Conférence de Maurice Zundel au cours d’une retraite à des étudiants de la Faculté Catholique de Lille, en novembre 1933. Paru dans la revue Les Facultés Catholiques de Lille, en mars 1934, p.172-177. Repris en appendice dans le livre Recherche de la personne (*)

Si la conformité entre la nature et la grâce est d'autant plus parfaite qu'elle est plus gratuite, si le Christianisme est vraiment le réalisme suprême que nous avons dit, il doit s'être montré capable de résoudre le problème de l'amour.

Je n'ai pas besoin de souligner l'urgence de ce problème. C'est votre problème, c'est à un moment donné le problème de tout être humain – c'est toujours le problème de l'espèce humaine.

C'est peut-être par-là qu'il convient de commencer.

Il y a dans la rencontre sympathique de l'homme et de la femme le tressaillement mystérieux de l'enfant qui veut naître. Ils peuvent n'y pas penser – ils en deviennent même rarement conscients – il n'en est pas moins vrai que l'appel de la vie monte en eux dès qu'ils quittent le terrain de l'amitié purement fraternelle.

Ce peut être un rêve très pur, une force qui monte; ce peut être un rêve très trouble, un élan qui tombe. Mais de toute manière, cette force est là, cette exigence se fait sentir, qui cherche une issue réalisatrice. Elle se déguise sous mille aspects, elle emprunte les truchements les plus variés, elle se satisfait dans toutes sortes de rencontres innocentes ou coupables.

 

Dans tous les cas, le courant part de ces germes secrets qui aspirent à se joindre pour promouvoir la vie de l'espèce. Quoi de plus émouvant et de plus solennel ? L'espèce est divine. Elle répond à une idée créatrice nécessaire à l'équilibre de l'univers. Cela est vrai sans doute, dans une centaine mesure, de toutes les séries animales. C'est pourquoi à tous les degrés et sous toutes les formes, la génération exerce un tel empire.

Mais chez l'homme, chaque individu est un univers. Chaque individu est esprit, capacité d'être illimitée, capacité de Dieu. Les trois ordres se superposent, les trois courants se joignent, l'homme est assailli de toute part avec une incoercible violence, comme un frêle esquif est la proie de l'océan : l'espèce veut naître, l'esprit veut naître, Dieu veut naître.

N'est-ce pas le dernier fond de cet appel, l'ultime secret de cette tragédie ? Dieu voulant, dans un cœur nouveau qui sera l’œuvre de l'amour, poursuivre le mystère de son Incarnation. Dieu a témoigné à l'homme cette confiance inouïe, de lui remettre le destin d'une vie, divine dans sa source et dans sa fin, d'une vie appelée par la toute bonté au partage de sa vie. Dieu a communiqué à l'homme son pouvoir créateur : "Dieu a créé des créateurs ." C'était trop sans doute, pour un être aussi faible que l'homme, – à en juger par l'usage qu'il a fait de ce divin privilège.

Comment n'être pas ému et déchiré au plus intime de son être, en songeant que, depuis le commencement, l'homme a été victime de ce don, que chaque génération a subi le même vertige, et qu'à travers tous les siècles, l'humanité a fait de sa plus haute noblesse l'instrument de sa plus horrible déchéance.

En vérité, s'il y a quelque part, dans la nature, un vestige de la chute originelle, c'est là que la trace en paraît plus évidente. Quel habitant d'une lointaine planète, s'il avait conservé l'intégrité de son être, pourrait croire que c'est là même, dans ce qui l'apparente d'une manière si émouvante à Dieu, que l'homme a rencontré la plus virulente tentation ? On dirait qu'intoxiqué par cette puissance divine, il en est devenu fou. Il suffit d'être homme pour suivre ce drame avec une poignante sympathie, et pour ressentir la compassion la plus ardente pour tous les êtres qui succombent à l'instinct ou se débattent sous son étreinte.

La seule conduite inadmissible ici, la seule attitude qu'on doive flageller sans rémission, c'est le parti pris de tourner en grossière plaisanterie le mystère le plus tragique et le plus sacré.

Je comprends qu'un homme puisse être vaincu dans une lutte où ses chances sont inégales. Je sais au terme de quels combats déchirants peuvent se produire centaines chutes, et quelle mélancolique noblesse se mêle parfois à la plus décevante fragilité. Je ne comprendrai jamais qu'on traîne dans la boue et qu'on avilisse par d'ignobles sous-entendus un pouvoir créateur dont il ne faudrait parler qu'à genoux.

Comme Dieu nous a aimés, comme il a eu confiance en nous et comme nous l'avons trahi ! N'y a t il aucun moyen de retrouver le sens et de réaliser l'ordre de l'instinct ?

Il y a au moins un commencement de solution à prendre une vue claire du problème. Pour cela ne craignons pas de recourir aux données matérielles et de prendre conseil de la physiologie.

Il s'agit d'unir les germes complémentaires dont la fusion détermine l'éclosion de la vie. Le problème sexuel est donc un problème de vie. L'attitude que nous avons prise à l'égard de la vie contient virtuellement la solution que nous adopterons ici. Si la vie n'est pour nous qu'un accident de la matière, son origine et sa propagation seront également livrées au hasard ; si la vie a, au contraire, une valeur divine et une destinée éternelle – comme nous le croyons – la procréation est investie de responsabilités infinies. Les matérialistes les plus convaincus en auraient immédiatement l'intuition, en dépit de leur système, s'ils se plaçaient devant ce terme concret : l'Enfant.

C'est sa vie qui est engagée dans ce débat. Le sexe est un altruisme scellé dans notre chair, avant de s'enraciner dans notre cœur, un rapport à l'autre : le patrimoine de l'espèce et le berceau de l'enfant.

Nous ne pouvons pas donner ce qui n'est pas à nous, aliéner un héritage, dont nous avons seulement le dépôt, faire jouer le clavier de l'espèce, quand nous ne sommes pas, au moins virtuellement, requis par son service. Nous avons des comptes à rendre à la vie, des responsabilités à l'égard de l'enfant.

L'enfant est une personne, et la personne est une fin. « Agis, dit Kant, de manière à traiter toujours l'humanité : soit dans ta personne, soit dans celle d'autrui, comme une fin et jamais comme un moyen. »

L'enfant est une personne, et dans son être spirituel il est une fin – il est même, d'une manière absolument rigoureuse, la fin première de la génération. Comment oserait-on l'engager dans cette aventure éternelle de la vie, sans avoir consulté tout d'abord ses intérêts dans les trois ordres où son existence sera nécessairement engagée, sans lui avoir préparé un berceau pour son esprit et pour son cœur, plus encore que pour son corps ? Faudrait-il moins de vertus aux parents pour former l'âme de leurs enfants qu'il n'en faut au prêtre pour en favoriser le développement ?

Il me semble qu'il y a de part et d'autre la même exigence de sainteté. En vérité, voilà ce qu'il y a au fond de l'instinct sexuel : une exigence de sainteté. A moins d'admettre que l'enfant puisse naître au hasard, comme l'accident imprévu, d'une tendresse inconsciente ou d'une volupté aveugle – ou que le geste créateur ne soit qu'un simulacre stérile et absurde, un élan infini dans le vide.

L'instinct qui est tout altruisme à l'égard de l'enfant du fait qu'il est une personne, ne peut, de ce chef, être moins altruiste à l'égard de la femme. La femme aussi est une personne et la femme est une fin.

On ne saurait trop flageller la conception inhumaine et barbare qui voudrait faire d'elle l'instrument de la volonté de l'homme. La femme est une personne égale à l'homme dans la ligne de l'esprit, confiée à sa tendresse pour être protégée dans sa dignité de mère. Pourquoi trahir la mère et profaner le tabernacle de la vie – pourquoi souiller le berceau de la divine nativité ?

Est-ce que l'acte qui suscite la vie n'est pas une transfusion du sang, le don le plus profond et le plus total, le symbole le plus expressif de l'unité, la confidence suprême de l'être à l'être, dans l'être ? Comment y mêler le mensonge et la boue ?

L'acte conjugal est le sacrement de l'amour, efficace de vie éternelle. C'est dans l'ordre des Fins que les personnes se joignent, c'est au niveau du cœur de Dieu que l'homme et la femme sont vraiment unis : "Le mariage est l'union indivisible des âmes," le signe qui représente et accomplit le mystère de l'Eglise.

Il n'y a pas autre chose : partout l'ordre à la vie dans son amplitude infinie.

Ne fait-on pas les semailles dans l'espoir de la moisson ? Laisserons-nous dire alors que c'est la nature qui veut qu'on rejette le germe et qu'on nie l'acte que l'on pose, qu'on refuse le don au moment même de l'accomplir et qu'on engage dans le vide tout l'élan de son être ?

La pureté est le respect de la vie. L'impureté est le mépris de la vie. C'est tout ce qu'il importe d'en savoir. La pureté est le respect de la vie, non la honte ou la peur, mais le respect.

"En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes."

La pureté est l'assomption des corps, l'amour des corps, l'esprit donné au corps.

Est-ce que notre corps n'est pas le temple du Saint-Esprit, et nos membres ne sont-ils pas les membres de Jésus-Christ ?

La foi nous l'affirme et il n'est que trop vrai que notre corps souffre violence quand nous l'empêchons de s'élever, quand nous lui refusons cette transparence à laquelle il a droit, quand nous en faisons un corps animal. Car lui aussi a une vocation divine et une destinée éternelle, lui aussi est capable de tressaillir de joie à l'approche du Dieu vivant.

"Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire."

Si la maison de pierre peut susciter de tels transports, pourquoi aurions-nous moins de vénération pour cette chair sanctifiée si souvent par le contact de l'agneau ?

Dieu n'a rien créé d'impur. Le corps est pur, et plus pures et plus sacrées que tout, sont en nous les sources de la vie:

"Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière."

Essayons de regarder nos corps "en esprit", par le dedans, à partir de cette pensée divine qui les construit comme les sacrements de la vie.

Et pour écarter les troubles fantômes qui s'attachent au mot, remplaçons dans notre vocabulaire, sexuel par paternel et maternel, qui rendent mieux justice à la vocation de l'instinct.

Si vous pouvez, au moment où l'élan vital vous tourmente, sans vous affoler d'ailleurs d'un appel qu'il est normal de sentir, si vous pouvez faire surgir devant les yeux de votre esprit le visage de l'enfant, vous conjurerez le plus souvent ce qu'il y a d'affolant dans le déferlement d'une impulsion aveugle.

C'est de lui qu'il s'agit, c'est lui qui vous appelle, et Dieu en lui.

Et voilà qu'aujourd'hui déjà, sous son aspect suprême, votre paternité et votre maternité peuvent s'exercer.

Aussi bien, tout le prix de l'enfant qu'une jeune mère tient dans ses bras, n'est-ce pas ce qu'elle perçoit – à travers ce petit corps si transparent pour son cœur – du rayonnement de l'âme et du mystère divin qui s'accomplit en elle ?

Ainsi, déjà, dans la préparation de votre coeur, vous pouvez engendrer, en esprit, les enfants qui deviendront par vous les Fils de l'Esprit. Etendant d'ailleurs à tant de petits êtres, à qui personne ne révèle le visage de leur père céleste, une maternité et une paternité que ne peuvent borner ni l'espace ni le temps, qui pourra vous empêcher de recueillir leurs âmes dans la vôtre, et de leur communiquer la vie véritable ?

Ainsi déjà, votre dévouement peut-il donner une issue réalisatrice à ce que votre instinct contient de plus profond.

Votre coeur, j'en suis sûr, est séduit par ce programme. Vous vous demandez seulement, s'il ne dépasse pas les forces de l'homme. Il les dépasse à coup sûr, mais c'est le caractère même de notre vie, sous quelque aspect qu'on l'envisage, de ne pouvoir être vécue sans le concours de Dieu.

Il a mis sur notre route la femme, bénie entre toutes les femmes, qui est la source immaculée de la vie, la vierge épouse et la Vierge Mère, en qui tous nos rêves de tendresse et tous nos rêves de pureté trouvent leur plus suave expression.

Le Fils unique vous l'a donnée pour Mère. Elle vous aime et elle vous attend. Si vous lui portez un coeur filial, si vous dissipez dans sa lumière les fantômes de votre nuit, si vous tenez vos regards fixés sur son visage, avec la confiance de l'enfant qui appelle sa Mère, elle gardera en vous les sources mystérieuses, en orientant toujours vers la vie ce qui appartient à la vie.

Et en tout être qu'aura conquis votre loyauté, en toute âme qu'aura fait mûrir votre sacrifice, elle vous révélera celui qui, sans cesser d'être son Fils, est devenu votre enfant, dans le mystère sans cesse renouvelé d'un Noël mystique où toutes vos puissances d'aimer s'apaiseront dans la candeur de l'enfantement divin.

Ce n'est pas en vain que retentit l'Angélus : le Verbe encore veut se faire chair, par votre coeur, aujourd'hui.

 

 (*) TRCUS Livre « Recherche de la personne »

 Publié par Mame, collection spiritualité".

 Date de réédition : 15/03/2012

 288 pages.

 ISBN : 978-2-72891-595-8