Conférence de Maurice Zundel donnée à Londres au Centre Charles Péguy le 16 février 1964

 

Une petite fille qui suivait son catéchisme très scrupuleusement avait entendu parler de la puissance de Dieu, de la grandeur de Dieu, de la richesse de Dieu, de la joie de Dieu qui peut tout ce qu'il veut, à qui rien ne résiste, qui ne peut être troublé par rien, car il est glorifié aussi bien par ceux qui se perdent que par ceux qui se sauvent. Elle se disait : « Il a de la chance, le Bon Dieu : Qu'a-t-il fait pour mériter tout cela ? Rien. Alors, ce n'est pas juste. Ce devrait être à chacun son tour d'être Dieu. » Et elle attendait son tour d'être Dieu.

 

Cette petite fille avait mille fois raison, car elle rejoignait sans le savoir l'objection que Nietzsche se faisait à lui-même ou plutôt l'affirmation qu'il clamait : « S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ? » En effet, si Dieu est là-haut, s'il plane dans un bonheur que rien ne peut troubler, s'il peut tout, si rien ne lui résiste, s'il s'enivre éternellement de lui-même, pourquoi pas moi ? Je ferais aussi bien que lui, dans les mêmes conditions que lui.

 

Nous voyons tout de suite ici poindre l'impossibilité d'admettre un monothéisme unitaire. Quand Dieu est unique et solitaire, qui peut-il aimer, sinon lui-même ? Il ne peut donc que se contempler, se louer, s'admirer, et nous demander d'en faire autant. Et il nous rappelle singulièrement le mythe de Narcisse, ce jeune homme imaginé par la mythologie grecque, dont la beauté le séduit : il cherche partout l'image de lui-même, il se mire dans tous les miroirs, dans tous les étangs et dans toutes les fontaines capables de refléter sa beauté et, un jour, passant au bord d'un étang où son image lui apparaît dans une splendeur irrésistible, il se jette à l'eau pour rejoindre sa beauté et y périt. Et sur son cadavre poussent les fleurs que l'on appelle les narcisses, mythe admirable qui montre que les anciens déjà avaient compris la stérilité d'un amour solitaire, qui ne peut conduire qu'à la mort.

 

Et un monothéisme solitaire aboutira toujours pour nous à ce scandale, car un Dieu qui se regarde, un Dieu qui s'aime, c'est un Dieu qui n'a aucune espèce de ressemblance avec ce que nous appelons les vertus, la grandeur, la sainteté humaines, où justement toute la valeur de la vie vient de ce qu'on ne se regarde pas, mais qu'on est toute attention aux autres et tout élan vers les autres.

 

En somme, il nous est parfaitement égal que Dieu soit unique ou qu'il soit plusieurs, si Dieu ne représente pas une perfection analogue à celle que nous admirons dans les meilleurs des hommes. Si Dieu se regarde, autant qu'il y en ait plusieurs, qu'ils se fassent la guerre et qu'ils nous fichent la paix.

 

Le monothéisme de l'Islam donne lieu précisément à cette difficulté lorsque le Coran dit : « Dieu n'engendre pas et Dieu n'est pas engendré. » Il croit proclamer, en toute bonne foi, bien sûr, le monothéisme parfait et le plus spirituel et il s'oppose au christianisme dans lequel il voit un polythéisme, une association de plusieurs dieux, c'est-à-dire une véritable idolâtrie. Les chrétiens sont des associateurs, c'est-à-dire des polythéistes, au fond des renégats, des païens.

 

Bien sûr que le prophète du Coran, qui est d'ailleurs digne de tout respect, ne parle ici du Dieu des chrétiens que par ouï-dire. Il était mal informé par des Chrétiens qui n'en savaient pas davantage et qui n'avaient eux-mêmes rien compris aux richesses du monothéisme évangélique qui est quelque chose d'absolument nouveau.

 

Le monothéisme chrétien est un monothéisme trinitaire. Dieu est unique mais il n'est pas solitaire, ce qui fait une immense différence. Cela veut dire que Dieu n'est pas quelqu'un qui se regarde, cela veut dire qu'en Dieu, la connaissance n'est pas un repli sur soi-même, une admiration de soi, un enivrement de soi, mais tout au contraire, la connaissance est un regard vers l'autre.

 

La connaissance est suspendue entre cet élan que nous appelons le Père et cet autre élan que nous appelons le Fils dans un dépouillement infini, car justement le Père n'est que ce regard vers le Fils, et le Fils n'est que ce regard vers le Père. Et ceci nous rappelle ou plutôt nous réintroduit au cœur du mystère de la connaissance, car la connaissance de soi n'est possible que dans un regard vers un autre.

 

Quand, dans l'émerveillement de la musique, de l'architecture, de la peinture, de la nature ou de l'amour, vous vous sentez délivré de vous-même, votre regard se porte sur la beauté et, tandis que vous vous perdez de vue, vous vous sentez exister avec une plénitude incomparable. Et c'est à ce moment-là, justement, que la vie atteint son sommet, quand, cessant de vous regarder, vous n'êtes plus qu'un regard vers l'autre. A ce moment-là, sans revenir à vous, vous sentez que vous êtes là, que vous existez comme jamais dans une joie immense mais très pure et dépouillée, une joie qui est encore offerte à cette beauté en laquelle vous vous perdez.

 

Et toute la joie de la vérité, toute la joie de la connaissance, c'est justement qu'elle est une naissance car, comme dit Claudel après bien d'autres, « Connaître, c'est naître. » La vraie connaissance est une naissance, une naissance à nous-même, dans un autre et pour lui. Et nous ne pouvons jamais nous connaître authentiquement que dans ce regard qui nous suspend à un autre.

 

En Dieu, il y a quelque chose d'analogue. En Dieu, la connaissance n'est pas un regard sur soi, la connaissance est un regard vers un autre. Toute la lumière divine, toute la joie divine est reconnue dans la communication que le Père en fait au Fils et que le Fils en restitue au Père. C'est-à-dire que l'acte de connaître subsiste en Dieu, jaillit en Dieu sous forme de désappropriation ; non pas sous forme de possession où l'on s'accroche à soi, où l'on se fixe en soi, où l'on s'enivre de soi, mais sous forme d'une totale, absolue, éternelle désappropriation.

 

La connaissance en Dieu n'est pas une possession, mais une dépossession. Il en est de même de l'amour. L'amour en Dieu n'est pas une tentative de posséder l'autre, le Père essayant de posséder le Fils ou le Fils le Père, un enivrement de soi dans l'autre et par l'autre, mais une nouvelle démission où le Père et le Fils sont une respiration vers l'Esprit saint, qui est une respiration vers le Père et le Fils. En sorte que l'amour en Dieu, comme la connaissance, subsiste, jaillit éternellement en forme de désappropriation.

 

Remarquez que ceci, qui est simple, s'illustre magnifiquement dans cette trinité humaine qu'est la famille, laquelle constitue la plus belle parabole de l'éternelle Trinité. Car qu'est-ce que c'est qu'une famille, idéalement parlant, sinon l'homme, la femme et l'enfant, c'est-à-dire un homme qui est un regard vers sa femme, une femme qui est un regard vers son mari, un père et une mère qui sont un regard vers leur enfant, qui est un regard vers ses parents ?

 

Qu'est-ce que la joie, le bonheur, l'unité d'une famille, sinon justement une respiration commune, dans une harmonie indivisible où chacun vit dans l'autre et pour l'autre ? Et à qui appartient ce bonheur d'une famille heureuse ? A personne. Le père ne peut pas dire : « C'est moi qui suis le centre, la source, l'origine », et la mère ne peut pas davantage monopoliser l'unité et l'amour, ni l'enfant. Ce bonheur n'existe qu'en circulant, qu'en se communiquant dans une désappropriation continue.

 

Cela veut dire que le vrai bonheur, le bonheur de la personne, le bonheur de l'esprit, enfin tous ces bonheurs qui ont leur origine dans l'intelligence et dans le cœur sont des biens qui ne peuvent être possédés.

 

Lorsqu'on veut posséder la vérité, on la perd. Lorsqu'on veut s'en faire un monopole, on la limite dans une caricature, lorsqu'on veut posséder l'amour, on lui devient étranger.

 

Les biens de l'esprit sont des biens "impossédables" et Dieu, qui est le souverain bien, est souverainement impossédable. Dieu est l'anti-possession, Dieu est l'anti-narcisse, la vie divine n'est à personne, ni au Père qui n'en est que la communication au Fils, ni au Fils qui n'en est que la restitution au Père, ni au Saint-Esprit qui n'en est que la respiration vers le Père et le Fils qui aspirent vers lui. La vie divine, dans la Trinité, c'est donc une vie donnée, une vie d'amour, une vie de générosité, une vie dépossédée, une vie de pauvreté.

 

Un des plus grands saints de l'Eglise, François d'Assise, qui était, comme vous savez, l'ambition faite homme, fils d'un riche marchand, d'un bourgeois, qui aspirait à devenir seigneur, François qui éblouissait ses camarades en jetant à poignée des pièces d'or, soit pour alimenter leurs fêtes nocturnes, soit pour s'illustrer auprès du tombeau de saint Pierre, François, le roi de la jeunesse d'Assise, François, si fier de lui, comme son père l’était aussi de cet aîné qu'il destinait comme lui au négoce, mais auquel il laissait la bride sur le cou, car il ne lui déplaisait pas que son fils apparût comme un seigneur : c'était la meilleure illustration de sa réussite.

 

Mais François ne rêvait pas de négoce, il lisait les romans de chevalerie, il rêvait de s'illustrer sur tous les grands champs de l'histoire, à remplir le monde de sa gloire, et à vingt ans, il est prisonnier pendant une année ; mais cela ne lui suffit pas, il veut s'illustrer dans la grande guerre, dans ces immenses batailles au Sud de l'Italie, s'imposer à l'admiration, devenir chevalier ou seigneur et épouser la plus belle princesse du monde.

 

Mais justement, en chemin, il est arrêté par une voix intérieure qui lui dit : « François, lequel vaut le mieux, de servir le maître ou de servir le serviteur ? » Et il comprend la parabole qui se fait jour en son esprit.

 

Qui est-il ? Il n'est rien. Il va servir sous les ordres d'un capitaine lui-même au service d'un prince. Il sera le domestique d'un domestique. Ce n'est pas assez pour lui.

 

Il retourne à Assise pour demeurer fidèle à son rêve de grandeur et c'est là que, après une maladie qui risque d'aboutir à la mort, il médite sur sa vie vaine en attendant que la voie qui s'est faite en lui, le conduise à son vrai destin.

 

Et c'est en rencontrant, aux portes de la ville, son frère le lépreux, car il y avait déjà des semaines qu'il s'émouvait sur le sort de ces hommes parqués en dehors de la ville, qui recevaient, bien sûr, le pain dont leur corps avait besoin, mais qui ne recevaient jamais le pain de l'amitié, c’est alors qu'il comprend ce qui est exigé de lui : il quitte son cheval, s'approche du lépreux, dépose une pièce d'or dans sa main et la baise, cette main pleine de pus et de sang, et remonte à cheval paralysé par la Présence de Dieu, sûr qu'il vient de rencontrer Jésus-Christ.

 

Et peu à peu, le dépouillement de François s'accentue dans la reconstruction de Saint-Damien, car il a cru entendre une voix lui disant : « François, reconstruis ma maison », jusqu'à ce qu'enfin, entendant l'Evangile de la fête de saint Mathias, il comprenne que Jésus l'appelle à le suivre dans la pauvreté.

 

C'est alors qu'il entre dans sa carrière de mendiant, en essuyant tous les mépris et tous les opprobres, tenu pour fou par un grand nombre, encourant la fureur de son père qui se sent déshonoré par sa conduite jusqu'à ce qu'enfin l'évêque d'Assise lui donne son manteau après qu'il ait rendu à son père tout ce qu'il avait reçu de lui, pour n'avoir désormais d'autre père que le Père céleste.

 

C'est alors que va commencer cette immense procession de la divine pauvreté, chant adressé constamment à sa dame, la dame de ses rêves, cette princesse idéale qu'il reconnaît maintenant sous les traits de Dame Pauvreté, cette pauvreté qu'il aimera jusqu'à la mort, avec une passion unique, sans jamais reconnaître un disciple, parmi ses fils authentiques, qui ne soit d'abord essentiellement dévoué à Dame Pauvreté.

 

Sous le nom de Dame Pauvreté, c'est Dieu qu'il perçoit. Il a compris que Dieu était la pauvreté, que la première béatitude : « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre », était la béatitude de Dieu.

 

Le premier, il a compris que le sens de la pauvreté chrétienne, ce n'était pas un ascétisme, une privation, mais que c'était une mystique, c'est-à-dire une manière de s'assimiler à Dieu et de lui ressembler.

 

Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien. Il est tout parce qu'il n'a rien. Il est tout parce qu'il ne peut rien posséder, parce qu'il a tout perdu, parce qu'il est la souveraine évacuation de soi, parce qu'en lui, le moi est un autre, parce que la personne en Dieu est une relation pure, un pur rapport, un pur regard vers l'autre et qu'en Dieu la seule propriété, cela seul qui distingue la personne en Dieu, c'est la désappropriation totale.

 

L'unicité de Dieu, ce n'est donc pas qu'il soit le monarque unique qui domine tout l'univers, c'est qu'il a en lui tout ce qu'il faut pour accomplir la perfection de l'amour. C'est qu'il a en lui l'autre, c'est qu'il n'est pas seul, c'est qu'il ne se regarde pas, qu'il ne s'enivre pas de soi, c'est qu'il est le dépouillement total, qu'il est tout don et, s'il n'a rien à perdre, c'est parce qu'il a tout perdu éternellement, dans ce don absolu, parfait et infini qu'il est.

 

Alors, nous commençons à respirer, nous comprenons qu'il y a une analogie entre la sainteté humaine et la sainteté divine et que, si Dieu nous appelle au dépouillement, c'est parce qu'il est le dépouillement, et que c'est la seule grandeur possible dans l'ordre de l'Esprit. Le lavement des pieds est l'échelle de valeur authentique, celle qui émane de l'Evangile et qui a sa source dans la Trinité.

 

C'est une échelle de générosité et non pas de domination. Dieu n'est le maître de rien parce qu'il est donné à tout. Il n'est pas soumission, anéantissement, humiliation. Quelle mère prendrait plaisir à l'humiliation de son enfant ? C'est insensé.

 

Ce qu'il nous demande, c'est de nous vider de nous-même parce qu'il est éternellement vidé de soi, parce que le soi en lui est un don fait à l'Autre et que c'est la seule manière d'aboutir à la liberté, la seule manière d'être source, espace et créateur.

 

Il faut donc que nous retenions cette distinction fondamentale entre le monothéisme unitaire et le monothéisme trinitaire. On a vu dans la religion un rébus, un casse-tête chinois. Mais non : rien n'est plus clair, rien n'est plus inépuisable, bien sûr, mais rien n'est plus clair que ceci : Dieu ne peut être que charité, et la charité, comme dit saint Grégoire, va vers un autre.

 

Pour que Dieu soit charité, il faut que son amour aille vers un autre, non pas vers nous d'abord, car si Dieu ne pouvait être l'amour qu'en face de nous, il aurait aussi besoin de nous que nous de lui. S'il est Dieu, c'est qu'il a en lui l'Autre, parce que c'est du fond de lui-même que jaillit l'amour, la désappropriation, le dépouillement, la pauvreté, la sainteté parfaite dans l'ordre de l'esprit et de la vérité.

 

Il faut donc que nous appuyions constamment notre conduite sur ce dépouillement divin et que nous comprenions qu'être parfait comme le Père céleste est parfait, c'est justement avoir une âme de pauvre, réaliser la première béatitude où la joie parfaite est la joie du don.

 

Et cela nous introduit au cœur du mystère de la création. La création n'est pas un coup de baguette magique qui suscite du néant ce qui n'est pas. La création a son secret, son mystère dans cette pauvreté radicale où Dieu s'exproprie de soi, où Dieu ne cesse de se donner, de se vider pour être la plénitude de l'amour.

 

C'est dire que la création est le fruit de l'amour. Dieu, qui n'est qu'amour, Dieu, qui ne peut rien posséder, qui est l'anti-narcisse et l'anti-possession, Dieu ne nous touche que par son amour.

 

Mais l'amour ne peut rien s'il n'est pas consenti. Le oui du fiancé ne suffit pas, il faut le oui de la fiancée pour authentifier le mariage. La création ne peut pas être le fait de Dieu tout seul, la création est une histoire à deux.

 

Et là encore, quand une femme dit oui le jour de son mariage, c'est ce oui qui fait d'elle une épouse, qui change essentiellement sa condition, qui va construire la maison. Car qu'est-ce qui construit la maison familiale, cette maison que l'enfant désigne lorsqu'il dit : « Je vais à la maison » ? Cette maison est-elle construite avec des pierres ? Non. Cette maison tient-elle à un pays, à un terroir ? Non. Les parents peuvent déménager, il y a toujours une maison, "la" maison où l'enfant est attendu par le visage de son père et de sa mère. La maison, pour lui, c'est "quelqu'un", la maison est vivante, la maison a un cœur.

 

Et quand les parents ont disparu, même si les murs de la maison n'ont pas bougé, il n'y a plus de maison. C'est l'amour qui construit la maison. Et, sans amour, la maison s'écroule ; quand la femme est adultère ou le mari, il n'y a plus de maison, même si les meubles sont dans le même ordre, même si le ménage est tenu avec plus de soin que jamais, il n'y a plus de maison, parce qu'il n'y a plus d'amour.

 

Eh bien : l'univers, c'est une maison qui ne peut être construite que par l'amour. Et cet amour est nécessairement un amour de réciprocité, une histoire à deux. Dieu ne peut pas construire le monde à lui tout seul, il a besoin du consentement de l'homme ou d'une créature semblable à l'homme vivant dans d'autres planètes, mais il ne peut pas avoir créé son univers autrement que par son amour.

 

Et l'univers ne peut recevoir ce rayonnement de l'amour de Dieu que par son amour. S'il n'y a personne pour aimer, rien ne se fait, le monde se défait, le monde se dé-crée et c'est pourquoi il faut dire que le monde n'existe pas encore.

 

Dieu n'est pas le créateur de ce monde-ci, de ce monde de larmes et de sang, de ce monde où la mort est la condition de la vie, Dieu en est innocent. Dieu n'est pour rien dans la mort, il n'est pour rien dans la souffrance, il n'est pour rien dans le mal et ce cri d'innocence va retentir à travers toute l'Ecriture jusqu'au grand cri de l'agonie de Jésus : « Père, que ce calice s'éloigne de moi », jusqu'au grand cri, qui est le dernier, que Jésus pousse sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

 

Le mal, est dans le monde contre Dieu et malgré lui, parce que ce monde-ci n'est pas le monde que Dieu veut. Et, de même que nous sommes des ébauches d'humanité, que nous sommes rarement des hommes, que, la plupart du temps, nous nous laissons porter par la biologie, porter par l'univers, porter par les forces physico-chimiques qui se déploient en nous, l'univers, lui aussi, est en chantier. Il est informe et saint Paul nous avertit : il est dans les douleurs de l'enfantement.

 

La création tout entière gémit dans les douleurs de l'enfantement parce qu'elle a été soumise par l'homme à la vanité : elle attend la révélation de la gloire du Fils de Dieu.

 

Nous entrevoyons que Dieu est victime dans ce monde et nous pouvons le paraboliser par cette magnifique histoire.

 

J'ai connu une femme orpheline qui, de très bonne heure, avait perdu son père et sa mère, qui n'avait jamais connu la douceur d'un foyer, qui n'avait jamais connu le bonheur de la tendresse, qui avait été élevée - cela se passait, il y a un siècle, puisqu'elle est morte, il y a 20 ans à plus de 80 ans - dans un orphelinat, à coups de matraque. Et cette petite fille grandissant, atteignant l'adolescence, ne pouvait que rêver d'une chose : être aimée, se marier, fonder un foyer, être chez elle enfin.

 

Et, de très bonne heure, il fallut qu'elle travaillât. Elle entra dans une fabrique de chapeaux, elle rencontra un jeune homme qui lui fit la cour, qui lui dit, pour la première fois, ce mot merveilleux : « Je t'aime ». Elle crut à cet amour et l'épousa.

 

Mais elle s'aperçut, à peine mariée, que son mari était un ivrogne qui rentrait ivre tous les soirs et qui la battait, car il avait le vin méchant. Tout son bonheur s'écroule, elle n'a jamais eu de foyer, enfant ; femme, elle n'en aura pas davantage. Elle sait maintenant que son amour va être déchiré et qu'elle n'atteindra jamais au bonheur.

 

Et alors, dans cet extrême abandon, elle se tourne vers le Dieu qu'elle commençait de découvrir. Elle le connaissait sans les mots, mais maintenant, il devient une Présence et elle se tourne vers lui avec une telle ferveur que son mari s'en aperçoit et, furieux, jaloux de ce qu’elle trouve en Dieu une consolation, une joie qu'il ne peut pas lui donner, il veut piétiner cette foi, l'écraser s'il le peut. Mais comment le faire ? Il n'y a qu'une manière de l'atteindre, c'est après qu'elle a donné le jour à un fils : lui interdire de le baptiser, lui interdire de lui communiquer sa foi.

 

Elle sera la mère poule, la mère nourricière, mais c'est lui, le père, qui élèvera son fils à sa guise.

 

En effet, ce garçon grandit, sevré de sa mère, détourné d'elle systématiquement par son père et devenant, comme son père, un propre à rien. Doué comme son père, excellemment d'ailleurs, il n'y a en lui aucun gouvernail, il va de ville en ville, incapable de se fixer dans son travail, et il revient périodiquement auprès de sa mère pour qu'elle paie ses dettes et le vête de neuf, ce qu'elle fait de très bonne grâce, sans commentaires sur ses désordres, car il y a longtemps qu'elle n'attend plus rien.

 

Et le miracle, c'est que cette femme pauvre, cette femme ouvrière, cette femme suprêmement intelligente, cette femme d'une noblesse incomparable, cette femme s'était si bien perdue en Dieu qu'elle ne pensait plus à soi, qu'elle n'attendait plus rien pour soi, ni reconnaissance, ni affection et qu'elle portait sa solitude, qui n'en était pas une puisqu'elle ne cessait de dialoguer avec Dieu, avec un sourire qui se transmettait aux autres comme le gage de la paix divine.

 

Elle avait l'intelligence de la douleur, elle s'occupait des filles tombées avec un tact infini et avait toujours un peu d'argent de côté pour aider les pauvres, les plus pauvres qu'elle-même et pour subvenir à la misère de ce fils dont elle vivait la honte dans une compassion infinie.

 

A 35 ans, son fils avait brûlé sa vie, il avait consumé toutes ses énergies. Il était tuberculeux à une époque où on ne savait pas encore guérir cette maladie, si malade qu'aucun sanatorium ne voulut le recevoir et qu'il échoua, naturellement, chez sa mère qui prit soin de lui, le jour, la nuit, avec un dévouement silencieux et souriant, exemplaire, n'ayant qu'un seul souci, elle me le confia à l'époque : « Je ne demande rien. La seule chose, c'est qu'avant de mourir, il y ait un réveil en lui, un réveil de conscience qui lui permette de ne pas rater sa mort, comme il a raté sa vie. »

 

C'est tout ce qu'elle demandait, mais elle se gardait bien de parler à son fils, et de son état, et de la mort prochaine, et du Dieu qu'elle souhaitait qu'il rencontrât. Elle était là simplement, une colonne de prière en attente de la grâce.

 

Et un jour que ce fils racontait sa vie à un ami de sa mère, comme il le pouvait, dans la faiblesse où il se trouvait, il dit à un tournant de la conversation : « Je n'ai jamais eu de religion, mais maintenant, je veux avoir la religion de ma mère. »

 

Et c'était un mot qu'il portait jusqu'au fond de son être. Il a été baptisé, il fit sa première communion. Je le revois encore, dictant à sa mère les intentions pour lesquelles il souhaitait qu'elle priât en récitant le chapelet.

 

Comme on approchait de la Toussaint, sa mère, voyant que ses souffrances s'accroissaient, que tout espoir humain était perdu, demanda qu'il mourût le jour de la Toussaint et il mourut le jour de la Toussaint, non sans avoir dit à sa mère : « Maman, si tu m'en avais parlé, jamais je ne l'aurais fait. C'est à travers toi, à travers ton silence que j'ai tout appris et que j'ai tout compris. »

 

Et qu'avait-il compris ? Il avait compris cette chose admirable, si essentiellement chrétienne, que Dieu est plus mère que toutes les mères, que tout ce qu'il y a de tendresse dans le cœur des mères n'est que l'écho lointain de la tendresse infiniment maternelle de Dieu, que Dieu est plus mère que la Sainte Vierge elle-même, que Dieu est la "Mère éternelle" autant qu'il est le "Père éternel." Et ne voulant pas demeurer en reste avec cet amour qui l'avait attendu si longtemps, d'un seul élan, il se donnait tout entier.

 

Et j'ai compris auprès de lui et auprès d'elle, ce que pouvait être la souffrance de Dieu. En effet, lorsque le fils eut déclaré à sa mère qu'il voulait être baptisé, son amour à elle n'en reçut aucun accroissement : elle l'aimait, elle l'aimait totalement, elle ne pouvait pas l'aimer davantage. Son amour simplement changea de couleur. Car son amour, comme le soleil qui traverse un vitrail, s'était toujours coloré des états de son fils.

 

Son fils misérable, elle l'aimait dans la douleur. Son fils converti, elle l'aimait dans la joie, mais c'était le même amour. Et j'ai compris que l'amour de Dieu est semblable. C'est un amour qui prend la couleur de nos états, mais c'est le même, éternellement et toujours infini.

 

Cette mère avait porté la misère de son fils. Elle avait souffert la misère de son fils plus que lui, avant lui, pour lui, en lui, parce que, dans la pureté où elle vivait, elle ressentait les désordres de son fils beaucoup mieux que lui. Elle percevait sa déchéance et son indignité, non pas pour elle, non pas parce qu'elle était blessée, humiliée, non pas comme un amant qui est blessé parce qu'il n'est plus aimé, mais parce qu'il se dé-créait, parce qu'il s'avilissait, qu'il était en dessous de lui-même, qu'il perdait la source de joie.

 

Elle n'attendait rien, elle avait tout perdu, c'est-à-dire qu'elle avait tout donné. Son amour, simplement, était un amour d'identification qui, encore une fois, prenait la couleur de tous les états de son fils.

 

Ainsi, l'amour de Dieu prend la couleur de tous les états de l'être créé. Il peut donc y avoir en Dieu une douleur, il y a en Dieu une douleur autant qu'il y a en Dieu un amour. Non pas une douleur qui le défait, qui le prive de quelque chose, mais cette douleur d'identification avec l'être aimé, au point qu'il faut dire que tout ce qui atteint l'âme, l'agonie, la douleur, la maladie, la misère, la solitude, le désespoir, le péché, tout cela Dieu le porte, pour nous, en nous, avant nous, plus que nous, comme une mère frappée par tous les états de son fils, parce qu'elle s'identifie totalement avec lui.

 

Il serait inconcevable que nous croyions à l'amour de Dieu pour nous, que nous croyions qu'il est vraiment celui qui veut notre bonheur et notre joie, sans que nous croyions qu'il est aussi le grand compatissant, et le premier frappé par tout ce qui peut nous atteindre.

 

C'est pourquoij'enrage quand on dit : " Dieu permet le mal. " Mais non, Dieu ne permet jamais le mal, il en souffre, il en meurt, il en est le premier frappé et, s'il y a un mal, c'est parce que Dieu en est d'abord la victime.

 

Lorsque Camus, dans La Peste, exprime le scandale qui l'atteignait au cœur, ce scandale de l'homme devant la douleur d'un petit innocent, d'un petit enfant torturé par la maladie, lorsque Camus exprime cette révolte, plus le scandale est énorme, plus il est évident que Dieu est visé, qu'il est frappé en plein visage, en plein cœur, car s'il n'y avait pas dans l'homme une Présence divine, le mal n'aurait pas ce caractère épouvantable.

 

Quand vous écrasez une punaise, sans cruauté, vous n'allez pas vous confesser d'avoir commis un crime sanglant. Il n'en serait pas de même si vous aviez tué un homme, parce que des punaises, il y en a toujours assez pour notre bonheur. Mais un homme, c'est justement ce consentement possible, c'est un pouvoir d'initiative. Un homme est irremplaçable parce qu'il introduit dans le monde un regard nouveau, parce qu'en lui tout l'univers rejaillit, parce qu'il est unique. Chacun de nous est unique, irremplaçable et constitue un foyer où l'univers, dans une nouvelle perspective, laisse resplendir le visage de l'éternel amour.

 

Dieu donc, dans l'univers, est l'amour, l'amour compatissant, l'amour crucifié, l'amour toujours victime, partout où il y a une douleur, une souffrance, un désespoir, une solitude, une mort et, à plus forte raison, cette dépression atroce qui le refuse d'aider. Et c'est parce que Dieu est victime que le monde est scandaleux, parce que le mal peut atteindre la plus haute valeur, le mal peut crucifier Dieu dans une vie d'homme.

 

C'est ce que François comprit lorsqu'il rencontra son frère le lépreux, c'était plus que l'homme, c'était Jésus-Christ qui souffrait dans ses membres. Et c'est pourquoi la rencontre avec le lépreux, il l'a consignée dans son testament comme un événement capital, parce que c'était sa première rencontre avec le Seigneur.

 

La création est une histoire à deux. Dieu ne peut pas la faire tout seul. L'univers est un immense chantier où nous avons à entrer pour assumer notre travail qui est d'achever l'univers dans la ligne de l'amour.

 

Car Dieu n'a pas voulu créer des cailloux, il n'a pas voulu créer la terre pour la terre, il a créé tout cela pour l'esprit, pour la pensée, pour la vérité, pour l'amour et tout l'univers est notre corps auquel nous devons infuser une âme à sa mesure, parce que nous sommes portés au commencement par l'univers, nourris par lui, ravitaillés en oxygène, protégés contre les rayons cosmiques.

 

Et, si nous sommes portés par la terre, nous avons à notre tour à la porter et tout l'univers, ce grand corps qui est le nôtre, qui ne peut respirer l'amour qu'à travers nous et que nous avons à achever pour en faire une offrande qui réponde à cet amour infini qu'est le Dieu vivant, lequel ne peut rien justement que s'offrir éternellement sans jamais s'imposer.

 

On comprend mieux la fragilité de Dieu, à mesure que l'on entre plus profondément dans la pauvreté divine et que l'on comprend mieux la joie de celui qui ne peut rien garder ou ne peut rien posséder, la joie de celui dont toute la connaissance et l'amour sont un état d'éternelle communication et d'éternelle désappropriation.

 

A mesure que l'on perçoit dans les plus hautes manifestations de l'amour humain, dans l'héroïsme de l'amour maternel, à mesure que l'on perçoit cette puissance d'identification où l'amour rend capable de vivre la vie d'un autre, pour lui et non pas pour soi, à mesure qu'on entre dans ces abîmes de la tendresse, la fragilité de Dieu se révèle.

 

Dieu est fragile. Il n'est pas, comme le croyait la petite fille, celui qui fait tout ce qu'il veut, celui à qui rien ne résiste, celui qui meut le monde par un coup de baguette magique. C'est toujours du fond de sa pauvreté, de sa charité, que l'être jaillit, de ce dépouillement infini qui est lui-même et, même alors, cela ne suffit pas parce que toutes les créations de Dieu sont des créations d'amour qui supposent la réciprocité, qui supposent la réponse, le consentement de notre esprit et de notre cœur.

 

C'est pourquoi, Dieu peut être vaincu. Il le serait d'une manière terrifiante, si l'humanité mettait fin à son histoire par une guerre atomique. Dieu peut être vaincu, il l'est sur la croix où il meurt d'amour pour ceux qui refusent éternellement de l'aimer.

 

N'importe qui peut le tuer car il est sans défense, il est désarmé, comme la candeur de l'enfance éternelle. Il y a en Dieu une enfance, comme il y a en lui une jeunesse éternelle, il y a une fragilité infinie. Cette fragilité qui animait François devant l'enfant de Bethléem, c'est la parabole, c'est la manifestation, à travers l'humanité de Jésus, de l'éternelle fragilité de Dieu.

 

Dieu est fragile et c'est pourquoi, finalement, ce n'est pas nous qu'il faut sauver, c'est Dieu qu'il faut sauver de nous.

 

Comment voulez-vous qu'une mère condamne son fils, juge son fils ? La mère ira en prison pour lui, elle mettra sa tête sur l'échafaud, pour lui, elle se prêtera, elle s'offrira plutôt que de livrer son fils. Est-ce que Dieu aurait moins d'amour qu'une mère ? C'est impossible. C'est pourquoi Dieu se livre sur la croix, c'est pourquoi Dieu meurt pour ceux-là même qui le crucifient, meurt pour ceux qui refusent obstinément de l'aimer. C'est ce qu'il fera toujours et c'est cela l'enfer. L’enfer chrétien, c'est que Dieu meurt, meurt par celui qui refuse de l'aimer et pour lui.

 

C'est pourquoi, il faut sauver Dieu de nous, sauver Dieu de nos limites, sauver Dieu de notre opacité. Pour lui, il est toujours là, il est, pourrait-on dire, un diffuseur en état de totale, éternelle et parfaite diffusion. Le poste émetteur fonctionne toujours à plein ; c'est nous, postes récepteurs, qui sommes brouillés, parasités, recevant mal ou pas du tout ce qui ne cesse de nous être offert.

 

Mais en soi, toutes les prières sont exaucées, tous les miracles accomplis, tous les mystères du salut consommés. C'est nous qui ne sommes pas là pour les accueillir. Le don de Dieu est infini, il est toujours offert, mais nous pouvons toujours le neutraliser, le restreindre, le refuser.

 

Il est donc absolument essentiel que nous retournions toute la perspective, que nous comprenions que ce n'est pas nous qu'il s'agit de sauver et ce que serait la vie humaine si nous étions embarqués dans ce calcul sordide de nos bonnes œuvres à mettre dans les banques éternelles et en toucher les dividendes composés. Mais c'est abominable : C'est abject : Tant que ce sera cette religion de calculs, où simplement, avec une sagesse étroite, on renoncerait aux petits bonheurs d'aujourd'hui pour un plus grand bonheur de demain.

 

Non : Il est clair que le Christ nous situe à une autre altitude. Le Christ, en nous révélant la fragilité de Dieu, la remet entre nos mains et nous confie le destin de Dieu que nous avons à décrucifier, que nous avons à laisser vivre en nous, selon l'admirable mot de saint Paul aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c'est Jésus-Christ» Toute la perfection chrétienne, c'est cela, c'est Jésus-Christ vivant en nous, dans notre esprit, dans notre cœur, dans notre sensibilité, dans notre chair, dans notre action, dans notre conduite.

 

La vertu chrétienne n'est pas un exercice d'acrobatie sur la corde raide du stoïcisme. La vertu chrétienne, c'est la vie du Christ se communiquant à travers nous à toute l'humanité, à condition que nous laissions le Christ vivre dans toute sa puissance.

 

Il s'agit donc non pas de notre salut, mais de la vie de Dieu qui est remise entre nos mains.

 

Penser à la mort ? Pourquoi y penser ? Cela nous arrivera comme à tous : mais pourquoi y penser ? Cela n'a aucune importance. Penser à notre vertu ? Cela n'a aucune importance. S'il s'agit simplement de notre élégance morale, remettons cela à demain si nous sommes fatigués aujourd'hui.

 

Mais justement, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de ne pas laisser périr en nous la vie divine qui nous est confiée et cela ne souffre aucun délai car toute infidélité, Dieu en est immédiatement victime. Ecoutez, regardez : notre mauvaise humeur, le poids que nous jetons sur les épaules d'autrui, la plainte que nous répandons autour de nous, le ressassement de nos épreuves dont nous imposons à autrui le récit, tout ce qui est négatif en nous appesantit la vie, amenuise l'espérance, détruit l'enthousiasme, intercepte le courant de lumière et, finalement, devient un écran à la circulation de Dieu.

 

Au contraire, toute générosité, tout effort pour garder le sourire, pour répandre l'enthousiasme, pour faire reculer la vieillesse, pour affermir en soi l'éternelle jeunesse de Dieu, tout effort pour être un espace dans la vie d'autrui, ouvre toutes les portes de lumières et permet à Dieu de révéler son visage.

 

Je me souviens toujours avec émerveillement de cette femme atteinte à 40 ans d'un cancer d'estomac dont elle mourra, et elle le savait et elle attendait sa mort avec une parfaite sérénité, mais jamais elle ne recevait qu'en blouse de soie, dans son lit, femme de condition modeste d'ailleurs, parce qu'elle ne voulait jamais imposer aux autres la vision de sa maladie. Elle voulait être jusqu'au bout un visage souriant, accueillant et qui rende témoignage de la splendeur de la vie. C'est cela, la sainteté.

 

La sainteté, c'est d'être la joie des autres. La sainteté, c'est de rendre la vie plus belle. La sainteté, c'est d'être un espace où la liberté respire. La sainteté, c'est de conduire chacun à la découverte de cette aventure incroyable qui est la nôtre, d'être chargés du destin de Dieu.

 

La pauvreté évangélique, c'est la pauvreté de Dieu. Et si Dieu nous demande d'entrer dans cette pauvreté, c'est parce que c'est la seule grandeur authentique.

 

Il n'y a de grandeur que dans l'amour, dans le don de soi et aimer, c'est justement se vider de soi, être pauvre de soi, faire de soi un espace où l'on puisse respirer sa vie.

 

Mais cette pauvreté, justement parce qu'elle est en Dieu dans sa source infinie, parce que nous ne pourrons jamais être aussi pauvres que Dieu, nous ne pourrons jamais être la pauvreté originale, nous pouvons nous acheminer vers ce dépouillement et toujours en accroître la générosité, mais jamais nous ne serons aussi pauvres que Dieu même.

 

Mais enfin, si Dieu nous appelle à ce bonheur qui est joie du don total, c'est justement parce qu'il veut notre grandeur et il y met le comble lorsqu'il nous confie sa vie, lorsqu'il remet entre nos mains son destin dans l'histoire.

 

Car Dieu ne peut pas être une réalité de l'histoire, une présence qui compte dans l'histoire, une présence qui chemine dans les rues de Londres, une présence que n'importe quel homme de la rue puisse reconnaître, si elle ne passe pas par nous, nous qui sommes l'insertion temporelle de Dieu dans l'univers visible et si nous manquons à cet appel, Dieu est comme annulé, effacé, inexistant dans l'expérience humaine.

 

Et cela, qui est pour moi l'unique motif de l'espérance chrétienne, non pas d'attendre le bonheur pour soi, mais de délivrer l'amour des limites où nous l'enfermons, des caricatures dont nous l'affublons, de délivrer l'amour qui est asphyxié par notre narcissisme, de le délivrer pour qu'enfin il puisse respirer à travers nous et se communiquer à tous.

 

Eviter le mal, c'est éviter de tuer Dieu, c'est éviter de le crucifier. Accomplir le bien, c'est le décrucifier, c'est le faire naître, c'est revivre le mystère de l'Annonciation et de la Nativité et, dans les mots de l'Evangile, devenir la mère de Dieu.

 

Il n'y a peut-être pas de paroles dans l'Evangile qui soit plus émouvante, quand on y pense, que cette parole de Jésus : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur et ma mère. » Il s'agit donc d'être le berceau de Jésus, de lui donner en nous une humanité de surcroît, de le laisser en nous envahir tout notre être pour qu'il soit une présence actuelle dans l'histoire d'aujourd'hui.

 

Si nous cherchons une aventure, en voilà une à notre taille et qui sollicite notre amour, tout le jour et toute la nuit, car il n'y a pas un instant où notre absence, notre indifférence ou notre refus ne mette en péril la vie de Dieu dans l'histoire. Et, pour les hommes, ce qui n'entre pas dans l'histoire n'est rien, puisque c'est inaccessible et invérifiable.

 

Pour que Dieu soit une Présence effective aux hommes d'aujourd'hui, il faut que nous taillions en nous un berceau tout neuf à chaque battement de notre cœur. Et cela est vrai, et c'est en cela que se voit la grandeur de l'Evangile, cette grandeur immense, incroyable, paradoxale, magnifique, car aujourd'hui, si l'homme est un créateur comme le marxisme le souhaite, s'il est un créateur comme nous le voulons, s'il est une origine, s'il est un commencement, s'il porte le monde dans sa main, s'il a à l'achever par son amour, c'est dans l'impossibilité radicale de s'exalter.

 

Il n'a pas à monter par-dessus sa tête comme le surhomme de Nietzsche ou s'écraser lui-même d'un effort impossible, car le chrétien sait que la seule grandeur, c'est le don de soi, la seule grandeur, c'est la générosité, qu'il ne s'agit pas de dominer mais de se donner.

 

Alors, la grandeur et l'humilité, c'est une seule et même chose parce que la grandeur est de s'évacuer de soi et que l'humilité, c'est simplement de ne pas se regarder parce qu'on est tout entier un regard vers l'autre.

 

Nous avons donc une œuvre immense à accomplir parce qu'il est d'une urgence infinie pour que le Règne de Dieu s'accomplisse que notre consentement soit donné sans défaillance, à chaque minute, dans les plus petites choses. Ce sont les toutes petites choses qui ont des conséquences infinies.

 

Le vrai mal n'est pas de tuer, de violer, de saccager, ce qu'on ne fait jamais que dans un état de violence irrationnelle. Le vrai mal, ce sont ces coups d'épingle adroitement assénés sous l'hypocrisie d'une charité mensongère. Ce sont ces toutes petites choses qui égratignent, qui effritent l'amour, qui essaient de le vaincre et qui, finalement, entraînent la désagrégation de toute l'existence.

 

Alors, il s'agit, pour entrer dans ces nuances de l'amour, d'apporter aux autres le sourire de Dieu, d'être gracieux des pieds à la tête pour manifester l'état de grâce, en apportant partout ce rayonnement de la beauté et de la bonté de Dieu.

 

En tout cas, il est impossible de comprendre l'immensité de la vocation chrétienne et cette soif de grandeur que le Christ a pour nous sans laisser entrer en nous la parole la plus bouleversante qu'il nous ait dite : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur et ma mère»

Si chacun de nous se consacre à cette divine maternité, si chacun de nous comprend qu'il a à devenir le berceau de Dieu, alors le mystère de la Vierge sera pour nous un mystère brûlant d'actualité et nous comprendrons que c'est réel aujourd'hui et à chaque instant de notre vie et qu'aujourd'hui, et chaque jour, et à chaque minute, et à chaque battement de notre cœur, le Verbe, à travers nous, veut se faire chair pour habiter parmi nous.

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