Conférence de Maurice Zundel, Dar El-Salam, Le Caire en 1962 (Inédit).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Mesdames Mesdemoiselles, Messieurs,

 

En parlant des rapports, et du second principe de la thermodynamique qui porte sur l'accroissement de l'entropie, comme vous le savez, ou de la dégradation de l'énergie, en parlant de ces rapport du second principe de la thermodynamique avec la mécanique quantique, Le comte du Noüy écrit dans L'homme devant la science : « Ceci exprime l’état de la question au moment où j'écris, je crois. Quand ce livre sera imprimé, je ne doute pas que des faits nouveaux se soient fait jour. Une théorie est souvent en ce moment démodée en six mois. »

 

On ne peut mieux exprimer – que ne le fait ici Lecomte du Noüy – on ne peut mieux exprimer le caractère d'historicité qui affecte aujourd'hui toutes les sciences, et singulièrement les sciences physiques. Un physicien qui cesserait de travailler en s'attachant dogmatiquement à l'acquis, deviendrait vite un fossile.

 

Il est donc absolument impossible d'immobiliser la science et d'obtenir une vision définitive de l'univers. Toute affirmation scientifique porte la trace d'une histoire qui, tant qu'il y aura des hommes, ne s'achèvera jamais. Il ne peut donc être question pour une science authentique, d'énoncer une vérité absolue et immuable qu'il serait à jamais interdit de remettre en question. La science contemporaine, au contraire, ne cesse de tout remettre en question, et d'abord la connaissance commune, la philosophie naturelle du sens commun avec laquelle elle a définitivement rompu.

 

Elle se défie la science contemporaine  elle se défie des intuitions immédiates qui jouent avec des images. Elle se défie du réel brut, du donné naturel où se réfugie la contingence dont se nourrissent les rêves irrationnels. Elle refuse la contingence. Elle refuse l'accident. Elle veut tout à la fois rectifier le réel et l'intelligence. Elle vise à l'organisation rationnelle d'un réel construit, épuré, comme dans la séparation des isotopes, ou créé, comme dans les radioéléments artificiels.

 

Elle aborde les phénomènes avec des théories qui sont des instruments de rationalité, avec des appareils qui sont des théories réalisées et qui sont des instruments d'une extrême précision. Elle expérimente au lieu de constater. Elle calcule au lieu de mesurer. Elle cherche des raisons où il n'y avait que des faits. Elle veut comprendre en se corrigeant sans cesse et en instituant dans les phénomènes un ordre rationnel suivant un principe de raison nécessaire. Elle ne connaît la science contemporaine  elle ne connaît d'autre absolu que les exigences qui constituent elles-mêmes et son objet et le refus qu'elle oppose à la paresse et aux rêveries du sens commun. Mais on voit bien qu'elle modifie, qu'elle humanise le réel, comme elle modifie la structure de la pensée.

 

Cette volonté de comprendre plutôt que de décrire, d'où résulte précisément cette humanisation, cette humanisation du réel, mérite que l'on s'y arrête. S'il s'agit d'atteindre les conditions nécessaires d'une organisation rationnelle des énergies à l’œuvre dans notre univers, c'est que l'homme ne peut, d'une certaine manière, saisir le monde qu'en s'y retrouvant. Instituer une organisation rationnelle du réel, c'est en effet, aborder toute réalité comme un organisme, comme une unité intelligible à partir d'un centre, d'une formule constituante où il s'engendre et se développe en lumière en nous. C'est en somme, tenter de connaître l'univers comme on voudrait connaître une personne.

 

Et la joie de comprendre vient de là. Au terme d'un effort qui aboutit à une rectification décisive, tout en sachant bien a priori que ce ne peut être le dernier mot de la science, on éprouve la joie de cet accord du réel et de l'esprit. Dans l'état d'extrême spécialisation de la science contemporaine, c'est une joie réservée à un petit nombre. Et même pour ce petit nombre, il n'est pas sûr que cette humanisation si admirable du monde – du monde physique – entraîne celle de l'homme. La cosmogénèse, la genèse, l'enfantement d'un monde entrepris par la science contemporaine n'entraîne pas automatiquement une anthropogénèse, la naissance de l'homme authentique, unifié dans un centre de lumière où il se révèle tout entier.

 

S'il apparaît qu'il faut construire le monde pour en disposer d'une manière intelligente, il est encore plus nécessaire de se construire, de se créer soi-même pour disposer de soi. Mais là, ni théories, ni instruments, ni calculs, ni méthodes ne suffisent. Nous sommes en physique, devant un univers qui se laisse faire. Nous sommes au contraire en humanité, devant un être qui ne doit pas se laisser faire, qui ne peut que se faire lui-même en se dé-chosifiant, en se construisant du dedans, en se faisant origine.

 

Et tous les hommes, à partir de leur naissance, sont dans la même situation.

 

Qui leur montrera la route qui mène à soi, la route qui mène vers l'homme authentique ? Nous avons dit : Dieu, dans notre dernier entretien. Mais Dieu ne se fait jour que dans une expérience humaine, comme une personne aimée peut devenir lumière en celle qui l'aime ! Et, de fait, c'est par l'histoire, par l'histoire humaine que se transmettent les morales et les religions. Elles nous présentent assez fréquemment de grands exemples, mais elles ne se ressemblent pas et parfois elles se contredisent.

 

Comment être sûr que nous avons à faire à Dieu et non à l'idole d'une tribu ou d'une époque ? Comment prétendre à une révélation définitive ? Comment émettre une morale absolue dans un monde qui ne cesse de changer ? L'Histoire peut-elle, plus que la Science, comporter une vérité absolue ?

 

Un certain Puech, dont j'ai oublié le prénom, et qui est un helléniste fort distingué, dans une introduction considérable qui devait figurer dans l'Edition Budé des oeuvres de Plotin, ce Puech qui n'appartient pas à la tribu des Puech chrétiens  ce Puech oppose le néoplatonisme de Plotin, philosophe du 3ème siècle comme vous le savez, il oppose ce néoplatonisme de Plotin qui nous introduit à la contemplation, au Christianisme, en défaveur d'ailleurs de celui-ci. Car, raisonne Puech, Plotin ne prétend aucunement nous attacher à sa personne. Il nous donne des leçons de vie qui sont absolument indépendantes de lui-même : chacun peut en faire son bien selon son choix. Personne n'est obligé d'adhérer, et en tous cas, s'il adhère, c'est en fonction d'une décision qui ne dépend que de lui.

 

Cette leçon de vie se situe dans une espèce de durée intemporelle qui ne nous lie aucunement à l'époque où vivait Plotin, le troisième siècle de notre ère. Au contraire ! Et c'est là la faiblesse du Christianisme  et il en parle avec une certaine hargne  c'est la faiblesse du Christianisme de nous river à une personne, un personnage de l'Histoire, et en nous rivant à ce personnage de l'Histoire, de nous lier à une époque et de nous solidariser avec elle, car enfin, il est impossible que ce personnage ne tienne pas d'une certaine manière à son histoire, qu'il ne s'exprime dans la culture et dans le langage de son temps, qu'il ne soit pas conditionné par les traditions de son berceau et qu'il ne relève d'une certaine manière des préjugés qui ont pu s'insinuer dans son milieu.

 

A cause de tout cela, le Christianisme apparaît immédiatement comme une tentative de limiter l'homme en l'obligeant à regarder constamment vers le passé. Il est donc infiniment plus profitable de recevoir le don d'une sagesse qui s'impose par sa propre lumière, qui est entièrement détachée de l'homme qui l'a exprimée, plutôt que de se river à une histoire, depuis longtemps révolue d'ailleurs, et à un personnage qui fait corps avec elle.

 

L'Histoire est le domaine de la contingence. Tous les langages portent l'empreinte d'une civilisation qui, si elle se situe dans le passé, est pour nous révolue. Si donc nous voulons conquérir notre liberté et atteindre l'âge adulte auquel tout nous convie, il nous faut donc tourner le dos au Christianisme et nous nourrir de sagesses qui tiennent debout par elles-mêmes et qui ne font jamais corps avec une histoire révolue.

 

Ces objections, qui supposent une certaine passion non conquise, cette objection est certainement digne de respect et il est facile de la dépasser en remarquant que, plus un être est réellement une personnalité authentique, plus il échappe aux contingences et de sa biologie individuelle et de sa biologie collective et des conditionnements de l'espace et du temps à travers lesquels se situe son apparition historique.

[Repère enregistrement audio: 15' 00'']

 

Il est parfaitement clair que, il y a des vies qui demeurent une présence. Il y a des exemples qui ne vieillissent pas et qui ne cesseront jamais d'être pour nous une source de lumière et un ferment de libération. Tout dépend de la taille de l'homme que l'on contemple et il se peut parfaitement non seulement que, il ne limite pas sa doctrine, mais qu'il la dépasse précisément parce que les mots qu'il emploie peuvent être, d'une certaine manière, les mots de la tribu, parce que, d'ailleurs, ses contemporains auxquels il s'adresse conditionnent sa parole : s’il veut les atteindre, il faut bien que, d'une certaine manière, il se mette à leur portée, il leur dise la chose accessible à leur intelligence, et que même s’il prétend les libérer, il respecte les étapes indispensables d'une pédagogie efficace. Mais il se peut précisément, que en s'adaptant aux autres, il ne cesse de les dépasser et que la doctrine, telle que les autres l'ont pu entendre, voire enregistrer, transmettre oralement ou par écrit, il se peut que lui-même dépasse tout cela.

 

Si nous prenons cet exemple que je ne saurais situer exactement dans le temps du moine hindou qui dit à l'homme qui l'assassine, qui lui dit dans son dernier souffle : « Toi aussi, tu es cela. Toi aussi tu esBrahmâ », nous comprenons immédiatement la signification de cette parole, sa grandeur intemporelle et sa puissance de libération.

 

Au lieu de voir dans son assassin un criminel contre lequel il pourrait légitimement s'indigner, se dépassant lui-même, considérant sa mort comme un événement sans importance, contemplant au contraire dans son meurtrier toutes les possibilités spirituelles qu'enferme toute conscience humaine, il lui adresse ce rappel qui doit être à cette heure merveilleusement efficace : « Toi aussi, tu es Brahmâ. Toi aussi, tu portes ton univers, tu peux t'identifier avec l'Absolu ! »

 

Et vous sentez immédiatement que, à quelque moment que se situe un tel événement, il garde toute sa lumière, toute sa grandeur, toute sa beauté, toute son efficacité précisément parce que, ici l'auteur de l'événement, dans cet événement même, nous apparaît comme entièrement affranchi de sa biologie et de toutes les conditions spatio-temporelles qui rivent un personnage à son histoire.

 

Et nous sentons bien, sur ce terrain, que les exemples sont infiniment plus efficaces que les discours. Nous pouvons même dire sans crainte de nous tromper : des tonnes de discours n'ont jamais changé rien à rien. Ce sont les exemples, ce sont les présences qui sont actives, et si nous sommes touchés au plus profond de nous-même un jour de notre vie, si nous changeons de direction, si nous nous trouvons sur le seuil de la nouvelle naissance, si nous sommes vraiment en route vers un moi authentique, c'est presque toujours parce que, un être sur notre route a donné le branle, parce que un être a été pour nous, par le rayonnement même de sa vie, un ferment de libération. Et à travers l'espace qu'il était, à travers la lumière qui émanait de lui, à travers la transparence qu’il nous donnait de percevoir en lui, notre origine, nous nous sommes mis en route, dans cette contagion de clarté, nous nous sommes mis en route dans cette sorte de circumincession des âmes, nous nous sommes mis en route précisément parce qu'une âme était devenue intérieure à la nôtre.

 

C'est ainsi que la plupart du temps, nous passons du dehors au-dedans par l'action de présence libératrice où l'expérience humaine atteint son sommet.

 

Vous savez du reste que l'accord d'un ménage ne se fonde pas sur le Code Civil. Il y a dans le Code Civil un certain nombre d'articles qui concernent les droits des époux, mais nous savons bien, par expérience que, lorsque les époux recourent au Code Civil, c'est que le divorce est à la porte. Le Code Civil ne peut régler que sociologiquement et du dehors une institution qui concerne d'une certaine manière le bien de la société tout entière, mais il est bien évident qu'il ne peut pas régir l'intimité des époux et que c'est là une découverte, et une création personnelle qui ne peut d'ailleurs s'accomplir que par un don réciproque.

 

De même, les morales et les religions vivent par la puissance d'engagement de ceux qui les adoptent et les propagent. C'est pourquoi les morales et les religions, dans la mesure justement où elles sont illuminées par cette puissance d'engagement, n'ont rien à nous apprendre, ni sur l'univers physique,  n'ont rien à nous apprendre que nous ne pourrions savoir d'ailleurs  ni sur l'univers physique, ni sur les événements qui n'intéressent pas la création de nous-même.

 

La vérité des religions et des morales est celle qui aide la personne à se construire et leur vertu est leur puissance de libération. C'est pourquoi morales et religions ne deviennent efficaces que dans la mesure où elles sont vécues. C'est pourquoi justement elles ont besoin d'exemples et de témoins qui sont d'autant moins liés à leur époque qu'ils demeurent plus capables de nous affranchir des limites de la nôtre. Nous sommes là dans un univers essentiellement personnel, un univers qui repose sur le dialogue, un univers nuptial, comme je l'ai dit si souvent à la suite de Coventry Patmore, un univers nuptial, où l'on connaît d'autant plus que l'on se donne plus généreusement.

 

Et, s'il en est ainsi, si il s'agit vraiment d'un univers personnel, d'un univers qui se constitue par le dialogue, si l'on n'entre pas dans ce dialogue, on ne peut rien comprendre et toutes les affirmations religieuses ou morales, elles deviennent du charabia parce qu'alors on les interprète comme une sorte de vision du monde physique, une sorte de tableau de l'Histoire prise dans les événements, au mieux accessibles du dehors, on ne les rencontre pas dans leur inspiration profonde et l'on ne voit pas, précisément, que leur légitimité tient tout entière à ce qu'elles concernent la création de l'homme par lui-même, à ce que elles constituent un chemin vers nous-même, à ce que surtout elles nous mettent en présence, si j'ose ce pléonasme, en présence de présences libératrices.

 

Et c'est cela précisément qui fausse selon moi, la présentation commune des origines chrétiennes, que l'on n'a pas dégagé suffisamment, la permanente actualité du Christ et ses liens essentiels avec notre libération, avec cette exigence de nous faire origine en nous dé-chosifiant.

 

Vous savez qu'une érudition colossale s'est dépensée pour atteindre et représenter les origines chrétiennes. Il faudrait tout un quartier de Lausanne pour loger tous les livres qui se sont écrits depuis bientôt vingt siècles sur les origines chrétiennes et, dans le demi-siècle qui s'est écoulé, depuis 1900 disons, ce tournant du siècle qui marque une révolution scientifique sans précédent, ce tournant du siècle marque aussi un progrès dans l'exégèse sans précédent, et aussi peu que l'on soit au courant de ce travail de l'exégèse, soit pour le Christianisme ou contre lui, on ne peut que, être saisi de stupeur et d'émerveillement. Il n'y a pas de comparaison à laquelle on ne se soit livré, il n'y a pas de religion proche ou lointaine qu'on n'ait étudié pour voir si elle n'avait pu avoir une influence sur l'éclosion du Christianisme ou si le Christianisme ne présentait pas tellement d'analogies que, il fallait le ranger tout simplement dans la suite des mythes qui remplissent l'histoire de la culture et de la civilisation ou bien voir en lui simplement un produit de l'Histoire, un produit inévitable et nécessaire de l'Histoire à une certaine époque ou bien une expression de mythes universels que l'on retrouve sous des formes diverses sous tous les climats.

 

Tous ces travaux ont été accomplis avec une précision, avec une conscience professionnelle, avec une intelligence vraiment digne de toute admiration. Et ce travail qui est acquis, qui ne sera d'ailleurs jamais terminé puisque de nouveaux documents peuvent créer de nouvelles perspectives et, d'une certaine manière tout remettre en question, comme on l'a bien vu lors de la découverte des manuscrits de la Mer Morte, cette enquête immense et jamais achevée était une enquête particulièrement difficile parce que les documents chrétiens touchant les origines sont extrêmement parcimonieux.

 

Si vous prenez un Evangile comme l'Evangile de saint Marc, c'est un texte extrêmement court que vous pouvez lire en une heure ou deux, que d'ailleurs les seuls documents ou à peu près, dont nous disposons et qui constituent le corpus du Nouveau Testament, que ces documents constituent un livre vivant, un livre qui comporte plusieurs couches, un livre qui a été retouché à partir de documents d'ailleurs que nous n'avons plus, un livre où s'inscrit visiblement la foi de la communauté et qui d'ailleurs se propose explicitement d'exprimer cette foi et de la communiquer en la justifiant.

[Repère enregistrement audio : 29' 18'']

 

D'ailleurs ces documents, qui constituent une histoire et un livre vivant, ces documents relèvent de catégories qui ne sont plus les nôtres, véhiculent des traditions auxquelles nous sommes étrangers, admettent comme des réalités sans discussions des faits très peu analysés et presque inanalysables, disons les possessions diaboliques, les visions d'anges, les miracles. Ce sont des choses, qui pour les auteurs du Nouveau Testament, qui d'ailleurs sont tous pénétrés des textes de l'Ancien Testament, ce sont là des réalités qui sont au-dessus de toute discussion, qui ne posent aucun problème, et on peut mettre sur le même plan la visite d'un ange et la visite d'un homme, parce que on habite un univers, justement, où la Présence divine est censée se manifester continuellement, où le grand acteur de l'Histoire, c'est la divinité.

 

C'est là un concept d'ailleur sémitique que l'on retrouve à Babylone ou chez les Moabites. Au fond, la causalité seconde, je veux dire la causalité humaine est submergée par la causalité divine entendue souvent d'ailleurs dans un sens très matériel.

 

Nous sommes là donc en face d'un monde qui, sous un aspect, nous est profondément étranger et c'est pourquoi les recherches exégétiques, c'est pourquoi cet immense et monumental travail, de l'érudition chrétienne ou non chrétienne, n'aboutit à aucune solution satisfaisante.

 

Les exégètes, quand ils sont chrétiens, sont tous devenus finalement des apologistes, ils ont voulu nous convaincre de la vérité de la foi véhiculée par ces documents et ils ont voulu nous en convaincre, nous en convaincre au nom même de l'Histoire, et finalement, ils nous ont proposé des solutions d'autorité que l'on peut résumer schématiquement dans ces quelques mots : l'Histoire nous présente un personnage – Jésus – nous présente un personnage qui a affirmé qu'il était Dieu, qu'il était Dieu ou Fils de Dieu, et qui a prouvé qu'il l'était soit par les vertus de sa vie, soit par les miracles qu'il a accomplis.

 

Il s'agit donc finalement de se rendre à cette évidence issue d'une documentation très soigneusement filtrée et triée, il s'agit de se rendre à cette argumentation, et finalement, de se soumettre à cette autorité puisque enfin, si Dieu est vraiment entré en personne dans l'Histoire, cela demande considération et il est impossible, sans se mettre en dehors du salut, il est absulument impossible sans courir les risques suprêmes, de se dérober à cette autorité.

 

Il me semble que c'est prendre les choses de la manière la plus contraire, d'une part, à la recherche scientifique, et d'autre part, à cette aspiration de l'homme vers un être-origine qu'il est appelé à devenir. Et puis on voit très mal, très très mal, comment on peut tirer des documents tout cela, tout cela avant d'avoir déterminé la signification de la vie de Jésus dans notre vie, l'actualité permanente de Jésus en toute vie, le rapport essentiel de Jésus avec notre libération.

 

Après tout, n'importe qui peut se dire Dieu, Fils de Dieu, et à la distance où nous sommes, il est extrêmement difficile de vérifier un miracle accompli, il y a deux mille ans. Qu'est-ce qu'était un miracle pour les gens de l'époque ? Et comment, à travers des narrations si succinctes, qui d'ailleurs ne visaient nullement à une rigueur scientifique, comment pouvoir fournir un argument apologétique ? Il est parfaitement clair que nous ne pouvons nous intéresser au problème de Jésus comme un problème qui nous concerne que si d'abord nous établissons la signification essentielle de la vie de Jésus dans notre propre vie.

 

C'est dans la mesure où Jésus éclaire notre vie radicalement, et où il est dans notre vie un ferment de libération incomparable que, malgré  je dis bien malgré  les limites de l'Histoire où son apparition historique se situe, malgré les contingences du langage, malgré les limites de son auditoire, malgré les catégories sémitiques dans lesquelles les messagers et les écrivains du Nouveau Testament se sont exprimés, malgré tout cela, nous saisirons l'originalité incomparable et la transcendance de Jésus une fois que nous aurons reconnu précisément que, et aujourd'hui dans notre vie, une lumière unique et un ferment de libération incomparable. Mais c'est par-là qu'il aurait fallu commencer.

 

Et de même aujourd'hui, le savant prend conscience du merveilleux itinéraire de la science, de son pouvoir novateur admirable et peut s'émerveiller des progrès accomplis en notre siècle plus que dans toute l'Histoire qui nous a précédé. C'est que il part d'aujourd'hui. C'est en lui précisément le résultat, la fécondité incomparable, c'est devant cet achèvement, provisoire bien sûr, mais déjà si considérable, qu'il juge de la valeur de la science puisque aujourd’hui elle est pour lui une telle exigence de rectification, et du donné, c'est-à-dire de l'univers, des phénomènes qu'il s'agit de construire après les avoir calculés, et de sa propre pensée qui doit se purifier de toutes les scories du sens commun, c'est en voyant précisément cette perspicacité illimitée que il s'attache à sa discipline, parce que il y voit une exigence sans cesse accrue, qui demande de lui une présence toujours plus attentive, et qui l'introduit toujours plus avant dans la joie de comprendre en organisant rationnellement l'univers.

 

C'est ce qu'il faut faire si l'on veut comprendre le Christianisme. Il ne faut pas se situer uniquement à l'origine. Il faut voir le développement du Christianisme dans ceux qui l'on authentiquement vécu, il faut voir le Christianisme se décanter en passant d'un langage à un autre, mettons des catégories sémitiques dans les catégories hellénistiques.

 

Quand le Christianisme va s'exprimer non plus en hébreu ou dans une pensée toute pénétrée de la mentalité hébraïque, comme c'est le cas du Christianisme primitif qui s'est répandu à travers les synagogues, qui s'est adressé aux clients des synagogues, c'est-à-dire à des gens tous familiers avec le langage de l'Ancien Testament et tous au fait des catégories sémitiques.

 

Quand on parlera grec, il y aura déjà une première traduction, une première transposition qui sera un premier déracinement et qui constituera une première libération d'ailleurs admirable. Et, plus l'Histoire de développera, plus cette libération pourra devenir sensible, plus on traversera de cultures et de civilisations, plus le message aura à se diffuser dans les langages différents, plus la science évoluera, plus il faudra dépasser le sens commun, plus on s'attachera aux valeurs essentielles. Et si le Christianisme est toujours vivant, est toujours plus vivant dans ceux qui le vivent authentiquement, si sa puissance de novation éclate d'autant mieux qu'on s'éloigne du moule sémitique, alors on pourra revenir à ce moule sémitique et faire la soustraction de toutes les contingences qui limitent le message des premiers messagers : les premiers apôtres et les premiers écrivains du Nouveau Testament.

 

C'est pourquoi il faut aller immédiatement vers la signification de la vie de Jésus dans notre vie, et loin de recourir à cette méthode d'autorité – Jésus s'est dit Dieu et il l'a prouvé ; donc il a barre sur nous et nous sommes contrains de passer par lui si nous voulons accéder au salut – il faut constater au contraire que l'avènement de Jésus, que la vie de Jésus nous délivre à jamais de toutes les méthodes d'autorité pour la raison que le monothéisme chrétien, par le fait de Jésus, par le témoignage de Jésus, par la révolution qui s'accomplit en Jésus, est un monothéisme trinitaire et non pas un monothéisme unitaire.

 

Nous avons déjà envisagé l'impossibilité pour un monothéisme unitaire de se présenter autrement que sous forme d'autorité parce que il ne peut s'affirmer, au moins tout d'abord, que dans la puissance. Non pas dans la sainteté, mais dans la puissance, ou s'il s'affirme dans la sainteté, c'est une sainteté de puissance, une sainteté séparée, une sainteté devant laquelle simplement l'homme est écrasé.

 

Mais il n'y a aucune analogie entre l'éclosion de la Bonté, de l'Amour, du désintéressement, de la pauvreté, du dépouillement qui caractérisent la vertu humaine et l'énorme puissance d'un Dieu solitaire qui domine l'univers de toute sa hauteur, qui n'en a aucun besoin d'ailleurs, pour lequel l'univers n'est rien, qui le tient dans sa main, qui conduit seul le jeu et qui réalise à travers des créatures limitées, impuissantes – qui réalise un plan qui est sien et que nous ne connaissons pas.

 

Cette vision du Dieu unitaire, qui tourne autour de soi, qui est un Narcisse à l'échelle infinie, cette vision est absolument inassimilable pour nous. Elle l'est précisément du fait de Jésus-Christ, du fait de Jésus.

[Repère enregistrement audio: 44' 30'']

 

La transcendance de Dieu pour le chrétien – j'entends pour le chrétien authentique – la transcendance de Dieu, c'est une transcendance par immanence, ce qu'Augustin dit d'ailleurs magnifiquement : « Tu étais dedans : c'est moi qui étais dehors... Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors. »

 

Dieu est tout intérieur, il est tout dedans, il n'a pas de dehors, c'est-à-dire que, il est la sainteté inconditionnée, c'est à dire qu'il trouve en lui toutes les conditions d'une sainteté parfaite, c'est à dire toutes les conditions d'un dépouillement total, d'un don absolu, d'une charité éternelle parce que, il y a en lui une pluralité relative que veut exprimer, précisément, que veut affirmer le monothéisme trinitaire.

 

Il y a l'Autre en lui, l'Autre sans lequel il n'y a pas de charité. Il y a cette distinction merveilleuse et admirable qui fonde dans la divinité une éternelle naissance, un éternel engendrement, une éternelle communication, une éternelle extase d'amour, et Dieu est Dieu justement parce que il est ce don absolu, il est Dieu parce qu'il ne possède pas sa divinité, parce que la divinité ne peut exister qu'en forme de communication, de communion, d'altruisme, et de don sans repli et sans reprise.

 

Et il est clair que, ce visage de la divinité, ce visage d'Amour est absolument incompatible avec toute autorité juridique. Toute autorité qui prétendrait nous convaincre et qui prétendrait nous contraindre dans la vie de notre esprit, c'est quelque chose de monstrueux. L'autorité ne peut être que [...?] celle qui augmente la vie, qui augmente la vie. Elle ne peut être que un sacrement, un sacrement de ce dépouillement infini qui nous achemine vers notre libération.

 

Si c'est là justement le Dieu de Jésus, le Dieu qui se révèle en Jésus, nous pouvons prévoir a priori que l'Evangile ne va pas s'imposer à nous par voie d'autorité, mais sous son mode nuptial, comme un mariage d'amour dont parle justement saint Paul aux Corinthiens lorsqu'il dit : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » Nous sommes ici en plein dans un univers de personnes. Dieu est personnel au sens le plus profond, le plus radical, le plus unique ; non seulement il est personnel, mais il est personnifiant, puisque c'est en lui que nous passons du dehors au-dedans, c'est en lui que nous atteignons à notre intimité, c'est en lui que nous nous libérons de tous nos conditionnements biologiques, c'est en lui que nous pouvons devenir une source et un espace illimité.

 

Et, si le Christ nous introduit à cette connaissance si neuve de la divinité, que pour y accéder il faut naître de nouveau, comme l'affirme l'entretien avec Nicodème, il faut naître de nouveau. Donc il ne s'agit pas du tout d'une connaissance qui vous vient par le dehors et que l'on écoute d'une oreille et qu'on laisse échapper par l'autre. Il s'agit d'une connaissance qui est inassimilable, radicalement, sans la nouvelle naissance. On ne peut dire mieux : il s'agit d'une connaissance nuptiale, d'une connaissance de réciprocité, d'une connaissance où nous venons nous-même, d'une connaissance où notre liberté doit sans cesse grandir.

 

S'il en est ainsi, c'est que justement il y a dans la personne même de Jésus, il y a dans la personne de Jésus une expérience vécue jusqu'à la racine de l'être, une expérience que l'on peut dire constitutive, une expérience qui lui donne de vivre la divinité sous cet aspect.

 

Car l'Evangile n'est pas une doctrine présentée par un philosophe qui a une certaine vision du monde, qui est le fruit de ses méditations sur les données scientifiques de son époque. Ce n'est pas du tout cela. L'Evangile est un témoignage, le témoignage d'une expérience qui est le Christ lui-même. Il nous introduit dans cette vision de Dieu parce qu'il la vit. Et c'est précisément dans cette direction que la pensée chrétienne, à mesure qu'elle se libérera des catégories sémitiques, qu'elle échappera aux perspectives du monothéisme unitaire qui crée un handicap presque indestructible.

 

C'est vraiment une souffrance qui ne cesse de nous habiter, de voir que le monothéisme unitaire n'a pas encore été dépassé, que les chrétiens en somme voient toujours le Nouveau Testament à travers l'Ancien et non pas le contraire, et si l'on comprend que les apôtres, que les premiers disciples n'aient pas pu surmonter ce handicap, que l'expression de leur mystère de Jésus soit subordinatial, qu'ils arrivent très malaisément dans le langage dans leur vie c'est autre chose, nul doute que ils ne l'aient fait magnifiquement ils n'arrivent pas dans le language à accorder ce monothéisme unitaire qui tient à la moelle de leur tradition et de leur être, ils n'arrivent pas à l’accorder avec la vision trinitaire dont ils vivent, certainement encore une fois, beaucoup plus profondément que nous. Et c'est ce qui fait que leur expression est si souvent malaisée et rebutante parce que nous ne voyons pas où elle veut nous introduire.

 

Nous disons donc que, le mystère de Jésus vécu par lui-même est à la base de cette Révélation qu'il nous communique et qu'il est. Et c'est justement ce que la pensée chrétienne a réalisé peu à peu et précisément lorsque elle s'est traduite dans les catégories hellénistiques, la pensée chrétienne a pu exprimer d'une manière beaucoup plus décantée l'expérience chrétienne issue de la Présence de Jésus-Christ. Et la théologie de l'Incarnation, nous pouvons la rattacher maintenant rigoureusement à cette vision de la pauvreté divine.

 

Car il est parfaitement clair que le Dieu dont nous parlons lorsque nous parlons de Jésus-Christ, c'est un Dieu qui est toujours déjà là, c'est un Dieu qui n'a pas à venir du ciel puisque le Ciel, c'est lui-même, que ce Ciel est en nous car, comme dit saint Grégoire : « Le Ciel, c'est l'âme du juste » Descendre du Ciel, tout cela ce sont des images, qui pour nous, n'ont plus qu'une signification parabolique.

 

Il va de soi que la divinité, quand nous en parlons à propos de Jésus-Christ, c'est l’éternelle divinité, c'est l'éternel Amour, c'est l'éternelle Charité, c'est l'éternelle Pauvreté, c'est l'éternelle Trinité puisque tout cela est identique, et que cette éternelle divinité est en nous autant qu'en Jésus. C'est nous qui sommes pas en elle, voilà toute la différence, c'est nous qui ne sommes pas en elle !

 

C'est nous qui ne sommes pas en elle. Dieu est toujours déjà là. La Lumière luit dans les ténèbres, c'est les ténèbres qui ne la saisissent pas. Elle est dans le monde, c'est le monde qui ne la connaît pas. Elle vient chez les siens, c'est les siens qui ne la reçoivent pas. Dieu est toujours déjà là, c'est-à-dire que Dieu es toujours donné, donné, donné, donné. Il ne peut pas l'être davantage.

 

Et ici notre attention sera à la fois reposée et merveilleusement excitée par ce mot admirable d'Angelius Silesius dans ces quatrains immortels qui constituent le Voyage Chérubinique : « Tout est pareil pour Dieu. Dieu ne fait pas de distinction et pour lui tout est pareil. Il se communique tout autant à la mouche qu'à toi. » Et le quatrain suivant : « Tout dépend de la réceptivité. Si je pouvais recevoir de Dieu autant que Christ, il m'y ferait parvenir à l'instant même. »

 

Je reprends l'image : Dieu est une diffusion éternelle. Il est un poste émetteur en éternel état de diffusion. Diffusion totale, totale, totale. Toutes les révélations sont déjà communiquées, tous les miracles accomplis, toutes les vies créées, c'est-à-dire que la Lumière est en état d'éternelle communication. Le don ne peut pas être accru parce qu'il est total. Dieu ne peut rien perdre, parce qu'il a tout perdu dans ce sens qu'il a tout donné parce que rien en lui qui ne soit le don.

[Repère enregistrement audio : 56' 12'']

 

Si cette diffusion n'aboutit pas à des résultats plus visibles, à des conversions plus authentiques, c'est que le poste récepteur – nous-même – le poste récepteur est mal accordé et qu'il est parasité par tout le bruit que nous faisons avec nous-même.

 

L'originalité, je veux dire le caractère unique de Jésus, c'est que justement en lui le poste récepteur est parfaitement accordé au poste émetteur, je veux dire que son humanité est absolument décantée, elle est absolument translucide, elle est absolument libérée, elle est radicalement désappropriée de soi et c'est exactement ce que signifie l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ. L'éternelle divinité – il n'y en a pas d'autre – trouve dans cette humanité, et la suscite d'ailleurs, un accueil total, une transparence illimitée, en suscitant d'ailleurs dans cette humanité, une pauvreté absolue, absolue, absolue, qui répond à la Pauvreté divine et qui fait justement de Jésus le révélateur unique de la Pauvreté divine, unique dans ce sens que il la révèle non pas seulement dans ses paroles, il la révèle dans son être même.

 

Si je puis recouvrir à des images qui sont simplement des approximations du premier degré, je dirai l'humanité de Jésus, c'est l'humanité qui a perdu son moi, ce moi qui nous asphyxie, ce moi dont nous sommes la proie, ce moi que nous ne cessons de célébrer, ce moi qui nous envoûte, ce moi que nous avons toujours à la bouche, ce moi que nous voulons toujours justifier, ce moi qui nous empêche d'exister finalement et d'arriver jusqu'à nous-même, j'entends à un moi personnel, originel, créateur. Ce moi en lui est radicalement consumé, il était prévenu précisément parce que, au lieu d'être axée sur une possession, l'humanité de Jésus est axée sur une dépossession. Elle gravite, elle gravite dans la divinité, subsiste en elle, et justement dans l'humanité de Jésus, Je est un Autre, Je est un Autre.

 

C'est une humanité qui ne peut plus dire "je" ni "moi", c'est une humanité qui ne peut rien s'approprier, rien posséder, rien ramener à soi, une humanité diaphane, translucide, une humanité, comme disent les meilleurs théologiens et les plus profonds, une humanité-sacrement, une humanité qui signifie et qui communique personnellement le divin.

 

Sans doute, encore une fois, comme le dit Angelius Silesius, la divinité est donnée, la divinité est toujours présente, la divinité est toujours offerte, mais c'est nous qui ne la saisissons pas, c'est nous qui sommes fermés et opaques, c'est nous qui ne laissons pas circuler la vie divine dans la nôtre, c'est nous qui sommes l'obstacle, mais enfin il y a des degrés, il y a des degrés, il y a des prophètes, il y a des génies, il y a des héros, il y a des saints.

 

Il y a Jésus-Christ. Jésus-Christ c'est-à-dire une humanité radicalement expropriée de soi et dont le moi est ce moi toute générosité, ce moi tout altruisme qui est le moi divin.

 

Cela ne veut dire aucunement ni que la divinité ait été transformée en un homme, ni que l'homme ait été transformé en un Dieu, cela veux dire que une relation unique éclôt précisément entre cette humanité et la divinité et que cette humanité est assumée, est aspirée vers le foyer primitif, vers l'Amour originel, est introduite dans le circuit de l'éternel Amour par cette relation même qui est, au sein de la divinité, le Verbe de Dieu, l'éternelle Parole en qui le monde a son premier exemplaire et sa première origine.

 

Tous d'ailleurs – et c'est là évidemment une vision qui explique que l'Evangile se répande, que l'Evangile se propage, que l'Evangile soit offert au monde entier – cette vision nous amène à concevoir que nous sommes tous appelés, nous aussi, à être greffés sur le moi divin et déjà, d'une certaine manière, nous en faisons l'expérience – et il importe de le souligner – chaque fois que nous nous perdons de vue, chaqse fois que nous cessons de coller à nous-même, chaque fois que nous cessons de nous regarder, chaque fois que nous sommes suspendus dans l'émerveillement et l'admiration à cet Autre en lequel notre liberté respire, pour un instant, nous sommes affranchis de ce moi qui nous emprisonne et nous gravitons dans le Soleil divin qui est d'ailleurs toujours intérieur à nous-même.

 

Cette gravitation solaire, elle est accomplie parfaitement, radicalement, totalement et d'une manière indépassable dans le Christ mais, pour s'accomplir et se communiquer à nous, afin que en lui et avec lui nous constituions tous ensemble, selon les mots de l'Epître aux Galates « un seul être, une seule personne » gravitant tous dans le même soleil intérieur, dans le moi divin qui est un moi de pauvreté, qui est un altruisme infini où tout est dépouillement et Amour.

 

C'est de cela qu'il s'agit : le Christ inscrit dans notre Histoire, il inscrit dans notre Histoire l'expérience de la Pauvreté de Dieu et il l'inscrit dans notre Histoire parce qu'il la vit, il l'inscrit dans notre Histoire parce qu'il l'est. Parce qu'en lui précisément, la pauvreté va jusqu'à la racine de l'être, parce qu'en lui le moi, c'est l'Autre, l'AUTRE majuscule qui est la divinité et ceci devient d'autant plus aisément pensable que nous nous abstrayons totalement d'une transcendance mécanique fondée sur une puissance capable de nous écraser et que nous voyons la transcendance de Dieu comme une transcendance intime, une transcendance par immanence.

 

Dieu se distingue de nous parce qu'il est pure intériorité tandis que nous sommes répandus au dehors et esclaves du dehors, c'est-à-dire que nous ne sommes pas encore joints nous-même, que nous sommes restés dans une partie considérable de notre existence la chose des objets d'un univers dont nous ne sommes à aucun titre l'origine et le commencement.

 

Si nous nous plaçons dans la perspective d'un Dieu intérieur, comme nous voyons Jésus en parler à la Samaritaine, si nous envisageons la grandeur de Dieu non pas dans la domination mais dans la générosité, et seul l'homme qui les vit en s'affinant, en se décantant et en se donnant deviendra capable de les assimiler.

 

Il faut donc retourner aux origines chrétiennes à partir de cette expérience de la Pauvreté divine, relire le Nouveau Testament en y introduisant les données de l'histoire chrétienne, les affirmations de l'expérience chrétienne dans les Conciles qui sont admirables justement parce que, dans cette décantation du langage, nous avons échappé d'une manière très sensible à certaines contingences de l'Histoire et que le visage de Jésus nous apparaît tout de suite dans son intériorité comme un appel à notre libération, comme une introduction incomparable à notre liberté, et comme un ferment grâce auquel nous pourrons la conquérir.

 

Mais, bien sûr, tout cela n'a de sens que pour celui qui vit cette expérience, aussi peu que ce soit, et qui ne cesse de reprendre cet effort de libération qui ne sera sans doute jamais achevé, mais qu'il faut sans cesse reprendre et poursuivre pour atteindre jusqu'à soi.

 

Et c'est là précisément, au centre de ce problème de note libération, donc dans le donné le plus actuel, le plus brûlant de notre existence que se situe le problème de Jésus. Si il n'atteignait pas à cette question essentielle, s’il ne l'éclairait pas, s'il ne nous permettait pas de la poser d'une manière incomparable, s'il ne nous délivrait pas de l'affreuse idole d'un Dieu solitaire, si il ne renouvelait toutes les valeurs en nous délivrant du mythe de la domination [comminatoire] pour nous introduire dans la grandeur de la générosité, tous les miracles, toutes les affirmations passeraient sur nous, sans nous toucher le moins du monde parce que elles n'auraient aucun rapport avec nous. Ce ne serait ni de l'Histoire au sens scientifique du mot, ni de la science encore beaucoup moins, et comme, finalement, ce ne serait pas non plus une Présence qui mord sur la plus profonde actualité, nous pourrions reléguer tout cela au musée des antiquités.

 

Il me semble essentiel de souligner le sens toujours actuel de la vie de Jésus, de voir en elle essentiellement une initiation à la Pauvreté divine dans une expérience qui atteint aux racines de son humanité, je veux dire de l'humanité de Jésus, et qui touche nos propres racines puisque chez [?] comme il le dit souvent il n'y a qu'un seul problème pour nous, c'est de se faire homme. Et dans cette perspective, il est parfaitement clair que nous sommes exonérés de toutes les entreprises d'une autorité qui prétendrait despotiquement s'imposer à nos esprits.

 

C'est le contraire qui est vrai : l'autorité ne peut être un ferment et un sacrement de libération parce que, en Jésus, la vie humaine prend toute sa mesure. C'est la Croix, justement, qui est l'expression la plus émouvante et la plus tragique de notre liberté, comme le Lavement des pieds en est l'expression la plus intime et la plus irrésistible. Jamais la grandeur humaine n'a été affirmée avec une telle passion et une telle générosité.

 

Et c'est pourquoi, pour rejoindre Jésus, il ne s'agit pas de répéter des mots, mais de se situer dans cette perspective d'une libération à accomplir, d'une origine à devenir en en trouvant le secret en lui, parce qu'enfin, comment devenir une origine ? Comment disposer de nous-même sans ne plus être esclave de rien ? Nous l'avons vu, mais c'est lui qui nous l'a appris, c'est en se donnant radicalement, tellement que la personne finalement n'est qu'une relation qui saisit notre être tout entier pour le faire entrer dans le circuit d'un Amour qui est la vie de notre vie et qui est, en toute conscience humaine, finalement le seul Bien commun de tous.

 

Je crois que, si l'on abordait le mystère de Jésus sous cet aspect, sans doute toute l'érudition qui s'est dépensée pour étudier les origines chrétiennes ne serait pas vaine, elle est admirable ! Dieu sait que je m'applique à ces études avec passion, mais toutes ces richesses [?] seraient merveilleusement allégées et orientées, parce qu'on parlerait enfin un langage d'aujourd'hui à des hommes d'aujourd'hui et qu'on leur ferait comprendre qu'il ne s'agit pas d'une doctrine à accepter, d'une vision du monde préfabriqué, mais d'une Présence qui peut être permanente et toujours novatrice parce que elle est sans limite ni de temps, ne de lieu, parce que elle n'est plus conditionnée par aucune biologie, parce que justement Jésus a réalisé ou plutôt il est dans sa vie et dans son être l'expression rigoureuse, parfaite et indépassable de la divine Pauvreté qui nous met en face d'un Bien merveilleux mais infiniment fragile, qui est remis entre nos mains et qui justement peut susciter notre générosité et nous acheminer vers notre liberté en valorisant l'homme et en glorifiant la vie.

 

Car c'est de cela qu'il s'agit : Jésus ne vient pas limiter la vie en nous soumettant à un despotisme accru comme d'aucuns le veulent. Jésus veut nous conduire à notre véritable humanité. Il a pris en elle le sceau d'une splendeur infinie et il ne nous donne au fond qu'une consigne : reconnaître et réaliser le Royaume de Dieu dans l'homme, c'est-à-dire finalement valoriser l'homme incommensurablement, valoriser l'homme et glorifier la Vie.

 

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