Homélie de Maurice Zundel prononcée en Suisse, en 1966. Publié dans Ta Parole comme une Source, p.129 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.

 

Avant toutes choses, avant toutes choses vient de nous dire saint Paul, ayez beaucoup « la charité qui est le lien de la perfection » (Col. 3,14). Cette parole a une résonance infinie parce qu'elle nous situe immédiatement au centre de la morale évangélique : le bien est Quelqu'un à aimer, le bien est Quelqu'un à aimer comme le mal est une blessure faite à son amour. Là est le principe même de toute direction spirituelle et je ne cesse pas d'attirer mon attention et celle d’autrui sur cette conséquence : si « la charité est vraiment le lien de la perfection » avoir la charité, c'est nécessairement avoir toutes les vertus, et n'avoir pas la charité, c'est nécessairement n'en avoir aucune.

 

C'est pourquoi, si l'on veut retrouver son équilibre, quelle que soit la faute commise, il faut restaurer en soi le règne de la charité, c'est-à-dire le règne de l'amour. Toute faute est un manque d'amour. Dans la mesure où tout est lié, c'est que nous n'avons pas aimé, ou pas aimé autant qu'il le fallait, et bouleversé, au contraire, la caution de l'amour.

 

Il est donc inutile de nous appesantir sur nos fautes, d'en dresser un catalogue et d'en réciter les litanies. Il s'agit de nous rassembler derrière le Christ immédiatement, dans un élan d'amour parce que c'est cela, le mal : de l'avoir quitté et d'être prévenu [?]. Dès que l’on revient, Dès que l'on aime c’est fini, la lumière ressuscite et l'être tout entier est de nouveau enraciné dans la vie divine.

 

« La charité est le lien de la perfection », mais qu'est-ce au juste que la charité, elle égale l’éthique personnelle [?]. Nous nous rappelons la question du docteur pharisien : « si la charité est le lien de la perfection, qui donc est mon prochain ? » (Lc 10,29). A l'égard de qui, j’ai a l'exercer ? Et c'est là que notre Seigneur nous donne son commentaire idyllique et d'une simplicité terrible. Son commentaire, c'est l'histoire, c'est la parabole du Bon Samaritain. Eh bien ! Le prochain, c'est bien simple, c'est celui qui maintenant, aujourd'hui, a besoin de moi. On peut nuancer cette affirmation : c'est celui qui maintenant et aujourd'hui a le plus besoin de moi.

 

Mais bien sûr, derrière ce commentaire de Jésus lui-même – mon prochain, c'est celui qui, maintenant, a le plus besoin de moi – derrière ce commentaire en surgit un autre qui est du Seigneur, obéi [?] également (Mt. 25,35) : « J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais en prison, j'étais dépouillé, j'étais malade, c'était moi. » Car, bien sûr, le prochain, le premier prochain, c'est Dieu dans l'autre, l'humain. Et, si nous ne sommes pas attentifs, si nous ne répondons pas à l'appel de l’homme qui git le long de la route, c'est Dieu lui-même que nous laissons pour mort le long du chemin, c'est Dieu lui-même qui est atteint, c'est Dieu qui est blessé, c'est Dieu qui souffre, c'est Dieu qui meurt.

 

Et ce n'est pas de la littérature qu'il veuille mourir dans ce cas, [lui] auquel nous n'avons pas su révéler l'amour, par l'amour ! Car il n'y a que l'amour qui puisse révéler l'amour. Il n'y a que l'amour qui puisse révéler Dieu. [C'est son Amour] qu’il envoie, qu’il envoie tous les jours, qu’il envoie tous les jours dans la misère et la pauvreté, qu’il envoie lorsque l'on frappe à notre porte. Qu’il envoie. C'est Dieu qui vient, c'est Dieu qui a faim, c'est Dieu qui a soif, c'est Dieu qui est en haillons, c'est Dieu qui n'a pas pour se loger, c'est Dieu qui aura passé la nuit dans une salle d'attente de la gare ou sous un pont...

 

Qu’il envoie. Or on ne peut pas appliquer cette vérité à l’usage des autres. C'est facile de claquer la porte et de dire : « Débrouillez-vous » Mais ce ne sont pas des mots assénés brutalement qui vont dévoiler une situation difficile ou tragique. C’est Jésus qui est venu, c'est Jésus qui frappe à notre porte, c'est Jésus qui nous implore, c'est Jésus qui nous demande de la charité. Si nous fermons notre cœur, c'est Jésus qui va mourir.

 

Tous les miracles du monde, toute la science de l'univers, […?] tous les discours, tous les sermons, autant en emporte le vent : tout cela est vain et sacrilège en face de la douleur, en face de la vie elle-même qui frappe à notre porte. C'est la vie divine.

 

Il faut comprendre ce nom de charité : c'est la vie divine en l'homme qui est l'objet premier de la charité, cette vie divine fragile et menacée qu'il faut protéger, toujours, en nous et dans les autres, contre nous-même. Il est donc certain que la charité est le lien de la perfection.

 

Si c'est là l’unique critère de la sainteté évangélique, le critère est difficile. Il est une exigence formidable parce que, il nous met en face de Dieu sous chaque visage humain. Qui n'est pas sensible à cette identité ; qui ne sent pas derrière un visage humain la vie divine, c’est qu’il n'a rien compris à l'Évangile. C’est qu’il n'a rien compris à la dignité et à la grandeur humaine. Il est donc étranger à Dieu comme il est étranger à l'humanité.

 

Je sais combien est difficile l'application rigoureuse de ce critère, parce qu'elle comporte justement des exigences formidables. Je sais que jusqu'à la fin de ma vie, je serai tourmenté par son application. Mais je sais aussi, du moins j'espère, que jusqu'à la fin de ma vie, je ne perdrai jamais de vue, que derrière les visages humains, il y a le visage de Dieu, que dans la vie humaine, la vie divine se joue, et que si nous laissons un appel sans réponse, en fermant notre cœur, c'est l'agonie de Dieu qui recommence et sa Crucifixion.

 

Le bien est Quelqu'un à aimer, c'est Dieu lui-même, sous les traits du prochain. Comme les imagiers du Moyen Age l'ont si admirablement compris, et tant de légendes de la même époque. C'est Dieu lui-même qui, sous le visage du prochain, de tout prochain, aujourd'hui, maintenant, ce soir, demain, à chaque heure du jour, c'est Dieu, qui sous les traits du prochain, nous confie son visage. C'est lui, Sa Pauvreté, sa solitude et sa vie même.

 

Et c'est pourquoi Jésus ajoute ce dernier commentaire, bouleversant, irrésistible : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère et ma sœur et ma Mère ! » (Mt. 12,50 ; Mc. 3, 35). Voilà, c'est jusque-là qu'il faut aller. La charité est le lien de la perfection. Si le premier prochain est Dieu, si la vie divine est remise entre nos mains, c'est que nous avons à devenir le berceau de Dieu. Dans l’histoire humaine d’aujourd'hui, en réalisant à la lettre une authentique maternité divine. Car « celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère et ma sœur et ma mère »

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8