Conférence de Maurice Zundel au Caire, Notre Dame de la Paix, en mai 1972 (Inédit).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".Cet enregistrement est d'assez bonne qualité et la compréhension facile.

 

Nietzsche, dans Zarathoustra, a écrit cette phrase merveilleusement cruelle : « Que votre amour (l'amour de l'homme et de la femme) soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés, mais le plus souvent, c'est une bête qui en devine une autre . »

 

Cette phrase est émouvante dans ceci précisément que elle fait la preuve, elle nous donne un témoignage extraordinaire de la part d'un homme qui est complètement étranger à la morale traditionnelle – ce qui ne veut pas dire qu'il soit immoral – qui montre que cet homme a une conscience parfaitement nette d'une exigence infinie au cœur de cette réalité qui est l'amour humain, d’une exigence infinie en raison d'une présence qu'il appelle des « dieux souffrants et voilés. »

 

Ceci recoupe notre propre recherche puisque, en parlant constamment de liberté, nous nous efforçons de montrer que cette liberté a un contenu, que cette liberté a une structure, qu’elle a une direction, qu'elle comporte une exigence essentielle, que "liberté" ne veut pas dire faire n'importe quoi, faire tout ce que l'on veut, mais que "liberté" signifie se construire, se faire homme, évacuer de soi les ombres, les limites, les options passionnelles, enfin tout ce qui nous empêche d'être source et origine de nous-mêmes.

 

Nietzsche avait donc, lui aussi, ce pressentiment et il l'avait d'une façon particulièrement méritoire dans son cas. Il avait, lui aussi, cette intuition que l'amour ne peut pas être n'importe quoi, que l’amour ne peut pas être la projection à l'infini d'un instinct débridé, mais que l’amour avait une structure, que l’amour comportait une exigence infinie et qu’il ne pouvait être lui-même précisément, que en étant attentif à cette présence des « dieux souffrants et voilés. »

 

Donc nous sommes sur un terrain parfaitement solide lorsque nous affirmons que liberté est un non-sens, si liberté ne signifie pas libération, donc exigence totale, exigence infinie, exigence créatrice.

 

Cette exigence créatrice elle fait face – nous l'avons vu des centaines de foi – fait face au-dedans de nous, précisément à la rencontre ou plutôt à la présence de cette « beauté si antique et si nouvelle » qui ravissait le coeur d'Augustin.

 

Cette Présence, le Christianisme va l'affirmer au maximum et, là encore, nous sommes sur un terrain bien connu puisque tout notre effort est de montrer que le Christianisme est axé essentiellement sur la liberté, qu'il est la révélation par excellence de la liberté, puisque le Christ a inscrit dans l'histoire cette équation sanglante : « Aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu. »

 

Il est absolument indispensable que nous soyons d'accord sur ce point, parce que, c'est là le sens même de la croix. Quand nous regardons la croix, qu'est-ce que nous pouvons nous dire ? La croix veut dire exactement cela : « Aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu. » Puisque Dieu donne sa vie pour l'homme, c'est que, il y a dans l'homme une valeur incommensurable devant laquelle le Christ est à genoux, au lavement des pieds.

 

Est-ce que nous sommes conscients de cette expérience ? Est-ce que nous l'avons faite ? Est-ce que le Christianisme pour nous a ce sens ? Est-ce qu'il a cette profondeur ? Est-ce qu'il a cette dimension ? Est-ce que, vraiment, quand nous regardons la croix, nous réalisons cette équation sanglante, nous réalisons que Dieu s'est engagé jusqu'à la mort pour ne pas nous contraindre, pour nous faire découvrir notre liberté, pour l'accomplir, pour être en nous le ferment de notre libération ?

 

Rien n'est plus important dans la recherche qui est la nôtre, en fonction des préoccupations contemporaines, en fonction de cette prise de conscience qui nous est si consubstantielle, que, un être humain n'est vraiment humain que s'il est libre. Est-ce que nous sommes conscients que le Christ apporte là une réponse unique dans sa profondeur et dans sa plénitude ?

 

Car, finalement, de quoi s'agit-il ? Si je dois me libérer de moi-même, si je suis appelé à évacuer en moi toutes les préfabrications ou tout au moins, à les surmonter et à les convertir en liberté créatrice, de quoi s'agit-il ? C'est justement que je suis théophore, que je porte Dieu, que la vie de Dieu est remise entre mes mains et que, il s'agit de faire de moi-même un espace assez vaste pour que Dieu puisse répandre en moi sa vie et, à travers moi, la communiquer à toute l'humanité et au monde entier.

 

Le souci d'une élégance morale, le souci d'une indépendance à l'égard des événements, c'est déjà évidemment quelque chose de très noble. Mais la liberté chrétienne ou la vocation de liberté chrétienne a une urgence incomparable et incommensurable du fait précisément que j'ai à me libérer pour libérer Dieu de moi-même car, si je reste esclave de mes options passionnelles, si je suis assujetti à mes préfabrications, cette Présence adorable, cette Présence en moi d'un « Dieu souffrant et voilé » ne pourra jamais se faire jour ou du moins elle ne pourra s'exprimer qu'avec des limitations qui défigureront à la fois le visage de Dieu et le visage de l'homme.

 

Si l'homme porte en lui ce souci, s'il va jusque là, s'il est conscient que une vie infinie est confiée à sa vie, comment ne serait-il pas stimulé dans sa générosité et dans son amour ? Car, il est évidemment impossible de renoncer à l'ambition, à la grandeur, à la valeur dans le monde, impossible d'aimer l'homme, tout homme, si on ne va pas jusqu'au fond, si on ne va pas jusqu'à la racine, si on ne découvre pas qu'une valeur infinie est en question et que la vie divine elle-même dépend de notre collaboration.

 

Nous le savons d'ailleurs d'expérience – au moins d'une manière négative – nous sommes toujours choqués de voir dans des gens qui prétendent à une vie spirituelle, de les voir assujettis à leurs limites, de découvrir en eux des options déguisées, des options qui concernent leur amour-propre en état de défense, parce que nous éprouvons, à ce moment-là, précisément que leur dedans n'est pas assuré, que ils ne sont pas affermis dans leur origine, qu'ils ne sont pas vraiment les créateurs d'eux-mêmes, que ils subissent leur vie au lieu d'en être la source.

 

Le peseur d'âme, Jésus-Christ, le peseur d'âme jette dans la balance qui doit estimer le prix de l'homme et sa valeur, il jette dans la balance sa propre vie. Et chacun de nous, par conséquent, est appeler à estimer sa vie au prix de la vie divine, comme Dieu estime notre vie au prix de sa propre vie.

 

Et du même coup, nous apprenons, comme nous l'avons vu si souvent, que Dieu est liberté, que Dieu est une éternelle communion d'amour, que Dieu ne peut avoir prise sur nous que par la liberté qu'il est, en suscitant la liberté que nous avons à devenir.

 

Est-ce que vous vibrez à cette découverte ? Est-ce que vous sentez que nous atteignons là la racine ? Cela seul est assez grand pour donner à notre liberté sa véritable dimension. Cela seul est assez grand pour nous engager à poursuivre notre libération. Saint Jean de la Croix dit : « Une seule pensée de l'homme est plus grande que tout l'univers. Il n'y a que Dieu qui soit digne de la remplir. »

 

Il est essentiel pour nous que nous prenions conscience de la grandeur de cette offre divine. Il est essentiel que nous voyions dans le Christianisme un appel à notre dignité, un appel à notre inviolabilité, un appel à notre puissance créatrice. Il ne s'agit pas du tout de limites. Il ne s'agit pas du tout d'une obligation. Il ne s'agit pas du tout d'une contrainte. Il s'agit de la plus formidable proposition d'amour qui puisse nous être faite. Il s'agit du plus haut appel qui ait jamais été adressé à notre liberté.

 

Et, comme je l'ai dit mille fois, nous ne saurions même pas ce que signifie notre liberté, cette espèce de hiatus, cette espèce de trou au coeur de nos déterminismes, cette espèce de béance et d'incomplétude, nous ne saurions pas ce qu'elle veut dire, si nous n'avions pas à nous ressaisir tout entier, à nous récupérer à fond sur nos déterminismes pour faire de nous un espace où la vie divine puisse s'exprimer et se communiquer. C'est-à-dire que notre intérêt pour le Christ, notre intérêt pour le Christianisme, finalement, s'identifie en l'éclairant d'ailleurs d'une lumière incommensurable, s'identifie avec cette aspiration à la grandeur qui est en nous et que nous ne saurions réaliser d'une manière équilibrée si nous n'avions pas en face de nous, dans le Christ, la révélation de l'humanité de Dieu.

 

Impossible, en effet, d'aller vers la grandeur sans perdre l'équilibre, sans vouloir dominer, surplomber les autres, sans vouloir être reconnu par eux, sans recevoir leurs hommages, c'est-à-dire sans les déposséder finalement de leur humanité.

 

Car tout le monde ne peut pas être à la première place : celui qui veut la première place met nécessairement les autres à la seconde. Il leur refuse finalement de réaliser la grandeur à laquelle il aspire ; et finalement, pris dans les rets de son amour-propre et de son orgueil : il finira par être victime de son ambition puisque il ne pourra la réaliser qu'avec le concours des autres, c'est-à-dire finalement en courtisant l'opinion et en devenant esclave de cette opinion.

 

Ce qu'il y a d'incomparable dans la révélation que nous communique le Christ, c'est précisément que la grandeur divine s'accomplisse dans une suprême humilité puisqu'elle s'accomplit éternellement dans une totale désappropriation de soi, puisque, pour le redire encore, en Dieu la seule propriété, c'est la désappropriation.

 

C'est en face de cette humilité divine, c’est en face de ce don transparent et virginal au coeur de la divinité que nous pouvons enfin comprendre le sens de notre grandeur et la réaliser dans un don sans retour puisque il s'agit d'accueillir Quelqu'un qui est en effet la suprême grandeur en lui donnant l'espace où il pourra répandre sa vie sans en faire une caricature.

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 43’’]

 

Dieu liberté... Dieu accomplissement de notre libération, tellement que, finalement, la quête de l'homme devient toujours, si elle aboutit, une expérience de Dieu.

 

Se chercher, vouloir se réaliser pleinement, c’est radicalement impossible s'il n'y a personne qui nous attend, s’il n’y a personne à qui donner le tout de nous-mêmes, ce que la phrase de Nietzsche impliquait finalement : « Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! »

 

Si nous retenons cette équation inscrite dans l'histoire par Jésus, si nous retenons que, aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu, si nous retenons que le sens de notre liberté, est d'offrir à ce Dieu caché en nous l'espace où il pourra répandre sa vie, quel rapport y a-t-il entre cette découverte et l'Eglise ?

 

L'Eglise ne peut nous intéresser qu'au titre où elle-même concourt à notre libération, concourt dans la mesure où elle entre dans ce circuit créateur, où en nous surmontant nous-même, nous pouvons devenir un bien commun et une valeur universelle dont le rayonnement pourra transformer non seulement l'humanité, mais encore l'univers ! Quel rapport y a-t-il entre l'Eglise et notre liberté ? Et d'abord, quel rapport y a-t-il entre l'Eglise et le Christ ?

 

Il y a d'abord un lien, un lien historique qui est évident. Si vous vous représentez la tragédie du Christ dans son achèvement le Vendredi Saint, sur le plan public, tout est achevé. S'il y a eu une action publique, si les pouvoirs sont entrés en action – les pouvoirs romains et juifs conjugués – pour condamner cet homme qui est Jésus, tout se termine là. Il a disparu. Il n'a rien écrit. Il n'a rien laissé après lui. Il va disparaître de l'histoire. Qu'est-ce c’est qu'un crucifié à l'époque romaine ? Rien. On crucifie les hommes par milliers : un de plus, un de moins, cela ne change rien à la face de l'histoire. Et qui aurait pu consigner, au soir du Vendredi Saint, dans un document officiel destiné à traverser les siècles, cette exécution insignifiante d'un homme parmi des milliers d'autres ?

 

Et c'est bien ce que les documents dont nous disposons nous laissent entendre : sur le plan officiel, la question est réglée. Si le Christ reparaît, s'il va être question de lui, si, il va transformer le sens de l'histoire, s'il va être l'origine d'une nouvelle histoire, si sa mémoire va traverser les siècles, c'est que, un petit groupe d'hommes et de femmes sont témoins des manifestations de sa Résurrection.

 

Mais cet événement, comme je l'ai dit souvent, est un événement confidentiel. Si on aurait pu à la rigueur, retrouver dans les archives de Ponce Pilate, la moindre trace du procès de Jésus, on n'aurait jamais pu y trouver la moindre mention de la Résurrection précisément parce que cet événement a été un événement confidentiel, parce que il a eu pour témoins les amis, les disciples, le petit groupe qui va prendre la relève et qui, tout d'un coup, va sortir au grand jour et proclamer que ce crucifié est le Seigneur, que ce crucifié est le Christ et que c'est en son Nom que doit être proclamée et communiquée la rémission des péchés.

 

Il y a donc un lien historique incontestable, autrement dit, nous n'avons accès à la personne de Jésus qu'à travers cette communauté qui prendra le nom d'Eglise. Sans elle, nous ne saurions strictement rien. C'est elle qui a transmis le message. C'est elle qui a écrit les documents dont nous disposons. C'est elle qui a reconnu le caractère inspiré de ces écrits. Enfin, c'est elle seule qui nous rattache à la personne de Jésus.

 

Mais, bien sûr, ce lien qui est certain et incontestable, n'est pas suffisamment déterminé par la masse. Il ne suffit pas de dire que sans la communauté naissante, sans l'Eglise apostolique, nous ne saurions rien de Jésus, parce que l'Eglise est bien autre chose encore.

 

Nous en avons la preuve dans le témoignage apostolique. Nous en avons la preuve dans la conversion de saint Paul. En effet, lorsque cet homme de génie, cet homme d'une étonnante puissance et d'un courage qui ira jusqu'au martyre, quand cet homme a compris que le Christianisme naissant était un danger pour la Synagogue, quand il a compris l'incompatibilité du Christ et de la Synagogue, il a voulu, avec toute la puissance de sa passion – innocente d'ailleurs – il a voulu extirper le Christianisme il a voulu le détruire.

 

Parce que mieux que personne, il en percevait la dangereuse nouveauté ; et lorsqu'il est foudroyé, devant Damas, lorsqu'il est foudroyé par cette grâce totalement imprévisible et qu'il interroge celui qui le terrasse et le transforme, il reçoit cette réponse : « Je suis Jésus que tu persécutes. »

 

Ce mot, que nous avons lu si souvent, ce mot éclaire à fond le sens de l'Eglise, puisque dans la vision de Paul qui deviendra le grand apôtre des nations, dans la vision de Paul qui le prend tout entier, qui va devenir la grande lumière de sa vie, il y a identité entre le Christ et la communauté qu'il persécute et qu'il veut détruire. Il apprend donc de celui-là même qui le transforme radicalement, il apprend de lui que cette communauté c’est lui-même. « Je suis Jésus que tu persécutes. »

 

Cela jette un jour éclatant sur le sens même de la Révélation. Qu'est-ce que c'est que la Révélation ? C'est évidemment la communication de la liberté divine qui est Dieu même, c'est la communication de cette liberté divine à l'humanité dans une transformation de l'homme qui témoigne précisément de cette Présence libératrice.

 

N'importe qui peut parler de Dieu. N'importe qui peut se dire l'envoyé de Dieu. La preuve, ce sera sa transformation, sa libération ; ce sera la transparence qu'il offre à cette Présence, ce sera à travers lui cet appel à notre libération, qui sera d'autant plus efficace que le Prophète, que celui qui parle au nom de Dieu est davantage libéré de soi.

 

Finalement, n'est parole de Dieu et ne peut être reconnue comme telle qu'une parole qui devient une Présence réelle dans une transformation vérifiable, vérifiable de l'homme. Et pour que cette Révélation (comme nous le disions la semaine dernière), pour que cette libération soit totale et donc pour que cette Révélation soit parfaite, il faut que l'humanité soit radicalement expropriée de ses limites et qu'elle devienne ce pur sacrement qui révèle et communique le Dieu vivant.

 

C’est-à-dire que la Révélation en Jésus se confond avec la personne de Jésus. Que, il était clair que la Parole même de Jésus, les paroles qu'il a dites, celles que les Evangiles nous rapportent, qui sont parfois de la plus haute sublimité mais qui, d'autres fois, sont évidemment limitées par l'auditoire auquel Jésus s'adresse, cette Parole donc, adressée à des hommes, cette Parole qui est un dialogue avec les hommes, elle se proportionne nécessairement à ces hommes.

 

Si elle ne le faisait pas, elle ne rencontrerait aucune audience. Pour que Jésus ait pu s'insérer dans l'histoire de son temps, pour qu'il ait été écouté et suivi, il fallait nécessairement qu'il entre dans le creux de la vague. Il fallait que, d'une certaine manière, il réponde aux aspirations de ses auditeurs, quitte à les dépasser à l'infini, mais d'abord en les assumant pour insérer son action en pleine pâte humaine. D'où nécessairement les limites de sa Parole, au moins à certains moments. D'où cette affirmation de Jésus lui-même qu'il doit recourir à des paraboles parce que ses auditeurs ne peuvent entendre davantage. D'où cette parole dite aux disciples eux-mêmes qu'il « a encore beaucoup de choses à leur dire, mais qu'ils ne sont pas aptes à les entendre et que c'est l'Esprit saint qui les introduira dans toute la vérité»

 

Nous sommes donc assurés, a priori, par le Seigneur lui-même que sa Parole dite et écrite n'est pas tout, que la Révélation complète et parfaite, tient dans sa Personne elle-même, et que cette Révélation parfaite, définitive et indépassable, c'est finalement précisément, cette communication de la liberté en personne qui est le Dieu vivant.

 

C'est de cela qu'il s'agit. C'est cela que nous avons à reconnaître, à recevoir et à vivre. C'est pourquoi la Révélation chrétienne ne pourra pas se détacher de la Personne de Jésus. Si nous n'avions que les textes du Nouveau Testament, aussi beaux qu'ils puissent être dans leur plus haut sommet, si nous n’avions que ces textes, nous serions réduits aux commentaires, et aux commentaires des commentaires, où finalement tout se diluerait dans des réflexions trop humaines, où nous ne saurions plus à quelle source nous avons à faire.

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 44’’]

 

Pour que la Révélation demeure, il faut que Jésus demeure. Il faut que tous les hommes aient la possibilité de le rencontrer en personne sans que nul ne s'interpose entre lui et l'homme. Il faut que chacun puisse être en contact avec la source divine, que chacun puisse recevoir le Christ en personne comme le ferment de sa libération. Et c'est là, sans doute, le sens de la parole dite à Saul, qui devient Paul : « Je suis Jésus que tu persécutes. »

 

Il en résulte immédiatement – et c'est sans doute ce que Paul reconnaîtra comme personne – il en résulte immédiatement que la communauté visible – que l'on appelle l'Eglise – il en résulte immédiatement que la communauté visible n'est qu'un sacrement, un sacrement de cette Présence personnelle de Jésus-Christ.

 

« Est-ce que c'est Paul qui est mort pour vous ? » dira Paul aux Corinthiens. « Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Qui est Paul ? Qui est Pierre ? Qui est Apollos, tous ces gens dont vous vous réclamez ? Ils ne sont que des serviteurs, ils ne sont que des ministres, ils ne sont que des signes et des sacrements. »

 

L'Eglise donc, sur le chemin de Damas, l’Eglise dans la révélation que Paul en reçoit, l’Eglise apparaît immédiatement, pour sa foi et pour la nôtre, comme une transparence à Jésus. Il s'agit de sa Personne qui est toute lumière ; il s’agit de son amour qui est toute liberté ; il s’agit de sa Présencequi va nous transformer dans la mesure où nous l'accueillerons.

 

Nous voyons donc immédiatement que la mission de cette communauté ne peut s'accomplir qu'en état de démission, c'est-à-dire de total effacement dans la Personne de Jésus Christ. Mission dans la démission, et de nouveau nous remontons jusqu'à Dieu, puisqu'en Dieu précisément, toute la vie se manifeste comme une démission du Père dans le Fils, du Fils dans le Père, dans l'embrassement de l'Esprit saint.

 

Puisqu'en Dieu tout est désapproprié, comment est-ce que l'Eglise – si elle est le sacrement de cette Présence du Christ – comment l’Eglise accomplirait-elle sa mission, sinon dans une totale désappropriation ?

 

Cette désappropriation d'ailleurs est double. Elle est d'une part une désappropriation sacramentelle, celle à laquelle Paul fait allusion dans la Première aux Corinthiens : « L'apôtre est un envoyé. Il ne s'envoie pas de lui-même. » L'apôtre a reçu une mission dans laquelle il doit s'effacer tout entier. Mais il l'est en quelque sorte originellement, puisque recevoir l'apostolat dans la lumière de la Pentecôte, c'est immédiatement être radicalement démis de soi pour n'être que le témoin de Jésus-Christ et le transmetteur de sa Présence.

 

Mais cette démission institutionnelle, si l'on peut dire, ou plutôt sacramentelle, cette démission bien sûr, va s'accompagner – doit s'accompagner – non seulement dans les apôtres qui sont le groupe responsable de l'Eglise naissante, mais dans tous les fidèles qui se rallieront à leur parole et qui, à travers eux, recevront le Christ, cette démission doit naturellement s'inscrire dans toute la vie et toujours avec la même signification de libération et donc d'accomplissement de notre liberté, avec toujours le même sens de ne pas limiter la Présence infinie qui est la respiration de notre liberté et qui est la fécondité illimitée de notre action.

 

Si bien que, pour la foi de Paul, comme pour celle de ses auditeurs, comme pour la nôtre, l'Eglise ne peut avoir que cette signification de sacrement de la Présence réelle de Jésus-Christ. L'Eglise ne peut que nous mettre en contact avec lui et, si elle ne le faisait pas, elle cesserait d'être elle-même.

 

Et bien sûr, l'homme qui est le porteur du message, l'homme qui est, par la mission reçue du Christ, le témoin de la Résurrection, l'homme qui porte le Christ, l'homme qui est appelé à communiquer sa Présence peut le trahir ; et Pierre le premier qui a reçu le nom de Pierre de Jésus lui-même en raison de la fonction qu'il avait à accomplir. Le même homme peut être Satan, le même homme peut être l'adversaire quand il cesse de s'effacer dans la Personne de Jésus, quand il cesse d'être libéré de lui-même, quand il subit de nouveau son être préfabriqué.

 

Mais arrêtons-nous un instant à ce mystère d'une communauté – je parle de l'Eglise naissante et de l'Eglise dans son essence éternelle – arrêtons-nous un instant à la contemplation de cette communauté où circule la Présencede Dieu à travers la solitude de chacun.

 

J'ai eu souvent l'occasion de rappeler que les deux pôles de la vie collective sont "ensemble et seul", "ensemble et seul". La famille comme l'Etat, la famille comme le clan, la famille comme la nation ; il y a dans toute société, il y a d'abord évidemment, la communauté, il y a la collectivité, il y a par conséquent cette nécessité ou cet appel à agir ensemble. Mais une véritable communauté, pour être humaine, pour ne pas sacrifier ses membres, pour ne pas finalement les dépouiller de leur être propre, de leur liberté inviolable, il faut que cette communauté soit axée sur la solitude de chacun. Il faut que l'unité repose finalement sur ce consentement intérieur qui fait de chacun le pivot de la société, le pivot de la famille ou le pivot de la nation.

 

Car si la solitude de chacun n'est pas reconnue, n'est pas respectée, elle sera nécessairement limitée et finalement piétinée et sacrifiée.

 

Vous avez l'expérience, cette expérience admirable d'un concert que vous écoutez ensemble dans une audience, dans une assistance qui est toute entière prise par la musique. Vous savez ce que c'est que l'unanimité d'un auditoire qui est suspendu à une musique génialement exécutée, où l'on perçoit vraiment la présence de la beauté. Vous savez cette respiration commune, qui fait que on sent la présence des autres, mais non pas comme des êtres étrangers, parce qu'on sent qu'ils vivent de la même présence, de la même beauté, parce que on sent que, comme soi-même, chacun a retrouvé sa solitude, que chacun contemple la beauté, que chacun en vit, que chacun est libéré par elle.

 

Et c'est cette unanimité dans l'admiration, dans l'émerveillement, cette unanimité dans la liberté qui crée le lien le plus puissant et le plus merveilleux qui fait que, il n'y a plus qu'une seule âme. Ce n'est plus une foule, une masse d'hommes coagulés, mais au contraire chacun est rendu à soi-même et c'est parce que chacun a atteint le cœur de sa solitude que l'unanimité est aussi totale et aussi parfaite parce que elle émane comme le rayonnement de la libération de chacun au cœur de sa solitude.

 

Eh bien ! La société, la communauté de l'Eglise, vécue dans la foi, comme Paul l'a fait d'une manière exemplaire dans cette identification du Christ et de l'Eglise qui a été pour lui la révélation originelle, cette société-sacrement qu'est l'Eglise réalise précisément dans son essence, pour celui qui en vit selon l'Esprit du Christ qui est un esprit de liberté, elle réalise cette société où on est ensemble parce qu'on est seul. On est d'autant mieux ensemble qu'on est plus seul, je veux dire d'autant plus uni aux autres qu'on est plus centralement uni à Dieu dans le plus secret de soi-même.

 

Et ceci nous intéresse passionnément parce que nous voyons bien que toutes les difficultés de la vie collective, cette vie collective qui foisonne, qui pullule dans ces cités gigantesques où les millions s'ajoutent aux millions, nous voyons bien que là est le problème ! On est ensemble, on se touche, ça grouille, ça remue de tous les côtés, on est éclaboussé par les limites humaines, on est ensemble jusqu'à la nausée, mais on n'est pas seul ! On n'est pas seul : la solitude est détruite finalement par l'ensemble, par tout le bruit de cet ensemble, par toutes les passions collectives coagulées et qui deviennent explosives et incendiaires.

 

Et nous voyons que les Etats, tous les Etats du monde sont aux abois. Que faire, que faire ? Il faut donner à toute cette foule une possibilité de vivre, il faut combattre l'analphabétisme, il faut donner une instruction au moins élémentaire, mais dans quel sens et avec quelle portée ?

 

Quand on ne sait pas le prix de la solitude, quand on se sait pas que, justement ce qui importe, c'est que chacun puisse entrer dans le secret de lui-même, d'une manière virginale, sans que personne n'interfère avec ses options fondamentales.

 

Rien ne serait plus nécessaire aujourd'hui que de prendre conscience que la vie sociale, que la vie collective est une asphyxie collective si l'on ne tient pas compte, si l'on ne redécouvre pas le prix de la solitude, si l'ensemble ne repose pas sur ce choix de chacun dans le respect de chacun.

 

[Repère enregistrement audio : 44’ 43’’]

 

Les moyens de masse, les rassemblements de masse, 500 000 hommes, un million, deux millions, tous n'étant qu'un geste, qu'un cri, qu'une passion, mais c'est affreux, c’est affreux ! C'est la négation de l'homme.

 

Le respect de l'homme, c'est de dissoudre la masse, c'est de faire qu'il n'y ait plus de masse mais qu'il y ait des hommes, qu'il y ait des personnes, que ces personnes se joignent dans la liberté, qu'elles se rencontrent à la racine d'elles-mêmes en échangeant la Présence qui est la respiration de leur commune dignité.

 

L'Eglise, dans son essence, elle est cela. Elle est une société sacramentelle qui repose sur la solitude de chacun puisque elle n'a d'autre mission que de communiquer la Présencede la liberté en personne qui est le Verbe fait chair.

 

Elle ne peut donc réaliser sa mission et nous ne pouvons nous offrir nous-même à sa lumière que, en allant jusqu'au bout de ce dépouillement libérateur, qu'en nous offrant à cette puissance de dépossession qui est le Dieu vivant.

 

Maintenant l'Eglise, vue dans cette lumière, correspond-elle à l'Eglise de l'histoire ? Est-ce que vraiment le Christianisme dans sa courbe historique correspond à cette vocation première et inaliénable, qui seule peut justifier nos rapports avec l'Eglise et l'appel de l'Eglise à nos esprits et à nos cœurs ? Il est clair que, aux yeux de la foi, de la foi d'un Paul, de la foi de tous les grands mystiques, l'Eglise n'a jamais pu être autre chose, elle n'a jamais pu être vécue dans une autre lumière. Mais il n'est pas moins clair aussi que l'Eglise a prêté flanc aux mêmes confusions que Dieu lui-même.

 

Situons cela dans le concret le plus concret : nous sommes en 380 après Jésus-Christ (si ma mémoire est fidèle) : Théodose, l'empereur romain chrétien, Théodose porte un décret qui interdit le paganisme jusque dans la vie privée, c'est-à-dire que, il fait du Christianisme une obligation pour tous les citoyens de l'Empire, c'est-à-dire que la religion chrétienne devient, cette fois d'une manière définitive, la religion de l'Etat.

 

Ceci ne peut s'accomplir évidemment sans une certaine confusion qui porte sur Dieu lui-même. Nous revenons au problème primitif : de quel Dieu parlons-nous ? Théodose, en imposant le Christianisme comme religion d'état, impose donc une vision de Dieu qui est étatique, c'est-à-dire que Dieu, à ses yeux, est le souverain des souverains. Dieu, à ses yeux, est le fondement de son pouvoir impérial et la justification de ce pouvoir impérial.

 

Dieu est donc nécessairement dans cette perspective un Dieu extérieur, un Dieu qui surplombe, un Dieu qui domine, un Dieu dont la puissance peut protéger l'Empire, un Dieu dont les lois peuvent unifier l'Empire. Mais est-ce encore le Dieu intérieur ? Est-ce le Dieu qui comble la solitude de chacun ? Evidemment non !

 

Si Théodose avait eu cette vision de Dieu, il aurait laissé à ses sujets la liberté du choix qui est fondamentale. Le fait que il ait imposé le Christianisme suppose de sa part cette vision qui pouvait être, qui a été celle du peuple juif avant le Christ : lui aussi a voulu former un peuple élu et c'est cela peut-être la tentation la plus grave de l'Eglise au cours de l'histoire : avoir ressuscité l'image d'un peuple élu, la Chrétienté prenant la place d'Israël et recevant de Dieu les promesses et l'assistance qui garantissent son intégrité.

 

Il y a un hymne de la Toussaint où on a l'impression, on a l’impression que le poète – qui est d'ailleurs un admirable poète – on a l’impression que il voit dans la Chrétienté une immense nation qui a des ennemis à l'extérieur. Comme si la Chrétienté pouvait avoir un extérieur ! Comme si le Christ pouvait avoir des frontières ! Comme si le Christ n'était pas mort pour tous les hommes !

 

Immense tentation, inévitable sans doute, inévitable de faire de Dieu le Dieu d'une Chrétienté qui n'embrasse pas toute la terre, d'une Chrétienté qui a ses limites, d'une Chrétienté qui a ses ennemis, d'une Chrétienté qui parte en guerre contre eux, comme d'ailleurs ils l'attaquent sur ses frontières !

 

Est-ce que il était possible d'échapper à cette tentation ? Comment pouvons-nous en juger ? Il est absolument certain – je l’ai dit si souvent – il est absolument certain qu'un état sécularisé, un état laïc, était totalement inconcevable avant la Révolution Française. L'état est nécessairement solidaire d'une religion, et ça ne peut être naturellement, que la religion de la majorité, la religion qui est reconnue par à peu près tout le monde, et la religion en particulier qui est professée et imposée par le souverain.

 

Faut-il souhaiter que la Cité soit sécularisée ? Faut-il souhaiter que la Cité devienne laïque ? Il n'y a plus à le souhaiter puisque c'est un fait ; c’est un fait pour le monde occidental tout au moins, que la Cité est sécularisée, que la Cité est laïque. Est-ce un avantage ? Est-ce un avantage d'être dans une situation où tout est permis, tout est permis sauf ce qui touche votre bourse et votre vie organique ? Est-ce un avantage ? Est-ce un progrès ? Qui peut en juger ?

 

En tous cas il est certain que, au temps de Théodose comme au temps de Charlemagne, comme au temps de Louis XIV, et même au temps de Napoléon, il était inconcevable qu'une Cité fût sécularisée et laïcisée au point d'être sans aucun lien avec la divinité.

 

Mais dès que, on veut affirmer ces liens avec la divinité, on risque naturellement de caricaturer la divinité, de l'extérioriser à nouveau, d'en faire un pouvoir qui nous domine, qui nous limite et qui nous menace et qui, finalement, nous devient totalement étranger et indifférent.

 

Il est donc infiniment probable que ce compromis de la Chrétienté, disons de l'Eglise avec l'Empire, avec les royaumes, enfin avec les états, quel que fût leur régime, il est probable que cette situation était à la fois inévitable et dangereuse. En tout cas, elle ne tient pas à l'essence de l'Eglise. Davantage : elle répugne à l'essence de l'Eglise dont la seule mission permanente est de nous communiquer la liberté en personne qui est le Christ lui-même.

 

Il s'agit donc pour nous, dans la mesure où l'Eglise nous touche, il s'agit donc pour nous de découvrir son essence dans la lumière de la foi, c'est-à-dire dans la lumière de l'intimité du Christ lui-même. Et ici il faut concentrer toute notre attention sur cette mission essentielle de l'Eglise révélée à Paul d'être Jésus présent au monde jusqu'à la fin de l'histoire.

 

Car si l'Eglise est cela, et si elle nous touche, si nous percevons ce caractère sacramentel, si nous en vivons, il ne s'agit plus de nous dans nos aspirations limitées, il ne s'agit plus de nous et de nos convenances et de nos goûts personnels quand ils ne vont pas jusqu'au sommet du dépouillement et de l'amour. Il s'agit précisément de la vie du Christ. Il s'agit de sa Présence et de sa Personne.

 

Rien ne serait plus faux pour nous que de considérer l'Eglise comme une institution extérieure à nous-mêmes et dont nous n'aurions pas à prendre et à assumer la charge, justement parce que l'Eglise a ses fondements, a ses assises dans la solitude de chacun et nous ne pouvons être d'Eglise qu'en nous sentant personnellement concernés. Nous avons tous à prendre en charge laPrésence et la vie du Christ, non pas certes en en parlant, non pas certes en faisant un prosélytisme de paroles ou une propagande de livres mais en accomplissant ce seul témoignage qui est de laisser le Christ vivre en nous et transparaître à travers notre existence.

 

Il va de soi que il n'y aurait pas de problème, il n’y aurait pas de problème si l'Eglise, à travers nous, avait ce visage de Jésus.

 

Mais il est arrivé, bien entendu, outre les compromis inévitables que je viens de signaler, outre les compromis qui ont créé une sorte de peuple de Dieu ayant ses frontières à défendre et ses ennemis à repousser, il y a un danger qui a menacé en particulier la hiérarchie, c'est-à-dire la hiérarchie apostolique, la hiérarchie qui avait au premier chef la responsabilité de l'Eglise et ce danger, ça a été de se confier aux gestes sacramentels.

 

[Repère enregistrement audio : 59’ 42’’]

 

Puisque tout vient du Christ, puisque tout part du Christ, puisque tout revient au Christ, puisque le Christ est réellement présent, puisqu'il est toujours agissant, nous n'avons plus rien à faire ! Nous n'avons qu'à utiliser les pouvoirs qui nous ont été donnés sans y engager notre vie !

 

Et on a vu en effet des papes totalement mondanisés, davantage : qui avaient acheté leur charge pour jouir de tous les avantages qu'elle présentait. On a vu des papes se contenter d'exercer, d'une manière anonyme et sans s'engager eux-mêmes, ce pouvoir apostolique qui est bien, à la vérité, une démission totale, mais qui nécessairement requiert la démission toujours plus profonde de l'homme qui l'exerce.

 

Quoiqu'il en soit, nous ne sommes pas liés, nous ne sommes jamais liés dans l'Eglise qu'à Jésus-Christ. Je le sais de la façon la plus expérimentale : je sais bien, en célébrant l'Eucharistie, que ce n'est pas moi, que c'est lui et lui seul. Je sais bien, quand je me confesse, que le prêtre auquel je m'adresse peut être limité ; je peux connaître ses défauts ; il peut même m'avoir trahi, mais je sais que ce n'est pas cela qui m'amène à lui, je sais que c'est uniquement laPrésence du Christ à travers lui et, s'il le faut, malgré lui, qui va me transmettre la lumière de la grâce et la joie de la paix du Christ.

 

Il y a donc une soustraction qui se fait spontanément dans la foi depuis saint Paul et depuis les apôtres, une soustraction de l'homme qui est membre de l'Eglise ou qui est un hiérarque de l'Eglise. « Ce n'est ni Paul, ni Pierre, ni Apollos qui sont morts pour vous. Ce n'est pas en leur nom que vous avez été baptisés » (1 Cor. 1,12)

 

Il y a donc dans le Christianisme, il y a dans le mystère de l'Eglise, une libération a priori de l'homme qui est membre de l'Eglise et, à plus forte raison, de l'homme qui est hiérarque, qui est responsable de la communauté ecclésiale. A travers eux, et malgré eux s'il le faut, il s'agit toujours et uniquement de Jésus Christ.

 

Et d'ailleurs, pourquoi nous scandaliser, nous qui prétendons, nous qui voulons, nous qui essayons d'être chrétiens ? Nous savons bien que c'est une entreprise difficile. Nous savons bien que l'Himalaya est difficile à gravir, nous savons bien que nous retombons sans cesse malgré la sincérité de nos efforts, dans cette médiocrité dont il est si difficile de nous guérir. Alors pourquoi nous étonnerions-nous que les autres aient les mêmes difficultés, et que même s'ils ont de suprêmes responsabilités, ils puissent comme Pierre, à certains moments, les renier et les trahir ?

 

L'essentiel est que nous ne soyons pas assujettis à ces limites, que nous ne soyons pas limités par ces reniements.

 

Et puis finalement, il y a davantage, car le mystère de l'Eglise nous pose à nous tous et à chacun cette question : « Si l'Eglise c’est Jésus, c’est Jésus à travers nous, c’est Jésus dans le témoignage de notre vie, c’est Jésus dans la fidélité de notre amour, qu'allons-nous faire de ce Christ ? Qu'allons-nous faire de Jésus qui fait crédit à notre amour et qui s'est remis entre nos mains ? » Car si nous n'avons pas tous la même fonction, si nous ne sommes pas tous des hiérarques, si nous ne sommes pas tous les responsables sacramentels de la vie communautaire, nous avons tous la même mission qui est d'être les "christophores", les "porte-Christ" et de communiquer au monde la lumière de son visage.

 

C'est vrai : toute discussion est parfaitement stérile. Rien n'est plus vain que de juger le passé auquel nous sommes fort mal placés pour lui donner des leçons dans ce siècle de guerre, de sauvagerie et de brutalité qui est le nôtre. Ce qui importe c'est qu'aujourd'hui, dans ce présent dont la lumière est justement laPrésencedu Seigneur au plus intime de nous, ce qui importe c’est que dans ce présent nous redécouvrions le mystère de l'Eglise comme le mystère de notre vie, que nous le découvrions comme Paul aux portes de Damas, que nous redécouvrions soudain, à travers cet immense sacrement communautaire qui est l'Eglise, Jésus en personne.

 

Et si nous le découvrons, alors il n'y aura pas d'autre issue pour nous que de suivre les traces de Paul, que de rendre témoignage de cette Présence en la reconnaissant en nous et dans les autres.

 

Ce premier prochain qui est Dieu, ce premier prochain qui est l'hôte mystérieux de nous-même, ce premier prochain qui nous donne un dedans, qui fait de nous une source et une origine, qui nous transforme en un bien, en une valeur universelle, ce premier prochain qui nous révèle toute la richesse de notre solitude et de celle d'autrui, ce premier prochain qui fait circuler entre nous la sève d'une même vie, c'est de lui que nous avons à décider.

 

Nous ne sommes pas chrétiens pour nous, nous sommes chrétiens pour lui car, comme dit Augustin magnifiquement : « Vous entendez, vous entendez, vous entendez, mes frères, nous n'avons pas seulement été faits chrétiens : nous avons été faits Christ ! »

 

En effet l'Incarnation, elle n’est pas localisée, elle ne s'arrête pas à l'humanité de Jésus-Christ, elle veut se répandre sur toute l'humanité et sur tout l’univers à travers nous. Nous avons été faits Christ, car nous sommes responsables de laPrésence du Christ et chacun a le droit de nous demander le Seigneur.

 

Et c'est là que nous rejoignons la pensée de Nietzsche. Nietzsche… Quelle merveille de découvrir que à travers toutes ses négations, à travers toute sa haine du Christianisme, à travers cette formidable revendication de la maîtrise de l'homme, à laquelle d'ailleurs nous nous associons de grand coeur, en entendant bien que notre maîtrise c'est d'abord de nous contester nous-mêmes pour nous ouvrir à la Présence infinie ! Quelle merveille d'entrer avec lui dans cette découverte et de reconnaître en nous la Présence d'un Dieu souffrant et voilé !

 

C'est peut-être la plus belle image que nous puissions garder du mystère de l'Eglise. Il y a Quelqu'un qui nous attend. Il y a Quelqu'un qui nous est confié. Il y a Quelqu'un dont la vie ne peut se communiquer normalement que par nous.

 

Pascal avait dit la même chose dans d'autres termes, mais non moins profondément : « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. »

 

Je voudrais que nous gardions de ces rencontres avec cette Présence unique, je voudrais que nous gardions de ces entretiens cette conscience aiguë que nous sommes appelés, que nous sommes attendus, que nous sommes nécessaires parce que le Dieu qui nous a été révélé...

 

(Inachevé, enregistrement interrompu peu avant la fin de la conférence.)