- De juillet à septembre 2014

Homélie de Maurice Zundel au Caire en 1962. Non édité.

Dieu est-il un pouvoir ou un amour ? C’est la question qui s'impose à la pensée. Au Monastère du Mont des Oliviers, on conserve la dépouille de la fondatrice de l'ordre orthodoxe qui n'est que la sœur même de la dernière tzarine. Cette sainte femme était l'adversaire le plus lucide de Raspoutine et précisément ce personnage si vénérable de la sœur de la Tsarine nous permet de poser le problème de Raspoutine.

Si elle est entrée en conflit avec lui, c'est qu'elle a pu démasquer en lui la supercherie d'une mystique frauduleuse mais ce qui est certain, c'est que la Tsarine qui s'est soumise à l'influence de Raspoutine et qui l'a même admis au Conseil de Guerre, a été subjuguée par les pouvoirs miraculeux de cet homme.

Il ne faut jamais oublier dans cette question tragique que la Tsarine avait un fils, l'héritier du trône, qui était hémophile – sang qui ne coagule pas – qui était constamment en danger de mort et que c'est pour protéger la vie de son enfant, le tsarévitch, qu'elle a recouru au pouvoir thaumaturgique de Raspoutine et, chaque fois que le Tsarévitch était en danger, Raspoutine arrivait à le guérir : l'enfant se trouvait mieux et recouvrait la santé, et c'est en raison d'une prière qui semblait le saisir tout entier que la tsarine a vu en lui un homme de Dieu, un saint, un prophète, l'incarnation de la puissance divine sur terre.

Et en effet, c'est presque toujours ainsi que l'esprit humain est entraîné à des déviations. Et il sera d'autant plus excusable que, l'impuissance humaine ne trouvant aucune issue à ses difficultés, il sera en face d'une intervention "divine". Et, puisque l'action divine intervient, c'est que Dieu est là. Le thaumaturge lit dans l'avenir et guérit le malade et, si on reproche à Raspoutine son ivrognerie, la Tsarine n'y voit qu'extase.

Le thaumaturge peut avoir une morale en dehors de tout le monde. Est-ce que Dieu n'a pas demandé à Abraham d'immoler son fils ? Est-ce que Dieu n'a pas ordonné a Saul de massacrer les Amalécites ? Est-ce que Dieu n'a pas frappé Ouza et poursuivi Moïse alors que Moïse retournait en Egypte pour y accomplir sa mission ? Est-ce que Dieu n'a pas épargné Raab la prostituée qui avait trahi la ville de Jéricho en faveur des Hébreux ? Alors la présence du thaumaturge ne peut-elle pas tout ? Il n'y aurait pas de croyance ni de représentation des choses qui puisse être contraires à la logique et qui ne soient couvertes par un Dieu qui se dévoile par un thaumaturge et un prophète devant lequel s'inclinent l'impuissance et l'ignorance de l'homme.

Et nous savons que c'est là la perpétuelle tentation de l'homme. L'humanité a cherché en Dieu un pouvoir qui le délivre de ses impuissances, un prophète qui le délivre de ses ignorances et nous voyons d'ailleurs que ce mouvement continue.

Il y a des quantités de gens – certains dévots de la Salette ou de Fatima, etc. – qui attendent encore une révélation sensationnelle et qui s'imaginent que Dieu va intervenir conformément à un programme révélé à une seule nation et que ce programme est toujours prêt à s'accomplir.

Toute la question est de savoir précisément si Dieu se manifeste comme une puissance qui requiert d'abord notre ignorance ou si Dieu de révèle comme Amour qui exige de nous une croissance, une libération de toute impuissance et de toute ignorance. L'histoire humaine est une histoire de l'erreur, de la servitude des races humaines aux prophètes et aux pharaons divinisés.

L'homme a toujours voulu remettre son salut à quelqu'un d'autre que lui-même et il a toujours voulu que quelqu'un le délivre de toutes fautes et qu'un autre se charge de son salut. L'homme ne demande que cela, qu'on décide pour lui, qu'on lui découvre la vérité et qu'il remette à d'autres toute la conduite de lui-même.

Tout en réclamant leur dignité, les peuples ont toujours demandé des maîtres à condition que ces maîtres trouvent leurs slogans. Ces maîtres les ont conduits à l'esclavage tout en leur disant qu'ils les conduisaient à la liberté.

Il y a donc une règle à tracer. Ou bien Dieu est un pouvoir qui se manifeste dans des œuvres extraordinaires et qui nous maintiendra dans un état perpétuel d'ignorance ou bien Dieu, au contraire, est un Amour qui nous veut libres et qui ne peut se manifester que lorsque l'homme trouve sa grandeur et sa liberté, dans une réciprocité d 'amour.

Mauriac, dans le nœud de vipère a très bien montré que la vérité s'atteste dans une promotion de l'homme. La grandeur de l'homme, c'est de se donner et son héros commence à entrer dans ce monde de la générosité en se délivrant de ses limites, il entre dans cet univers de grandeur et de beauté qui est celui de Dieu et il finit par dire : « Je viens de découvrir l'Amour adorable. »

Jésus montre à Nicodème que ce qui est important, ce n'est pas d'assister à des miracles, mais de devenir nouveau, une source et une création. Et vous savez que saint Paul parle de la charité en des termes uniques. Lisez la toute la tirade où il dit : « Si je n'ai pas la charité, je n'ai rien »

Il est donc clair que, pour saint Paul, ce ne sont pas les prodiges accomplis qui constituent la révélation de la Présence de Dieu, mais cette transparence à Dieu. Cette transparence qui vient d'une âme entièrement donnée parce que Dieu est un cœur. Il ne peut se manifester que dans une âme et, plus cette âme est grande, plus le visage de Dieu resplendit dans son authentique vérité. C'est pour cela qu'il n'y a jamais miracle où il y a ignorance et impuissance.

Un miracle est dans la manifestation de la Présence divine qui nous guérit de nos ignorances. Il est impossible que Dieu apparaisse là où l'homme est dévalorisé. Dès que l'homme est rabougri, bafoué, humilié, méprisé, réduit en servitude, on est sûr que le vrai Dieu est absent ou plutôt qu'il est voilé, puisque la Croix est la garantie de la liberté et de la grandeur humaines.

Le cœur du cœur de l'Evangile est dans ce ferment de la grandeur humaine parce que cette liberté humaine est infinie, elle ne peut être forcée ni contrainte, elle ne peut se situer que dans une générosité illimitée. D'ailleurs le Christ l'a laissé entendre dans une circonstance particulièrement émouvante : tandis qu'il retourne de Jérusalem en Galilée, il reçoit un message d'un officier royal qui l'implore en faveur de son fils qui va mourir.

Jésus dit : « Il vous faut des miracles pour que vous entriez dans la lumière » de la flamme d'amour. Il tire presque toujours hors de lui l'homme qui va bénéficier de son intervention. Il lui interdit d'ébruiter le bienfait dont il vient d'être l'objet comme pour dire que ce n'est rien parce que, finalement, ce qui importe, c'est que l'homme se libère, qu'il se délivre de ses ignorances et de ses impuissances.

Bien sûr, il est beaucoup plus facile d'attirer les hommes à Dieu par des bienfaits réputés miraculeux, de les captiver en leur promettant des secrets que personne ne connaît. Il est bien plus facile de se livrer à ces innocentes impostures que de convertir réellement un être humain, de l'amener à la nouvelle naissance, de l'introduire à cette promotion où il atteindra toute sa liberté et où il deviendra à son tour un créateur.

Il est certain que l'Evangile est du côté de l'Amour et que précisément cette semaine où nous allons évoquer le Sacré Cœur, nous ne pouvons pas considérer la Révélation divine sinon sous l'aspect d'un Amour qui ne devient lisible que dans notre amour. Si nous n'aimons pas, si nous ne nous évacuons pas de nous-même, nous serons nécessairement livrés aux thaumaturges, aux faux prophètes, aux fausses révélations et, finalement, aux faux dieux.

L'homme tient la Révélation de Dieu. Finalement, comment savons-nous, comment connaissons-nous cette Présence que l'on ne connaît jamais, mais que l'on reconnaît toujours, sinon en devenant nous-mêmes une ouverture, un don, une transparence, un univers ? Dans les textes bibliques qui, si souvent, limitent Dieu et lui donnent un visage absolument intolérable, comment décider qui est de Dieu ? Comment concevoir que Dieu voulait d'Abraham le sacrifice de son fils si nous n'interprétons pas cela comme un appel total de lui-même ? Il a voulu donner à Dieu le meilleur de lui-même. Il a pensé que c'était son fils qu'il coulait immoler. Mais Dieu ne lui demandait pas cela, mais de la consacrer, c'est-à-dire de faire de ce fils le sanctuaire de la Divinité. Ce n'est pas le sang que Dieu réclame, mais le cœur, le don.

La religieuse américaine qui cède sa place à un jeune américain dans un avion qui brûle et qui finit par mourir dans les flammes, tout en l'ayant sauvé, lui ce n'est rien, juste un geste : ce n'est rien et c'est tout. Dieu est justement cette nuance, ce critère, cet intervalle d'espace, de générosité, qui nous délivre de nos ignorances, qui permet notre promotion et qui fait finalement de nous comme lui, une source qui jaillit en vie éternelle et qui fait de tout homme un univers et une création.

Il ne s'agit pas pour nous d'attendre un coup d'état. Il s'agit d'aller à l'homme dans toute sa grandeur et toute sa beauté. Que l'homme choisisse ! Dieu apparaîtra dans cette grandeur de l'homme d'une manière incontestable et chacun le rencontrera, car toutes les visions, tous les prophètes, les miracles, les croyances, finalement, ont un seul critère : c'est la grandeur et l'universel de la vie.

Il n'y a – je ne cesse de le répéter – qu'une seule maladie, c'est de limiter l'homme, de limiter l'universel et de limiter Dieu. Il ne s'agit pas pour nous de nous sauver. Il s'agit de sauver les autres en étant le reflet de son visage, et les autres le verront à travers nous. Il s'agit que tout au long de notre vie, nous ne le caricaturions pas.

C'est l'exigence la plus radicale : nous pouvons abîmer le visage de Dieu ou bien être la révélation de Dieu. Il n'y a pas de milieu : ou bien sommes une caricature de Dieu qui apparaît comme un tyran ou bien nous essayons d'être cet Amour, cette Présence qui est une personne, cette Présence qui est un univers illimité.

Nous avons toujours à décider si Dieu sera fossile ou vrai Dieu, en décidant nous même d'être de vrais hommes. Pour saint Jean de la Croix comme pour saint François d'Assise, Dieu se voit dans l'univers, il a laissé sur les choses un vestige de sa Beauté.

Les religions qui nourrissent l'ignorance et l'impuissance de l'homme, nous n'en voulons pas. Nous voulons croire l'Evangile de l'homme où la seule grandeur c'est la charité, cet Evangile où la seule révélation c'est la transparence du monde et la splendeur de Dieu. Il s'agit d'être ou bien une ouverture qui révélera Dieu comme un espace infini ou bien une caricature qui l'abîmera. C'est par-là que Dieu est remis entre nos mains désormais, comme la Vérité, comme l'Amour.

Il nous appelle à être ce qu'il est, à être amour et à être tout cœur, et à faire de l'univers une offrande en laissant son regard transparaître à travers le nôtre pour laisser toute chose revêtue de beauté.

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Conférence donnée par Maurice Zundel au Caire en 1948. Non édité.

 

Newman, un des premiers dans les temps modernes, a posé le problème de l'Evolution Dogmatique dans son "History of the Development of Christian Doctrine". (1845)

Ce livre est surtout remarquable comme document autobiographique. Il témoigne du progrès qui s'accomplit dans la pensée de Newman entre 1839 où il ressent avec effroi le premier appel vers l'Eglise Romaine et 1845 où il est reçu dans son sein après la longue agonie morale dont son "Apologia" nous fait la confidence. Il s'agissait pour lui de combler l'abîme entre la simplicité de l'enseignement apostolique et la complication du dogme catholique.

Comment ceci a-t-il pu donner cela, s'il y a réellement continuité entre ces deux états, si cette complication est vraiment issue de cette simplicité ? Le mot clef réside, pour Newman, dans cette petite phrase : la religion est pour les hommes.

Or la nature humaine est discoureuse. Il est donc inévitable que tout ce qui entre dans la pensée humaine soit soumis au discours, c'est-à-dire au mouvement perpétuel qui va d'un principe à ses conséquences et de cela aux conclusions qui en dérivent. Autrement dit, l'esprit humain est incapable d'épuiser d'un coup tout le contenu d'une idée. Il en saisit un aspect et puis un autre et ainsi de suite à l'infini. Ou bien il en proscrit la signification générale dans une appréhension confuse qui demande à être pensée au cours du temps.

Dès que l'esprit entreprend ce double effort qui vise à ne rien omettre et à tout clarifier, il introduit facilement des nouvelles données qui engendrent de nouveaux problèmes dont la solution exige de nouvelles précisions. Ces démarches qui tiennent à la nature de notre esprit, ne sont pas sans danger lorsqu'il s'agit d'un message surnaturel délivré une fois pour toutes et dont l'état primitif a été abandonné sous la pression du discours. Car, plus le réseau des conséquences s'étend et se complique, plus il est facile d'abandonner la ligne droite qui rattache les conclusions lointaines aux données premières en portant la lumière des principes aux dernières conséquences que l'on en prétend tirer.

Newman a cru retrouver cette ligne droite du côté de l'Eglise romaine, comparée avec l'Eglise d'Angleterre, à travers les documents historiques qu'il étudiait, notamment ceux qui avaient trait aux controverses religieuses du 5èmesiècle. S'il a pu le faire, en dépit de ses tenaces préventions contre l'Eglise romaine, c'est qu'il admettait sans discussion l'autorité des grands conciles qui interviennent dans ces débats et qu'il considérait a priori hérétiques ceux qui n'acceptèrent pas leur décision.

Ceci montre que la logique ne suffit pas à elle seule à nous rendre évident le cheminement de la pensée chrétienne. C'est, en définitive, une question de foi ; et la logique, si elle joue ici un rôle indispensable, n'intervient qu'au titre d'instrument de la foi. Les documents historiques ne pourront jamais résoudre à eux seuls le problème de l'évolution dogmatique, pour cette raison fondamentale qui nous dispense de toutes les autres, qu'il n'est pas une doctrine chrétienne qui n'ait d'abord existé à l'état fluide avec un degré d'imprécision compatible avec des affirmations contradictoires au même niveau d'imprécision jusqu'à ce qu'elle se cristallise dans une formule destinée à mettre fin à ce flottement dans un décret de foi qui est précisément le dogme. Il s'ensuit que ceux qui étudient les textes avant la période de fixation, en trouveront toujours pour invalider la décision finale en déclarant celle-ci arbitraire et usurpée, puisqu'elle s'est bornée à étouffer l'opposition par un acte d'autorité, étranger à la logique aussi bien qu'à la liberté. Sur ce terrain, le débat n'aura jamais de fin et il ne peut servir qu'à exaspérer les oppositions.

Il convient donc de reconnaître au départ que l'évolution dogmatique est un problème de foi et qui n'a de sens que pour la foi comme il tire toute sa lumière de la foi.

Nous prendrons immédiatement conscience de la légitimité de ce point de vue, en nous rappelant ce fait capital que le Christianisme et le Christ sont une seule et même réalité ou plutôt une seule et même personne. Aussi bien, les premiers missionnaires chrétiens qui sont les apôtres n'ont-ils qu'une pensée : à savoir d'amener leurs auditeurs à faire du Christ leur vie, en entrant en contact, à travers leur ministère, avec sa Présence et en s'identifiant avec elle. Tout ce qu'ils disent se ramène à cet unique nécessaire : il ne s'agit pas pour eux d'enseigner une doctrine ou d'inculquer un système, mais de présenter une personne dont le rayonnement, pour qui se livre à elle, deviendra source de toute lumière et de toute bonté. Les apôtres, les premiers, puisent dans la personne de Jésus toutes leurs inspirations, toute leur force et toute leur joie, au point que saint Paul peut écrire aux Philippiens : « Pour moi, vivre c'est le Christ. »

Mais de quel Christ s'agit-il ? Est-ce du Christ historique avec lequel les premiers disciples ont vécu ou du Christ mystique dont la carrière s'inaugure en eux le jour de la Pentecôte ? Cette question paraît insidieuse. Les apôtres sont d'abord les témoins de l'activité publique du Christ depuis son baptême jusqu'à sa mort et, après celle-ci, les témoins de sa résurrection. Il ne peut leur venir à la pensée qu'il y a deux Christ : un Christ historique et un Christ mystique. Cela ne fait aucun doute.

Il demeure pourtant que le Christ de l'histoire les a lui-même orientés vers un enseignement de l'Esprit, vers un baptême de l'Esprit qui devait les faire naître à une vérité que les mots ne peuvent transmettre sans éclater comme feraient de vieilles outres sous la pression du vin nouveau.

Le Christ de l'histoire, de son propre aveu, n'a donc pas dit son dernier mot. Les circonstances ont limité son message en l’obligeant à s'adapter à ses auditeurs. Le Christ mystique complétera et commentera le Christ de l'histoire, tout ce qu'il avait dû emprunter aux conditions de son milieu pour être en état d'agir sur lui.

C'est peut-être ce qui explique le mieux l'écart entre la perspective des synoptiques (les trois premiers Evangiles) et celle de saint Jean. Celui-ci, qui a écrit le dernier, sans être moins soucieux des faits qu'il s'attache, au contraire, à situer le plus concrètement possible, leur donne pourtant un autre éclairage qui en élimine certains particularismes en découvrant, par-là même, plus de relief à leur signification spirituelle. C'est l'intérieur du Christ, en quelque sorte, qui dispose ici des matériaux de l'histoire en les rendant transparents à sa propre clarté.

On est en marche vers cet Evangile de l'Esprit dont l'annonce remplit les derniers entretiens de Jésus d'une si mélancolique allégresse.

Nous arrivons ainsi au cœur de notre sujet. L'évolution dogmatique n'est pas autre chose, en effet, comme je l'ai déjà insinué, que le commentaire du Christ historique par le Christ mystique.

A la Pentecôte, Jésus devient intérieur à ses Apôtres. Ils respirent sa Présence et ils jugent de tout dans sa lumière. Il est vraiment en eux, comme dit la liturgie, le jour qui illumine le jour. C'est pourquoi, aussi bien, sans qu'ils aient besoin d'y songer, sans que cela pose à leur pensée la plus strictement monothéiste qui fut jamais, le moindre problème : ils perçoivent le Christ et le vivent comme identique avec Dieu. C'est précisément par-là qu'il devient naturellement, en eux, l'interprète invisible du message qui porte sur le mystère qu'il est, comme une lettre d'amour prend vie en l'échange des personnes qui se communiquent par elle, l'éternité du Dieu qui les habite, les initie à son point de vue et les invite à trouver, sous chaque mot de l'enseignement reçu, l'intimité suprême dont ces mots sont tout ensemble la révélation et le voile.

Ces vues contingentes, les perspectives provisoires qui constituent les déchets d'une histoire enracinée dans le temps, s'élimineront d'eux-mêmes, sous l'influx de la Présence qui est le ferment de leur pensée.

Sans doute cela ne s'accomplira pas d'un seul coup, car on a plus vite fait de changer de cœur que d'abandonner les automatismes du discours et les routines de la mémoire. Et pourtant déjà, à travers les écrits apostoliques, nous voyons s'effriter, peu à peu, cette attente de la parousie, du retour prochain de Jésus qui doit mettre fin à notre histoire et à notre monde. Le temps évidemment travaille contre elle. Mais ce qui est remarquable, c'est que cet effritement ne provoque aucune crise notable, comme si l'attente de ce retour prochain n'avait tenu aucune place dans les préoccupations de la première génération chrétienne. Le quatrième Evangile ne le mentionne pas et omet dans le récit de la passion l'expression synoptique touchant la venue du Fils de l'Homme sur les nuées du Ciel.

Nous saisissons ici sur le vif ce sens des convenances divines qui intériorise les perspectives en élaguant l'accidentel et toute la matérialité des interprétations qui faisaient corps avec lui. Sous le drame juif qui oppose Jésus aux prêtres et aux docteurs de sa nation, le 4ème Evangile nous rend sensible le drame éternel où chacun de nous se trouve aux prises avec la vérité.

Le jugement ne descend plus des nuées du ciel : il s'exerce continuellement au plus intime de nous-mêmes et résulte précisément de notre attitude à l'égard de cette vérité qui se propose toujours sans s'imposer jamais. Tout l'intérêt que nous portons au récit de la passion dans les Synoptiques ne provient-il pas justement de ce que nous le lisons à travers la transposition johannique où les traits du Christ mystique illuminent ceux du Christ historique d'une lumière d'éternité, où le sens universel de cette histoire transparaît dans l'énoncé même des faits qui en constituent la trame. C'est là assurément un exemple. Il y aura des passages plus difficiles à franchir comme celui de la Synagogue à l'Eglise où les Apôtres eux-mêmes auront de la peine à découvrir leur voie, où leur fidélité au Christ historique les empêchera de reconnaître immédiatement son identité avec le Christ mystique.

Mais précisément, ce long débat entre les deux testaments, entre la loi et la grâce, illustre admirablement ce que j'affirmais plus haut, à savoir que l'évolution dogmatique ne concerne pas le développement logique d'une doctrine, mais la présentation authentique d'une personne. Le Christ de l'histoire n'a pas ouvertement rompu avec la Loi. Pour que les premiers disciples comme Pierre et Jacques acceptent cette rupture, il faut qu'ils reconnaissent qu'elle seule donne un sens définitif à sa mission et un relief unique à son visage. Ils ne peuvent adopter pleinement le point de vue de Paul et en éprouver toute la vérité qu'en découvrant dans le Christ mystique la face transfigurée du Christ historique. Comme il nous arrive à certaines heures privilégiées devant un visage aimé, dépouillé soudain de tout l'accidentel qui nous en dérobait jusqu'ici le mystère, de le reconnaître enfin, en découvrant les traits authentiques dont notre amour avait déjà en nous secrètement dessiné la figure.

Tout le développement dogmatique, précisément, gravite autour du visage de Jésus et ne représente qu'une tentative continuellement renouvelée pour en mieux saisir l'authenticité dans le débat toujours ouvert où le Christ mystique répond aux questions que pose le Christ de l'histoire.

Du fait que Jésus est, pour le chrétien, la vie même de sa conscience, il lui importe essentiellement, en effet, que la carrière terrestre du Seigneur puisse devenir tout entière en lui un avènement spirituel, en se dégageant de tout ce que le conditionnement temporel peut opposer à cette transposition.

L'évolution dogmatique est donc une grande épopée d'amour où l'âme retourne sans cesse au jardin pascal pour y entendre avec Marie-Madeleine la voix où elle reconnaît la Présence de son Dieu.

C'est pourquoi je ne puis accepter pour ma part la fausse image d'une simplicité primitive qui aboutirait, par le jeu du discours, à d'inévitables complications. Comme le Christ de la passion selon saint Jean me paraît moins juif, c'est-à-dire moins engagé dans les particularités de son procès et de sa nation, plus universel en un mot, et donc plus simple que le Christ des Synoptiques dans les récits parallèles, il me semble tellement certain que l'évolution dogmatique, dont le quatrième Evangile représente une des premières étapes, tend vers une expression toujours plus universelle, plus intérieure et plus simple du mystère de Jésus, que je n'hésite pas à considérer comme le suprême Evangile, comme l'Evangile éternel, que la foi ne cesse de se donner de son objet dans la vie immortelle de l'Eglise.

Cela a tout l'air d'un paradoxe, si l'on ne considère que le cheminement souvent très laborieux qui précède les définitions dogmatiques. Mais cela cesse de paraître tel si l'on distingue la simplicité terminale de la simplicité primitive, comme fait Edouard Le Roy à propos de l'intuition lorsqu'il écrit : « La simplicité à laquelle on aboutit diffère de la simplicité antérieure à la complication discursive, qui n'appartient qu'à la pré-intuition confuse de l'enfant. C'est une simplicité riche et lumineuse, qui succède, en la surpassant, en la survivant, à la dispersion de l'analyse. Elle seule est le fruit de l'intuition véritable, état de liberté intérieure, de fusion de l'âme pacifiée en l'Etre, paix, non pas passive, mais action à sa plus haute puissance. »

Ces mots de Le Roy, qui rappellent la fameuse distinction pascalienne entre l'ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant et l'ignorance savante qui se connaît, évoquent un entre-deux où règne le clair-obscur des tâtonnements et des approximations.

Dans l'évolution dogmatique, c'est la région où s'applique l'axiome de Newman : la religion est pour les hommes. C'est le lieu des discussions et des conflits où les ratiocinations risquent de prendre le pas sur la foi. Mgr. Duchesne, qui fut un grand historien et un médiocre théologien, éprouvait des nausées en pénétrant dans le champ de bataille des idées et il s'indignait de voir le Seigneur étendu sur la table de jeu où les théologiens opposent leurs syllogismes et soumis à un sacrilège de vivisection par des cuistres qui le démembrent pour le faire entrer dans les petits casiers de leur petit esprit. Il y a du vrai dans ce jugement sévère : On trouve toujours et à toutes les époques, dans le domaine de la pensée religieuse, un secteur où les sarcasmes des provinciaux trouvent leur utile application. Mais cela ne représente qu'un aspect, limité, tout extérieur et purement instrumental du développement de la doctrine chrétienne.

J'ai toujours découvert personnellement d'inépuisables trésors de sagesse et d'amour toutes les fois qu'il m'a été donné de revivre les étapes qui aboutiront à une définition dogmatique. Je ne connais rien de plus merveilleux à cet égard que l'inscription de la Trinité dans le monothéisme sous l'aspect d un altruisme intérieur à la divinité.

Par une pluralité relative comme la condition essentielle d'une unité de valeur, affirmer que Dieu ne possède pas sa propre nature autrement qu'en la communiquant, concevoir qu'il n’ait prise sur sa puissance de connaître et d'aimer que par l'élan où elle se projette de l'Un vers l'Autre qui sont les nœuds vivants entre lesquels vibre éternellement cette onde de dépouillement, admettre qu'en Dieu la personne, en quelque sorte, précède la nature et que la nature est pour la personne, pour former ce relief altruiste et ce mouvement où elle décolle de soi, reconnaître enfin en Dieu la pauvreté infinie qui trouve sa béatitude dans la joie du don, quelle manière plus magnifique d'exprimer au pressoir de la foi le contenu inépuisable du mot de saint Jean, où le « Je suis celui quisuis » de l'Exile livre son dernier secret : « Dieu est Amour. »

Les théologiens, occupés à ciseler des concepts ou à aiguiser le tranchant des controverses, ont pu ne pas savoir exactement où ils allaient. Des passions partisanes, des préjugés de race, des rivalités naturelles, des querelles d'ordres et d'écoles, voire même des intérêts politiques, ont pu obnubiler leur jugement et mettre l'évolution du dogme en péril. Et cela a été pire quand les empereurs se sont mêlés d'imposer par la force leurs conceptions personnelles de l'orthodoxie ou quand les papes et les rois ont prétendu détruire l'erreur par les tortures et les brèches de l'Inquisition.

Mais, comme dans l'Evangile, l'Esprit souffle où il veut : l'homme devient parfois l'instrument de ses desseins, même quand il ne pense qu'à jouer son propre jeu. Car il importe de le répéter : le seul agent décisif et efficace de l'évolution dogmatique est le Christ mystique, en l'Eglise, qui est le sacrement de sa Présence. A tous les systèmes d'idées qui prétendent exprimer son mystère, il apporte la lumière de sa personne. Telle de ces idées peut s'imprégner de cette lumière en la laissant transparaître. D'autres la voilent. Voilà tout le secret de cette évolution.

Une sorte de conscience toujours en éveil, que Vincent de Lérins appelle "le senscatholique", imprime infailliblement à la vie de l'Eglise ce discernement des convenances christiques qui permettent d'identifier toujours le Christ de l'histoire avec le Christ de la foi en échappant tout ensemble aux spéculations désordonnées qui sacrifient l'objectivité du premier et à la matérialité historique qui compose la spiritualité et l'intériorité du second, lequel d'ailleurs n'est pas autre que le premier s'expliquant lui-même dans le silence de l'Esprit.

On voit que l'on est toujours ramené, en fin de compte, à l'arbitrage de la foi. Le travail critique de la raison sur les textes est sans doute indispensable, mais à titre purement instrumental. Ce n'est pas de là que viendra la lumière. Seule une union profonde avec le Christ, une vie réellement identifiée avec la sienne pourra reconnaître la parole qu'il se doit de lui donner. C'est pourquoi il faut toujours supposer derrière les chefs de l'Eglise, quand ils sont indignes, la fidélité héroïque de ceux qui attendent comme leur vie un message dont ces mauvais pasteurs savent leur transmettre correctement la lettre sans être capables eux-mêmes d'en pénétrer l'esprit – en vertu d'un charisme qui met la foi des autres à l'abri de leur indignité.

Cette brève mise au point que nous venons de tenter sur la nature de l'évolution dogmatique, outre son intérêt propre, revêt une importance capitale du fait des divisions de la Chrétienté. Comment rassembler tous ces groupes séparés qui se réclament d'un même Seigneur et qui s'accusent mutuellement d’hérésie et de schisme ?

Je crois qu'il faut commencer par reconnaître que, dans chacun de ces groupes, il y a de ceux qui vivent authentiquement du Christ et qu'ils vivent de lui en s'appuyant tous sur des fondements identiques. L'admirable "Pèlerin Russe" dont les Cahiers du Rhône ont publié le Journal, dans l'Eglise Orthodoxe vivait la plénitude de son adhésion à l'Eglise de Jésus-Christ sans soupçonner qu'il pût y avoir une Eglise en dehors de l'Orthodoxie.

Ce fait réclame toute notre attention et nous invite à dégager une ligne de visée commune à tous les groupes chrétiens. Cette ligne de visée tend chez nous vers la personne de Jésus.

Je me souviendrai toujours d'une conversation avec le très regretté Pasteur Wilfrid Monod, où il me parlait avec une telle ferveur de notre Seigneur que je fus amené tout naturellement à lui demander : « Croyez-vous la divinité de Jésus-Christ ? » A quoi il eut l'humilité de répondre : « je ne me suis jamais posé la question. »Je n'en conclus pas qu'il avouait par-là même son hérésie, mais qu'on peut faire une expérience qui décide de toute la vie sans éprouver le besoin de l'analyser.

Comme il arrive pour beaucoup, d'ailleurs, de nos amis protestants anglicans – et une question qui aurait dû s'accompagner d'une définition précise du sens que je donnais moi-même à l'affirmation de la divinité de Jésus Christ, car il y a mille manières de la rendre inacceptable et que la foi elle-même nous fait un devoir de récuser.

Essayons de préciser davantage ceci dans un autre champ. Tout près de nous, au milieu de nous, nos amis et nos frères coptes orthodoxes, arméniens orthodoxes et syriens jacobites, dont la fidélité au Christ comme celle des Eglises d'Orient a quelque chose de miraculeux, s'arrête, dit-on, au Concile d'Ephèse qui rejette la conception attribuée à Nestorius d'une double personnalité de Jésus.

Il n'y a pas deux personnes en Jésus. Le Christ est un et indivisé et c'est le réduire à un probable que de voir simplement en lui un homme habité par l'Esprit de Dieu, même si cette cohabitation est devenue permanente. Ces mêmes Eglises coptes orthodoxes, arméniennes orthodoxes et syriennes jacobites refusent, dit-on, le Concile de Chalcédoine qui, vingt ans après Ephèse, affirme en Jésus deux natures distinctes sans préjudice de l'unité de sa personne. Il y a en Jésus la nature divine et la nature humaine. Il n'y a pourtant qu'un seul Christ dont la personnalité demeure une et indivisée. Il se peut maintenant que les Eglises qui viennent d'être nommées ne reconnaissent pas l'autorité du Concile de Chalcédoine dont le patronage impérial pouvait leur rendre étrangère les décisions. Mais quel copte ou quel arménien ou quel syrien jacobite orthodoxe qui a réellement la foi n'est pas disposé à reconnaître en Jésus un véritable humain et à l'aimer comme un frère aîné autant qu'à l'adorer comme son Seigneur et son Dieu ?

Aussi bien, le monophysisme que l'on attribue à ces Eglises n'est-il pas une qualification trop simple pour qu'elles s'y reconnaissent ? Car, au temps d'Ephèse, il n'est pas encore question de monophysisme. La doctrine que le Concile de Chalcédoine opposera à Eutychès, le père du monophysisme, est encore à l'état fluide tellement que les formules de saint Cyrille d'Alexandrie, le grand champion d'Ephèse, paraissent singulièrement plus proches du monophysisme que des positions qui triompheront à Chalcédoine. Or, retenir une doctrine à l’état fluide, c'est une attitude d'esprit qui n'exclut pas de soi les précisions qu'elle recevra dans la suite, car cet état fluide demeure de soi ouvert à ces précisions.

Autrement dit, retenir la ligne de visée du Concile d'Ephèse, ce n'est pas de soi exclure la ligne de visée du Concile de Chalcédoine car, avec moins de précision, la ligne de visée d'Ephèse va dans la même direction que celle de Chalcédoine, comme affirmer l'unité du Christ au sens d'Ephèse n'exclut pas de soi l'affirmation de la même unité au sens de Chalcédoine, car la première affirmation contient implicitement la seconde.

Je ferais proportionnellement les mêmes remarques à propos de nos frères nestoriens dont le destin a été si tragique. Dans la mesure où ils adorent le Christ avec la conscience qu'ils ont certainement de n'être pas idolâtres, ils ne peuvent que l'identifier avec le Verbe de Dieu et leur ligne de visée coïncide pratiquement avec la nôtre – quelques discutables que soient les thèses de Nestorius dont la plupart des chrétiens de Nestorius ignorent sans doute les spéculations.

Il est encore beaucoup plus facile de joindre nos plus proches voisins et amis orthodoxes d'obédience byzantine. On dit couramment qu'ils rejettent la primauté du Pape. Je suis certain que c'est mal poser le problème. Leur position est antérieure à l'époque où la primauté du Pape pouvait être l'objet d'une définition dogmatique. Ils s'en tiennent à leur propre tradition où cette question de la primauté papale était encore à l’état fluide et pouvait légitimement être discutée et l’était effectivement aussi bien en Orient qu'en Occident. Ils admettent comme infaillibles les décisions des Conciles Universels ainsi que le faisait et le fait encore l'Eglise romaine. Leur ligne de visée n'exclut donc, de soi, aucunement les précisions romaines qui définissent à quelles conditions un Concile peut être regardé comme universel en affirmant que la présence du successeur de saint Pierre ou son approbation est le signe et le sacrement de cette universalité et que, d'ailleurs, le mystère papal n'a pas besoin, pour s'exercer, de la garantie du Concile universel dont il est la caution, bien que celui-ci doive toujours être conçu au moins comme actuellement présent lorsque le Pape énonce une définition dogmatique inexorable.

Je dois me borner à ces indications très incomplètes. Je crois qu'elles sont très importantes. Il est impossible d'admettre que tant de chrétiens parfaitement authentiques dans l'Orthodoxie ou dans le Protestantisme dépensent, de propos délibéré, une foi d'ailleurs féconde en vertus incontestables, à nier des positions qui sont pour nous l'expression translucide de la Présence du Seigneur. Je suis convaincu, au contraire, qu'ils affirment au nom de leur foi des vérités qu'il convient d'affirmer et que ce que nous affirmons sans qu'ils l'affirment, leur foi l'implique cependant à l'état fluide où les précisions futures sont déjà virtuellement inscrites dans le prolongement de la ligne de visée présente tournée vers le Christ qui se dit en l’Eglise.

Il s'agit donc pour nous de nous identifier avec l'option de leur foi, en respectant leurs scrupules pour qu'elle s'ouvre d’elle-même sur les perspectives qui sont déjà en réalité les siens.

Je distinguais naguère en parabole : les vérités-cailloux qui sont les vérités de la tribu incarnées dans un régime où une constitution et représentées par le gendarme. Vérités à la fois élémentaires et provisoires, pratiquement nécessaires et théoriquement praticables, que la société assène sur le crâne à coup de pierres, selon les époques ou à coup de mitrailleuses.

Les vérités-jeux où logiciens et mathématiciens peuvent se complaire en jouant à vide et sans objet avec ce bel instrument qu'est l'intelligence en explorant toutes les possibilités et en inventant des combinaisons qui deviendront les matrices où, de phénomènes imprévus, pourrait un jour naître la pensée.

Les vérités-images, où les théories scientifiques expriment leur vision du monde par une suite d'approximations discontinues et complémentaires, dont chacune s'impose à son heure pour disparaître en face d'une hypothèse plus compréhensive et plus féconde qui aura le même sort qu'elle dans cette progression sans fin qui durera tant qu'il y aura un monde et des savants dans ce monde.

Enfin, la vérité-Source qu'aucune formule ne peut ni définir, ni représenter, ni contenir – et que l'on ne connaît qu'en se transformant en elle, comme l'intimité d'un être n'est accessible qu'à notre intimité : dans une mutuelle identification.

L'évolution dogmatique gravite autour de cette vérité-source. Il ne s'agit pas de la dire, puisqu'elle est ineffable, mais d'en signaler la présence par une direction de pensée qui nous prépare à la rencontrer en la dégageant et en nous dégageant de tout ce qui n'est pas elle.

Le seul progrès compatible avec cette ineffabilité consiste à exprimer toujours mieux ce que la vérité-source n'est pas, pour nous empêcher de la confondre avec les vérités-cailloux, les vérités-jeux, les vérités-images, car elle ne peut se déduire ni des nécessités biologiques, ni des possibilités de notre intelligence, ni d'une représentation provisoirement cohérente de l'univers. II faut dépasser tout cela et soi-même, pour éliminer tout obstacle à cette connaissance par contact que Jésus appelle la     "nouvelle naissance" et qui s'opère par une transformation d'amour.

La véritable évolution dogmatique, précisément, nous l'avons vu, c'est son visage toujours le plus purement révélé dans des mots-sacrements aptes à nous communiquer sa Présence à condition que nous soyons nous-mêmes réellement présents comme un espace d'amour capable de l'accueillir.

C'est pourquoi, aussi bien, la seule manière d'accréditer le rythme chrétien qui est le dit du Seigneur par la bouche de l'Eglise, est d'être pour les autres le visage d'amour où Dieu atteste sa Présence.

 

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Homélie à des enfants prononcée par Maurice Zundel en Suisse le 7 octobre 1955, fête de Notre-Dame du Rosaire. Publié dans Ta parole comme une source p.374 (*)

Vous souvenez-vous, vous souvenez-vous de la première fois où vous avez dit : Maman ! Quand vous étiez de tout petits enfants ? Vous souvenez-vous ? Qui est-ce qui se souvient ?... Personne ?... Pensez-vous que votre maman s'en souvienne ?... Sûrement ! Une maman se souvient toujours de cette première fois où son enfant lui a dit : Maman ! Pourquoi ?... C'est la plus belle musique pour une maman d'entendre ce mot de la bouche de son enfant.

Une petite fille s'appelait Chantal. On lui demandait : « Comment t'appelles-tu ? » Elle dit : « Je m'appelle Chantal. »« Oui, mais Chantal comment ? »« Mais Chantal Maman ! » Qu'est-ce que ça voulait dire ? Pourquoi est-ce qu'elle s'appelait Chantal Maman ? Pourquoi ?... Pourquoi ce nom est-il jailli de son cœur : je m'appelle Chantal-Maman Parce que, pour elle, Maman ça voulait dire : toute la joie, tout l'amour, toute la présence, toute la tendresse.

J'avais un ami qui était un académicien. Il était très âgé : il avait plus de 80 ans. Et il était très malade, et il allait mourir. Il avait auprès de lui sa femme, qu'il aimait beaucoup. Mais ce n'était pas sa femme qu'il appelait, il appelait : Maman ! A plus de 80 ans ! Pourquoi ?... ?... Parce que, au fond de son cœur, au fond de sa conscience, ce mot était de nouveau toute l'espérance, toute la confiance, toutes les présences et toutes les tendresses.

J'ai connu une femme dont le fils était emmené en prison entre deux gendarmes. Et cette femme me disait : « Si sa maman ne l'aimait pas, si sa maman ne l'aimait plus, qui l'aimerait donc encore ? » Elle voulait dire : c'est impossible qu'une maman n'aime plus son enfant. Si elle ne l'aimait pas, alors personne au monde ne pourrait encore l'aimer, il serait perdu.

Alors une maman, c'est l'image de tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Et pourtant, est-ce qu'une maman, c'est le Bon Dieu ?... ? Non ! Ce n'est pas le Bon Dieu, mais c'est la plus belle image du Bon Dieu.

Il y avait un petit garçon qui se préparait à sa première communion dans un jardin de Beauvais, en France. Ce petit garçon était très intelligent – comme vous – et il jouait tout seul, dans le jardin et il essayait de nommer les couleurs. Et c'est comme ça qu'il faisait sa retraite de première communion, tout seul, en écoutant le chant des fleurs et le silence de Dieu et, tout d'un coup, il bondit près de sa mère qui était en train d'écrire (elle était écrivain), il se plante devant sa maman et lui dit : « Maman, tu es trop, et pas assez ! » Et il s'en va. Sa mère n'a jamais su ce qu'il voulait dire : « Maman, tu es trop, et pas assez ! »

Moi, je trouve ça admirable. Il voulait lui dire : Maman, Maman, mais oui, tu es comme le soleil de la maison, tu es le sourire de la bonté : tu es comme Dieu, mais tu n'es pas encore... Dieu : tu es trop et pas assez !

Est-ce que Dieu est une maman ?... ?... ?... Non ? Comment ?... et alors qui a créé le cœur des mamans ?... ?... Alors où est-ce qu'il a pris toute la tendresse qu'il a mise dans le cœur des mamans ?... Dans son cœur ! Alors, il est bien plus maman que toutes les mamans ! C'est pas vrai ?... ?...

Alors, est-ce que nous pouvons dire "Maman" au Bon Dieu ?... Est-ce que nous pouvons l'appeler "Maman" ?... ?... Mais oui ! Mais oui ! C'est tellement vrai que Dieu nous a donné un moyen de L'appeler "Maman", à travers ?... ?... à travers qui ?... ?... Aujourd'hui, c'est la fête ?... de la Sainte Vierge, de Notre-Dame des Roses, de Notre-Dame du Rosaire. Eh bien ! A travers la Sainte Vierge, quand nous disons "Maman", vers qui monte ce cri ? Est-ce qu'il ne monte pas vers le Bon Dieu ?

Eh oui, la Sainte Vierge, c'est la mère de Jésus, c'est la plus parfaite des mamans, c'est notre maman à tous ! Et il y a Quelqu'un qui est encore infiniment plus maman qu'elle, c'est ?... ? C'est Dieu lui-même ! C'est Dieu lui-même ! Et c'est pour nous apprendre à lui dire "Maman", que le Bon Dieu, justement, nous a donné la Sainte Vierge pour que, tout naturellement, parce qu'elle est une maman, nous apprenions, à travers le cœur de la Sainte Vierge, nous apprenions à dire "Maman" au Bon Dieu.

Qui est-ce qui a oublié sa prière du matin et du soir parmi vous ? Qui est-ce qui l'a oubliée ?... Ayez le courage de lever la main ! Qui est-ce qui l'a oubliée ?... ?... Personne ne l'a oubliée ?...

Vous êtes parfaits... Bon ! Alors... Écoutez : il y a un moyen merveilleux de ne jamais oublier de faire sa prière : de dire, en se levant et en se couchant : « Maman ! » au Bon Dieu. Ça suffit. Dire "Maman" au Bon Dieu en y mettant tout son cœur, c'est la plus belle prière du matin, c'est la plus belle prière du soir et c'est la plus belle prière du midi, et la plus belle prière de toutes les heures. Vous comprenez ?... C'est difficile ?... Non ! Ça vous ennuie souvent de dire votre prière et de dévider toujours les mêmes mots ? Mais ce petit mot "Maman", s'il jaillit de votre cœur, il monte tout droit vers le cœur de Dieu. C'est merveilleux !

N'oubliez jamais ça. Moi, je ne l'oublie jamais ! Ça m'arrive très souvent de dire "Maman" au Bon Dieu. Je trouve ça tout naturel !... à travers le cœur de la Sainte Vierge, bien entendu : rien n'est plus naturel. Alors, écoutez, ne vous fatiguez pas avec des prières, ne vous fatiguez pas avec des mots... mais dites simplement : « Maman » et, quand nous sommes tentés, il faut dire : « Maman » pour nous jeter dans le cœur du Bon Dieu. Vous comprenez ?

Qu'est-ce que c'est que le Bien ? Qu'est-ce que c'est que le mal? Qu'est-ce que c'est que le mal, qu'est-ce que c'est que le bien ?

Qu'est-ce que c'est le mal ?... ?... Comment ?... ?... Quand on désobéit ?... C'est beaucoup plus grave que ça le mal. Qu'est-ce que c'est que le mal ?... ?... C'est blesser... quelqu'un, c'est blesser quelqu'un !... C'est tuer... ?... Oui... qui ?... C'est tuer, c'est blesser Dieu dans son cœur et c'est le tuer !... C'est vrai, c'est ça ! Comme dit la Bible, la sainte Écriture, c'est empêcher la musique, cette merveilleuse musique qui est au fond de notre cœur et qui est le Bon Dieu lui-même. Alors, pécher, c'est blesser le cœur du Bon Dieu, pécher, c'est tuer la vie de Dieu en nous. Comprenez-vous ?

Et qu'est-ce que c'est que le bien ? Le bien, le bien, c'est la vie, la vie de Dieu en nous. Le bien, c'est ça. Le bien, c'est Quelqu'un, le bien, c'est une Présence, c'est une Personne, c'est une lumière vivante, c'est Dieu en nous !

Vous vous rappelez ce moine, ce moine qui était assassiné à coups de couteau par un bandit et, en mourant, le moine a dit au bandit : « Toi aussi, tu portes Dieu dans ton cœur ! » Il ne lui a pas dit : « Tu es un bandit, un brigand parce que tu m'as tué. » Il lui a dit : Attention, toi aussi, tu portes Dieu dans ton cœur ! Il voulait donc le ramener à cette lumière qu'il portait en lui et lui faire comprendre que, s'il faisait le mal, il tuait Dieu, mais que, s'il faisait le bien, il laissait vivre Dieu en lui et il devenait le berceau du Bon Dieu.

Ce petit mot, "Maman", veut donc dire beaucoup de choses. Il veut tout dire, toute la joie, toute la tendresse, tout l'amour, toute la lumière du monde. Et c'est la plus belle prière !

Et maintenant, la question se pose : est-ce que nous, nous aussi, nous pouvons être la maman du Bon Dieu ?... ?... Non ?... Oui ?... Oui, il faut dire oui, oui !

Vous vous rappelez la petite fille qui était tellement heureuse qu'elle ne savait plus comment faire pour exprimer son bonheur et qui saute au cou de sa maman, en lui disant : « Maman, tu es née de mon cœur ! » Maman, tu es née de mon cœur ! C'est merveilleux ! Ça voulait dire : « Maman, tu es comme ma petite fille ! »

Est-ce que Dieu peut naître de notre cœur ? Est-ce que nous pouvons dire au Bon Dieu : « Vous êtes né de mon cœur ?... ?... »

Notre Seigneur a dit un jour ce mot qu'il ne faut jamais oublier, Notre Seigneur a dit : « Celui qui fait la volonté de mon Père, est mon frère, et ma sœur, et ma mère: » (Mt 12, 50). C'est Notre Seigneur qui l'a dit : celui qui fait la volonté de mon Père est ma mère, c'est-à-dire : il devient le berceau de la lumière, de la grâce, de la bonté, c'est-à-dire de Dieu même. Compris ?... Celui qui fait la volonté de mon Père est mon frère, et ma sœur, et ma mère. Vous retenez cette parole. Compris ?... « est ma mère... » Alors, ce mot "maman", ça veut dire cette chose merveilleuse : nous pouvons devenir, nous aussi, le berceau de Dieu.

Comme la Sainte Vierge, nous sommes tous appelés à être le berceau du Bon Dieu, à laisser vivre en nous cette merveilleuse lumière, cette joie et cette beauté.

On pourrait faire un catéchisme, et ce serait le plus beau catéchisme, simplement avec ce petit mot: maman ! Et on se souviendrait qu'on porte en soi la lumière, et la musique, et la joie, et l'amour qui est Dieu, et qu'on est appelé à devenir la maman du Bon Dieu... D'accord ?

Tout est là : tout le mystère de la foi, toute la religion, tout l'Évangile !

Et maintenant, qu'est-ce que nous allons faire ? Eh bien ! Nous allons tout simplement nous tourner vers le Bon Dieu, de tout notre cœur et, par Notre Dame des Roses, par le cœur de la Sainte Vierge, qui est notre mère à tous, nous allons lui dire, dans le creux de l'oreille :

« MAMAN ! »

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conférence de Maurice Zundel à Lausanne le 21 décembre 1948. Non édité.

Le texte est un manuscrit incomplet préparatoire à la conférence (*)

Définissons les termes du problème : Qu'est-ce que l'Art ? Que signifie ici le mot sauver ? Et de quel Homme parlons-nous ?

L'Homme, cet inconnu, disait Carrel. C'est vrai plus que jamais, même après la nouvelle Déclaration des Droits de l'Homme. Et la raison profonde, c'est que l'Homme n'existe pas encore. Ce que nous appelons l'Homme, n'est presque toujours qu'un mélange d'instincts individuels et collectifs, un animal grégaire, esclave de lui-même et de la tribu, dont tous les comportements ont leur source dans son système endocrinien, glandulaire ou dans les exigences biologiques des groupes auxquels il appartient.

Il est vrai que c'est un animal qui raisonne ; mais presque toujours les principes de son raisonnement lui échappent et ne sont rien d'autre que ses instincts individuels ou collectifs. C'est son moi qui conditionne son optique, car on voit toujours comme on est.

Or, qu'est-ce que notre moi ? Un hasard au carré. D'abord le résultat des influences biologiques qui convergent à notre naissance : l'élément singulier, parmi des millions d'autres possibles au même instant, qui a fécondé l’œuf dont nous sommes issus ; l'hérédité contenue dans les deux cellules germinales oui constituent notre origine, les accidents possibles de la vie utérine, et ceux qui ont peut-être accompagné notre venue au monde ; le milieu physique qui nous accueillit, le régime alimentaire auquel nous fûmes soumis, notre sexe,notre âge, nos maladies, enfin tout ce qui fait de nous l'organisme que nous sommes, et que nous n'avons pas choisi, ni dans son principe, ni dans son évolution.

Ensuite : le résultat de tous les milieux que nous avons traversés, de tous les groupes auxquels nous appartenons : la famille, l'école, la profession, la race, les classes, la nation, le langage, la religion. Toutes choses que nous avons subies, toutes influences dont chacune, tant que notre choix ne l'a point transformée en liberté, a imprimé en nous un nouveau déterminisme, s'ajoutant à ceux qui constituent ce paquet d'instincts que nous appelons notre individualité.

Voilà notre moi : tout cela que nous subissons, qui nous vient du dehors et qui n'est qu'un résultat, un carrefour de forces cosmiques et de servitudes sociales. C'est pourquoi je me tue à répéter qu'il n'y a personne. Nous sommes dans un musée de cire, où les personnages paraissent vivants, mais sont réellement figés dans l'attitude que le modeleur leur a imposée, sans qu'aucune initiativede leur part les fasse sortir de leur monstrueuse rigidité. Il n'y a personne derrière le tapis vert où se joue l'avenir de notre espèce : des instincts collectifs qui se mesurent, des individus qui sont les porte-voix de leur groupe, des intérêts obscurs qui quêtent leur chance, une rhétorique de propagande qui nous en met plein la vue.

Mais il n'y a personne, et ainsi de partout. Nous sommes inondés de slogans, embrigadés par des mots d'ordre auxquels chacun réagit suivant ses instincts les plus fonciers qu'il nomme ses droits, et qui ne sont, la plupart du temps, que ses habitudes, ses préjugés et ses servitudes, comme fait, en sens opposé, le type d'en face, soumis à des complexes différents.

Il est vrai que beaucoup ruent dans les brancards, mais c'est généralement pour donner issue à d'autres impulsions, dont la nature n'est pas moins biologique. Car tout ce qui vient à l'homme, tant qu'il n'est pas né, se convertit automatiquement en déterminisme : la science, les principes du droit, l'art, la morale, la religion. Notre moi fait flèche de tout bois, et il n'est rien qu'il ne ramène finalement à l'orbite où il est lui-même prisonnier, tant qu'il n'est pas radicalement transformé.

Cette réserve suppose évidemment qu'une transformation est possible. Biologiquement, en effet, si l'homme est un animal, c'est un animal manqué. Il peut percer à jour le jeu de ses instincts, et il ne s'en prive pas quand il s'agit d'autrui. Ses instincts ne résolvent pas tout. Ils ne résolvent même rien sans son consentement. Il faut qu'il choisisse de n'être rien de plus qu'un animal : il ne l'est pas naturellement, au moins toujours et en toute circonstance. Sa vie peut devenir un problème, et il devient alors capable de la juger, de la condamner, de la refuser ou de l'accepter.

Je sais bien que, pour le plus grand nombre, le problème est écarté, à peine est-il posé, et qu'ils revendiquent simplement le droit de jouir au maximum de leurs possibilités. Ils préfèrent le hasard à l'effort. Ils paieront ce qu'il faudra payer, en comptant sur la chance, et ils se tueront quand le jeu n'en vaudra plus la chandelle.

La société, au stade biologique où elle est encore le plus souvent, avec sa morale de tribu, ne peut ni les aider, ni les condamner. Pourquoi préférerait-elle, en effet, les instincts du groupe à ceux de l'individu ? Il n'y a pas de morale en biologie et il n'y a pas de responsabilité en face du hasard. Si le problème rebondit, c'est que tous les individus n'acceptent pas de subir ce qu'ils sont, du fait de leur naissance et de leur milieu, et que quelques-uns ne consentent, par aucune voix détournée, à recevoir la solution de leurs instincts.

Mais quelle autre issue pourront-ils découvrir ? Les instincts, aussi bien, sont donnés, l'homme animal est donné, le moi biologique est donné : avec sa double articulation, individuelle et sociale. Voilà une réalité qui existe. Comment y échapper sans faire un saut dans le vide ? C'est cela qui explique la magnification des instincts du groupe ou de l'individu : on ne veut pas sauter dans le vide.

J'ajouterai pour être tout à fait juste : on ne peut pas sauter dans le vide. Mais alors ? Alors, il faut bien conclure que ceux qui font le saut, savaient qu'il y a quelque chose au-delà, j'entends : au-delà de l'homme animal, au-delà du clavier des instincts, au-delà de tout ce qui nous vient du dehors, et que nous devons subir ; ils savent qu'il y a un au-dedans, où notre humanité nous attendait et où peut se déployer une liberté créatrice de nous-même.

Et comment le savent-ils ? Simplement parce qu'ils y furent jetés, un beau jour, par une rencontre qui a tout ouvert, en leur révélant le mystère de leur propre intimité. Je n'oublierai pas ce mot d'une femme pauvre, dont, pendant des années, j'ai tenté d'assister la détresse : « La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié ! » Que réclamait-elle devant ses enfants sous-alimentés ? Devant un avenir sans espoir qui rendait plus tragique l'insécurité du présent ? Que revendiquait-elle, avec son visage usé d'angoisse, et son regard affolé d'inquiétude, sinon le droit d’échapper à cette géhenne, par un acte gratuit, par le don de soi à un être qui accepterait le trésor de son intimité ?

Un acte gratuit jailli du trésor de son intimité, voilà ce qu'elle se sentait capable d'offrir et dont le refus représentait pour elle une catastrophe plus douloureuse que toutes ses tragédies.

Mais il est clair qu'il ne s'agissait point là de son moi biologique, inassimilable, sinon par de communes servitudes ; pas plus qu'elle ne songeait à se dévouer au moi biologique des autres, dont la dureté l'écrasait.

Elle pensait à une valeur qui est au-dedans, par laquelle un individu peut être libre de soi, et devient, par-là même, capable d'enrichir les autres, en les rendant libres d'eux-mêmes. Et si elle appelait de toutes ses forces un tel échange, c'était justement pour confirmer ce sentiment d'une valeur intérieure qui était son seul bien.

Etre capable de se donner et de tout donner en se donnant, de se donner à ce qui dépasse, en soi et en autrui, le moi biologique, le moi subi, individuel ou social : cette possibilité de décoller ainsi de toute limite et de toute frontière, n'est-ce pas la même chose que de découvrir, en soi, une Présence dont la rencontre suscite notre intimité, nous appelle du dehors au-dedans, et fait, de notre solitude, un univers de gratuité, de liberté et d'amour ?

Cela est parfaitement certain, car dès que le regard se retourne vers soi, dès que vivant de nous-même, nous nous souvenons de nous-même, nous retombons immédiatement dans le moi biologique, dan l'épaisseur de nos instincts, dans toutes les nuits de nos servitudes.

Prenez ce vers de Keats, un des plus beaux qui furent écrits :

Alors glissa parmi les feuilles,

sans bruit, un petit bruit,

né du soupir même

que le silence exhale !

Et imaginez Keats se léchant les babines, et se gargarisant de sa trouvaille, il n'y aurait plus eu qu'un pauvre type devant des mots, vidés de la Présence qui leur donne la vie, un homme-sandwich portant l'affiche d'un spectacle dont il serait exclu.

C'est à dire que c'est face à une Présence en nous qui n'est pas nous, que se constitue notre intimité, que nous cessons d'être quelque chose pour devenir quelqu'un : un être source, libre de soi et créateur de soi, origine, et non-résultat, bien commun de tous : dans la mesure même où demeure plus secret le don qui est le trésor de sa solitude.

Autrement dit : l'homme naît à son humanité, au moment précis où Dieu naît en lui, comme le ferment silencieux du dialogue par qui notre existence devient une présence efficace. Autrement, il n'y a personne.

Avant d'atteindre à ce dialogue, nous ne sommes que des candidats à l'humanité, des embryons d'âmes. Nous ne sommes pas encore des hommes et nous cessons de l’être aussitôt que nous retombons en nous-même.

C'est cette humanité ainsi constituée par un altruisme sans réserve, au plus secret de la conscience, qui a seule des droits, puisque le droit ne signifie rien, s'il n'est la garantie d'une pure gratuité, s'il ne représente pas la possibilité effective de se donner, et de tout donner en se donnant, qui est bien la seule conception de la liberté qui puisse avoir un sens.

Mais un tel don de notre part n'est pas concevable s'il n'est sollicité par un don qui précède le nôtre. Justement, parce qu'il est impossible de sauter dans le vide, il faut l'attouchement d'une Présencequi nous absorbe en elle, pour que tout notre être décolle des possessions qui le possèdent. Quand ce décollement est total, ce qui est la liberté même, quand il en résulte, au moins pour un instant, une transparence sans ombre, où l'homme reçoit sans alliage le don qui s'offre à lui, le génie apparaît, qui est l'Autre transparaissant en lui.

C'est là le moment créateur pour quiconque est capable d'exprimer cequ'il reçoit, sans rien y mêler de soi.

Et l'Art n'est pas autre chose que l'incantation verbale, picturale, plastique, rythmique ou sonore qui nous rend sensible, par une sorte d'extase issue de rapports imprévisibles, la Présence par qui nous devenons présents à nous-même et à tout.

C'est pourquoi l'Art, qui mérite ce nom, est d'essence religieuse, comme une lecture divine de l'univers, traversé de toutes les allusions où s'atteste la relation qui suspend toute réalité à sa source divine. L'artiste, en tant qu'individu, peut être, sans doute, un parfait chenapan. Le moment créateur n'en reste pas moins un moment virginal, où l'homme devient réellement le truchement du divin. Que, l'instant après, il se savoure lui-même, qu'il retombe dans sa fange, et qu'il se serve même de son œuvre pour glorifier ses ordures, qu'il cesse, en un mot, d'être quelqu'un, pour devenir quelque chose, faisant comme la plupart d'entre nous qui ne devenons humains que par intermittence, il n'empêchera jamais son oeuvre, qui ne lui appartient pas et qui lui a été donnée dans tout ce qui en fait un chef d’œuvre, de n'être plus quelque chose, mais d'être quelqu'un, et de susciter en autrui la joie d'une rencontre que lui-même n'a pas su préserver par un don de lui-même égal au don qui lui était fait.

De l’Art ainsi entendu, comme un jaillissement de pure gratuité, dans un moment de pure liberté, il est évident qu'il peut contribuer à sauver l'homme, à le sauver, j'entends, des servitudes biologiques, en créant le climat où il lui sera possible de découvrir son intimité, et toutes les richesses qui s'élaborent dans une solitude attentive au trésor qui lui est confié.

Et je pense que dans un monde comme le nôtre, où les disciplines traditionnelles se sont effondrées, dans la mesure même où elles représentaient encore une morale de la tribu, pour faire place, je le sais bien, à des consignes qui sont encore plus profondément engagées dans les forces cosmiques de l'homme animal, je pense que l'art peut devenir un des éléments les plus précieux de notre humanisation si nécessaire et si urgente.

Et peut-être ne sera-t-il pas inutile de faire ici quelque réserve sur ce terme de « déchristianisation générale de notre civilisation » qui nous entraînerait à chercher n'importe où des moyens de salut.

Je ne crois pas, s'il m'est permis de l'avouer, que le monde ait jamais été chrétien. L'Occident, en y incluant Byzance, jusqu'à la chute de Constantinople, a pu être légalement, voire théocratiquement chrétien, il ne l'a pas été, dans son ensemble, librement, spirituellement, et personnellement.

Il a identifié l'Evangile avec des structures périssables, souvent en contradiction avec l'essence du message du Christ, et qui semblaient rendre celui-ci solidaire des protections qui visaient à le domestiquer. Devenu affaire d'Etat, le Christianisme a pâti de toutes les fautes des régimes avec lesquels il paraissait lié. Et à mesure que la crainte perdait son emprise, les masses se sont détachées d'une institution qui demeurait à leurs yeux la survivance des tutelles autoritaires dont elles se prétendaient affranchies, comme on souhaiterait qu'elles le fussent en effet. Un fossé s'est donc creusé, qu'il s'agit maintenant de combler.

Or rien n'est plus difficile que d'intéresser une opinion indifférente et de regagner la confiance de quelqu'un qui s'est cru trompé. Et cela est d'autant plus difficile que l'on doit opérer avec des concepts, avec des mots qui, s'ils ne sont pas maniés par des artistes ou proférés par des saints, ne livrent pas par eux-mêmes, une Présence, et risquent, par cela même, d'apparaître comme des abstractions compliquées, qui exigent un effort qu'aucun intérêt immédiat ne vient soutenir.

Et c'est ici, précisément, que l'Art peut apporter un concours indispensable, en installant cette Présence au cœur de l'Homme, amenant celui-ci, sans qu'il songe à se défendre, au recueillement silencieux où il découvre son espace intérieur, où lui parvient dans le silence de soi, l'écho de cette musique jamais entendue, dont Bach, mourant, entretenait son espérance.

Ainsi se constituera le lieu spirituel où la Parole du Christ commencera à prendre une résonance personnelle, donnant un visage à cette Présence dont l'Art, sans en préciser les traits, rendait déjà sensible la réalité.

Il suffit d'avoir éprouvé la puissance éducatrice du chant, dans des groupes de jeunesse, pour souhaiter que l'école se fasse en musique, et pour être convaincu que l'Art, fidèle à sa mission, est capable d'établir entre les hommes une communion fondée sur ce que chacun possède de meilleur en soi.

Il s'agit naturellement d'un Art qui écoute, d'un Artqui éternise au moins quelques instants de pure gratuité – il n'y en a pas d'autre – en gardant intacte l'empreinte vivante de passages qui révèlent à l'homme les abîmes de lumière et l’espace de sa liberté.

(*) le courrier d'invitation à la "causerie" précise (Lausanne, 16 décembre 1948) :

Le sujet que nous désirerions voir exposé, précisé : L'ART PEUT-IL SAUVER L'HOMME ? Cette question me semble se poser à la suite des propositions suivantes :

La question du salut de l'homme tenaille actuellement les hommes plus intensément, semble-t-il, qu'à aucun moment de l'histoire. De toute façon, elle se pose.

- Or une déchristianisation générale de notre "civilisation d'Occident" pousse l'homme à chercher une réponse dans de faux absolus.

- L'art est de plus en plus présenté par certains comme le seul moyen de réunir et faire communier les hommes, de les "sauver" en un certain sens.

- Qu'en est-il réellement ?

Public : une quinzaine de personnes : 2 professeurs, 4-5 étudiants, 2 écrivains, pour une moitié de confession Protestante, plusieurs vaguement déistes, 1/3 de catholiques. Ceci, en gros.

 

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8eme Conférence de Maurice Zundel en septembre 1965 aux oblats bénédictins à Ballaison, France. Non édité.

Les titres intermédiaires, les notes et la prière sont du père Paul Debains.

Où il est question de notre corps que nous avons à créer, puis de la femme, et de l'organisme sacramentel.

Nous avons à créer notre corps, comme nous avons à créer notre pensée, puisque nous sommes tout entiers destinés à être des personnes. L'intérêt du corps humain, c'est précisément d'être revêtu de son humanité. Tant que le corps ne s'est pas humanisé, il ne présente aucun intérêt. Il offre le piège d'un faux mystère, finalement : il n'est rien que ces forces obscures d'une nature inconsciente. Le corps n'atteint sa beauté, qui est suprême, que dans la mesure où il a été revêtu de son humanité, où il est devenu quelqu'un. Faire de notre corps quelqu'un, le respecter assez, ne jamais le traiter en objet. Faire de même à l'égard du corps des autres. Ne jamais en faire un objet et concourir à son humanisation par notre respect.

Et quant à la femme, je pense que le dernier mot, c'est qu'il faut lui donner Dieu. Il faut lui donner Dieu, car si la femme n'a pas Dieu, elle ne peut pas tenir debout. Elle n'a pas la ressource de cette zone intermédiaire qui est, chez l'homme, le secteur rationnel. Ce n'est pas que la femme ne soit pas capable de manier les concepts : elles sont premières aux examens et réussissent admirablement. Mais ce n'est pas cela qui les intéresse : leur intérêt majeur est toujours l'amour, et l'amour a besoin de toutes les complexités que nous avons signalées, l'amour est impossible et n'arrive jamais à son équilibre s'il n'est pas centré en Dieu. Dieu seul peut donner à la femme la plénitude de sa liberté et faire d'elle vraiment la source, la source admirable d'une vie qui monte.

Le jugement des femmes est incroyable, il est prodigieux. Il dépasse tout ce que l'on peut imaginer, à condition qu'il soit axé sur un amour bien équilibré. Mais si la femme n'a pas conquis son amour, si elle le cherche, si elle est inquiète, si elle n'est pas aimée, elle peut être atroce. Une femme de génie me faisait remarquer que le serpent, à Notre Dame de Paris, sous les pieds de la Vierge, a une tête de femme. Elle disait : « c'est tout à fait normal, parce que la destinée de la femme est si dure, elle paie un tel impôt à la vie depuis son adolescence. Elle a les charges de la maternité, elle a les charges du ménage, elle a les charges de l'éducation... Tout lui tombe dessus, tout lui incombe, alors qu'elle peut avoir, elle aussi, des goûts intellectuels, un besoin d'étudier et d'écrire. Ça peut lui rendre la vie si amère qu'elle peut montrer ses griffes, qu'elle peut arriver à une espèce d'agressivité, de perfidie et de perversité sans pareille, par revanche, parce que, justement, la vie est trop dure pour elle. Et cette dureté ne peut être allégée pour elle que par l'amour qui lui est tout. Il ne faut pas compter sur une vie intellectuelle pour l'équilibrer ; elle ne suffira pas. La femme en est fort capable et y réussit magnifiquement, c'est vrai : mais ça ne lui suffit pas ! Son secteur c'est l'Amour, parce qu'elle est la seconde personne de la Trinité, parce que, normalement, elle doit naître du cœur de l'homme, parce qu'elle est le Fils »(1)

Cette même femme m'a raconté que son mari, avant de mourir – son mari qu'elle avait accompagné au sana, avec lequel elle s'était préparée, avec lequel elle avait communié, qu'elle avait vraiment assisté jusqu'au bout de son agonie ‑ lui avait dit, avant de mourir : « Tu es ma première-née ». Et ce mot l'avait tellement comblée, tellement comblée ! Elle sentait, en effet, que c'était cela qu'elle attendait : « naître du cœur de son mari ».

La femme est médiatrice entre l'homme et l'enfant. Et elle reçoit de l'homme pour donner à l'enfant : c'est sa situation normale. Nous avons nous-mêmes – les hommes – à lui donner, mais nous ne pouvons le faire qu'avec un respect infini. Nous avons à lui donner Dieu. Si nous lui donnons Dieu, tout est sauvé ! Elle trouvera alors son assise et elle sera capable des plus grandes choses. C'est notre rôle à nous précisément, tout particulièrement, de lui apporter cette réponse qu'elle cherchait partout. Cette réponse que, la plupart du temps, l'homme, son mari ne veut pas lui donner. Il faut lui donner Dieu : c'est la plus belle manière de l'aimer.

Alors, nous pouvons envisager un autre thème, qui est le thème sacramentel. Nous avons médité sur le mystère de l'Eglise. L'Eglise a un langage réaliste, un langage du symbole efficace, le langage du sacrement. Ce langage qui prolonge l'Incarnation, puisque l'Incarnation suppose précisément l'insertion de la vie divine dans l'histoire, dans l'humanité, dans l'univers.

L'organisme sacramentel prolonge l'Incarnation jusque dans le monde des choses, exprimant par-là que la vocation de l'univers est une vocation spirituelle. Que le sens de ce que nous appelons la matière est d'exprimer l'esprit, d'en être le symbole et le sacrement. Il y a là une sorte de divinisation de l'univers qui est tout à fait dans la ligne de ce gémissement de la création « qui attend la révélation de la gloire des fils de Dieu » (Rm. 8:21)

Si la nature, justement, se trouve soumise à la vanité, si elle aspire à sa délivrance, le sacrement lui apporte une réponse en faisant d’elle le véhicule de la vie divine.

Vous ne pouvez venir à moi qu'en constituant le Corps mystique. L'Eucharistie est instituée par le Seigneur dans ce but.

Le sacrement s'ordonne autour de l'Eucharistie, qui est au fond le seul sacrement. Saint Bernard a remarqué, avec beaucoup de profondeur, que le baptême contient le vœu de l'Eucharistie. Et on peut le dire de tous les sacrements : chacun contient le vœu de l'Eucharistie. Ils s'ordonnent à l'Eucharistie ou ils en portent le rayonnement. De toute façon, le Sacrement des sacrements, c'est l'Eucharistie. L'Eucharistie est difficile à concevoir, parce que toute une théologie objective l'a chargée d'une signification quasi magique.

On a vu, dans l'Eucharistie, la Présence du Christ à portée de la main. On a le Christ avec soi, on l'a dans sa maison, on l'a dans son tabernacle, on l'a dans son ciboire, on le transporte dans sa custode ; enfin, on a un palladium, on a une protection, comme on a une Présence divine. Il est difficile de sortir d'une sorte de matérialisation du divin dans cette conception, et de ne pas éprouver une certaine répugnance comme devant la constitution d'une magie : Dieu à portée de la main, Dieu qu'on porte, Dieu qu'on mange ! Est-ce vraiment cela ?

En tous cas, si on veut situer l'Eucharistie, il faut se rappeler son étroite association, sa rigoureuse connexion avec, d'une part, le mandatum, la suprême consigne de notre Seigneur : « de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés ». Au point que, vraiment, le critère de notre amour pour lui est notre amour pour les hommes. Ce critère réaliste, si profondément évangélique, si conforme à la densité de l'humanité de notre Seigneur, qui est par excellence l'homme, Fils de l'Homme. Cette suprême consigne donne lieu à cette leçon de choses qu'est le Lavement des pieds, où elle est immédiatement mise en action dans cette révélation incroyable de l'humilité de Dieu. L'humilité de Dieu qui est tout simplement l'autre aspect de son Amour, puisque l'amour est une évacuation de soi, et que l'humilité c'est, précisément, l'offrande de cet espace, de ce vide que l'on fait pour accueillir l'autre que Dieu aime.

L'Eucharistie, par conséquent, est aussi une affirmation de l'amour de l'homme. C'est une invitation à communier avec l'homme. Et l'on comprend notre Seigneur qui a échoué, qui vient d'avouer son échec : « Il est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas vous ne recevrez pas le Paraclet » (Jn. 16:6) Notre Seigneur qui sait que le voile ne sera déchiré que par sa mort, que la Nouvelle Alliance ne commencera que dans son Sang. Notre Seigneur qui sait que ses apôtres n'ont rien compris, puisqu'ils viennent de se disputer, à la table de la Cène, la première place ! Notre Seigneur qui a annoncé la trahison de Judas, le reniement de Pierre. Notre Seigneur, qui est entré dans cette solitude effroyable de son agonie, sait très bien que toute cette incompréhension vient de ce que les apôtres ne le voient pas du dedans, qu'ils le voient devant eux, mais non pas au-dedans d'eux-mêmes. Ils ne voient pas, donc, que notre Seigneur qui veut leur retirer sa Présence visible, qui constitue un piège qui les empêche d'atteindre à sa personnalité divine, notre Seigneur ne veut pas rétablir une espèce de magie pour se mettre dans leurs mains.

C'est tout le contraire ! ... Notre Seigneur, qui leur soustrait sa Présence visible, va les mettre devant une exigence d'universalité sans laquelle, sans la satisfaction de laquelle, ils ne pourront jamais l'atteindre, puisqu’il est aussi le second Adam, puisqu’il est l'homme universel, puisqu’il est la catholicité de l'Amour, puisqu’il est intérieur à chacun, puisqu’il est l'unité de l'histoire et le lien de toutes les consciences. Notre Seigneur ne peut être atteint dans sa réalité propre, son humanité ne peut être accessible dans sa différence spécifique, dans sa nature de Sacrement diaphane à la Présence divine, que si nous entrons dans sa désappropriation.

Il faudra que nous nous fassions aussi universels que lui-même pour être en prise sur lui. Cela veut dire : « Vous ne pourrez venir à moi que si vous êtes ENSEMBLE  ». Vous ne pourrez venir à moi que si vous prenez la charge les uns des autres. Vous ne pourrez venir à moi que si vous constituez d'abord mon CORPS MYSTIQUE. C'est par mon CORPS MYSTIQUE que VOUS SEREZ EN PRISE SUR MOI. Alors, commencez par constituer ce Corps Mystique, commencez par constituer cette communion humaine, et quand vous serez tous rassemblés, quand personne ne manquera à l'appel, quand personne ne sera exclu, quand vous serez vraiment les représentants de toute l'humanité et de tout l'univers, alors vous pourrez m'appeler avec efficacité, parce que vous serez vraiment en équation de Lumière et d'Amour avec moi.

La Communion, l'Eucharistie, est donc à concevoir immédiatement comme une distance d'humanité entre le Christ et nous. Il ne s'agit pas de mettre la main sur lui. Il s'agit, tout au contraire, du « Noli me tangere » (Jn. 20:17) dit à Madeleine : « Ne me touche pas ! » Ne me touchez pas il s'agit, tout au contraire, d'abord de NOUS DESAPPROPRIER DE NOUS-MEME, de nous faire universels pour rencontrer le vrai Christ et n'en pas faire une idole. ENSEMBLE, si vous le voulez !

La présence réelle de Notre Seigneur au Saint Sacrement est communautaire. La communion est toujours un geste universel.

Je raconte aux enfants cette histoire :

« Vers 1900, un ingénieur parisien a accepté l'offre de construire un grand barrage sur l'Amazone. Comme à cette époque il n'y avait pas d'avion, c'était se condamner à l’exil prolongé. Il le fit, toutefois, par amour de sa famille, car il avait une dizaine d'enfants et, bien que très savant technicien pour l'époque, il était désargenté. Pour assurer la meilleure éducation à ses enfants, il accepta donc, étant donné les avantages financiers de cette proposition, de s'exiler par amour pour eux. Cet exil dura au moins une dizaine d'années, sinon davantage. Pendant cette longue période, il eut l'immense douleur de perdre sa femme. Ses enfants, livrés à eux-mêmes, puisqu'il était absent, se disputèrent, se séparèrent les uns des autres, devinrent même ennemis les uns des autres.

Quand l'ingénieur eut achevé son travail, il revint à Paris. Il les trouva désunis et, comme ses enfants avaient perdu contact avec lui et grandi pratiquement en son absence, il n'eut pas assez d'autorité pour les aider à surmonter leur inimitié et les réunir. Il mourut écrasé par un immense chagrin, et alors les enfants, comme des vautours, se réunir autour de son testament.

Le testament était extrêmement simple. Il portait simplement ces quelques lignes : « Vous trouverez ma fortune dans un coffre qui se trouve à tel endroit. Vous la trouverez si vous réussissez à faire jouer la serrure du coffre sur un mot clé que je ne vous révèle pas et que VOUS CHERCHEREZ ENSEMBLE ». Il s'agissait donc de trouver ce mot clé sur lequel jouerait la serrure, et les enfants s'épuisèrent à commémorer tous les prénoms de la famille jusqu'aux bisaïeuls. Sur tous ces prénoms, la serrure ne joua pas. Ils relirent le testament et remarquèrent que le mot ENSEMBLE était souligné deux fois. Et la serrure joua sur le mot ENSEMBLE !

Alors ils comprirent le testament du Père : "ENSEMBLE" Ce mot fut une révélation qui les bouleversa ; ils se réconcilièrent en réalisant, au-delà de la mort, le vœu du Père. »

Ce mot est, en somme, la consigne de notre Seigneur : "ENSEMBLE". C'est ENSEMBLE que vous trouverez LE TRESOR. C'est ensemble que vous serez en prise sur moi. C'est donc la Communauté, le CORPS MYSTIQUE qui est seul habilité à évoquer la PRESENCE DU CHRIST. Et, ici, il faut faire cette remarque ‑ que nous avons faite en parlant de l'Incarnation ‑ il ne s'agit pas de rendre présent notre Seigneur : il est toujours présent. Notre Seigneur est toujours présent avec son humanité, EN NOUS, puisque l'humanité de notre Seigneur est le Sacrement des sacrements, mais c'est par l'humanité de notre Seigneur que toute grâce nous est communiquée. Par conséquent, dans la mesure où nous recevons la grâce, où nous sommes en "état de grâce", l'humanité de notre Seigneur nous est présente, comme sa personnalité, comme tout lui-même. Il ne s'agit pas de le rendre présent. IL EST TOUJOURS PRESENT, c'est nous qui ne sommes pas présents !

L'Eucharistie n'a donc pas pour but de RENDRE LE CHRIST PRESENT, MAIS DE NOUS RENDRE PRESENTS à JESUS. Et l'Eucharistie, précisément, nous rendra présents à Jésus D'ABORD ‑ c'est la condition fondamentale ‑ PAR CETTE COMMUNION A TOUTE L'HUMANITE. Elle est essentielle. Elle est la condition sine qua non de la consécration. Car la consécration n'est pas un rite magique, c'est l'appel du Corps Mystique à son chef, à la Tête. Et cet appel n'est efficace que s'il émane du Corps Mystique. On ne fait pas, comme cela, la consécration en dehors du Corps Mystique. Et l'hypothèse du film Le défroqué, du prêtre qui, dans un bar, consacre un seau de champagne, est absurde. Cette consécration est invalide, invalide parce que le prêtre ne peut pas consacrer en dehors de la communauté. Car le prêtre n'est là que l'expression de la voix du Corps Mystique et il ne peut consacrer que dans le Corps Mystique et pour lui, car la Présence de notre Seigneur au Saint-Sacrement est, précisément, une PRESENCE COMMUNAUTAIRE, Présence dans la communauté, par la communauté et pour la communauté.

Il ne peut donc être question d'une communion qui serait un rite privé, une communion qui serait un geste ne concernant que l'individu. LA COMMUNION EST TOUJOURS UN GESTE UNIVERSEL et l'EUCHARISTIE EST TOUJOURS UNE PRESENCE COMMUNAUTAIRE. Et on ne communie jamais pour soi, mais pour les autres et pour eux. Si on était seul, on n'aurait pas besoin de l'Eucharistie, on serait dans un contact singulier avec Dieu et il n'y aurait pas besoin d'un symbole collectif. C'est justement parce qu'on a à prendre en charge les autres qu'il y a un rite commun qui exprime, précisément, l'unité du genre humain et l'équation d'amour met ce genre humain tout unifié dans le Christ et pour lui en contact avec lui-même qui est le chef et la tête.

Et c'est pourquoi on peut dire que s'il n'y avait plus dans l’humanité une âme au moins qui fût en état de communion universelle, en état de catholicité d'amour, toutes les consécrations seraient invalides, parce qu'elles n'auraient plus la caution du Corps Mystique. (2) On est donc en dehors de la réalité de l'Eucharistie en faisant de la communion cette chose aisée et courante où l'on pense qu'ouvrir la bouche, c'est recevoir le Seigneur ! Ce n'est pas vrai, parce que nous ne recevons pas le Seigneur dans la bouche, parce que d'ailleurs la théologie la plus rigoureuse, celle de saint Thomas d'Aquin, affirme nettement que la Présence du Christ au Saint-Sacrement est absolument insensible, non physique, et qu'aucun procédé physique ne peut l'atteindre. Tout ce qui est physique se rapporte aux espèces, et il ne faut jamais oublier qu'en disant : "Le Corps du Christ" on exprime, de manière abrégée : "Le sacrement du Corps du Christ". Il ne faut pas oublier qu'il y a là un sacrement, le sacrement du Corps du Christ. A la rigueur dire : "Le Corps du Christ", ce n'est pas juste. (3)

La Messe est ce rassemblement cosmique où tout l'Univers fait un nouveau départ...

Il y a donc une nécessaire médiation dans les espèces, d’abord par l'Incarnation, et qui est nécessaire aussi comme support des opérations physiques. Si on divise les espèces, on ne divise pas le Christ. Si on mange les espèces, on ne mange pas le Christ. Si on transperce les espèces, on ne transperce par le Christ. Toutes les opérations physiques se rattachent aux espèces. Et le Christ, lui, est là inaccessible à toute prise sensible. Au point que saint Thomas exclut, comme vous le savez, toute apparition du Christ au Saint-Sacrement. Tous ceux qui ont eu des visions du Christ au Saint-Sacrement, ont eu des visions qui n’étaient que des modifications subjectives de leur regard. (Cf. le cas du caporal de Bolzano) Il ne s'agissait pas de modifications dans les espèces elles-mêmes, qui auraient laissé apparaître le Seigneur. Il ne peut pas, dit saint Thomas, apparaître au Saint-Sacrement parce que, justement, il est là sous un mode de Présence qui exclut toute espèce d'atteinte physique. Si bien que les profanations que l'on pourrait exercer sur l'hostie ne sont des profanations que dans l'intention de l'homme, et elles ne peuvent atteindre le Corps du Christ, précisément parce que le Christ est là sous mode NON-PHYSIQUE, REEL. C'est une PRESENCE REELLE mais NON-LOCALE, comme dit saint Thomas "non localisable, non accessible à toute expérience physique".

Et ceci a de l'importance : nous communions à la Présence du Seigneur par la manducation des saintes espèces. Alors, tous les problèmes de digestion sont évidemment éliminés parce qu'il ne s'agit pas de cela. Il y a une MANDUCATION SPIRITUELLE qui nous REFERE A LA CROIX, puisque finalement il s'agit de se nourrir de ce paradoxe d'un Dieu qui meurt, et de puiser la vie dans sa mort. De reconnaître dans le Crucifié le PRINCE DE LA VIE.

Il est donc extrêmement important de vivre l'Eucharistie comme une communion universelle avec toute l'humanité et tout l'univers. Il n’est pas moins important de la présenter ainsi, si on a à catéchiser. Il faut présenter l'Eucharistie avec cette exigence formidable : de la COMMUNION POUR LES AUTRES.

C'est d'ailleurs la meilleure manière d'inviter les fidèles qui sont vraiment des fidèles ‑ c'est à dire des gens qui ont la foi et qui sont axés sur le Seigneur ‑ c'est la plus belle manière de les inviter à communier EN COMMUNIANT POUR LES AUTRES, AVEC LES AUTRES. C'est les inviter à ETRE LE VIATIQUE DE TOUTE L'HUMANITE. D'être la Communion de tous les mourants, de tous les accidentés, de tous les désespérés, de tous les prisonniers, de tous les solitaires, de tous les morts, de tous les vivants. Les inviter à rassembler l'histoire, toute l'histoire autour de l'autel.

Il me semble que c'est cela la messe, que c'est cela l'Eucharistie : que toute l'histoire se rassemble, que tous ces personnages de l'histoire, que ce soit César, Platon, Aristote, Démosthène, Cicéron, Plotin, Descartes, Archimède... Tous sont là autour de l'autel, et peut-être attendent-ils ce moment ‑ pour autant qu'il s'agisse d'un moment ; au-delà du voile et dans cette vie intemporelle : qui est la vie libérée de toute attache terrestre ‑ peut-être attendent-ils ce moment pour entrer dans la plénitude de la VIE ?

La messe, c'est ce rassemblement universel et cosmique où tout l'univers fait un nouveau départ, et où des millions et des millions d'hommes sont ravitaillés par le geste d'amour accompli par l'Eglise qui totalise toute l'humanité et qui réalise dans l'Eucharistie une communion vraiment universelle.

Il n'y a donc pas à faire des statistiques sur le nombre de communions que nous avons dans notre paroisse, comme si c'était là un élément normatif. Il y a tant et tant d'enfants, de jeunes filles dans les institutions, qui communient tous les jours parce que "c'est bien porté", parce que "c'est bien vu", parce que ça ne les dérange pas ! Parce que souvent aussi, pour leur sensibilité très éveillée, Dieu est un peu comme un "succédané de cet amour attendu". Et leur ferveur se porte vers Dieu parce qu'il n'y a personne d'autre, n'est-ce pas ! Vous avez des jeunes femmes qui sont très éprises de Dieu tant qu'elles n'ont pas rencontré un homme ! Et puis, quand elles ont rencontré un homme ‑ fait pour elles – elles s'aperçoivent que c'est lui qu'elles cherchaient finalement.

Alors, combien de ces communions ne modifient absolument rien dans l’être, et lorsque ces filles sont laissées à leur liberté, arrivent, dans les facultés, on voit qu'elles ne sont pas plus solides que les autres. Elles ne résistent pas mieux que les autres. Parce que, justement, ce geste n'a pas été un geste accompli dans l'universel ; il n'a pas été un geste expérimenté dans la communion mystique, avec tous les hommes, pour rencontrer la tête et le chef des justes.

D'ailleurs, ceux qui n'ont pas une notion du Christ très vivante seront plus facilement touchés par l'aspect d'une communion humaine. A quelqu'un qui, justement, me disait qu'il avait parfois des difficultés, je conseillais : « Eh bien ! Commencez par cela, commencez par la communion humaine. Faites fructifier ce qui est déjà clair en vous. Avant de vivre la totalité de la foi sous tous ses aspects simultanément et avec la même profondeur, il faut faire fructifier ce qui, pour vous, est déjà vivant ». Si vous pouvez déjà envisager l'Eucharistie comme une communion humaine, une communion avec tous les hommes et pour eux, une totalisation de l'histoire, un rassemblement de tout l'univers, vous aurez déjà une très ample moisson à accueillir et, en dehors de vous-même à accomplir, le reste viendra peu à peu. Plus vous vous engagerez dans une communion humaine, plus vous serez proche du Christ et, finalement, arriverez à vivre la totalité du Mystère.

Il est donc bien certain que l'Eucharistie c'est l'exigence de notre présence, l'exigence de notre présence réelle au "Christ qui est toujours présent", mais qui nous est inaccessible quand nous ne sommes pas présents, ainsi qu'il arrive dans la vie de l'esprit. Si vous avez dans votre bibliothèque toute la sagesse du monde, encore faut-il que vous lisiez les livres qu'elle contient ! Si vous les laissez sur les rayons, toute la sagesse qu'ils contiennent vous échappera. La vie de l'esprit est une vie de réciprocité, et rien n'y arrive si nous n'y sommes pas présents. (4)

Toute vie chrétienne doit être ordonnée à la constitution du Corps mystique du Christ.

Le Christ nous attend MAIS IL NOUS ATTEND ENSEMBLE. C'est pourquoi la Présence eucharistique ne peut être qu'une Présence communautaire. Et même si on fait "la visite au Saint‑Sacrement", ce ne peut être que dans cet esprit de rassemblement, et avec ce lien dont l'Eucharistie constitue précisément le centre : ce lien avec toute l'humanité. Je ne sais pas d’ailleurs si ce culte de l'Eucharistie, séparé de la liturgie, est de la meilleure inspiration ? Que le Saint-Sacrement soit une Présence qui demeure et qu'on lui rende, par conséquent, un culte, je n'y vois pas d'inconvénient, à condition qu'on ne perde jamais de vue qu'il s'agit d'une PRESENCE COMMUNAUTAIRE, et qu'on ne peut, par conséquent, aborder qu'en assumant toute l'humanité et tout l'univers.  (5)

Et nous pouvons maintenant nous interroger ‑ si cela peut nous ouvrir un horizon ‑ sur l'événement qui se passe au moment de la consécration. Il est bien entendu que cet événement se situe dans ce contact du Corps Mystique avec son chef. Et puisqu'il y a dans les espèces un véhicule indispensable, qu'est-ce qui se passe ? Est-ce qu'il se passe quelque chose ? Calvin avait une théorie assez particulière, qui revenait à ceci « Au moment où les paroles de l'institution sont redites, le Christ se rend Présent à nous. Les espèces ne sont pas modifiées, mais la PRESENCE DU CHRIST EST ASSUREE. Un peu comme dans le Baptême, lorsqu'on prononce ses paroles, la grâce du Christ est conférée sans nécessairement ‑ suivant les écoles théologiques ‑ passer par l'eau elle‑même  ». Pour Calvin, la Présence ne passait pas par les espèces mais elle était réelle. Elle était réelle dans le sujet, dans le communiant.

L'Eglise catholique a insisté sur la transformation des espèces comme une condition sine qua non, et elle a poussé jusqu'au bout son affirmation en forgeant le mot de transsubstantiation, qui a été développé à l'infini par les théologiens à partir de la conception de la substance, des accidents, etc. Est-ce que cela est très convaincant ? Qu'est-ce que la substance ? Que sont les accidents ?

En tous cas, ce qu'on peut retenir comme définitif dans cette affirmation : c'est qu'il ne se passe rien de visible. Visiblement, il n'y a pas de changement. Si donc il y a un changement, il est invisible. Et appelons le visible : accident, et l'invisible : substance ; c'est une question de convention... si l'on veut ; alors, dans ce cas nous dirons transsubstantiation, donc le changement se traduit d'une manière invisible.

Ce changement, quel est-il ? Pouvons-nous profiter de la physique d'aujourd'hui ? Ce serait peut-être téméraire, mais, étant donné que nous avons déjà rencontré cette notion de chiffre comme constituant l'essence de notre corps, est-ce que nous ne pourrions pas envisager ‑ c'est une simple suggestion ‑ envisager l'Eucharistie comme, en effet, cette communication du chiffre, du chiffre qui constitue l'essence du Corps du Seigneur ? Si nous imaginons que ce chiffre correspond à une longueur d'ondes, nous pouvons nous imaginer le Corps du Christ lui-même comme une espèce d'immense rayonnement qui se diffuse continuellement d'ailleurs, ce qui rejoindra la vision paulinienne d'une cosmicité du Christ. Il serait présent à tout l'univers et lui redonnerait son statut divin.

Le Christ serait-il donc dans son humanité en raison de la musique propre de son humanité, en raison de son chiffre ? Est-ce qu'il serait comme une immense vibration, un immense rayonnement toujours offert, toujours attendu et atteignant tout l'univers dans une espèce de "raccourci" qui n'obéit pas naturellement aux lois de la physique, puisque nous sommes en dehors de l'espace-temps. Est-ce que nous pourrions envisager que la consécration met en vibration, en quelque sorte, les espèces en leur communiquant le chiffre du Christ ? Peut-être est-ce cela ?

C'est une image, en tous cas, qui ne répugne pas à la réalité de notre expérience puisque notre corps est cela, notre voix est cela. Toute réalité se réduit, finalement, à une vibration où rien ne vibre d'ailleurs, en tous cas à un chiffre, à une certaine musique, au moins une musique essentielle, il se peut que ce soit ça qui constitue le changement, le changement simplement. Peu importe dès lors qu'on affirme la réalité de cette Présence cette réalité naturellement correspond à la réalité de l'humanité.

Mais comme nous en sommes encore à essayer de définir notre propre humanité, à chercher le chiffre de notre corps, nous ne pouvons penser d'une manière apodictique tout ce que peut être l'humanité du Seigneur. On conçoit par analogie ces espèces de vibrations toujours présentes, toujours répandues, toujours offertes, mais que nous ne recueillons pas parce que nous fait défaut le récepteur. Or, la consécration ouvrirait le récepteur, qui recueillera alors cette émission toujours et continuellement répandue dans tout l'univers par la Présence de notre Seigneur, qui est le couronnement de cet univers, et qui en assure l'unité et la divinisation. Cette image vous pouvez la jeter à la poubelle ou la garder, si elle peut vous aider.

En tous cas, il est hors de doute que l'Eucharistie qui est le lien de l'unité, que l'Eucharistie suppose notre présence ecclésiale. Une présence totale à tout l’univers et à toute l'humanité. A ce titre, elle est le résumé de l'Evangile puisqu'on ne peut atteindre Dieu qu'en se mettant au service de l'homme dans l'agenouillement du Lavement des pieds. Alors on peut dire que ces trois choses ne font qu’une : le mandatum, le Lavement des pieds et l'Eucharistie. C'est toujours la même expression, la même exigence, la même universalité, le même amour. Mais cette conception, en tout cas, ne se prête à aucune interprétation magique, et on voit très bien qu'elle ne met pas Dieu à portée de notre main elle le met à portée de notre cœur, ce qui est une tout autre affaire. C'est en nous donnant, et précisément en constituant cette immense chaîne d'amour universelle que nous entrons dans l'esprit du Christ.

Ce qui est vrai de l'Eucharistie, est vrai aussi des autres sacrements. Il y a également dans tous les sacrements une ordination à l'humanité, une ordination aux autres. (6) Il n'y aurait pas de sacrement sans les autres. On n'aurait pas besoin de ces symboles si nous étions seul à seul. Il fallait trouver un langage, un langage qui ne trahisse pas la personne qui communique, un langage commun, un langage réaliste, un langage qui rassemble tous les hommes. Et ce sont ces signes sacrés que sont les sacrements qui dérivent de l'Eucharistie ou qui y préparent, qui en contiennent le désir, comme le Baptême ou la Confirmation qui sont les premiers sacrements d'initiation, un ensemble qui forme le couple de la liturgie orientale et qu'il faut, au moins spirituellement, ne pas séparer, puisqu'ils sont les sacrements de l'initiation et qu'ils sont, du même coup, les sacrements de la mission, puisque toute grâce est une mission. Toute grâce est une mission ! Par conséquent, on ne reçoit pas le Baptême et la Confirmation pour soi, mais pour les autres.

Le sacrement de Pénitence... est ordonné à la construction du Corps mystique, plus encore que les autres.

Et ceci a une grande importance parce que si nous voulons développer la conscience d'une exigence baptismale chez les parents, nous ne pouvons plus nous servir aujourd'hui de l'argument du péché originel. Il est trop difficile à manier et puis il est très difficile à définir. Il est d'ailleurs collectif : c'est toute l'Humanité qui est en état de refus, c’est toute l'humanité qui dérègle le jeu de l'univers en le soustrayant à Dieu par le refus même d'aimer Dieu, ce n'est pas en partant du péché originel !

Une femme qui vient de mettre un enfant au monde n'a pas le sentiment que son enfant est sous la loi du péché. Elle jubile, elle l'adore, elle s'émeut, elle ne croit pas du tout qu'il est la proie du démon. Il y aurait quelque chose d'offensant à le lui dire ; ça choquerait toutes ses puissances de dévouement et d'amour ; ça choquerait toutes ses puissances de dévouement et d'amour alors qu'elle a porté cet enfant avec beaucoup d'inconvénients. Il est une partie d'elle-même, elle lui a voué son être-même et il lui faut maintenant pouvoir lui prodiguer tout son amour. On ne peut pas dire à une mère que son enfant est dans les rênes de Satan et qu'il va être purifié, délivré et investi de la grâce du salut ! Il est plus simple de dire que cet enfant va être introduit dans la communion d'amour où il ne sera pas un petit enfant mais une conscience habitée par Dieu et qui rayonnera sur toute l'humanité, sur tout l'Univers la Présence de Dieu, dont il devient le temple, le sanctuaire, le tabernacle et le ciboire... C'est une chose prodigieuse : qu'un enfant qui consomme, qu'un enfant, qui est revêtu d'une fragilité extrême, qui dépend à chaque instant de ses parents et des soins qu'ils lui donnent, puisse être en même temps l'ostensoir de Dieu, être pour l'humanité la source du rayonnement divin.

Sous cet aspect, personne ne peut être blessé parce que nous sommes là dans une vérité très authentique, et nous savons que, finalement, précisément, ce qui importe c'est que l'homme surgisse de soi, ce qu'il ne peut faire qu'en étant enraciné en Dieu. Cet enracinement en Dieu, on peut le présenter d'une manière très positive, comme ordonné au Corps Mystique, comme ordonné au genre humain, ordonné à tout l'univers. Et les parents aiment leurs enfants et ne peuvent pas ne pas être touchés si on leur présente le Baptême comme une immense ouverture qui arrache l'enfant à son parasitisme inévitable puisqu'il dépend radicalement des autres, en faisant de lui, déjà, une source, une origine, un espace et un créateur.

C'est ce temple qui s'élève dans le petit enfant, le sanctuaire de Dieu, cela lui confère une noblesse extraordinaire et établit le dialogue entre la mère et l'enfant, dialogue qui sera de plus en plus "de personne à personne", utilisant de moins en moins le langage parce que la lumière des intimités se joignant en fera tous les frais. Il y a donc là un anoblissement de l'enfant, introduit dans un ordre divin pour devenir le "porteur de la vie divine" à toute l'humanité et à tout l'univers.

La confirmation, évidemment, va dans le même sens, puisqu'elle est notre Pentecôte, qu'elle affirme d'une manière explicite que toute grâce est une mission, et qu'on ne peut garder Dieu pour soi en se cantonnant dans un coin, mais que, nécessairement, on est apostolique, on est envoyé en apôtre, et qu'on a reçu la grâce pour la communiquer.

Il est donc parfaitement vrai de conclure que les sacrements de l'initiation s'ordonnent à l'humanité et fondent une communion humaine universelle. Et c'est cette communion humaine universelle qui engage notre foi. Les sacrements sont rigoureusement ordonnés à construire le Corps Mystique, à l'exprimer, à l'étendre, à rendre sensible à travers lui la Présence du Seigneur.

Les sacrements de la restauration sont les sacrements de Pénitence et d'Extrême-Onction, qui forment un couple nouveau, qui sont complémentaires l'un de l'autre, et qui doivent restaurer en nous un ordre que nous avons reçu au Baptême, un ordre naturel que nous avons rompu par suite de nos infidélités. Disons cela par hypothèse puisqu'on ne se confesse pas, s'il n'y a pas de faute ; comme on ne reçoit l'extrême-onction que dans un but de purification.

Alors nous pouvons envisager d'abord le sacrement de Pénitence. Le sacrement de Pénitence qui, dans l'Eglise latine, de nouveau, s'est précisé après des formes juridiques extrêmement précises, avec des consignes très étroites et très rigoureuses, parce que les latins ont besoin de mettre les points sur les i ; les orientaux, en général, font les choses de façon beaucoup plus souple, sans trop se soucier de ceci ou de cela, sans préciser, parce que c'est un autre esprit. Mais il reste que le sacrement de Pénitence lui-même a une valeur très particulière, je veux dire que, comme tous les sacrements, il comporte une dimension humaine et une référence aux autres. C'est ce qui en fait d'ailleurs la nécessité.

Si nous étions seuls, nous n'aurions pas besoin du sacrement de Pénitence, nous nous adresserions à Dieu sans cette médiation du Christ et du Christ-Eglise. Mais justement, nous ne sommes pas seuls. Nous n'avons donc pas seulement offensé Dieu, nous avons offensé les autres. Nous avons rompu la communion des saints, nous avons mis un obstacle à sa diffusion, nous avons peut-être précipité les autres dans le désespoir ; ils ont changé ou ils ont perdu leur vocation à cause de nous. En tous cas, il n'y a pas une faute qui ne rejaillisse sur les autres. Ils sont tous entraînés dans nos ténèbres, comme ils sont aussi, heureusement, entraînés dans notre amour.

Alors, il est bien clair que, ayant offensé l'humanité et pas seulement Dieu, nous avons à recevoir l'absolution de l'humanité. Et c'est pourquoi la confession urge. Non pas à cause de Dieu ‑ nous pouvons très bien rétablir notre situation devant Dieu par un acte d'amour, et il ne faut jamais le perdre de vue ‑ Il est certain qu'un acte d'amour nous remet d’aplomb, à supposer que nous ayons perdu le contact avec Dieu, nous le retrouvons par un acte d'amour ; car le péché ce n'est pas un « acte écrit dans un livre et qui est perçu dans ses conséquences visibles » : le péché, c'est nous ! C'est nous en état de refus, comme la grâce c'est nous en état d'acceptation, irradiés par sa Présence divine qui ne nous manque jamais, mais à laquelle nous manquons et qui, IMMEDIATEMENT nous envahit quand nous sommes "en état d'ouverture". Il est certain que par la contrition devenant un acte d'amour, nous avons le moyen de rétablir notre situation avec Dieu, de retrouver son amitié, si nous l'avions perdue, ce qui est peu probable, et de communier avec les autres dans la joie de la réconciliation.

C'est pourquoi ‑ ceci est parfaitement vrai ‑ c'est pourquoi je dis sans cesse, quand je parle à des religieuses qui ont des difficultés, qui ne peuvent pas se confesser ‑ soit parce que leur aumônier n'est pas leur confesseur, soit parce qu'elles sont gênées de recourir à leur confesseur habituel, soit pour tout autre raison ‑ je leur dis : « Ne soyez jamais inquiètes, allez communier comme vous êtes EN FAISANT UN ACTE D'AMOUR. Soyez certaines qu'un acte d'amour est incompatible avec le péché, puisque le péché est un état de refus ; dès que nous aimons, il n'y a plus de problème. Mais il reste que nous avons encore une dette à l'égard de l'humanité et que nous avons à offrir à cette humanité visible une réparation visible dans le geste de l'aveu sacramentel, couronné par l'absolution sacramentelle. Alors, vous vous confesserez, dis-je aux religieuses, quand vous le pourrez, quand vous en aurez l'occasion, quand vous serez en face d'un prêtre qui vous inspire confiance, vous pourrez vraiment décharger votre âme sans craindre qu'elle soit profanée par des mains indélicates. En attendant cette opportunité, allez communier sans aucune espèce d'inquiétude ».

Et cela, je peux vous le dire à vous-mêmes : il faut toujours opter pour l'état de grâce ; quand on se sent le désir de communier, on est déjà pris par un désir d'amour. Il suffit de l'expliciter dans un acte d’amour et on peut toujours aller communier, quitte à se confesser quand, postérieurement, on en aura l'occasion. Cela pour obtenir cette absolution de l'humanité à travers l'humanité de notre Seigneur qui nous a pris, non seulement au nom de Dieu mais au nom de l'humanité.

Ceci aussi a une grande importance pour les gens du dehors qui imaginent difficilement ce que peut être la confession, ce qu'elle comporte et son pourquoi. Si on leur explique que nous sommes débiteurs de l'humanité, que toute âme qui s'élève, élève le monde, et que toute âme qui s'abaisse, abaisse le monde, les outsiders, les gens du dehors comprendront mieux l’importance de la confession qui pourrait d'ailleurs prendre d'autres formes.

Il m'est arrivé de donner l'absolution collective parce que le temps urgeait. Je voyais qu'il y avait des gens qui voulaient communier et qui n'avaient pas pu se confesser. J'ai donné une absolution en groupe. On pourrait souhaiter que l'on renonce à toute cette nomenclature des "examens de conscience" et qu'on n'entre pas dans des détails. Finalement : "j'aime ou je n'aime pas", je vous l'ai dit. Si je n'aime pas, je suis dehors ! Si j'aime, je suis dedans ! Il est inutile d'épiloguer sur chacune de mes défaillances : c'est encore me "remettre dedans ", c'est une façon de "coller à moi" et de me limiter à mes propres frontières.

Mais il reste, et il faut le retenir, cette ordination au Corps Mystique et aux autres et que nous sommes leurs débiteurs tant que nous n’avons pas ajusté notre position vis à vis d'eux.

C'est ce qui fait la noblesse de l'aveu sacramentel c'est qu'il est une reconnaissance de la grandeur humaine, une reconnaissance de ces autres qui nous sont confiés, et qui ne peuvent, finalement, aboutir à un résultat créateur que si nous sommes pour ces autres, justement, un espace illimité. Je crois donc qu'il faut tenir essentiellement à cette ordination à l'humanité de tous les sacrements et plus spécialement du sacrement de Pénitence, qui est le plus contesté et qui semble contestable du fait que l'état de grâce peut être restitué par un acte d'amour. Mais ce n'est pas incompatible. Dieu n'a pas besoin de signe, puisqu'il est intérieur à nous, mais les autres ‑ qui ne sont pas intérieurs à nous – visiblement ont besoin de signes. Et cet aveu, d'ailleurs, a beaucoup de vertu puisqu'il prévient souvent les crises les plus graves, il prévient les tentations les plus dangereuses, et met en état de vérité. Il anticipe le Jugement dernier, qui sera justement l'expression de ce que nous sommes réellement. Nous avons donc, si nous n'avions pas de motif de nous confesser, à prendre conscience que tout au moins nous sommes débiteurs de l'humanité et que nous avons à acquitter cette dette par un don de nous-même adapté aux circonstances.

Les sacrements sont une manière de rayonner sur tout l'univers et de communiquer Dieu à toutes les créatures.

L'Extrême-Onction achève cette œuvre de purification et elle vise à faire de la mort un acte de vie. Un acte de vie dans la communauté et pour elle. Il ne s'agit pas du tout de macérer dans la peur, de s'entretenir dans les terreurs de la mort, c'est tout le contraire ! Il s'agit de vaincre la mort dans la communauté et pour elle. Et de recevoir l'Onction des malades dans cet esprit de participation et d'union à toute la communauté. L'homme qui veut faire de sa mort un don à toute la communauté réalise, évidemment, le maximum de la charité.

Le Mariage : Il n'est guère besoin de s'étendre sur le mariage qui est, par excellence, le sacrement de la communauté ; saint Paul l'a défini dans la Lettre aux Ephésiens, d'une manière unique pour son temps, bien qu'il subordonne encore la femme à l'homme. Il le dit d'une manière magnifique en parlant du Corps du Christ : « Le Christ prend soin de son corps et il l'honore et il en préserve l'intégrité ; eh bien ! De même... »

Alors, ici, nous avons à envisager ‑ comme le fait saint Paul – le mariage comme le Corps du Christ ou plutôt le sacrement qui représente et réalise « les fiançailles de Dieu avec l'humanité ». C'est le sacrement qui est le plus ecclésial dans la formulation paulinienne, avec une ordination formelle au mystère de l'Eglise et à la communauté. C'est à dire qui le situe à son vrai plan qui fait du Mariage une société de personnes qui échangent l'infini, qui incarnent Dieu dans la transmission d'une vie personnelle et qui constituent, par les membres nouveaux qu'ils offrent au Seigneur, sa durée. Il est donc incontestable que ce sacrement éminent est ordonné à la communauté.

L'Ordre : il n'est pas besoin de dire que l'Ordre, lui aussi, est ordonné à la communauté. Il en constitue le sacrement de son unité.

Toutes ces églises éparses, que sont les foyers, sous le sceau du mariage-sacrement, toutes ces petites églises éparses, si admirables et si indispensables quand la vie chrétienne y est vraiment vécue, sont enracinées dans la grande Eglise, dans l'Eglise unique, par le sacerdoce du prêtre, sacrement de l'unité, qui exerce, par cette fonction unificatrice, précisément, sa paternité universelle. Le fait que, justement, le fidèle appelle le prêtre : Père, dit bien que, dans la perspective du fidèle, le prêtre a ce rôle de rassemblement, qu'il est le père de famille pour toute l'humanité, et qu'il peut dépenser par conséquent, dans cette ordination à l'unité, toutes ses puissances d'amour, de dévouement et de tendresse.

Il ne s'agit pas, encore une fois, comme nous l'avons dit ce matin, de devenir des eunuques et de nous retirer de la circulation, mais, tout au contraire, d'entrer en plein dans la pâte humaine, de nous faire solidaires de tous et de chacun, et d'apporter à tous et à chacun cette Présence du Seigneur.

Nous voyons donc, évidemment, dans ce survol extrêmement rapide, nous voyons qu'il y a dans le sacrement une ordination à l'autre qui est consubstantielle aux sacrements. (7) Ce qui fait que chaque sacrement ‑ on peut le dire ‑ on le reçoit pour les autres et pas pour soi.

Cela nous débarrasse de toutes les questions de scrupules à avoir ou d'indifférence, parce qu'ils pourraient être indifférents pour nous, éventuellement. Nous pourrions ne pas sentir le moindre attrait pour la communion ou pour les autres sacrements, mais si nous y voyons une manière de rayonner sur tout l'univers et de communiquer Dieu à toutes les créatures, le problème change absolument d'aspect.

C'est là, justement, que nous atteignons de nouveau à une grandeur humaine illimitée et que nous prenons vraiment en charge toute l'histoire de l'humanité. C'est dans cet esprit, me semble-t-il, que non seulement nous avons à communier, mais à présenter aux autres les mystères de la vie de l'organisme sacramentaire, en insistant toujours et uniquement sur ses côtés positifs : une communication qui a en vue les autres, qui s'adresse à eux, et qui est finalement pour eux la manière concrète de manifester que nous sommes l'Eglise, que nous sommes la meilleure Eglise, et que nous sommes présents ici, maintenant, pour les autres, afin de leur communiquer ce que nous avons de meilleur de par la grâce de Dieu.

Toute magie est exclue de cet organisme sacramentel, toute facilité aussi, puisque l'exigence d’être ensemble et de créer le Corps Mystique est la plus rigoureuse qui soit. Il n'y a pas d'exigence qui puisse engager davantage que celle-là. Elle devra se faire chaque fois que l'on reçoit le sacrement, elle devra se faire universelle. Rien ne peut intéresser davantage l'humanité que cette universalité que les sacrements nous appellent à réussir.

 

Prière :

O Dieu, Père ; Tu veux de toutes tes forces d'Amour que tout homme soit sauvé, Tu veux que nous soyons passionnés pour la construction du Corps mystique de Ton Fils qui aspire, de toutes tes forces d'Amour, à ce que tout homme y prenne la place à laquelle de toute éternité ton Amour le destine ! Dans l’immense Corps mystique et parfaitement Spirituel de Ton Fils, en lequel Tu veux insuffler une perfection d'Amour, donne-nous d'être la parfaite image de ce Fils Bien-Aimé, tout don et toute offrande, qui vit et règne avec Toi et l'Esprit pour les siècles des siècles.

 

Note (1) : Ces propos inédits et surprenants méritent d’être éclairés. Dans le mystère de la sainte Trinité Dieu, le Père, éternellement, fait du Fils son parfait égal, il n'y a donc pas de moment où Il ne le soit pas. Mais il faut penser aussi que c'est le Fils qui donne au Père, éternellement, d'être le Père. Il en est de même pour la femme : l'homme a à en faire son égal, en même temps que c'est elle qui est son premier berceau. Il y a en la Trinité une apparente infériorité du Fils, aussi Jésus nous dira-t-il que le Père est plus grand que Lui, ce n'est qu'apparence. Il en est de même pour la femme : il y aurait en elle d'abord et apparemment, une infériorité par rapport à l'homme, par exemple dans une première lecture du récit de la création dans le livre de la Genèse, en réalité il n'y en a aucune.

 

Note (2) : Le Corps mystique du Christ, l'Eglise, doit apporter sa caution pour la validité de toute consécration eucharistique. C'est une pensée qui ne nous est pas habituelle, et qui fait s'évanouir en nous toute conception magique du sacrement.

 

Note (3) : Cette expression de la réalité sacramentelle viserait à empêcher toute conception magique des paroles consécratoires, et tout culte idolâtrique du saint Sacrement. On oublie trop facilement que, comme signe (redisons-le, c'est le sens du mot « sacrement »), l'Eucharistie n'est pas à confondre avec la présence réelle qu'elle signifie et qu'elle porte. Le mot transsubstantiation, qui veut expliquer ce qui se passe au niveau des espèces sacramentelles au moment de la consécration, n'enlève pas au Saint Sacrement sa réalité de signe. La « substance » du Corps du Christ qui passe dans l'hostie consacrée, n'est aucunement matérielle ou physique. Les espèces ont perdu leur «matérialité » qu'apparemment elles conservent, elles ne sont plus qu'au service de leur signification.

 

Note (4) : La question : pourquoi le Christ a-t-il institué l'Eucharistie ? A une réponse toute simple. C'est pour nous donner, ou entretenir en nous, à tous et à chacun, l'Esprit. Toute communion est au service de notre vie Spirituelle. C'est le pain qui donne l'Esprit, disait Saint Irénée. L'Eucharistie est instituée pour permettre la constitution, la construction, du Corps du Christ, elle est la nourriture essentielle du Corps de la parfaite épouse, celle qui le fait vivre. Elle reçoit dans la communion eucharistique l'époux lui-même, elle le reçoit dans la communion à son Corps et, en Lui, indissociablement, à toute l'humanité. Elle est une nourriture éminemment Spirituelle.

 

Note (5) : Quel est le sens de l'adoration eucharistique ? Pour attiser en nous la faim de cette nourriture, ou pour en rendre grâce, dans notre attachement vital à ce Corps mystique. Le je de tout chrétien qui a le vrai souci de son frère dans le don de soi doit être le JE du Christ en même temps que celui de tout autre humain (comme en toute union d'épouse véritable à véritable époux, le je de chaque conjoint doit être l'autre). Nous adorons le Corps ressuscité, mais aussi nous L'adorons dans tous les «états » par lesquels il passe : quand Il se fait homme, nous adorons le sacrement du Corps du Christ. Ce Corps est une créature et le restera même ressuscité. Mais, parce que Dieu a pu s'emparer de Lui de façon parfaite, sans rencontrer aucun obstacle d'un moi rétif, on peut dire et professer : Il est Dieu. Ce n'est pas son Corps qui est Dieu mais bien la Personne qui parfaitement l'habite et l’anime par son Esprit. Ce Corps du Christ constitue la médiation nécessaire à l'homme pour tout contact avec la divinité. Il ne se confond pas avec la Divinité qui parfaitement l'habite.

 

Note (6) : Il est dans l'essence même du sacrement d'être ordonné par le Christ à la construction de Son Corps mystique. Il constitue par excellence le moyen de vivre la vie chrétienne, le moyen qui donne la grâce de pouvoir vivre en chrétiens. On peut dire que c'est le don de soi qui accomplit l’ordination et que c'est la grâce des sacrements qui permet à chacun d'accomplir ce don de soi.

 

Note (7) : C'est devenu comme un leit motiv chez Zundel que cette «ordination » de tous les sacrements à l'autre et non pas à celui qui les reçoit parce que toute grâce est une mission. On y retrouve la perspective authentiquement chrétienne de l'ordination des sacrements à la constitution du Corps mystique. On doit y percevoir en même temps la similitude avec ce qui éternellement se passe en le Dieu Trinité en lequel le JE divin de chaque Personne divine est toujours l'Autre.

 

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