Conférence de Maurice Zundel au Caire en 1965, à des religieuses. Inédit.

 

Les coptes, ces chrétiens admirables d'Egypte, portent souvent, vous le savez, sur leur peau, parfois sur leurs lèvres, le signe de la Croix. Mais, malheureusement, ils sont souvent très ignorants. Ils savent simplement qu'ils sont chrétiens, mais c'est à peu près tout. Or, il y a quelques années, des jeunes gens de l'Action Catholique étaient allés en Haute-Egypte pour prendre contact avec des jeunes coptes et pour ranimer, fortifier, éclairer leur foi chrétienne. Et un des jeunes gens de l'Action Catholique du Caire demanda à un jeune copte qui portait la Croix sur son poignet : « Est-ce que tu connais Jésus Christ ? » Et le jeune copte répondit « Excusez-moi, je ne suis pas du village, allez demander au Maire du village ». Pour lui, Jésus-Christ c'était un inconnu, bien qu'il fût chrétien et qu'il portât le signe de la croix sur son poignet.

 

Combien de chrétiens en sont là ! Combien de chrétiens ignorent Jésus-Christ ! On peut dire que la plupart des chrétiens ne connaissent pas Jésus-Christ... Et pourtant, dans ce pays en particulier, dans ce pays, il est d'une importance capitale de connaître Jésus-Christ.

 

Vous savez que le Coran, qui manifeste une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour la Sainte Vierge Marie, vous savez que le Coran refuse absolument d'admettre la Trinité. Le Coran dit le Dieu « lam yalid wa lam youlad  ». Dieu n'engendre pas. Il n'y a pas de naissance en Dieu, il n'y a pas de paternité en Dieu, il n'y a pas de filiation en Dieu, Dieu est unique et solitaire.

 

Le prophète Mohamed, évidemment, avait entendu parler de la Trinité par des chrétiens qui n'avaient rien compris à la Trinité, et qui se représentaient sans doute Dieu comme un vieux cheik très âgé qui a besoin de s'associer un fils dans le gouvernement du monde. Ces chrétiens ne comprenaient pas, ils ne savaient pas que la génération en Dieu est spirituelle, que la génération en Dieu relève de la connaissance, qu'en Dieu, comme en nous, la connaissance est une naissance, car, pour naître, pour naître à nous-même, pour naître à la conscience, il faut co-naître. La connaissance est une génération, imparfaite en nous, parfaite et éternelle en Dieu. Le prophète Mohamed n'avait jamais entendu des chrétiens lui parler de la pauvreté de Dieu, lui parler de Dieu comme celui qui est tout Amour et qui donne tout, lui parler de Dieu comme celui qui n'a rien, parce qu'il est la perfection éternelle de l'Amour. Et c'est pourquoi le Coran accuse les chrétiens d'être des associateurs. "mouchrikin", des hommes qui adorent plusieurs dieux, des polythéistes, des idolâtres. Il est donc particulièrement nécessaire, dans ce pays, que nous sachions exactement ce que signifie la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Qu'est-ce que l'Eglise entend, qu'est-ce que les Apôtres entendaient, qu'est-ce que tous les saints, tous les mystiques, tous les martyrs ont entendu, lorsqu'ils ont affirmé et confessé, au prix même de leur vie et de leur sang, la divinité de Jésus-Christ ?

 

Il faut, d'abord, nous rappeler que Dieu éternellement est Trinité, Dieu éternellement est Amour, Dieu éternellement est Charité, Dieu éternellement est père, Fils et Saint-Esprit. C'est pourquoi il faut éviter de dire, autant que possible « Dieu a un Fils », comme il faut éviter de dire, autant que possible « Dieu a un Père ». Il vaut mieux dire « Dieu est Père, Dieu est Fils, Dieu est Saint-Esprit », car il n'y a pas d'abord quelqu'un qui est le Père se donnant un Fils ; la paternité en Dieu est une relation impossible sans la filiation, comme la respiration d'amour qui est le Saint-Esprit. Dieu éternellement est Trinité, et il n'y a qu'une seule divinité qui est Trinité, et quand nous parlons de la divinité de Jésus-Christ, nous parlons de cette éternelle divinité.

 

Mais nous avons appris par saint Augustin que Dieu est toujours déjà là. Dieu n'est pas là-haut derrière les étoiles, Dieu est ici au-dedans de nous. Il est donc essentiel de nous rappeler que l'Incarnation n'introduit aucun changement en Dieu. Qu'est-ce qui se passe en Dieu au moment de l'Incarnation dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie, qu'est-ce qui se passe en Dieu ? Rien, rien. L'Incarnation n'introduit en Dieu aucun changement, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit, qui sont d'ailleurs absolument inséparables et dont l'action est absolument éternellement et indissolublement commune.

 

Car la seule distinction entre les personnes est la désappropriation, qui fait que chacune est un pur regard, une pure relation aux deux autres. Nous disons dans le Credo Dieu est descendu du ciel. Ce n'est là qu'une image. Dieu n'avait pas à descendre, il était déjà là, il était dans l'humanité, il était dans le monde.

 

Comme dit le prologue de saint Jean, la lumière était dans le monde, et le monde a été fait par elle et le monde ne l'a pas connu, Dieu était déjà là, il n'avait pas à venir dans l'humanité, il était au-dedans de toute humanité, il était à l'intérieur de toutes les consciences humaines. C'est l'homme qui était absent, c'est l'homme qui n'était pas là, c'est l'homme qui devait venir à Dieu. Saint Augustin nous le dit de la manière la plus simple « Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi ». Dieu n'a jamais cessé d'être avec la créature, et très particulièrement avec la créature spirituelle qui doit devenir le sanctuaire de sa Présence et en laquelle doit se réaliser le Royaume de Dieu, ce ciel intérieur à nous-même dont parle le Pape saint Grégoire.

 

Donc, aucun changement en Dieu, aucun changement, aucun. Dieu n'est pas descendu du ciel, c'est une image exprimant l'amour du Dieu ; Dieu était déjà là, c'est nous qui n'étions pas là. Donc, tout le changement dans l'Incarnation se situe, s'accomplit dans la nature humaine de notre Seigneur. Et en quoi consiste ce changement dans la nature humaine de notre Seigneur ? Est-ce que la nature humaine de notre Seigneur a été changée en nature divine ? Non. Comme dit le Concile de Chalcédoine les deux natures sont restées inconfusibles, les deux natures ne se confondent pas, chacune des deux natures en Jésus retient sa propriété.

 

En Jésus, la nature humaine est une créature qui commence d'exister dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie. C'est une créature, donc limitée, qui ne peut pas comprendre la totalité du mystère divin. Saint Thomas nous enseigne admirablement qu'il y a des choses en Dieu qui échappent à l'intelligence humaine de notre Seigneur. Et notre Seigneur nous dit lui-même dans l'Evangile, en parlant de sa nature humaine, que personne ne connaît l'heure et la date du dernier jour, pas même le Fils, pas même le Fils ! ...

 

Qu'est-ce qui a été changé dans la nature humaine de Jésus ? Du côté de Dieu, c'est clair, rien n'a été changé. Du côté de Dieu, rien de nouveau. Du côté de la nature humaine, quelle est la nouveauté ? Eh bien ! Pour le comprendre, il faut nous rappeler que le grand obstacle en nous au règne de Dieu, c'est notre moi propriétaire, notre moi possessif, qui est notre prison. C'est là la racine du mal, cette complaisance en nous-même qui nous attache, qui nous rive, qui nous lie, qui nous noue à nous-même, qui fait que nous opposons toujours à Dieu la possession de nous-même par nous-même. De quoi avions-nous besoin d'être guéris ? Justement, de ce moi propriétaire.

 

Pourtant, nous savons bien que nous ne pouvons arriver jusqu'à nous-même qu'à travers Dieu lui-même, comme saint Augustin nous l'a si admirablement appris. Dieu est le seul chemin vers nous-même ; nous n'arrivons à notre propre intimité que lorsque nous sommes en face de lui et perdus en lui. Nous sommes donc, nous sommes aimantés par Dieu qui ne cesse de nous attirer à lui, et c'est quand nous sommes fidèles à cette attraction divine que nous devenons enfin nous-même, puisque toujours « Je est un Autre ».

 

Mais la plupart du temps, nous retombons en nous-même, et dès que nous ne sommes plus en contact avec Dieu, immédiatement nous retombons dans notre moi propriétaire. Si vous avez bien prié, s'il vous arrive de bien prier, d'être profondément recueillie, si vous vous dites « comme je prie bien »... c'est fini, c'est fini ! Le moi propriétaire s'est interposé, a établi un voile entre Dieu et vous, et déjà vous ne priez plus, parce que vous vous regardez. Et si vous entendez la musique, et si vous êtes ravies par la musique, et si vous vous dites « comme je suis artiste, comme je suis intelligente »... c'est fini ! Vous n'entendez plus la musique, parce que vous vous écoutez vous-même. Le grand obstacle, c'est notre moi propriétaire, dans lequel se concentre tout notre égoïsme, toutes nos ombres, toutes nos ténèbres, tous nos refus d'amour.

 

Eh bien ! Maintenant, quelle est la grande nouveauté dans l'humanité de notre Seigneur ? C'est qu'en lui, le moi, le moi naturel ou connaturel, le moi qui nous enferme en nous-même, ce moi qui nous limite, ce moi qui nous sépare les uns des autres, qui fait que chacun de nous est enfermé dans son tout petit monde, en Jésus ce moi n'existe pas. Tout le mystère de l'Incarnation est là c'est qu'en Jésus, la nature humaine est privée, est dépouillée de sa subsistance propre. Cette nature n'est pas fermée sur soi, elle est entièrement ouverte sur Dieu, sur l'humanité, sur l'univers, et c'est pourquoi cette humanité de Jésus-Christ est totalement livrée à l'attraction divine, totalement assumée par le Verbe de Dieu.

 

Nous commençons à voir, et nous allons voir mieux encore, que le mystère de l'Incarnation est un mystère de pauvreté, que c'est la communication à l'humanité, à la nature humaine de Jésus-Christ de la pauvreté divine. Si Jésus doit nous sauver de notre moi propriétaire, s'il doit nous libérer de notre moi animal, il faut d'abord qu'en lui ce moi animal ne tienne aucune place, il faut qu'en lui le moi possessif soit totalement déraciné.

 

Tandis que nous, nous sommes attirés par Dieu, mais comme à distance, attirés par Dieu et puis nous nous reprenons, attirés par Dieu et nous nous donnons, et puis nous revenons en arrière, et puis nous retombons dans notre vieux moi, parce que nous pouvons constamment échapper à l'aimant divin. En Jésus, la nature humaine adhère à l'aimant immédiatement ; cette nature humaine, au lieu de graviter, de tourner, d'être enracinée en soi, tourne et gravite, est enracinée dans la personnalité du Verbe. Son moi est l'Autre, son moi est Dieu, en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ ne peut jamais dire "je" et "moi", en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ ne peut rien s'approprier, en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ est uniquement le sacrement vivant, inséparable de la divinité, le sacrement vivant et diaphane et transparent et parfait à travers lequel la divinité en personne se donne et se communique à toute l'humanité et à tout l'univers.

 

Je vous lis un tout petit bout de ce texte dans la Somme théologique dans le commentaire du P. Héris, tout à fait classique disant (1) « On est amené nécessairement à cette conclusion que la réalité créée (donc que la nouveauté dans l'humanité de Jésus-Christ) que la réalité créée qui rend actuelle l'union des deux natures divine et humaine, en Jésus-Christ, n'est pas autre chose que la nature humaine elle-même en tant que dépouillée de sa propre substance, elle se trouve attirée passivement et réellement à l'être personnel du Verbe ».

 

Tout le mystère de Jésus, c'est donc dans cette humanité qui est formée par la Trinité toute entière dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie, toute la nouveauté, c'est que, dans cette nature humaine, le moi humain a été consumé, a été prévenu par le moi divin, en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ, au lieu de s'exprimer elle-même, comme nous le faisons nous-même qui ne cessons de nous mettre en avant, de nous publier, de nous proclamer, d'attirer l'attention sur nous, en Jésus-Christ cette humanité ne peut témoigner que de Dieu.

 

Par tout ce que fait cette humanité, par tout ce qu'elle souffre, par tout ce qu'elle dit, par tout ce qu'elle est, elle est continuellement la révélation de Dieu en Personne, puisque son moi est Dieu. Et attention ! Comme le dit admirablement le même commentateur, comme l'enseigne toute la théologie, comme l'affirme le dogme catholique dans tous les grands Conciles, l'union de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ est une union dans la personne. Ecoutez ce texte qui est admirable :

 

« Le Verbe, en effet, communique à la nature humaine, non pas son être de nature divine par lequel il est formellement Dieu, mais son être personnel par lequel il subsiste dans sa nature divine. Il fait subsister la nature humaine en se l'unissant à son être personnel et en lui communiquant sa propre subsistance. Il n'y a donc pas entre le Verbe et la nature humaine unité d'être sous le rapport de la nature, mais bien sous le rapport de la Personne ».

 

La nature humaine, en Jésus, reste une nature humaine créée, finie, limitée, qui ne peut pas épuiser l'infinité de Dieu, mais elle est assumée à la personnalité du Verbe, elle est revêtue de la personnalité du Verbe, c'est à dire qu'elle est déracinée de toute possession et revêtue de la Pauvreté divine. Il faut comprendre ceci, qui est admirable Comme en Dieu, la personnalité est pure désappropriation, ce qui est communiqué à la nature humaine de Jésus-Christ, c'est cette désappropriation qui constitue la personnalité du Verbe. C'est donc une évacuation, un vide infini jusqu'à la racine de sa nature humaine ; un vide infini de tout ce qui serait propriété, appropriation, possession, adhésion à soi.

 

Est-ce que vous suivez ? C'est prodigieux !... Il ne s'agit pas d'un homme qui dit « Attention, je suis Dieu ». Il s'agit d'une nature humaine qui dit « C'est Dieu qui est mon moi ». Je ne puis plus dire "je" ni "moi", je suis tout entier un Autre et je gravite en lui, et je témoigne en lui, et je suis effacé en lui, comme une hostie vivante où la divinité personnellement se révèle et se communique.

 

Il est donc capital de comprendre que l'Incarnation, comme la Trinité, comme tous les mystères chrétiens, que l'Incarnation est un mystère de Pauvreté. Si Dieu est l'éternelle Pauvreté, comment peut-il se révéler parfaitement sinon, justement, dans une nature humaine qui n'a rien, qui ne peut rien posséder, qui ne peut jamais retourner à soi et se replier sur soi, mais qui est un pur sacrement, qui est transparente et vivant entièrement assumée, entièrement unie à la divinité, au point que cette nature humaine ainsi désappropriée de soi ne peut que témoigner de Dieu qui s'exprime personnellement en elle, afin que nous-même nous puissions nous trouver en présence de Dieu.

 

Comprenez comment une personne, comment une intimité peut-elle se révéler sinon comme une Présence de lumière et d'amour. Et si Dieu est éternellement une communion de lumière et d'amour, pourquoi n'a t’il jamais pu se révéler parfaitement avant Jésus-Christ et en dehors de Jésus-Christ ? C'est que, avant Jésus-Christ et en dehors de Jésus-Christ, chez les prophètes d'Israël, comme chez d'autres prophètes en dehors d'Israël, il y avait toujours dans la nature humaine des limites, des ombres, des possessions, des préjugés qui défiguraient le visage de Dieu, qui limitaient sa Présence et qui L'empêchaient d'apparaître sous son vrai visage, comme une éternelle communion d'amour.

 

Quand vous lisez la prière de Jérémie pour la destruction et l'anéantissement de ses ennemis, vous savez que cela ne correspond pas au vrai visage de Dieu. Vous savez que Jérémie était encore un homme limité, passionné, qui – malgré la sincérité de sa religion – était encore bien loin de la religion de l'Evangile, parce que, justement, Dieu, qui est essentiellement personnel, Dieu qui est une pure intimité de Lumière et d'Amour, ne pouvait se communiquer totalement, pleinement et parfaitement que dans une humanité vierge, dans une humanité sans frontières, dans une humanité sans limites, dans une humanité universelle, comme est le second Adam, le second Adam qui est Jésus-Christ, dans une humanité universelle, entièrement et totalement et jusqu'à la racine vidée, vidée d'elle-même. C'est par-là que Jésus-Christ est notre Sauveur ; il peut nous guérir de nous, puisqu'il n'a pas de moi possessif qui empêcherait en lui le resplendissement et la communication personnelle de la divine Lumière.

 

Est-ce que vous suivez ? Vous comprenez que nous-même nous sommes sur la route, nous-mêmes nous sommes sur le chemin, nous-mêmes nous avons notre moi en Dieu, mais par intermittences, quand nous sommes unis à lui. Et puis nous nous reprenons, et nous nous retournons en nous-même. Mais en Jésus-Christ, tous les hommes, tout l'univers est appelé, tout l'univers, toute la création est appelée à avoir son moi en Dieu, car le mystère de l'Incarnation ne s'accomplit pas pour cette humanité, pour cette nature humaine qui est formée dans le sein de Marie, mais pour que, à travers cette humanité, toute l'humanité, tout le genre humain et tout l'univers soient rattachés, renoués à Dieu, afin, comme dit l'apôtre saint Paul, que Dieu soit tout en tous. Jésus est la réalisation parfaite, unique, infinie de ce vers quoi nous-mêmes nous tendons, de ce vers quoi nous sommes en route, de ce qui s'accomplit à certains moments, imparfaitement et d'une manière provisoire en nous.

 

Mais il reste, saint Augustin l'a magnifiquement montré, que nous ne pouvons nous joindre, nous atteindre, pénétrer dans notre propre intimité qu'en Dieu. Ce qui nous arrive à nous, par intermittences, par moments, s'accomplit d'une manière parfaite, définitive, inséparable, dans l'humanité de notre Seigneur. Tout cela d'ailleurs est parfaitement clair, si nous nous rappelons que nous devons précisément la révélation de la Trinité à notre Seigneur Jésus-Christ. Pourquoi notre Seigneur nous a-t-il introduit dans ce secret ? Pourquoi la Trinité est-elle le cœur du cœur de l'Evangile ? Mais parce que le mystère même dont vit jusqu'à la racine de son être l'humanité de notre Seigneur Jésus-Christ n'est pas quelqu'un qui nous enseigne un système du monde, qui nous enseigne une philosophie, qui nous enseigne quelque chose qu'il a découvert dans le travail de sons intelligence.

 

Jésus témoigne simplement, il témoigne de ce qu'il est, il témoigne de ce qu'il vit, il laisse transparaître en lui la Trinité, parce qu'elle est la vie de sa vie, parce qu'il a son moi en Dieu, parce qu'en lui vraiment "Je" est un Autre. Est-ce que nous y sommes ? Il faut donc, si nous voulons parler du mystère de l'Incarnation, il faut nous rappeler premièrement, que Dieu est éternellement Trinité. Il faut nous rappeler secondement, que Dieu est toujours déjà là. Il faut nous rappeler que l'Incarnation n'introduit aucun changement ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit, qui est l'éternelle et indivisible Trinité.

 

Il faut nous rappeler que tout le changement se situe dans l'humanité de notre Seigneur, et que ce changement porte sur les limites qui constituent notre prison il fallait libérer cette humanité d'elle-même, de ces frontières, de ses ombres, de tout ce qui empêche en nous le Règne de Dieu, pour que cette humanité unique de notre Seigneur soit le ferment jeté dans la pâte humaine pour la faire lever en Dieu. Jésus n'a rien, comme Dieu n'a rien. Jésus ne possède rien, comme Dieu ne possède rien. L'Incarnation est, dans l'humanité de notre Seigneur, l'écho parfait, la réplique parfaite, la révélation parfaite de la Pauvreté trinitaire, parce que l'humanité de Jésus ne peut jamais nous attirer à elle-même, ne peut jamais témoigner de soi et pour soi, mais toujours de Dieu pour Dieu.

 

La clé de l'Evangile, c'est ce mystère de Pauvreté que nous expérimentons tous dans la mesure de notre fidélité. Nous savons bien que notre axe de gravitation, le pôle de lumière de notre vie, c'est Dieu. Nous reconnaissons Dieu à ceci justement que, en lui, nous devenons lumière, espace et liberté. Eh bien ! En Jésus, cette liberté est totale, elle est infinie, elle est sans limite. La transparence de son humanité de notre Seigneur est parfaite et le mot le plus juste et le plus beau qui ait été dit de l'humanité par un grand théologien « La nature humaine de Jésus Christ est le Sacrement des sacrements, elle est tout entière le signe vivant qui représente, qui révèle et qui communique personnellement la Présence divine ou, mieux, qui communique la Présence divine en Personne ».

 

Où voudriez-vous prendre Dieu ? Dieu n'est pas un objet, on ne peut pas le mettre dans une armoire, on ne peut pas le poser devant nous. Dieu ne peut se révéler qu'en nous, comme un pur "dedans". Vous ne pouvez pas mettre la vérité dans une armoire, sous une pile de linge, vous ne pouvez pas mettre la musique ailleurs que dans vos oreilles, comme vous ne pouvez pas mettre l'amour dans un verre pour le boire. Les biens de l'esprit ne se communiquent qu'à l'esprit, dans l'échange, dans la réciprocité, dans la communion, dans le mariage d'amour. C'est pourquoi la révélation authentique de Dieu ne peut jamais être autre chose qu'une présence humaine transparente à Dieu.

 

Mais toutes les présences des prophètes, des saints, des héros, des martyrs, des génies avant Jésus-Christ ou en dehors de Jésus-Christ sont toutes des présences imparfaites parce que toutes, plus ou moins, enchaînées au moi possessif de l'individu ou de la collectivité. En Jésus, c'est le plein midi, c'est le soleil sans nuage d'une révélation définitive et éternelle, parce qu'en Jésus-Christ, le moi c'est l'Autre, parce qu'en Jésus-Christ, le moi c'est Dieu, parce qu'en Jésus-Christ, le moi c'est l'éternelle Pauvreté.

 

Je me trouvais à Byblos, au Liban. A Byblos, sur ce champ de fouilles où il y a des étages, une vingtaine d'étages de civilisation, où on remonte jusqu'à quatre mille ans ou davantage. Il y a à Byblos un cimetière de l'âge chalcolithique qui remonte à 3500 ans avant Jésus-Christ, et dans ce cimetière, il y a des squelettes. Ces squelettes sont enfermés dans des jarres, ces cruches de grès, de terre cuite, qui sont recourbées et, chose admirable, ces squelettes épousent, prennent exactement la forme de la jarre. Ils sont couchés comme l'embryon dans le sein maternel ; on a l'impression qu'ils attendent, qu'ils attendent dans la jarre, ils attendent de renaître à la vie.

 

Et devant un de ces squelettes, je me disais « Mais voyons, cet homme a vécu il y a 3000 ou plutôt il y a 5000 ans, plus de 5000 ans puisqu'il remonte à 3500 ans avant Jésus-Christ ; il y a plus de 5000 ans cet homme était ici. Il était debout, il était vivant, il regardait la mer comme moi ; il s'émerveillait devant le paysage comme moi. Il se croyait moderne comme moi ; il pensait que le monde commençait avec lui, comme moi. Et voilà 5000 ans et davantage qu'il est couché dans la terre, réduit à l'état de squelette, dans l'attente de la résurrection. »

 

Et je me disais " »Quel est le lien entre lui et moi ? Quel est le lien entre moi et tous ceux qui l'ont précédé ? Tous les hommes qui existaient, il y a 5000 ans ou un million d'années, où sont-ils ? Que sont-ils devenus ? Quel était le sens de leur vie et quel est le sens de la mienne ? Est-ce que toute cette histoire veut dire quelque chose ou rien ? Est-ce qu'il y a un lien entre les générations ? Ce n'est pas moi, hélas, ce n'est pas moi qui suis ce lien, moi qui viens d'arriver dans ce cimetière, moi qui ne connaissais pas ces tombes, moi qui n'avais jamais rencontré ce squelette ; ce n'est pas moi qui constitue le lien entre lui et les générations qui viendront. Alors, qu'est-ce qui fait le sens de toute cette histoire ? Qu'est-ce qui unit toutes ces générations ? » Et je ne pouvais me dire qu'une seule chose « C'est Jésus Christ. »

 

Pourquoi Jésus-Christ ? Parce que son humanité est seule universelle, parce que seule l'humanité de Jésus-Christ n'a pas de frontières, parce que seule l'humanité de Jésus-Christ peut être au-dedans de chacun de nous. Nous, nous qui sommes ici, nous sommes étrangers les uns aux autres vous pouvez vivre dans la même communauté, être chaque jour assis les uns à côté des autres, en étant à des distances infinies l'une de l'autre et, à plus forte raison, à l'égard de ceux qui sont dehors, dehors et ailleurs. Qu'est-ce qui fait l'unité du genre humain ? Qu'est-ce qui nous rendra intérieurs les uns aux autres ? Seule une humanité entièrement vidée d'elle-même est capable d'habiter au-dedans de chacun de nous, d'être chez elle à l'intérieur des autres parce que vidée, vidée, vidée au point qu'elle devient un espace où le monde entier trouve sa respiration divine. Mais nous aussi, nous avons la même vocation, car à travers Jésus-Christ, tous les hommes sans exception sont appelés à devenir, comme dit l'apôtre saint Paul, une seule personne en Jésus-Christ. (Rom 12,5)

 

C'est pourquoi si nous gardons cette admirable lumière qui est tout simplement l'expression rigoureuse de la dogmatique chrétienne, qui est l'expression admirable des définitions des premiers Conciles de Nicée, d'Ephèse, et de Chalcédoine, si nous gardons cette admirable lumière, nous comprendrons que notre seul témoignage à Jésus-Christ, dans ce pays en particulier et dans tous les pays, ce n'est pas de discuter, d'apporter des preuves qui ne servent à rien, mais c'est de témoigner par notre vie de la Pauvreté de Jésus-Christ.

 

C'est quand chacune de vos enfants non chrétiennes, quand chacun des parents non chrétiens de vos enfants non chrétiennes découvriront en vous un espace illimité, que vous serez chrétiennes et qu'ils sentiront peut-être le désir de le devenir, et qu'en tout cas à travers vous ils reconnaîtront le visage de Dieu vivant, le visage du vrai Dieu, le visage de l'éternelle Pauvreté. Tout notre apostolat est là ! Rendre sensible la Présence de Jésus-Christ, c'est nous dépouiller, c'est nous déraciner, c'est nous dévêtir de nous-mêmes, pour devenir un espace de lumière et d'amour où Dieu respire. C'est cela être chrétien ou rien.

 

Voyez l'Evangile c'est la Bonne Nouvelle, la merveilleuse Nouvelle qu'il y a pour nous une liberté possible, une grandeur possible, une universalité possible, que notre vie peut devenir vraiment infinie, comme celle de Dieu, parce que la grandeur de Dieu, ce n'est pas une grandeur de puissance, une grandeur pharaonique ; la grandeur de Dieu, c'est une grandeur d'humilité, une grandeur de pauvreté, une grandeur d'Amour.

 

C'est à cela que nous avons à rendre témoignage, et le seul témoignage que nous puissions rendre, c'est de nous vider, de nous vider continuellement de nous-mêmes, pour que les autres chez nous se sentent chez eux. Quand toute l'âme, quelle qu'elle soit et d'où qu'elle vienne, reconnaîtra en nous le visage de l'amour, il n'y aura pas besoin de parler, tout sera accompli.

 

Car Dieu n'est pas un mot, Dieu n'est pas une formule, Dieu est un visage, Dieu est une Présence, Dieu est un Cœur, et c'est dans la mesure où les autres sentiront ce cœur de Dieu battre dans le nôtre, qu'ils comprendront que Jésus-Christ est notre Sauveur, que Jésus-Christ est Dieu dans le sens où le dogme chrétien le propose, comme ce sacrement adorable et translucide où se communique à l'univers, à toute l'humanité cet amour qu'on ne peut dire mais qu'on reconnaît toujours, parce que dès qu'on le rencontre, on commence à vivre en étant libre de soi et capables d'accueillir les autres comme d'autres lui-même.

 

Demandons à la très Sainte Vierge Marie, qui était totalement vidée d'elle-même pour devenir le berceau de Jésus-Christ, de nous apprendre à nous vider de nous-mêmes pour que Jésus-Christ puisse naître aujourd'hui en nous et que ce soit Noël par notre cœur, aujourd'hui.

 

Notes

(1) Ch.-V. Héris,Commentaire sur la 3ème partie : Le Christ, les sacrements, les fins dernières, et 2ème question : Le mode d’union du Verbe incarné. Réflexions sur la réalité créée entre la nature humaine et la nature divine, qui fasse le joint entre les deux.

(2) Zundel cite le père Schwalm dans son Commentaire sur la 3ème partie de la Somme Théologique (Le Christ d'après Saint Thomas d'Aquin, Lethielleux, Paris 1910, 7° édition, p.124) « Notre-Seigneur est donc le Sacrement par excellence, dont tous les autres ne sont que des représentations et des dérivés ; et l'Eucharistie a pour but dans l'Eglise militante de nous conserver en sa réalité substantielle ce Sacrement des sacrements qui est son Chef. »

 

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