- De janvier à mars 2014

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en 1972. Paru dans Ta Parole comme une source p.150 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est très médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.

 

[?…] le souci de l'œcuménisme qui est la vocation particulière de cette semaine, le souci de l'unité qui est l’œcuménisme, dérive de la structure personnelle de Jésus-Christ. C'est parce que Jésus-Christ est ce qu'il est, parce qu'il est le second Adam, parce qu'il embrasse toute l'humanité, parce qu'il est intérieur à chacun de nous, que nous avons la charge ou que nous sommes appelés en tout cas à porter la charge de l'unité [?].

 

La meilleure preuve d'ailleurs que l'œcuménisme dérive de la structure personnelle de Jésus-Christ, c'est que, en fait, Jésus-Christ est entré dans l'Histoire en forme d'Église.

 

Au soir du Vendredi Saint, tout est consommé sur le plan de l'Histoire visible ou, si l'on peut dire, de l'Histoire officielle. Tout est arrêté, l'affaire est close. Ils se sont débarrassés définitivement de cet ennemi, de ce gêneur qui repose dans son tombeau. On n'en entendra plus parler. Et pourtant Jésus va resurgir plus vivant que jamais, non pas dans une apparition sensationnelle, non pas en confondant les autorités avec sa survie, en leur montrant qu'il est bien là vivant, qu'ils ont manqué leur coup. Nullement ! Jésus va revivre, resurgir, prendre la possession de l'Histoire en forme d'Église, c'est-à-dire dans une communauté universelle, dans une communauté œcuménique, dans une communauté dont, en droit, font partie tous les hommes.

 

Ce n'est pas un "geste" que l'avènement du Christ dans l'Histoire. Il va laisser une forme de communauté qui embrasse tous les hommes. C'est dire précisément qu'il est impossible d'adhérer à Jésus-Christ sans prendre en charge toute l'humanité et tout l'univers. Et cette présence du Christ à l'Histoire en forme de communauté universelle nous est d'autant plus sensible que, elle a été exprimée par le plus juif des Juifs, qui est Saul devenu saint Paul ; le plus juif des juifs, le plus hostile, le plus opposé, le plus passionnément ennemi de la communauté de l'Église naissante. C'est lui précisément, qui sera retourné de fond en comble, qui sera entièrement transformé en membre du Christ en forme d'Église : « Je suis Jésus que tu persécutes » (Ac. 9,5).

 

Et précisément cet homme qui voulait détruire la communauté naissante comme l'image de la Synagogue, deviendra le grand apôtre des nations, l'homme le plus passionnément adonné à une mission qui concerne tous les hommes sans exception, l'homme qui s'acharnera avec un amour inépuisable à faire tomber tous les murs de séparation.

 

Et, non seulement le Christ prend possession de l'Histoire en forme de communauté universelle, mais cette communauté universelle, autrement dit l'Église, s'entretient par la fraction du pain, c'est-à-dire précisément par un geste de communion universelle.

 

Car pratiquer la fraction du pain – qui est devenu la liturgie, qui est l'Eucharistie, qui est la messe, qui est la communion – pratiquer la fraction du pain c’est vivre l'acte rédempteur, c’est l'assimiler, c’est l'actualiser. Or l'acte rédempteur, accompli par le Christ sur la Croix par le don de sa vie, concerne évidemment tous les hommes, comme il accomplit la sanctification de toute l'Histoire et de tout l'univers.

 

Dans tous les aspects, le Mystère du Christ, deviendra précisément la Présence du Christ à l'Histoire prend cette forme de structure de communauté universelle, tellement qu'il est impossible d'adhérer à Jésus-Christ sans prendre en charge toute l'humanité et tout l'univers. Nous pouvons donc en tracer une fresque extrêmement brève qui va de saint Martin au Père Kolbe.

 

Saint Martin, vous connaissez le geste, universellement connu [?] de tous les enfants. Saint Martin, catéchumène, va devenir chrétien, et il entrera précisément dans le mystère de l'Église, qui est le mystère de Jésus perpétué à travers l'Histoire, il y entrera en partageant son manteau avec un pauvre. Immédiatement, il vit cette référence à autrui, cette référence à l'humanité qui est entier dans l'adhésion à la personne et à la Présence de Jésus.

 

Bien des siècles après – saint Martin se situe au 4ème – au 17ème siècle, saint Vincent de Paul, avec une charité inépuisable, va solliciter des grands de son époque [?] qu'ils ouvrent leur porte. Il aura le génie le plus inventif pour aller au-devant de toutes les détresses. Et son œuvre ne suffit pas, au cours de sa vie terrestre, elle va lui survivre avec une surabondance magnifique dans la vie de l'Eglise, à travers toutes ses fondations.

 

Le Père Damien au 19ème siècle va devenir lépreux pour l'amour des lépreux, ne pouvant mieux leur faire sentir la fraternité de Jésus-Christ qu'en épousant et en vivant jusqu'à la mort leur propre condition.

 

A Auschwitz en 1941, le Père Kolbe donnera sa vie physique en acceptant de mourir de faim et de soif, à la place d'un père de famille qui n'est pas prêt à subir cette suprême épreuve.

 

Mais il ne faut pas oublier un exemple plus profond encore, cette sainte admirable, qui est sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Qui atteint jusqu'aux racines du mal humain, qui se fait victime d'amour pour faire contrepoids à tous les refus d'amour puisque, finalement, la racine du mal, c'est notre absence à l'amour, c'est le refus d'accueillir ce Dieu qui ne cesse de nous être offert et qui nous attend chacun au plus intime de nous.

 

Nous voyons donc admirablement que le mystère de l'Eglise s'accomplit dans une prise en charge de toute l'humanité, de tous les maux, de toutes les misères, de tous les types de souffrances, de toutes les attentes et de tous les espoirs.

 

Et nous sommes ici précisément pour cela, et pour rien d'autre : pour assumer avec lui en renouvelant ce soir l'acte de la Rédemption, en l'actualisant. Nous sommes ici pour cela : pour assumer tous nos frères humains, pour récapituler toute l'Histoire, pour être présents à tous ceux qui sont en attente de leur rédemption, qu'ils le sachent ou non.

 

Mais nous n'allons pas rester dans une espèce de rêve intégriste. Cette prise en charge, nous avons à l'exercer dans notre vie quotidienne. Nous avons tous quelque chose ou quelqu'un à supporter et nous sommes vraiment tous tentés de nous plaindre de notre destin, de nous plaindre des autres qui rendent notre vie plus dure, en oubliant que justement nous avons la mission de prendre en charge le mal même de ceux qui nous font du mal parce que, précisément, nous sommes chargés d'accomplir et d'accepter dans la vie d'aujourd'hui le mystère éternel de la Rédemption où l'amour fait contrepoids à tous les refus d'amour.

 

Comment donc entrer mieux dans un œcuménisme efficace, concret, pratique et quotidien qu'en essayant, en nous y reprenant tous les jours, d'assumer le mal même de ceux qui nous font du mal, sachant que nous sommes chrétiens pour cela ! Pour rendre témoignage au Fils de l'Homme et au Fils de Dieu, pour rendre témoignage au second Adam qui est le chef et la tête d'une humanité nouvelle, et comme dit l'Apôtre saint Paul dans un raccourci magnifique pour vaincre le mal par le bien (Rm. 12, 21). Nous allons retenir cet appel de l'apôtre qui retentit dans l'Epître aux Romains : « Bénissez et ne maudissez pas. Ne te laisse donc pas vaincre par le mal, mais soit vainqueur du mal par le bien ! » (Rm. 12,14 et 21)

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Allocution de Maurice Zundel à l’Institut la Longeraie (Institution des Pères Salésiens) à Morges près de Lausanne en février 1948

 

Peut-on agir autrement que l'on n'est ? L'expérience dit non : « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. »

 

C'est-à-dire que l'on peut feindre un moment, on ne peut feindre toujours. Le naturel, tôt ou tard, reprend le dessus, et, après avoir joué son rôle, l'homme apparaît tel qu'il est. C'est peut-être une triste vérité, mais c'est une vérité. Nous sommes souvent injustes et cruels, faute de le reconnaître. Nous en voulons aux autres d'être ce qu'ils sont et nous ne voyons pas qu'ils ne peuvent être autrement à moins de naître de nouveau.

 

Gardons-nous de prendre ceci pour une image. Un enfant qui vient au monde porte assurément, en soi, la possibilité d'une liberté créatrice, mais il est déjà chargé de toute la réalité d'un monde instinctif qui le rive à d'innombrables déterminismes. Il possède en d'autres termes, une nature animale dont les impulsions se déclenchent spontanément, tandis que sa nature humaine ne représente qu'une exigence qu'il doit accomplir.

 

La première lui voilera presque fatalement la seconde, car il est naturel que ce qui est semble plus réel que ce qui n'est pas encore. Tout le problème de l'éducation est, par là-même, introduit : il s'agit de faire éprouver l'équilibre des vertus comme plus réel que le tumulte des instincts.

 

Je dis faire éprouver : je ne dis pas enseigner. Il faut que l'individu puisse reconnaître, au-dedans de lui-même, que le bien est son bonheur et sa liberté. Il faut donc que sa vision change et qu'il découvre, en lui-même, un être nouveau. Mais cet être nouveau ne naîtra que si nous consentons à l'enfanter par une avance d'amour absolument gratuite, à l'imitation de la charité divine « qui appelle ce qui n'est pas comme ce qui est. »

 

Voici l'équation qui représente tout ce processus :

éduquer = humaniser = transformer = enfanter = aimer :

jusqu'au don total de soi-même.

 

C'est tout le génie de Don Bosco (*) : « Je consacrerai ma vie aux enfants. Je les aimerai et m'en ferai aimer. Quand ils tournent mal, c'est que personne ne s'est occupé d'eux. Je me dépenserai sans mesure pour eux. »

 

Mais c'est aussi le secret de la sainteté. Car, pour se donner sans réserve à des êtres encore tout emprisonnés dans leurs instincts, il faut contempler sans cesse le visage divin caché dans leur âme embryonnaire et qui attend, pour répandre en eux sa lumière, que leur cœur s'ouvre en un libre consentement, au contact d'une tendresse humaine assez transparente pour être le sacrement du premier amour.

 

Le regard et le sourire de Don Bosco témoignent, avec une prodigieuse acuité, de cette attention intérieure qui pénètre l'âme jusqu'au point où elle se révèle comme le sanctuaire de Dieu. Et, peut-être est-il le saint qui nous enseigne le plus simplement : que c'est une seule et même chose de s'identifier complètement avec l'homme et de s'identifier parfaitement avec dieu !

 

Et c'est pourquoi sa vie me semble être la plus limpide illustration du texte qui illumine la nuit de Noël d'une si bouleversante clarté :

 

La bienveillance et l'humanité sont apparues de notre Sauveur-Dieu.

 

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(*) TRCUS Don Bosco est né en 1815 à Castelnuovo d'Asti, dans le Royaume de Sardaigne. Il est mort le 31 janvier 1888 à Turin en Italie. Déclaré saint en 1934 par l'Église catholique, il est fêté le 31 janvier. C’était un prêtre italien qui a voué sa vie à l'éducation des jeunes enfants issus de milieux défavorisés et qui a fondé en 1854 la Société de Saint François de Sales plus connue sous le nom de Congrégation des salésiens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne le 11 février 1962, 6e dimanche après l'Epiphanie. Publié dans Ton Visage ma lumière p. 471 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Une religieuse, au cours de la Semaine de l'Unité, avait eu l'occasion de s'entretenir avec ses élèves, de différentes confessions, de ce problème de l'unité, et naturellement, elle avait usé de toute sa délicatesse pour ne blesser personne, au point que après la classe elle en éprouvait quelques scrupules en se disant : « Mais tout de même, il ne faut pas que les élèves catholiques oublient que seule l'Eglise Catholique possède les marques de la véritable Eglise. »

 

Je comprends ce scrupule – d'ailleurs dans toutes les confessions – que le désir d'unité ne deviennent pas une sorte d'infidélité à une position que l'on croit très sincèrement être la vraie ; et si je cite l'inquiétude de cette religieuse, c'est simplement parce que elle nous permettra de préciser, je ne dis pas nos idées, mais d'orienter plutôt notre cœur vers la réponse que le Christ lui-même nous donnerait.

Et je pense que cette réponse, elle est admirablement formulée par Fénelon, le grand archevêque de Cambrai, sans du tout d’ailleurs qu'il se réfère le moins du monde à cette question, et sans que peut-être qu'il ait prévu lui-même le retentissement de cette parole. C'est un mot de Fénelon que l’on lit dans un traité philosophique sur l'existence et les attributs de Dieu. Et Fénelon, voulant montrer la différence entre Dieu et les créatures, dont chacune est enfermée dans sa nature, est "cet être-ci" et non pas "cet être-là", et rigoureusement déterminée dans son pouvoir d'agir. C'est à ce moment-là qu'il écrit cette phrase que j'aime à citer, qui est si courte et qui est si pleine : « La différence de Dieu, c'est de n'en avoir point. » (1)

 

La différence de Dieu, c'est de n'en avoir point ; tandis que chaque créature est enfermée dans les bornes de sa nature. La nature de Dieu, c'est d'être sans limites, c'est d'être infini, c'est d'être la plénitude de l'existence que absolument rien ne restreint, parce que cette existence est identiquement la plénitude de l'Amour. La différence de Dieu, c'est de n'en avoir point. Il me semble que c'est dans cette direction que nous orientent tous les scrupules de la conscience confessionnelle.

 

Parmi les églises chrétiennes, nous n'avons que au fond une seule question à nous poser, ou plutôt un seul problème à vivre, c'est celui-là : le vrai Dieu ne peut être que celui dont la différence est de n'en avoir point.

 

Et le vrai Christ ne peut être que celui dont la différence est de n'en avoir point. Et la véritable Eglise ne peut être que celle dont la différence est de n'en avoir point. Qu'est-ce que cela veut dire ?

 

Cela veut dire que Jésus-Christ, pour commencer par lui, cela veut dire que Jésus-Christ ne vient pas limiter pour nous la notion de Dieu. Il vient, au contraire, l'élargir à l'infini. Et le combat, justement, qui a conduit Jésus-Christ jusqu'à la mort de la Croix, c'est un combat merveilleux pour la liberté humaine.

 

Rappelez-vous ce trait si émouvant : les Apôtres, le jour du Sabbat, sont en train – parce qu'ils ont faim – d'arracher quelques épis et de s'en approprier la substance ; et des docteurs de la Loi, sourcilleux, les accusent de travailler le jour du Sabbat et de violer ainsi la Loi sacro-sainte. Alors que notre Seigneur prend leur défense en disant : « Le Sabbat est pour l'homme et non pas l'homme pour le Sabbat » (Mc. 2,27), il montre que justement toute l'orientation de la religion tend à la libération de l'homme, à son parfait accomplissement dans l'Amour de Dieu.

 

Et toute la vie de Jésus-Christ, parce que l'humanité de Jésus-Christ est absolument dépouillée d'elle-même, toute la vie de Jésus-Christ dans son humanité est d'offrir à Dieu une parfaite transparence pour nous permettre de lire à travers son Cœur l'éternelle Pauvreté de Dieu. Jésus-Christ nous révèle Dieu, précisément, comme celui qui se donne à l'infini, comme celui qui n'est que l'Amour et qui n'attend de nous que l'Amour, c'est à dire comme celui qui veut nous rendre semblable à lui, qui veut faire de nous aussi une source jaillissante de lumière et de bonté. Et Jésus qui nous conduit à ce Dieu Pauvreté, à ce Dieu dont la différence est de n'en avoir point. Comment veut-il rassembler l'humanité, sinon justement, sous le signe de la Pauvreté.

 

Et l'Eglise, dans sa pensée, c'est à dire l'unité du genre humain, telle qu'il la veut, telle qu'il la vit, ne peut consister que précisément dans cette ouverture illimitée du Cœur qui fait de chacun un espace, où tous les autres hommes peuvent respirer, où tous les autres hommes se sentent accueillis et où ils apprennent qu'en Dieu, ils sont chez eux.

 

Il me semble que c'est pratiquement là le seul signe de l'Eglise authentique. On pourra échafauder mille théories, dans l'abstraction, sur les titres et la légitimité d'une institution quelconque à représenter Dieu. Il est absolument certain que la seule manière d'être chrétien dans l'esprit de Jésus-Christ, c'est de n'avoir pas de frontières.

 

Car Jésus-Christ n'est pas un théoricien qui vient nous apporter des idées sur Dieu. Jésus-Christ, c'est la divinité qui s'adresse à nous personnellement, à travers une humanité qui ne peut rien posséder, rien s'approprier, rien limiter et qui nous transmet dans toute sa pureté le jour de l'éternelle innocence et de l'éternelle bonté. Et bien sûr que, dans ce jour de l'éternelle innocence et de l'éternel Amour, nous ne pouvons vivre que dans un climat d'universalité.

 

Nous ne pouvons témoigner de ce don infini qui est Dieu que par le don de nous-même ; et il y a une chose absolument sûre, c'est que, dès que nous fermons notre cœur, dès que nous restreignons le don de nous-même, dès que nous prétendons faire de la vérité une possession et un monopole, nous sommes essentiellement opposés à l'esprit de Jésus-Christ.

 

Et c'est pourquoi l'unité du monde chrétien, elle ne pourra se faire que dans la mesure où chacun de nous vivra cette Pauvreté divine, dans la mesure où chacun de nous sera un accueil sans arrière-pensée, dans la mesure où chacun de nous témoignera d'un Dieu qui est simplement le jour de l'éternel Amour. Car il est de toute évidence que, si Dieu est uniquement l'Amour, s'il est uniquement le don de soi, s'il n'y a pas dans son Cœur de partialité ni de frontière, s'il veut se communiquer dans sa plénitude à toute créature, il est parfaitement sûr que la seule manière de témoigner de sa Présence, c'est d'être nous-même un don sans limite et sans reprise.

 

Et qui voudrait repousser l'Evangile si, il était offert à chacun comme un foyer, comme une demeure, comme un cœur, comme une tendresse infiniment maternelle, qui n'a jamais cessé de l'attendre ? Tant que l'Evangile n'aura pas cet aspect, tant que l'Eglise – quoi qu'elle prétende être – ne sera pas en nous, concrètement, ce Cœur même du Seigneur qui bat dans tous les cœurs humains, il est inutile de penser à l'unité ou d'en parler.

 

C'est pourquoi nous voulons, pour que cet effort – miraculeusement d'ailleurs accompli – d'une sympathie de plus en plus grande de tous les hommes envers les autres, et de toutes les confessions à l'égard les unes des autres, nous voulons prolonger ce mouvement avec la grâce du Seigneur en nous appropriant, c'est à dire en faisant nôtre, c'est à dire en nous nourrissant de ce mot admirable de Fénelon : « La différence de Dieu, c'est de n'en avoir point. »

 

Il me semble que c'est là la plus belle définition d'un esprit authentiquement catholique, c'est à dire authentiquement universel, qu'on ne sente pas en lui de limite, et que la vérité apparaisse non pas comme une idée que l'on se fait sur quelque chose, mais simplement comme la lumière de la flamme d'Amour.

 

Note (1) citation de Fénelon : De l'existence de Dieu Seconde partie, Chap. V, p.149 (Edition Lefèvre, Paris, 1844 ; sur Gallica bibliothèque numérique)

« Être une certaine chose précise, c’est n’être que cette chose en particulier. Quand je dis de l’être infini qu’il est l’Être simplement, sans rien ajouter, j’ai tout dis. Sa différence, c’est de n’en avoir point. Le mot d’infini, c’est un terme presque superflu, qui ajoute au mot d’être diminue le sens, bien loin de l’augmenter : plus on ajoute, plus on diminue. Qui dit l’Être sans restriction emporte l’infini ; et il est inutile de dire l’infini, quand on n’a ajouté aucune différence au genre universel, pour le restreindre à une espèce. »

 

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

http://www.fleuruseditions.com/livres/zundel/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Homélie de Maurice Zundel au Val St François près de Thonon en 1938. Inédit.

 

Nous ne sommes pas chrétiens quand nous ne sommes pas humains. Il est nécessaire que le chrétien développe son intelligence.

 

Laissez tarir la vie de l'esprit, cessez de se passionner pour les problèmes de l'intelligence et vous serez fermés aux problèmes de Dieu qui est toute lumière, toute intelligence et toute sagesse.

 

Si la vie d'une âme est stagnante, c'est que l'intelligence sur le plan humain n'est pas développée. Nous ne conserverons le Verbe en nous que dans la mesure où nous aurons recueilli toute lumière à même l'univers, à même la vie en nous initiant autant que possible à la connaissance du monde. Toute science est une restitution d'amour, une des plus belles choses humaines.

 

Dieu n'a pas pu ne pas laisser dans l'univers les vestiges de son esprit : le secret des choses et de la nature est toujours un secret spirituel. Il y a dans la science une confidence de Dieu. Ouvrir son esprit à la splendeur des choses, c'est faire communiquer l'univers avec Dieu, le rendre à Dieu dans le don de son amour.

 

Etablissez un programme d'étude : les livres durs, ceux qui demandent le plus sont ceux aussi qui donnent le plus. Si l'écorce est dure et amère, tant mieux, à ce contact, l'esprit s'épure, devient comme un diamant. Il est possible que l'effort que vous ferez ne rende pas dans le moment. La maturation se fera lentement et vous en recueillerez tout de même les fruits. Ne pas toucher à tout et ne s'arrêter à rien une vague lumière sur toutes choses, mais rien qui ne soit descendu jusqu'au fond de vous.

 

L'homme qui comprend tout n'est pas celui qui a tout étudié, c'est impossible, mais celui qui a été en profondeur avec une grande discipline, là où toutes les harmonies se rejoignent dans la même réalité.

 

Poursuivez une étude, ne la lâchez pas avant de l'avoir achevée, en vous inspirant de vos goûts, de votre attrait.

 

Etudier une langue, c'est beaucoup plus que d'apprendre des mots, c'est recréer la pensée d'un peuple étranger, c'est voir comment les hommes ont vu la vie à travers leur esprit. Et puis, les mots familiers sont souvent figés dans l'accoutumance, ils reprennent alors dans une autre langue une toute autre couleur.

 

Le chrétien doit assumer tout l'univers et en faire une offrande d'amour.

 

Première condition en face de l'étude : l'humilité.

 

L'humilité n'est pas ‑ comme une fausse dévotion l'a souvent montré ‑ l'aplatissement de la créature devant Dieu, cela ne répond à rien, Dieu n'est pas honoré, parce que l'homme s'aplatit devant lui, il a créé des fils et non pas des esclaves... Dire à Dieu : « Je ne suis rien », c’est lui dire : « Vous ne m'avez rien donné. »

 

L'humilité est effacement de l'amour qui fait qu'on invite un être aimé chez soi, qu'on lui donne la meilleure chambre et qu'on se retire en se disant à son service. On lui donne le meilleur, avec cette réserve de l'amour pour lui assurer l'espace où il respirera à son aise : effacement de l'amour.

 

Ne pas mêler à notre étude nos propres ténèbres, mais l'accueillir tellement qu'elle respire à son aise. C'est ainsi que vous obtiendrez la certitude d'une chose qu'il faut vivre. On n'a pas obtenu de certitudes parce qu'on a découvert la merveilleuse ordonnance d'un raisonnement. Il faut devenir transparent, il faut enfanter la lumière, l'amour. On ne peut être savant sans être en état de don, de grâce. Il y a des virtuoses de la science, comme il y a des virtuoses de la musique qui ne sont pas des musiciens, qui jouent de façon matérielle, en automates, sans pénétrer la beauté de l’œuvre. Il y a des savants qui ne sont que des sacristains de la science.

 

C'est comme quelqu'un qui dicterait des lettres d'amour : rien n'y manquerait, pas une virgule, mais le sens de ces confidences n’existe que pour celui qui aime à qui elles sont destinées. Le technicien, c'est l'éditeur des lettres d'amour, il manipule la science avec une certaine suffisance, mais il ne la connaît pas. Celui-là seul qui sait s'effacer devant la vérité, devenir transparent, avoir cette ingénuité enfantine, celui-là permet à la science de progresser, parce qu'il est dedans, il porte l'accent du dedans et il peut nous révéler des choses que nous ne pouvons connaître, parce qu'il est plus transparent que nous. Cela est vrai dans tous les domaines.

 

Dieu me garde de désirer que vous deveniez des femmes intellectuelles, car le bon sens d'une paysanne est parfois bien supérieur à ces "bas-bleus'' qui sont au courant du dernier livre paru ‑ ce qui ne signifie rien : il manque le regard qui voit dans les profondeurs, l'intelligence qui luit au-dedans.

 

Il faut, pour connaître, un immense respect, une immense humilité. Rien n'est plus pénible que ces affreux clichés au sujet des livres, cela fait mal d'entendre parler des livres qu'on aime : « c'est beau. » « C'est bien écrit... » Eh ! Quoi ? C'est tout ?...

 

Si la connaissance scientifique requiert cette résonance personnelle, la coïncidence de l'être avec la réalité vivante et éternelle, la connaissance religieuse plus encore.

 

La doctrine chrétienne a affreusement souffert de la polémique, on a tout assuré, tout réfuté, mais l'amour n'a pas progressé. Que n'a-t-on pas échafaudé sur la prédestination ? C'est abominable... Si nos principes ne sont pas agenouillés devant l'infinie réalité de Dieu, alors ce n'est pas la peine.

 

La logique mécanique est un attentat, un blasphème à la vie, à Dieu. Pour connaître un homme, on ne le démonte pas comme un système. On ne peut l'étiqueter : il est ceci, donc il arrivera à cela. Comprendre un homme, c'est au contraire être agenouillé devant son mystère, lui laisser tout l'espace d'infini pour qu'il vive et puisse se manifester.

 

Lorsqu'il s'agit de la connaissance de Dieu, il faut alors un respect et une humilité plus grands encore. Définir, avec le sens de l'insuffisance des mots, avec l'ouverture qu'ils présentent, avec cette réserve de saint Thomas d'Aquin qui n'a jamais achevé sa somme théologique.

 

Nous pouvons recourir à des méthodes philosophiques pour nous aider, mais afin de plonger dans les abîmes de l'inconnaissable.

 

Le Christ ne peut être qu'une pierre d'achoppement pour ceux qui le voient du dehors. Il faut exposer sa vie si on veut mériter de connaître.

 

Quand l'évènement, quand la vie fondra sur vous avec tous ses problèmes, toutes ses passions, les certitudes inertes ne vous suffiront pas. Il nous faut avancer dans la connaissance à tâtons, à genoux, car nous ne sommes pas encore dignes d'entrer dans la lumière et le moindre rayon est une grâce infinie. Le miracle n'a jamais convaincu personne, que les âmes de bonne volonté : elles ont perçu là la puissance divine, mais sans leur disposition intérieure, le signe n'aurait rien pu.

 

Ces affirmations brutales d'apologistes maladroits sont l'arsenal des rationalistes. Si la religion est cette petite école de démonstration, ce n’est rien : comme si l'on voulait prendre Dieu la main dans le sac ! Les miracles sont des signes, des invitations à "regarder ". Parce que des âmes étaient droites, elles ont deviné ce qui était, mais sans cette pureté du regard, sans ce commencement d'amour, elles n'auraient rien vu. Les hommes qui ne veulent relever que de la raison ont oublié que la nature n'est que l'expression d'un ordre intelligible à travers lequel se joue la liberté de Dieu. Toutes les doctrines ne valent que si elles se centrent sur la vie, si elles s'appuient sur une expérience intérieure. S'il n'y avait, entre le message du Christ et la vie, d'idéal vécu, le christianisme n'aurait aucune raison d'être. C'est la coïncidence intime de la vie avec les propositions évangéliques qui est toute sa lumière. Le dogme est le vitrail où la vie du Christ est offerte, mais sans lumière qui le traverse, il ne serait rien.

 

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Huitième conférence de Maurice Zundel donnée lors d’une retraite à Ghazir aux franciscaines de Lons le Saunier, en juillet 1959. Publié dans Silence, parole de vie p. 90 (*)

Le mal, sous toutes ses formes, est d'abord la souffrance de Dieu. Sa souffrance est une souffrance d'identification avec nous. Où l'on découvre le vrai sens de la Création...

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

J'accompagnais un jour, en Égypte, un curé copte dans une famille où la jeune fille, fille unique, s'était noyée. Elle était en voiture, avec son oncle, au bord d'un canal. Un cheval emballé se précipita contre la voiture, son oncle, son oncle perdit le contrôle du volant et la voiture capota dans le canal. L'oncle put se dégager et se tirer d'affaire, mais la jeune fille fut noyée et cette mère qui l'attendait, reçut le cadavre de sa fille. Et le curé, brave homme d'ailleurs, le curé lui dit : « Que voulez-vous, Madame, c'est la volonté de Dieu. » Ce mot, ce mot me blessa, autant qu'il dut blesser la mère. Comment est ce Dieu, c’est celui qui jette les enfants dans les canaux ? Pour les arracher à leur mère ? C'est de la folie ! Dieu est plus mère que toutes les mères, et par conséquent, il devait souffrir de cette mort bien plus que la mère elle-même. Le mal, sous toutes ses formes, est d'abord la souffrance de Dieu.

 

Comment est-ce possible, comment admettre que Dieu souffre ? Nous comprendrons, si nous nous rappelons cette mère admirable dont je vous ai conté l'histoire. Cette femme, qui vivait la vie de son fils à un degré unique, était atteinte et frappée par tout ce qui pouvait l'atteindre. En particulier, le mal qu'il faisait était une plaie dans son cœur ; elle le ressentait avant lui, en lui, pour lui, plus que lui, car justement, comme elle n'attendait plus rien pour elle, comme elle était pure générosité dans son amour, elle était d'autant plus capable de vivre son fils, pour lui. Elle ne souffrait pas pour elle, parce qu'elle ne pouvait plus rien perdre, ayant tout perdu : elle souffrait pour lui, parce qu'elle avait tout donné.

 

C'est ainsi que Dieu souffre : il ne peut rien perdre puisqu'il a tout donné, et que sa joie, ce n'est pas la joie de la possession, de la propriété, de la domination. Sa joie, c'est la joie du don. Et je sais bien, que si j'avais demandé à cette mère : « Voudriez-vous n'avoir pas de fils, n'avoir jamais eu d'enfant plutôt que d'être déchirée pour lui et en lui ? » Elle m'aurait dit : « Non, parce que la vraie joie, la seule joie qui ne s'épuise pas, c'est la joie du don. »

 

Et justement, celui qui n'a d'autre joie que la joie du don, il peut d'autant plus s'identifier avec les autres et vivre pour eux et vivre en eux, et éprouver avant eux, pour eux, tout ce qui peut les atteindre. Dieu est le grand compatissant, celui qui souffre avec nous, en nous, pour nous, avant nous, plus que nous.

 

Mais ce n'est pas, encore une fois, d'une souffrance qui le désagrège, d'une souffrance qui le défait, comme est en nous la souffrance passionnelle, où nous nous déchirons parce que nous ne voulons pas lâcher prise, parce que nous ne voulons pas perdre quelque chose à quoi nous tenons. Dieu ne peut rien perdre parce qu'il ne veut rien garder. Sa souffrance est pure, infiniment, c'est une souffrance d'identification avec nous. Justement, parce qu'il est infiniment plus mère que toutes les mères, il ne faudrait donc pas dire à cette femme : « Dieu l'a voulu ! », mais : « Dieu souffre en vous, souffre en vous plus que vous, parce que tout ce que vous avez d'amour et de tendresse, ce n'est que l'écho lointain de l'Amour qu'il est. » Dieu ne fait pas de victimes, il est toujours du côté des victimes et jamais du côté des bourreaux. Davantage : il est la première victime.

 

Dostoïevski, le grand romancier russe, a posé dans Les Frères Karamazov, a posé ce problème du mal, en particulier du mal des enfants, du mal des innocents, et Yvan Karamazov oppose à son frère Aliocha – Aliocha qui est un jeune moine – il oppose à Dieu la souffrance des petits enfants.

 

Et il raconte l'histoire d'une petite fille de cinq ans, qui parce qu'elle mouillait son lit, était enfermée par ses parents dans les cabinets toute la nuit, dans le jardin, exposée au froid terrible de l’hiver et battant la porte de ses petits poings, appelant Dieu à son aide et personne ne l'aidait.

 

Comment est-ce possible qu'il y ait un Dieu, si, il y a la souffrance des petits enfants, la souffrance des innocents ? Mais justement, tout l'Évangile répond : mais dans les petits enfants, c'est Dieu qui est la première victime ! Car voyez : s'il n'y avait pas, si il n’y avait pas dans l'être humain, si il n'y avait pas dans la nature une Présence de Dieu, d'un Dieu caché en nous, comme un immense trésor, il n'y aurait pas de mal du tout.

 

Il n'y a de mal que là où il y a un trésor menacé, que là où il y a une valeur méconnue, et si le mal est parfois si effrayant, si monstrueux, c'est justement parce qu'il y a un trésor qui est profané. Si nous n'étions que des punaises, le mal n'aurait pas une telle dimension. Quand vous écrasez une punaise, vous ne courez pas vous confesser comme d'un assassinat, vous savez qu'il en restera toujours assez pour le bonheur des hommes.

 

Mais si nous blessons, si nous blessons une conscience, si nous déchirons une réputation, si nous faisons mal volontairement à un coeur, si nous méconnaissons la fragilité et l'innocence d'un enfant, c'est abominable ! Justement parce qu'en lui, il y a Dieu, parce qu'en lui, il y a tout le ciel, parce qu'en lui, il y a une révélation possible de la divine beauté, et que c'est de saccager cette valeur qui donne au mal cette dimension effrayante.

 

C'est donc, c’est donc exactement dans la mesure où Dieu est engagé dans la vie, engagé dans la création, engagé dans l'univers, que le problème du mal se pose, qu'il prend toute cette acuité, qu’il prend en effet chez Yvan Karamazov, c'est-à-dire chez Dostoïevski, comme aujourd'hui, chez Albert Camus, qui nous montre dans La Peste justement l'horreur de l'agonie d'un enfant saisi par le fléau et qui se débat contre la mort. Où est Dieu ? Mais justement, Dieu est là ! Il est dans cet enfant et il agonise en lui, car Dieu est toujours le premier frappé dans toutes les douleurs, dans toutes les maladies dans tous les égoïsmes, dans tous les crimes.

 

Le mal n'est donc jamais un argument contre la Providence et contre la sainteté et contre la bonté de Dieu, puisque Dieu est toujours du côté de la victime, toujours la première victime du mal.

 

Mais Dieu ne pourrait-il pas empêcher, ne pourrait-il pas empêcher le mal de se produire ? N'est-ce pas lui qui a fait le monde et qui peut intervenir à chaque instant, dans le monde, pour le transformer et empêcher la catastrophe ? Mais non ! Justement Dieu ne peut rien !

 

Qu'est-ce que cela veut dire ? Vous allez comprendre.

 

Vous savez ce que c'est qu'un cadeau ? Mettons un livre, un livre, une belle vie de saint François, […] dont on vous a fait cadeau, dans une splendide reliure en maroquin. Un cadeau, est-ce ce livre ? Non ! Ce qui fait le cadeau, ce n'est pas le livre, ce n'est pas la couverture, le maroquin : c'est l'amitié. Mais si vous ne recevez pas ce cadeau avec la même amitié avec laquelle il vous est donné, vous ne le recevez pas du tout ! Vous l'empêchez d'exister comme un cadeau. Si quelqu'un, qui nous a fait don de la chose la plus précieuse qu'il ait pu nous donner, voit le livre qu'il nous a dédicacé, chez un bouquiniste, auquel nous l'avons revendu pour en tirer un bénéfice, il saura le prix que nous attachons à son amitié, que ce n'est rien pour nous, car si nous avions de l'amitié pour lui, nous n'aurions pas vu dans ce livre une chose dont on peut faire commerce, dont on peut tirer un bénéfice, nous aurions vu dans ce cadeau une présence, une personne, car à travers le cadeau, il y avait justement son amitié qui venait vers nous et qui appelait la nôtre.

 

Toute la dimension du cadeau, c'est une dimension d'amitié. Mais justement, cette dimension d’amitié, il est impossible que celui qui nous donne le livre – ou la montre ou le bracelet ou ce que vous voudrez – il est impossible que celui qui nous donne le livre construise, à lui tout seul, cette dimension d'amitié.

 

Il faut que notre "oui" réponde au sien, que notre amitié aille à la rencontre de la sienne et alors le livre ou l'objet quelconque sera véritablement un cadeau, un échange, le sacrement de la présence et de l'amitié.

 

Eh bien ! C'est cela la création. Dieu ne crée pas comme le potier qui fabrique des vases, Dieu crée comme l'amitié. Dieu crée comme la sympathie est capable de créer. Vous savez ce que c'est que la sympathie ? Vous savez qu'on ne peut pas vivre sans sympathie, qu'une vie où il n'y a pas de sympathie, où il n'y a pas de présence humaine, où il n'y a pas de sourire, est une vie condamnée à mourir. Nous vivons du sourire, nous vivons de la sympathie, nous vivons de l'amitié et nous mourons de l'absence de sympathie et d'amitié. Et la plus grande puissance du monde, c'est justement cela : la sympathie, l'amitié, la bonté, l'amour.

 

Mais c'est une puissance que n'importe qui peut réduire à l'impuissance : il suffit de se fermer, il suffit de se boucler en soi-même, il suffit d'opposer le "non" au "oui", de refuser cette amitié et de se dérober à cette sympathie. Alors, plus rien ne se fait, quelle que soit la puissance de la générosité de celui ou de celle qui nous offrait sa sympathie et son amitié.

 

On a observé, dans les hôpitaux de Londres, que les petits poupons qui étaient soignés par leur mère, dont les mères prenaient part aux soins donnés par les infirmières, guérissaient deux fois plus vite que les autres. Il y avait donc dans leur organisme lui-même une espèce de vague de santé qui était déclenchée, qui était suscitée et produite par la présence de leur mère, à laquelle tout leur être devenait sensible.

 

Eh bien ! Telle est la puissance de Dieu : sa puissance créatrice, c'est ce rayon de sympathie, c'est cet élan d'amitié, c'est cette présence d'amour qui fait que le monde dans sa pensée, dans sa volonté est un cadeau, un échange, un témoignage, un sacrement de son amour ; et si nous ne répondons pas à cet amour, si nous n'apportons pas le consentement de notre "oui", le monde n'est pas créé. C'est un faux monde, c'est un monde mutilé, c'est un monde défiguré, c'est un monde-objet, c'est un monde où ne passe plus le souffle de la présence et la lumière de l'amour. C'est un faux monde, celui que Dieu ne veut pas créer ! Car le seul monde qu'il puisse vouloir créer, c'est ce monde, où à travers l'univers qui nous entoure et dans lequel nous sommes enracinés, c'est le monde dans lequel il s'échange avec nous et nous avec lui.

 

Mais ce monde dont la première dimension est l'amour, Dieu ne peut pas le créer tout seul, pas plus que la vérité ne peut luire en vous, si vous vous bouchez les oreilles, pas plus que la musique ne peut résonner en vous, si vous faites du bruit avec vous-même, pas plus que l'amour ne peut prendre racine dans votre intimité, si votre coeur se ferme à son appel.

 

Justement le monde, le vrai monde n'est pas une mécanique. Le vrai monde, c'est l'ostensoir de la tendresse divine, c'est le sacrement de sa Présence, c'est le don de son Amour. Et c'est pourquoi justement le véritable savant – qui est un contemplatif – le véritable savant peut trouver dans le monde, dans les cailloux, dans les insectes, peut trouver dans la matière et dans l'atome, peut trouver la joie, la joie d’une rencontre, parce que justement, le monde est plein de cette pensée et de cette tendresse divines, jusque dans le caillou que nous foulons au pied et qui n'existe que parce Dieu pense à lui et l'aime ou plutôt pense à nous et nous aime, à travers lui.

 

Dieu est donc encore victime, victime dans le monde, victime dans l'univers, victime dans la création, dans la mesure où nous ne prenons pas le monde à sa source, dans la mesure où nous ne le recevons pas à genoux, comme le cadeau de sa tendresse. Alors le monde se défait, comme une radio affolée ne nous transmet plus que, une épouvantable cacophonie. Le monde devient une cacophonie, il devient un rouleau compresseur, il devient le tremblement de terre, le tremblement de terre et le volcan ! Et Dieu souffre en tout cela, il souffre avant nous, plus que nous, en nous, pour nous.

 

Ce n'est donc pas parce que Dieu est impuissant d'une impuissance mécanique, c'est parce que le monde n'est pas une mécanique, c'est parce que la création n'est pas un pur objet sans signification, c'est parce que la création tout entière est le chant de son Amour que nous ne pouvons entendre qu'en étant accordés à son Amour, comme saint François quand il chante le Cantique du Soleil. Et si François l'a chanté, c'est justement parce que plus que personne, il a vu dans le monde un cadeau qu'il fallait recevoir à genoux.

 

Et c'est le plus beau témoignage de sa sainteté que il ait voulu, avant de mourir, sachant qu'il ne quittait rien, que la mort allait l'unir à tout davantage encore, en l'unissant plus profondément à Dieu, il ait voulu recueillir dans un immense bouquet d'allégresse et d'amour, il ait voulu presser toute cette création contre son coeur en entendant chanter le Cantique des Créatures parce qu'en chacune il entendait une note, une note de joie où l'éternel Amour se révèle et qui le chante.

 

Le monde n'existe pas encore, il n'est pas encore créé, comme nous ne sommes pas encore véritablement humains, comme nous ne sommes pas encore entièrement des personnes, comme nous n'avons pas encore conquis notre liberté, qui ne peut être que le fruit parfait d'un amour sans limites. Le monde est remis entre nos mains, comme nous sommes nous-même confiés à nous-même, et dans le monde comme en nous-même, c'est Dieu qui nous est confié.

 

Alors, ne disons pas : « C'est Dieu qui l'a voulu ! » Disons : « c'est Dieu qui est victime. » Mais disons justement : il ne faut pas ajouter, il ne faut pas ajouter à ce mal du monde le mal que nous pourrions faire nous-même. Il y en a assez pour nous submerger, il y en a assez pour tuer Dieu, cela suffit ! Il faut, au contraire, que nous nous sentions mobilisés par l'Évangile pour exorciser, pour endiguer le mal, pour en atténuer les effets, pour en extirper les racines.

 

Car celui qui a reposé sur le cœur, le cœur du Christ comme saint Jean, il ne peut pas, il ne peut plus être le complice du mal. Aussi bien, c'est saint Jean qui nous dit, nous rappelant notre tâche : c'est que nous sommes envoyés dans le monde pour porter la vie et la joie. C'est saint Jean qui nous dit : « Comment un homme pourrait-il prétendre qu’il aime Dieu qu'il ne voit pas, s'il n'aime pas son frère qu'il voit ? » (1 Jn. 4,20).

 

Saint François, d'après les Fioretti, a désarmé le loup de Gubbio. Il a fait un pacte d'amitié avec lui. Il lui a interdit de nuire et de faire du mal aux créatures de Dieu et il lui a promis qu'il serait nourri jusqu'à sa mort, s'il respectait ce pacte d'amitié. Cette exquise histoire est le symbole de cette victoire de François, cette victoire de la sainteté, qui ose justement, dans l'intention créatrice de l'éternel Amour, de cette victoire sur les forces de ténèbres et de haine.

 

Gandhi raconte lui-même – Gandhi le grand libérateur de l'Inde – que dans son ashram, dans son école-ermitage, que dans son école-ermitage où il y avait des enfants, des jeunes gens et des adultes, dans une région habitée par des serpents venimeux, il avait absolument interdit d'en tuer un seul et que, pendant 25 ans, il n'y a pas eu le moindre accident, justement parce que, les animaux sentaient cette atmosphère de bienveillance de la part de l'homme, ils n'étaient pas en défense, ils ne se sentaient pas menacés, comme les enfants étaient parfaitement tranquilles, couverts par la parole convaincue et convaincante de Gandhi qu'il ne leur arriverait aucun mal.

 

Le monde, ce n'est pas une réalité jetée devant nous comme un paquet que l'on puisse prendre brutalement avec les mains. Le monde est un secret d'amour et il y a autant de mondes qu'il y a de regards pour le percevoir, pour le connaître et pour le construire.

 

Nous voyons d'ailleurs aujourd'hui la formidable puissance qui est entre nos mains, cette puissance atomique qui donne le pouvoir sur le coeur même de la matière, sur les énergies les plus profondes de l'univers et nous savons bien que ce n'est pas Dieu qui jettera la bombe atomique, mais nous, mais nous.

 

Est-ce que le premier cri de la Bible, ce n'est pas le cri de l'innocence de Dieu ? Toute la Bible est remplie par ce cri de l'innocence de Dieu. Ce n'est pas Dieu qui a inventé la mort, ce n'est pas Dieu qui a inventé la douleur, l'agonie, la souffrance des innocents, pas plus qu'il n'a inventé le péché qui est un refus d'amour. Comme il est victime du péché, il est victime jusqu'à la mort de la Croix, victime de toutes les conséquences du péché.

 

Le mal, le spectacle du mal, le cri de la douleur humaine, et surtout les abîmes épouvantables de la méchanceté et de la cruauté humaines, nous appellent au secours, au secours de l'univers, de cette création déshonorée, au secours de l'homme, au secours de l'innocent bafoué et piétiné, mais davantage encore au secours de Dieu. Car là où il y a le mal, c'est le visage de Dieu qui est défiguré, comme le visage de la mère est assombri et déchiré par le mal qui atteint son enfant, et qui l'atteint plus elle-même que son enfant, parce qu'elle vit en lui et pour lui.

 

Ne répétons pas, ne répétons pas pas ces vieux clichés : « que Dieu le veut ! » « Qu’il calcule l'épreuve ! » « Qu’il nous attend au bout du laminoir ! » « Que c'est pour notre bien ! » Sans doute Dieu est toujours là, il est toujours là dans la mort, dans l'agonie, dans la maladie, dans le désespoir, dans la prison, dans l'hôpital, il est là sous l’échafaud, il est là au bout de la corde du pendu, il est là dans l'horreur de la haine et de la guerre, mais il est là comme la victime, il est là comme l'amour qui veut parer le coup, pour nous protéger, pour nous défendre, en nous enveloppant de sa Présence, en nous cachant dans son cœur. Mais ce n'est pas lui qui met en marche la machine infernale. C'est lui qui nous appelle à la détruire, c'est lui qui nous envoie pour guérir le mal, pour apaiser la souffrance, porter partout le sourire de sa tendresse.

 

Verlaine, qui n'était qu'un ivrogne et un débauché, mais qui dans sa faiblesse, savait que Dieu l'avait visité et pouvait le visiter encore a écrit ce mot si touchant :

« Allez, rien n'est meilleur à l'âme

Que de faire une âme moins triste ! »

 

Allez, rien n'est meilleur à l'âme que de faire une âme moins triste. Alors nous allons garder de cette méditation justement le désir ardent de ne pas ajouter au mal, de ne pas l'accroître, de ne pas le propager, de ne pas étaler notre souffrance pour multiplier celle des autres ! Cette volonté, au contraire, d'alléger la vie, d'y faire circuler la grâce et la tendresse, et d'éviter par-dessus tout, cette guerre atroce, cette guerre à coup d'épingles dans les relations de la vie quotidienne, d'éviter cette médisance derrière le dos qui tue la confiance, qui défait la réputation, qui empêche le rayonnement d'une vie et d'une action, car c'est dans ces toutes petites choses, c'est dans ces nuances infinitésimales de la vie quotidienne que le mal commence et qu'il a son aspect le plus horrible, parce que cela, nous pourrions l'éviter.

 

Il y a des coups de passions folles qui emportent un homme avant toute réflexion. Là, il est facile de comprendre et d'absoudre, parce que c'est une force de la nature qui jaillit et qui renverse une sensibilité trop fragile. Mais ces coups d'épingles, ces petites nuances perfides de la médisance, de la dureté, du mépris, de l'absence calculée, c'est cela qui commence, qui commence par défaire l'atmosphère, par y semer des miasmes et des germes de haine et de guerre. C'est cela qui empoisonne la vie des communautés, c'est cela qui empêche la Présence de Dieu de circuler et de se communiquer.

 

Il importe donc essentiellement, sachant que Dieu est toujours la première victime du mal, qu'il paie toujours pour nos défaillances. Pour le délivrer, pour le détacher de cette croix où il ne cesse d'être crucifié, il faut, il faut que nous sentions que notre vocation, est avec Jésus, de vaincre le mal dans sa racine, en nous d'abord, afin que chacun puisse devenir, puisse devenir autour de nous, une note d'amour et de joie dans le Cantique du Soleil. Que nous réalisions ainsi à chaque instant du jour le mot de Verlaine :

« Allez, rien n'est meilleur à l'âme

Que de rendre une âme moins triste ! »

 

Ou le mot non moins admirable de saint Jean de la Croix :

« Là où il n'y a pas d'amour,

Mettez l'amour et vous extrairez l'amour. »

 

 

(*) TRCUSLivre « Silence Parole de vie  »

Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 250 pages

ISBN : 2-89129-146-8