Homélie donnée à Beyrouth le 2 avril 1972 par Maurice Zundel. Publié dans "Vie, mort, résurrection" p. 139 (*)

 

Le Docteur Paul Nagai, médecin japonais, qui a été victime à petit feu, en raison de la leucémie qu'il a contractée lors de la mort des victimes de la bombe atomique qui a détruit Nagasaki, le Docteur Nagai raconte comment il a entrevu l'immortalité dans le dernier regard de sa mère mourante. Il faisait alors ses études de médecine. Il était matérialiste, comme la plupart de ses camarades. Et voilà que, devant ce mystère, devant ce regard si chargé de lumière et d'amour, il fut ébranlé jusqu'au fond de son être en se disant : « Il est impossible qu'un tel regard soit condamné à mourir. »

 

Alors, il prit contact avec les prêtres de la cathédrale, dans le voisinage de laquelle il habitait. Il embrassa la foi chrétienne avec une immense ferveur et Dieu devint pour lui, comme pour sa femme et ses enfants, la respiration de sa vie. Il avait compris l'essentiel : c'est que l'amour, comme dit le Cantique, « l'amour est plus fort que la mort. » (Cantique des cantiques 8:6)

 

Et c'est cela justement qui éclate au coeur du Mystère de la Résurrection, c'est que l'amour est plus fort que la mort. Car enfin, notre Seigneur est entré dans la mort uniquement par amour pour nous. Notre Seigneur est entré dans cette épouvantable solitude à laquelle fait allusion l'article du symbole : « Il descendit aux Enfers ».

 

Cela veut dire qu'il connut, seul, la plus épouvantable, la plus désespérante solitude pour nous en délivrer, afin que, désormais, nous ne mourions pas seuls, parce qu'il ne cessera jamais de traverser la mort avec nous. Et, quand on n'est pas seul dans la mort, quand dans la mort on est porté par la vie, quand dans la mort on est assisté par l'amour, la mort dans ce qu'elle a de plus inacceptable est vaincue et définitivement surmontée.

 

Quelle est cette puissance de l'amour ? C'est une puissance de dépouillement, c'est une puissance de libération. Celui qui aime ne se regarde pas. Celui qui aime se dépossède de lui-même. Celui qui aime devient un espace pour accueillir l'autre. Celui qui aime n'offre plus de prise aux voleurs, il n'offre plus de prise aux phénomènes, il n'offre plus de prise à la mort, comme saint François l'a si magnifiquement révélé dans sa propre mort qu'il a accueillie dans la jubilation et dans l'émerveillement, parce qu'il savait qu'il allait à la rencontre de cet amour qui l'habitait et qui était caché comme un immense secret au fond de son coeur.

 

Et ce secret, nous le portons nous-mêmes en nous, car Jésus ne nous attend pas seulement au moment de la mort, Jésus nous attend maintenant, à chaque battement de notre coeur. Jésus veut donner à notre vie les dimensions mêmes de la sienne. Jésus nous donne son cœur pour aimer, il nous donne ce pouvoir d'aimer infiniment car, comme dit l'Apôtre saint Paul : « La grâce de Dieu a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous a été donné » (Rom          ains. 5:5) Or qu'est-ce que l'Esprit saint sinon la flamme d'amour qui joint éternellement le Père et le Fils dans le mystère adorable de la Trinité divine ?

 

Eh ! bien, ce mystère est devenu le nôtre : cette capacité d'aimer nous a été communiquée et nous pouvons dès ici-bas, nous pouvons dès aujourd'hui – parce que le Christ est vivant, parce qu'il est ressuscité, parce qu'il est la vie de notre vie – nous pouvons dès aujourd'hui aimer d'un amour infini.

 

Qui ne voudrait être aimé d'un amour infini ? Qui, lorsqu'il aime, n'espère rencontrer un amour sans frontière, sans égoïsme et sans retour sur soi ? Eh ! bien, c'est cela, notre capacité d'aimer en Jésus-Christ. Et, si nous sommes fidèles à cet appel du Seigneur, si nous respirons sa lumière, si nous lui rendons visite dans l'intimité de notre coeur, si nous devenons transparents à sa Présence, notre amour sera capable, chez tous les frères humains que la vie mettra sur notre route, de les délivrer de leurs limites et de les apprivoiser à cet amour éternel et de leur communiquer cette capacité de don qui est celle même de l'Esprit saint répandu dans nos cœurs.

 

C'est l'amour qui triomphe de la mort. C'est l'amour qui est plus fort que la mort et c'est cela, justement, notre acte de foi : c'est l'affirmation que l'amour est plus fort que la mort, à condition que l'amour soit totalement lui-même, à condition que l'amour ne soit pas un prétexte et un faux-semblant, à condition que l'amour aille jusqu'au bout de sa vocation et qu'il communique à l'autre et aux autres l'infini qui est sa source éternelle.

 

Paul Nagai, qui portait ces pensées dans son coeur, lorsqu'il se vit tout à coup enseveli à l'Université sous un amas de poutres et de gravats, lorsqu'il entendit les gémissements des blessés, lorsqu'il vit à douze kilomètres alentour un immense champ de ruines, lorsqu'il découvrit dans sa maison effondrée le squelette de sa femme, lorsqu'il se vit lui-même contaminé par la leucémie, ne perdit pas un instant l'espérance. Il savait que l'amour est le dernier mot de tout et il contribua un certain jour de Noël, immédiatement après la catastrophe, à redresser sur un palan les cloches de la cathédrale qui étaient tout ce qui restait de cet édifice soufflé par la bombe atomique. Ils les redressèrent et les firent chanter dans la nuit en s'agenouillant sur ce champ de ruines.

 

Et, comme sa maladie progressait, il écrivit ce livre si diaphane, si transparent, si émouvant : "Les cloches de Nagasaki" pour dire au monde entier : « arrêtez, finissez-en avec la guerre. Nous en avons fait l'expérience pour vous, elle est horrible mais nous n'en voulons à personne, parce que nous voulons que l'amour ait le dernier mot. » C'est cela que nous devons garder dans nos cœurs aujourd'hui, mais pour le vivre, mais pour lui donner une résonance, à chaque battement de notre cœur, dans toutes nos relations humaines. Pour que la paix règne dans le monde, il est urgent qu'aujourd'hui nous entendions ce message, qui est le message essentiel de la Résurrection. C'est l'amour qui aura le dernier mot, car « l'amour est plus fort que la mort. »

 

 

(*)TRCUSLivre «  Vie, mort, résurrection  »

Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

Parution : septembre 2001.

164 pages.

ISBN : 2-89129-244-8

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