Conférence de Maurice Zundel donnée au Caire le 23 mai 1961. (Inédit)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Une petite fille se regarde dans le miroir. Sa mère, qui est artiste, lui procure les plus beaux vêtements qu’elle confectionne elle-même, avec tout son amour, elle tient justement à ce que sa petite fille soit le mieux vêtu, et elle est fière d’entendre ses amies s’émerveiller, devant la perfection des toilettes de l’enfant, mais la petite fille aussi, est consciente de son élégance, et sa grand-mère s’inquiète de voir que, elle cherche dans son miroir le reflet de sa beauté. Cette petite fille, qui se regarde dans le miroir, va-t-elle enfin se découvrir elle-même ? Est-ce qu’elle peut vraiment voir son visage ? Et d’une manière générale, peut-on se voir dans un miroir ? Il faut répondre non, on ne peut pas se voir dans un miroir.

 

Car on ne peut projeter de soi-même dans un miroir qu’une image artificielle et figée, il est impossible de révéler dans un miroir, et de se révéler à soi-même dans un miroir, le mystère de son âme, le secret de sa vie intérieure, car justement pour être soi-même, il faut se quitter soi-même.

 

La connaissance de soi est une connaissance latérale. On se voit quand on cesse de se regarder. Dès qu’on se regarde on ne se voit plus, on devient simplement une image superficielle de soi-même, on se fige dans une attitude conventionnelle, et justement le mystère le plus profond échappe, il est impossible de se voir dans le miroir. Notre vrai miroir est un autre, en qui nous devenons nous-mêmes.

 

Saint Augustin dans son commentaire sur l’évangile de saint Jean fait cette remarque au premier abord si suggestive : « Je ne vois pas mon visage, mais je vois ma conscience. » Au contraire, je vois le visage d’un autre, mais je ne vois pas leur conscience. Est-ce bien vrai, finalement, je ne vois ni mon visage, ni ma conscience, et s’il est vrai que je vois le visage des autres, ce visage ne m’intéresse que comme la révélation de leur conscience qui peut transparaître à travers lui. Et nous cherchons constamment précisément à travers le visage humain ce secret du dedans qui nous importe essentiellement et auquel nous attachons une suprême valeur. Est-ce une illusion de notre part, est-ce qu’il y a vraiment derrière chaque visage un secret unique ? Chacun voudrait le croire.

 

Mauriac nous a dit dans ce roman oublié aujourd’hui, "ce qui était perdu" (1930), il nous a dit le drame de cette femme, atteinte d’un cancer incurable, qui se sait condamnée, qui ne croit à rien, qui n’a aucune espérance, qui souffre très douloureusement, dont le mari est volage, que son mari trompe régulièrement, tout en inventant d’ailleurs des prétextes honorables, pour expliquer ses absences, mais qui n’est pas dupe de ses alibis. Et justement à un moment donné, comme le mal redouble, comme la souffrance devient plus intolérable, elle se demande mais pourquoi, pour qui vivre, personne n’a besoin de moi. Mon mari ne m’aime pas, je suis pour lui une chose, je l’oblige à mentir, à porter constamment un masque, le plus simple est de disparaitre.

 

Cependant elle veut tenter une dernière épreuve, essayer de voir s’il n’y a pas tout de même dans son mari un reste d’amour qui justifierait et sa souffrance et son existence, elle lui demande donc inopinément de lui consacrer son prochain week-end. Comme il a déjà tout arrangé pour ses petits plaisirs, il se dérobe, mais quand il sent son insistance, dans la gravité de sa voix, cette demande est inhabituelle, qu’elle engage quelque chose de très profond, il se résigne enfin, il lui promet d’être là, et en effet il se trouve là au prochain week-end. Il s’installe à son chevet, il lui fait la lecture, il lit admirablement, mais comme la malade est fragile, au bout d’une heure elle s’endort.

 

Et aussitôt la tentation s’empare de lui : puisqu’elle dort, elle n’a plus besoin de moi, il la quitte, et tandis que la porte se referme, la malade s’éveille, elle comprend qu’elle ne compte pas pour lui, elle prend une dose de stupéfiant suffisante pour provoquer sa mort et elle meut en effet.

 

Elle avait besoin de croire à sa valeur, elle voulait se sentir unique, et puisque personne ne rendait témoignage à son unicité, et que, elle n’avait aucun autre espoir, elle décida de disparaître.

 

Dans un autre roman de Mauriac, "le nœud de vipères" (1932), c’est l’homme qui se croit frustré, c’est l’homme qui a le sentiment qu’il n’est pour sa femme et pour ses enfants que celui qui apporte de l’argent. Il n’est à leurs yeux, lui semble-t-il, qu’une immense fortune, dont il s’agit de s’assurer le bénéfice, il n’est personne. Et parce que, il a le sentiment et la volonté d’être quelqu’un, il éprouve une révolte immense, il se détériore, par ressentiment. Il veut frustrer toute la famille de cette fortune si ardemment convoitée, et il ne s’éveille enfin à lui-même que, à la mort imprévue de sa femme, il comprend qu’il y a en lui un trésor caché qui le dépasse. Et c’est dans un Autre, finalement, qu’il trouve son accomplissement.

 

Bien sûr chacun se veut unique, chacun veut être quelqu’un, et refuse d’être traité comme quelque chose. Nul ne souffre d’être interchangeable, d’être seulement un numéro, auquel on n’en peut substituer un autre.

 

Devant ces revendications incoercibles et si émouvantes, on est parfois tenté de se dire mais enfin, qu’avez-vous fait ? Que faites-vous d’extraordinaire qui puisse justifier cette foi en vous à une valeur unique qui puisse cautionner en vous ce refus d’être interchangeable, et de vous laisser confondre avec un numéro dans une série anonyme.

 

Mais est-ce bien la question ? S’agit-t-il de faire quelque chose ? Ou tout simplement d’exister. En forme de don.

 

Il y a là une équivoque constante, on croit précisément qu’il s’agit de faire, et on oublie que la valeur essentielle est dans l’existence même. Je me souviens de cette confidence d’un moine, d’un monastère contemplatif en Hollande, qui me disait : «  la grande épreuve pour nous ce n’est pas l’obéissance, ce n’est pas la pauvreté, et naturellement à plus forte raison ce n’est pas la chasteté, la grande épreuve c’est la monotonie. Nous savons le jour où nous entrons ; que un jour similaire dans dix ou vingt ans, selon la date du calendrier, selon la fête identique que l’on célèbrera, nous ferons exactement la même chose, que notre journée aura le même caractère, et que jusqu’à la fin de notre existence, il ne se passera rien. C’est cela notre épreuve. Il ne se passe rien, il ne se passera jamais rien, notre vie est inscrite d’avance dans le calendrier liturgique. »

 

Et, dans un secteur bien différent, nous avons vu justement, sous le quatrième Reich, nous avons vu dans le camp nazi, nous avons vu sous le règne de Hitler le triomphe de cette superstition du faire. Il s’agit de faire, il s’agit de rendre, il s’agit d’être utile et par conséquent il faut de toute nécessité supprimer les bouches inutiles, supprimer les vieillards improductifs et les malades incurables.

 

Mais nous savons, nous sommes avertis par une intuition incoercible, nous sommes avertis que le faire n’est pas tout. Après tout, on ne peut que fabriquer des choses, réaliser des œuvres extérieures, que des machines pourraient tout aussi bien accomplir que nous-mêmes, et peut-être mieux que nous-mêmes, et que ce qui est proprement humain, ce n’est pas le faire, on ne peut pas faire des hommes, tout au plus peut-on leur donner la chance de se faire, mais personne ne peut se faire à leur place, et se faire homme ce n’est pas faire quelque chose, c’est devenir quelqu’un.

 

Et l’essentiel dans l’homme c’est justement un évènement intérieur où il se transforme, où il accède à la dimension humaine, où il devient un espace, une liberté, un créateur.

 

L’utile c’est bien, l’utile est nécessaire, dans l’ordre des moyens, mais il y a quelque chose qui dépasse infiniment l’utile, c’est comme le dit d’une manière paradoxale Lecomte Du Nouy : l’inutile, lorsque il établit justement que la civilisation, que la culture, qui précisément le sont de l’inutile.

 

Car l’inutile, c’est ce qui n’est plus ordonnable à autre chose, c’est ce qui ne peut plus être rapporté à une fin extérieure, l’inutile, c’est ce qui est une fin en soi, c’est ce qui est une valeur absolue. C’est sur quoi on peut se reposer. C’est là qu’éclot notre joie, c’est là que nous trouvons notre paix, c’est là que nous faisons l’expérience de l’admiration et de l’émerveillement. Et précisément toute la culture humaine, toute la civilisation vise à produire cet évènement intérieur où l’homme accède à lui-même, où il acquière sa dimension humaine, où il devient une valeur, un bien commun universel, une source, un serment de liberté par la libération qu’il accomplit en soi-même.

 

Et la science, la science non pas confondue avec une technique, car les techniques, nécessaires assurément, c’est important dans le domaine de l’utile, elles nous aident à réaliser des choses, mais la science dans sa source, la science dans le génie créateur, la science, dans cette promotion qui sait changer l’esprit de plan, qui ouvre des horizons inconnus, et qui constitue proprement le progrès, cette science-là est une science contemplative, elle ne vise pas d’abord à utiliser, elle vise à connaître, c’est-à-dire à naître, à faire naître.

[Repère enregistrement audio : 15’ 50 ‘’]

 

Et elle obtient son plus haut succès, elle atteint sa plus haute joie, dans la contemplation. Tous les vrais savants sont d’abord des contemplatifs. Et qu’est-ce que c’est que contempler ? Selon l’étymologie, faire de la réalité un temple. Le mot contempler évoque le sacré, il évoque précisément dans l’univers ce qui est apparenté à l’esprit, ce qui peut nourrir et enrichir l’esprit, ce qui peut devenir en nous une source inépuisable de lumière. Un univers contemplé et non exploité c’est un univers à travers lequel nous dialoguons avec X, que l’on appellera comme l’on voudra, mais qui est évidemment quelqu’un, tellement quelqu’un, que c’est dans ce dialogue que nous-mêmes nous échappons au règne des choses, à l’empire du déterminisme, et que nous devenons quelqu’un.

 

Combien de savants sont ainsi des mystiques qui s’ignorent, d’autant plus authentiquement tel, des mystiques qui s’ignorent parce que ils ne cessent pas de s’émerveiller, parce que ils ne cessent pas de dialoguer, de s’ouvrir à la lumière, de décoller d’eux-mêmes, de se purifier de leurs limites et de leurs scories, et de faire de leur vie une consécration toujours plus parfaite.

 

Le savant véritable est donc contemplatif et l’artiste l’est naturellement aussi évidemment. Ce n’est pas sans raison que Teilhard a donné à l’une de ses œuvres le titre d’oblation lyrique, et que Stravinsky, le grand musicien, a écrit "le sacre du printemps" (1913 à Paris).

 

Les mots, les mots mystiques, viennent naturellement à l’esprit devant les grandes œuvres, comme l’attitude mystique elle-même, dans ce sentiment immédiat de libération et tout chef-d’œuvre justement enregistre ce moment, où l’artiste créateur a été jeté au cœur de ce dialogue, a été enlevé à lui-même, a été délivré de son moi biologique, a été revêtu pour un instant de son moi éternel, est devenu source, espace et liberté.

 

Le monde visible peut laisser transparaître le monde invisible, comme le monde invisible à son tour ne peut se révéler qu’à travers le monde visible. C’est là le sens du symbole. Le symbole est une réalité qui signifie, une réalité qui évoque, une réalité qui fait allusion, une réalité qui nous révèle dans une certaine transparence la Présence dont nous avons continuellement la nostalgie, et qui est seule capable de nous combler.

 

Et sous un certain aspect le monde entier est un symbole. Car il n’y a de réalité, il n’y a pas de réalité qui ne puisse devenir en nous source de lumière. Il n’y a pas de réalité qui ne puisse susciter sous un certain aspect notre admiration et notre émerveillement. Il n’y a pas de réalité qui ne puisse élargir notre intelligence, et nourrir notre pensée. Et de nouveau nous retrouvons ce caractère si émouvant, si admirable de la connaissance, à savoir que toute connaissance est latérale, elle n’est jamais en prise directe, elle se fait toujours par voie d’allusion. C’est-à-dire que toute réalité à une existence relationnelle, et que dans la mesure où nous devenons capables de percevoir cette relation nous entrons nous-mêmes en contact avec la lumière et nous devenons réellement connaissance.

 

Connaître, c’est percevoir ce jeu, ce concert de relations qui jailli de tous les phénomènes, et qu’elles ne peuvent être perçues précisément, que lorsque que ils ont été mis ensemble les uns avec les autres. Qu’est-ce que la matière, qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que le mouvement ? A toutes ces questions, on peut donner d’innombrables réponses, qui s’enveloppent d’innombrables images. Il reste finalement des nombres. Mais des nombres qui sont des rapports, ou qui expriment des rapports mesurables, et nous ramènent toujours à ce concert de relations que déjà une maîtresse de maison établit sans même y songer dans l’ordre de son ménage. Car qu’est-ce qui la guide dans la disposition des meubles ? Sinon le sens de rapport entre le fauteuil et le divan, entre le divan et la pendule, entre la pendule et le lustre, entre le lustre et le papier peint, entre le papier peint et le tapi. C’est cela justement qui la guide. Le sens des rapports, ce concert de relations.

 

Nous avons dit bien souvent des meubles entassés dans un garde-meubles ne disent rien. Ne signifient rien. Parce que nous ne pouvons dire, en eux aucune relation. Le meuble le plus précieux si il est placé dans un milieu discordant, nous fait souffrir, au lieu de susciter notre admiration, et au contraire l’ameublement le plus simple, et le plus humble nous enchante et il nous émerveille. C’est nous qui disons au premier regard, ce concert de relations qui nous étaye et qui nous donne immédiatement le sentiment d’une présence.

 

L’existence, toute existence, n’atteint à soi, n’est pleinement elle-même, n’obtient toutes ses dimensions que dans une relation. L’existence authentique, autrement dit relationnelle, comme la connaissance est toujours latérale, c’est-à-dire toujours fondée sur la découverte d’une relation, comme tout chef-d’œuvre est un concert de relations. Mais il faut dire d’avantage, non seulement tout chef-d’œuvre mais tout amour, jusque dans l’amour suprême, la Trinité adorable, qui est au premier chef, ce concert de relations, où la personnalité elle-même, où le moi dans toute sa transparence et dans toute sa pureté, est un rapport vivant, subsistant, et éternel.

 

Et c’est sans doute pourquoi toute réalité ne peut se réaliser qu’au sein d’un rapport, parce que justement toute réalité porte l’empreinte à sa manière – et de justice – de la Trinité dont la vie profonde, dont la vie éternellement jaillissante est un concert de relations. Nous voyons donc bien que le monde de la culture, le monde de la civilisation, le monde de la science, le monde de l’art, est tout entier enraciné dans l’inutile. Car il ne s’agit pas d’abord d’annihiler, de l’exploiter, il s’agit par la culture et la civilisation, par la science, l’art et l’amour, d’atteindre à la dimension humaine, d’atteindre à l’existence relationnelle, de devenir soi dans l’autre, pour être véritablement un bien commun et une valeur universelle.

 

Le Christ, qui donne à l’humanité une telle splendeur, le Christ est le fils de l’homme, d’une manière unique, comme il est le fils de Dieu, d’une manière unique, le Christ a « immensicié » cette gamme de relations, et à travers son humanité infiniment dépouillée, à travers son humanité qui n’est qu’une relation vivante à Dieu, à travers son humanité qui est pur sacrement, à travers son humanité nous sommes introduits dans des relations infinies qui prolongent l’existence dans toutes les directions et qui lui confère une richesse incommensurable.

 

Et c’est ce que nous allons immédiatement découvrir si nous nous tournons vers ces symboles si précieux, si discrets et indispensables que l’on appelle les sacrements. Symboles efficaces, symboles tout chargés de la lumière, et de la vie divine. Symboles qui révèlent la vie humaine a elle-même, en lui conférant toutes ses dimensions.

 

Nous avons vu l’hitlérisme, soucieux de faire disparaître les bouches inutiles. A quoi bon entretenir des déchets de l’humanité, et nous voyons, saint Vincent de Paul s’incliner au contraire devant ces déchets, lui qui appelle de manière si émouvante les pauvres : mes Seigneurs le pauvres. Ces déchets lui sont infiniment précieux, il veut les recueillir, il veut les engranger dans l’éternel, car il sait que jusqu’au bout la liberté humaine a la dimension de la Croix, c’est la une valeur infinie que les derniers battements du cœur décident non seulement du destin de l’homme, ou peut-on décider, mais peut décider aussi du destin de Dieu.

[Repère enregistrement audio : 30’ 05’’]

 

C'est une merveille de voir dans les hôpitaux justement, les premières filles de Vincent de Paul et celles qui lui sont fidèles aujourd'hui, de les voir se pencher sur ces déchets, reconnaissants dans ces vies privées de toute énergie physique, incapables de rien faire, la possibilité d’un choix, qui décide de tout, la possibilité d’un évènement intérieur, qui est souverainement important, la possibilité de faire circuler dans le monde tout un courant de lumière et d’amour.

 

Et n’est-ce pas justement ce que signifie l'extrême-onction, cet homme qui va mourir, qui n'est plus qu'un souffle, il peut faire de sa mort un acte libre, il peut en faire une offrande, il peut triompher de la mort, il peut entrer comme un grand vivant dans la mort, dans la mesure où il devient par son choix une éternité, dans la mesure où s'achève, défaillante, et le long sujet de son immortalité, il peut encore imprimer dans l’histoire un sillage ineffaçable, il peut dans son dernier mot devenir un créateur. Jusqu'au bout, notre vie illimitée, et c'est à l’homme, jusqu'au bout la dimension humaine, et respecter jusqu’au bout la dignité humaine et considérée comme inviolable, jusqu'au bout l'homme apparaît comme capable de devenir le fils de Dieu.

 

Et ce qui est vrai à la fin est vrai au commencement, et le baptême justement devant la fragilité du petit enfant qui lui aussi si parfaitement inutile qui n'est qu'un faisceau de besoins qui retient une attention de tous les instants, et le baptême nous rappelle que ce petit enfant est aussi, et davantage encore, et par-dessus tout un faisceau de possibilités infinies, où sont contenus tous les espoirs de l'humanité et tous les espoirs de Dieu dans l'humanité. Et par le baptême, cette vie fragile, cette vie incapable de rien faire, cette vie qui pourtant communique déjà avec l'Esprit, cette vie sensible, tout est nuance, cette vie qui peut respirer Dieu. Si sa mère, qui en communique la présence, cette vie qui est éduquée précisément par l'atmosphère qui fait circuler en elle toutes les valeurs humaines et divines, cette vie par le baptême va devenir un foyer de présence universelle. Par le baptême ce petit enfant va entrer dans les circuits de la communion des saints. Il va l’enrichir, il va être le sanctuaire de la Trinité. Il sera vraiment l'ostensoir et le tabernacle de Dieu. Par lui le monde obtiendra une nouvelle origine, et Dieu une nouvelle révélation, et entre les bras de sa mère il connaitra le plus beau livre d'or.

 

Quelle prière en effet peut jaillir du cœur d'une mère qui peut contempler et adorer dans le cœur de son petit enfant la présence adorable de l'amour éternel. Le baptême signifie, réalise cette noblesse et cette grandeur infinie d’une existence plongée dans l'humanité universelle de Jésus-Christ, revêtue par elle de cette relation infinie qui jette toute la création en Dieu.

 

Et la pénitence à son tour, la pénitence pour l'enfant qui a grandi, pour l'enfant qui est devenu adolescent, pour l'adolescent qui est devenu adulte, pour l'adulte qui connaît ses limites et ses défaillances, qui sait que il a si souvent renié ses engagements, qui a si souvent été à la surface de lui-même, il a retombé au-dehors après avoir été au dedans, qui a perdu son visage, qui a déserté son Himalaya, qui s'est laissé rouler dans les déterminismes de la tribu et de l'espèce, la pénitence va lui rappeler que, il n’est pas guidé, il n’est pas guidé par son passé, qu’en Dieu tout est nouveau, qu'on peut toujours faire un nouveau départ, que la vie, tous les jours, est toute neuve si l’on veut bien l’enraciner à nouveau en Dieu par un acte authentique de foi et d'amour.

 

Quel immense bienfait, et quelle immense lumière. Enfin, cela veut dire que le bien ce n'est pas ce que l'on fait, le bien c'est ce que l'on est. On ne peut pas faire le bien en chrétienté si d’abord l’on ne devient le bien. Le bien c'est l'être libéré, c’est l’être sans frontières, c’est l’être donné, c’est l’être offert, c’est l’être donné tout entier, ou générosité, et qui communique à tout ce qu’il fait cette dimension d’amour, et qui introduit dans tout ce qu'il fait ce serment de libération, qui en se communiquant aux autres, peut les éveiller au sens de leur humanité.

 

C'est ce qui est admirable, le bien c’est nous-mêmes en état d’adhésion, de transparence, et de consentement, et le mal c'est nous à l’état de refus, le mal ne s’inscrit pas dans un livre, il n'est pas noté dans un registre selon lequel, et d'après lequel nous serons jugés et condamnés, le mal c'est nous, nous sommes absents quand nous disons nous, quand nous nous fermons à la Présence unique, quand nous sommes distraits de cet appel qui retentit au plus secret de nous-mêmes.

 

Et ce mal c'est nous-mêmes, il est immédiatement surmonté, effacé, radicalement quand nous devenons le bien quand nous ouvrons, quand nous consentons, quand nous sommes oui, quand nous accueillons la lumière et lui offrons de nouveaux la transparence de notre amour. Comme la Magdeleine en un instant a été canonisé, comme la femme adultère en un instant est devenue archidiacre, comme le bon larron en un instant est entré – ou plutôt est devenu – le paradis, en un instant l'âme peut se retourner, tout cela ne s'accomplit pas dans le temps horloge. Tout cela s'accomplit dans ce champ des possibles, qui est la distance de nous-mêmes à nous-mêmes, que seul notre amour est capable de survoler et de combler.

 

Et la pénitence nous l'affirme : ce passé n'est plus, il n'est plus que le soubassement de l'action de grâces, du chant, du chant émerveillé de l'amour qu'a retrouvé le visage de son amour. La pénitence nous introduit dans cette dimension, nous introduit dans cette mystique évangélique, nous introduit dans ce monde où tout est nouveau.

 

Et le mariage un autre sacrement, le mariage, le mariage rappelle aux époux qu'ils n'ont qu’à être une origine, qu’ils doivent se garder du péché originel qui est justement le refus d'être une origine. Le sacrement du mariage leur rappelle, leur rappelle qu'ils sont à la source d'une lignée qui pourra durer jusqu'à la fin des siècles, ils sont à leur manière Adam et Eve, ils portent en eux les possibilités infinies qui constituaient ce que l'on appelle, dans une image admirable, le paradis, le paradis qui était tout ce champ de possibles où l'homme pouvait s’accomplir, où l'homme pouvait vraiment promouvoir tout l'univers. À l'âge de raison, il pouvait lui donner sa dimension infinie à condition qu'il se livrât à l'amour. Le sacrement du mariage rappelle aux époux que si ils veulent consciemment transmettre la vie, si il veulent n’être pas seulement les instruments aveugles de l'espèce, s'ils ne veulent pas régresser jusqu'à la cellule germinative, s'ils veulent vraiment être les parents de leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, s'ils veulent en être l'origine, et les créateurs, il faut qu'ils apportent à toute leur lignée les plus hauts champs de lumière et d'amour, et que justement ils fassent contrepoids à l'envoûtement et à l'aveuglement de l'espèce par une générosité illimitée.

 

Car cette sainteté, que les parents de Thérèse de l'enfant Jésus apportaient à la procréation lorsqu’ils voulaient offrir à Dieu des humanités de surcroît, lorsqu’ils voulaient offrir à Dieu des âmes où il pourrait poursuivre son incarnation, réussissant magnifiquement à lui consacrer tout leurs enfants, et à donner au monde par un mieux, cette sainte si grande, si virile qui a porté la passion du Seigneur, jusqu’à en être victime, et dont la lumière a pénétré et continue de pénétrer le monde entier. Le sacrement du mariage rappelle aux époux cette vocation de sainteté que Saint-Paul affirme dans l'épître aux éphésiens lorsque, il voit dans le mariage le sacrement qui représente et réalise le mystère de l'église. Il ne s'agit plus d'un égoïsme à deux, il s'agit de cette montée ensemble vers l’Himalaya immense, il s'agit de ce dépassement des frontières de l'instant, il s'agit de cet écart de lumière qui permettra à chacun d'atteindre à lui-même, il s'agit de cet échange qui va jusqu'à la Trinité où le mois instinctif, où le moi possessif est vaincu, et où le moi divin est communauté, car c'est seulement alors que les époux pourront vraiment être une source et une origine, c'est seulement alors qu'ils seront vraiment les parents de leurs enfants, parce que leurs enfants recevront d’eux leur âme, leur âme autant que leur corps, recevront d’eux ce rayonnement de liberté et d'immortalité, recevront d’eux cette révélation d’un trésor, d'un soleil intérieur caché dans leur conscience, et apprendront ainsi à devenir eux-mêmes des hommes, atteindre toute leur stature. Affirmer en eux la dimension humaine. Ainsi le mariage intime et révèle aux jeunes époux en scellant leur union de la Trinité adorable, qui sont appelés plus que personne à être source, origine, et créateur.

[Repère enregistrement audio : 45’ 23’’]

 

Le sacerdoce bien sûr, a la même portée, et nous introduit dans le même univers puisque le prêtre est le sacrement de l'unité, de ce corps mystique que tous les hommes ont à former ensemble, et que sa paternité ne connaît aucune frontière ni de race, ni de lieu, ni de temps. Autrement je ne serais pas ici et je n'aurais pas l'honneur de vous parler.

 

Le sacerdoce, sacrement de l'unité du genre humain, dans l'humanité universelle de Jésus-Christ, le sacerdoce, comme le mariage, nous rappelle les horizons infinis de la vie, les relations dans lesquelles nous sommes engagés, et cette existence précisément relationnelle qui est l'existence authentique, où l'on atteint en se dépassant soi-même, en quittant son vieux mois propriétaires, pour revêtir peu à peu le moi divin, en qui nous nous rencontrons tous, dont nous avons tous la charge, qui est le lien et le foyer et le centre de toutes nos tendresses, comme il est le ferment et la clé de notre liberté.

 

Il est à peine besoin d'ajouter que l'eucharistie, sacrement des sacrements, contient une exigence imprescriptible d'universalité, puisque l'eucharistie, dont nous parlerons en une autre occasion, l'eucharistie c'est le banquet de la fraternité divine, issu de la paternité divine, et qu'autour de la table du Seigneur nous avons à être tous ensemble rassemblée, pour constituer justement un seul pan, pour réaliser ce corps mystique, qui est seule emprise sur son chef, sur sa tête, qui est Jésus. L’organisme sacramentel est donc nettement comme tous les symboles, plus que tous les symboles, en raison même de son efficacité divine, l'organisme sacramentaire le situe au cœur de cet univers de relations. Il nous révèle constamment notre vocation de grandeur, il nous appelle à acquérir toute notre stature, il exige de nous que nous devenions fils de l'homme, pour devenir fils de Dieu. Que nous donnions finalement à l'humanité en nous, tout son rayonnement, toute sa transparence, toute sa grandeur, toute sa jeunesse, et toute sa nouveauté.

 

Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que cet organisme sacramentaire est infiniment discret. Les signes qui le constituent sont les plus fins, ils sont emprunté aux gestes les plus communs de la vie, le pain, le vin, le feu, huile, l’encens, la parole, et bien sûr toujours l'amour. Ce sont les gestes mêmes de la vie, les plus concrets, les plus nécessaires, les plus quotidiens qui offrent ce jeu de symboles chargés d'efficacité divine. Signes tellement quelconque, tellement humbles, tellement quotidien qu'ils ne peuvent avoir de sens qu'ils ne sont lisibles et déchiffrables que pour la foi.

 

Je me souviens de cet admirable pasteur, Wilfred Monod, qui opposait le prophétisme qui représentait sa religion, au sacerdotalisme qui représentait, disons pour faire court, la nôtre. Le prophétisme pour lui c'était l'esprit toujours ouvert aux inspirations divines, toujours capable d'apporter une révélation nouvelle, et de changer selon les circonstances toutes les directions de l'homme, par un mot reçu sur l’heure de la divinité. Le sacerdoce lui apparaissait au contraire comme le raidissement, comme la sclérose d'une religion ensevelie dans les rites, dans les rites immuables, dans les rites immobiles, dans les rites magiques, mythologiques. Le sacerdoce signifiait justement l'inertie et l'immobilisme d'une religion qui compte sur les gestes, et où l'Esprit n'a plus de part. Je serais tenté de renverser l'équilibre de cette comparaison, car justement en me fondant sur Saint-Paul aux corinthiens, en me rappelant avec quelle rigueur Saint-Paul a limité l'exercice des dons prophétiques, la terreur que lui a inspiré le charabia, le charivari auquel peut aboutir des inspirations surgissant de tous les côtés, et prétendant chacune apporter le dernier mot de la sagesse divine, en me rappelant avec quelle sagesse il a subordonné à l'autorité apostolique l'usage de tous ces dons charismatiques, il me paraît au contraire infiniment conforme à la pauvreté évangélique, d'avoir écarté tout miracle, d'avoir écarté tout surnaturel sensible dans la transmission de la grâce et de la vie divine. Il ne se passe rien, on ne voit rien, et pour celui qui ne vient pas avec la foi, qui n'est pas accordé à l'intimité de Jésus-Christ, pour celui qui n'est pas en prise mystique sur son intimité, tout cela ne signifie littéralement rien. Et c'est cela justement qui est merveilleux, il y a dans cet organisme sacramentel, il y a le sceau de cette pauvreté divine, c'est l'univers lui-même en état de pauvreté, c'est l'univers inconnaissable sinon à titre de relation, et cette relation elle-même n'est lisible qu'à la foi et à l'amour.

 

C'est cela le grand miracle de l'organisme sacramentel, ce grand miracle de la liturgie : il ne se passe rien. On ne peut pas prendre Dieu la main dans le sac, on ne peut pas visualiser le surnaturel, on ne peut pas le photographier ou le filmer, il échappe, il échappe aux réalités essentielles à quiconque qui n'est pas axé, qui n'est pas enraciné dans la pauvreté et dans l'amour. Tout cela est tranquille, tout cela est paisible, tout cela émane du silence et conduit, tout cela nous conduit à un recueillement infini et nous appelle au dialogue où nous entendrons cette parole silencieuse que Dieu dit à chacun lorsqu'il écoute, cette parole où il apprend qui il est, il obtient la révélation de son vrai nom, comme celui, selon la parole de l'apocalypse qui reçoit la pierre blanche sur laquelle est écrit un nom que personne ne peut lire sinon celui qui la reçoit.

 

Symboles et sacrements, quel monde infiniment riche, quel monde merveilleux, où nous atteignions aux sources de la culture, et de la civilisation, où nous échappons à la superstition du faire, à l'idolâtrie du succès, à l'envoûtement de la technique réduite à elle-même, bien sûr, la technique est admirable, bien sûr il faut faire et accomplir, bien sûr, il faut être utile, autant que l'on en est capable, mais il ne faut pas oublier que l'homme est au-dedans, que l'événement essentiel est intérieur, que la dignité n'est pas dans ce que l'on fait, mais dans ce que l'on est, que le bien est sous l'abord du devenir, et que le bien commun c'est ce petit enfant déjà, ce petit enfant dans les bras de sa mère, ce petit enfant avec ce faisceau illimité de possibles, ce petit enfant avec sa lumière intérieure, ce petit enfant qui respire à travers sa mère, la lumière du monde, et qui la restitue si admirablement par son sourire.

 

C'est là ce monde du symbole et du sacrement, ce monde si merveilleusement humain, et si parfaitement divin, ce monde où toute réalité se met à chanter, ce monde où le monde visible révèle l'invisible, où l'invisible s'incarne dans le visible, ce monde qui est notre véritable univers, ce monde inépuisable, et dans chaque matin il faut sans cesse découvrir que l'on perd et que l'on retombe dans son moi biologique, ce monde aux dimensions infinies, ce monde latéral, ce monde relationnel, ce monde où il devient évident qu'il est impossible de voir son visage, son vrai visage dans le miroir, comme la petite fille de tenter vainement, on ne peut jamais se voir dans un miroir, car je est un autre, on peut jamais se voir dans un miroir, car dès qu'on s'y cherche, on n'y retrouve qu’une image figée, une attitude artificielle, ou conventionnel, on peut se voir que latéralement, on peut se voir que dans l'autre, on peut se voir que lorsque l'on cesse de se regarder.

 

Monde étrange, monde magnifique, monde inépuisable, monde de la culture, de la civilisation, de la science, de l'art, de l'amour, monde de la sainteté, monde mystique, et d'autant plus humain, monde quotidien, monde éternel, monde où toute réalité est plongée dans un concert de relations, puisque cette affirmation magnifiquement vraie d'un grand philosophe qui remonte à l'origine des origines, cette origine qui est aujourd'hui, qui est toujours, qui est à chaque éveille de notre esprit, et à chaque battement de notre cœur, ce mot qui dit tout et qui résume tout, « au commencement est la relation. » (Bachelard)

 

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