Conférence donnée par Maurice Zundel au Cénacle de Paris le 31 janvier 1965. (Inédit.)

 

 

La dernière session du Concile a laissé en suspens une déclaration sur la liberté religieuse. Ce suspens ou cette suspense suppose évidemment, en dernière heure, un scrupule, un scrupule de l'orthodoxie romaine en face d'une déclaration qui pourrait mettre en jeu la vérité elle-même.

 

Cet incident, cette remise à plus tard, dernière heure de la déclaration tellement attendue réveille en nous ce scrupule, je veux dire nous le rend plus sensible que jamais, ce scrupule qui a caractérisé, au fond depuis tant et tant de siècles, sinon depuis toujours, l'attitude de l'Eglise romaine.

 

Il importe de comprendre ce scrupule, il importe de comprendre ceux que, ceux qui désirent mitiger cette déclaration, la réduire à une sorte de tolérance de l'inévitable tout en proclamant les droits de la seule vérité. Il faut comprendre que, ils obéissent à quelque chose de très profond et qui est infiniment digne de respect. Il s'agit pour eux vraiment de la vie de leur foi, il s'agit de leur obéissance à Dieu, il s'agit de leur fidélité à leurs engagements le plus essentiel.

 

Et l'on sent bien le conflit entre ceux qui désirent, en raison des circonstances, en raison du milieu dans lequel ils vivent, en raison du libéralisme dont ils bénéficient dans leur propre nation, on comprend que ces derniers soient désireux d'une formule extrêmement vaste et non restrictive, qui reconnaisse purement et simplement à chacun le droit d'exister, selon ce qu'il est honnêtement et sincèrement.

 

Quant aux premiers, ils pensent, comme le Père Daniélou nous le rappelait tout à l'heure, ils pensent que nous avons à nous adapter à Dieu, fût-ce en rechignant, que nous n'avons pas à lui dicter ses volontés, mais lui peut nous dicter les siennes et nous n'avons qu'à nous y soumettre et c'est précisément sous cet aspect d'une soumission à l'égard d'une autorité divine qui conditionne et qui cautionne la révélation, que se fit jour, ou se font jour les scrupules, disons de la Curie, et de tous ceux qui sont d'accord avec elle.

 

C'est une très longue histoire et nous savons très bien que toutes les tendances oecuméniques ont été freinées, du côté de l'Eglise romaine, par ce très profond souci de demeurer fidèle à la révélation, d'obéir jusqu'au bout à la parole de Dieu et de ne jamais trahir la vérité.

 

On n'a pas toujours compris à l'extérieur la hauteur de ce souci et, à l'intérieur de l'Eglise, on ne rend pas toujours justice à la sincérité de ce scrupule qui engage toute la foi, qui engage enfin le Dieu même de ceux qui défendent avec le, le plus d'acharnement les positions privilégiées de l'Eglise, de l’Eglise romaine, de la révélation chrétienne parce que, justement, il y a là, à leurs yeux, une question de fidélité et d'obéissance.

 

C'est pourquoi finalement le débat a pris cette orientation : il ne faut jamais à aucun prix sacrifier la vérité, il faut avoir le courage de l'affirmer et, si cela blesse, ça exclut, ce n'est pas en raison même de la lumière qui est contenue dans les affirmations de la foi, c'est en raison de ce que certaines âmes ne sont pas encore à la hauteur de cette grâce.

 

Mais l'Eglise ne peut pas, selon eux, faire l'économie de ces affirmations, elle doit les proférer inflexiblement parce que la plus haute forme de la charité, c'est de proposer aux hommes la charité où ils doivent trouver leur salut et, si la charité apparemment doit souffrir, en réalité, la vérité, en triomphant, satisfera finalement aux plus hautes exigences de la charité, puisque, on ne saurait aimer mieux les autres qu'en leur proposant intégralement la vérité.

 

             Ce, ce conflit, donc, finalement, se noue sous ces aspects. Tous ceux qui n'y regardent pas de très près, ceux qui sont emportés par un courant de libéralisme depuis leur naissance et en raison même du milieu où ils respirent, ne voient aucune difficulté à admettre le statu quo comme pleinement légitime, de même que ceux qui, au contraire, se considèrent comme les mandataires de la vérité divine, considèrent que leur fidélité est la plus belle manière d'être au service de l'humanité.

 

Il s'agit donc de savoir si ce problème est bien posé, s'il peut y avoir un conflit entre la charité et la vérité, c'est-à-dire qu'il s'agit de nous demander finalement : " Qu'est-ce que la vérité et de quelle vérité s'agit-il, lorsque nous sommes sur le terrain de la révélation ? "

 

Il est plus facile d'affirmer les droits de la vérité et l'obligation d'y souscrire et d'y être fidèle que de cerner la vérité elle-même et de dire ce qu'elle est. Nous sommes évidemment confrontés ici avec tout le problème de la connaissance puisque c'est sur ce terrain, sur ce terrain que le problème de la vérité se pose. Qu'est-ce que c'est que connaître, et quand la connaissance atteint-elle à la vérité ?

 

Aujourd'hui, tout le monde prétend à la connaissance. Le monde est submergé par une telle quantité d'informations que la lecture d'un grand journal, d'un journal bien fait, devient presque une étude, si l'on veut le parcourir tout entier, rendre justice à la qualité de certains articles.

Il faut vraiment s'y mettre comme on se met à un travail et il est certain que l'information aujourd'hui a pris un tel développement que l'on peut, à chaque heure du jour, apprendre quelque chose de nouveau et tout cela est admirable. Mais, devant cette masse incalculable d'informations, quand atteint-on à la vérité ? Qu'est-ce que veut dire la vérité ? Est-ce qu’il s’agit d'atteindre ce qui est ? et de le bien exprimer ? Est-ce qu’il s’agit de photographier le réel et de l'imprimer dans notre cerveau, de radiographier les phénomènes et d'en tirer une formule qui nous permette à la fois de les condenser et de les reproduire ?

 

Sans doute, pour l'empiro-criticisme du marxisme orthodoxe, la « connaissance décalque » est un épiphénomène et cette sorte de photographie interne qui s'imprime en nous est le résultat de nos déterminismes, comme nous sommes nous-même tout entiers le résultat d'un déterminisme, déterminisme que nous pouvons, d'une certaine manière, modifier en calquant d'ailleurs notre action sur les lois de la nature.

 

Mais dans tout cela, pourquoi y aurait-il cette sorte de sentiment du sacré que véhicule le mot de vérité ? Si le monde est une immense masse de matière, si nous-même nous en sommes issus et sommes articulés uniquement sur un déterminisme matériel, si le monde nous offre une carrière à exploiter, il est bien entendu que notre intérêt c'est de nous connaître le mieux possible pour obtenir le rendement optimum et maximum, d'autant plus, que, étant nous-mêmes fabriqués des éléments de cet univers, nous pouvons, d'une certaine façon, régir notre être propre, assurer notre santé d'autant mieux que nous connaissons mieux toutes les pièces de la machine.

Mais en quoi, encore une fois, le mot de vérité peut-il s'enraciner dans cette quête d'un univers que l'on exploite, qui n'a d'autre horizon que lui-même, qui n'a d'ailleurs aucun centre particulier, où il n'y a ni commencement, ni fin intelligibles et dont nous saurions, nous ne saurions indiquer au juste le but et le dessein ?

 

Il est clair que le mot de vérité ne concerne pas cette vérité-décalque qui est d'ailleurs toujours remise en question car, si l'on veut absolument s'en tenir à l'être, encore faut-il constater que l'être nous fuit, que, il est absolument impossible de dire c'est comme ça, puisque à la seconde suivante, un phénomène nouveau pourra tout remettre en question, que, en fonction des instruments, soit des instruments de calcul, soit des instruments qui incarnent le calcul comme sont nos télescopes ou nos microscopes, selon les instruments dont on dispose et qui atteignent aujourd'hui un degré incroyable de finesse et de précision, tout peut être remis en question. Nous savons que le rythme est si rapide de la découverte. Un livre n'a pas eu le temps même d'être imprimé que déjà tout ce qu'il contient peut être dépassé par des découvertes toutes récentes qui étaient inconnues de l'auteur au moment où il écrivait.

Alors, comment tenir l'être ? N'est-ce pas une chimère de vouloir le poursuivre et d'imaginer qu'on pourra jamais s'arrêter à un c'est comme ça qui nous permettrait vraiment de tenir le dernier secret de l'univers ? Nous savons a priori que c'est impossible, qu’on n'y arrivera jamais, que d'y arriver serait une catastrophe, d'ailleurs, puisque toute la connaissance s'immobiliserait selon un statu quo indépassable. Il y aura toujours du mouvement pour aller plus outre. La recherche ne peut pas s'arrêter, aucune formule ne saurait être définitive et, pour le bonheur des chercheurs, il y aura toujours un infini à découvrir.

Dans tout cela, alors, où situer le mot de vérité ? Le mot de vérité suppose évidemment que, en face de l'univers, l'homme éprouve la possibilité ou se sente touché en face de l'univers, par un sens personnel de l'évènement. Il y a dans les évènements, il y a dans les phénomènes, un aspect personnel qui touche le plus intime de nous-même, qui réveille en nous le sens d'une création originelle et qui nous induit finalement à conquérir notre authentique personnalité.

Comment cela se fait-il ? Mais le plus simplement du monde : à travers l'émerveillement. Qu'est-ce que c'est que l'émerveillement, sinon justement pour le savant qui fait de la recherche sa vie, y trouve sa joie, qui ne demande autre chose que de la poursuivre incessamment, qu'est-ce qui fait que, il ne se lasse pas de poursuivre son effort, sinon que, justement, il est porté par un grand amour, et que cet amour lui-même est suscité par une rencontre, cette rencontre où on est tellement comblé que, immédiatement on se perd de vue et qu'on entre immédiatement dans cette attitude oblative qui suppose un échange nuptial.

 

Il est absolument impossible de lire Rostand, entre autres, qui sait si admirablement s'exprimer, dont le credo matérialiste n'est un secret pour personne quand il essaie d'expliciter ses positions dernières, et dont la recherche, en revanche, est toute aimantée par un enthousiasme mystique qui nous fait éprouver constamment que cet homme est en dialogue, en dialogue d'amour, avec quoi ? Ce n’est pas avec des grenouilles ou des crapauds ou les gènes qui font l'objet de ses expériences.

 

Mais c'est à travers ces organismes, c'est à travers ces possibilités, ces perceptions d'un secret dans l'univers, cette perception d'une Présence, d'une dimension sacrée qui fait que toute cette recherche est valorisée au maximum, se trouve comblée à être poursuivie, et nourrit en lui le sentiment du sacré, un sentiment si vif que, il ne peut pas concevoir un chercheur qui demande autre chose que d'être comblé par la rencontre avec ce qui est et que, il aboutit immédiatement au silence des mystiques qui savent que la vérité n'est jamais là où l'on crie, et peut-être jamais là où l'on parle.

 

Un sens de l'ineffable qui se développe à ce degré chez un savant qui est simplement fidèle à sa discipline, suppose évidemment que, dans sa recherche, il y a un dialogue, que, il a perçu dans les phénomènes un sens personnel qui suscite en lui un esprit de consécration.

 

C'est dans la mesure où se produit cette rencontre que, il y a ce sentiment de vérité, ce sentiment d'offrande à la vérité, ce sentiment de loyauté à la vérité, comme on est fidèle à un grand amour que l'on vit et qui constitue la respiration même de l'esprit et du cœur.

 

Rien d'ailleurs d'étonnant à cela, puisque l'art a toujours vécu de cette sorte de transparence des phénomènes, a toujours perçu dans les phénomènes autre chose qu'une mécanique aveugle et s'est toujours attaché, à travers l'étude ou la reproduction des formes, à exprimer une présence toujours reconnue, autant que, elle est toujours inconnue.

 

C'est, c’est le miracle de l'art depuis que l'homme est capable d'exprimer son art, c'est le miracle de l'art que, il n'a jamais cessé, à travers les formes, à travers les couleurs, les parfums et les sons, il n'a jamais cessé de percevoir et de vivre d'une Présence que tous les chefs d'œuvre, à leur manière, symbolisent et communiquent.

La science suit la même route avec d'autres méthodes, et c'est évidemment dans l'aboutissement à ce dialogue d'amour qu'elle doit ce sens de la vérité. Si la connaissance est sacrée, si elle exige le respect, la fidélité, la démission de soi qui exclut toute espèce de tricherie et de truquage, c'est parce que, justement, on se trouve engagé, par l'étude de l'univers, engagé dans un dialogue d'amour et que ce dialogue d'amour suscite, dans l'esprit du chercheur, suscite précisément cette lumière, cet espace, cette liberté que seul l'amour peut communiquer. Mais c'est une lumière absolument ineffable, c'est une lumière informulable, c'est une lumière qui ne peut se dire autrement qu'avec des mots où l'on s'engage tout entier, des mots qui tirent leur lumière de cet engagement même.

 

Vous savez bien que le mot amour est un mot qui est répété par des milliards et des milliards de bouches depuis que le monde existe et qu'il peut être neuf sur les lèvres de quiconque. Il peut être neuf dans la mesure où il constitue un engagement authentique.

Et vous savez bien que c'est précisément dans l'authenticité de cet engagement que deux vies deviennent transparentes l'une à l'autre. Jamais le visage humain ne peut se révéler dans son secret le plus profond, dans son authenticité la plus originale, ne peut se révéler autrement que dans un amour où il trouve précisément l'espace de respect, l'espace de générosité où il peut s'exprimer tout entier.

 

Mais cette lumière de l'amour, cette lumière où deux vies s'échangent en se reconnaissant, cette lumière, elle est absolument inexprimable avec des mots qui soient simplement des mots. Si le mot amour s'échange entre deux êtres et s'il est vrai qu'il tire toute sa lumière du don effectivement accompli, c'est parce que, ils ont fait le vide, chacun de ses propres limites, ils ont fait le vide de leurs ombres et de leurs égoïsmes, c'est parce qu'ils sont devenus, l'un pour l'autre, un accueil illimité, que la lumière circule et que leurs visages se transfigurent.

 

Mais, c'est vrai dans tous les domaines. Si la nature devient un visage, si elle provoque l'émerveillement, si à travers les phénomènes, l'étincelle jaillit, si les frontières de l'esprit éclatent, si on se trouve, tout d'un coup, devant un espace infini, si on sent que, on est appelé à se donner tout entier, si on est spontanément dans une attitude oblative, c'est que, on se trouve en face de Quelqu'un.

 

Et nous savons que toutes les disciplines peuvent conduire à cette joie et que c'est là le centre précisément où elles se joignent. Un minéralogiste peut être très éloigné d'un chartiste, et un mathématicien d'un biologiste, néanmoins si chacun d'eux est fidèle à sa discipline dans n'importe quel secteur, il aboutira au même centre, il joindra la même Présence et c'est dans ce centre et dans cette Présence unique que tous communieront, deviendront contemporains et se rejoindront. D’ailleurs, ceci est tellement certain que, il n'y a même pas besoin de comparer les disciplines les unes aux autres.

 

Un homme, dans sa propre discipline, connaît chaque jour ce renouvellement d'enthousiasme qui le remet à son travail, qui lui permet de recommencer sans cesse parce que, il ne cesse d'approfondir son amour.

 

La lumière de l'amour, la lumière d'une présence, le jour de cette présence, c'est cela, finalement la vérité. Mais ce jour ne peut luire que dans une conscience qui s'ouvre, que dans une vie que s'offre, que dans un esprit qui se donne. Nous sommes là dans cet univers nuptial dont Patmore a parlé si génialement en disant que toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale.

 

 

Rien n'est plus vrai et rien n'est plus certain : s'il y a une vérité, c'est que la recherche, toute recherche authentique nous confronte avec une Présence, la même. Mais cette Présence ne se produit que par une transformation ou, du moins, à l'occasion d'une transformation de nous-même. Impossible de recevoir cette lumière si l'on ne change pas le plan. Impossible de la discerner et de la reconnaître si l'on ne se perd pas de vue. C'est une lumière d'amour qui ne peut luire que dans la désappropriation de soi.

 

C'est pourquoi, on peut dire de nouveau que la vérité se situe toujours dans un monde qui n'est pas encore, dans ce sens que, pour l'atteindre, il faut que j'ajoute au monde ce que je dois ajouter à moi-même. Comme je ne pas peux rester l'être préfabriqué que je tiens de ma naissance charnelle, comme j'ai à me faire homme en changeant de moi, en passant du dehors au-dedans et du moi possessif au moi ablatif, la connaissance suppose une naissance, la même, celle de moi à moi-même à travers l'autre qui est l'espace où ma liberté respire. Il faut que je naisse à moi-même, que l'univers naisse de moi-même, que je, que je, que je l'engendre, que je l'engendre, en en faisant tout entier une offrande.

 

La connaissance sous cet aspect nous permet de ne plus subir l'univers et, précisément, de nous situer en face de la création comme en face d'une personne, en face d’une personne. C'est pourquoi, je redécouvre spontanément dans une connaissance authentique qui correspond à une naissance où l'on atteint à son moi-origine - dans toute connaissance authentique, il y a une promotion de tout l'univers - un accomplissement véritable de la création comme il y a une nouvelle dimension en nous, cette dimension qui, précisément, fait de nous des personnes. Alors le monde se personnifie en même temps que nous-même, le monde devient diaphane, le monde devient symbole, le monde laisse transparaître un visage dans la mesure même, justement, où il devient entre nos mains une offrande d'amour.

 

C'est évidemment cette quête oblative, c'est cette lumière d'amour qui correspond à toutes les résonances du mot vérité. Il ne s'agit donc aucunement d'un c'est comme ça qui nous lierait, qui nous barrerait la route, qui serait en nous une espèce d'exigence despotique à laquelle nous ne pourrions nous soustraire.

Nous ne sommes pas dans un monde juridique, nous ne sommes pas dans un monde d'obligation légale ; nous sommes, au contraire, dans ce monde où la liberté est créatrice, où la seule expérience qui constitue pour nous une promotion d'existence est une expérience libératrice, où Dieu apparaît toujours au moment précisément où nous décollons de nous-même en cessant de subir aucune contrainte et en nous sentant portés dans cet immense courant d'amour à l'offrande de nous-même et de tous.

 

(manque enregistrement : La vérité n'a pas pour nous) ce caractère despotique. La vérité ne vient pas à nous comme une limite et comme une menace puisque tant de chercheurs - et des plus grands - y trouvent leur joie et leur plus grand bonheur. La vérité vient toujours à nous comme nous vient l'amour.

 

Sans doute l'amour est infiniment exigeant, mais c'est une exigence intérieure, c'est une exigence de don, c'est une exigence qui comble parce que, elle permet de donner à l'être aimé un espace toujours plus vaste et de mieux connaître la source inépuisable qu'il est.

 

Eh bien ! c'est cela : nous sommes toujours dans la quête de vérité, en face de cette Présence aimée qui aimante notre esprit et dont le visage s'imprime d'autant plus profondément en nous que nous sommes davantage dégagés de nous-même dans cette désappropriation créatrice qui nous assimile à Dieu.

 

Si la vérité dans le domaine scientifique comme dans le domaine de l'art, si la connaissance a cette portée, si notre quête débouche toujours finalement sur une Présence, sur un visage, sur un coeur, sur un amour, à plus forte raison, la vérité qui est cautionnée par une révélation, puisque, nous l'avons dit tout à l'heure, la révélation porte essentiellement sur une personne, davantage : sur les racines de la personnalité.

 

A travers la révélation chrétienne, nous atteignons précisément la lumière en laquelle nous nous personnifions en apprenant à travers la désappropriation divine que toute la grandeur est dans le don de soi. C'est-à-dire que tout ce que cherchent les savants, tout ce que poursuivent les artistes à travers des intuitions innombrables, mais qui ont toutes leur centre dans la même Présence suggérée par l'âme comme elle est véhiculée par les phénomènes, c'est vers quoi tous les hommes qui méritent ce nom, c'est-à-dire qui s'appliquent à se faire homme, c'est vers quoi tous les hommes tendent, c’est précisément vers ce personnalisme où la lumière est Quelqu'un, où la lumière est un visage, où la lumière est un coeur, où la lumière est un amour.

 

Et la révélation n'est pas autre chose que la communication de cette lumière en personne à travers le visage de Jésus-Christ. Il ne s'agit donc jamais dans la révélation d'un c'est comme ça, mais d’un Quelqu'un, d’un Quelqu’un qui est une Présence bien-aimée, de Quelqu’un qui nous aime, de Quelqu’un qui nous révèle à nous-même, de Quelqu’un qui nous délivre de nous-même, de Quelqu’un qui nous enracine dans sa générosité, de Quelqu’un qui, par sa propre désappropriation, fait éclater nos frontières et donne à notre vie une dimension infinie.

On conçoit a priori que le dogme, dont nous avons dit toutes les richesses et toute la fécondité, on conçoit, à priori, que le dogme ne puisse pas provoquer en nous moins d'enthousiasme, ne puisse accomplir en nous moins de liberté, ne puisse ouvrir à nos esprit, ou un horizon moins vaste que ne le fait l'art avec l'équilibre de ses formes, que ne le fait la science fascinée, justement, fascinée par ce visage pressenti dans une quête inépuisable, on conçoit que la vérité en personne ne puisse être qu'un visage d'amour et qu'elle soit totalement ineffable et qu'on n'en puisse parler qu'avec des mots-sacrement, des mots qui n'ont aucun sens, pour qui n'est pas engagé dans cette réciprocité d'amour.

 

Tout cet aspect du témoignage, le témoignage chrétien, ne peut pas consister à asséner sur la tête des autres un rigide c'est comme ça. Il n'y a pas de c'est comme ça. Il n'existe ni pour l'art, ni pour la science. A plus forte raison, n'existe-t-il pas pour la foi.

 

Dans cette lumière suprême qui est le rayonnement même de l'intimité divine, il ne peut y avoir que l'espace d'amour où l'on, où on respire une liberté infinie dans la mesure où l'on prononce le oui nuptial qui scelle le mariage d'amour que Dieu veut contracter avec nous.

 

On ne voit pas, sous cet aspect, où pourrait résider la contrainte, quel privilège on pourrait réclamer et au nom de quoi, et comment on pourrait contester à quiconque le droit d'être sincèrement et honnêtement ce qu'il est, puisque, évidemment, un mariage d'amour, c'est un évènement qui exclut totalement toute contrainte, qui suppose une rencontre où l'on passe précisément du dehors au-dedans en telle sorte que le seul témoignage efficace ne puisse qu'être celui où on s'efface totalement pour laisser la Présence unique se découvrir virginalement.

 

Voilà un couple qui vient chez moi et qui me fait part de sa détresse, détresse matérielle dont l'urgence est évidente. Ce n'est rien, évidemment, si j'ai les 150 nouveaux francs dont ce couple a besoin ce soir, ce n'est rien de lui donner. Ce qui importe, c'est que dans ce don, il y ait le don de moi-même, ce qui importe essentiellement, c'est que, précisément, ce côté anecdotique de la vie soit immédiatement dépassé par un contact humain. Bon, l'argent est à tout le monde.

 

Le mien est à vous dans la mesure où vous en avez besoin et dans la mesure où j'en ai moi-même parce que, justement, entre nous, il y a cette communication essentielle, parce qu'entre nous, il y a le Royaume de Dieu, parce qu'entre nous, il y a cette Présence et que, si vous venez ce, ce soir avec votre détresse, vous être ici avant tout avec cette faim et cette soif de dignité, de grandeur, de liberté et d'amour. Ce que vous voulez trouver, ce n'est pas un mur. Ce que vous cherchez, c'est un visage, c'est un accueil qui ne vous fasse pas sentir les limites de votre condition matérielle que vous portez déjà toute la journée, mais qui vous montre que tout ça ne compte pas finalement parce que, il y a en vous une grandeur éternelle et que la communication réelle, elle se fait pas cette respiration de Dieu.

Il n'y a pas besoin d'ajouter autre chose. Est-ce qu’il y a besoin de parler de Dieu ? Est-ce qu’on peut en parler, si on le donne ? Est-ce qu’il y a besoin d'en parler, si, il est la respiration d'une rencontre ? Quand il faut en parler, en tout cas, impossible de le faire autrement que dans cet effacement où il transparaît et où il se révèle uniquement comme l'amour, après lequel tout l'univers soupire.

 

Il me semble donc que si, on s’était placé, si on se plaçait sur le terrain du dogme, sur le terrain de la vérité…… Personne. La vérité est Quelqu'un et une personne ne peut être connue en tant que telle que par une personne ; et une personne, en tant que telle, suppose, pour être reconnue, qu'on lui offre l'espace où elle pourra répandre sa vie.

 

Il n'y a pas d'autre enracinement possible que l'enracinement intérieur où l'on s'engage dans une communion d'amour. Quand nous en serons d'une manière commune et générale, quand cette conviction se sera fait jour dans l'esprit des chrétiens et spécialement des hiérarques qui sont responsables de la présentation dogmatique et donc libératrice du Christ, quand on verra qu'il s'agit uniquement de cela, il n'y aura aucune difficulté à reconnaître la liberté.

 

Il est absolument indispensable, il faut en reconnaitre à tous les hommes le privilège et l'exercice, dans la mesure, naturellement, de leur sincérité et de leur honnêteté dont, d'ailleurs, Dieu seul reste juge et que nous n'avons autre chose à faire, quant à nous, que d'entrer dans cette désappropriation radicale qui donnera, justement, à Dieu la possibilité de se révéler sans être limité par nos frontières, en apparaissant toujours aux autres comme il est apparu à Augustin lorsque, pour la première fois, il a compris que, il ne pourrait jamais se joindre, à moins d'entrer dans cet immense amour qui n'avait jamais cessé de l'attendre.

 

C'est donc un pseudo-conflit que le conflit entre charité et vérité puisque la vérité est la lumière d'une Présence, c'est la lumière de l'amour.

Bien sûr, pour nous qui n'avons que la responsabilité de notre témoignage, nous sommes infiniment à notre aise, nous savons que, il n'y a rien d'autre à faire, en effet, que de s'effacer dans cette Présenceen apportant aux autres, quels qu'ils soient, l'espace où leur humanité pourra se découvrir et où ils atteindront sans que, on ait besoin de le nommer, le Dieu vivant, comme la respiration même de leur amour.

 

La vérité n'est pas un fil de fer barbelé. La vérité n'est pas un c'est comme ça brutalement affirmé et asséné. La vérité, c'est justement cet espace de lumière qui surgit en face d'un monde qu'on ne possède plus, qu'on regarde parce qu'on l'aime, que l'on contemple en l'offrant et à travers lequel on ne cesse, on ne cesse de communier au premier amour.

 

La connaissance par elle-même, précisément parce qu'elle est, elle est une naissance et de nous-même et de l'univers, est fondée sur la liberté, liberté créatrice, liberté qui est une libération. Elle ne saurait donc - et surtout pas à son niveau suprême quand elle est la vérité en personne - elle ne saurait jamais être une limite et souffrir d'être protégée par aucun privilège, ni par aucune contrainte. Cela va de soi et nous devons espérer que ces intuitions mûriront jusqu'à la prochaine session du Concile. En tous cas, nous sommes certains que nous n'avons pas autre chose à faire et que toute l'orthodoxie tient dans cette fidélité à l'amour nuptial où la connaissance est fonction du don de soi, où elle conditionne la naissance de l'homme, la naissance de l'univers et tout aussi bien l'incarnation de Dieu qui ne peut apparaître dans sa réalité que comme un visage, comme une Présence et comme un cœur.

                       

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