Homélie de Maurice Zundel prononcée en Suisse en 1965 pour le 3ème dimanche de l’Avent. Publié dans Ta Parole comme une source p.46 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Jésus recourt aux signes donnés par les Écritures lorsqu'il répond à Jean Baptiste. [Après quelques mots incompréhensibles, l'enregistrement débute ici…]

Alors Jésus à Jean Baptiste, selon les Ecritures : il y a au commencement les pauvres : « Les pauvres sont évangélisés » (Mt. 11,5). De quels pauvres s'agit-il ? Il s'agit évidemment de ces "anawim" (1), de ces pauvres selon l'esprit, il s'agit de ces âmes de pauvres, de ces êtres qui ne se regardent pas parce que leur trésor est ailleurs, qui sont ouverts à la lumière qui luit au plus profond d'eux-mêmes parce que leur vie est tout entière une offrande d'amour.

 

Il importe de nous entendre à ce sujet, car il est bien évident que l'Évangile n'entend pas perpétuer la condition de pauvre au sens matériel du mot et que la pauvreté qui est glorifiée, c'est justement cette pauvreté selon l'esprit. Ce qui est béatifié, c'est cette dignité qui fait d'un être tout entier une offrande sans aucune espèce d'humiliation, mais au contraire, dans l'épanouissement suprême d'une grandeur authentique. C'est justement le chef-d’œuvre de la morale du Christ qui a tout renouvelé et d'abord le langage du Dieu Verbe incarné. C'est sa grandeur d’avoir justement infusé à la langue des hommes un sens nouveau. C'est d'avoir coulé dans chaque mot une dimension d'éternité, d'avoir libéré les mots comme il a libéré la vie, et de nous introduire dans une perspective infinie sans aucune exaltation.

 

La morale du Christ n'est pas du tout fort limitée à une règle conçue du dehors. C'est une dimension d'existence, c'est une exigence d'être, une exigence de grandeur et c'est pourquoi la pauvreté n'implique – dans l'esprit de Jésus comme dans celui de saint François qui l'a si magnifiquement illustré – n'implique aucune espèce de diminution de dignité et de grandeur. Tout au contraire !

 

En effet, la pauvreté selon l'esprit, elle atteint sa suprême réalisation en Dieu lui-même, et c'est cela qui fait toute notre délivrance, tandis que Nietzsche refusait de se soumettre à une divinité qui n'aurait d'autre avantage sur lui que d'être toute-puissante : « S'il y avait des dieux, dit-il, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ? » On le comprend, car justement Nietzsche voyait dans la divinité un pouvoir qui nous courbe sous son joug, un pouvoir qui nous écrase par une toute-puissance massive, matérielle, qui serait la négation de l'esprit. Mais cela est absurde : le vrai Dieu justement est absolument incapable de nous piétiner de cette manière. Il est absolument incapable de nous humilier, et il ne nous demande pas de nous humilier, car l'humilité et l'humiliation se situent aux antipodes.

 

Ce n'est pas du tout la même chose d'être humble et de s'humilier. Et, comme il y a un crime à humilier quelqu'un, un crime contre la dignité humaine, un crime contre la dignité divine de toute âme dont la mesure, dont la dignité est mesurée à la fragilité ; de même, il n’est pas question de nous humilier, mais de nous donner.

 

L'humilité dans le Christ, ce n'est pas autre chose que l'offrande de tout l'être à cette Présence bien-aimée de Dieu qui est au plus intime de nous-mêmes la vie de notre vie ; et c'est pourquoi justement cette humilité, parce que, elle est une offrande, parce qu'elle est tout regard vers un Autre, parce qu'elle est pure oblation, parce qu'elle est pure générosité, cette humilité n'est jamais une humiliation. C'est au contraire l'honneur même et de l'homme et de Dieu.

 

Comment, comment cela peut-il être l'honneur et de l'homme et de Dieu ? Mais pour la simple raison que il n'y a rien de plus grand que l'amour, il n'y a rien de plus parfait que de tenir de soi-même la seule chose que l'on puisse tenir de soi-même qui est le dépouillement, qui est le vide que l'on fait en soi pour accueillir un autre, afin qu'il y trouve tout l'espace indispensable à l'effusion de sa vie.

 

Jésus a tout renouvelé. La pauvreté n'est plus sordide. La pauvreté ne consiste plus dans une condition humiliée. Elle est tout entière dans la désappropriation de soi, dans cette offrande que l'on fait à Dieu qui est lui-même tout don et tout amour, et qui au cœur de la Trinité, ne cesse jamais de se dépouiller dans la circumincession (2) du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

 

Et c'est cela justement qu'il faut entendre dans l'Évangile qui est la Bonne Nouvelle, c'est que le Seigneur nous veut grands, il nous veut semblables à lui-même. Et c'est vrai. Il veut que nous soyons parfaits à la manière de Dieu, c'est-à-dire parfaits dans l'amour, parfaits dans la charité, parfaits dans la désappropriation qui est la seule forme de grandeur selon l'esprit. On ne l'a pas compris lorsque, on a fait de l'humilité une école d'humiliation au lieu d'en faire une école de grandeur. On n'a pas compris qu’est-ce que Dieu nous demande : c'est ce qui est indispensable à l'accomplissement d'une vie libre, d'une vie qui n'est pas subie, d'une vie qui est vraiment la source et l'origine d'elle-même. Ce qui est possible justement, dans cette reprise de tout soi-même à partir de ses dernières racines dans un élan d'amour vers cet Autre plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même.

 

C'est à ces pauvres que nous avons à devenir que l'Évangile s'adresse, à ces pauvres selon l'esprit qui sont précisément les véritables disciples du Dieu vivant, qui sont ses fils par excellence, et qui ressemblent à leur Père céleste dans la mesure où toute leur vie est une vie de don, de générosité et de charité.

 

Nous ne voulons donc pas envisager le Christianisme – jamais – sous un angle de rapetissement. Il n'est jamais question de limiter nos ambitions à quelque chose de dérisoire. Au contraire : ce qui nous est demandé, c'est de ne jamais vouloir moins que l'infini, mais le véritable infini qui est tel précisément par ce don, par cette offrande qui est le brasier ardent, qui est au cœur de Dieu cette flamme éternelle de la charité infinie.

 

Le Christ s'adresse à nous pour nous promouvoir. Il nous dit à chacun : « Mon ami, monte plus haut » (Lc 14,10). Il nous délivre de toute humiliation. Il nous délivre de toutes les hiérarchies où il y a un "en haut" et un "en bas", où il y a des maîtres et des sujets, non pas en nous poussant à la révolte, mais en nous faisant comprendre que la véritable grandeur est dans la ligne de l'existence et que celui-là agit d'une manière souveraine dont la présence suffit pour créer de la lumière, pour apporter de la joie, pour être une source de fraternité et de paix.

 

Nous avons donc à nous laisser former par lui, mais en tous aspects, je veux dire en toute sécurité, mais en toute confiance, mais en tout abandon, parce que, il ne va rien nous prendre, lui qui est le grand pauvre, il va nous apprendre à ne rien posséder, c'est-à-dire à n'être possédé par rien. Il va nous apprendre à grandir, dans le silence il va nous apprendre à nous donner à lui-même qui est le don parfait, il va nous apprendre à accueillir les autres sans les humilier jamais parce que chacun a ses possibilités de devenir un fils de Dieu, et parce que pour chacun c'est la même route, c'est la même dimension, c'est la même grandeur, c'est la même humilité qui n'humilie pas, mais qui glorifie, parce que c'est l'humilité où, tout simplement, cessant de se regarder, on est fasciné par le visage que l'on porte en soi, et on n'aspire plus qu'à lui donner la possibilité de se révéler, de transparaître et de se communiquer.

 

Nous allons demander que cette liturgie d'aujourd'hui qui s'adresse aux pauvres que nous avons à devenir, s'accomplisse de plus en plus parfaitement dans cette liberté intérieure qui est la seule grandeur, en demandant à la Vierge Immaculée, qui est la femme pauvre, la femme qui ne s'est jamais regardée, la femme qui est communion dans le Christ et qui est toute mère par toutes les fibres de son être, parce que, justement, elle n'est que donation, elle est "fiat" («Qu’il soit fait» Lc 1,38)

 

Nous allons demander que ce soit là justement notre préparation au mystère de Noël, au mystère adorable du Dieu qui vient ; nous allons demander cette âme de pauvre qui nous permettra sans contorsions, sans mensonges, sans hyperboles, dans la pure altérité d'une existence authentique, d'être pour Dieu un relais, un signe, un sacrement vivant où il pourra, sans que nous ayons besoin de le nommer, laisser transparaître son visage après lequel toute la terre soupire.

 

Notes:

(1) Anawim : les pauvres de Dieu (hébreu, singulier Anawah). C'est-à-dire les « courbés », les petits, les faibles, les humbles, les affligés, les doux.

(2) Circumincession : en théologie existence des personnes de la sainte Trinité les unes dans les autres. Compénétration mutuelle fondée sur l’unité d’essence, en parlant de la saint Trinité.

 

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8