Conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Paris le dimanche 29 janvier 1967. (4eme conférence).

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.

 

 

Saint Paul, dans la Première [Epître] aux Corinthiens, chapitre 15, fait grand état de la Résurrection comme de l'argument essentiel hors duquel le christianisme perdrait son fondement : « Si le Christ n'est pas ressuscité des morts, nous sommes les plus misérables des hommes. »

 

Les documents du Nouveau Testament situent cette affirmation et la nuancent considérablement en nous montrant que la Résurrection du Christ est demeurée le secret de la communauté, c'est-à-dire que la Résurrection du Christ se situe dans un contexte spirituel, hors duquel elle perd toute signification.

 

Il ne s'agit pas là d'un événement matériel, phénoménologique, à prendre du dehors ou que l'on pourrait prendre du dehors, autrement le Christ aurait pu se représenter aux autorités qui l'avaient condamné et leur montrer, de la manière la plus sensible, l'échec de leur entreprise : « Vous avez voulu me supprimer, me voilà vivant, j'ai vaincu la mort, croyez en moi... »

 

« Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu. » (Jn. 20, 29) Précisément, le miracle ne peut pas être ce coup de poing donné dans les phénomènes et qui aurait une vertu contraignante. Sur le plan visible, tel que nous pouvons l'atteindre à travers les documents du Nouveau Testament, nous voyons que le Christ a échoué, et il l'a d'ailleurs annoncé lui-même : « Il est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, le Paraclet, l'Esprit saint, ne viendra pas à vous. » (Jn. 16, 7) Et cet échec, au regard de l'histoire profane, si l'on peut dire, c'est-à-dire au regard des autorités qui l'ont condamné, cet échec est complet et sans retour.

 

La Résurrection a été réservée, c'est-à-dire que, la connaissance de la Résurrection et le témoignage fondé sur la Résurrection, ont été confiés aux amis, aux disciples, à ceux qui devaient prendre la relève et poursuivre l'oeuvre du Seigneur. Cela veut dire que, sur le plan de l'histoire phénoménale, sur le plan de l'histoire visible, l'échec du Christ étant complet, nous ne saurions absolument rien de lui – puisqu'il n'a rien écrit – rien de lui, si nous ne possédions le témoignage de la communauté.

 

Pour nous, il n'y a pas de voie d'accès au Christ en dehors de la communauté ecclésiale, en dehors de la communauté apostolique qui constitue l'Eglise naissante. Et là, il est impossible d'établir une dissociation, puisque tous les textes en notre possession sont des textes qui émanent de la communauté. Nous avons vu que ces textes comportent des niveaux différents, bien entendu, mais tous ces textes proviennent de la communauté.

 

Ils n’ont pas deux témoignages, un témoignage du Christ que l'on pourrait discerner et qui nous parviendrait par d'autres voies, et un témoignage de l'Eglise qui serait inférieur au premier. Nous n'avons qu'un seul témoignage qui émane de la communauté. En fait, pour reprendre une expression bien connue, le Christ est entré dans l'histoire en forme d'Eglise.

 

C'est là un événement considérable dont il faut essayer de pénétrer la portée spirituelle, car d'entrée de jeu, il semble que ce fait que le Christ entre dans l'histoire en forme d'Eglise va le limiter en le livrant, justement, à un groupe humain dont la qualité est nécessairement inférieure à la sienne, qui va donc normalement lui imprimer la marque des limites humaines.

 

Les choses pouvaient-elles se passer autrement ? Le Christ ne pouvait survivre après sa mort, il ne pouvait survivre dans notre histoire d'une manière visible. Ce que nous appelons l'état du Christ ressuscité, indique dans le jeu même du langage, que sa vie est détachée du contexte phénoménal, que, il ne dépend plus de l'univers. Il peut sans doute s'y manifester, mais qu’il ne peut plus y vivre une vie normale, avec toutes les nécessités qu'elle implique.

 

Non il ne pouvait pas, dans son état de ressuscité – si je puis dire – continuer à vivre visiblement parmi nous. D'autre part, il ne devait pas nous quitter, parce que si le Christ nous quittait, nous n'aurions plus eu de lui que, un témoignage verbal, un témoignage véhiculé par des paroles, par des textes, par des livres, témoignages qu'il aurait fallu soumettre à l'exégèse, à l'interprétation à l'infini et l'on sait bien ce que peut donner l'étude des textes entre les mains d'hommes spécialisés dans cette entreprise et qui veulent chacun ajouter quelque chose aux commentaires qui ont été donnés par leurs prédécesseurs. On a une montagne de commentaires sous laquelle le texte est enseveli et le désaccord est d'autant plus grand que les commentaires sont plus nombreux.

 

Le Christ s'est heurté, d'ailleurs, à ce monde des exégètes, à ces scribes spécialisés dans l'étude de la Loi, qui en avaient noté tous les accents et tous les iota, et il a senti combien dur était ce mur des observances, combien impénétrable et avec quelle hostilité, il pouvait être accueilli par des gens qui passaient leur vie à scruter les textes sacrés.

 

La révélation du Christ, comme elle fait corps avec lui, ne peut pas se détacher de lui. Il ne s'agit pas d'une doctrine, il s'agit d'une Présence. Or, ce qu'il fallait à l'humanité pour qu'elle gardât ce trésor d'une révélation unique où resplendit la pauvreté de Dieu, ce qu'il fallait, c'est que demeurât avec elle – j'entends avec l'humanité – demeurât avec elle, cette Présence même du Seigneur. C'est cela justement qui constitue le mystère de l'Eglise.

 

Le Christ doit demeurer, et pourtant il ne peut pas demeurer sous son aspect visiblement personnel, il ne pourra donc demeurer que sous le voile d'un sacrement, ici d'un sacrement collectif qui est justement l'Eglise.

 

L'Eglise ne peut avoir de sens, évidemment, sur le plan sur lequel nous nous sommes placés, plutôt sur le plan sur lequel le Christ lui-même nous appelle, que si l'Eglise est une réalité mystique, une réalité de l'ordre le plus intérieur, une réalité qui ne peut être accessible qu'à la foi, qui est la lumière de la flamme d'amour.

 

Si on ne se place pas sur ce plan, il est évident que, on manque d'atteindre l'Eglise et que, on se fabrique une idole, comme on le ferait d'ailleurs en face du Christ, si on ne le prenait pas du dedans, comme l'ont fait tous ses contemporains, qui ont pu le voir de leurs yeux de chair, qui n'ont pu l'identifier spirituellement, parce qu'ils l'ont vu devant eux, au lieu de le voir au-dedans d'eux-mêmes.

 

C'est d'ailleurs pourquoi le Christ affirmait à ses apôtres que, il était bon qu'il s'en aille parce que, faute de ce départ, ils ne recevraient pas l'Esprit saint, ils n'entreraient pas dans la grande illumination qui devait les conduire à la liberté divine.

 

C'est donc ici la même difficulté, si nous prenons l'Eglise du dehors, nous sommes certains de ne pas l'atteindre et d'être immédiatement jetés dans des doutes, dans des questions pleines d'anxiété, sinon d'être exposés à un véritable scandale.

 

Il s'agit donc d'un mystère intérieur, qu'il faut prendre du dedans, d'une réalité mystique, que l'on ne connaît que dans la mesure où on a soi-même une vie mystique. Et nous en sommes parfaitement assurés par la rencontre qui a fait de Saul le grand apôtre des nations. C'est justement en rencontrant le Christ dans la communauté que Paul est devenu ce qu'il est devenu. Et mystérieusement, cet homme qui était le plus juif des juifs, le plus obstiné dans sa foi ancestrale, le plus jaloux de la grandeur de la synagogue, le plus hostile à cette communauté naissante dont il percevait, dont il pressentait le danger pour la synagogue, c'est lui qui tout d'un coup, dans cette rencontre du Christ au sein de la communauté, va éprouver que il est désormais délivré de tout fanatisme, de toute frontière et qu'il est appelé à être précisément l'apôtre des gentils, de tous ces gens du dehors que les juifs ne pouvaient tolérer à leur table et dont le contact leur apparaissait toujours comme l'occasion d'une souillure.

 

C'est vers ces gens-là que Paul va s'orienter après avoir rencontré, [… ?] le Christ ecclésial qui s'est révélé à lui en lui disant : « Je suis Jésus que tu persécutes. » (Ac. 9:5) Je répète pour la millionième fois que tout le mystère de l'Eglise est enfermé dans cette parole : « Je suis Jésus que tu persécutes. »

 

Cette identification, elle n'est pas de nous, elle est du Christ, elle est d'ailleurs d'une logique spirituelle évidente, d'après les prémisses que nous avons considérées. Le Christ demeure, mais il ne peut pas demeurer sous sa forme visiblement personnelle, il faut qu'il emprunte le truchement d'un sacrement, et en outre, il faut que l'incarnation se poursuive, se poursuive à travers nous, car le Christ n'est pas détaché de nous.

 

S'il est le second Adam, c'est précisément pour nous agréger à son expérience, pour nous faire entrer dans sa vie, et pour nous faire partager aussi sa mission. L'Incarnation va se poursuivre, et la Présence du Christ en forme d'Eglise, signifie précisément que l'Incarnation va se poursuivre à travers nous. Et que nous aurons à donner à Dieu et à donner au Christ, le Verbe incarné, à lui donner un visage visible à travers le nôtre.

 

Comme il s'agit de transmettre une Présence et non pas une doctrine, il est normal que cette Présence divine soit médiatisée, soit signifiée et communiquée par une présence humaine. Il n'y a donc aucun doute que, au regard de la foi primitive, au regard de la communauté naissante à laquelle nous devons tout ce que nous savons de Jésus-Christ, il n'y a aucun doute qu'au regard de cette communauté, l'identification est certaine.

 

Si les apôtres se lèvent après le baptême de feu de l'Esprit saint, s'ils affrontent la foule et les autorités, s'ils acceptent d'être jetés en prison, sans renoncer le moins du monde à leur mission, c'est que ils ont la certitude maintenant, que le Seigneur est avec eux, que le Seigneur est au-dedans d'eux-mêmes, qu'ils ne parlent pas en leurs noms et que, jusqu'aux extrémités de la terre alors connue, c'est Sa parole qui retentira à travers la leur.

 

Quand vous lisez l'Epître aux Galates, que vous voyez avec quelle véhémence saint Paul tance les Galates qui ont voulu perpétuer les rites juifs, entre autres le rite de la circoncision, avec quelle violence il répudie cette sorte d'association de la Loi et de l'Evangile, en disant que même si un ange du ciel, ou lui-même, leur apportait un autre Evangile que l'Evangile de la libération qu'il leur a prêché, qu'il soit anathème.

 

Donc il n'y a pas de doute que, à travers Sa parole, c'est le Christ qui agit. Il le dira d'ailleurs en d'autres termes aux Corinthiens (2 Co. 1:13) : « Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Alors, vous n'êtes pas baptisés au nom de Paul ou au nom de Képhas ou au nom d'Apollos, vous êtes baptisés au nom de Jésus-Christ. »

 

[Repère enregistrement audio : 15’01’’]

 

Et lorsque l'assemblée de Jérusalem aura à régler précisément ces rapports si difficiles à équilibrer entre les chrétiens venus de la gentilité, c'est-à-dire du monde gréco-romain, qui sont des incirconcis et des juifs d'autre part, pour équilibrer cette communauté de vie, le décret de Jérusalem commencera par ces mots : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous... » Où la symbiose, la communauté de vie entre Dieu et l'Eglise est affirmée de la façon la plus formelle.

 

Nul doute que l'église naissante n'ait eu à propos d'elle-même et à son propre sujet une vision mystique dans cette identification d'elle-même avec le Christ, ce qui, immédiatement, lui donnait un statut de sacrement, c'est-à-dire de signe qui n'a de valeur que pour représenter ou plutôt pour présenter le Christ et le communiquer.

 

Toute l'Eglise est un immense sacrement, nous n'avons pas cessé de le redire, un immense sacrement à travers lequel resplendit le visage de Jésus-Christ. Bien sûr que c'est difficile à discerner puisque à travers ces hommes-sacrements, qu'ils soient Pierre, Paul, Jacques ou Barthélemy, à travers ces hommes-sacrements, il reste que, tout de même une humanité, que nous avons devant nous, avec ses dons particuliers qui peuvent être éclatants et magnifiques, qui peuvent être moins brillants ou pas du tout, et des limites humaines qui peuvent être extrêmement choquantes. Il est évident que pour rencontrer le mystère de l'Eglise, il faudra faire le discernement entre l'homme, en tant qu'il est sacrement, et l'homme, en tant qu'il est simplement un individu semblable à nous-même, affecté de toutes les limites humaines.

 

Le Christ nous a préparés à ce discernement dans une page de saint Mathieu, le 16ème chapitre, que vous connaissez bien, celui qui contient précisément les promesses faites à Pierre après sa profession de foi à Césarée : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant... Et Moi je te dis : tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise. » Et bien, dans la même page, à quelques lignes d'intervalle, tandis que le Seigneur réaffirme la catastrophe qui sera la fin de sa mission, tandis que Jésus parle de nouveau de la croix, ne voulant pas que le messianisme que Pierre vient d'affirmer soit confondu avec une entreprise révolutionnaire qui se situe sur un terrain charnel, Jésus, reparlant de la croix, entendra les adjurations de Pierre qui le suppliera de se détacher de ces pensées funestes et d'envisager l'accomplissement de sa mission par une voie ou par une issue triomphale. C'est alors que Jésus lui dira cette parole qui peut sembler si brutale : « Retire-toi de moi, Satan, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu. »

 

Voilà justement qui doit faire équilibre : tu es Pierre, mais tu es aussi Satan, selon les cas ! Et dans l'Eglise, nous pouvons donc constamment discerner Pierre et Satan, discerner par la foi, bien entendu, ce qui veut dire très simplement que nous ne sommes liés à l'Eglise que dans la mesure où elle est en effet Jésus ; et qu'elle n'est plus rien pour nous, c'est-à-dire qu'elle cesse radicalement d'être l'Eglise, quand elle n'est plus Jésus.

 

Quand Pierre est la pierre, il a reçu ce surnom du Christ, mais pas son nom, c'est un surnom symbolique qui indique une fonction. Quand Simon, fils de Jean, c’est là son nom natif ; quand Simon fils de Jean fait ses affaires, quand il poursuit ses rêves, ses chimères et ses ambitions, il est l'Antéchrist, il est l'adversaire, il est celui qui s'oppose à l'accomplissement du règne de Dieu, il est un pauvre pécheur qui pleure sur ses fautes et avec lequel nous devons pleurer les nôtres.

 

Il est Pierre, c'est-à-dire, il n'est vraiment le sacrement du Seigneur que dans la mesure où il disparaît en lui dans cette pauvreté essentielle qui est le caractère premier du mystère de l'Eglise, comme du mystère de Jésus, comme du mystère de la Trinité.

 

Il est parfaitement clair que tous ces hommes qui sont les hiérarques, qui sont les chefs de l'Eglise, qui sont les apôtres, qui sont les disciples, les évangélistes, qui ont tous reçu une mission, celle de perpétuer le témoignage qui désigne un Christ toujours présent au milieu de nous et au-dedans de nous, il est bien sûr que, en leur qualité de sacrement, ils sont en état de démission et n'ont rien d'autre à faire qu'à s'effacer en lui et toute leur autorité vient de leur démission, selon le rythme de la vie divine où toute la grandeur est fondée sur la désappropriation. Il n'y a pas le moindre doute possible à cet égard.

 

Mais, à regarder les choses sur un plan visible, il est évident que l'on se heurte, peut-être plus souvent à Satan, qu'on ne rencontre le vrai visage du Seigneur. Encore faut-il ici appliquer un jugement nuancé et discret. Il faut tenir compte de toutes les circonstances, et il suffit de se rappeler la France sous l'occupation, pour se rendre compte que il y a des choses que l'on fait, que l'on doit faire sous l'occupation, qu'on ne ferait jamais en dehors de ce temps qui ne ressemble à aucun autre et qui appelle un comportement rigoureusement circonstancié.

 

On est solidaire là, on est solidaire de tout un peuple, on est solidaire d'une liberté à reconquérir, il y a donc des situations que l'on a à respecter, il y a des interdits dans lesquels on doit s'enfermer, il y a certaines charités qui ne sont pas permises parce qu'elles rompraient une solidarité première et indispensable, enfin on est sur un pied de guerre, et si le cœur est désarmé comme il peut l'être très sincèrement devant le Seigneur, il y a certainement un front à maintenir pour le salut de la collectivité, il y a donc des choses que l'on entreprendra avec le meilleur de soi-même qu'on ne ferait jamais dans l'état de la paix recouvrée, parce que, justement, à ce moment-là, l'étranger n'est plus l'occupant et que l'on peut le regarder d'un tout autre regard en entretenant avec lui, sur le plan visible, des relations de parfaite universalité.

 

Nous ne pouvons pas lire ce qu'on appelle l'histoire de l'Eglise, qui n'est d'ailleurs que l'histoire des hommes d'Eglise et des membres de l'Eglise, l'histoire de l'Eglise mystique ne pouvant s'écrire que dans le coeur de Dieu, nous ne devons pas oublier ces situations concrètes qui appelaient des comportements tels que deviennent les nôtres, quand nous sommes nous-même dans ces situations paroxystiques.

 

Si vous songez que l'Islam était aux portes de Poitiers, qu'il était aux portes de Vienne, que tout le destin temporel de l'Europe, autant que son destin spirituel était en jeu, vous comprendrez mieux les croisades qui ne sont certainement pas, des entreprises dignes d'une admiration sans réserve, mais qui sont dérivées d'une situation quasi désespérée, où l'Europe a été à deux doigts d'être submergée par l'Islam.

 

L'Islam est certainement une religion vénérable et de grande qualité, mais, si l'Europe voulait demeurer chrétienne, elle n'avait pas le choix, il fallait nécessairement qu'elle mette un barrage à cette invasion avec tout ce que cela peut comporter dans le concret.

 

Il y a d'ailleurs un autre élément que j'ai souvent souligné, c'est que, il n'est jamais arrivé dans l'histoire jusqu'à la constitution de l'Union Soviétique, qu'un état se constituât sur une base athée. C'est un fait dans l'histoire de tous les peuples, que, une religion constitue un des fondements de la cité. Pourquoi en est-il ainsi ?

 

Pour toutes sortes de raisons, pour la raison, d'abord, que la vie du groupe a précédé la vie de la personne, que la vie du groupe exige biologiquement une certaine discipline pour que les membres du clan ne s'entredétruisent pas eux-mêmes, et que, il était naturel de mobiliser, pour protéger cette discipline, toutes les forces dont on pouvait disposer, non seulement les forces de police, non seulement l'autorité d’un chef, non seulement l'autorité de la tradition mais encore, s'il était possible, l'autorité des puissances invisibles qui avaient pouvoir de châtier les transgressions et qui intériorisaient, en quelque sorte, dans la conscience, le souci d'une fidélité difficile.

 

Tous les états, toutes les cités ont une religion. Il était naturel que leur religion en pâtit parce qu'une religion qui s'adresse à un groupe peut difficilement – j'entends à un groupe politiquement rallié à cette religion et dont l'unité est cimentée par elle – il est bien difficile d'imaginer que tout un peuple devienne un peuple mystique. Il prendra nécessairement la religion sous l'aspect le plus extérieur, le plus politique, comme une garantie même de sa subsistance et il n'y aura que [… ?] dans les quelques uns, les quelques êtres privilégiés, qui sont enracinés dans une vie spirituelle personnelle, qui iront plus loin et qui entretiendront avec la divinité des rapports vraiment intérieurs.

 

Le christianisme n'a pas échappé dans sa diffusion à cette fatalité de l'histoire, et nous savons très bien que si le christianisme a remporté la victoire sur le paganisme au 4ème siècle, c'est au détriment, au détriment de l'Evangile. Victoire politique assurée par la puissance des empereurs, mais qui supposait évidemment sur la communauté chrétienne, sur l'Eglise, un regard tout à fait extérieur.

 

On n'imagine pas des millions d'hommes se ralliant au christianisme parce que l'empereur les y convie ou les y oblige, et d’une conversion qui soit une conversion mystique. Sur l'ensemble, il y aura quelques éléments qui émergeront et puis la première génération qui passe du paganisme au christianisme avec un coeur partagé, la seconde génération s'acclimatera, la troisième se considérera comme chrétienne depuis toujours, mais ce sera toujours d'un christianisme qui, dans l'ensemble, sera assez médiocre.

 

Alors ce christianisme sera encadré par une Eglise, qui se trouve elle-même dans une situation très difficile : l'Empire romain est en train de s'écrouler en Occident, les barbares s'installent partout avec leurs usages et leurs traditions, ils deviennent chrétiens par des voies assez hétérodoxes, la vieille civilisation a disparu, c'est le monde entier qui est plongé, plus ou moins, dans la barbarie.

 

Comment est-ce que l'Eglise va accomplir sa mission ? Tout naturellement on verra à Rome l'évêque de la Cité, un saint Léon par exemple, qui est un très grand homme, ou un saint Grégoire, on les verra surgir en face du barbare, on les verra surgir comme les défenseurs de la Cité, avec la culture qui est la leur, qui n'est pas suprême, mais qui quand même l'emporte de beaucoup sur la culture des envahisseurs. Certes, cette influence, qu'ils doivent à leur mission, se cristallisera de plus en plus dans une mission temporelle, qu'ils exerceront parce qu'il n'y a pas d'autre autorité capable d'assumer la responsabilité dans les circonstances données.

 

Et puis on prend l'habitude du pouvoir, et on le garde quand ce n'est plus nécessaire et vous savez la suite. Mais nous sommes toujours dans ce régime où l'Etat comme tel a une religion et où cette religion est considérée comme un des éléments fondamentaux de la subsistance politique. C'est pourquoi on n'admettra pas que l'on mette en doute le Credo dans ses articles essentiels, pour la raison précisément que la religion est indispensable à l'unité de la cité.

 

[Repère enregistrement audio : 30’05’’]

 

Tout cela ne justifie rien, tout cela simplement exige de notre part un jugement nuancé en nous demandant d'entrer dans les circonstances, d'essayer de les revivre, de profiter de l'expérience que nous avons pu faire en pays occupé, de nous souvenir des changements qui se sont accomplis en nous à cette époque, des gestes auxquels nous avons dû consentir et que nous désavouerions aujourd'hui, s'ils devaient s'inscrire dans la réalité d'aujourd'hui.

 

Tout cela permet de nuancer notre jugement, et de comprendre que, s’ils n’ont pas approuvé cet aspect temporel, qui était inévitable, et que d'autre part, nous n’y sommes aucunement liés, justement parce que les apôtres et toute la communauté naissante, les apôtres et leurs successeurs, ceux qui ont reçu l'imposition des mains pour continuer la mission, c'est-à-dire pour continuer le témoignage, ils n'ont reçu cette mission que dans un état de démission. Il est donc parfaitement clair que nous ne sommes aucunement liés à tout ce que leur humanité comporte de limites.

 

Rien n'est plus fort en moi que ce sentiment de liberté et d'indépendance à l'égard de quiconque. Je sais que je ne suis lié qu'à Jésus-Christ qui est notre libérateur, et que tout ce qui n'est pas lui, n'est pas l'Eglise. Je sais que, dans la mesure où le hiérarque, ou l'évêque, le prêtre, le pape demeure affecté par ses limites, ces limites, j'ai naturellement à les supporter comme les miennes, mais elles ne me lient pas, parce que le témoignage du Christ me parvient ici par un organisme sacramentel qui n'a pas le pouvoir de le limiter.

 

Le hiérarque : c'est éclatant d'ailleurs lorsqu'on lit l'histoire des Conciles, qui n'est pas toujours particulièrement édifiante. On se rend compte que des hommes d'une qualité morale parfois assez suspecte, néanmoins peuvent être les instruments de très grands desseins et énoncer, c'est-à-dire formuler dogmatiquement le témoignage apostolique dans les termes les plus magnifiques et les plus libérateurs. Parce que justement, ils ne sont pas eux-mêmes, mais lui.

 

Comme dans le mystère de l'Eucharistie, le célébrant n'est que un sacrement et rien d'autre, il ne compte pas plus que rien dans cette médiation sacramentelle et ceux qui participent à la liturgie sont tendus vers le Christ qui vient et ne pensent qu'à l'accueillir, le recevoir et en vivre et ne sont pas préoccupés de ce que le célébrant peut être en lui-même de son passé ou de son origine, parce que il n'est là, en face d'eux, qu'au titre de sacrement ordonné à la personne de Jésus-Christ, dans une totale démission de lui-même.

 

Et même s'il ne veut pas démissionner, la foi le contraint à le faire, c'est-à-dire que la foi passe par-dessus sa tête et rejoint directement la personne de Jésus-Christ.

 

Il n'y a donc absolument aucun doute que nous sommes là dans un mystère de foi, dont le sens unique est de nous transmettre la Présence de Jésus-Christ. Et cela seul peut justifier notre fidélité à l'Eglise.

 

S'il y avait dans l'Eglise autre chose, au regard de notre foi, que cette Présence de notre Seigneur avec lequel nous sommes en contact personnellement dans la mesure où nous nous ouvrons à son appel, l'Eglise serait quelque chose de monstrueux qu'il faudrait se hâter de détruire. Mais justement, elle reste et l'a toujours été, notre seul moyen de communication sacramentel avec lui, et c'est pourquoi, en usant de toutes les nuances, en faisant toutes les distinctions nécessaires, on voit bien l'aspect Satan qui peut être uni à l'aspect Pierre. Je parle en parabole suivant le texte même de l’évangile. Si nous faisons cette distinction, sachant que nous ne sommes liés qu'à Jésus-Christ, nous pourrons faire de notre fidélité, parfois douloureuse et difficile, un hommage qui s'adresse directement à la personne de Jésus.

 

Et c'est bien cela, il est impossible de vivre la vie ecclésiale sans être uni mystiquement à la personne de Jésus avec cette volonté de lui rendre témoignage et d'entrer soi-même dans cette immense démission où l'on épouse le mystère de la pauvreté divine.

 

Le grand danger serait pour l'Eglise, et c'est un danger qui est assez urgent aujourd'hui, d'oublier précisément son caractère mystique, d'oublier que elle est purement un sacrement, d'oublier que c'est par elle, c'est-à-dire par nous, que se continue l'incarnation du Seigneur et que la Présence de Dieu est liée à notre propre transformation.

 

C'est inutile que nous rassemblions les gens dans des clubs, dans des ciné-clubs ou dans des entreprises de ce genre, si nous n'avons plus rien à leur donner, si nous ne vivons pas le Christ, si nous ne sommes pas transparents à sa Présence. Nous aurons les mains vides et le cœur vide, nous aurons dispersé et consumé toutes nos énergies en vain, puisque nous n'aurons plus aucune réponse à porter à la faim et à la soif du coeur humain.

 

D'ailleurs, pour le redire encore, l'Eglise, nous le sommes tous. L'Eglise, vous l'êtes, l'Eglise n'est pas cléricale, ou du moins elle ne doit pas l'être, elle ne doit pas l’être. Elle est aussi bien le fait d'un petit enfant dans son berceau, d'un ouvrier sur son chantier, d'un professeur dans sa chaire, d'une mère de famille à son foyer que l’œuvre ou les missions du pape et des évêques et des pasteurs.

 

C'est toujours, c’est toujours et uniquement à ce titre de sacrements que tous nous sommes chrétiens. Nous avons donc tous la même mission qui nous engage tout entiers. Et qui nous demande de faire de notre vie, à chaque instant, une donation de nous-même à Jésus-Christ qui sera, du même coup, une donation de Jésus-Christ à tous nos frères humains.

 

C'est d'ailleurs par-là que nous entrerons dans un oecuménisme sans frontières, un oecuménisme qui ne concernera pas seulement les chrétiens d'avec lesquels nous sommes séparés, ni avec lesquels nous brûlons de nous unir, mais qui concernera tous les peuples.

 

Car le Christ n'est pas un monopole des chrétiens, les chrétiens ne sont pas un peuple élu qui serait cantonné dans ses frontières. Le Christ est à tous, le Christ est pour tous, le Christ attend tous les hommes, il est intérieur à chacun. Tous donc sont chrétiens. Si le Christ est vraiment le second Adam, s'il est intérieur à chacun, tous sont chrétiens, qu'ils le sachent ou non. Et nous avons à les traiter comme tels ! Ils ne sont pas dehors, ils sont dedans et nous n'avons pas à les évangéliser en les prêchant, mais nous avons à être pour eux l'accueil de Jésus-Christ.

 

La mission, comme je disais récemment, la mission de l'Eglise deviendra, de plus en plus, une mission silencieuse. De moins en moins, les peuples qui s'éveillent à leur indépendance accepteront que nous prétendions leur apporter des richesses qu'ils n'ont pas, leur enseigner des vérités qui leur sont inconnues et les entraîner dans des voies qui seraient supérieures aux leurs. Ils ont leurs traditions, leur philosophie, leurs croyances, leur morale et ils l'estiment égale, sinon supérieure à la nôtre.

 

Le chrétien n'est donc plus un européen qui fait partie d'un certain ghetto et qui est envoyé par sa nation à d'autres nations. Le chrétien sera de plus en plus un homme universalisé par l'amour du Christ qui apportera aux autres simplement la lumière et la joie de sa fraternité. Il ne leur demandera pas de se convertir à Jésus-Christ, mais il leur apportera, dans sa personne, l'accueil de Jésus-Christ.

 

Si, ils découvrent son visage à travers ce don d'une humanité rayonnante, ils seront peut-être appelés à le reconnaître sur le plan visible de l'histoire et à joindre visiblement l'Eglise, mais on ne peut pas aller à eux avec ce dessein de les annexer ! Il faut d'abord se désannexer soi-même, il faut se désapproprier radicalement, pour rendre un témoignage absolument pur, radicalement universel, et qui puisse atteindre le fond de l'âme sans jamais la limiter.

 

L'Eglise, on peut l'aimer, quand on la vit comme un mystère de foi, on peut l'aimer, quand on voit en elle le visage de Jésus, on peut l'aimer, quand on poursuit avec elle l'Incarnation du Seigneur. Cela ne veut pas dire que il ne faille pas l'aimer avec discernement et peut-être, justement, êtes-vous appelés, j'entends ceux qu'on appelle de ce terme si lourd et si peu élégant de laïcat, on pourrait concevoir, justement, que le laïcat s'organisât lui-même, en dehors de la direction des prêtres, s'organisât lui-même pour énoncer ce qu'il pense, ce qu'il désire, pour dire les limites qu'il rencontre, les souffrances qu'il éprouve, pour demander justement si certaines directions ne sont pas regrettables et s'il ne faudrait pas axer l'action chrétienne d'aujourd'hui d'une manière beaucoup plus radicale sur cette union mystique avec le Seigneur.

 

Je crois qu'il serait très important justement que le laïcat se constituât avec une certaine cohérence et homogénéité pour prendre conscience à travers son expérience quotidienne, à travers ses contacts avec tous nos frères humains, pour prendre une plus grande conscience de ce qu'il convient d'accentuer aujourd'hui sur l'héritage illimité de Jésus-Christ, c'est-à-dire comment aborder aujourd'hui cette Présence du Seigneur qui déborde tous les temps, qui est intérieure à tous les hommes, et qui peut répondre à toutes les aspirations dans la mesure où ses aspirations se décantent, se purifient et se déracinent de nos options passionnelles.

 

Je crois en effet, que l'heure est venue où les laïcs doivent exercer leur discernement critique, la foi étant elle-même un regard critique sur tout ce qui n'est pas l'essentiel, sur tout ce qui n'est pas l'union avec Dieu, sur tout ce qui n'est pas la pauvreté intruquable qui est le seul chemin vers notre grandeur et notre liberté. Il serait à souhaiter que les laïcs s'unissent pour présenter leurs postulats, à condition naturellement qu'ils le fissent du plus profond de leur vie intérieure, sans aucun esprit de dénigrement, mais simplement parce que eux aussi, ont la responsabilité du royaume de Dieu et qu'ils peuvent la sentir plus vivement dans leurs engagements humains que ne peuvent le faire les prêtres, qui sont d’ailleurs mandatés pour redire, sans y rien mêler d'eux-mêmes, le témoignage vivifiant, mais qui ne peuvent pas toujours avec la même acuité, peser les besoins de nos contemporains, en fonction des réponses qu'ils leur faut donner.

 

[Repère enregistrement audio : 44’50’’]

 

Mais, de toutes manières, ce n'est pas aujourd'hui que nous pouvons relâcher notre adhésion au mystère de l'Eglise. L'Eglise a besoin de nous, elle a besoin de vous, elle a besoin surtout de notre conversion, elle a besoin de notre sanctification, elle a besoin de notre union intense avec le Christ.

 

L'Eglise n'existe pas pour autre chose, elle n'existe qu’en étant Jésus, en étant Jésus, et elle n'existe qu'en poursuivant l'Incarnation, en lui donnant un visage à travers notre visage. Il s'agit donc pour nous de voir, dans le mystère de l'Eglise, une mission qui nous est confiée, une mission qui nous engage à fond, qui nous engage toujours et partout, mais au prix de nous-même, sans aucune espèce de prosélytisme, une mission de silence où l'on apporte aux autres rien moins qu'une Présence infinie qui les accueille, sans leur demander leur nom et leur origine, qui les accueille simplement au nom de leur humanité.

 

L'Eglise n'a pas d'autre témoignage à porter, mais celui-ci est essentiel puisque seul, il peut accréditer la Présence réelle du Seigneur parmi nous et au-dedans de nous. Et continuer ce grand rassemblement que le Christ en tant que second Adam veut opérer en faisant de tous les hommes une seule vie et une seule personne.

 

La vie sociale risque toujours d'ensevelir la personne, de la couper de ses racines spirituelles, d'entraver sa liberté intérieure, de l'entraîner dans un univers passionnel étroitement enfermé dans ses frontières. La vie sociale risque toujours de devenir un esclavage, où la part de la personne est toujours plus restreinte.

 

Une sociologie issue du Christ, issue de l'Incarnation, issue de l'union avec Dieu où la valeur humaine se constitue, une sociologie d'un type sacramentel et divin, une telle sociologie identifie la personne et l'univers.

 

Justement, l'universel dans la perspective spirituelle, ce n'est pas le rassemblement d'une multitude à laquelle aucun individu ne manque. L'universel dans la perspective de la personne, c'est une Présence offerte et donnée, sans frontières et qui est un accueil illimité pour tous et pour chacun.

 

Sous cet aspect, on est universel dans la mesure où l'on est personnel, puisque être personnel, c'est être désapproprié de soi, dans une continuelle respiration de Dieu. On est donc là au plus profond de la solitude inviolable de l'Esprit et en même temps on est au centre d'une diffusion illimitée qui atteint tous les hommes et tout l'univers. L'Eglise doit être cela et rien d'autre, mais elle doit l'être concrètement, c'est-à-dire à travers nous.

 

Nous n'avons donc pas le moins du monde à épiloguer à l'infini sur les défaillances des membres de la hiérarchie, si nous pouvons les rencontrer, parce que nous sommes concernés autant que la hiérarchie, parce que l’Eglise est notre affaire autant que celle de la hiérarchie, parce que nous sommes responsables du Christ dans le monde autant que la hiérarchie, parce que le Christ nous est confié à chacun totalement, comme il était confié à sa mère.

 

Nous avons donc à prendre soin de lui, en témoignant de lui, sans parler de lui, en apportant simplement aux autres le visage de son amour. C'est difficile, plus que on ne peut le dire, que c'est difficile de surmonter ses frontières et ses fanatismes, c'est difficile de renoncer à des réussites temporelles qui gonfleraient les statistiques, mais dès que on a identifié Dieu avec cette Présence cachée au plus intime de soi, on sait très bien que l'homme aussi est ineffable, que l'homme est un mystère de grandeur infinie et que, pour l'atteindre, il n'y a pas d'autre chemin que le chemin de la croix, il n'y a pas d'autre chemin que le chemin de l'amour, de la démission et de la désappropriation.

 

Et finalement, c'est bien cela qui éclate dans le mystère du Christ vivant dans l'Eglise ! Ce qui éclate, c'est que l'homme a une valeur si grande, que pour obtenir son consentement, que pour faire jaillir cette réponse à l'amour infini qui est Dieu, il faut le payer de sa vie.

 

Dieu donne sa vie pour nous parce qu'il nous met au niveau du don qu'il fait de lui-même. C'est là le sens même de tout apostolat : l'homme est mis au niveau même du don de Dieu accompli en sa faveur. Poursuivre l'oeuvre du Christ, c'est mettre l'homme à ce niveau et c'est en payer le prix qui est soi-même. Soi-même goutte à goutte, soi-même dans le quotidien, soi-même autant qu'on a de lumière, soi-même autant qu'on devient chrétien, autant que l'on grandit dans l'amour, mais toujours soi, donné, vraiment comme la caution de l'Evangile qui est uniquement le don illimité d'une Présence infinie.

 

Mais, là encore, il s'agit de redécouvrir cette réalité dans le silence et je crois que vous vous sentirez d'autant plus à l'aise que vous avez parfaitement le droit de vous exprimer. Le Concile vous y a invités : exprimez-vous, consultez-vous, réunissez-vous, envoyez des messages, organisez le laïcat de manière à ce que il soit en état de parler après avoir mûri dans le silence, de parler fraternellement, de parler filialement, mais de parler au nom de Jésus-Christ, pour que il n'y ait jamais de dissociation entre les apôtres qui sont les sacrements de l'unité et ce peuple chrétien qui est l'hostie vivante à travers laquelle se réalise cette unité.

 

Ceci étant assuré, vous ne pouvez pas non plus oublier que l'essentiel, c'est ce témoignage de la vie tout entière, qui ne peut se rendre que dans une intimité toujours plus profonde avec le Seigneur. C'est nous qui avons à transformer le visage de l'Eglise, le visage visible, c'est nous ! Si nous souffrons des manquements de certains hiérarques, si nous souffrons de l’agitation superficielle, si nous sentons que le courant mystique risque d'être voilé par toute cette masse d'activités visibles, c'est précisément à nous, en vivant en profondeur, à rendre à l'Eglise, visiblement, son vrai visage de sacrement en apportant partout, selon notre mesure et dans une expérience continuellement renouvelée, la Présence même de Jésus.

 

Vous pensez bien que je n'ignore par les difficultés et que j'en ai subi un certain nombre. Cela ne m'empêche pas, ne m’empêche pas, de vivre dans l'Eglise avec un sentiment d'entière liberté. Jamais je ne sens ma pensée périmée, dans la mesure, précisément, où elle s'alimente au silence de Dieu. Bien sûr, il faut de toute nécessité être en contact avec lui, il faut l'écouter, il faut faire du silence en soi, il faut être dégagé de toute option passionnelle, dans le moment même où l'on veut recueillir un témoignage qui coïncide avec une Présence.

 

Les déficiences des hommes d'Eglise, des membres de l'Eglise, c'est à nous de les compenser et nous sommes d'autant plus appelés à le faire que nous les percevons avec une souffrance plus grande. Nous savons qu'il y a aujourd'hui d'immenses bonnes volontés, qu'il y a […?] que de vertus, qu'il y a une ouverture au monde extraordinaire : toutes choses excellentes, à condition que nous demeurions au centre, et que nous n'oublions pas que tout est contenu, toute la vocation chrétienne est contenue dans ce petit mot qu’a fait de Saul, l'apôtre saint Paul : « Je suis Jésus. »

 

Alors, être chrétien, dans la fidélité au mystère de l'Eglise, c'est prendre à la lettre cette consigne et témoigner de Jésus en devenant Jésus. Car, comme dit saint Augustin : « Nous n'avons pas seulement été faits chrétien, nous avons été faits Christ. »

 

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