens éternel, parce qu'en effet, l'infini ne peut s'attester nulle part ailleurs qu'en nous-mêmes, dans une transfiguration de notre existence, en épousant, en épousant la manière de Dieu, en nous réalisant comme Dieu éternellement s'accomplit, dans ce vide que nous avons à faire en nous-même dans cette évacuation de nous-mêmes qui est notre seule libération, cette libération qui nous permet enfin d'admettre les autres, de les supporter, de les attendre, de les aimer sans nous impatienter contre nous-mêmes, parce que, finalement, il y a en chacun, en tous, un trésor : le même, fragile, confié à la conscience de tous et de chacun.

 

Nous voulons donc nous affermir dans cette religion de l'homme qui a ses racines dans l'Amour du Fils de l'homme pour l'humanité. N'oublions pas que le dernier mot de Jésus-Christ, ce n'est pas d'aimer Dieu, mais de nous aimer !

 

 (*) TRCUSLivre «  Vie, mort, résurrection  »

 Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

 Parution : septembre 2001.

 164 pages.

 ISBN : 2-89129-244-8