Conférence de Maurice Zundel à Neuilly, en 1952. (Inédit.)

 

Quand Othello dit à Desdémone, dans la 2ème scène du 5ème acte : « Avez-vous prié ce soir ? Si vous vous souvenez de quelque crime encore ennemi du ciel et de la grâce, implorez-en sans délai le pardon... », il la tue plus réellement qu'il ne le fera tout à l'heure en l'étranglant. La haine qui convulse son visage en fait un étranger. Desdémone ne le reconnaît plus, le dialogue de l'amour se fige dans cette mort plus atroce que le meurtre.

 

Car le dialogue de l'amour ne tient pas dans les mots. C'est la personne tout entière tournée vers la personne, dans l'intériorité transparente où elles échangent leur secret. Ce secret n'est pas dit ; il ne peut l'être, car, contrairement à ce que l'on pense, l'amour n'ouvre pas toutes les écluses du cœur dans une confidence importune ou tout serait livré sans pudeur.

 

C'est le contraire : l'amour est une confidence d'êtres et non de paroles. Une personne ne peut s'exprimer que dans une personne qui ouvre à son mystère l'espace infini d'un crédit silencieux.

 

Si tous les masques tombent, dans cette intimité, ce n'est pas que l'un exhibe aux regards de l'autre le tréfonds de son être ; c'est tout le contraire, parce que l'amour laisse inviolé le centre de l'être dont le mystère peut envahir le visage et modeler tout le corps sans courir le risque d'une profanation.

 

L'amour est justement le voile qui permet, sous l'abri du respect agenouillé, la libre respiration qui relie l'âme à sa source divine, en s'interdisant toute interférence. Comme le dit Kierkegaard : « la proximité absolue est dans une distance infinie ».

 

Si l'amour humain exige ce crédit silencieux qui donne au mystère son espace, on doit s'attendre à ce que l'amour divin porte le silence à une puissance infiniment plus infinie. La religion, en effet, ne peut être qu'un secret d'amour.

 

Et pourtant elle semble, elle-même, piétiner ce secret puisqu'elle est publique et qu'elle doit l'être, sans quoi elle ne serait pas un lien social. Elle doit s'exprimer dans tout un système de mots, de gestes, de rites et de coutumes destinés à éveiller l'attention, à recruter des adeptes.

 

C'est souvent l'apparence qu'elle revêt, en effet : églises fort brillantes, clinquantes, éclairées au néon, où tout semble possible, sauf le recueillement. Ce n'est pourtant là qu'une illusion excusable et regrettable.

 

Le Christianisme, en effet, peut aisément donner lieu à cette méprise parce qu'il se présente tout entier comme un Sacrement. Or, qu'est-ce qu'un Sacrement ? C'est justement une présence sous le voile, j'entends sous le voile des signes qui le cachent autant qu'ils sont aptes à la communiquer.

 

Mais ils ne peuvent la communiquer qu'à la manière dont une intimité s'enracine dans une autre intimité ; comme une main n'étreint l'amitié d'une main qui s'offre, qu'entre ceux qui éprouvent leur unité.

 

Les fidèles rassemblés dans une église, ne sont donc pas dispensés d'une participation vivante et effective ; au contraire : la Présence sacramentelle, symbolisée par un rite commun qui synchronise leurs comportements en leur rendant sensible la chaîne d'amour qu'ils sont appelés à former, ne les atteint que s'ils s'y livrent par un échange où leur personne est engagée et qui demeure le secret inviolable de chacun.

 

Communauté et solitude sont donc, ici, une seule et même chose, au cœur du silence où la personne se constitue et communie dans la respiration du même amour. La prière et l'action liturgiques enveloppent cet échange ineffable dans une bienfaisante banalité.

 

Ce sont, en effet, des textes et des rites impersonnels qui préviennent l'indiscrétion des effusions improvisées et le danger des confidences publiques.

 

La Bible fournit presque tous les thèmes de la prière et de l'instruction, en dehors des oraisons de trois ou quatre lignes qui trahissent la même inspiration. Et justement la Bible est elle-même un Sacrement dont l'esprit consume la lettre souvent médiocre, en orientant l'âme attentive vers l'intimité divine qui se fait jour.

 

Ce n'est pas un texte dont il faudrait éplucher les mots, mais la modulation du silence où la voix de l'amour se fait entendre. Il y a le sermon qui brise, trop souvent, l'harmonie par d'indiscrets bavardages. Mais, là encore, il ne s'agit de retenir que ce qui vient du silence.

 

On voit que la leçon illustrée par le drame de Shakespeare est inscrite dans la substance même de la révélation chrétienne, qui n'est accessible qu'à travers le voile que l'amour seul franchit, mais sans l'écarter.

 

L'institution monastique, dont la fête de saint Benoît nous rappelle aujourd'hui la mission, tire de là sa plus haute justification. Les monastères, en effet, doivent thésauriser le silence pour rappeler l'homme perdu dans la banalité quotidienne au mystère ineffable qu'il devient quand il écoute ce qui ne peut se dire.

 

Toute une morale peut jaillir de cette source : il faudra découvrir et entretenir en soi le foyer du silence, l'éveiller et le respecter en autrui.

 

La tendresse, dans cette perspective, se proposera simplement d'ouvrir une sensibilité crispée, en la détendant par un accueil virginal, de l'ouvrir au silence infini qui constitue la personne en l'enracinant dans son mystère.

 

Et la pureté sera cette vêture de silence où le corps apaisé et transparent se recueille tout entier dans une respiration divine.

 

La pédagogie religieuse trouvera ici, sa mesure et sa règle. Elle ne peut être que sacramentelle en effet, sous peine de trahir Dieu et l'enfant.

 

Il ne s'agit donc pas de présenter un Dieu statique, tout fait et toujours pareil, sous des formules qui prétendraient le décrire, mais d'aider l'enfant à découvrir dans l'institution chrétienne, le secret d'amour qui ne peut se révéler qu'à lui dans le jour qu'il est appelé à devenir.

 

Il est essentiel que cette rencontre ne soit troublée par aucune interférence, et que l'enfant perçoive Dieu comme une intimité intérieure à lui-même, une source merveilleuse, inépuisable, un visage toujours inconnu et toujours reconnu, comme un amour éternellement nouveau, comme une présence voilée en un mot, infiniment proche et distante à la fois, qui stimule la recherche à mesure qu'elle comble le désir.

 

Voici, pour illustrer ces pensées, l'histoire d'une jeune fille issue de journaliers très pauvres, qui ne peuvent subvenir à l'entretien de l'enfant ; il faut qu'elle se place.

 

Elle est séduite par le bourgeois chez qui elle travaille ; elle a un enfant ; elle est déshonorée ; et comme la morale est très rigoureuse dans le pays, tout le monde la méprise ; elle ne trouve aucun emploi. La misère s'installe au foyer de ses parents qui ont accueilli son enfant, mais c'est trop pour eux, et c'est l'enfant lui-même qui est menacé de payer.

 

La jeune femme se décide finalement à intenter une action en justice contre l'homme qui l'a séduite dans sa candeur et son innocence parfaites, car elle a cru à ses promesses d'amour et ne pouvait penser que cet enfant qui devait être le fruit de l'amour pourrait être abandonné par son père.

 

La voici comparaissant devant le tribunal, avec une timidité extrême, elle qui se sait l'objet du mépris universel, dévisagée par tous les témoins, tandis que le juge pressé a déjà son jugement tout fait. Il la considère comme une coupable qui fait du chantage et qui veut mettre en péril la réputation bien établie du bourgeois.

 

Elle est là, tremblante, attendant l'issue, espérant, suivant les formalités qu'elle ne comprend pas, jusqu'au moment où le juge fait apporter la Bible pour prêter le serment qui justifiera l'inculpé.

 

Tout le monde est sûr de l'honneur du bourgeois et chacun attend que son serment établisse son innocence. La jeune femme qui sait, qui n'a pas le moindre ressentiment pour l'homme qu'elle aime encore, voyant qu'on apporte la Bible, ne croit pas un tel parjure possible ; elle compte les secondes, certaine que son partenaire se ravisera.

 

On pose la Bible devant lui et le juge prononce la formule rituelle de serment. Le bourgeois la répète et entre dans son parjure. Alors la jeune femme se jette sur la Bible, l'enlève de devant le bourgeois, tandis que le juge la foudroie du regard, comme si elle était devenue folle.

 

« Je ne veux pas qu'il soit parjure ! ». L'huissier se précipite. Elle serre contre elle la Bible. Le juge regarde, l'interroge du regard, et il comprend qu'elle dit vrai. – « Eh bien ! Je retire ma plainte ! » Alors le juge s'adressant au bourgeois : « Je crois que ça vaut mieux pour vous ».

 

Dans toute la scène, il y a un changement d'étage : tous ces gens confits dans leur dévotion, assurés de leur vertu, qui méprisent cette fille-mère, tous perçoivent l'immensité de l'événement. Ils sentent circuler une présence qui leur impose le respect, l'admiration. Le juge descend de son tribunal et serre la main de la jeune femme et la remercie.

 

Cet événement nous rend sensible cette présence qu'on ne peut exprimer, cette présence ineffable, qu'aucune formule ne peut contenir, et qu'on ne peut atteindre que par un changement de plan, par ce revêtement d'une dimension nouvelle, par cette ouverture de toute son intimité à l'intimité de Dieu.

 

Un tel exemple nous en apprend infiniment plus sur le vrai Dieu qu'une tonne de syllogismes sur la cause première.

 

Et c'est par-là qu'il faut introduire les enfants dans le monde intérieur qui est leur secret le plus intime et le plus personnel ; par une série d'allusions, d'expériences où ils peuvent entrer, qu'ils peuvent vivre et qui les conduit à cette découverte, que nul ne peut faire à leur place.

 

Et puisque nous parlons de pédagogie, toute pédagogie est d'abord un rapport de la personne avec la personne. On s'imagine que les enfants vivent dans un monde d'enfantillages ; ce sont les adultes qui inventent les enfantillages, qui inventent ce langage bête qu'ils parlent aux enfants.

 

Il faut au contraire se placer devant l'enfant comme devant une conscience d'adulte, car il y a dans l'enfant, au-delà d'une raison balbutiante, au-delà d'un langage élémentaire, toute cette lumière de la personne, tout ce jour divin qui l'habite et qui permet entre ses parents et lui, entre ses maîtres et lui, un échange de lumière infinie qui ne passe pas par les mots, mais qui est une communication silencieuse et immédiate de toute la personne avec toute la personne.

 

On a établi des méthodes nouvelles, des techniques nouvelles, et on a bien fait. Il faut les connaître, les assimiler, pour écarter les obstacles qui empêchent les enfants d'être attentif, pour faire naître et développer ses responsabilités.

 

Mais l'essentiel n'est pas là. On a parlé d'une logique primitive, d'une logique de primitifs. Il y a là une double prétention, car nous croyons que la logique des primitifs ne vaut pas la nôtre ; nous n'en savons rien.

 

En tout cas, il n'y a pas de plus grande erreur que de croire que l'intelligence tient à un automatisme rationnel qui se développe mécaniquement par le jeu de formules. L'intelligence, c'est le jour de la personne, le jour que l'on devient dans le silence de soi.

 

Et un enfant, quel que soit son âge, est capable de cette illumination. Il peut respirer cette lumière de la personne, il peut communiquer avec ce jour intérieur, il peut devenir une présence aussi intime que la nôtre, à cette présence qui l'habite et qui est la vie de sa vie.

 

Finalement, tout le dialogue de l'éducation est un dialogue secret, un dialogue qui engage toute la personne, un langage de solitude et de recueillement qui, au-delà des notions, des livres, des concepts, des systèmes, crée cette atmosphère où, sans qu'on ait besoin de la nommer, éclate cette présence que l'on ne connaît mais que l'on reconnaît toujours.

 

Une sociologie constructive et efficace est également le rayonnement du silence. On peut disserter, discuter sur l'égalité des hommes, des races, sans aboutir. Les gens qui s'insurgent aujourd'hui, avec raison d'ailleurs, contre l'impérialisme, liront dans Marx : « Ce que tel ou tel prolétaire ou même le prolétariat tout entier imagine être son but n'importe pas. » De même Lénine, Lassale, se livreront à une lutte raisonnée contre la spontanéité des masses : « La théorie doit se soumettre la spontanéité. » C'est ainsi que parlent tous les impérialismes, tous les colonialismes : nous voulons votre bien et nous vous l'apportons, c'est vous qui ne le comprenez pas.

 

Quand Monsieur Vincent, au contraire, descend dans les cachots de ses bagnards, il ne disserte pas sur l'égalité humaine. Il dit en soupesant leurs chaînes : « Mes enfants... mes enfants, ce sont là vos chaînes ! »

 

A cette vermine humaine, à ces bagnards qui s'entre-dévorent et qui pourrissent dans leur cachot, quand il a dit ce mot avec tout son amour, toute sa présence, le contact s'établit immédiatement, dans la région de la personne, dans le dialogue silencieux ou Dieu est le garant de la dignité humaine.

 

Et nous mesurons l'abîme entre des notions abstraites qui tuent et la réalité vivante qui porte la lumière et la vie. Toute sociologie non-portée par le silence n'aboutira pas à cette découverte concrète, réelle, vivante, de l'homme. Le respect de l'homme est une pure abstraction s'il n'atteint pas à cette intimité qui commande le respect, l'amour, parce qu'on se trouve identifié avec l'autre.

 

De même, la direction spirituelle doit être essentiellement sous le sceau de la plus profonde discrétion. Il ne faut jamais donner de conseil qu'on ne pourrait vivre soi-même. Il faut laisser trouver à chacun cette voie qu'il est capable de suivre, parce qu'elle est à la mesure de ses connaissances et de ses forces.

 

Une jeune fille qui était fiancée à un homme qui ne partageait pas ses convictions religieuses, qui refusait de souscrire aux engagements d'un mariage chrétien, fut contrainte par sa famille de renoncer à ce mariage. Et je dois dire, à ma confusion, que je lui donnais le même conseil.

 

Et ce fut une catastrophe, parce que ce mariage était, pour elle, la seule voie humaine possible et que depuis, elle est devenue une loque, plus éloignée de la foi qu'elle ne l'aurait été jamais par ce mariage qui se serait certainement établi dans la lumière, étant donné la qualité de l'homme dont il s'agissait.

 

Je ne savais pas alors, qu'il ne faut jamais donner de conseil qu'on ne pourrait vivre soi-même. Car dès lors qu'on ne porte pas la vie des âmes, qu'on ne la vit pas soi-même, il ne faut pas les engager dans une voie qu'elles ne pourront suivre.

 

Il faut écouter leurs possibilités, voir quelle est la direction la plus réelle de leur être, leurs chances, leurs possibilités actuelles, les possibilités encore de leur avenir, tenir compte de ce qu'ils ont décidé à devenir, et ne pas les engager dans une voie de catastrophe en les amenant à un plan sur lequel ils ne pourront pas se maintenir et où ils connaîtront les pires désespoirs.

 

Nous ne pouvons pas décider à la place des autres ; nous ne pouvons que les écouter dans un respect infini, au maximum les aider à trouver une solution qui doit mûrir d'eux-mêmes. On a parlé très éloquemment de l'âme de tout apostolat : c'est cela, l'âme de tout apostolat, ce silence qui valorise la vie au lieu de proposer des théorèmes.

 

Une jeune femme avait eu un enfant dans des conditions difficiles qui l'avaient mise au ban de sa famille, et c'était au moment de l'envahissement de Paris. Elle était dans une détresse immense et devait s'arracher le pain de la bouche pour nourrir son enfant. Elle en avait conservé une amertume profonde et insurmontable.

 

Elle me disait en me retrouvant : « Vous n'allez pas me faire croire que vous croyez en Dieu. Quand on a vu ce que nous avons vu et vécu, il est impossible de penser qu'il y a un Dieu, qu’il nous aime et qu'il veille sur nous. » Je n'allais pas lui parler de la souffrance de Dieu, de ce Dieu victime en elle plus qu'elle-même, de ce Dieu qu'il faut détacher de la croix, protéger contre lui-même. Ce n'eut été pour elle que sinistre galimatias.

 

Je savais simplement, qu'elle avait besoin de repos et de vacances, et je pus, grâce à des amis généreux, lui procurer trois semaines de vacances dans un cadre merveilleux où elle put se reposer dans la lumière et la beauté. Et c'était plus efficace que tous les raisonnements sur la Providence de Dieu et la souffrance du Christ.

 

Il s'agit de valoriser la vie, de la rendre plus belle, de faire apparaître cette nouvelle dimension d'accueil, de joie et d'amour : alors il n'y a pas besoin de nommer Dieu.

 

Rien n'est plus insupportable d'entendre parler de Dieu quand on n'est pas dans la confidence, quand cet échange de Dieu n'est pas vraiment l'échange de la personne vers la personne. Il n'y a parole de Dieu, échange de Dieu que dans cette présence totale de l'âme à l'âme, où l'on respire Dieu ensemble, et où il devient la conversation silencieuse et l'unique Parole.

 

Et c'est justement ce qu'il y a dans ce prodigieux organisme sacramentel de l'institution chrétienne : ce voile qui empêche toute profanation, car il est impossible d'adhérer à la présence qui se communique à travers le sacrement, autrement que par cette ouverture totale de soi-même à l'intimité divine.

 

Et comme cette découverte est unique, nouvelle pour chacun, nouvelle à chaque tournant de la vie, le Dieu d'amour est pour chacun un Dieu personnel, un Dieu toujours nouveau, un secret d'amour inexprimable.

 

Il ne faut jamais l'oublier dans la conduite de notre propre vie. On a donné des schémas de la vie spirituelle ; ils sont magnifiques, authentifiés par de grands mystiques, mais qui les ont vécus et qui par conséquent ont écrit ces mots non pas comme des mots, mais comme le résidu d'une expérience brûlante qui les consumait.

 

Il ne faut donc pas prendre ces mots à la lettre, vivre ce schéma en se l'imposant du dehors, autrement on entrera tout de suite dans les nuits des sens et de l'esprit. On se croira un grand mystique, on s'auscultera pour savoir dans quelle demeure du château on se trouve, et finalement on se desséchera dans un ennui affligeant pour soi et pour les autres.

 

Il n'y a pas de chemin tout fait, il n'y a pas de schème à réaliser : il y a une découverte à faire, qui est la création de nous-mêmes. Car Dieu grandira en nous dans la mesure où nous serons ouverts à Lui, en grandissant en lumière et en bonté.

 

Voici une petite aventure qui m'arriva un jour. Comme je commentais la sainte liturgie, je cherchais précisément à exprimer cette nécessité du voile, cette nécessité du silence qui réserve le mystère, qui permet de découvrir toujours et toujours, et qui nous invite à concevoir la vie éternelle comme un progrès ininterrompu, une découverte qui s'approfondit toujours et ne s'achève jamais.

 

J'essayais de dire comment la vie éternelle elle-même, est une espèce d'inconnaissance, comment le face à face de la vision ne pouvait pas épuiser le mystère de Dieu, mais l'accroître plus encore.

 

J'allais chez un théologien célèbre, et je voulais m'informer pour savoir s'il n'était pas possible d'imaginer, de concevoir dans la béatitude, précisément ce progrès, ce mystère et cet inconnu.

 

Je n'étais pas attendu ; j'arrivais donc à la chambre du théologien penché sur sa sagesse, et qui fût extrêmement déconcerté par ma présence. Il me répondit brutalement : « Non, non, non, je n'ai pas le temps... » Et comme j'insistais, il me prit par les épaules et m'envoya dans l'escalier en me disant qu'il réservait ses matinées pour le travail. Petit fait assez comique, qui montre que les plus grands hommes ont leurs faiblesses et qu'il est difficile de contrôler ses nerfs.

 

Mais ce petit fait, me rappelle surtout, ce souci permanent de retrouver un Dieu qui est toujours à découvrir et qui ne s'épuise jamais.

 

Et c'est pourquoi j'avais écrit à ce moment là, (en comptant les mots pour n'offenser personne et non sans avoir consulté la sagesse de Jacques Maritain) :

 

C'est pourquoi la charité demeure à jamais, elle n'entre pas en Dieu à distance comme le fait la foi qui connaît dans un mirage obscur, mais à travers cette connaissance qui clame son impuissance et qui est comme tendue au-delà d'elle-même. Elle entre en Dieu tel qu'il se voit dans le regard éternel qui scrute les profondeurs de Dieu.

 

Mais, même glorifiée, la créature n'en atteindra pas la plénitude. La vision béatifique en effet, ne connaît pas l'essence divine autant qu'elle est connaissable. Cette joie sera donc éternellement donnée à notre amour, de s'attacher à Dieu en lui-même et pour lui-même, dans son incompréhensibilité même, telle d'ailleurs que la vision nous le fera saisir.

 

Il s'agissait de faire passer ce mot d'incompréhensibilité – qui a fort bien passé – pour réserver cette possibilité d'un inconnu toujours reconnu et jamais épuisé.

 

Comprendre, en effet, ce n'est pas mettre une réalité dans les casiers de sa mémoire, comprendre c'est être compris. Ce qu'on peut mettre dans les casiers de sa mémoire ce sont les recettes techniques, cuisine supérieure, qui demande une précision sans bavure, car on ne construit pas un avion avec des intuitions poétiques.

 

Mais en dehors de ce monde de la technique qui a son utilité et qui est précisément le domaine de l'univers, il y a le domaine de la connaissance, qui suppose que connaître, que comprendre, c'est se perdre dans l'immensité d'un jour intérieur qui n'a pas de frontières, avec lequel on s'identifie peu à peu, et qui ne s'épuise jamais.

 

Saint Jean de la Croix, lorsqu'il écrit ses Commentaires du Cantique spirituel, exprime sa crainte que l'on ne croie que Dieu n'est que ce qu'il en dit : « J'écris, mais qu'on prenne garde que Dieu n'est pas seulement ce que j'en dis et tout ce qu'on en pourra jamais dire. »

 

C'est dans cet au-delà de toute expression que gît précisément la réalité divine. Vous connaissez ce beau livre écrit au 17ème par un mystique anglais : Le nuage de l'inconnaissance où le maître conduit son disciple à la question qu'il provoque : « Qui est Dieu ? » Le maître répond : il n'y a qu'une seule réponse : « Je ne sais pas. » Et c'est quand on ne sait pas qu'on sait.

 

Au moment où l'on n'enferme plus Dieu dans cet univers des mots, des formules, à ce moment-là, on sait. On sait qu'on aime lorsqu'on renonce à décrire l'être aimé. Tant que l'on peut décrire, c'est-à-dire caractériser, étiqueter, mettre en fiches et classer dans une catégorie, on est sûr de ne pas connaître toutes les richesses de la personne.

 

Mais quand on renonce à dire, quand on se tait, quand on entre dans le silence de l'amour, on en découvre vraiment les richesses, on découvre vraiment l'être, on rencontre la personne parce que dans le silence on est identifié avec un secret inépuisable.

 

Lorsque nous entendons un poète arabe dire à sa fiancée qui se tient devant lui : « Ote-toi de ma présence, car tu m'empêches de voir Léla », nous comprenons qu'il voulait dire à cette femme qu'il la voyait, qu'il la rencontrait dans le plus profond de lui-même, dans cet échange silencieux où Dieu se communique de l'un à l'autre et que pour l'instant, sa présence matérielle empêchait ce contact profond qu'il avait réalisé aux heures privilégiées où Dieu est échangé.

 

C'est cela le désir de tous ceux qui aiment ; qu'on ne profane pas ce qu'ils aiment, qu'on ne le mette pas en formules, en syllogismes, qu'on ne l'impose pas du dehors, qu'on n'en fasse pas une corvée et un pensum, et un règlement et une loi, et une obligation. Mais que tout reste un secret et un échange d'amour.

 

Le Père de Condren, un mystique silencieux du 17ème disait : « Il vaut mieux se cacher en Dieu pour entrer par Jésus-Christ en tout l'inconnu de Dieu. »

 

C'est là justement la donnée capitale, essentielle, libératrice, qui est par excellence la donnée chrétienne, parce que le Christianisme est une incarnation, c'est-à-dire, un Sacrement.

 

On ne peut pas nous apporter Dieu du dehors, les formules ne le disent pas, les rites ne le communiquent pas sans notre participation ; tout cela n'est qu'un voile précieux, magnifique, indispensable, mais un voile sur ce visage qu'il est impossible d'atteindre autrement que par une identification d'amour.

 

Rien n'est plus lassant que les livres religieux quand ils ne sont pas le fruit d'une expérience toute vive et toute brûlante. Et rien n'est plus intolérable que les discours sur Dieu quand ils sont autre chose que l'éveil d'une expérience que nous sommes appelés à devenir.

 

Et, par conséquent, il n'est pas possible de vivre chrétiennement, spirituellement, si Dieu n'est pas, chaque matin, davantage à chaque minute, un Dieu toujours neuf.

 

Il faut sans cesse explorer l'horizon, creuser vers la source, sans cesse stimuler son esprit dans toutes les directions de la réalité pour retrouver ce secret vivant, pour rencontrer ce visage comme un visage nouveau, afin qu'aujourd'hui ne sente pas peser sur lui le Dieu d'hier qui ne peut être qu'une idole.

 

Voilà le sens de tout l'effort que nous venons d'accomplir ces jours derniers : retrouver ce Dieu, toujours inconnu et toujours reconnu, rejoindre ces régions du silence où nous découvrons ce qui ne peut se dire, pour que nous ne soyons jamais las de cette recherche et que Dieu ne cesse de susciter en nous un enthousiasme qui ne s'épuise point.

 

Car Dieu est silence, comme il est Amour, car Dieu est le voile que l'amour seul peut franchir, mais aussi sans en violer le secret.


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