Maurice Zundel, Pentecôte 1936 ; notes lors d’une récollection. (Inédit.)

 

1 - La rencontre de Dieu

Un vitrail vu dans l'obscurité, ne donne aucune impression de magnificence, même si on en connaît tous les détails. Ce n'est que dans la clarté du jour qu'il prend vie.

 

Il en est de même de l'enseignement divin. Les Apôtres ont suivi Jésus, ils l'ont vu mourir sur la Croix et ressusciter trois jours après. Leurs rêves s'écroulent. Ils n'ont rien compris. Ils voient qu'il n'y aura pas de royaume d’Israël, que toutes les promesses des prophètes valent aussi bien pour les gentils que pour eux-mêmes. Ils sont déçus. Le Maître ne revient pas.

 

Mais soudain, comme un vitrail qui s'illumine, le vrai visage de Jésus leur apparaît dans toute sa splendeur. Le jour de la Pentecôte, ils sentent la brûlure d'un feu mystérieux, et leurs intelligences s'éclairent, leurs cœurs s'ouvrent à l'Amour. Au-dedans d'eux-mêmes, ils découvrent Jésus. Ils comprennent le sens des Paroles qui leur ont été dites. Et Pierre se souvient... « Lorsque tu étais jeune, tu allais où tu voulais, mais quand tu seras vieux, un autre te ceindra et tu iras où tu ne veux pas aller. » (Jn. 21:18)

 

Il faut en effet, se laisser faire, laisser Dieu agir en nous. Et Pierre découvre le vrai Dieu ! Le Dieu vivant qui est au plus intime de son cœur, le Dieu qui a tout fait par Amour, le Dieu qui appelle sa créature, le Dieu qui meurt pour la sauver, pour briser la carapace de son cœur qui s'est trop longtemps refusé.

 

Et Pierre comprend le mystère de la Croix, le mystère de l'Amour d'un Dieu. La rencontre est consommée. Le disciple devient cri d'amour, il lâche ses espérances de chair pour se donner à Dieu et au prochain. Il est au cœur du premier Amour. Il partira à la conquête du monde. Tel est le Dieu que nous avons à retrouver au plus intime de nous-même, dans le feu de la Pentecôte. Quelle est en nous la naissance de la religion ? C'est une voix que nous percevons au-dedans de nous, une voix qui est l'Amour et qui nous demande l'amour. Qu'admirons-nous dans les Saints ? Ce que nous admirons, c'est une Présence que nous portons en nous et qui s'incarne en eux avec une beauté particulière.

 

Pour être assuré de l'existence de Dieu, il suffit d'écouter en notre âme cet appel incessant à la beauté, à l'Amour. Il y a en effet en nous Quelqu'un qui n'est pas nous, Quelqu'un qui demande à se réaliser en nous, mais qui ne peut le faire sans nous.

 

Nous avons en nous un trésor immense et nous savons bien qu'en le trahissant, nous éteignons une lumière, nous devenons mur opaque. La valeur infinie, vivante en nous, valeur qui couronne de splendeur tous nos sacrifices, ne peut régner, à travers nous ; sans le consentement de notre cœur.

 

Mais nous n'entendons pas cet appel, nous ne cessons au contraire, de crucifier ce Dieu qui tend vers nous les bras ; et alors, parce que nous ne nous donnons pas à lui, notre vie est inféconde et stérile.

 

Si la vie vaut quelque chose, c'est dans la direction qu’ont poursuivie les Saints. Cela, nous le sentons, nous savons que cela est vrai : les Saints sont de tous les temps, ils sont éternels. Dans toute cette nuit de la vie, dans ce "de profundis" des douleurs humaines, une lumière luit : le rayonnement des Saints. Ils nous enseignent que la vie est justifiée si nous savons nous donner.

 

En effet, il n'est pas indifférent de faire le bien ou le mal. Il n'est pas indifférent d'être enfoncé dans l'égoïsme ou de se donner à l'Amour de Dieu et du prochain. Nous savons que Dieu nous appelle, nous sollicite pour naître en nous, pour se réaliser en nous.

 

Nous voyons, dans l'Evangile, un Dieu qui est engagé par son cœur dans la création. Dieu ne peut pas être le témoin passif de notre douleur. Il ne pouvait pas non plus, créer un monde parfait car il n'y aurait pas eu de place à l'Amour libre, l'Amour volontairement consenti. Si tout était achevé, quel serait le sens de la création ? Non cela ne se peut ! Il faut collaborer à l'achèvement du monde, par un élan d'amour correspondant au cri d'Amour du Créateur.

 

C'est alors que nous comprenons enfin le mystère de détresse et de pauvreté de notre Dieu, d'un Dieu que la créature s'obstine à repousser, et qui tend cependant, toujours, désespérément ses bras vers elle : la logique de l'Amour de Dieu défie la logique des philosophes qui n'ont pu réussir à sortir d'eux-mêmes.

 

Tous ceux qui, dépossédés du "moi" ont essayé d'entrer dans les abîmes de la pensée créatrice, ont compris que le vrai visage de Dieu ne pouvait être que celui d'un Dieu douloureux et crucifié par sa créature. Ils ont entrevu la tendresse incompréhensible et émouvante d'un Dieu qui a besoin de nous pour réaliser en nous l'écho vivant de sa propre vie, une vie translucide de charité. Dieu veut que chaque créature enfante l'Amour et devienne, ainsi, la mère du Dieu vivant. Dieu peut se proposer, mais non s'imposer. Voilà pourquoi sa douleur est immense.

 

La créature restera-t-elle éternellement sourde à une si grande détresse ? Ne se donnera-t-elle pas enfin dans un élan d'amour afin qu'il règne dans son cœur ? C'est pour cela que le monde a été créé. Dieu ne va-t-il pas subir un échec ?

 

Ah ! Qu'une transformation s'opère enfin dans notre âme ! Qu'une immense espérance nous transfigure, afin que nous célébrions le mystère de la Pentecôte dans nos âmes ! Que le Christ revive en nous et que notre cœur soit un cri d'amour !

 

 

2 - La vocation de l’homme

Nietzsche, le seul athée parfaitement logique, a dit : « S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? »

 

En effet, comment admettre l'existence d'êtres tout-puissants, se complaisant dans leurs richesses, parfaitement égoïstes, sans leur envier leur divinité ? Il est naturel que l'homme se livre à toutes les inspirations de son orgueil, tant qu'il n'a pas rencontré l'humilité de Dieu.

 

Dieu n'est pas un riche propriétaire un parvenu, un capitaliste. Il est le don infini, le désintéressement absolu. Sa richesse, c'est l'Amour qui va jusqu'à la dépossession du "moi".

 

Pour élever un être pauvre jusqu'à la richesse, pour faire vibrer à l'Amour une créature peu favorisée de la nature, il faut beaucoup de patience, beaucoup de bonté, de tendresse. Eh bien ! L'univers est cette créature misérable, il est le néant. Pour l'élever jusqu'à lui, il faut, du côté de Dieu, une extase d'Amour inimaginable, une gratuité d'Amour, une démission de soi incompréhensible.

 

La parole de Bergson est vraie : « Dieu a créé des créateurs ». Dieu a donné à sa créature le pouvoir de créer. La vocation de l'univers est de faire un berceau à Dieu. « Tu es mon Fils, car tu es né de mon cœur aujourd'hui » - « Un petit enfant nous est né, un Fils nous est donné. » Dieu veut naître de nous, il aspire à vivre en nous. C'est dans cette lumière qu'il faut voir toute l'Histoire de l'univers.

 

L'épreuve originelle s'explique par la loi de l'Amour. Tout être qui aime, a le désir de se donner, mais pour cela, il faut le consentement mutuel. Mettre l'homme au centre de cette merveille qu'est la création, ne suffisait pas à Dieu. Pour achever son œuvre, pour respecter la sainteté de l'Amour, il fallait que l'homme eût la possibilité de devenir saint, il fallait que la vie de Dieu devienne la vie de l'homme, la vie de Dieu en l’homme. L'épreuve originelle, c'est la proposition d'Amour faite à l'humanité. Dieu se met en jugement, il s'offre à sa créature. Celle-ci peut le refuser, le rejeter. Il est le pèlerin d'Amour. L'épreuve originelle, c'est moins celle de la créature, que celle du créateur. C'est Dieu dont le destin va être prononcé par l'homme.

 

Dieu a dit : « Allez prêcher l'Evangile à toute créature. » C'est l'univers entier qui doit glorifier Dieu. Toute la création est solidaire de l'homme. Celui-ci doit se pencher avec tendresse sur tout le monde créé et lui faire rendre un son d'Amour.

 

Par le cœur de l'homme, l'univers doit remonter à sa source. Si tout ce qui existe est dans un état de détresse infinie, c'est de la faute de l'homme qui a refusé d'aimer. L'homme est responsable de tous les efforts du monde végétal, de toutes les passions du monde animal. Les responsabilités de l'homme sont infinies. Il a tout faussé, tout dégradé. Chacun des battements de notre cœur engage tout l'univers. C'est que Dieu n'a pas voulu régner sans que nous l'introduisions dans notre cœur et dans le cœur de toute créature. Il faut que chacun devienne "pensée d’Amour" dans notre cœur.

 

Mais quelle est notre puissance ? Qui sommes-nous ? Un point dans l'univers. Nous sommes un rien qui passe, qui s'éparpille, qui sera balayé. C'est vrai !

 

Mais aussi, il y a en nous la vie de notre pensée, de notre amour et cela est d'une grandeur, d'un ordre supérieur, d'une qualité infinie, éternelle.

 

Telle était l'infinie majesté de Jésus, si faible pourtant, devant Pilate tout-puissant. Il en est de même des Saints. Ils se sont montrés à nous, sans culture, sans éloquence, sans beauté. Mais il y avait en eux une telle beauté un tel amour, une telle puissance de vie divine, que leur mémoire a bravé les siècles et que leur souvenir restera à jamais vivant dans l'Histoire de l'humanité.

 

L'humanité vraie, ce n'est pas l'ensemble des hommes, mais c'est chacun de ces hommes, c'est dans chacun d'eux la possibilité de devenir le berceau de Dieu. La foule des hommes peut être mauvaise. Qu'importe ? Ce qui est sacré, c'est le germe divin qui est en eux, prêt à éclore si nous savons favoriser cette naissance divine. Tout être humain a la vocation de devenir un saint. Il faut l'aider. Les droits de l'Homme, ce sont les droits de réaliser sa destinée.

 

Chaque homme doit avoir un minimum de bien-être afin que, sans soucis pour les choses matérielles, il puisse s'élever aux choses spirituelles. Il faut que ses conditions de vie lui permettent de devenir un fils de Dieu. L'Eglise n'est ni avec le capitalisme oppresseur, ni avec le matérialisme communiste. Elle veut que toute créature puisse donner à Dieu le maximum de pensée. La propriété doit être ordonnée tout entière à l'esprit de pauvreté, afin que l'homme devenant esprit, puisse être source de vie éternelle.

 

C'est un crime spirituel que d'abandonner la masse au matérialisme, de l'empêcher de s'élever par le don de soi. Il faut que le corps soit satisfait dans ses besoins légitimes pour que l'âme, libre enfin, puisse s'élever jusqu'à Dieu.

 

Oh ! Sans doute, nous sommes des êtres faibles et misérables ; des obstacles multiples sèment notre route, mais si nous sommes des morceaux de l'univers par notre corps, par l’esprit, nous appartenons à Dieu et il faut que nous devenions des êtres divinisés, des êtres sources de vie divine. Tout notre être doit demeurer en contact avec Dieu.

 

Pour cela, il devra être :

- dépossédé de lui-même, affranchi de tout ce qui n'est pas Dieu ;

- intériorité, ouvert aux choses divines ;

- universalité, uni à toutes les créatures dans une communion spirituelle à l'Amour infini.

 

Soyons attentifs à la Présence de Dieu en nous et dans les autres. Ce qui fait le prix de la vie, c'est de collaborer avec Dieu à l'acheminement du monde vers l'Amour.

 

Abordons les autres comme des cathédrales vivantes où le Dieu d'Amour nous attend. Baisser les yeux, s'agenouiller devant leur misère, leur faire comprendre qu'ils ont le pouvoir de se donner à celui qui est l'Amour.

 

Qu'importe en effet, que l'on nous accorde le bonheur, si l'on nous refuse la dignité. Enveloppons le prochain d'humilité de tendresse, d'amour, afin qu'il comprenne le prix infini d'une âme. Que chaque créature humaine s'écrie dans un élan d'amour :

« Mon Dieu, je vous adore dans le tabernacle de mon âme. »

 

 

3 - Le refus d’amour de la créature

Lorsque l'on envisage la tâche immense qui nous est proposée, on serait tenté de se décourager. Mais heureusement notre Seigneur a eu soin de nous dire lui-même, que la bonne volonté était la chose essentielle.

 

Ce que le Maître apprécie, ce n'est pas l'ouvrage accompli, mais l'amour. Nous pouvons valoriser toute notre journée par une note d'amour. C'est l'enseignement que nous donne l'admirable parabole des "Ouvriers de la dernière heure" :

« Il n’y a qu'un seul péché : celui de ne pas aimer. »

 

On a coutume de classer les péchés par ordre d'importance. On a tort de juger un acte de l'extérieur. Ce qui offense Dieu, c'est le refus d'aimer. La recherche de nos fautes doit être opérée dans cette lumière unique.

 

Dieu veut que nous soyons attentifs à sa Présence, que nous répondions à son Amour par l'amour, l'amour de tout ce qui est. Voilà pourquoi les commandements de Dieu se résument en un seul : "Tu aimeras."

 

Alors notre acte de contrition devient plus profond, plus aisé, plus sincère et nous faisons porter notre repentir sur la racine même de nos actes.

 

Nos péchés ne sont pas seulement refus d'amour à Dieu, mais aux créatures.

 

Ce que nous admirons dans une oeuvre d'art, c'est la pensée, le rêve qu'a poursuivi l'artiste à travers son oeuvre. Le barbare le plus effroyable est celui qui ne cherche pas, dans toute créature, une pensée, une oeuvre divine, celui qui ne traite pas avec dignité, respect et amour, l'ouvrage du créateur, celui qui ne sait pas user de la créature comme on userait d'un don de Dieu.

 

Nous péchons dans la mesure où nous ne voyons en chacune d’elle que des choses et non la pensée source, la Présence de Dieu. Ce qui nous est demandé, c'est de croire que Dieu n'est qu'Amour, qu'il n'est pas autre chose et qu'il faut lui rendre cet Amour. Nous ne sommes plus à nous, nous sommes quelque chose de Dieu. Son Amour doit s'exprimer à travers nous.

 

Lorsque nous aimons d'un amour humain, nous voulons la personne, la vie de l'être aimé et non la chose. Celui qui ne donne pas son cœur, ne donne rien. Dieu veut cet amour. S'il a lancé l'univers dans cette aventure immense de l'existence, c'est parce qu'il voulait que le monde devienne cri de joie et d'amour. La créature est le temple de Dieu, elle est animée de son esprit, ses membres sont les membres de Jésus-Christ. Tout est sacré en elle, tout en elle doit louer Dieu. Elle doit s'abandonner entre les mains du créateur.

 

Un saint se désespérait parce qu'il n'avait su glorifier Dieu durant sa vie. « Commence maintenant, lui répondit Jésus, quoique tu aies fait, si tu m'aimes aujourd'hui, tu auras accompli ta destinée, qui est d’aimer. »

 

Il faut donc croire de toutes nos forces que Dieu est Amour, qu'il ne peut pas être autre chose qu'Amour, qu'il faut que nous vivions pour lui, que nous soyons une hostie vivante dans sa main, que nous soyons son Corps, que nous soyons son Sang.

 

Disons avec saint Augustin : « Seigneur, donne-moi ce que tu me demandes et demande-moi ce que tu voudras. »

 

 

4 - Le mystère de Jésus

Nous sommes plus sensibles à l'égoïsme des autres qu'à notre propre égoïsme. Nous voyons avec netteté que l'égoïsme des autres profane la vie et que cette profanation atteint la vie de Dieu. Nous comprenons qu'une vie repliée sur elle-même, enfermée dans ses instincts, est une vie méprisable et sans intérêt.

 

A mesure que l'homme devient plus généreux, plus pur, plus dépouillé de lui-même, il découvre que la vie doit être un élan qui tend vers un autre que lui-même. L'homme n'est véritablement libre, que le jour où il s'est ouvert à l'Amour de Dieu et qu'il s'est donné à lui.

 

Nous ne savons pas ce que nous sommes, mais ce que nous savons bien, c'est que nous ne vivons véritablement qu'au moment où nous nous sentons surélevés au-dessus de nous-même et emportés dans un élément absolument pur, vers cette Présence mystérieuse qui nous sollicite.

 

Si notre personnalité est un mystère insondable, combien plus insondable encore est le mystère de Jésus. Des milliers de livres ont été écrits sur la vie de Jésus. Depuis des siècles, toute la bataille a pour fondement l'Evangile.

 

Pour aborder Jésus, en effet, il faut se démettre de soi, s'intérioriser à l'Amour de Dieu ; on ne peut l'atteindre que par un acte d’Amour. Le Royaume de Dieu est un Royaume invisible dans lequel l'âme seule peut entrer par le don de soi.

Tel est le sens du « Noli me tangere. » O Madeleine ! Ne va pas recommencer ton erreur, ne me touche pas !

(Le reste des notes a été malheureusement perdu)

 

 

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