- D'octobre à décembre 2013

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en 1967. Publiée dans Ton visage, ma lumière, p. 67 (*)

 

Dans un livre déjà ancien : Aux fontaines du désir (1927), Montherlant se portraiturant lui-même comme le héros d'une immense aventure qu'il retraçait sans scrupule ; ne reculant devant aucune violence, devant aucune critique, comme preuve d'héroïsme, Montherlant constatait que, finalement, le jeu n'en valait pas la chandelle puisque, au retour de chaque aventure, il ne retrouvait que lui-même. Il se retrouvait lui-même et il se sentait attaché à lui-même par un cordon ombilical insécable. Alors, toutes ses aventures ne menaient à rien, puisque finalement elles le ramenaient à lui-même. Et ce "lui-même" était si instinctif, si pathétique, qu'il ne faisait que le subir, et qu'il avait le goût du plaisir jusqu'à la nausée, si bien que dans Aux fontaines du désir, ses aventures ne signifiaient rien, puisque finalement elles ne lui permettaient pas de décoller de lui-même.

 

Et bien sûr, c'est déjà une grande chose que de découvrir cette infirmité qui nous affecte tous : d'être collé à soi, d'être lié à soi, de se subir soi-même, sans jamais pouvoir rien inventer de nouveau. Et c'est effectivement la situation de l'immense majorité des hommes d'être collés et d'être rivés à eux-mêmes, par un cordon ombilical insécable ; et, au bout de toutes leurs aventures, de se retrouver eux-mêmes, inchangés, tels qu'ils étaient au jour de leur naissance, portant le fardeau intolérable du déterminisme de choses toutes faites.

 

Il est bien clair que si la vie humaine se limite à cela, si nous ne pouvons pas sortir de nous-même, si nous sommes rivés à notre passé, il est bien évident que la vie humaine est dépourvue de toute signification.

 

Si la vie humaine a un sens, c'est en sortant de nous-même. Et il importe de bien voir que, si l'hérédité est capitale, tout le domaine de l'esprit, par contre, concerne une réalité qui n'existe pas encore consciemment dans notre expérience, une réalité qui ne peut exister que si nous la créons. Le mystère de l'esprit, c'est cela : c'est, d'une part, de pouvoir accepter une réalité toute faite derrière nous, et d'autre part, de ne pouvoir nous situer dans une réalité qui n'est pas encore mais qui doit être trouvée à partir de sa propre création.

 

Combien de savants ou d'hommes de laboratoire, tout au moins, peinent pour expliquer l'homme qui est derrière eux, l'homme préfabriqué comme nous le sommes tous au moment de notre naissance, et l'univers préfabriqué dans lequel nous nous situons inévitablement. Et il est intéressant d'imaginer les voies par lesquelles se sont constitués ces phénomènes irréversibles qui sont derrière nous, et auxquels nous ne pouvons rien changer.

 

Or, ces savants qui tracent un tableau de l'univers qui est derrière nous, nous passionnent certainement, mais il arrive très souvent qu'ils en restent là, qu'ils ne découvrent à la vie aucun sens, qu'ils voient dans notre existence simplement une somme incalculable de fatalités sans signification, et qu'ils alimentent le scepticisme des littérateurs qui touchent à tout, qui nous servent une philosophie à bon marché, en affectant de n'être dupes de rien.

 

En effet, on peut n'être dupe de rien si la vie se limite à ce tout fait, à ce préfabriqué. On n'a pas à être dupe, puisqu'on est sûr d'avance que l'existence n'a aucun sens.

 

Si, au contraire, on participe à cette magnifique révolte à laquelle nous invite Camus dans L'homme révolté, si l'on refuse d'accepter le monde tel qu'il est, et d'abord soi-même, si l'on comprend que toute la réalité humaine est en avant de nous et qu'il s'agit de la créer, alors nous entrons enfin dans la véritable aventure.

 

Il est certain que l'athéisme se nourrit de l'opposition à des religions qui regardent en arrière, et qui sont rétrospectives au lieu d'être prospectives. Il est évident que rien n'a d'intérêt si tout est déjà fait, comme le remarquait Goetz dans la tragédie de Sartre : Le diable et le Bon Dieu : « Si le bien est déjà fait, l'homme ne peut rien tenter que de mal », et encore : « Il y a bien peu d'originalité dans le mal qui, à toutes les époques, a déjà été fait ».

 

Il aurait fallu lui répondre qu'il s'agit, au contraire, de créer un monde qui n'est pas encore, qui sera un monde de lumière et d'amour, un monde de liberté, où Dieu pourra enfin se situer. Remarquez que l'Apôtre saint Paul, dans une de ses pensées si profondes, au 8ème chapitre de l'Epître aux Romains, nous montre la Création gémissant, « gémissant dans les affres de l'enfantement, soumise à la vanité, malgré elle, et attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu » (Rm. 8,21-22)

 

Qu'est-ce que cela veut dire ? Mais justement que le monde n'est pas encore, que la vraie création est en sursis, qu'elle est en avant de nous, et que par conséquent le vrai Dieu ne sera connaissable qu'au moment où cette véritable création sera accomplie. Et, si cet aboutissement peut sembler déjà réalisé dans la Bible ou dans les catéchismes, c'est dans la mesure, justement, où la Bible et le catéchisme sont parfois rétrospectifs, dans la mesure où l'on nous ramène à un passé dépassé, et où l'on ne nous montre pas les perspectives qui sont celles de l'Evangile, et auxquelles l'Apôtre saint Paul se rapporte dans une vue très profonde, lorsqu'il nous présente l'univers justement comme attendant la réalisation de l'amour. C'est quand nous serons accomplis, quand nous aurons conquis notre liberté, quand nous serons créés nous-même dans la lumière de l'éternel Amour, c'est à ce moment-là que le monde commencera d'exister authentiquement, et que Dieu en apparaîtra comme le Créateur.

 

Il est lui-même un Créateur qui veut agir uniquement par nous, parce que, justement, l'injonction de l'esprit ne peut se porter que sur la liberté et sur l'amour ; le vrai Dieu est Esprit, et il n'est connaissable justement que par ceux qui entrent dans cette merveilleuse aventure d'une création toute neuve, qui doit jaillir à chaque instant de nos mains et de nos cœurs.

 

C'est donc bien en avant de nous qu'il s'agit de regarder et de mettre en œuvre tous les dons de l'esprit. C'est en avant de nous qu'il faut chercher Dieu. Dès que le monde est pris comme un faisceau de déterminismes, dès qu'il est pris en arrière, dès qu'il est pris en nous, hommes charnels, Dieu ne peut pas en répondre, il ne peut pas en être le Créateur parce que, justement, Dieu est tout Amour, et que le seul lien possible entre lui et nous est un lien d'amour.

 

Il faut donc que nous entrions nous-même dans ce mariage qu'il veut contracter avec nous, pour que nous devenions nous-mêmes. Et le monde dans lequel nous sommes enracinés physiquement, ce monde, si nous devenons pleinement nous-même, pourra alors se réaliser dans sa liberté, dans son intériorité et dans son éternité.

 

Laissons donc les mots faire leur bruit, laissons donc les mots passer, chez ceux qui prétendent n'être jamais dupes. Ne nous laissons pas influencer par les touche-à-tout d'une littérature qui ne soit pas authentiquement fondée sur une création humaine. Ne nous laissons pas trop impressionner par les savants qui regardent en arrière, puisque, a priori, la vie de l'Esprit est uniquement en avant de nous-même.

 

Notre jeunesse, a dit le psalmiste, se renouvellera comme celle de l'être ; selon les premiers mots de la liturgie eucharistique : « J'irai à l'autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse » (Ps. 43,4). Nous sommes donc ici en pleine nouveauté, nous sommes invités à entrer enfin dans cette création qui est remise entre nos mains et nous saurons que c'est dans la mesure où chaque jour, dans ce nouvel émerveillement, nous mettrons la main à la pâte, dans la mesure où chaque jour nous rendrons la vie plus belle, les hommes plus heureux, que nous serons acteurs de l'Evangile éternel et que nous pourrons envisager la connaissance de Dieu comme une éternité fidèle, correspondant d'ailleurs à ce que l'Evangile appelle "la nouvelle naissance".

 

Et c'est bien ainsi, quand notre Seigneur s'adresse à Nicodème, ce docteur de la Loi qui a lu tous les livres, qui a commenté tous les versets traditionnels... Il lui rappelle que cela n'est rien et que, finalement, « il faut naître de nouveau » (Jn. 3,3).

 

Recevons donc cet appel de Jésus : « Il faut naître de nouveau » et n'oublions jamais que le véritable univers, que l'homme authentique, que le Dieu Esprit et Vérité, se situent toujours en avant de nous...

 

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

http://www.fleuruseditions.com/livres/zundel/

 

 

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en 1959, à la Toussaint. Publiée dans Ta parole comme une source (*), page 378.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

 

Un de mes amis, moine, m'a dit ce mot que je trouve admirable : « J'ai autant de dévotion à manger ma soupe qu'à célébrer la messe» Il voulait dire que, au réfectoire comme à l'autel, il se trouvait et se sentait à la table du Seigneur. Ce mot est admirable précisément parce que il nous fait redécouvrir le côté sacré de la vie.

 

Nous nous sommes trompés radicalement lorsque nous avons séparé le sacré de la vie. Notre Seigneur a pris le pain et le vin, c'est-à-dire les éléments du repas le plus commun, le plus quotidien, le plus banal, le plus pauvre, précisément pour nous amener à découvrir le côté sacré de la vie la plus pauvre, la plus commune, la plus quotidienne et la plus banale. Nous avons pris ces signes, nous les avons mis derrière des grilles, nous leur avons consacré une sorte de caractère intangible, comme si désormais il y avait un monde sacré séparé du monde profane et ennemi du monde profane.

 

Comme s'il y avait un monde profane ! Il n'y a justement dans le Christianisme pas de possibilité pour un monde profane, parce que l'univers tout entier est le Royaume de Dieu, parce que partout nous sommes avec le Seigneur : soit que nous mangions, soit que nous buvions, le dit précisément l'apôtre saint Paul, nous sommes avec le Seigneur.

 

Il n'y a donc pas, en soi, un acte qui soit plus ou moins sacré, tous le sont. Et les sacrements, qui sont empruntés aux gestes de la vie, et chargés de vie divine, ont été empruntés aux gestes de la vie, précisément pour que tous les gestes de la vie deviennent, à nos yeux, des gestes sacrés.

 

Ceci est d'une importance capitale parce que toute l'interprétation de la sainteté chrétienne en dépend. Je me rappelle la stupeur que j'ai éprouvée à lire la vie d'un bienheureux, déclaré tel par Pie XI qui l'avait connu personnellement : le bienheureux Toniolo, professeur de droit. J'ai été stupéfait en lisant cette biographie de voir que, on parlait des exercices religieux de ce saint homme qui récitait son chapelet, qui faisait la visite au Saint Sacrement, qui communiait fréquemment pour l'époque ! Et on ne disait jamais que le droit, que ses études, que son travail professionnel fût pour lui l'occasion d'un contact avec Dieu. Cela me paraissait scandaleux, au sens étymologique, je veux dire que je butais contre cet obstacle et il me semblait que c'était une chose bien fâcheuse pour un chrétien de n'avoir pas trouvé dans sa vie professionnelle un contact avec le Seigneur, qui était un artisan, qui était un ouvrier.

 

Notre Seigneur n'était pas prêtre, il n'était pas un spécialiste de la religion, il était un charpentier, il gagnait sa vie avec le travail de ses mains, et c'est justement pourquoi il lui était si aisé, si naturel – si l'on peut dire – de nous communiquer sa vie à travers les gestes même de la vie.

 

Il est clair que cette conception – qui tient peut-être au biographe du bienheureux Toniolo plutôt qu'à lui-même – cette conception rétrécit l'idée et l'intelligence de la sainteté à des gestes communs, à des gestes communautaires. Il semble qu'on ne puisse pas être un saint sans faire tous les jours sa visite au Saint Sacrement, sans dire son chapelet, sans communier, comme si la vie professionnelle d'un médecin, d'une infirmière, d'une maman, d'un artisan, d'un ouvrier échappait par elle-même à l'ordre de la sainteté et qu'il fallut pour les sanctifier, précisément les revêtir de ces gestes communautaires qui sont infiniment précieux, cela va sans dire, mais qui ne constituent pas le tout de la vie.

 

Comment voulez-vous imaginer qu'un médecin appelé un soir, après toute une semaine de fatigue, et ce jour-là, et dans le service, ayant abouti d’ailleurs au terme de son service, appelé dans un secteur qui n'était pas le sien, se sentant fatigué et accablé par une lassitude extraordinaire, pourtant par un sentiment de devoir, par un appel de la fraternité humaine, se traîne au chevet d'un malade en danger grave. Il lui donne les soins nécessaires – c’était une petite opération qui pouvait se faire à domicile – et lorsqu'il arrive au bout de l’opération, il est terrassé lui-même par la mort. Ce médecin qui est allé jusqu'au bout de son effort, qui a donné sa vie pour sauver une vie, comment voulez-vous qu'il soit en dehors de l'ordre de la sainteté ?

 

Et cette mère qui a donné un de ses reins pour qu'on en fasse une greffe dans l'espoir de sauver son enfant !

 

Et cet homme qui a épousé une fiancée qui était radieuse de santé et qui tout d'un coup, avait été frappée de poliomyélite et finalement était devenue aveugle ! Cet homme qui l'épouse, qui épouse ce corps rigide des pieds à la tête, qui épouse ce visage sans regard, pour être fidèle à son premier amour !

 

Et ce savant qui s'enfonce dans sa recherche, dans une quête de vérité où il ne cherche rien d'autre que la lumière, où il ne demande aucune récompense, aucune réputation, aucune distinction, aucun honneur, où il demande simplement à entrer toujours plus avant dans ce mystère adorable, dans ce pays de la vérité où notre âme trouve sa respiration ! Comment voulez-vous qu'il soit étranger à l'ordre de la sainteté ?

 

Et comment voulez-vous que le soit ce boulanger, cet aiguilleur qui se lèvent quand nous dormons pour être au service de la communauté ! Si tout ce travail justement est ordonné par la seule valeur reconnue par l’Evangile qui est l'amour, car si je n'ai pas la charité, quand je lirai tous les psaumes en une nuit, quand je communierai à toutes les heures du jour, quand je dirai mille fois mon rosaire, « si je n'ai pas la charité, je ne suis rien qu'un airain qui résonne et une cymbale qui retentit. » (1 Cor 13,1)

 

D'ailleurs, on s'est mépris sur le sens même de la prière chrétienne. On n'a pas vu que la prière chrétienne était une prière sacramentelle. Vous allez comprendre immédiatement : lorsque vous chantez ou lorsque vous entendez la musique, si vous avez l'oreille musicale, il est clair que la musique vous met dans un état de contemplation, d'émerveillement, en vous libérant de vous-même, car quand vous devenez musique, vous ne pensez plus à vous-même, vous ne vous voyez plus, vous ne vous entendez plus, vous êtes perdu dans cette beauté qui vient à votre rencontre !

 

Et il est clair que si nous écoutons la musique ensemble, et si elle en vaut la peine, et si nous sommes devant un véritable artiste, il viendra un moment où tous ensemble nous allons devenir musique, mais chacun à sa manière. Chacun va entrer dans ce secret de sa plus intime solitude où il entrera à sa manière, avec sa sensibilité propre, avec son degré de pureté et d'amour, en dialogue avec la beauté. Et on verra se réaliser dans ce concert, dans cette salle saisie par une admiration unanime, ce mystère de la sociologie humaine : on sera ensemble, ensemble, mais en même temps, on sera seul ! Et mieux on sera seul, je veux dire : plus on sera recueilli, silencieux, plus on sera ensemble.

 

Et c'est là justement le caractère propre de la prière de l'Eglise, de la prière liturgique qui est normalement la prière chantée. Car le rosaire lui-même est une espèce de bréviaire et de chant. Cette prière est une prière qui veut amener chacun à sa solitude. Et dans le geste commun où tous ensemble nous convergeons vers une même Présence , chacun de nous assimile cette Présence au degré même de sa transparence et de son amour.

 

C'est le contraire de cette sociologie massive qui agglutine les hommes par leur biologie, qui en fait une espèce d'élan passionnel, indistinct, où chacun perd sa solitude pour n'être plus qu'un geste dans un ensemble. C'est le contraire dans la sociologie chrétienne. Dans la sociologie de la prière liturgique, chacun est ramené à sa solitude.

 

Dieu nous traite chacun comme un unique, et chacun de nous va à Dieu selon ses voies les plus personnelles, en même temps d'ailleurs qu'il porte avec lui tous les autres, et qu'il offre dans sa solitude, leurs prières, leurs souffrances, leurs attentes, leurs espoirs et ceux de tout l'univers.

 

Il est donc parfaitement clair que la sainteté chrétienne, ce n’est pas la sainteté seulement des moines, des religieux, des gens spécialisés dans une consécration – d'ailleurs valable, si elle est sincère – aux choses de la religion. La sainteté chrétienne est aussi multiple, aussi diverse qu'il y a d'âmes, donc c'est une multitude innombrable qui constitue le corps mystique de Jésus-Christ.

 

Par conséquent, il y a un appel de sainteté à chacun de nous, adressé à chacun de nous, dans l'état où nous sommes, dans notre profession, selon nos aspirations, nos dispositions et nos goûts.

 

Et il peut y avoir un évènement colossal dans le geste du balayeur de rue, qui se livre à ce travail qui en soi, ne paraît pas particulièrement glorieux et génial. Il peut y avoir, dans ce travail, une grâce pour le monde entier, si ce balayeur accomplit son geste dans une pensée de fraternité humaine et joint son travail à celui de l'artisan de Nazareth qui gagnait son pain comme tout le monde, par le travail de ses mains.

 

Et nous ne voulons pas que ce jour de Toussaint nous donne le sentiment que nous sommes exilés, qu'il y a des gens privilégiés parce que, ils sont entrés dans un état tout à fait extraordinaire qui ne peut pas être le nôtre !

 

Il ne faut pas penser que nous soyons exclus de cette sainteté même à son degré le plus héroïque, tout au contraire, la sainteté est pour tous comme le pain est pour tous, comme l'Eucharistie est pour tous, comme le Christ est au-dedans de chacun de nous, étant chez lui à l'intérieur des autres.

 

Nous voulons donc essayer de resacraliser notre vie, de la considérer tout entière comme une réalité divine pour la vivre avec un sentiment de renouvellement, d'enthousiasme et d'amour. Car justement avec notre métier, par le travail de nos mains ou par les efforts de notre esprit, peu importe ! Mais de toute manière, si nous sommes fidèles à ce qui nous est demandé, aucun doute que nous n'entrions dans les intentions de Jésus-Christ et que nous ne puissions nous ouvrir à cette intimité divine dont la circulation en nous est toute la sainteté. Puisque la sainteté pour un chrétien, c'est tout simplement de laisser vivre en lui-même Jésus-Christ selon le mot admirable de l'apôtre saint Paul aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c'est Jésus-Christ» (Ph 1,21)

 

Alors, si vous ne dites pas votre chapelet tous les jours – encore que ce soit une très bonne chose de le dire, cela va sans dire – si vous ne communiez pas tous les jours, bien que ce soit une chose magnifique, si vous ne faites pas votre chemin de croix qui n'est pas moins vénérable ! Mais si tout simplement vous êtes aimables à la maison, si vous ne faites aucune peine à ceux qui vous entourent, si votre présence est un sourire dans l'existence de tous vos voisins, alors soyez sans crainte, vous êtes au cœur même de l'Evangile.

 

Tous les chemins conduisent à Jésus-Christ, pourvu que tous s'ouvrent sur l'amour, puisqu'il n'y a qu'une seule perfection dans l'Evangile, la même pour tous, qui est de se donner, et en se donnant de tout donner.

 

C'est pourquoi, ce que vous aimez le mieux, eh bien faites-le, précisément dans cet esprit de joie et d'offrande ; car ce que vous aimez le mieux, c'est ce en quoi vous mettrez le plus de vous-même et par quoi vous arriverez le plus aisément au don le plus parfait.

 

C'est donc à cela que nous voulons tous tendre, car, quoi que nous fassions, nous sommes au Seigneur qui nous conduit vers l'unique montagne de Dieu qui est celle de la charité. « Car je vous ai donné, dit le Seigneur, un commandement : c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés, et c’est à cela que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples»

Et rien d'autre !

« Si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimé. » (Jn 13,34-35)

 

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8

Conférence donnée par Maurice Zundel au Cénacle de Paris le 31 janvier 1965. (Inédit.)

 

 

La dernière session du Concile a laissé en suspens une déclaration sur la liberté religieuse. Ce suspens ou cette suspense suppose évidemment, en dernière heure, un scrupule, un scrupule de l'orthodoxie romaine en face d'une déclaration qui pourrait mettre en jeu la vérité elle-même.

 

Cet incident, cette remise à plus tard, dernière heure de la déclaration tellement attendue réveille en nous ce scrupule, je veux dire nous le rend plus sensible que jamais, ce scrupule qui a caractérisé, au fond depuis tant et tant de siècles, sinon depuis toujours, l'attitude de l'Eglise romaine.

 

Il importe de comprendre ce scrupule, il importe de comprendre ceux que, ceux qui désirent mitiger cette déclaration, la réduire à une sorte de tolérance de l'inévitable tout en proclamant les droits de la seule vérité. Il faut comprendre que, ils obéissent à quelque chose de très profond et qui est infiniment digne de respect. Il s'agit pour eux vraiment de la vie de leur foi, il s'agit de leur obéissance à Dieu, il s'agit de leur fidélité à leurs engagements le plus essentiel.

 

Et l'on sent bien le conflit entre ceux qui désirent, en raison des circonstances, en raison du milieu dans lequel ils vivent, en raison du libéralisme dont ils bénéficient dans leur propre nation, on comprend que ces derniers soient désireux d'une formule extrêmement vaste et non restrictive, qui reconnaisse purement et simplement à chacun le droit d'exister, selon ce qu'il est honnêtement et sincèrement.

 

Quant aux premiers, ils pensent, comme le Père Daniélou nous le rappelait tout à l'heure, ils pensent que nous avons à nous adapter à Dieu, fût-ce en rechignant, que nous n'avons pas à lui dicter ses volontés, mais lui peut nous dicter les siennes et nous n'avons qu'à nous y soumettre et c'est précisément sous cet aspect d'une soumission à l'égard d'une autorité divine qui conditionne et qui cautionne la révélation, que se fit jour, ou se font jour les scrupules, disons de la Curie, et de tous ceux qui sont d'accord avec elle.

 

C'est une très longue histoire et nous savons très bien que toutes les tendances oecuméniques ont été freinées, du côté de l'Eglise romaine, par ce très profond souci de demeurer fidèle à la révélation, d'obéir jusqu'au bout à la parole de Dieu et de ne jamais trahir la vérité.

 

On n'a pas toujours compris à l'extérieur la hauteur de ce souci et, à l'intérieur de l'Eglise, on ne rend pas toujours justice à la sincérité de ce scrupule qui engage toute la foi, qui engage enfin le Dieu même de ceux qui défendent avec le, le plus d'acharnement les positions privilégiées de l'Eglise, de l’Eglise romaine, de la révélation chrétienne parce que, justement, il y a là, à leurs yeux, une question de fidélité et d'obéissance.

 

C'est pourquoi finalement le débat a pris cette orientation : il ne faut jamais à aucun prix sacrifier la vérité, il faut avoir le courage de l'affirmer et, si cela blesse, ça exclut, ce n'est pas en raison même de la lumière qui est contenue dans les affirmations de la foi, c'est en raison de ce que certaines âmes ne sont pas encore à la hauteur de cette grâce.

 

Mais l'Eglise ne peut pas, selon eux, faire l'économie de ces affirmations, elle doit les proférer inflexiblement parce que la plus haute forme de la charité, c'est de proposer aux hommes la charité où ils doivent trouver leur salut et, si la charité apparemment doit souffrir, en réalité, la vérité, en triomphant, satisfera finalement aux plus hautes exigences de la charité, puisque, on ne saurait aimer mieux les autres qu'en leur proposant intégralement la vérité.

 

             Ce, ce conflit, donc, finalement, se noue sous ces aspects. Tous ceux qui n'y regardent pas de très près, ceux qui sont emportés par un courant de libéralisme depuis leur naissance et en raison même du milieu où ils respirent, ne voient aucune difficulté à admettre le statu quo comme pleinement légitime, de même que ceux qui, au contraire, se considèrent comme les mandataires de la vérité divine, considèrent que leur fidélité est la plus belle manière d'être au service de l'humanité.

 

Il s'agit donc de savoir si ce problème est bien posé, s'il peut y avoir un conflit entre la charité et la vérité, c'est-à-dire qu'il s'agit de nous demander finalement : " Qu'est-ce que la vérité et de quelle vérité s'agit-il, lorsque nous sommes sur le terrain de la révélation ? "

 

Il est plus facile d'affirmer les droits de la vérité et l'obligation d'y souscrire et d'y être fidèle que de cerner la vérité elle-même et de dire ce qu'elle est. Nous sommes évidemment confrontés ici avec tout le problème de la connaissance puisque c'est sur ce terrain, sur ce terrain que le problème de la vérité se pose. Qu'est-ce que c'est que connaître, et quand la connaissance atteint-elle à la vérité ?

 

Aujourd'hui, tout le monde prétend à la connaissance. Le monde est submergé par une telle quantité d'informations que la lecture d'un grand journal, d'un journal bien fait, devient presque une étude, si l'on veut le parcourir tout entier, rendre justice à la qualité de certains articles.

Il faut vraiment s'y mettre comme on se met à un travail et il est certain que l'information aujourd'hui a pris un tel développement que l'on peut, à chaque heure du jour, apprendre quelque chose de nouveau et tout cela est admirable. Mais, devant cette masse incalculable d'informations, quand atteint-on à la vérité ? Qu'est-ce que veut dire la vérité ? Est-ce qu’il s’agit d'atteindre ce qui est ? et de le bien exprimer ? Est-ce qu’il s’agit de photographier le réel et de l'imprimer dans notre cerveau, de radiographier les phénomènes et d'en tirer une formule qui nous permette à la fois de les condenser et de les reproduire ?

 

Sans doute, pour l'empiro-criticisme du marxisme orthodoxe, la « connaissance décalque » est un épiphénomène et cette sorte de photographie interne qui s'imprime en nous est le résultat de nos déterminismes, comme nous sommes nous-même tout entiers le résultat d'un déterminisme, déterminisme que nous pouvons, d'une certaine manière, modifier en calquant d'ailleurs notre action sur les lois de la nature.

 

Mais dans tout cela, pourquoi y aurait-il cette sorte de sentiment du sacré que véhicule le mot de vérité ? Si le monde est une immense masse de matière, si nous-même nous en sommes issus et sommes articulés uniquement sur un déterminisme matériel, si le monde nous offre une carrière à exploiter, il est bien entendu que notre intérêt c'est de nous connaître le mieux possible pour obtenir le rendement optimum et maximum, d'autant plus, que, étant nous-mêmes fabriqués des éléments de cet univers, nous pouvons, d'une certaine façon, régir notre être propre, assurer notre santé d'autant mieux que nous connaissons mieux toutes les pièces de la machine.

Mais en quoi, encore une fois, le mot de vérité peut-il s'enraciner dans cette quête d'un univers que l'on exploite, qui n'a d'autre horizon que lui-même, qui n'a d'ailleurs aucun centre particulier, où il n'y a ni commencement, ni fin intelligibles et dont nous saurions, nous ne saurions indiquer au juste le but et le dessein ?

 

Il est clair que le mot de vérité ne concerne pas cette vérité-décalque qui est d'ailleurs toujours remise en question car, si l'on veut absolument s'en tenir à l'être, encore faut-il constater que l'être nous fuit, que, il est absolument impossible de dire c'est comme ça, puisque à la seconde suivante, un phénomène nouveau pourra tout remettre en question, que, en fonction des instruments, soit des instruments de calcul, soit des instruments qui incarnent le calcul comme sont nos télescopes ou nos microscopes, selon les instruments dont on dispose et qui atteignent aujourd'hui un degré incroyable de finesse et de précision, tout peut être remis en question. Nous savons que le rythme est si rapide de la découverte. Un livre n'a pas eu le temps même d'être imprimé que déjà tout ce qu'il contient peut être dépassé par des découvertes toutes récentes qui étaient inconnues de l'auteur au moment où il écrivait.

Alors, comment tenir l'être ? N'est-ce pas une chimère de vouloir le poursuivre et d'imaginer qu'on pourra jamais s'arrêter à un c'est comme ça qui nous permettrait vraiment de tenir le dernier secret de l'univers ? Nous savons a priori que c'est impossible, qu’on n'y arrivera jamais, que d'y arriver serait une catastrophe, d'ailleurs, puisque toute la connaissance s'immobiliserait selon un statu quo indépassable. Il y aura toujours du mouvement pour aller plus outre. La recherche ne peut pas s'arrêter, aucune formule ne saurait être définitive et, pour le bonheur des chercheurs, il y aura toujours un infini à découvrir.

Dans tout cela, alors, où situer le mot de vérité ? Le mot de vérité suppose évidemment que, en face de l'univers, l'homme éprouve la possibilité ou se sente touché en face de l'univers, par un sens personnel de l'évènement. Il y a dans les évènements, il y a dans les phénomènes, un aspect personnel qui touche le plus intime de nous-même, qui réveille en nous le sens d'une création originelle et qui nous induit finalement à conquérir notre authentique personnalité.

Comment cela se fait-il ? Mais le plus simplement du monde : à travers l'émerveillement. Qu'est-ce que c'est que l'émerveillement, sinon justement pour le savant qui fait de la recherche sa vie, y trouve sa joie, qui ne demande autre chose que de la poursuivre incessamment, qu'est-ce qui fait que, il ne se lasse pas de poursuivre son effort, sinon que, justement, il est porté par un grand amour, et que cet amour lui-même est suscité par une rencontre, cette rencontre où on est tellement comblé que, immédiatement on se perd de vue et qu'on entre immédiatement dans cette attitude oblative qui suppose un échange nuptial.

 

Il est absolument impossible de lire Rostand, entre autres, qui sait si admirablement s'exprimer, dont le credo matérialiste n'est un secret pour personne quand il essaie d'expliciter ses positions dernières, et dont la recherche, en revanche, est toute aimantée par un enthousiasme mystique qui nous fait éprouver constamment que cet homme est en dialogue, en dialogue d'amour, avec quoi ? Ce n’est pas avec des grenouilles ou des crapauds ou les gènes qui font l'objet de ses expériences.

 

Mais c'est à travers ces organismes, c'est à travers ces possibilités, ces perceptions d'un secret dans l'univers, cette perception d'une Présence, d'une dimension sacrée qui fait que toute cette recherche est valorisée au maximum, se trouve comblée à être poursuivie, et nourrit en lui le sentiment du sacré, un sentiment si vif que, il ne peut pas concevoir un chercheur qui demande autre chose que d'être comblé par la rencontre avec ce qui est et que, il aboutit immédiatement au silence des mystiques qui savent que la vérité n'est jamais là où l'on crie, et peut-être jamais là où l'on parle.

 

Un sens de l'ineffable qui se développe à ce degré chez un savant qui est simplement fidèle à sa discipline, suppose évidemment que, dans sa recherche, il y a un dialogue, que, il a perçu dans les phénomènes un sens personnel qui suscite en lui un esprit de consécration.

 

C'est dans la mesure où se produit cette rencontre que, il y a ce sentiment de vérité, ce sentiment d'offrande à la vérité, ce sentiment de loyauté à la vérité, comme on est fidèle à un grand amour que l'on vit et qui constitue la respiration même de l'esprit et du cœur.

 

Rien d'ailleurs d'étonnant à cela, puisque l'art a toujours vécu de cette sorte de transparence des phénomènes, a toujours perçu dans les phénomènes autre chose qu'une mécanique aveugle et s'est toujours attaché, à travers l'étude ou la reproduction des formes, à exprimer une présence toujours reconnue, autant que, elle est toujours inconnue.

 

C'est, c’est le miracle de l'art depuis que l'homme est capable d'exprimer son art, c'est le miracle de l'art que, il n'a jamais cessé, à travers les formes, à travers les couleurs, les parfums et les sons, il n'a jamais cessé de percevoir et de vivre d'une Présence que tous les chefs d'œuvre, à leur manière, symbolisent et communiquent.

La science suit la même route avec d'autres méthodes, et c'est évidemment dans l'aboutissement à ce dialogue d'amour qu'elle doit ce sens de la vérité. Si la connaissance est sacrée, si elle exige le respect, la fidélité, la démission de soi qui exclut toute espèce de tricherie et de truquage, c'est parce que, justement, on se trouve engagé, par l'étude de l'univers, engagé dans un dialogue d'amour et que ce dialogue d'amour suscite, dans l'esprit du chercheur, suscite précisément cette lumière, cet espace, cette liberté que seul l'amour peut communiquer. Mais c'est une lumière absolument ineffable, c'est une lumière informulable, c'est une lumière qui ne peut se dire autrement qu'avec des mots où l'on s'engage tout entier, des mots qui tirent leur lumière de cet engagement même.

 

Vous savez bien que le mot amour est un mot qui est répété par des milliards et des milliards de bouches depuis que le monde existe et qu'il peut être neuf sur les lèvres de quiconque. Il peut être neuf dans la mesure où il constitue un engagement authentique.

Et vous savez bien que c'est précisément dans l'authenticité de cet engagement que deux vies deviennent transparentes l'une à l'autre. Jamais le visage humain ne peut se révéler dans son secret le plus profond, dans son authenticité la plus originale, ne peut se révéler autrement que dans un amour où il trouve précisément l'espace de respect, l'espace de générosité où il peut s'exprimer tout entier.

 

Mais cette lumière de l'amour, cette lumière où deux vies s'échangent en se reconnaissant, cette lumière, elle est absolument inexprimable avec des mots qui soient simplement des mots. Si le mot amour s'échange entre deux êtres et s'il est vrai qu'il tire toute sa lumière du don effectivement accompli, c'est parce que, ils ont fait le vide, chacun de ses propres limites, ils ont fait le vide de leurs ombres et de leurs égoïsmes, c'est parce qu'ils sont devenus, l'un pour l'autre, un accueil illimité, que la lumière circule et que leurs visages se transfigurent.

 

Mais, c'est vrai dans tous les domaines. Si la nature devient un visage, si elle provoque l'émerveillement, si à travers les phénomènes, l'étincelle jaillit, si les frontières de l'esprit éclatent, si on se trouve, tout d'un coup, devant un espace infini, si on sent que, on est appelé à se donner tout entier, si on est spontanément dans une attitude oblative, c'est que, on se trouve en face de Quelqu'un.

 

Et nous savons que toutes les disciplines peuvent conduire à cette joie et que c'est là le centre précisément où elles se joignent. Un minéralogiste peut être très éloigné d'un chartiste, et un mathématicien d'un biologiste, néanmoins si chacun d'eux est fidèle à sa discipline dans n'importe quel secteur, il aboutira au même centre, il joindra la même Présence et c'est dans ce centre et dans cette Présence unique que tous communieront, deviendront contemporains et se rejoindront. D’ailleurs, ceci est tellement certain que, il n'y a même pas besoin de comparer les disciplines les unes aux autres.

 

Un homme, dans sa propre discipline, connaît chaque jour ce renouvellement d'enthousiasme qui le remet à son travail, qui lui permet de recommencer sans cesse parce que, il ne cesse d'approfondir son amour.

 

La lumière de l'amour, la lumière d'une présence, le jour de cette présence, c'est cela, finalement la vérité. Mais ce jour ne peut luire que dans une conscience qui s'ouvre, que dans une vie que s'offre, que dans un esprit qui se donne. Nous sommes là dans cet univers nuptial dont Patmore a parlé si génialement en disant que toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale.

 

 

Rien n'est plus vrai et rien n'est plus certain : s'il y a une vérité, c'est que la recherche, toute recherche authentique nous confronte avec une Présence, la même. Mais cette Présence ne se produit que par une transformation ou, du moins, à l'occasion d'une transformation de nous-même. Impossible de recevoir cette lumière si l'on ne change pas le plan. Impossible de la discerner et de la reconnaître si l'on ne se perd pas de vue. C'est une lumière d'amour qui ne peut luire que dans la désappropriation de soi.

 

C'est pourquoi, on peut dire de nouveau que la vérité se situe toujours dans un monde qui n'est pas encore, dans ce sens que, pour l'atteindre, il faut que j'ajoute au monde ce que je dois ajouter à moi-même. Comme je ne pas peux rester l'être préfabriqué que je tiens de ma naissance charnelle, comme j'ai à me faire homme en changeant de moi, en passant du dehors au-dedans et du moi possessif au moi ablatif, la connaissance suppose une naissance, la même, celle de moi à moi-même à travers l'autre qui est l'espace où ma liberté respire. Il faut que je naisse à moi-même, que l'univers naisse de moi-même, que je, que je, que je l'engendre, que je l'engendre, en en faisant tout entier une offrande.

 

La connaissance sous cet aspect nous permet de ne plus subir l'univers et, précisément, de nous situer en face de la création comme en face d'une personne, en face d’une personne. C'est pourquoi, je redécouvre spontanément dans une connaissance authentique qui correspond à une naissance où l'on atteint à son moi-origine - dans toute connaissance authentique, il y a une promotion de tout l'univers - un accomplissement véritable de la création comme il y a une nouvelle dimension en nous, cette dimension qui, précisément, fait de nous des personnes. Alors le monde se personnifie en même temps que nous-même, le monde devient diaphane, le monde devient symbole, le monde laisse transparaître un visage dans la mesure même, justement, où il devient entre nos mains une offrande d'amour.

 

C'est évidemment cette quête oblative, c'est cette lumière d'amour qui correspond à toutes les résonances du mot vérité. Il ne s'agit donc aucunement d'un c'est comme ça qui nous lierait, qui nous barrerait la route, qui serait en nous une espèce d'exigence despotique à laquelle nous ne pourrions nous soustraire.

Nous ne sommes pas dans un monde juridique, nous ne sommes pas dans un monde d'obligation légale ; nous sommes, au contraire, dans ce monde où la liberté est créatrice, où la seule expérience qui constitue pour nous une promotion d'existence est une expérience libératrice, où Dieu apparaît toujours au moment précisément où nous décollons de nous-même en cessant de subir aucune contrainte et en nous sentant portés dans cet immense courant d'amour à l'offrande de nous-même et de tous.

 

(manque enregistrement : La vérité n'a pas pour nous) ce caractère despotique. La vérité ne vient pas à nous comme une limite et comme une menace puisque tant de chercheurs - et des plus grands - y trouvent leur joie et leur plus grand bonheur. La vérité vient toujours à nous comme nous vient l'amour.

 

Sans doute l'amour est infiniment exigeant, mais c'est une exigence intérieure, c'est une exigence de don, c'est une exigence qui comble parce que, elle permet de donner à l'être aimé un espace toujours plus vaste et de mieux connaître la source inépuisable qu'il est.

 

Eh bien ! c'est cela : nous sommes toujours dans la quête de vérité, en face de cette Présence aimée qui aimante notre esprit et dont le visage s'imprime d'autant plus profondément en nous que nous sommes davantage dégagés de nous-même dans cette désappropriation créatrice qui nous assimile à Dieu.

 

Si la vérité dans le domaine scientifique comme dans le domaine de l'art, si la connaissance a cette portée, si notre quête débouche toujours finalement sur une Présence, sur un visage, sur un coeur, sur un amour, à plus forte raison, la vérité qui est cautionnée par une révélation, puisque, nous l'avons dit tout à l'heure, la révélation porte essentiellement sur une personne, davantage : sur les racines de la personnalité.

 

A travers la révélation chrétienne, nous atteignons précisément la lumière en laquelle nous nous personnifions en apprenant à travers la désappropriation divine que toute la grandeur est dans le don de soi. C'est-à-dire que tout ce que cherchent les savants, tout ce que poursuivent les artistes à travers des intuitions innombrables, mais qui ont toutes leur centre dans la même Présence suggérée par l'âme comme elle est véhiculée par les phénomènes, c'est vers quoi tous les hommes qui méritent ce nom, c'est-à-dire qui s'appliquent à se faire homme, c'est vers quoi tous les hommes tendent, c’est précisément vers ce personnalisme où la lumière est Quelqu'un, où la lumière est un visage, où la lumière est un coeur, où la lumière est un amour.

 

Et la révélation n'est pas autre chose que la communication de cette lumière en personne à travers le visage de Jésus-Christ. Il ne s'agit donc jamais dans la révélation d'un c'est comme ça, mais d’un Quelqu'un, d’un Quelqu’un qui est une Présence bien-aimée, de Quelqu’un qui nous aime, de Quelqu’un qui nous révèle à nous-même, de Quelqu’un qui nous délivre de nous-même, de Quelqu’un qui nous enracine dans sa générosité, de Quelqu’un qui, par sa propre désappropriation, fait éclater nos frontières et donne à notre vie une dimension infinie.

On conçoit a priori que le dogme, dont nous avons dit toutes les richesses et toute la fécondité, on conçoit, à priori, que le dogme ne puisse pas provoquer en nous moins d'enthousiasme, ne puisse accomplir en nous moins de liberté, ne puisse ouvrir à nos esprit, ou un horizon moins vaste que ne le fait l'art avec l'équilibre de ses formes, que ne le fait la science fascinée, justement, fascinée par ce visage pressenti dans une quête inépuisable, on conçoit que la vérité en personne ne puisse être qu'un visage d'amour et qu'elle soit totalement ineffable et qu'on n'en puisse parler qu'avec des mots-sacrement, des mots qui n'ont aucun sens, pour qui n'est pas engagé dans cette réciprocité d'amour.

 

Tout cet aspect du témoignage, le témoignage chrétien, ne peut pas consister à asséner sur la tête des autres un rigide c'est comme ça. Il n'y a pas de c'est comme ça. Il n'existe ni pour l'art, ni pour la science. A plus forte raison, n'existe-t-il pas pour la foi.

 

Dans cette lumière suprême qui est le rayonnement même de l'intimité divine, il ne peut y avoir que l'espace d'amour où l'on, où on respire une liberté infinie dans la mesure où l'on prononce le oui nuptial qui scelle le mariage d'amour que Dieu veut contracter avec nous.

 

On ne voit pas, sous cet aspect, où pourrait résider la contrainte, quel privilège on pourrait réclamer et au nom de quoi, et comment on pourrait contester à quiconque le droit d'être sincèrement et honnêtement ce qu'il est, puisque, évidemment, un mariage d'amour, c'est un évènement qui exclut totalement toute contrainte, qui suppose une rencontre où l'on passe précisément du dehors au-dedans en telle sorte que le seul témoignage efficace ne puisse qu'être celui où on s'efface totalement pour laisser la Présence unique se découvrir virginalement.

 

Voilà un couple qui vient chez moi et qui me fait part de sa détresse, détresse matérielle dont l'urgence est évidente. Ce n'est rien, évidemment, si j'ai les 150 nouveaux francs dont ce couple a besoin ce soir, ce n'est rien de lui donner. Ce qui importe, c'est que dans ce don, il y ait le don de moi-même, ce qui importe essentiellement, c'est que, précisément, ce côté anecdotique de la vie soit immédiatement dépassé par un contact humain. Bon, l'argent est à tout le monde.

 

Le mien est à vous dans la mesure où vous en avez besoin et dans la mesure où j'en ai moi-même parce que, justement, entre nous, il y a cette communication essentielle, parce qu'entre nous, il y a le Royaume de Dieu, parce qu'entre nous, il y a cette Présence et que, si vous venez ce, ce soir avec votre détresse, vous être ici avant tout avec cette faim et cette soif de dignité, de grandeur, de liberté et d'amour. Ce que vous voulez trouver, ce n'est pas un mur. Ce que vous cherchez, c'est un visage, c'est un accueil qui ne vous fasse pas sentir les limites de votre condition matérielle que vous portez déjà toute la journée, mais qui vous montre que tout ça ne compte pas finalement parce que, il y a en vous une grandeur éternelle et que la communication réelle, elle se fait pas cette respiration de Dieu.

Il n'y a pas besoin d'ajouter autre chose. Est-ce qu’il y a besoin de parler de Dieu ? Est-ce qu’on peut en parler, si on le donne ? Est-ce qu’il y a besoin d'en parler, si, il est la respiration d'une rencontre ? Quand il faut en parler, en tout cas, impossible de le faire autrement que dans cet effacement où il transparaît et où il se révèle uniquement comme l'amour, après lequel tout l'univers soupire.

 

Il me semble donc que si, on s’était placé, si on se plaçait sur le terrain du dogme, sur le terrain de la vérité…… Personne. La vérité est Quelqu'un et une personne ne peut être connue en tant que telle que par une personne ; et une personne, en tant que telle, suppose, pour être reconnue, qu'on lui offre l'espace où elle pourra répandre sa vie.

 

Il n'y a pas d'autre enracinement possible que l'enracinement intérieur où l'on s'engage dans une communion d'amour. Quand nous en serons d'une manière commune et générale, quand cette conviction se sera fait jour dans l'esprit des chrétiens et spécialement des hiérarques qui sont responsables de la présentation dogmatique et donc libératrice du Christ, quand on verra qu'il s'agit uniquement de cela, il n'y aura aucune difficulté à reconnaître la liberté.

 

Il est absolument indispensable, il faut en reconnaitre à tous les hommes le privilège et l'exercice, dans la mesure, naturellement, de leur sincérité et de leur honnêteté dont, d'ailleurs, Dieu seul reste juge et que nous n'avons autre chose à faire, quant à nous, que d'entrer dans cette désappropriation radicale qui donnera, justement, à Dieu la possibilité de se révéler sans être limité par nos frontières, en apparaissant toujours aux autres comme il est apparu à Augustin lorsque, pour la première fois, il a compris que, il ne pourrait jamais se joindre, à moins d'entrer dans cet immense amour qui n'avait jamais cessé de l'attendre.

 

C'est donc un pseudo-conflit que le conflit entre charité et vérité puisque la vérité est la lumière d'une Présence, c'est la lumière de l'amour.

Bien sûr, pour nous qui n'avons que la responsabilité de notre témoignage, nous sommes infiniment à notre aise, nous savons que, il n'y a rien d'autre à faire, en effet, que de s'effacer dans cette Présenceen apportant aux autres, quels qu'ils soient, l'espace où leur humanité pourra se découvrir et où ils atteindront sans que, on ait besoin de le nommer, le Dieu vivant, comme la respiration même de leur amour.

 

La vérité n'est pas un fil de fer barbelé. La vérité n'est pas un c'est comme ça brutalement affirmé et asséné. La vérité, c'est justement cet espace de lumière qui surgit en face d'un monde qu'on ne possède plus, qu'on regarde parce qu'on l'aime, que l'on contemple en l'offrant et à travers lequel on ne cesse, on ne cesse de communier au premier amour.

 

La connaissance par elle-même, précisément parce qu'elle est, elle est une naissance et de nous-même et de l'univers, est fondée sur la liberté, liberté créatrice, liberté qui est une libération. Elle ne saurait donc - et surtout pas à son niveau suprême quand elle est la vérité en personne - elle ne saurait jamais être une limite et souffrir d'être protégée par aucun privilège, ni par aucune contrainte. Cela va de soi et nous devons espérer que ces intuitions mûriront jusqu'à la prochaine session du Concile. En tous cas, nous sommes certains que nous n'avons pas autre chose à faire et que toute l'orthodoxie tient dans cette fidélité à l'amour nuptial où la connaissance est fonction du don de soi, où elle conditionne la naissance de l'homme, la naissance de l'univers et tout aussi bien l'incarnation de Dieu qui ne peut apparaître dans sa réalité que comme un visage, comme une Présence et comme un cœur.

                       

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Homélie de Maurice Zundel prononcée en Suisse, en 1966. Publié dans Ta Parole comme une Source, p.129 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.

 

Avant toutes choses, avant toutes choses vient de nous dire saint Paul, ayez beaucoup « la charité qui est le lien de la perfection » (Col. 3,14). Cette parole a une résonance infinie parce qu'elle nous situe immédiatement au centre de la morale évangélique : le bien est Quelqu'un à aimer, le bien est Quelqu'un à aimer comme le mal est une blessure faite à son amour. Là est le principe même de toute direction spirituelle et je ne cesse pas d'attirer mon attention et celle d’autrui sur cette conséquence : si « la charité est vraiment le lien de la perfection » avoir la charité, c'est nécessairement avoir toutes les vertus, et n'avoir pas la charité, c'est nécessairement n'en avoir aucune.

 

C'est pourquoi, si l'on veut retrouver son équilibre, quelle que soit la faute commise, il faut restaurer en soi le règne de la charité, c'est-à-dire le règne de l'amour. Toute faute est un manque d'amour. Dans la mesure où tout est lié, c'est que nous n'avons pas aimé, ou pas aimé autant qu'il le fallait, et bouleversé, au contraire, la caution de l'amour.

 

Il est donc inutile de nous appesantir sur nos fautes, d'en dresser un catalogue et d'en réciter les litanies. Il s'agit de nous rassembler derrière le Christ immédiatement, dans un élan d'amour parce que c'est cela, le mal : de l'avoir quitté et d'être prévenu [?]. Dès que l’on revient, Dès que l'on aime c’est fini, la lumière ressuscite et l'être tout entier est de nouveau enraciné dans la vie divine.

 

« La charité est le lien de la perfection », mais qu'est-ce au juste que la charité, elle égale l’éthique personnelle [?]. Nous nous rappelons la question du docteur pharisien : « si la charité est le lien de la perfection, qui donc est mon prochain ? » (Lc 10,29). A l'égard de qui, j’ai a l'exercer ? Et c'est là que notre Seigneur nous donne son commentaire idyllique et d'une simplicité terrible. Son commentaire, c'est l'histoire, c'est la parabole du Bon Samaritain. Eh bien ! Le prochain, c'est bien simple, c'est celui qui maintenant, aujourd'hui, a besoin de moi. On peut nuancer cette affirmation : c'est celui qui maintenant et aujourd'hui a le plus besoin de moi.

 

Mais bien sûr, derrière ce commentaire de Jésus lui-même – mon prochain, c'est celui qui, maintenant, a le plus besoin de moi – derrière ce commentaire en surgit un autre qui est du Seigneur, obéi [?] également (Mt. 25,35) : « J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais en prison, j'étais dépouillé, j'étais malade, c'était moi. » Car, bien sûr, le prochain, le premier prochain, c'est Dieu dans l'autre, l'humain. Et, si nous ne sommes pas attentifs, si nous ne répondons pas à l'appel de l’homme qui git le long de la route, c'est Dieu lui-même que nous laissons pour mort le long du chemin, c'est Dieu lui-même qui est atteint, c'est Dieu qui est blessé, c'est Dieu qui souffre, c'est Dieu qui meurt.

 

Et ce n'est pas de la littérature qu'il veuille mourir dans ce cas, [lui] auquel nous n'avons pas su révéler l'amour, par l'amour ! Car il n'y a que l'amour qui puisse révéler l'amour. Il n'y a que l'amour qui puisse révéler Dieu. [C'est son Amour] qu’il envoie, qu’il envoie tous les jours, qu’il envoie tous les jours dans la misère et la pauvreté, qu’il envoie lorsque l'on frappe à notre porte. Qu’il envoie. C'est Dieu qui vient, c'est Dieu qui a faim, c'est Dieu qui a soif, c'est Dieu qui est en haillons, c'est Dieu qui n'a pas pour se loger, c'est Dieu qui aura passé la nuit dans une salle d'attente de la gare ou sous un pont...

 

Qu’il envoie. Or on ne peut pas appliquer cette vérité à l’usage des autres. C'est facile de claquer la porte et de dire : « Débrouillez-vous » Mais ce ne sont pas des mots assénés brutalement qui vont dévoiler une situation difficile ou tragique. C’est Jésus qui est venu, c'est Jésus qui frappe à notre porte, c'est Jésus qui nous implore, c'est Jésus qui nous demande de la charité. Si nous fermons notre cœur, c'est Jésus qui va mourir.

 

Tous les miracles du monde, toute la science de l'univers, […?] tous les discours, tous les sermons, autant en emporte le vent : tout cela est vain et sacrilège en face de la douleur, en face de la vie elle-même qui frappe à notre porte. C'est la vie divine.

 

Il faut comprendre ce nom de charité : c'est la vie divine en l'homme qui est l'objet premier de la charité, cette vie divine fragile et menacée qu'il faut protéger, toujours, en nous et dans les autres, contre nous-même. Il est donc certain que la charité est le lien de la perfection.

 

Si c'est là l’unique critère de la sainteté évangélique, le critère est difficile. Il est une exigence formidable parce que, il nous met en face de Dieu sous chaque visage humain. Qui n'est pas sensible à cette identité ; qui ne sent pas derrière un visage humain la vie divine, c’est qu’il n'a rien compris à l'Évangile. C’est qu’il n'a rien compris à la dignité et à la grandeur humaine. Il est donc étranger à Dieu comme il est étranger à l'humanité.

 

Je sais combien est difficile l'application rigoureuse de ce critère, parce qu'elle comporte justement des exigences formidables. Je sais que jusqu'à la fin de ma vie, je serai tourmenté par son application. Mais je sais aussi, du moins j'espère, que jusqu'à la fin de ma vie, je ne perdrai jamais de vue, que derrière les visages humains, il y a le visage de Dieu, que dans la vie humaine, la vie divine se joue, et que si nous laissons un appel sans réponse, en fermant notre cœur, c'est l'agonie de Dieu qui recommence et sa Crucifixion.

 

Le bien est Quelqu'un à aimer, c'est Dieu lui-même, sous les traits du prochain. Comme les imagiers du Moyen Age l'ont si admirablement compris, et tant de légendes de la même époque. C'est Dieu lui-même qui, sous le visage du prochain, de tout prochain, aujourd'hui, maintenant, ce soir, demain, à chaque heure du jour, c'est Dieu, qui sous les traits du prochain, nous confie son visage. C'est lui, Sa Pauvreté, sa solitude et sa vie même.

 

Et c'est pourquoi Jésus ajoute ce dernier commentaire, bouleversant, irrésistible : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère et ma sœur et ma Mère ! » (Mt. 12,50 ; Mc. 3, 35). Voilà, c'est jusque-là qu'il faut aller. La charité est le lien de la perfection. Si le premier prochain est Dieu, si la vie divine est remise entre nos mains, c'est que nous avons à devenir le berceau de Dieu. Dans l’histoire humaine d’aujourd'hui, en réalisant à la lettre une authentique maternité divine. Car « celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère et ma sœur et ma mère »

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conférence de Maurice Zundel au Caire en 1965, à des religieuses. Inédit.

 

Les coptes, ces chrétiens admirables d'Egypte, portent souvent, vous le savez, sur leur peau, parfois sur leurs lèvres, le signe de la Croix. Mais, malheureusement, ils sont souvent très ignorants. Ils savent simplement qu'ils sont chrétiens, mais c'est à peu près tout. Or, il y a quelques années, des jeunes gens de l'Action Catholique étaient allés en Haute-Egypte pour prendre contact avec des jeunes coptes et pour ranimer, fortifier, éclairer leur foi chrétienne. Et un des jeunes gens de l'Action Catholique du Caire demanda à un jeune copte qui portait la Croix sur son poignet : « Est-ce que tu connais Jésus Christ ? » Et le jeune copte répondit « Excusez-moi, je ne suis pas du village, allez demander au Maire du village ». Pour lui, Jésus-Christ c'était un inconnu, bien qu'il fût chrétien et qu'il portât le signe de la croix sur son poignet.

 

Combien de chrétiens en sont là ! Combien de chrétiens ignorent Jésus-Christ ! On peut dire que la plupart des chrétiens ne connaissent pas Jésus-Christ... Et pourtant, dans ce pays en particulier, dans ce pays, il est d'une importance capitale de connaître Jésus-Christ.

 

Vous savez que le Coran, qui manifeste une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour la Sainte Vierge Marie, vous savez que le Coran refuse absolument d'admettre la Trinité. Le Coran dit le Dieu « lam yalid wa lam youlad  ». Dieu n'engendre pas. Il n'y a pas de naissance en Dieu, il n'y a pas de paternité en Dieu, il n'y a pas de filiation en Dieu, Dieu est unique et solitaire.

 

Le prophète Mohamed, évidemment, avait entendu parler de la Trinité par des chrétiens qui n'avaient rien compris à la Trinité, et qui se représentaient sans doute Dieu comme un vieux cheik très âgé qui a besoin de s'associer un fils dans le gouvernement du monde. Ces chrétiens ne comprenaient pas, ils ne savaient pas que la génération en Dieu est spirituelle, que la génération en Dieu relève de la connaissance, qu'en Dieu, comme en nous, la connaissance est une naissance, car, pour naître, pour naître à nous-même, pour naître à la conscience, il faut co-naître. La connaissance est une génération, imparfaite en nous, parfaite et éternelle en Dieu. Le prophète Mohamed n'avait jamais entendu des chrétiens lui parler de la pauvreté de Dieu, lui parler de Dieu comme celui qui est tout Amour et qui donne tout, lui parler de Dieu comme celui qui n'a rien, parce qu'il est la perfection éternelle de l'Amour. Et c'est pourquoi le Coran accuse les chrétiens d'être des associateurs. "mouchrikin", des hommes qui adorent plusieurs dieux, des polythéistes, des idolâtres. Il est donc particulièrement nécessaire, dans ce pays, que nous sachions exactement ce que signifie la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Qu'est-ce que l'Eglise entend, qu'est-ce que les Apôtres entendaient, qu'est-ce que tous les saints, tous les mystiques, tous les martyrs ont entendu, lorsqu'ils ont affirmé et confessé, au prix même de leur vie et de leur sang, la divinité de Jésus-Christ ?

 

Il faut, d'abord, nous rappeler que Dieu éternellement est Trinité, Dieu éternellement est Amour, Dieu éternellement est Charité, Dieu éternellement est père, Fils et Saint-Esprit. C'est pourquoi il faut éviter de dire, autant que possible « Dieu a un Fils », comme il faut éviter de dire, autant que possible « Dieu a un Père ». Il vaut mieux dire « Dieu est Père, Dieu est Fils, Dieu est Saint-Esprit », car il n'y a pas d'abord quelqu'un qui est le Père se donnant un Fils ; la paternité en Dieu est une relation impossible sans la filiation, comme la respiration d'amour qui est le Saint-Esprit. Dieu éternellement est Trinité, et il n'y a qu'une seule divinité qui est Trinité, et quand nous parlons de la divinité de Jésus-Christ, nous parlons de cette éternelle divinité.

 

Mais nous avons appris par saint Augustin que Dieu est toujours déjà là. Dieu n'est pas là-haut derrière les étoiles, Dieu est ici au-dedans de nous. Il est donc essentiel de nous rappeler que l'Incarnation n'introduit aucun changement en Dieu. Qu'est-ce qui se passe en Dieu au moment de l'Incarnation dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie, qu'est-ce qui se passe en Dieu ? Rien, rien. L'Incarnation n'introduit en Dieu aucun changement, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit, qui sont d'ailleurs absolument inséparables et dont l'action est absolument éternellement et indissolublement commune.

 

Car la seule distinction entre les personnes est la désappropriation, qui fait que chacune est un pur regard, une pure relation aux deux autres. Nous disons dans le Credo Dieu est descendu du ciel. Ce n'est là qu'une image. Dieu n'avait pas à descendre, il était déjà là, il était dans l'humanité, il était dans le monde.

 

Comme dit le prologue de saint Jean, la lumière était dans le monde, et le monde a été fait par elle et le monde ne l'a pas connu, Dieu était déjà là, il n'avait pas à venir dans l'humanité, il était au-dedans de toute humanité, il était à l'intérieur de toutes les consciences humaines. C'est l'homme qui était absent, c'est l'homme qui n'était pas là, c'est l'homme qui devait venir à Dieu. Saint Augustin nous le dit de la manière la plus simple « Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi ». Dieu n'a jamais cessé d'être avec la créature, et très particulièrement avec la créature spirituelle qui doit devenir le sanctuaire de sa Présence et en laquelle doit se réaliser le Royaume de Dieu, ce ciel intérieur à nous-même dont parle le Pape saint Grégoire.

 

Donc, aucun changement en Dieu, aucun changement, aucun. Dieu n'est pas descendu du ciel, c'est une image exprimant l'amour du Dieu ; Dieu était déjà là, c'est nous qui n'étions pas là. Donc, tout le changement dans l'Incarnation se situe, s'accomplit dans la nature humaine de notre Seigneur. Et en quoi consiste ce changement dans la nature humaine de notre Seigneur ? Est-ce que la nature humaine de notre Seigneur a été changée en nature divine ? Non. Comme dit le Concile de Chalcédoine les deux natures sont restées inconfusibles, les deux natures ne se confondent pas, chacune des deux natures en Jésus retient sa propriété.

 

En Jésus, la nature humaine est une créature qui commence d'exister dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie. C'est une créature, donc limitée, qui ne peut pas comprendre la totalité du mystère divin. Saint Thomas nous enseigne admirablement qu'il y a des choses en Dieu qui échappent à l'intelligence humaine de notre Seigneur. Et notre Seigneur nous dit lui-même dans l'Evangile, en parlant de sa nature humaine, que personne ne connaît l'heure et la date du dernier jour, pas même le Fils, pas même le Fils ! ...

 

Qu'est-ce qui a été changé dans la nature humaine de Jésus ? Du côté de Dieu, c'est clair, rien n'a été changé. Du côté de Dieu, rien de nouveau. Du côté de la nature humaine, quelle est la nouveauté ? Eh bien ! Pour le comprendre, il faut nous rappeler que le grand obstacle en nous au règne de Dieu, c'est notre moi propriétaire, notre moi possessif, qui est notre prison. C'est là la racine du mal, cette complaisance en nous-même qui nous attache, qui nous rive, qui nous lie, qui nous noue à nous-même, qui fait que nous opposons toujours à Dieu la possession de nous-même par nous-même. De quoi avions-nous besoin d'être guéris ? Justement, de ce moi propriétaire.

 

Pourtant, nous savons bien que nous ne pouvons arriver jusqu'à nous-même qu'à travers Dieu lui-même, comme saint Augustin nous l'a si admirablement appris. Dieu est le seul chemin vers nous-même ; nous n'arrivons à notre propre intimité que lorsque nous sommes en face de lui et perdus en lui. Nous sommes donc, nous sommes aimantés par Dieu qui ne cesse de nous attirer à lui, et c'est quand nous sommes fidèles à cette attraction divine que nous devenons enfin nous-même, puisque toujours « Je est un Autre ».

 

Mais la plupart du temps, nous retombons en nous-même, et dès que nous ne sommes plus en contact avec Dieu, immédiatement nous retombons dans notre moi propriétaire. Si vous avez bien prié, s'il vous arrive de bien prier, d'être profondément recueillie, si vous vous dites « comme je prie bien »... c'est fini, c'est fini ! Le moi propriétaire s'est interposé, a établi un voile entre Dieu et vous, et déjà vous ne priez plus, parce que vous vous regardez. Et si vous entendez la musique, et si vous êtes ravies par la musique, et si vous vous dites « comme je suis artiste, comme je suis intelligente »... c'est fini ! Vous n'entendez plus la musique, parce que vous vous écoutez vous-même. Le grand obstacle, c'est notre moi propriétaire, dans lequel se concentre tout notre égoïsme, toutes nos ombres, toutes nos ténèbres, tous nos refus d'amour.

 

Eh bien ! Maintenant, quelle est la grande nouveauté dans l'humanité de notre Seigneur ? C'est qu'en lui, le moi, le moi naturel ou connaturel, le moi qui nous enferme en nous-même, ce moi qui nous limite, ce moi qui nous sépare les uns des autres, qui fait que chacun de nous est enfermé dans son tout petit monde, en Jésus ce moi n'existe pas. Tout le mystère de l'Incarnation est là c'est qu'en Jésus, la nature humaine est privée, est dépouillée de sa subsistance propre. Cette nature n'est pas fermée sur soi, elle est entièrement ouverte sur Dieu, sur l'humanité, sur l'univers, et c'est pourquoi cette humanité de Jésus-Christ est totalement livrée à l'attraction divine, totalement assumée par le Verbe de Dieu.

 

Nous commençons à voir, et nous allons voir mieux encore, que le mystère de l'Incarnation est un mystère de pauvreté, que c'est la communication à l'humanité, à la nature humaine de Jésus-Christ de la pauvreté divine. Si Jésus doit nous sauver de notre moi propriétaire, s'il doit nous libérer de notre moi animal, il faut d'abord qu'en lui ce moi animal ne tienne aucune place, il faut qu'en lui le moi possessif soit totalement déraciné.

 

Tandis que nous, nous sommes attirés par Dieu, mais comme à distance, attirés par Dieu et puis nous nous reprenons, attirés par Dieu et nous nous donnons, et puis nous revenons en arrière, et puis nous retombons dans notre vieux moi, parce que nous pouvons constamment échapper à l'aimant divin. En Jésus, la nature humaine adhère à l'aimant immédiatement ; cette nature humaine, au lieu de graviter, de tourner, d'être enracinée en soi, tourne et gravite, est enracinée dans la personnalité du Verbe. Son moi est l'Autre, son moi est Dieu, en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ ne peut jamais dire "je" et "moi", en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ ne peut rien s'approprier, en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ est uniquement le sacrement vivant, inséparable de la divinité, le sacrement vivant et diaphane et transparent et parfait à travers lequel la divinité en personne se donne et se communique à toute l'humanité et à tout l'univers.

 

Je vous lis un tout petit bout de ce texte dans la Somme théologique dans le commentaire du P. Héris, tout à fait classique disant (1) « On est amené nécessairement à cette conclusion que la réalité créée (donc que la nouveauté dans l'humanité de Jésus-Christ) que la réalité créée qui rend actuelle l'union des deux natures divine et humaine, en Jésus-Christ, n'est pas autre chose que la nature humaine elle-même en tant que dépouillée de sa propre substance, elle se trouve attirée passivement et réellement à l'être personnel du Verbe ».

 

Tout le mystère de Jésus, c'est donc dans cette humanité qui est formée par la Trinité toute entière dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie, toute la nouveauté, c'est que, dans cette nature humaine, le moi humain a été consumé, a été prévenu par le moi divin, en sorte que cette nature humaine de Jésus-Christ, au lieu de s'exprimer elle-même, comme nous le faisons nous-même qui ne cessons de nous mettre en avant, de nous publier, de nous proclamer, d'attirer l'attention sur nous, en Jésus-Christ cette humanité ne peut témoigner que de Dieu.

 

Par tout ce que fait cette humanité, par tout ce qu'elle souffre, par tout ce qu'elle dit, par tout ce qu'elle est, elle est continuellement la révélation de Dieu en Personne, puisque son moi est Dieu. Et attention ! Comme le dit admirablement le même commentateur, comme l'enseigne toute la théologie, comme l'affirme le dogme catholique dans tous les grands Conciles, l'union de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ est une union dans la personne. Ecoutez ce texte qui est admirable :

 

« Le Verbe, en effet, communique à la nature humaine, non pas son être de nature divine par lequel il est formellement Dieu, mais son être personnel par lequel il subsiste dans sa nature divine. Il fait subsister la nature humaine en se l'unissant à son être personnel et en lui communiquant sa propre subsistance. Il n'y a donc pas entre le Verbe et la nature humaine unité d'être sous le rapport de la nature, mais bien sous le rapport de la Personne ».

 

La nature humaine, en Jésus, reste une nature humaine créée, finie, limitée, qui ne peut pas épuiser l'infinité de Dieu, mais elle est assumée à la personnalité du Verbe, elle est revêtue de la personnalité du Verbe, c'est à dire qu'elle est déracinée de toute possession et revêtue de la Pauvreté divine. Il faut comprendre ceci, qui est admirable Comme en Dieu, la personnalité est pure désappropriation, ce qui est communiqué à la nature humaine de Jésus-Christ, c'est cette désappropriation qui constitue la personnalité du Verbe. C'est donc une évacuation, un vide infini jusqu'à la racine de sa nature humaine ; un vide infini de tout ce qui serait propriété, appropriation, possession, adhésion à soi.

 

Est-ce que vous suivez ? C'est prodigieux !... Il ne s'agit pas d'un homme qui dit « Attention, je suis Dieu ». Il s'agit d'une nature humaine qui dit « C'est Dieu qui est mon moi ». Je ne puis plus dire "je" ni "moi", je suis tout entier un Autre et je gravite en lui, et je témoigne en lui, et je suis effacé en lui, comme une hostie vivante où la divinité personnellement se révèle et se communique.

 

Il est donc capital de comprendre que l'Incarnation, comme la Trinité, comme tous les mystères chrétiens, que l'Incarnation est un mystère de Pauvreté. Si Dieu est l'éternelle Pauvreté, comment peut-il se révéler parfaitement sinon, justement, dans une nature humaine qui n'a rien, qui ne peut rien posséder, qui ne peut jamais retourner à soi et se replier sur soi, mais qui est un pur sacrement, qui est transparente et vivant entièrement assumée, entièrement unie à la divinité, au point que cette nature humaine ainsi désappropriée de soi ne peut que témoigner de Dieu qui s'exprime personnellement en elle, afin que nous-même nous puissions nous trouver en présence de Dieu.

 

Comprenez comment une personne, comment une intimité peut-elle se révéler sinon comme une Présence de lumière et d'amour. Et si Dieu est éternellement une communion de lumière et d'amour, pourquoi n'a t’il jamais pu se révéler parfaitement avant Jésus-Christ et en dehors de Jésus-Christ ? C'est que, avant Jésus-Christ et en dehors de Jésus-Christ, chez les prophètes d'Israël, comme chez d'autres prophètes en dehors d'Israël, il y avait toujours dans la nature humaine des limites, des ombres, des possessions, des préjugés qui défiguraient le visage de Dieu, qui limitaient sa Présence et qui L'empêchaient d'apparaître sous son vrai visage, comme une éternelle communion d'amour.

 

Quand vous lisez la prière de Jérémie pour la destruction et l'anéantissement de ses ennemis, vous savez que cela ne correspond pas au vrai visage de Dieu. Vous savez que Jérémie était encore un homme limité, passionné, qui – malgré la sincérité de sa religion – était encore bien loin de la religion de l'Evangile, parce que, justement, Dieu, qui est essentiellement personnel, Dieu qui est une pure intimité de Lumière et d'Amour, ne pouvait se communiquer totalement, pleinement et parfaitement que dans une humanité vierge, dans une humanité sans frontières, dans une humanité sans limites, dans une humanité universelle, comme est le second Adam, le second Adam qui est Jésus-Christ, dans une humanité universelle, entièrement et totalement et jusqu'à la racine vidée, vidée d'elle-même. C'est par-là que Jésus-Christ est notre Sauveur ; il peut nous guérir de nous, puisqu'il n'a pas de moi possessif qui empêcherait en lui le resplendissement et la communication personnelle de la divine Lumière.

 

Est-ce que vous suivez ? Vous comprenez que nous-même nous sommes sur la route, nous-mêmes nous sommes sur le chemin, nous-mêmes nous avons notre moi en Dieu, mais par intermittences, quand nous sommes unis à lui. Et puis nous nous reprenons, et nous nous retournons en nous-même. Mais en Jésus-Christ, tous les hommes, tout l'univers est appelé, tout l'univers, toute la création est appelée à avoir son moi en Dieu, car le mystère de l'Incarnation ne s'accomplit pas pour cette humanité, pour cette nature humaine qui est formée dans le sein de Marie, mais pour que, à travers cette humanité, toute l'humanité, tout le genre humain et tout l'univers soient rattachés, renoués à Dieu, afin, comme dit l'apôtre saint Paul, que Dieu soit tout en tous. Jésus est la réalisation parfaite, unique, infinie de ce vers quoi nous-mêmes nous tendons, de ce vers quoi nous sommes en route, de ce qui s'accomplit à certains moments, imparfaitement et d'une manière provisoire en nous.

 

Mais il reste, saint Augustin l'a magnifiquement montré, que nous ne pouvons nous joindre, nous atteindre, pénétrer dans notre propre intimité qu'en Dieu. Ce qui nous arrive à nous, par intermittences, par moments, s'accomplit d'une manière parfaite, définitive, inséparable, dans l'humanité de notre Seigneur. Tout cela d'ailleurs est parfaitement clair, si nous nous rappelons que nous devons précisément la révélation de la Trinité à notre Seigneur Jésus-Christ. Pourquoi notre Seigneur nous a-t-il introduit dans ce secret ? Pourquoi la Trinité est-elle le cœur du cœur de l'Evangile ? Mais parce que le mystère même dont vit jusqu'à la racine de son être l'humanité de notre Seigneur Jésus-Christ n'est pas quelqu'un qui nous enseigne un système du monde, qui nous enseigne une philosophie, qui nous enseigne quelque chose qu'il a découvert dans le travail de sons intelligence.

 

Jésus témoigne simplement, il témoigne de ce qu'il est, il témoigne de ce qu'il vit, il laisse transparaître en lui la Trinité, parce qu'elle est la vie de sa vie, parce qu'il a son moi en Dieu, parce qu'en lui vraiment "Je" est un Autre. Est-ce que nous y sommes ? Il faut donc, si nous voulons parler du mystère de l'Incarnation, il faut nous rappeler premièrement, que Dieu est éternellement Trinité. Il faut nous rappeler secondement, que Dieu est toujours déjà là. Il faut nous rappeler que l'Incarnation n'introduit aucun changement ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit, qui est l'éternelle et indivisible Trinité.

 

Il faut nous rappeler que tout le changement se situe dans l'humanité de notre Seigneur, et que ce changement porte sur les limites qui constituent notre prison il fallait libérer cette humanité d'elle-même, de ces frontières, de ses ombres, de tout ce qui empêche en nous le Règne de Dieu, pour que cette humanité unique de notre Seigneur soit le ferment jeté dans la pâte humaine pour la faire lever en Dieu. Jésus n'a rien, comme Dieu n'a rien. Jésus ne possède rien, comme Dieu ne possède rien. L'Incarnation est, dans l'humanité de notre Seigneur, l'écho parfait, la réplique parfaite, la révélation parfaite de la Pauvreté trinitaire, parce que l'humanité de Jésus ne peut jamais nous attirer à elle-même, ne peut jamais témoigner de soi et pour soi, mais toujours de Dieu pour Dieu.

 

La clé de l'Evangile, c'est ce mystère de Pauvreté que nous expérimentons tous dans la mesure de notre fidélité. Nous savons bien que notre axe de gravitation, le pôle de lumière de notre vie, c'est Dieu. Nous reconnaissons Dieu à ceci justement que, en lui, nous devenons lumière, espace et liberté. Eh bien ! En Jésus, cette liberté est totale, elle est infinie, elle est sans limite. La transparence de son humanité de notre Seigneur est parfaite et le mot le plus juste et le plus beau qui ait été dit de l'humanité par un grand théologien « La nature humaine de Jésus Christ est le Sacrement des sacrements, elle est tout entière le signe vivant qui représente, qui révèle et qui communique personnellement la Présence divine ou, mieux, qui communique la Présence divine en Personne ».

 

Où voudriez-vous prendre Dieu ? Dieu n'est pas un objet, on ne peut pas le mettre dans une armoire, on ne peut pas le poser devant nous. Dieu ne peut se révéler qu'en nous, comme un pur "dedans". Vous ne pouvez pas mettre la vérité dans une armoire, sous une pile de linge, vous ne pouvez pas mettre la musique ailleurs que dans vos oreilles, comme vous ne pouvez pas mettre l'amour dans un verre pour le boire. Les biens de l'esprit ne se communiquent qu'à l'esprit, dans l'échange, dans la réciprocité, dans la communion, dans le mariage d'amour. C'est pourquoi la révélation authentique de Dieu ne peut jamais être autre chose qu'une présence humaine transparente à Dieu.

 

Mais toutes les présences des prophètes, des saints, des héros, des martyrs, des génies avant Jésus-Christ ou en dehors de Jésus-Christ sont toutes des présences imparfaites parce que toutes, plus ou moins, enchaînées au moi possessif de l'individu ou de la collectivité. En Jésus, c'est le plein midi, c'est le soleil sans nuage d'une révélation définitive et éternelle, parce qu'en Jésus-Christ, le moi c'est l'Autre, parce qu'en Jésus-Christ, le moi c'est Dieu, parce qu'en Jésus-Christ, le moi c'est l'éternelle Pauvreté.

 

Je me trouvais à Byblos, au Liban. A Byblos, sur ce champ de fouilles où il y a des étages, une vingtaine d'étages de civilisation, où on remonte jusqu'à quatre mille ans ou davantage. Il y a à Byblos un cimetière de l'âge chalcolithique qui remonte à 3500 ans avant Jésus-Christ, et dans ce cimetière, il y a des squelettes. Ces squelettes sont enfermés dans des jarres, ces cruches de grès, de terre cuite, qui sont recourbées et, chose admirable, ces squelettes épousent, prennent exactement la forme de la jarre. Ils sont couchés comme l'embryon dans le sein maternel ; on a l'impression qu'ils attendent, qu'ils attendent dans la jarre, ils attendent de renaître à la vie.

 

Et devant un de ces squelettes, je me disais « Mais voyons, cet homme a vécu il y a 3000 ou plutôt il y a 5000 ans, plus de 5000 ans puisqu'il remonte à 3500 ans avant Jésus-Christ ; il y a plus de 5000 ans cet homme était ici. Il était debout, il était vivant, il regardait la mer comme moi ; il s'émerveillait devant le paysage comme moi. Il se croyait moderne comme moi ; il pensait que le monde commençait avec lui, comme moi. Et voilà 5000 ans et davantage qu'il est couché dans la terre, réduit à l'état de squelette, dans l'attente de la résurrection. »

 

Et je me disais " »Quel est le lien entre lui et moi ? Quel est le lien entre moi et tous ceux qui l'ont précédé ? Tous les hommes qui existaient, il y a 5000 ans ou un million d'années, où sont-ils ? Que sont-ils devenus ? Quel était le sens de leur vie et quel est le sens de la mienne ? Est-ce que toute cette histoire veut dire quelque chose ou rien ? Est-ce qu'il y a un lien entre les générations ? Ce n'est pas moi, hélas, ce n'est pas moi qui suis ce lien, moi qui viens d'arriver dans ce cimetière, moi qui ne connaissais pas ces tombes, moi qui n'avais jamais rencontré ce squelette ; ce n'est pas moi qui constitue le lien entre lui et les générations qui viendront. Alors, qu'est-ce qui fait le sens de toute cette histoire ? Qu'est-ce qui unit toutes ces générations ? » Et je ne pouvais me dire qu'une seule chose « C'est Jésus Christ. »

 

Pourquoi Jésus-Christ ? Parce que son humanité est seule universelle, parce que seule l'humanité de Jésus-Christ n'a pas de frontières, parce que seule l'humanité de Jésus-Christ peut être au-dedans de chacun de nous. Nous, nous qui sommes ici, nous sommes étrangers les uns aux autres vous pouvez vivre dans la même communauté, être chaque jour assis les uns à côté des autres, en étant à des distances infinies l'une de l'autre et, à plus forte raison, à l'égard de ceux qui sont dehors, dehors et ailleurs. Qu'est-ce qui fait l'unité du genre humain ? Qu'est-ce qui nous rendra intérieurs les uns aux autres ? Seule une humanité entièrement vidée d'elle-même est capable d'habiter au-dedans de chacun de nous, d'être chez elle à l'intérieur des autres parce que vidée, vidée, vidée au point qu'elle devient un espace où le monde entier trouve sa respiration divine. Mais nous aussi, nous avons la même vocation, car à travers Jésus-Christ, tous les hommes sans exception sont appelés à devenir, comme dit l'apôtre saint Paul, une seule personne en Jésus-Christ. (Rom 12,5)

 

C'est pourquoi si nous gardons cette admirable lumière qui est tout simplement l'expression rigoureuse de la dogmatique chrétienne, qui est l'expression admirable des définitions des premiers Conciles de Nicée, d'Ephèse, et de Chalcédoine, si nous gardons cette admirable lumière, nous comprendrons que notre seul témoignage à Jésus-Christ, dans ce pays en particulier et dans tous les pays, ce n'est pas de discuter, d'apporter des preuves qui ne servent à rien, mais c'est de témoigner par notre vie de la Pauvreté de Jésus-Christ.

 

C'est quand chacune de vos enfants non chrétiennes, quand chacun des parents non chrétiens de vos enfants non chrétiennes découvriront en vous un espace illimité, que vous serez chrétiennes et qu'ils sentiront peut-être le désir de le devenir, et qu'en tout cas à travers vous ils reconnaîtront le visage de Dieu vivant, le visage du vrai Dieu, le visage de l'éternelle Pauvreté. Tout notre apostolat est là ! Rendre sensible la Présence de Jésus-Christ, c'est nous dépouiller, c'est nous déraciner, c'est nous dévêtir de nous-mêmes, pour devenir un espace de lumière et d'amour où Dieu respire. C'est cela être chrétien ou rien.

 

Voyez l'Evangile c'est la Bonne Nouvelle, la merveilleuse Nouvelle qu'il y a pour nous une liberté possible, une grandeur possible, une universalité possible, que notre vie peut devenir vraiment infinie, comme celle de Dieu, parce que la grandeur de Dieu, ce n'est pas une grandeur de puissance, une grandeur pharaonique ; la grandeur de Dieu, c'est une grandeur d'humilité, une grandeur de pauvreté, une grandeur d'Amour.

 

C'est à cela que nous avons à rendre témoignage, et le seul témoignage que nous puissions rendre, c'est de nous vider, de nous vider continuellement de nous-mêmes, pour que les autres chez nous se sentent chez eux. Quand toute l'âme, quelle qu'elle soit et d'où qu'elle vienne, reconnaîtra en nous le visage de l'amour, il n'y aura pas besoin de parler, tout sera accompli.

 

Car Dieu n'est pas un mot, Dieu n'est pas une formule, Dieu est un visage, Dieu est une Présence, Dieu est un Cœur, et c'est dans la mesure où les autres sentiront ce cœur de Dieu battre dans le nôtre, qu'ils comprendront que Jésus-Christ est notre Sauveur, que Jésus-Christ est Dieu dans le sens où le dogme chrétien le propose, comme ce sacrement adorable et translucide où se communique à l'univers, à toute l'humanité cet amour qu'on ne peut dire mais qu'on reconnaît toujours, parce que dès qu'on le rencontre, on commence à vivre en étant libre de soi et capables d'accueillir les autres comme d'autres lui-même.

 

Demandons à la très Sainte Vierge Marie, qui était totalement vidée d'elle-même pour devenir le berceau de Jésus-Christ, de nous apprendre à nous vider de nous-mêmes pour que Jésus-Christ puisse naître aujourd'hui en nous et que ce soit Noël par notre cœur, aujourd'hui.

 

Notes

(1) Ch.-V. Héris,Commentaire sur la 3ème partie : Le Christ, les sacrements, les fins dernières, et 2ème question : Le mode d’union du Verbe incarné. Réflexions sur la réalité créée entre la nature humaine et la nature divine, qui fasse le joint entre les deux.

(2) Zundel cite le père Schwalm dans son Commentaire sur la 3ème partie de la Somme Théologique (Le Christ d'après Saint Thomas d'Aquin, Lethielleux, Paris 1910, 7° édition, p.124) « Notre-Seigneur est donc le Sacrement par excellence, dont tous les autres ne sont que des représentations et des dérivés ; et l'Eucharistie a pour but dans l'Eglise militante de nous conserver en sa réalité substantielle ce Sacrement des sacrements qui est son Chef. »

 

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