Première conférence (inachevée) donnée par Maurice Zundel au Cénacle de Genève le dimanche 14 janvier 1962. Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". Enregistrement des 20 premières minutes seulement (avec nos excuses.)

 

Il est dans l'Evangile de saint Matthieu, comme vous le savez, un éloge de Jean Baptiste qu'on retrouve d'ailleurs dans les autres synoptiques, un éloge de Jean Baptiste qui paraît indépassable, où Jésus célèbre le Baptiste comme le prophète suprême, comme l'Elie qui doit venir, comme le plus grand des fils de la femme, et cet éloge qui semble plafonner dans cette canonisation de Jean Baptiste, se termine par ce contraste étonnant et bouleversant où Jésus ajoute : « Mais le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste ».

 

Le Royaume, c'est l'économie, c'est à dire le régime qu'il inaugure lui-même, et par rapport à ce nouveau régime, à cette nouvelle économie, l'ancienne est quelque chose de si précaire, de si chétif, de si petit, que le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste.

 

Il ne s'agit pas de comparer, bien entendu, la sainteté de Jean Baptiste avec celle du plus petit d'entre les disciples du Christ, mais de comparer l'économie ancienne, c'est à dire l'Ancien Testament au Nouveau Testament. Cela veut dire que Jésus est parfaitement conscient qu'il inaugure quelque chose de tellement nouveau, que par rapport à cette nouveauté, toute la grandeur même de Jean le Baptiste dont il vient de prononcer l'éloge, même cette grandeur-là n'est rien parce que Jean Baptiste se rattache encore à l'économie ancienne qui est infiniment en dessous de ce qu'il est appelé à réaliser.

 

En quoi consiste cette nouveauté ? Cette nouveauté, il est difficile de la définir, il faudrait pouvoir la vivre et ce que nous pouvons dire tout de suite c'est que nous ne sommes pas encore au niveau de l'Evangile.

 

Rien n'est plus frappant, lorsqu'on écoute la présentation de l'Evangile, des études exégétiques qui sont faites sur l'Ancien et le Nouveau Testament, la morale telle qu'elle est enseignée couramment, le catéchisme tel qu'il est fait et toute la conception, dite chrétienne, et de la politique et de l'histoire ou de la sociologie, on est de plus en plus frappé de voir, qu'au fond toutes ces affirmations sont en porte-à-faux par rapport à l'Evangile, parce qu'on n'a pas encore perçu la nouveauté essentielle de l'Evangile.

 

Et en quoi consiste cette nouveauté ? Jésus l'énonce lui-même dans une parole que nous avons souvent eu l'occasion de citer, cette parole dite à Nicodème : « Personne ne peut entrer au Royaume de Dieu, s'il ne naît de nouveau ». C'est donc d'une nouvelle naissance dont il est question, c'est à dire d'un nouveau type d'humanité, et saint Paul reprendra d'ailleurs cette affirmation de Jésus lorsqu'il parlera de la nouvelle création, d'une nouvelle créature, de l'homme nouveau que nous avons à devenir.

 

Cet homme nouveau n'existe pas encore et toute la difficulté, justement, d'entrer dans la perspective chrétienne, c'est que nous ne sommes pas encore des hommes. Nous ne sommes pas des adultes et nous ne sommes pas des hommes. Alors, tout le langage que nous percevons, tous les mots qui viennent à nous, nous les traduisons immédiatement dans notre psychologie infantile, nous les entendons à notre hauteur, ou plutôt au niveau de notre passé et nous déformons, sans le vouloir bien entendu, nous déformons tout, j'entends "nous" dans l'ensemble, y compris les théologiens, y compris les philosophes, y compris les prédicateurs qui proposent communément la pensée chrétienne dans les églises, en faisant les catéchistes et les sous-catéchistes qui ne font que diluer cette matière en la réduisant toujours davantage à un niveau infantile, en sorte qu'il y a quelque chose de presque désespéré à entreprendre l'évangélisation de soi-même et des autres, parce qu'il faudrait avoir déjà bouclé la boucle, il faudrait déjà avoir trouvé pour pouvoir découvrir. C'est l'éternelle interrogation de Pascal, ou plutôt celle que Jésus adresse à Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. »

 

Vous vous rappelez comment le Père Festugière, j'ai déjà eu l'occasion de vous citer cet article, comment le Père Festugière rattachait la religion simplement au dépaysement de l'homme et à sa terreur devant des forces inconnues dont il dépend, qu'il ne connaît pas, et à la menace desquelles il veut échapper. Au fond, toute la religion, c'est un effort pour apprivoiser des forces inconnues dont notre vie dépend, qui peuvent à chaque instant nous écraser, qui constituent, en tout cas, pour nous, une menace permanente et que nous cherchons à désarmer, à mettre de notre côté en leur rendant un culte.

 

Il est évident que fonder la religion sur cette peur de puissances inconnues, c'est la dégrader et c'est la rendre immédiatement irrecevable, et on comprend que, si c'est cela la religion, on s'attache de toutes ses forces à la détruire parce qu'elle représente quelque chose d'inférieur, elle fait suite au cortège des maladies psychiatriques, elle est l'une d'elles finalement, elle peut être la source de toutes les autres, dans la mesure où la peur peut être un élément de désagrégation – et Dieu sait qu'il l'est.

 

Alors, rattacher la religion de près ou de loin à la peur, nourrir nos terreurs pour nous établir en Dieu, c'est à la fois nier Dieu et nier l'homme et nous savons que cette tentation existe chez tous ceux qui présentent la religion comme elle existe en nous : une catastrophe est presque toujours interprétée dans le sens d'une mise en garde de la Providence qui vous rappelle à l'ordre et qui vous demande de vous mettre en règle avec ses exigences.

 

C'est de cette même manière qu'on interprète les accidents, les morts quand elles sévissent justement dans un milieu qui paraît le moins préparé à affronter l'éternité, et cette notion même d'éternité présentée de cette manière est encore une façon d'évoquer en nous la peur et de mobiliser les sentiments inférieurs et dégradants.

 

Et, en somme, c'est tout ce qu'on a su faire, c'est tout ce que l'on sait faire quand on n'est pas axé sur la nouveauté évangélique. La nouveauté évangélique c'est, évidemment, d'avoir introduit dans l'humanité un régime nuptial, un régime mystique. La religion de Jésus est essentiellement une religion mystique, c'est-à-dire une religion du dialogue, c'est une religion de la réciprocité, une religion où Dieu ne s'impose jamais tout en se proposant toujours, une religion qui est une histoire à deux où nous avons à devenir les collaborateurs de Dieu, où Dieu ne peut rien faire sans nous, comme nous ne pouvons rien faire sans lui.

 

Il n'y a donc à aucun degré une menace, à aucun degré il n'y a une peur, à aucun degré il n'y a une limite introduite dans notre vie. C'est le contraire. Seulement, c'est un autre monde et, tant qu'on ne se situe pas au niveau de cette réciprocité, tout est faux, tout est radicalement faussé, qu'il s'agisse du dogme, qu'il s'agisse de la morale, qu'il s'agisse de la liturgie, qu'il s'agisse de l'oraison, de la direction spirituelle, qu'il s'agisse de la sociologie ou de la manière de concevoir la vérité.

 

Tout est radicalement faussé si on n'est pas situé sur ce plan nuptial, sur ce plan mystique, sur ce plan de réciprocité, sur ce plan de la personne. Et il n'y a pas de remède à cette situation. Ce n'est pas un manque d'érudition : vous avez des gens qui ont une érudition prodigieuse, qui peuvent d'ailleurs vous en apprendre beaucoup et qui sont, à ce titre, extrêmement précieux mais qui, avec toute leur sagesse et toutes leurs connaissances érudites, ne sont pas encore entrés dans l'essence même du christianisme, parce qu'ils n'ont pas vu qu'au plan de la personne tout est changé, comme lorsqu'on passe du régime de la servante au régime de l'épouse.

 

C'est une comparaison que nous avons souvent employée et qui reste valable parce que, dans sa simplicité, elle énonce exactement le pas qu'il convient de faire : passer du régime de la servante qui échange son travail contre un salaire, au régime de l'épouse qui est engagée dans sa personne et qui ne fait rien si elle ne se donne pas elle-même.

 

Mais comment passer à ce régime de l'épouse, comment envisager une transformation aussi radicale ? Car c'est là le problème et, encore une fois, il faudrait l'avoir accompli pour pouvoir en rendre compte et en communiquer aux autres la lumière.

 

Nous pouvons commencer, si vous le voulez, par une comparaison extrêmement sainte et qui peut nous servir de parabole : On raconte d'un franciscain, qui avait certainement l'esprit de saint François – et cet exemple ne vous est pas inconnu – qu'il avait coutume, lorsqu'il entrait dans sa cellule, ou plutôt avant d'y entrer, de frapper à la porte. Il savait parfaitement bien qu'il n'y avait personne dans sa cellule puisqu'il était seul à l'occuper, et cependant, il frappait avant d'entrer parce qu'il avait conscience qu'il était chez Dieu... il était chez Dieu : il n'entrait pas chez lui, il entrait chez Dieu... et, pour se former la conscience à cette habitation divine, pour en inculquer à son âme la force, la lumière et la douceur, il ne voulait jamais pénétrer chez soi sans d'abord frapper à la porte pour évoquer cette Présence qu'il avait rencontré et sous le regard de laquelle il entendait vivre.

 

Eh bien, je pense que cette image traduit très bien ce dont il s'agit : nous avons à frapper à la porte parce que nous sommes toujours chez Dieu. Qu'il s'agisse de nous, qu'il s'agisse des autres, qu'il s'agisse de notre vie intérieure ou de notre action au dehors, nous nous mouvons constamment dans cette Présence qui est, comme disait saint Augustin, « la vie de notre vie », et c'est dans la mesure où nous correspondons à cette réciprocité, ou du moins à cette invitation nuptiale, que nous nous situons sur le plan de l'Evangile.

 

De nouveau, il est difficile de se rendre compte de cela du premier coup parce que, l'Evangile étant une histoire qui s'inscrit dans une histoire, le Christ ne pouvait pas, d'emblée, présenter cet aspect essentiellement intérieur à ses auditeurs qui n'auraient absolument rien compris, puisque ses apôtres eux-mêmes sont restés jusqu'au bout étrangers à ce dessin.

 

On voit affleurer dans le procès de Jésus, par exemple, on voit apparaître clairement ce changement de plan dans la narration de saint Jean. Lorsque saint Jean nous rapporte le procès de Jésus, nous l'avons déjà remarqué, il le souligne, ou plutôt il met dans la bouche de Jésus – et certainement il ne l'a pas inventé – ces paroles extraordinaires : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité et quiconque est du côté de la vérité entend ma voix ». Il s'agit de comparer, comme nous l'avons déjà vu, de comparer cette narration, ce récit du procès de Jésus en saint Jean avec les synoptiques, avec Marc, Luc et Matthieu, pour se rendre compte de l'universalisation du débat.

 

Il ne s'agit plus d'un messie juif accusé d'usurper un titre royal. C'est le monde entier, c'est toute conscience humaine qui est mise en question par cette déclaration : « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité », et le royaume de la vérité, bien entendu, n'est pas un royaume qui puisse s'imposer du dehors, c'est un royaume nuptial, c'est un royaume où on ne pénètre que par le consentement de tout son être en offrant précisément à cette lumière divine la transparence de son esprit et de son cœur.

 

Mais, de toute façon, la lecture de l'Evangile ne suffit pas – à moins qu'on ne la fasse avec la pénétration d'un grand mystique – elle ne suffit pas à nous initier à cet aspect essentiellement intérieur fondé sur la réciprocité d'amour, qui est, en effet, tout l'Evangile.

 

Il faut consulter ici l'expérience des mystiques chrétiens, car ce sont eux qui ont fait la seule lecture fructueuse de l'Evangile et qui peuvent nous donner la résonance authentique des paroles de Jésus. D'ailleurs, il n'y en a qu'une qui est lui-même, qui est lui-même puisque l'Evangile n'est pas un livre, l'Evangile est une Personne, l'Evangile, c'est Jésus lui-même.

 

Je reviens maintenant à notre image, à l'image du franciscain qui entre chez soi en frappant d'abord à la porte, et cette parabole se développe d'elle-même dans un écart de lumière, pour reprendre une expression connue, entre nous et nous-même, entre nous et les autres, entre nous et les choses, entre nous et le monde, un écart de lumière qui sera précisément l'espace où Dieu pourra répandre sa vie. Si nous n'établissons pas cet écart entre nous et nous-même, entre nous et les autres, entre nous et le monde, Dieu ne trouve pas de place en nous. Il est nécessairement à l'étroit, il devient un Dieu rétréci, un Dieu rabougri, c'est à dire qu'il devient immédiatement une idole.

 

Il est de toute évidence que, si nous envisageons la chasteté, par exemple, sous l'aspect d'un espace de lumière où Dieu pourra se faire jour, la chasteté sera immédiatement quelque chose d'entièrement nouveau puisqu'elle donnera à la vie, dont nous pouvons être les créateurs, une dimension infinie.

 

Tous les problèmes conjugaux qui sont soumis à un confesseur, sont, la plupart du temps, en porte-à-faux. Les époux cherchent un moyen terme entre l'instinct et la vertu, ils cherchent comment ils seront toujours nécessaires l'un à l'autre. Ils posent que le désir charnel est un des véhicules essentiels de l'amour parce qu'il maintient une espèce de zone de mystère sans laquelle l'amour tourne court. Ils se demandent dans quelle mesure ils peuvent être d'accord avec une morale qui leur est présentée d'une façon rigide, comment ils peuvent se tirer d'affaire quand Ogino ne s'adapte pas à leur cas, et ainsi de suite... Ils s'accusent d'avoir joui sexuellement sans avoir posé l'acte conjugal. Ils sont absolument à côté du problème. Le problème n'est pas du tout celui-là.

 

Le problème est de donner à notre corps une dimension infinie et une valeur éternelle : c'est là le seul problème. Il est de toute évidence que, si Dieu ne peut pas vivre dans mon corps, il ne peut pas vivre en moi du tout ! Comment Dieu pourrait-il irradier, communiquer sa lumière à l'être humain si ce qu'on appelle – bêtement d'ailleurs – le corps humain, comme si nous n'étions pas tout entier corps et tout entier esprit, comme si l'un ne vivait pas dans l'autre, comme si l'on pouvait distinguer l'un de l'autre et les séparer.

 

Il est de toute évidence que, si Dieu ne peut pas vivre dans mon corps, il ne peut pas vivre en moi, ou la vie de Dieu alors deviendra un nouvel élément de division entre moi-même et moi-même. Il faudra que je laisse mon corps à la porte de ma prière. Je ne pourrai jamais aller à Dieu sans me mutiler moi-même et sans me couper en deux. Il y a une révélation du corps qui vient précisément du régime nuptial introduit par Jésus dans notre histoire. Si le Verbe s'est fait chair, c'est afin que la chair devînt Verbe. Tout le problème est donc de savoir si mon corps peut devenir infini, s'il a une dignité intérieure, s'il est une personne, s'il est quelqu'un et non pas quelque chose, si, devant lui, je puis avoir la même attitude que le franciscain devant sa cellule, si j'ai d'abord à frapper à la porte, si j'ai à établir, entre mon corps et moi, cet écart de lumière, cet écart de respect qui me révélera sa dignité et sa valeur infinies, et qui me permettra précisément de le vivre dans un état d'ouverture, de liberté, de joie, de jeunesse et d'oraison.

 

C'est un problème essentiellement différent de cette casuistique de bas-étage dans laquelle on a l'habitude d'immerger le problème conjugal. C'est tout autre chose. Nous avons à devenir des dieux, et nous avons à devenir dieu dans notre corps aussi bien que dans notre esprit, les deux choses étant inséparables, puisque l'esprit, ce n'est pas une petite fumée blanche noyée dans une masse de graisse, l'esprit, c'est ce caractère de l'être humain d'être tout entier une puissance de dépassement. C'est cela qui constitue notre spiritualité. La différence entre nous et l'animal, c'est qu'il y a en nous tout entier, dans toutes les fibres de notre être, une puissance de dépassement qui nous appelle à nous accomplir à une échelle infinie.

 

Donc je ne peux pas vivre mon corps, si je ne suis pas à distance de lui. J'entends, si je n'ai pas vis à vis de lui cette distance de respect, d'émerveillement et d'amour qui me permet d'en faire une offrande. C'est quand il est devenu une offrande qu'il se réalise dans toute sa grandeur et dans toute sa liberté et dans toute sa jeunesse et dans toute sa beauté et, disons d'un seul mot, dans son humanité authentique.

 

Donc ce n'est absolument pas un problème de défenses, d'interdits. C'est un problème de grandeur, c'est un problème de magnificence, c'est un problème de grâce et de beauté, c'est un problème de divinisation. Je ne puis pas être moi-même, puisque mon véritable moi, c'est un Autre, puisqu'il ne s'agit pas de mon moi biologique, de mon moi animal, il s'agit de ce nouveau moi qui fait de tout mon être une offrande d'amour en réponse à la générosité infinie de Dieu, et voilà précisément le nœud de la question.

 

Si le problème conjugal est toujours posé en porte-à-faux, si nous sommes noyés dans cette épouvantable casuistique, si nous nous heurtons à cette mauvaise et malsaine littérature d'une prétendue morale, c'est parce qu'on n'a pas compris que le problème de la chasteté, comme tous les problèmes, n'a de sens qu'au niveau d'un nouveau moi. Il n'y a qu'un seul problème, précisément, c'est de changer de moi.

 

Tant qu'on n'a pas changé de moi, comme on n'est pas humain, il n'y a pas de problème : on est en-dessous de tous les problèmes, ...

[arrêt de l'enregistement audio en notre possession]

...au niveau de la biologie ; or, la biologie est féroce, c'est l'animal dévorant, elle est jalouse et, nécessairement, attente du carnage des espèces – carnage entre espèces, entre mâle et mâle. – Nous sommes rivés à ce moi-animal que nous engraissons, à qui nous rendons hommage et qui nous asphyxie en nous empêchant d'atteindre à la réalité authentique du Dieu vivant. Tant qu'on n'a pas revêtu ce moi divin, on n'existe pas humainement, on est radicalement déformé, on est sûr de se casser la tête contre le mur, ne pouvant aboutir à la vérité lorsqu'on n'est pas au niveau de l'homme authentique.

 

Il s'agit là de la nouvelle naissance, redressement à la racine de l'être et la sainteté se définit comme un écran de lumière envers soi-même, état d'oblation et d'offrande... Je ne dois pas être limité par moi-même, il me faut un certain jeu à l'intérieur de moi-même, toutes les amarres sont coupées, je peux me ramasser tout entier dans un élan en adhérant à lui et pour l'Autre. C'est la libération radicale, sève de toutes les vertus.

 

Avec des dépenses énormes de bonne volonté, parfois héroïque, une sincérité incontestable, on arrive à des catastrophes, on va contre la vie, contre la grandeur, contre la liberté, parce que les problèmes ont été posés à un niveau où ils n'ont pas de sens. Nous sentons tous les jours dans nos vies l'antagonisme systématique que nous établissons entre la vie et Dieu. Il semble que tout ce qui dans la vie est précieux soit suspect à Dieu ; que tout ce que nous trouvons bon, désirable, heureux et épanouissant soit un danger. Il faut absolument pour que Dieu soit satisfait que nous renoncions à tout ; c'est quand il n'a plus rien, qu'il n'est plus rien, que Dieu ne peut plus rien prendre à l'homme, que les meilleurs chrétiens donnent de leur vie l'image d'un antagonisme entre Dieu et eux-mêmes.

 

Dans la mesure où on saisit Dieu comme une limite, comme étant au dehors, nous perdons le contact avec lui. Par contre, dans la mesure où nous sommes dans le rayonnement de la Présence, nous constatons que nous sommes ; nous n'atteignons à l'être véritable que dans cette réciprocité où tout est illimité. A ce niveau, tous les problèmes changent radicalement de nature  « Etre ou ne pas être ». On ne peut parvenir à cette forme d'existence que dans le dialogue avec Dieu. « Etre ou ne pas être »... c'est parce que nous ne sommes pas encore que tous nos problèmes pourrissent. Ce n'est la faute de personne, et la première victime, c'est Dieu, car les limites qu'on lui attribue le défigurent.

 

Le règne de l'homme et le règne de Dieu ne sont qu'un. C'est au niveau de cet amour nuptial qu'est notre existence. Tant que je ne frappe pas à la porte, tant que mon corps n'est pas une hostie, c'est qu'il est encore un corps animal à la maîtrise de l'univers et, à ce niveau, il n'y a pas d'issue. Dieu est une menace, il est embusqué au détour de la route, il est ennemi de la vie, c'est tout autre chose.

 

L'amour humain est une exigence de respect, de grandeur. Quand on aime, on devient l'autre, et on cherche à devenir illimité, pour qu'il puisse respirer sans être gêné.

 

Ne plus coller à soi, ne plus désirer les autres comme un droit, mais être libre à la hauteur de l'amour, de la générosité. Aimer ne signifie que cela : offrir, à l'autre, l'espace où il trouvera sa grandeur et son accomplissement ; créer en lui une exigence de grandeur sans laquelle l'amour aboutit au désespoir.

 

Toute la fantasmagorie sexuelle est au-dessous de l'humain, appartient à la biologie avec tout ce que la raison détraquée peut faire intervenir. Il ne s'agit pas de culpabilité, mais d'un monde embryonnaire qui n'a pas encore atteint sa dimension dans la plénitude intérieure, il s'agit d'une autre mesure, d'une autre échelle : c'est le monde évangélique.

 

Nous sommes constamment hors de l'Evangile tout en nous réclamant de lui. L’œcuménisme est aussi à côté de la question. Bien sûr les semences de bonne volonté ne peuvent pas être perdues, mais il faut accéder à l'ordre personnel pour que ces problèmes se volatilisent : il faut être vérité au plan de la personne.

 

La vérité des techniciens est précieuse puisqu'elle ordonne le matériel, c'est une science de constructeur ; on met la vie sur certains centres d'énergie de l'univers qui permettent de le soumettre à des fins humaines, c'est irréprochable, mais il ne faut pas le donner comme un tout de vérité.

 

Construire le monde, ce n'est pas encore le connaître surtout que les moyens dont on dispose changent à chaque génération, les articulations énergétiques se perfectionnent chaque jour, mais on peut être une parfaite brute et manier ces techniques avec une science souveraine ; la science n'exclut pas cette technique, mais elle la dépasse.

 

Lorsque le savant s'émerveille, c'est que la vérité n'est plus une recette pour exploiter l'univers, c'est qu'elle est devenue Quelqu'un, une Présence, une source de dialogue où il se transforme et se purifie ; la lumière qui émane d'une personne, c'est une transparence d'amour qui rayonne dans le milieu ambiant. Dans le dialogue de l'homme, du savant avec la vérité, de l'artiste avec l'univers, la vérité apparaît comme un témoignage incorruptible, tellement innocente qu'elle ne peut être falsifiée, vérité qui se révèle et se situe à son plan de valeur qui est rayonnement de la bonté divine.

 

Dieu ne colle jamais à soi, c'est pour cela que la lumière transparaît, l'espace de liberté trouve sa place : la vérité, c'est l'inscription de toute réalité dans cette lumière d'amour divin. Devant une incompréhension, une obstruction, il faut s'effacer ; il faut devenir une zone de silence pour respecter la vie de l'autre ; la vérité n'est jamais où l'on parle, où l'on crie ; on ne peut l'entendre qu'au moment où l'on se purifie.

 

On nous a présenté cet enseignement : « Dieu a fait »... « Dieu a dit »... pour être en accord, il faut penser ceci, il y a le jugement !... Tout cela sans contact avec la vie intérieure, monde impersonnel dont on peut parler sans le moindre engagement, étranger à l'Evangile, car la vraie lumière est une Personne.

 

La vérité, c'est cette lumière, cette vibration, cette musique de l'intimité qui fait éclater le verrou de toutes nos prisons et nous introduit dans l'innocence incorruptible où il n'y a plus d'adhérence à soi, puisque nous sommes avec Dieu.

 

Il s'agit d'une Présence agenouillée, d'un espace dont la différence est de n'en pas avoir. L'Eglise ne peut être qu'une Personne, dès qu'elle cesse d'être une Personne, elle n'a plus aucun intérêt pour personne.

 

De même dans l'ordre politique : si les peuples sont ce qu'ils sont, s'ils vivent dans cet antagonisme mortel, c'est que les ressources sont destinées aux armes, nous sommes au niveau de la biologie et la paix ne peut sortir de la biologie, elle ne peut être qu'un compromis qu'on oppose à une explosion terrifiante ; une paix vraiment humaine ne peut être conçue au niveau de la biologie.

 

La question sociale ne peut non plus être résolue au niveau de la biologie. Il est impossible à un patron qui s'enrichit, s'il considère l'usine, sa situation, de se mettre à la place de ses employés. Il faudrait qu'il les considère comme des personnes, il faudrait qu'il ne voie en eux, en chacun d'eux, qu'une différence de fonction, de même dignité, de même valeur qui concourt à la dignité de l'homme... personne ne pourrait être riche. On ne se demanderait plus comment une économie peut être organisée, la personne étant considérée dans la vision du plus haut bien commun auquel tout l'univers est intéressé... c'est là que l'homme trouve l'espace de liberté.

 

Ce problème n'a de sens que dans la nouvelle naissance, offerte à tout le monde, elle est l'apanage de tout être intelligent, car tous sont appelés à cette nouvelle forme d'existence qui est une existence de don.

 

Nous pourrons empêcher le massacre au moyen de compromis, dans la mesure où tout le monde est intéressé à éviter une catastrophe, mais la vraie solution n'est pas là. Le monde contemplatif n'est pas possessif. La propriété est ordonnée à l'offrande ; pour permettre à l'homme de devenir humain, cet espace de générosité est nécessaire.

 

Ce qui fait l'homme, ce n'est pas qu'il soit intelligent, doué de raison, qu'il ait puissance sur l'univers et qu'il puisse se servir de cette puissance, l'esprit commence où commence le don de soi...

Il faut passer du Donné au Don !

 

Si rien ne vous est impossible ou inconnu, si vous connaissez le passé et le futur, cela ne vous sert de rien, si vous ne faites de cet équipement un don. C'est le don qui nous fait passer du dehors au dedans. Si même nous étions des Séraphins, si nous n'avons pas la charité, nous ne sommes rien.

 

Toute existence pour nous est un acte de violence qui nous est fait ; nous sommes contraints d'exister, nous sommes là et nous n'avons pas choisi de l'être ; notre manière d'exister revient à nous traiter en objet, du seul fait que nous existons et toute l'imagination qui peut se greffer là-dessus – la grève de la faim par exemple – ne nous dira pas comment nous pouvons sortir de la vie, si la grandeur est dans la contrainte. Or, notre seule manière de devenir esprit, c'est de se recueillir et de faire de tout son être un don, on devient alors une existence choisie dans la mesure où nous devenons libre don... c'est le passage du Donné au Don.

 

L'équipement le plus parfait peut amener à détraquer l'univers ; l'évolution dans la mesure où elle est imposée, contrainte, est un scandale, et le véritable progrès commence dans la liberté, et il n'y a que l'amour qui puisse faire l'existence libre.

 

Il n'y a aucune différence entre un génie et une femme qui ne sait pas lire, la distinction se fait entre la vie imposée et l'existence libre. Tous les problèmes sont transformés, quand ils sont posés dans la perspective de la personne, du Donné au Don. Nous butons contre les obstacles qui nous révoltent, la rancœur ou les ressentiments, tant que nous n'avons pas fait de notre existence une offrande de don.

 

Répétons-le : il y a un écart de lumière entre nous et les autres, entre nous et l'univers, et dans cet espace de lumière Dieu pourra être accueilli ; sans cet espace, Dieu devient une idole et notre vie une défaite, une captivité.

 

L'Evangile est lumière d'amour qui révèle le visage du Christ et sa puissance sur tout l'univers, introduisant toutes réalités dans un circuit d'amour.

 

 

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