Conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Genève, le 13 févier 1965. (3eme conférence.) Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". Pour un court passage du texte - repéré par un retrait - nous n'avons pas la voix de Maurice Zundel, une partie de la cassette étant effacée.   

 

 

 

Si nous voulons envisager d'une manière fructueuse la réforme de l'Eglise, il nous faut ne pas perdre de vue ce fait capital qu'on ne pouvait concevoir, jusqu'à la Révolution française, un peuple sans religion.

 

 

 

Un peuple athée, c'est un phénomène tout à fait moderne. Le premier état athée, c'est l'Etat Soviétique, jusqu'à la Révolution française, il y avait une solidarité rigoureuse entre une nation et sa religion. Il n'était pas concevable qu'un peuple n'eût pas une religion. Et naturellement, une religion à l'échelle d'un peuple, ne peut pas être une religion mystique. Il peut y avoir dans un peuple des mystiques ; on ne peut pas concevoir un peuple de mystiques, sinon dans le mystère même de l'Eglise qui, justement, n'est pas lié à une nation.

 

Mais dès que, une religion est une affaire nationale, elle se vulgarise, sombre dans les mythes et la superstition, au moins dans ses ramifications les plus étendues.

 

 

Le Christianisme, qui est issu historiquement du judaïsme, qui a donc comme arrière-fond, une religion que l'on avait identifié avec un peuple, dès que il sera reconnu, qu'il sortira du ghetto ou des catacombes pour prendre une image connue, il se heurtera à une religion nationale, ou il deviendra lui-même une religion nationale. Et toutes ses difficultés, soit à l'égard du judaïsme, soit à l'égard de ce qu'on appelle, en gros, le paganisme, toutes ces difficultés viennent précisément de ce que il était une religion, se heurtant à d'autres religions qui représentaient une expression nationale, soit un peuple unique comme Israël, soit des peuples rassemblés dans l'immense Empire Romain.

 

 

 

Le Christianisme, même s'il se retire – et il se retire primitivement – de la communion avec les cultes païens, cependant il les côtoie  incessamment, il en est d'une certaine manière et à certaines heures, contaminé, et il faut que les gardiens de la doctrine, de la foi et des mœurs rappellent sans cesse aux chrétiens leur vocation de sainteté. Mais viendra le moment où le Christianisme, ayant le vent en poupe, apparaissant comme la religion de l'avenir, obtiendra au début du 4ème siècle un statut officiel, et aussitôt ce statut obtenu, il obtiendra un rang national.

 

 

 

Constantin, bien qu'il ne soit que, un catéchumène bien décidé à retarder son entrée dans l'Eglise jusqu'à son lit de mort, Constantin dès que il a opté pour le Christianisme, dès qu'il lui a conféré une liberté égale à celle des cultes païens, immédiatement l'annexe à sa politique, donne aux évêques une certaine juridiction civile, en fait des personnage de l'Etat.

 

 

 

C'est naturellement pour les hommes d'Eglise, une revanche merveilleuse, inespérée et mortelle. Ils vont s'habituer à ces avantages temporels et ils vont être, immédiatement, dans la main de l'Empereur. Et ce n'est un secret pour personne que le « consubstantiel » de Nicée dont j'ai dit tout le bien qu'il en faut penser, a été imposé pratiquement, aux Pères du Concile par l'Empereur, comme le fameux « asynkhytos » (4) du Concile de Chalcédoine.

 

 

 

Ce sont les empereurs qui convoquent les Conciles. Ce sont les empereurs qui offrent les postes impériales au transport des évêques. Ce sont les empereurs qui surveillent les Conciles. Ce sont les empereurs qui les dissolvent et les renvoient. Ce sont les empereurs qui en imposent les décrets et les évêques se prêtent à la manœuvre et signent à peu près tout ce que l'on veut, quitte à se déjuger le lendemain de ce qu'ils ont souscrit la veille.

 

 

 

Pourquoi les empereurs adoptent-ils cette politique ? Parce que c'est la seule conception possible : un état ne peut pas être athée. S’il reconnaît un caractère officiel au christianisme, le christianisme devient religion d'Etat, à égalité d'abord avec le paganisme, et à la fin du siècle, la victoire est complète : avec Théodose, le paganisme est proscrit, interdit, pourchassé jusque dans la vie privée.

 

 

 

Les évêques sont tout à fait des personnages officiels et ils le sont demeurés ; tellement officiels que un évêque comme saint Ambroise, pourra interdire à Théodose, l'entrée de l'Eglise après le fameux massacre de Thessalonique.

 

 

 

Cette situation va évidemment contaminer le Christianisme, l'introduire dans tous les entraînements de la politique. Aux mains des empereurs il sera naturellement un instrument de règne – et on ne saurait le leur reprocher – mais bientôt les hommes d'Eglise eux-mêmes, se confondront avec leur fonction étatique. Ils ne se sentiront plus engagés mystiquement par leur fonction épiscopale, et si vous vous rappelez le fameux brigandage d'Ephèse (1), qui se situe entre Calcédoine, ou plutôt entre Ephèse et Chalcédoine, vous verrez des évêques qui parlent de s'écorcher vif mutuellement, et qui développent les uns contre les autres une hargne d'assassins sous prétexte de sauvegarder l'honneur de Jésus-Christ et de ne pas le diviser. Parce que la fonction maintenant est une fonction, qui marche toute seule, si l'on peut dire : il suffit d'être régulièrement ordonné et canoniquement institué pour se sentir en possession d'un pouvoir incontestable, du moins aussi loin que va la permission des empereurs.

 

 

 

En Occident où l'Empire s'effrite, l'héritage impérial va être recueilli par les évêques de Rome qui vont devenir le centre de l'Occident, non seulement au point de vue politique, mais au point de vue religieux - non seulement au point de vue religieux, mais au point de vue politique tout aussi bien. Tellement que, lorsque un empereur d'Occident voudra être sûr d'être agréé, voudra obtenir un plein succès comme Charlemagne, il aura soin de se faire sacrer par le Pape de Rome, comme d'ailleurs l'Empereur Napoléon lui-même ne manquera pas de le faire.

 

 

 

Les Papes présideront aux destinées de l'Occident. Ce ne sera pas sans résistance, ce ne sera pas sans un jeu d'équilibre extrêmement inconfortable, ce ne sera pas sans une trahison éclatante de leur office de vicaire du Christ, ce ne sera pas sans des compromis sans fin où ils opposent les princes chrétiens les uns aux autres, jusqu'au marchandage effroyable où la tiare pontificale deviendra vraiment l'objet d'un marché dans une simonie éclatante comme celle que pratique Alexandre VI, le fameux Borgia qui deviendra Pape pour établir sa famille, pour faire son fils cardinal et duc, et pour marier sa fille à un prince.

 

 

 

Il y a là un mélange effroyable et incestueux entre la politique et la religion, mais qui est encore une fois absolument inévitable, dès là que on ne peut pas admettre qu'un peuple soit sans religion, avec que, cette conséquence, que si l'empereur change de religion, si le roi se convertit - d'une conversion qui est peut-être très extérieure et très formelle - tout le peuple obligatoirement doit embrasser la foi de son prince.

 

 

 

Ce que peuvent être les conversions massives de cet ordre, il est facile de le prévoir, et l'étonnant c'est que, l'Eglise n'ait pas été engloutie dans ces compromis. Qui étaient d'ailleurs de très bonne foi, précisément parce que, si c'est l'Etat tout entier si c'est la nation comme telle, qui doit être religieuse, si la religion coïncide avec la nation, jusque sous Louis XIV qui révoque l'Edit de Nantes, pour assurer l'unité de la France, s'il en est ainsi, on est bien obligé, de se contenter, d'une qualité de moins en moins parfaite des adhérents, puisque l'immense majorité a été forcée à la conversion, et que de génération en génération, règne une sorte de contrainte, puisque il est impossible de changer de religion, sans être non seulement un apostat aux yeux de la foi, mais sans être un criminel aux yeux de l'Etat.

[interruption de l'enregistrement audio en notre possession.]

 

 

 

Et cette situation perdure aujourd'hui chez les musulmans où il est absolument impossible de changer de religion, où une conversion n'est jamais reconnue, où les fils d'un apostat sont nécessairement musulmans et confiés à des tuteurs musulmans parce que, justement, un état musulman confond la cité avec la religion.

 

 

 

Si nous ne sommes plus aujourd'hui dans cette situation, c'est grâce à la laïcité qu'il faut bénir, c'est grâce à cette distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir ecclésial, qui a arraché des mains des princes ecclésiastiques et des papes, ce pouvoir de contrainte qui élevait des bûchers à la gloire de Dieu. Il fallait bien que ce fût la gloire de Dieu puisque encore une fois, l'unité de l'Etat et l'unité de l'Eglise étaient indissolubles.

 

 

 

Il faut ne jamais perdre de vue cette solidarité pour porter un jugement objectif. Si saint Thomas d'Aquin peut faire ce raisonnement stupéfiant qu'il est légitime de prendre des sanctions contre l'hérétique parce que, si l'on brûle le faux-monnayeur qui adultère la monnaie indispensable aux échanges économiques, à plus forte raison l'hérétique, puisqu'il adultère cette chose infiniment précieuse qu'est la vérité de la foi.

[reprise de l'audio; repère enregistrement audio: 13' 28'']

 

 

 

Ce raisonnement nous apparaît monstrueux, parce que nous ne sommes pas dans le contexte, parce que nous ne voyons pas que l'unité de l'Etat reposait sur l'unité de la foi, et que l'imbrication était si rigoureuse, qu'il était impossible de maintenir l'une sans l'autre.

 

 

 

Par bonheur, la Chrétienté s'est effondrée, cette Chrétienté que l'on opposait à la non-chrétienté, comme si, le Christianisme était un ghetto dans le monde, comme si l'Europe pouvait s'annexer le Christianisme, et considérer les autres comme des infidèles voués à la damnation.

 

 

 

Mais il faut bien le dire c'est par l'incrédulité, c'est par l'indifférence, que cette liberté nous est advenue, et non pas par une conversion, des hommes d'Eglise, ou des penseurs chrétiens, à une meilleure vue des choses. Jusque saint François de Sales, dans la préface du Traité de l'Amour de Dieu, en rendant hommage comme il convient à son prince le duc de Savoie, en lui dédiant son ouvrage, jusqu'à saint François de Sales qui admet, avec des mots courtisans, comme il convient dans une dédicace, le bien-fondé des mesures prises par le duc de Savoie, qui n'a tué personne, mais qui a donné le choix entre la conversion ou l'exil. Saint François de Sales ne peut qu'approuver cette mesure, car justement si le duc de Savoie veut faire l'unité de son état, il est comme tous les princes obligé d'en venir à l'unité religieuse. Alors, sous l'influence peut-être de saint François de Sales, on n'élèverait pas des bûchers pour sanctifier l'âme des hérétiques, mais on leur demandera de quitter le territoire ou de se convertir.

 

 

 

C'est cela qui donne à l'Eglise ce visage ambigu qu'elle conserve dans son extérieur, dans ses apparences, dans ses titres, dans ses costumes, dans ses pompes, dans ses cortèges, dans la sedia (2) et tout ce qu'elle comporte, et elle comporte entre autres ceci, ce mot entendu, lors de la dernière session du Concile, à la célébration finale : le commentateur nous expliquant que « Ce n'est pas du triomphalisme, mais vous voyez bien, si le Pape n'est pas sur la sedia, on ne le verrait pas ! » Comme le but de l'exercice, c'est de montrer le célébrant, évidemment, il faut le porter sur la sedia ! Tout cela d'ailleurs, honni soit qui mal y pense, ce sont là des habitudes vénérables, n'est-ce pas. Ce n'est pas l'essentiel du mal qui travaille l'Eglise. Il y a là une survivance historique qui mourra lentement, mais qu'il faut comprendre dans son origine, qui est celle que je viens de vous rappeler.

 

 

 

Cela n'a pas empêché l'Eglise d'être l'Eglise, pour tous ceux qui voulaient voir en eux l'Eglise et retrouver en elle, ce qu'elle est véritablement : le Christ.

 

 

 

Sans doute il y a un abîme entre l'Imitation de Jésus-Christ et Unam Sanctam de Boniface VIII (3) qui proclame que : toute créature humaine doit de nécessité de salut être soumise au Pontife Romain. Et qui parle des deux glaives, le glaive temporel qui est dans la main des laïcs, mais au commandement de l'Eglise, et le glaive spirituel qui est totalement dans la main de l'Eglise qui finit par être la souveraine des souveraines, comme le pape est le roi des rois, disposant de la terre et des trônes, selon le jugement de sa conscience, car s'il juge tout le monde, il n'est jugé par personne.

 

 

 

Il y a une grande distance entre ce ton qui s'explique dans une Chrétienté unie, dans une foi d'ailleurs mal comprise, et l'Imitation de Jésus-Christ, qui à la plus sombre époque, nous donne la note mystique la plus émouvante, la plus profonde, la plus pure. Et justement, c'est l'Imitation de Jésus-Christ, éclatant dans les ténèbres de l'époque où elle paraît, qui nous garantit que, pour une âme qui cherche Dieu, qui vit comme Nicolas de Flue qui est à peu près de la même époque, qui vit authentiquement son Christianisme, le visage de l'Eglise demeure immaculé, virginal et parfait comme le visage de Jésus.

 

 

 

Comment les mystiques peuvent-ils découvrir ce visage immaculé de l'Eglise alors que, selon les apparences et selon le phénomène, l'Eglise inscrit dans l'histoire ses bûchers, son faste, sa mondanité, ses prétentions, son intolérance, comment cela est-il possible ? Cela est possible parce que, justement, l'Eglise est toute entière un sacrement. Rappelons-nous que, selon l'exposé que nous venons de faire tout à l'heure, dans cette rencontre avec le dogme christologique et trinitaire, où justement, nous avons vu surgir la plus haute, la plus pure, la plus profonde, la plus libératrice expression de la foi, rappelons-nous que sans l'Eglise, nous ne saurions strictement rien de Jésus-Christ.

 

 

 

Jésus Christ a terminé sa carrière le jour du Vendredi saint quand il était jeté dans le tombeau. Et c'est tellement vrai que tout se termine là pour l'histoire officielle, que les apparitions du Ressuscité, selon toutes les narrations évangéliques et apostoliques, toutes les apparitions du Christ Ressuscité, s'adressent à la Communauté. Le Christ Ressuscité n'apparaît ni à Caïphe, ni à Pilate, ni au peuple qui a vociféré en réclamant sa condamnation, ce qui serait la plus belle manière de les confondre. Jésus-Christ ressuscité n'apparaît qu'aux témoins choisis, comme dit saint Pierre, aux Apôtres et aux disciples.

 

 

 

C'est donc à la communauté qu'il se manifeste, comme c'est dans la communauté qu'il va survivre. Qu'est-ce qu'un crucifié pour les Romains ? Rien. Nous avons vu que Varus en avait crucifié deux mille en l'An 9. Qu'est-ce que c'est qu'un crucifié de plus ou de moins ? Rien. Si ce crucifié a survécu, c'est que justement il est devenu la vie de cette communauté rassemblée autour des Apôtres et qui constituait l'Eglise naissante.

 

 

 

Tout ce que nous savons de Jésus-Christ, nous l'apprenons par cette communauté, d'abord en vertu d'une tradition orale qui était le kérygme, la première annonce de Jésus-Christ, puis peu à peu, par des documents du Nouveau Testament qui ne sont que la foi d'ailleurs, la foi vivante et orale partiellement déposée dans les documents qui sont prolongés et poursuivis par toute cette vie qui aboutira aux splendides définitions que nous venons de méditer.

 

 

 

Il est donc absolument impossible de désolidariser le Christ de la communauté ecclésiale, tellement impossible d'ailleurs que Jésus se révélera au plus grand persécuteur qui va devenir le plus grand apôtre sur le chemin de Damas en disant : « Je suis Jésus que tu persécutes » (Ac 9:5) J'ai dit cent et mille fois que toute la théologie de l'Eglise est dans ce mot qui émane de la vision paulienne : « Je suis Jésus. » Donc pour l'Apôtre, Jésus et l'Eglise, c'est une seule et même réalité. C'est pourquoi Paul parlera du mariage entre le Christ et l'Eglise, c'est pourquoi il parlera de cette Eglise sainte et immaculée que le Christ a baptisée et purifiée dans son sang, afin qu'elle fût devant lui sans tache ni ride.

 

 

 

Mais il est clair que, si l'Eglise est Jésus, c'est à condition que tout ce qui n'est pas Jésus dans l'Eglise soit uniquement, exclusivement, totalement, radicalement sacrement de Jésus, signe manifeste et qui communique Jésus, rien de plus.

 

 

 

Et d'abord, pourquoi [...] l'Eglise ? Pourquoi le Christ a-t-il emprunté cette voie ? D'abord parce qu'il n'avait pas le choix puisque il a échoué, puisque toute sa vie n'aboutit à rien, puisqu'il n'a pas fait un seul disciple, puisque ses Apôtres n'ont rien compris, il fallait bien qu'il reportât au-delà de sa mort la fécondité de sa mission.

 

 

 

Mais il y a autre chose, autre chose qui nous est révélé par cette conception magnifique de l'Apôtre saint Paul qui voit en Jésus le second Adam. Nous n'avons pas de peine à le concevoir d'après la méditation que nous venons de faire : c'est cette humanité totalement désappropriée de soi qui est apte à faire l'unité de l'histoire justement parce que elle n'est limitée par aucune frontière et par aucune possession. C'est en lui que toute l'humanité devient présente et totalement contemporaine. Il est le second Adam qui rassemble tous les hommes, qui fait tomber tous les murs de séparation, qui réalise l'unité de l'espèce humaine promue au rang de communauté spirituelle et mystique, qui réalise cette unité au plan d'un personnalisme divin.

 

 

 

Mais cette unité suppose une adhésion de chacun. Il ne s'agit pas d'une conversion en masse et imposée : c'est totalement impossible. Nul ne peut devenir le sanctuaire de la divinité, cette divinité qui se révèle à Augustin comme le ferment même de sa libération, nul ne peut adhérer à cette divinité autrement que par sa libération et dans la pleine actualisation de sa liberté.

 

 

 

Mais justement pour adhérer au Christ comme il est, il faut vivre le Christ. Nous avons noté que l'erreur des Apôtres, et qui explique toute leur incapacité à comprendre, l'erreur des apôtres c'est d'avoir vu le Christ devant eux et non pas au-dedans d'eux-mêmes. Le miracle de la Pentecôte, c'est précisément que le Christ devient une réalité intérieure. Tant qu'ils le voyaient devant eux, ils ne le voyaient pas, parce que l'humanité de Jésus-Christ était une humanité sacramentelle qu'on ne pouvait percevoir que du dedans, comme d’ailleurs toute personnalité humaine authentique ne peut être perçue que du dedans, à plus forte raison l'humanité de notre Seigneur ne pouvait être perçue dans son authenticité que du dedans.

 

 

 

Mais pour l'apercevoir du dedans, pour l'apercevoir, cette humanité du Christ dans sa réalité sacramentelle, il fallait nécessairement l'apercevoir dans sa mission universelle puisque son dépouillement, sa désappropriation, son enracinement dans la personnalité et dans la pauvreté du Verbe divin suppose une mission universelle, une communication faite à tous les hommes du personnalisme divin.

 

 

 

Comment donc adhérer à l'humanité de Jésus-Christ sans se faire universel, sans adopter toute l'humanité, sans recueillir l'héritage de toute l'histoire, sans se faire contemporain de toute l'humanité dans le passé, dans le présent et dans l'avenir et sans se faire contemporain de l'univers dans son évolution en arrière et en avant ?

 

 

 

C'est donc ensemble que les hommes ont à venir à Jésus-Christ. C'est en communion les uns avec les autres, c'est donc en communauté. La survivance de Jésus-Christ, le prolongement de son Incarnation ne pourra donc prendre que cette forme universelle, à laquelle correspond le mot catholique qui veut dire exactement universel. La survivance du Christ ne pourra donc prendre que cette tournure universelle et s'affirmer dans une communion au sein d'une communauté. Dans une communion humaine au sein d'une communauté mystique ; c'est-à-dire que la communauté ecclésiale repose sur la structure ontologique de Jésus-Christ. C'est parce que Jésus-Christ est ce qu'il est, parce qu'il est le second Adam, parce qu'il est l'homme universel, parce que son humanité n'a pas de frontière, parce qu'il est contemporain de tous les hommes, parce qu'il est intérieur à chacun, que l'adhésion à Jésus-Christ ne peut être qu'une mission universelle - toute grâce est une mission, et l'adhésion à Jésus-Christ ne peut être qu'une mission universelle - un envoi à toute l'humanité et à tout l'univers.

 

 

 

C'est donc par une correspondance rigoureuse et ontologique, c'est-à-dire fondée sur la structure même de l'être de Jésus-Christ, que sa survivance dans l'histoire, après l'échec de sa mort, échec d'ailleurs rédempteur de sa mort, c'est en raison même de cette structure que sa survivance va prendre cette expression ecclésiale. Il va donc apparaître au monde en forme d'Eglise, mais cette Eglise qui est lui – « je suis Jésus que tu persécutes » – ne peut être lui que si elle cesse d'être elle.

 

 

 

Il faudra donc que elle subisse une totale désappropriation. Il faudra qu'elle exerce sa mission en état de démission. Et nous le sentons bien lorsque nous relisons la confession de Césarée en Matthieu 16. Nous voyons bien dans cet affrontement des deux apostrophes du Seigneur : « Tu es Pierre » d'une part et « Retires-toi de moi, Satan. » Nous voyons bien que le même homme peut être Pierre et Satan, Pierre quand il n'est pas lui, car ce n'est pas son nom : il s'appelle Simon, fils de Jean, c'est Jésus qui lui a donné le nom de Kephas, [...] la pierre, en raison du dessein qu'il avait fondé sur lui, en raison de la mission qu'il voulait lui confier dans la mesure justement où il démissionnerait de soi, dans la mesure où il cesserait d'être lui, de s'appartenir, dans la mesure où il serait conduit par un autre, « là où il ne voulait pas », comme dit le dernier chapitre, l'appendice de saint Jean. (Jn 21:18) Quand il sera lui-même, quand il voudra être lui-même, il sera satan, l'adversaire. Celui justement, qui intercepte la lumière, qui empêche le rayonnement de l'amour et de la divine pauvreté. Pierre donc est investi en raison du dépouillement radical qui est la condition même de l'exercice de sa mission, et ceux sur lesquels cette mission doit s'exercer sont radicalement affranchis de toute espèce de dépendance à l'égard de Simon, fils de Jean qui peut être Satan. Ils ne sont offerts à la mission de Pierre qu'en tant que Pierre, précisément, n'est plus lui, mais est purement et simplement le sacrement de Jésus-Christ.

 

 

[repère enregistrement audio: 32' 50']

 

 

Toute la théologie de l'Eglise est là. Et le mystique, l'homme qui a la foi, l'homme qui veut rejoindre le second Adam, l'homme qui veut s'identifier avec Jésus-Christ, pourra être universel comme Jésus-Christ et avec Jésus-Christ pour être dans l'humanité un ferment de grandeur, de dignité, de justice et de liberté. Tout homme sait que il ne dépend de personne que de Jésus-Christ qui est son libérateur, que de Jésus-Christ qui fonde sa liberté, que de Jésus-Christ qui l'atteint du dedans et qu'il ne peut rejoindre que du dedans dans une communion d'amour où sa liberté respire.

 

 

 

Si Pierre veut devenir Simon, fils de jean, s'il veut devenir Satan, s'il veut entrer dans les voies faciles, s'il veut faire ses affaires, il les fera et il cessera d'être Pierre pour l'homme de la foi qui n'a à faire à lui que dans la mesure où il n'est plus lui, mais Jésus.

 

 

 

Rien n'est plus évident que cette sacramentalité. Paul la revendiquera dans la 1ère aux Corinthiens. Il dira : « Voyons, comment, pourquoi parlez-vous d'être les disciples de Kephas, ou Apollos, ou de Paul ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Vous n'avez pas été baptisés au nom de Paul, mais au nom de Jésus-Christ. Donc, il ne s'agit ni de Paul, ni d'Apollos, ni de Kephas, ni de n'importe qui; il s'agit uniquement de Jésus-Christ » (1 Co 1:12-17 et 3 :4-7). Et Saint Paul, allant plus loin dans l'épître aux Galates pourra dire : « Eh bien, Galates insensés qui voulez revenir aux rites du judaïsme après avoir été affranchis par Jésus-Christ. Sachez-le : même si un ange du Ciel ou si moi-même, nous vous proposons un autre évangile que celui que je vous ai prêché, qu'il soit anathème ». (Ga 1:8-9 ) C'est-à-dire que l'évangile que je vous ai prêché, c'est l'évangile, non pas de Paul ou d'un ange, c'est l'Evangile qui est Jésus-Christ. Alors, même si moi, je vous en porte un autre, que je sois anathème, parce que, alors je ne suis plus qu'un faussaire et un traître.

 

 

 

Tout le mystère de l'Eglise est donc dans cette identification; et justement le mystique, l'homme qui vit du dedans, voit toute l'Eglise du dedans, et sans la moindre difficulté, il passe par le hiérarque, par l'apôtre ou par son successeur, il passe par eux, sans être dupe de ce qu'ils sont, sans s'arrêter à ce qu'ils sont, sans être lié le moins du monde par ce qu'ils sont, par ce qu'ils pensent, par ce qu'ils comprennent, parce que, ils ne sont que les sacrements d'un témoignage qu'ils ne peuvent pas limiter, dont ils ne peuvent davantage disposer, qui leur est confié, sans qu'ils puissent aucunement le manipuler, parce que justement, ils sont mandatés uniquement pour s'effacer dans ce témoignage et que le crédit qui leur est fait est fait à un autre qu'eux-mêmes.

 

 

 

Quand donc on aboutira à l'affirmation de l'infaillibilité, l'infaillibilité ecclésiale, on ne fera que reconnaître une chose, c'est la démission absolue du hiérarque, de l'apôtre, de l'évêque, du prêtre, du communiant, du confirmé, du baptisé, tous les membres de l'Eglise à tous les degrés, dans toutes les fonctions, sont en état de démission, d'effacement, de pauvreté. Et justement l'Eglise n'est concevable, que sous ce jour de la divine pauvreté, que dans ce dépouillement radical où l'on n'a jamais à faire, à travers elle, qu'à Jésus-Christ.

 

 

 

Ce serait se tromper radicalement sur le sens de l'infaillibilité, que d'y voir autre chose que l'expression dogmatique, et donc parfaite, et donc intérieure, et donc libératrice, d'une pauvreté indépassable. L'infaillibilité veut dire : « Je ne peux rien, je ne suis rien, je m'efface, je ne peux pas disposer, je suis un fidèle comme les autres, je comprends à la mesure de ma foi et de mon amour et la femme qui ne sait pas lire, peut comprendre infiniment mieux que moi ce que je promulgue car je ne promulgue pas, je ne promulge pas ma vérité, ma conception, mon système ! Je transmets un témoignage où est condensée toute l'expérience de Jésus-Christ, qui est le Verbe de Jésus-Christ, qui est le Verbe, qui est Jésus-Christ. C'est cette parole vivante, cette parole qui est une Présence, cette parole qui est une personne, cette parole silencieuse, cette parole indicible, cette parole libératrice qui ouvre en moi, tout l'espace de la liberté et de l'amour. C'est cette parole seule que je puis communiquer au-delà de moi-même, comme je communique l'Eucharistie dont le Christ est le seul consécrateur. »

 

 

 

C'est la même, exactement, la même vision : de même que nous ne sommes pas liés ni à la foi, ni à la ferveur du prêtre qui est le ministre de l'Eglise en la liturgie, nous ne sommes pas liés davantage à l'intelligence, à la vertu, à la sagesse, à la sainteté, ou au contraire, au manque de vertu, éventuellement aux vices des hiérarques, des apôtres, des papes ou des évêques. Ils ne comptent pour rien, ils sont de purs signes et leur consécration, leur ordination est explicitement une désappropriation qui les rapporte à Jésus-Christ et qui nous réfère exclusivement à lui.

 

 

 

C'est pourquoi le chrétien dans l'Eglise, le chrétien qui joint le Christ dans la communauté mystique, mystique quand elle est vue du dedans – et elle ne peut être vue autrement – si on ne voit pas l'Eglise mystiquement, on est dans la même situation que les Apôtres devant le Christ qu'ils mettaient devant eux. L'Eglise ne peut être qu'au-dedans de nous, comme une réalité que nous vivons, en laquelle nous sommes enracinés et dont la mission s'accomplit à travers nous.

 

 

 

Cette réalité est immaculée, elle est virginale précisément parce que tout ce qui n'est pas parfait, tout ce qui n'est pas justice, lumière, sainteté et amour n'est pas l'Eglise, mais la scorie de Pierre devenant Simon, fils de Jean, retournant à son vieux moi biologique et animal et faisant aux yeux de Jésus figure de Judas, c'est-à-dire de Satan, c'est à dire d'adversaire, c'est-à-dire de refus et de limite.

 

 

 

C'est pourquoi l'auteur de l'Imitation [de Jésus-Christ] peut vivre, douloureusement certes, mais avec cette magnifique sérénité, avec cette foi si décantée, dans cette humanité si radicale, en disant des mots qui sont une larme de vie, ces mots dont on sent qu'il les a écrits sans se regarder, sans s'écouter, des mots qui ont la même résonance que les mots de la Bible, ces mots sans complicité, où les choses qui sont dites même si elles sont médiocres et misérables, ne nous induisent jamais à un consentement louche et oblique.

 

 

 

L'essentiel, il faut bien le voir, si l'Eglise pouvait seule exprimer dans sa plénitude l'universalité de Jésus-Christ en poursuivant sa mission dans un organisme communautaire autant que sacramentel, c'est qu'il importait que toute confusion fût impossible, et c'est là qu'on peut reprendre le mot « asynkhytôs » (4) du Concile de Chalcédoine, aucune confusion n'est possible entre la médiocrité de l'homme et la sainteté de Jésus-Christ, parce que l'homme ici n'est jamais pris, et avec la plus extrême rigueur, qu'au titre de sacrement, si bien que, plus s'affirme l'infaillibilité du sacerdoce dans la dispensation des sacrements, l'infaillibilité des hiérarques, conciles universels unis à Pierre et Pierre uni aux conciles universels, plus s'affirme cette infaillibilité, plus se dégage notre liberté absolue dans la démission absolue du hiérarque, qui dès qu'il mêle quoi que ce soit de lui-même, cesse d'être pour la foi l'Eglise, et redevient Satan en face de Jésus-Christ.

 

 

 

Tout cela suppose donc une vie intérieure, suppose un regard mystique, suppose un dépassement continuel des apparences, suppose aussi un sens aigu des lenteurs de la transformation de l'homme. Il est bien clair que, si des nations entières ont été converties par la force, sont entrées massivement dans l'Eglise, la qualité de leur adhésion ne pouvait être parfaite. Et il est bien clair que dans la mesure, où les hiérarques ont accepté d'entrer dans les catégories de la politique impériale, que pour autant ils tournaient le dos à la mystique. Mais ils ne pouvaient faire, il faisaient autre chose que des sacrements, [sens incertain] et toute leur médiocrité et toutes leurs trahisons ne peut rien contre la démission inscrite au cœur même de leur envoi et de leur ordination.

 

[repère enregistrement audio : 45' 55'']

 

 

 

Et c'est par là que nous pouvons envisager, je veux dire c'est sous ce jour que nous pouvons envisager la réforme de l'Eglise. La réforme de l'Eglise dont je ne vais pas vous parler dans son sens le plus apparent, je ne veux rien dire de cette réforme liturgique, je ne veux rien dire des travaux du Concile, je ne veux rien dire du sursis imposé à la déclaration sur la liberté religieuse. Ce qui me parait certain, c'est que le Concile, c'est que l'ensemble de la Chrétienté n'a pas encore pris conscience du véritable problème, de la véritable réforme que je dirais être consistée – veuillez me permettre ce paradoxe – la véritable réforme s'opérera quand l'Eglise aura changé de Dieu !

 

 

 

Il faut s'entendre, n'est-ce pas ? L'Eglise Christ est immaculée, elle est virginale, elle est le sacrement dont nous vivons autant que nous vivons le Christ, elle est notre mission même, puisque toute grâce est une mission, et que nous ne pouvons pas adhérer au second Adam, sans assumer toute l'humanité et tout l'univers, sans être responsable de la libération et du salut de tous les hommes et de toute la création.

 

 

 

Mais, si l'on veut transformer les apparences, si l'on veut aboutir à une conscience commune et symboliser dans les institutions visibles, si l'on veut que l'homme de la rue ne puisse hésiter sur l'identification de l'Eglise avec Jésus-Christ, il faut nécessairement nous dégager du Dieu mal connu de l'Ancien Testament, du Dieu encore enveloppé dans les limites d'un prophétisme, en progrès bien sûr, mais jamais définitif, pour aboutir au Dieu de Jésus-Christ, c'est-à-dire pour aboutir au Dieu de l'éternelle pauvreté.

 

 

 

Si vous le voulez, pour aller vers le plus clair et le plus simple : tant que les hommes d'Eglise poseront le problème de la foi et de l'Evangile en termes de pouvoir, ils manqueront l'essentiel. Il faut proposer l'Evangile en termes d'amour, il faut comprendre que nous ne sommes pas en face d'une autorité qui prétend nous soumettre, mais en face d'une lumière qui veut dissiper nos ténèbres, nous rendre voyants et nous introduire dans la joie d'une vérité qui est Quelqu'un, d'une vérité ineffable, d'une vérité qui est la lumière de la flamme d'amour.

 

 

 

On le voit bien, dans la théologie traditionnelle, on le voit bien dans l'exposé qu'en fait le Père Daniélou, que ces deux notions se chevauchent et se nuisent mutuellement. Au fond, pour des gens comme le Père Lebreton, qui expose avec une érudition insurpassable d'ailleurs, les origines chrétiennes, pour des gens comme lui, Jésus-Christ, une fois que on a admis qu'il est Dieu sans avoir d'ailleurs défini dans quel sens il faut le prendre – mais je ne reviens pas sur ce que je viens de dire – dès qu'on a admis la divinité de Jésus-Christ, il n'y a plus que à admettre le mystère en soumettant son intelligence, et en entrant à fond dans cette obéissance qui ne demande pas que l'on comprenne mais qui demande que l'on reconnaisse l'autorité de Dieu.

 

 

 

Eh bien je pense que rien n'est plus anti-évangélique, je pense que si Jésus-Christ était cela, je le haïrais, je le haïrais de nous imposer un joug plus lourd que celui de la synagogue, d'entreprendre sur notre intimité beaucoup plus qu'elle ne faisait, au lieu de faire de nous, comme il le fait effectivement, le sanctuaire de la divinité, au lieu d'être à genoux, comme il l'est effectivement, devant cette humanité à laquelle il apprend par ce geste unique et vénérable, que justement le Royaume de Dieu c'est l'homme, et que, pour atteindre ce Royaume, il n'hésite pas à donner sa vie. Voilà le prix qu'il fait de l'homme : donner sa vie. Voilà la passion qu'il a pour l'homme : de mourir sur la croix pour lui. Voilà la grandeur de l'homme : cet agenouillement de Dieu devant lui.

 

 

 

Et alors on voudrait nous ramener à une soumission, voir dans la foi une contrainte, un sacrifice, alors que la foi justement illimitée, d'une lumière océanique, où l'on est délivré de ses frontières, où l'on est introduit dans un personnalisme divin, où l'on apprend le sens de toutes les hautes valeurs, où l'on comprend que il n'y a qu'une dimension libératrice, il n'y a qu'une fécondité créatrice, c'est celle de l'amour qui est tout Dieu.

 

 

 

C'est cela qui entrave concrètement la mission des hiérarques - je ne dis pas la mission de l'Eglise - dans sa réalité sacramentelle qui est sa seule réalité, mais c'est cela qui retarde, dans l'expression, dans la symbolisation, dans les manifestations phénoménales, dans le vocabulaire entièrement désuet, complètement hors du circuit, c'est cela qui retarde l'action ecclésiale parce que il y a cette confusion du pouvoir et de l'amour. On le voit bien lorsqu'il est question de la primauté pontificale, ces deux mots horribles, la primauté pontificale ! Comme s'il s'agissait de cela, comme si l'apôtre n'était pas un serviteur, et comme si le prince des apôtres n'était pas le serviteur des serviteurs - qui est d'ailleurs un des titres pontificaux - comme si réellement il ne s'agissait pas d'autre chose. Or finalement tout ce tintamarre doit aboutir à quoi ? Mais à notre désappropriation, mais à notre pauvreté intérieure, mais à notre démission radicale, mais à ce silence où l'on cesse de faire du bruit avec soi-même. Faut-il tant de bruit pour nous conduire au silence ?

 

 

Vous voyez où est le débat. Que l'on transforme le cérémonial plus ou moins, et plus ou moins heureusement, je ne m'en vais pas en discuter, pas plus que je ne suis consulté sur la question, mais je sens que le vrai problème n'est pas là. Le vrai problème est quel est notre Dieu ? Quel est notre Dieu ? Quel est notre Christ ? Et quelle est notre vocation d'homme ? Est-ce qu'il y a une coïncidence entre notre vocation d'homme et l'Evangile de Jésus-Christ ? Est-ce que l'Evangile de Jésus-Christ éclaire d'une manière unique notre vocation d'homme ? Est-ce qu'il y a en Jésus-Christ une promotion d'existence évidente, incomparable pour celui qui entre dans la divine pauvreté ? Toute la question est là. Si ce n'est pas le cas, autant en emporte le vent, cela ne nous concerne pas.

 

 

 

Il est donc capital que le visage de l'Eglise se dégage sous son aspect de pur sacrement de Jésus-Christ, et dans un symbolisme et dans une réalité de pauvreté selon l'esprit. Il ne s'agit pas de la pauvreté de Benoît Labre (5), il ne s'agit pas d'une pauvreté en haillons, il s'agit de cette pauvreté qui se confond avec l'amour, qui n'est que la désappropriation oblative où la personne se constitue.

 

 

 

Pendant toutes ces années, toutes ces années conciliaires, je n'ai cessé d'éprouver le même malaise en me demandant : mais est-ce que la vraie question va être posée ? Quel est notre Dieu ? Est-ce que l'on va renoncer à présenter Dieu comme un pouvoir pour l'offrir à genoux comme un amour ?

 

 

 

Est-ce que l'on va cesser de présenter la Révélation comme un système du monde, comme une réponse, comme une explication ? Est-ce que l'on ne va pas reconnaître que le dogme lui-même est un sacrement, que le dogme est une personne, que le dogme est Quelqu'un, que la vérité est une Présence d'amour, qu'on ne peut pas la dire, qu'on ne peut que la vivre dans la réciprocité d'un mariage éternel ?

 

 

 

Quand l'Eglise aura ce visage aux yeux de tous – et c'est son visage – c'est cela la foi chrétienne, c'est cela, la théologie de l'Eglise, c'est ainsi que seul - ou seulement -  peut la vivre un homme qui a entendu l'appel du Puits de Jacob, et qui sait, que c'est lui, qui est appelé à être le sanctuaire de Dieu, que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous, confié à chacun pour être communiqué à tous.

 

 

 

Alors,  il n'y a pas besoin de changer - remarquez - les structures. Je ne suis pas gêné, quant à moi, par la sedia (2), cela m'est tout à fait égal, tout à fait égal, je ne vais pas la voir, ça ne m'intéresse pas. Je n'ai pas besoin de voir, je crois. Je crois à la fonction apostolique, je crois à l’envoi de Jésus-Christ, je crois à la présence sacramentelle du Seigneur dans son Corps Mystique, je crois que ce Corps Mystique est le sacrement indispensable de sa Présence effective et universelle, je crois que nous sommes tous appelés à être ce Corps Mystique, à prolonger le second Adam, à perpétuer son Incarnation, à devenir pour les autres son visage et son cœur. Et je sais par là même que tout cela ne me concerne pas. Cela ne me concerne pas ! Si ça fait plaisir aux gens, tant mieux. Si ces spectacles les édifient ou les amusent, tant mieux. Je n'y vois, quant à moi, aucune espèce d'inconvénient.

 

 

 

Ma foi n'est pas là, tout simplement. Elle est au cœur et au centre et je sais que il n'y a pas de pouvoir qui s'exerce à mon encontre, il y a un amour qui appelle le mien. C'est pourquoi je me sens libre. Libre, libre, libre ! Et ne cesse d'ailleurs d'en parler et d'en écrire. Libre parce que il n'y a qu'une réalité, il n'y a qu'une Présence, il n'y a qu'un amour, il n'y a qu'un espace illimité où tout l'univers est contenu, où toute la création est comblée, qui est justement ce cœur immense qui est le cœur du Seigneur.

 

 

 

Mais il serait bon que ces choses-là fussent dites, que on ne nous ramène pas perpétuellement à la Genèse et à son paradis mythique, que l'on nous ramène à la réalité du jardin de l'agonie. C'est çà notre jardin où Dieu meurt, où Dieu souffre toutes les ténèbres de nos refus pour nous restituer justement à notre liberté, pour faire contrepoids à toutes nos absences et pour ré-engendrer en nous ce oui nuptial qui donnera à notre vie une valeur et une portée infinies.

 

 

 

C'est cela qu'il nous importe de vivre, et c'est à cela seul que nous sommes attachés.

 

 

 

Mais il ne faut oublier que, l'Eglise en tant que mystère du Christ, en tant que communauté-sacrement où se perpétue l'Incarnation du Verbe qui est le second Adam, il ne faut pas oublier que nous sommes cette Eglise, qu'on ne peut pas être du Christ sans être d'Eglise, on ne peut pas être du Christ sans être uni au second Adam, on ne peut pas être du Christ sans cette communion universelle, on ne peut pas être du Christ sans être envoyé à tous les hommes, pour témoigner de quoi ? Mais de lui ! De lui, en s'effaçant en lui, et en laissant transparaître son visage et son amour.

 

 

 

Alors l'Eglise, c'est notre affaire à tous, à tous. Les hiérarques y jouent un rôle en raison même d'une démission sacramentelle qui les désapproprie radicalement pour qu'ils ne puissent jamais rien entreprendre sur notre liberté. Ils sont là démis, dévêtus d'eux-mêmes, revêtus de Jésus-Christ, quoiqu'ils en aient, et quand nous sommes à genoux devant le prêtre qui nous confesse, ou qui entend notre confession plutôt, nous savons bien que, par dessus sa tête, au-delà de ce qu'il peut comprendre, c'est Jésus-Christ qui nous écoute, c'est Jésus-Christ qui nous réintègre dans l'immense communion d'amour, c'est Jésus-Christ qui nous envoie à tous nos frères humains et non humains.

 

 

 

La réforme de l'Eglise, elle doit donc s'accomplir finalement en nous, en nous. En nous qui avons à surmonter notre individualisme, à nous qui avons à assumer la responsabilité de tout l'univers, à nous qui devons terminer l'évolution, dans la ligne de son assomption, à nous qui sommes, pour les hommes de notre temps, le seul évangile valable et convaincant. Car c'est à travers un visage d'homme que peut seul transparaître le visage de Dieu, comme c'est à travers un cœur d'homme que peut seulement se manifester l'amour de Dieu.

 

 

 

Nous avons donc à inscrire notre vie personnelle dans cette mission ecclésiale, et nous sommes aussi responsables de tout l'univers que peut l'être un hiérarque à quelque rang qu'il se situe.

 

 

 

Cette réforme de l'Eglise, si nous l'accomplissons en nous, c'est-à-dire ce retour à l'Eglise mystique, puisqu'il ne s'agit pas d'autre chose, ce retour au statut sacramentel qui est celui du chrétien, c'est cela qui implique, ou impliquera nécessairement, par cette pression des fidèles sur la hiérarchie, qui peu à peu amènera, l'Eglise non pas à renoncer le moins du monde à une moindre parcelle de ses dogmes, mais à les vivre du dedans, à les promulguer dans un langage qui immédiatement fasse resplendir cette intériorité et nous appelle tous dans une liturgie vécue à ce silence intérieur, à ce silence de soi où l'on entend la musique silencieuse.

 

 

 

Nul doute que, si la réforme de l'Eglise s'accomplit en nous, elle se diffusera par osmose sur tous les membres de l'Eglise, et que, achevant ou prolongeant les efforts des pères conciliaires, qui sont tous des hommes de bonne volonté, qui ont mis certainement le meilleur d'eux-mêmes dans leurs études et leurs travaux, mais qui dans l'ensemble, n'ont pas encore compris, au moins discursivement, sinon vitalement, que Dieu n'est pas un pouvoir, mais un amour et qu'il ne s'agit pas de maintenir les gens dans la foi en les enfermant dans un ghetto, en leur interdisant de regarder au-delà de leurs frontières, mais que il s'agit uniquement d'aller aux racines mêmes de l'humanité pour ouvrir à l'homme cette perspective incomparable que suscite en nous un Dieu intérieur à nous-même et qui est si peu un pouvoir, si peu une menace et une rivalité qu'il se révèle lui-même en Jésus-Christ comme la pauvreté absolue, comme celui qui n'a rien et ne peut rien avoir, comme celui qui nous appelle à devenir ce qu'il est en passant du moi possessif au moi oblatif afin que notre vie toute entière devienne cette relation d'amour qui est la seule révélation possible du Dieu vivant.

 

 

 

Nous le savons bien, c'est là une expérience incontestable. Rien ne nous a jamais guéri de nous que la rencontre avec un être libéré de soi. C'est dans cet espace offert à nos limites, que nos limites se consument, que l'espace s'ouvre, et que nous reconnaissons soudain Dieu comme le cœur de notre cœur, comme la vie dé notre vie, comme le lien de toutes nos tendresses et comme la caution de tous nos amours.

 

 *

***

*

(1) Brigandage d'Ephèse. Le 2eme concile d'Ephèse de 449 est non reconnu. Il se situe entre le concile d'Ephèse en 431 et le concile de Chalcédoine en 451. La question était la controverse sur la personne de Jésus-Christ : était-elle unique, en deux natures (divine et humaine), ou bien y avait-il en lui deux « personnes » distinctes et séparées (thèse de Nestorius).   Théodose avait confié la présidence de l'assemblée de 449 à l'évêque d'Alexandrie : Dioscore, partisant, comme la majorité des évêques présents, d'Eutychès. Le pape Léon dans une lettre dogmatique (Tome à Flavien) avait opposé la foi catholique à l'erreur d'Eutychès (monophysisme - nature unique) comme à celle de Nestorius. La lecture de la lettre de Léon est empêchée lors de l'assemblée. Il y a des violences, Flavien est brutalisé ; déposé de son siège d'évêque, envoyé en exil, il mourra en cours de route. (Source : wikipedia).

 

(2) sedia gestatoria : mot italien, chaise à porteur. Fauteuil pontifical monté sur un brancard.

 

(3) Unam Sanctam : bulle pontificale de Boniface VIII sur l'unité de l'Église donnée le 18 novembre 1302.

(4) Asynkhytôs : exprime la liaison parfaite qui maintient la distinction entre l'humanité et la divinité de Jésus-Christ. Il est parfaitement homme et parfaitement Dieu.

 

(5) Benoît Labre, 1748-1783. Refusé par tous les monastères où il souhaitait être accepté, il trouva sa vocation dans une vie de mendiant et de pèlerin, allant de sanctuaire en sanctuaire.

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”poisson

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