Troisième conférence donnée au Cénacle de Genève par Maurice Zundel le dimanche 26 janvier 1975 (inédit).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". L'enregistrement audio est en deux partie, car une séquence est manquante. La fin de la première partie est de qualité médiocre.

 

Si Dieu est ce qu'il est, s'il est vraiment, comme Jésus en témoigne, s'il est cette communion d'amour, s'il est cette liberté infinie, s'il est l'Esprit au sens absolu au mot, nous avons conclu qu'il ne pouvait créer qu'un monde-esprit, un monde qui porte la trace de son intimité et qui subit l'attraction de cette intimité.

 

Que le monde soit esprit je le rappelait il y a quelques jours, que le monde soit esprit, d'une certaine manière cela éclate dans la naissance de la science. Si vous prenez un mot comme celui d'Einstein :

 « Le sentiment mystique est à l'origine de toute science véritable. Celui à qui ce sentiment est étranger et qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect est comme s'il était mort » nous rend immédiatement sensible ce contact d'esprit à esprit entre le savant et l'univers.

 

Il n'y aurait évidemment aucune raison d'éprouver du respect devant l'univers et de se sentir avec un profond sentiment d'humilité en face de l'intelligence supérieure s'il n'y avait pas dans la nature un vestige de Dieu, une Présence de Dieu qui devient immédiatement perceptible dans la lumière qui se lève dans l'esprit du savant.

 

Car ce qui est passionnant dans la science, c'est moins les découvertes auxquelles elle aboutit, qui sont toujours provisoires et qui seront toujours dépassées par d'autres découvertes, que ce jour qui est intemporel qui se lève dans l'esprit du savant. C'est cela qui fait de lui un savant et non pas un simple technicien : c'est qu'il fait jour dans son esprit, c'est qu'il s'élargit, c'est qu'il se libère, c'est qu'à travers les phénomènes de la nature, il entre en contact avec le centre mystérieux qui est caché dans son propre cœur.

 

"La joie de connaître" dont Pierre Termier a célébré avec un tel lyrisme la beauté et la grandeur, la joie de connaître – il ne dit pas connaître ceci ou cela, mais de connaître – se retrouve dans toutes les disciplines, qu'on soit un astronome, un mathématicien, un biologiste ou un botaniste, chacun peut, dans sa sphère dans son secteur, s'il cherche avec cet intense amour de la vérité que Jean Rostand célèbre magnifiquement à la fin de son livre "Peut-on modifier l'homme ?", qui est un véritable hymne à la vérité, chacun peut éprouver ce même sentiment d'être comblé par ce contact avec, au-delà des phénomènes, finalement une Présence qui se fait jour dans son esprit.

 

On ne comprendrait pas autrement avec quelle sévérité on juge un savant qui triche, comme il est arrivé quelquefois, qui prétend avoir obtenu des résultats qui ne peuvent pas être vérifiés et qui sont controversés. On admire au contraire, le savant qui se déjuge, qui reconnaît son erreur, qui après avoir soutenu une théorie avec une profonde conviction l'abandonne, parce qu'il s'est élevé à un autre palier, qu'il voit plus loin et plus profond.

 

Il n'y a donc aucun doute que, dans l'expérience humaine, il y a un contact spirituel entre l'homme et l'univers. Et toute la noblesse de la science est précisément de vivre ce contact et de produire des hommes, qui n'ont plus d'autre ambition, que d'entrer toujours plus profondément dans cette inépuisable lumière. Il y a bien sûr les artistes qui déposent dans le même sens, rendent le même témoignage. Leur intuition et leur sensibilité perçoivent dans le jeu de la nature, perçoivent cettePrésence et la restituent et la rendent sensible dans un matériau quelconque.

 

Une oeuvre d'art, c'est toujours finalement la suggestion d'une Présence infinie, que ce soit en creux ou en plein, au fond d'une tragédie abyssale ou dans l'exultation d'une mélodie joyeuse, c'est toujours la même Présence que l'on retrouve, qui nous met en état de silence et d'émerveillement et nous conduit à cette source de la liberté qui est le contact avec la beauté toujours antique et toujours nouvelle dont nous par saint Augustin.

 

Si vous vous rappelez ces vers de Keats qui sont si extraordinaires dans leur simplicité : « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit né du soupir même que le silence exhale », vous sentez bien que le poète, sur cette colline où il se trouve debout, sur la pointe des pieds, vous sentez bien que, il a senti dans ce murmure des feuilles, il a senti une voix, une parole, une Présence ; et ce silence plein de voix s'est condensé dans ces vers prodigieux où l'on entend justement cette résonance, et où l'on est ramené à la source éternelle.

 

Et c'est vrai de tous les arts : si vous voyez Notre-Dame plantée, Notre-Dame de Paris avec ses deux lignes verticale et horizontale, avec une telle lisibilité, avec une telle simplicité, vous avez immédiatement ce sentiment de raccord du ciel et de la terre : elle est plantée dans la terre, mais elle monte vers le ciel.

 

La nature est pleine de voix. C'est donc qu'elle est pleine de Dieu, et le matérialiser ne vient pas du contact avec la nature. C'est, comme je vous l'ai dit bien souvent, une attitude de l'esprit. La matière de soi, n'est pas matérialisante. C'est l'esprit qui se matérialise quand il cesse de se donner, de s'offrir et d'aimer.

 

Nul ne sait aujourd'hui ce que c'est que la matière ! Une ride, un gonflement de l'espace-temps, on ne sait pas. On peut faire des recoupements. On peut obtenir des résultats. Mais quel est le fond du fond de cette réalité ? Ce n'est pas elle qui fuit, qui peut nous rendre matérialistes. C'est notre esprit de possession qui projette ses ténèbres sur l'univers et le rend imperméable à la lumière.

 

L'univers est esprit dans la mesure justement où nous pouvons dialoguer avec lui comme un esprit avec un esprit, dans la mesure où nous percevons en lui une présence personnelle qui suscite la nôtre. Mais, en arrivant jusqu'à nous, nous pouvons dire aussi : le corps, notre corps, est esprit et je crois que c'est là une affirmation d'une importance capitale : le corps est esprit.

 

Claude Tresmontant dans "Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu" et dans cet autre livre qui s'appelle "Le problème de l'âme" insiste avec vigueur pour nier la distinction du corps et de l'âme. Notez qu'il s'agit d'un philosophe chrétien et spiritualiste, intensément.

 

Il a écrit un très beau livre sur Jésus-Christ où le croyant expérimente la foi et il montre que la distinction classique entre le corps et l'âme ne tient pas, parce que dit-il, tout être vivant est une structure subsistante, une structure qui se tient debout par elle-même en quelque manière, quels que soient les éléments d'ailleurs, qu'elle assimile ou qu'elle rejette, il y a dans le vivant qui ne cesse d'emprunter au milieu ambiant, à l'atmosphère, aux autres règnes : l'homme à tous les règnes : minéraux, aux végétaux, aux animaux, à l'atmosphère, il y a dans le vivant une architecture dynamique, une architecture vivante, une architecture créatrice, dès l'embryon, qui organise et qui est comprise dans cette organisation qui jaillit d'elle.

 

En sorte que le vivant est en quelque manière immatériel. Toute structure vivante est en quelque manière immatérielle dans ce sens précis que, tant qu'elle est vivante, tous les éléments qu'elle peut emprunter se convertissent en elle, ne visent qu'à maintenir sa structure et à l'exprimer. Et elle reste identique malgré le changement continuel de matière. Si nous perdons cinq cent millions de cellules par jour peut-être – enfin, je dis un chiffre approximatif – nous restons cependant semblables à nous-même. Ce renouvellement constant des matériaux que nous empruntons n'empêche pas notre structure d'être identique, de la conception à la mort. Donc elle n'est pas liée à ces matériaux au point qu'elle serait transformée par eux. C'est elle, au contraire, qui les transforme et qui les oriente vers sa propre subsistance, si bien que tous ces matériaux travaillent tant que l'emprise de ses structures garde son efficacité. Ce sont ces matériaux qui travaillent pour la structure, et non le contraire.

 

Si bien que l'homme est une structure vivante qui ne cesse d'organiser les matériaux qu'elle emprunte, qui les domine, justement parce que le changement continuel de ces matériaux ne la change pas, ne la transforme pas elle-même. Si bien que pour lui, la mort n'est pas la séparation du corps et de l'âme, mais la rupture de cette étreinte de la structure subsistante sur le matériau qu'elle emprunte à l'univers, ce que j'appelle la rupture du cordon ombilical qui nous relie à l'univers et nous permet de lui emprunter sans cesse, jusqu'au jour où cet emprunt devient impossible. Pour quelle raison ? On ne saurait le dire.

 

 [Repère enregistrement audio : 14' 55'']

 

Tellement que, pour Claude Tresmontant, comme pour tant d'autres penseurs, le cadavre n'est plus le corps. Le cadavre est un agrégat de matériaux en dissolution. Il n'y a plus de corps humain. Le corps humain, c'est cette structure elle-même, active et capable d'assimiler son matériau. Comme d'ailleurs cette structure est en quelque sorte immatérielle, il y a là pour Tresmontant, une raison d'affirmer la permanence de l'être humain.

 

Je crois qu'il y a un argument beaucoup plus fort, c'est que notre structure est capable de réfléchir, de se réfléchir, de se regarder, de s'estimer, de se peser, de s'orienter, de se transformer, de se choisir et de se libérer. C'est-à-dire que notre structure – c'est cela qui fait la différence entre notre structure et celle des animaux – notre structure est esprit. Elle l'est au point que c'est l'unique exigence de notre nature  car il est dans la nature de l'homme de dépasser sa nature c'est l'unique exigence de notre nature de nous faire homme, c'est-à-dire précisément de ne pas subir les données de notre naissance charnelle, mais de pouvoir nous ressaisir tout entiers de manière à faire de notre vie un espace illimité et immortel.

 

Dieu est esprit, comme dit notre Seigneur à la Samaritaine. L'homme est esprit puisqu'il doit adorer en esprit et en vérité et c'est ce terme que je préfère à celui d'âme qui me parait équivoque : nous sommes esprit. Mais nous le sommes tout entiers, nous le sommes tout aussi bien au bout de nos ongles qu'à la racine de nos cheveux, justement si l'on admet avec Tresmontant l'unité de l'être humain, sa structure vivante et créatrice, cette architecture interne qui s'exprime dans le monde visible et tout entière esprit.

 

Cela veut dire que nous n'avons à subir ni notre corps, ni notre sexe, ni notre époque, ni les préjugés de notre époque, ni les préjugés de notre classe, et de notre race, que nous avons à surgir continuellement dans une nouveauté de vie en refusant précisément toutes les préfabrications.

 

Si nous admettons cela, qui paraît si profondément conforme à l'expérience et à l'Evangile, que nous sommes esprit des pieds à la tête, il ne s'agit pas de confondre l'intériorité de nos viscères avec l'intériorité spirituelle ; l'intériorité de nos viscères qui sont recouvertes par notre peau qui nous empêche de les percevoir à l’œil nu, cette intériorité est tout à fait relative, puisqu'il suffit de faire une opération et d'ouvrir, pour rencontrer ces viscères. L'intériorité spirituelle elle est partout et nulle part, partout et nulle part : elle est dans le creux de votre main comme elle est dans le sourire de vos lèvres, comme elle est dans la clarté de vos yeux, comme elle est dans le mouvement de votre démarche, comme elle est dans le choix de vos pensées les plus intimes.

 

Ceci me paraît capital parce que la plupart du temps, selon une tradition très ancienne, la plupart du temps, justement parce que l'on oppose le corps et l'âme d'une manière indue, on imagine une espèce de déterminisme charnel insurmontable opposé aux aspirations de l'âme qui serait, elle, spirituelle. Mais non ! C'est tout l'être qui est spirituel, c'est tout l'être qui est esprit, c'est tout l'être qui est appelé à vivre éternellement !

 

Remarquez que saint Paul, dans l'Epître aux Corinthiens, la première au chapitre 6, lorsqu'il veut inculquer le sens de la pureté, lorsqu'il combat la fornication, il ne rappelle pas le Décalogue, il ne rappelle pas la Loi qui nous surplombe et sous le joug de laquelle vous n'avez qu'à courber la tête, il nous rappelle que nous sommes le Temple du Saint-Esprit et les membres de Jésus-Christ. Il s'agit de notre corps ; donc, il souligne la dimension mystique de notre corps, comme l'argument essentiel du respect de nous-même.

 

Nous entrons avec notre corps dans le mystère de l'esprit, dans le mystère du Christ, dans le mystère de la Trinité divine et notre corps vrai, authentique, notre corps proprement humain, nous est aussi inaccessible que notre pensée la plus profonde. Si nous ne percevons pas le corps dans cette dignité, dans cette grandeur infinie, nous ne le percevons pas dans son humanité et nous manquons de l'atteindre.

 

C'est parce qu'il y a cette dimension divine, infinie, parce que le corps est vêtu d'esprit, parce qu'il est esprit, que, il peut y avoir une exigence de pureté si grande. Parce que on n'a plus à faire à une chose, on n'est plus dans le rythme de l'espèce. On a à faire à une personne, le corps est une personne parce qu'il n'y a pas de séparation, parce que l'homme est tout un, parce que sa pensée, sa sensibilité sont indissolublement unies et que la seule manière d'atteindre, de nous atteindre nous-même intégralement, c'est de nous atteindre à travers cette immense nappe de lumière que Dieu forme autour de nous par le rayonnement de sa Présence en nous.

 

Il est clair que si vous ne voyez pas les choses de cette manière, la pureté n'a pas de sens parce que vous ne savez pas où la situer ; elle apparaît comme une requête absurde, sans objet ! Elle ne peut jaillir que de ce sentiment de la dignité infinie de l'être humain. Comment est-ce que vous éprouvez la dignité de l'être humain dans un autre qui vous est cher ou dans un autre qui est torturé et dont vous pouvez vivre la torture, fût-ce à travers des images, comment l'éprouvez-vous ? Vous l'éprouvez parce que, vous êtes vous-même une dignité, et que souvent, cette torture infligée à la dignité des autres, réveille la vôtre.

 

Et c'est d'une manière semblable que l'être délivré de lui-même vit son corps comme le Corps du Christ, vit son corps en esprit de désappropriation, vit son corps dans son unité : il n'y a pas une zone qui serait licite et une autre illicite. Il le vit tout entier dans son unité qui se rassemble, comme je le disais ce matin, à propos de l'eucharistie, qui se rassemble en un seul point. En un centre de lumière où justement ce corps se rattache à Dieu.

 

Dans le corps humain, l'amour est vêtu de Dieu, comme dit saint Paul aux Galates : « Vous qui avez été baptisés, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3,27). Il ne s'agit donc pas de refoulement, ni de peur, ni de honte, il s'agit tout au contraire d'une dimension infinie à laquelle nous avons à atteindre aussi réellement que nous avons à nous créer. Donc c'est un "plus" infini et non pas un "moins".

 

Cela changerait toutes les relations humaines et [?] toutes les relations entre les deux sexes : si il y avait, cette vision, où l'on voudrait atteindre dans l'autre, l'infini précisément dont il peut être la source.

 

Il est clair que la lassitude, quand ce n'est pas le divorce, la lassitude qui frappe tant de mariages vient de ce que l'on a rencontré – et très vite – des limites qu'on n'a pas pu surmonter, en l'autre ou en soi, et qu'on est déçu parce qu'on avait misé sur l'amour comme sur la source même d'une vie inépuisable et on s'aperçoit que non. Il fallait autre chose.

 

Au fond, la relation véritable est une relation trinitaire, quand toute possession est exclue, qu'on n'est plus qu'accueil à l'infini que l'autre représente pour soi. Le secret des corps est l'esprit et on se fourvoie radicalement, si on le cherche ailleurs.

 

Il y a une espèce d'autonomie tragique donnée aux organes de la reproduction, une espèce d'autonomie qui fait qu'ils entraînent tout l'être, sans l'éclairer d'ailleurs sur lui-même. Il faut rompre cette autonomie, cette fausse autonomie d'une partie de nous-mêmes, car il faut réaliser l'unité d'une liberté divine, justement, en prenant conscience de ce rayonnement de Dieu à travers toutes les fibres de notre être.


*

*  *

*

C'est dans cette lumière sans doute qu'il faut envisager le problème de la mort. Le problème de la mort est un problème terrible pour notre sensibilité, parce que, elle semble radicalement absurde. Il y a quelque chose de si brutal, et en apparence de si injuste, à voir disparaître un être en une seconde. On était en dialogue avec lui; brutalement, c'est fini, et irrévocablement fini. Il n'y a plus qu'un cadavre qui est un agrégat. Il n'y a plus personne.

 

[Repère enregistrement audio: 29' 40'']

 

Sous cet aspect la mort est inacceptable. Elle ne peut que provoquer la révolte, la révolte parce que l'homme sait qu'il doit mourir. Les animaux ne le savent pas, et bien sûr que, l'homme peut désirer la mort quand la vie lui est à charge, mais ce n'est pas la mort qu'il désire, alors, c'est d'être délivré de sa charge, sans savoir d'ailleurs ce qui peut l'attendre au-delà de la mort. On comprend le geste du désespéré qui rejette son fardeau, mais ce n'est pas la mort qu'il veut, c'est la paix, c'est la tranquillité qu'il espère.

 

Mais, en dehors de ces cas, la mort ne peut pas ne pas être un scandale. Elle semble être une agression contre l'homme, et resurgissent à cette occasion toutes les objections que Nietzsche proposait justement contre l'existence de Dieu. L'homme peut se sentir violé par la mort. Enfin, il a conscience d'exister, il a rencontré en lui une intimité inviolable, il la défend contre autrui, il la respecte en lui-même, il sait que Dieu dans le Christ la respecte jusqu'à la mort de la croix !

 

Mais, s'il ne le sait pas, s'il ne connaît pas ce mystère de la croix où Dieu meurt de notre mort justement pour la dégager de la gangue du péché, comment pourrait-il accepter cette agression ?

 

L'homme qui peut voir derrière le mur, il ne peut pas ignorer ce qui se passe derrière le mur, et nous sommes dans cette situation devant la mort : nous pouvons regarder derrière le mur. L'animal périt sans savoir qu'il périt. L'homme le sait et il lui paraît injuste, je dirais même sadique, que il dispose d'assez d'intelligence pour voir au-delà du mur, donc pour prévoir, au-delà de sa mort, et d'être condamné à mourir, comme si on lui arrachait son existence en le séparant de tout ce qu'il aime, en suscitant d'ailleurs la même peine à tous ceux qui l'aiment.

 

Nous voyons que les morts subites se multiplient. Est-ce la pollution qui nous environne ? Le bruit qui nous agresse constamment ? Est-ce la fatigue extrême que l'on éprouve dans la vie urbaine ou l'on foule l'asphalte et où on ne respire plus les effluves de la nature ? Toujours est-il que les morts subites se multiplient et rendent le problème toujours plus aigu.

 

Pourquoi la mort ? Saint Paul nous redit, et cela est d'une grande conséquence, et d'une très grande valeur, que la mort est entrée dans le monde avec le péché, qu'en effet Dieu ne l'a pas imposée à l'homme, mais qu'il l'a subie, Dieu, par la volonté de l'homme. Et le Christ justement dans son agonie va vivre toutes les morts, toutes les agonies, toutes les séparations, tous les déchirements, toutes les ténèbres de la douleur, comme le répondant de cette humanité qui s'est séparée de la source dès le début parce que, dès le début Dieu est crucifié. Dès le début, Dieu est mis en question. Dès le début Dieu peut échouer – et il échoue effectivement – comme il échouera sur la croix, et éternellement, tant qu'il y aura un être qui se refuse à son amour.

 

La mort n'est pas de Dieu. C'est la vie qui est de Dieu. Mais quelle vie ? Justement, une vie éternelle, aujourd'hui, et c'est cela qui est capital de nouveau, c'est qu'en fait nous ne sommes des vivants ici, maintenant, des vivants, que dans la mesure où nous vivons de Dieu, que nous vivons de l'infini dont l'acceptation et le rayonnement fait de nous des personnes.

 

Quand nous ne vivons pas de cette vie, nous ne sommes pas des vivants humains, nous végétons ou nous sommes des animaux. Notre vraie vie, c'est cette vie divine qui circule en nous, qui nous éternise et qui nous permet de communiquer aux autres l'infini.

 

Voyez votre expérience : dans la mesure où Dieu est pour vous une réalité actuelle, vous rendrez sans doute témoignage à ce fait que vous devez à la rencontre avec quelqu'un qui était pour vous un espace de lumière et d'amour. C'est parce que vous avez vu - dans un être humain du présent ou du passé - que vous avez vu cette lumière divine en l'homme. Que vous avez rencontré l'homme dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté. De même que vous ne vous rencontrez vous-même qu'à travers cette Présence et celle de la beauté si antique et si nouvelle.

 

Il est certain que, ci-bas, la seule vie authentique, c'est la vie éternelle, ce que Mounier appelait la survie, ici, maintenant, une transcendance aujourd'hui. Et si on vie cette vie, si nous en vivions de cette vie éternelle, si nous étions libérés de, notre condition originelle, de nos déterminismes, physiques et mentaux, si nous étions libérés de tout cela, nous serions à jamais des vivants.

 

Et de fait lorsque, un être s'en va, qu'il disparaît derrière le voile de la mort, ce que nous cherchons à ressaisir en lui, ce sont les moments d'éternité, …

 

[Interruption de l’enregistrement - première partie]

 

…les moments où ils nous ont comblés, les moments où il a été pour nous une lumière qui demeure jusqu'à aujourd'hui. Et là s'actualisent alors toutes les présences dans cette rencontre avec le même Dieu vivant.

 

Le père Kolbe réalise cette vie éternelle dans une liberté suprême d'un homme qui a vaincu la mort et qui devient un grand vivant dans la mort. Pour un tel homme, il n'y a plus de mort, la mort ne l'arrache plus à rien, la mort est la condition même de son accomplissement : il porte la vie en lui ; cette vie est une liberté subsistante, une liberté par où il a émergé de l'enveloppe cosmique où il était inséré, cette liberté ne peut périr. Sinon l'univers serait plus fort qu'elle, il l'engloutirait, il ne serait plus l'univers-esprit que nous venons de considérer.

 

Quand la mort est libre, ce n'est plus la mort parce qu'elle ne peut être libre qu'en face de cette Présence intérieure à nous-même qui est la vie éternelle. Il y a simplement un changement de plan. L’homme n'habite pas un ailleurs ; il ne s'agit pas d'une espèce d'éloignement dans l'espace ou dans un ciel imaginaire : dès là que l'espace et le temps ne comptent plus, la présence des défunts, c'est-à-dire de ceux qui se sont accomplis selon la force du mot, peut demeurer en nous un ferment de vie.

 

[Début de l’enregistrement - deuxième partie]

 

 

C'est là le signe précisément que la vie a été authentiquement vécue, qu'elle puisse demeurer en nous un ferment de vie.

 

D'ailleurs, si l'on suit Tresmontant, il n'y a pas de raison de penser que la structure qui nous constitue, cette structure qui est un chiffre, cette structure qui est une mélodie, qui est une musique, qui est un rayon, un sourire, ce je ne sais quoi encore, ce rien qui fait que vous reconnaissez l'être au plus profond de lui-même, il n'y a aucune raison de penser que cela ne subsiste pas.

 

Au contraire, l'essence de la personnalité demeure, et pourrait éventuellement se manifester, se reconstruire un corps dont il est difficile de nous faire une idée puisque, selon Jésus, au-delà de la mort, il n'y a pas de mariage et il n'y a pas sans doute de besoins à satisfaire, il n'y a pas de nourriture à prendre, il n'y a pas de digestion à favoriser, il n'y à pas de désassimilation, il n'y a sans doute pas de respiration. Qu'est-ce que peut être le corps, c'est-à-dire l'être humain puisqu'on ne peut pas le diviser, qu'est-ce qu'il peut être dans une telle situation ?

 

Eh  bien ! Ce qu'il est justement quand nous le percevons dans sa grandeur et dans sa dignité où nous le voyons dans ce point central, où nous le voyons dans ce point central que j'évoque si souvent, où nous le voyons dans cette lumière qui nous pénètre et qui nous assure de la Présence qui nous est chère.

 

Il s'agit donc pour nous d'entrer toujours plus profondément dans l'authenticité de notre vie, de la vivre selon la dimension infinie qu'elle comporte dans tout notre être, et pour cela, de vivre dans un recueillement sans cesse reconquis, c'est-à-dire dans une attention d'amour à cette Présence qui est la respiration de notre esprit et de notre cœur.

 

Le Seigneur a voulu affirmer sa Présence à travers les siècles dans le silence de l'Eucharistie. Rien n'est plus émouvant – et on voudrait que on le sente davantage – rien n'est plus émouvant, quand vous entrez dans une église solitaire, de vous trouver face à face avec le Saint Sacrement, de voir clignoter la lampe qui vous indique les battements de son cœur. Le Christ est là, il ne parle pas, quel bonheur ! Il oppose justement à tous nos bavardages l'immensité de l'accueil de son silence. C'est cela qu'il nous faudrait : arriver à ce silence vivant, ce silence plein de voix, ce silence qui est la source créatrice de tout l'univers. Ce silence qui est le mystère même de Dieu, ce silence qui est au coeur de notre intimité, ce silence qui est la plus haute expression de l'amour.

 

Un silence, bien sûr, qui ne doit pas être un mutisme, mais qui peut durer et circuler à travers toutes les paroles quand demeure cette attention d'amour à la Présence qui est la vie de notre vie.

 

Vous voyez que, ce n'est pas un paradoxe de dire que le monde est esprit, que notre corps est esprit, que notre corps est esprit. Que c'est cette dimension infinie qui est la seule surface de contact entre nous et l'univers, entre nous et nous-même, entre nous et les autres, et entre nous et Dieu.

 

« Combien belle est l'humanité ! O beauties... » disait Shakespeare. Combien belle est l'humanité oui, quand elle arrive jusque là. Quand nous voyons un tout petit poupon qui commence à sourire, nous avons l'impression qu'enfin c'est arrivé, qu'un monde nouveau se lève et que cet enfant réalisera ce que personne n'a pu réaliser avant lui. C'est le signe de notre espérance. Nous savons bien que, il n'y a pas là une promesse infaillible et qu'il faut commencer par nous-mêmes.

 

En tous cas ce qu'il faut retenir, c'est cela, c'est que : nous sommes vêtus de Dieu, nous portons Dieu. Et que notre aventure, c'est de faire naître Dieu dans un monde qui croira éperdument en lui lorsqu'il verra son visage à travers notre vie comme le visage même de la liberté et de l'amour dans une dignité infinie.

 

 

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