- De juillet à septembre 2013

Conférence de Maurice Zundel donnée au Caire le 23 mai 1961. (Inédit)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Une petite fille se regarde dans le miroir. Sa mère, qui est artiste, lui procure les plus beaux vêtements qu’elle confectionne elle-même, avec tout son amour, elle tient justement à ce que sa petite fille soit le mieux vêtu, et elle est fière d’entendre ses amies s’émerveiller, devant la perfection des toilettes de l’enfant, mais la petite fille aussi, est consciente de son élégance, et sa grand-mère s’inquiète de voir que, elle cherche dans son miroir le reflet de sa beauté. Cette petite fille, qui se regarde dans le miroir, va-t-elle enfin se découvrir elle-même ? Est-ce qu’elle peut vraiment voir son visage ? Et d’une manière générale, peut-on se voir dans un miroir ? Il faut répondre non, on ne peut pas se voir dans un miroir.

 

Car on ne peut projeter de soi-même dans un miroir qu’une image artificielle et figée, il est impossible de révéler dans un miroir, et de se révéler à soi-même dans un miroir, le mystère de son âme, le secret de sa vie intérieure, car justement pour être soi-même, il faut se quitter soi-même.

 

La connaissance de soi est une connaissance latérale. On se voit quand on cesse de se regarder. Dès qu’on se regarde on ne se voit plus, on devient simplement une image superficielle de soi-même, on se fige dans une attitude conventionnelle, et justement le mystère le plus profond échappe, il est impossible de se voir dans le miroir. Notre vrai miroir est un autre, en qui nous devenons nous-mêmes.

 

Saint Augustin dans son commentaire sur l’évangile de saint Jean fait cette remarque au premier abord si suggestive : « Je ne vois pas mon visage, mais je vois ma conscience. » Au contraire, je vois le visage d’un autre, mais je ne vois pas leur conscience. Est-ce bien vrai, finalement, je ne vois ni mon visage, ni ma conscience, et s’il est vrai que je vois le visage des autres, ce visage ne m’intéresse que comme la révélation de leur conscience qui peut transparaître à travers lui. Et nous cherchons constamment précisément à travers le visage humain ce secret du dedans qui nous importe essentiellement et auquel nous attachons une suprême valeur. Est-ce une illusion de notre part, est-ce qu’il y a vraiment derrière chaque visage un secret unique ? Chacun voudrait le croire.

 

Mauriac nous a dit dans ce roman oublié aujourd’hui, "ce qui était perdu" (1930), il nous a dit le drame de cette femme, atteinte d’un cancer incurable, qui se sait condamnée, qui ne croit à rien, qui n’a aucune espérance, qui souffre très douloureusement, dont le mari est volage, que son mari trompe régulièrement, tout en inventant d’ailleurs des prétextes honorables, pour expliquer ses absences, mais qui n’est pas dupe de ses alibis. Et justement à un moment donné, comme le mal redouble, comme la souffrance devient plus intolérable, elle se demande mais pourquoi, pour qui vivre, personne n’a besoin de moi. Mon mari ne m’aime pas, je suis pour lui une chose, je l’oblige à mentir, à porter constamment un masque, le plus simple est de disparaitre.

 

Cependant elle veut tenter une dernière épreuve, essayer de voir s’il n’y a pas tout de même dans son mari un reste d’amour qui justifierait et sa souffrance et son existence, elle lui demande donc inopinément de lui consacrer son prochain week-end. Comme il a déjà tout arrangé pour ses petits plaisirs, il se dérobe, mais quand il sent son insistance, dans la gravité de sa voix, cette demande est inhabituelle, qu’elle engage quelque chose de très profond, il se résigne enfin, il lui promet d’être là, et en effet il se trouve là au prochain week-end. Il s’installe à son chevet, il lui fait la lecture, il lit admirablement, mais comme la malade est fragile, au bout d’une heure elle s’endort.

 

Et aussitôt la tentation s’empare de lui : puisqu’elle dort, elle n’a plus besoin de moi, il la quitte, et tandis que la porte se referme, la malade s’éveille, elle comprend qu’elle ne compte pas pour lui, elle prend une dose de stupéfiant suffisante pour provoquer sa mort et elle meut en effet.

 

Elle avait besoin de croire à sa valeur, elle voulait se sentir unique, et puisque personne ne rendait témoignage à son unicité, et que, elle n’avait aucun autre espoir, elle décida de disparaître.

 

Dans un autre roman de Mauriac, "le nœud de vipères" (1932), c’est l’homme qui se croit frustré, c’est l’homme qui a le sentiment qu’il n’est pour sa femme et pour ses enfants que celui qui apporte de l’argent. Il n’est à leurs yeux, lui semble-t-il, qu’une immense fortune, dont il s’agit de s’assurer le bénéfice, il n’est personne. Et parce que, il a le sentiment et la volonté d’être quelqu’un, il éprouve une révolte immense, il se détériore, par ressentiment. Il veut frustrer toute la famille de cette fortune si ardemment convoitée, et il ne s’éveille enfin à lui-même que, à la mort imprévue de sa femme, il comprend qu’il y a en lui un trésor caché qui le dépasse. Et c’est dans un Autre, finalement, qu’il trouve son accomplissement.

 

Bien sûr chacun se veut unique, chacun veut être quelqu’un, et refuse d’être traité comme quelque chose. Nul ne souffre d’être interchangeable, d’être seulement un numéro, auquel on n’en peut substituer un autre.

 

Devant ces revendications incoercibles et si émouvantes, on est parfois tenté de se dire mais enfin, qu’avez-vous fait ? Que faites-vous d’extraordinaire qui puisse justifier cette foi en vous à une valeur unique qui puisse cautionner en vous ce refus d’être interchangeable, et de vous laisser confondre avec un numéro dans une série anonyme.

 

Mais est-ce bien la question ? S’agit-t-il de faire quelque chose ? Ou tout simplement d’exister. En forme de don.

 

Il y a là une équivoque constante, on croit précisément qu’il s’agit de faire, et on oublie que la valeur essentielle est dans l’existence même. Je me souviens de cette confidence d’un moine, d’un monastère contemplatif en Hollande, qui me disait : «  la grande épreuve pour nous ce n’est pas l’obéissance, ce n’est pas la pauvreté, et naturellement à plus forte raison ce n’est pas la chasteté, la grande épreuve c’est la monotonie. Nous savons le jour où nous entrons ; que un jour similaire dans dix ou vingt ans, selon la date du calendrier, selon la fête identique que l’on célèbrera, nous ferons exactement la même chose, que notre journée aura le même caractère, et que jusqu’à la fin de notre existence, il ne se passera rien. C’est cela notre épreuve. Il ne se passe rien, il ne se passera jamais rien, notre vie est inscrite d’avance dans le calendrier liturgique. »

 

Et, dans un secteur bien différent, nous avons vu justement, sous le quatrième Reich, nous avons vu dans le camp nazi, nous avons vu sous le règne de Hitler le triomphe de cette superstition du faire. Il s’agit de faire, il s’agit de rendre, il s’agit d’être utile et par conséquent il faut de toute nécessité supprimer les bouches inutiles, supprimer les vieillards improductifs et les malades incurables.

 

Mais nous savons, nous sommes avertis par une intuition incoercible, nous sommes avertis que le faire n’est pas tout. Après tout, on ne peut que fabriquer des choses, réaliser des œuvres extérieures, que des machines pourraient tout aussi bien accomplir que nous-mêmes, et peut-être mieux que nous-mêmes, et que ce qui est proprement humain, ce n’est pas le faire, on ne peut pas faire des hommes, tout au plus peut-on leur donner la chance de se faire, mais personne ne peut se faire à leur place, et se faire homme ce n’est pas faire quelque chose, c’est devenir quelqu’un.

 

Et l’essentiel dans l’homme c’est justement un évènement intérieur où il se transforme, où il accède à la dimension humaine, où il devient un espace, une liberté, un créateur.

 

L’utile c’est bien, l’utile est nécessaire, dans l’ordre des moyens, mais il y a quelque chose qui dépasse infiniment l’utile, c’est comme le dit d’une manière paradoxale Lecomte Du Nouy : l’inutile, lorsque il établit justement que la civilisation, que la culture, qui précisément le sont de l’inutile.

 

Car l’inutile, c’est ce qui n’est plus ordonnable à autre chose, c’est ce qui ne peut plus être rapporté à une fin extérieure, l’inutile, c’est ce qui est une fin en soi, c’est ce qui est une valeur absolue. C’est sur quoi on peut se reposer. C’est là qu’éclot notre joie, c’est là que nous trouvons notre paix, c’est là que nous faisons l’expérience de l’admiration et de l’émerveillement. Et précisément toute la culture humaine, toute la civilisation vise à produire cet évènement intérieur où l’homme accède à lui-même, où il acquière sa dimension humaine, où il devient une valeur, un bien commun universel, une source, un serment de liberté par la libération qu’il accomplit en soi-même.

 

Et la science, la science non pas confondue avec une technique, car les techniques, nécessaires assurément, c’est important dans le domaine de l’utile, elles nous aident à réaliser des choses, mais la science dans sa source, la science dans le génie créateur, la science, dans cette promotion qui sait changer l’esprit de plan, qui ouvre des horizons inconnus, et qui constitue proprement le progrès, cette science-là est une science contemplative, elle ne vise pas d’abord à utiliser, elle vise à connaître, c’est-à-dire à naître, à faire naître.

[Repère enregistrement audio : 15’ 50 ‘’]

 

Et elle obtient son plus haut succès, elle atteint sa plus haute joie, dans la contemplation. Tous les vrais savants sont d’abord des contemplatifs. Et qu’est-ce que c’est que contempler ? Selon l’étymologie, faire de la réalité un temple. Le mot contempler évoque le sacré, il évoque précisément dans l’univers ce qui est apparenté à l’esprit, ce qui peut nourrir et enrichir l’esprit, ce qui peut devenir en nous une source inépuisable de lumière. Un univers contemplé et non exploité c’est un univers à travers lequel nous dialoguons avec X, que l’on appellera comme l’on voudra, mais qui est évidemment quelqu’un, tellement quelqu’un, que c’est dans ce dialogue que nous-mêmes nous échappons au règne des choses, à l’empire du déterminisme, et que nous devenons quelqu’un.

 

Combien de savants sont ainsi des mystiques qui s’ignorent, d’autant plus authentiquement tel, des mystiques qui s’ignorent parce que ils ne cessent pas de s’émerveiller, parce que ils ne cessent pas de dialoguer, de s’ouvrir à la lumière, de décoller d’eux-mêmes, de se purifier de leurs limites et de leurs scories, et de faire de leur vie une consécration toujours plus parfaite.

 

Le savant véritable est donc contemplatif et l’artiste l’est naturellement aussi évidemment. Ce n’est pas sans raison que Teilhard a donné à l’une de ses œuvres le titre d’oblation lyrique, et que Stravinsky, le grand musicien, a écrit "le sacre du printemps" (1913 à Paris).

 

Les mots, les mots mystiques, viennent naturellement à l’esprit devant les grandes œuvres, comme l’attitude mystique elle-même, dans ce sentiment immédiat de libération et tout chef-d’œuvre justement enregistre ce moment, où l’artiste créateur a été jeté au cœur de ce dialogue, a été enlevé à lui-même, a été délivré de son moi biologique, a été revêtu pour un instant de son moi éternel, est devenu source, espace et liberté.

 

Le monde visible peut laisser transparaître le monde invisible, comme le monde invisible à son tour ne peut se révéler qu’à travers le monde visible. C’est là le sens du symbole. Le symbole est une réalité qui signifie, une réalité qui évoque, une réalité qui fait allusion, une réalité qui nous révèle dans une certaine transparence la Présence dont nous avons continuellement la nostalgie, et qui est seule capable de nous combler.

 

Et sous un certain aspect le monde entier est un symbole. Car il n’y a de réalité, il n’y a pas de réalité qui ne puisse devenir en nous source de lumière. Il n’y a pas de réalité qui ne puisse susciter sous un certain aspect notre admiration et notre émerveillement. Il n’y a pas de réalité qui ne puisse élargir notre intelligence, et nourrir notre pensée. Et de nouveau nous retrouvons ce caractère si émouvant, si admirable de la connaissance, à savoir que toute connaissance est latérale, elle n’est jamais en prise directe, elle se fait toujours par voie d’allusion. C’est-à-dire que toute réalité à une existence relationnelle, et que dans la mesure où nous devenons capables de percevoir cette relation nous entrons nous-mêmes en contact avec la lumière et nous devenons réellement connaissance.

 

Connaître, c’est percevoir ce jeu, ce concert de relations qui jailli de tous les phénomènes, et qu’elles ne peuvent être perçues précisément, que lorsque que ils ont été mis ensemble les uns avec les autres. Qu’est-ce que la matière, qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que le mouvement ? A toutes ces questions, on peut donner d’innombrables réponses, qui s’enveloppent d’innombrables images. Il reste finalement des nombres. Mais des nombres qui sont des rapports, ou qui expriment des rapports mesurables, et nous ramènent toujours à ce concert de relations que déjà une maîtresse de maison établit sans même y songer dans l’ordre de son ménage. Car qu’est-ce qui la guide dans la disposition des meubles ? Sinon le sens de rapport entre le fauteuil et le divan, entre le divan et la pendule, entre la pendule et le lustre, entre le lustre et le papier peint, entre le papier peint et le tapi. C’est cela justement qui la guide. Le sens des rapports, ce concert de relations.

 

Nous avons dit bien souvent des meubles entassés dans un garde-meubles ne disent rien. Ne signifient rien. Parce que nous ne pouvons dire, en eux aucune relation. Le meuble le plus précieux si il est placé dans un milieu discordant, nous fait souffrir, au lieu de susciter notre admiration, et au contraire l’ameublement le plus simple, et le plus humble nous enchante et il nous émerveille. C’est nous qui disons au premier regard, ce concert de relations qui nous étaye et qui nous donne immédiatement le sentiment d’une présence.

 

L’existence, toute existence, n’atteint à soi, n’est pleinement elle-même, n’obtient toutes ses dimensions que dans une relation. L’existence authentique, autrement dit relationnelle, comme la connaissance est toujours latérale, c’est-à-dire toujours fondée sur la découverte d’une relation, comme tout chef-d’œuvre est un concert de relations. Mais il faut dire d’avantage, non seulement tout chef-d’œuvre mais tout amour, jusque dans l’amour suprême, la Trinité adorable, qui est au premier chef, ce concert de relations, où la personnalité elle-même, où le moi dans toute sa transparence et dans toute sa pureté, est un rapport vivant, subsistant, et éternel.

 

Et c’est sans doute pourquoi toute réalité ne peut se réaliser qu’au sein d’un rapport, parce que justement toute réalité porte l’empreinte à sa manière – et de justice – de la Trinité dont la vie profonde, dont la vie éternellement jaillissante est un concert de relations. Nous voyons donc bien que le monde de la culture, le monde de la civilisation, le monde de la science, le monde de l’art, est tout entier enraciné dans l’inutile. Car il ne s’agit pas d’abord d’annihiler, de l’exploiter, il s’agit par la culture et la civilisation, par la science, l’art et l’amour, d’atteindre à la dimension humaine, d’atteindre à l’existence relationnelle, de devenir soi dans l’autre, pour être véritablement un bien commun et une valeur universelle.

 

Le Christ, qui donne à l’humanité une telle splendeur, le Christ est le fils de l’homme, d’une manière unique, comme il est le fils de Dieu, d’une manière unique, le Christ a « immensicié » cette gamme de relations, et à travers son humanité infiniment dépouillée, à travers son humanité qui n’est qu’une relation vivante à Dieu, à travers son humanité qui est pur sacrement, à travers son humanité nous sommes introduits dans des relations infinies qui prolongent l’existence dans toutes les directions et qui lui confère une richesse incommensurable.

 

Et c’est ce que nous allons immédiatement découvrir si nous nous tournons vers ces symboles si précieux, si discrets et indispensables que l’on appelle les sacrements. Symboles efficaces, symboles tout chargés de la lumière, et de la vie divine. Symboles qui révèlent la vie humaine a elle-même, en lui conférant toutes ses dimensions.

 

Nous avons vu l’hitlérisme, soucieux de faire disparaître les bouches inutiles. A quoi bon entretenir des déchets de l’humanité, et nous voyons, saint Vincent de Paul s’incliner au contraire devant ces déchets, lui qui appelle de manière si émouvante les pauvres : mes Seigneurs le pauvres. Ces déchets lui sont infiniment précieux, il veut les recueillir, il veut les engranger dans l’éternel, car il sait que jusqu’au bout la liberté humaine a la dimension de la Croix, c’est la une valeur infinie que les derniers battements du cœur décident non seulement du destin de l’homme, ou peut-on décider, mais peut décider aussi du destin de Dieu.

[Repère enregistrement audio : 30’ 05’’]

 

C'est une merveille de voir dans les hôpitaux justement, les premières filles de Vincent de Paul et celles qui lui sont fidèles aujourd'hui, de les voir se pencher sur ces déchets, reconnaissants dans ces vies privées de toute énergie physique, incapables de rien faire, la possibilité d’un choix, qui décide de tout, la possibilité d’un évènement intérieur, qui est souverainement important, la possibilité de faire circuler dans le monde tout un courant de lumière et d’amour.

 

Et n’est-ce pas justement ce que signifie l'extrême-onction, cet homme qui va mourir, qui n'est plus qu'un souffle, il peut faire de sa mort un acte libre, il peut en faire une offrande, il peut triompher de la mort, il peut entrer comme un grand vivant dans la mort, dans la mesure où il devient par son choix une éternité, dans la mesure où s'achève, défaillante, et le long sujet de son immortalité, il peut encore imprimer dans l’histoire un sillage ineffaçable, il peut dans son dernier mot devenir un créateur. Jusqu'au bout, notre vie illimitée, et c'est à l’homme, jusqu'au bout la dimension humaine, et respecter jusqu’au bout la dignité humaine et considérée comme inviolable, jusqu'au bout l'homme apparaît comme capable de devenir le fils de Dieu.

 

Et ce qui est vrai à la fin est vrai au commencement, et le baptême justement devant la fragilité du petit enfant qui lui aussi si parfaitement inutile qui n'est qu'un faisceau de besoins qui retient une attention de tous les instants, et le baptême nous rappelle que ce petit enfant est aussi, et davantage encore, et par-dessus tout un faisceau de possibilités infinies, où sont contenus tous les espoirs de l'humanité et tous les espoirs de Dieu dans l'humanité. Et par le baptême, cette vie fragile, cette vie incapable de rien faire, cette vie qui pourtant communique déjà avec l'Esprit, cette vie sensible, tout est nuance, cette vie qui peut respirer Dieu. Si sa mère, qui en communique la présence, cette vie qui est éduquée précisément par l'atmosphère qui fait circuler en elle toutes les valeurs humaines et divines, cette vie par le baptême va devenir un foyer de présence universelle. Par le baptême ce petit enfant va entrer dans les circuits de la communion des saints. Il va l’enrichir, il va être le sanctuaire de la Trinité. Il sera vraiment l'ostensoir et le tabernacle de Dieu. Par lui le monde obtiendra une nouvelle origine, et Dieu une nouvelle révélation, et entre les bras de sa mère il connaitra le plus beau livre d'or.

 

Quelle prière en effet peut jaillir du cœur d'une mère qui peut contempler et adorer dans le cœur de son petit enfant la présence adorable de l'amour éternel. Le baptême signifie, réalise cette noblesse et cette grandeur infinie d’une existence plongée dans l'humanité universelle de Jésus-Christ, revêtue par elle de cette relation infinie qui jette toute la création en Dieu.

 

Et la pénitence à son tour, la pénitence pour l'enfant qui a grandi, pour l'enfant qui est devenu adolescent, pour l'adolescent qui est devenu adulte, pour l'adulte qui connaît ses limites et ses défaillances, qui sait que il a si souvent renié ses engagements, qui a si souvent été à la surface de lui-même, il a retombé au-dehors après avoir été au dedans, qui a perdu son visage, qui a déserté son Himalaya, qui s'est laissé rouler dans les déterminismes de la tribu et de l'espèce, la pénitence va lui rappeler que, il n’est pas guidé, il n’est pas guidé par son passé, qu’en Dieu tout est nouveau, qu'on peut toujours faire un nouveau départ, que la vie, tous les jours, est toute neuve si l’on veut bien l’enraciner à nouveau en Dieu par un acte authentique de foi et d'amour.

 

Quel immense bienfait, et quelle immense lumière. Enfin, cela veut dire que le bien ce n'est pas ce que l'on fait, le bien c'est ce que l'on est. On ne peut pas faire le bien en chrétienté si d’abord l’on ne devient le bien. Le bien c'est l'être libéré, c’est l’être sans frontières, c’est l’être donné, c’est l’être offert, c’est l’être donné tout entier, ou générosité, et qui communique à tout ce qu’il fait cette dimension d’amour, et qui introduit dans tout ce qu'il fait ce serment de libération, qui en se communiquant aux autres, peut les éveiller au sens de leur humanité.

 

C'est ce qui est admirable, le bien c’est nous-mêmes en état d’adhésion, de transparence, et de consentement, et le mal c'est nous à l’état de refus, le mal ne s’inscrit pas dans un livre, il n'est pas noté dans un registre selon lequel, et d'après lequel nous serons jugés et condamnés, le mal c'est nous, nous sommes absents quand nous disons nous, quand nous nous fermons à la Présence unique, quand nous sommes distraits de cet appel qui retentit au plus secret de nous-mêmes.

 

Et ce mal c'est nous-mêmes, il est immédiatement surmonté, effacé, radicalement quand nous devenons le bien quand nous ouvrons, quand nous consentons, quand nous sommes oui, quand nous accueillons la lumière et lui offrons de nouveaux la transparence de notre amour. Comme la Magdeleine en un instant a été canonisé, comme la femme adultère en un instant est devenue archidiacre, comme le bon larron en un instant est entré – ou plutôt est devenu – le paradis, en un instant l'âme peut se retourner, tout cela ne s'accomplit pas dans le temps horloge. Tout cela s'accomplit dans ce champ des possibles, qui est la distance de nous-mêmes à nous-mêmes, que seul notre amour est capable de survoler et de combler.

 

Et la pénitence nous l'affirme : ce passé n'est plus, il n'est plus que le soubassement de l'action de grâces, du chant, du chant émerveillé de l'amour qu'a retrouvé le visage de son amour. La pénitence nous introduit dans cette dimension, nous introduit dans cette mystique évangélique, nous introduit dans ce monde où tout est nouveau.

 

Et le mariage un autre sacrement, le mariage, le mariage rappelle aux époux qu'ils n'ont qu’à être une origine, qu’ils doivent se garder du péché originel qui est justement le refus d'être une origine. Le sacrement du mariage leur rappelle, leur rappelle qu'ils sont à la source d'une lignée qui pourra durer jusqu'à la fin des siècles, ils sont à leur manière Adam et Eve, ils portent en eux les possibilités infinies qui constituaient ce que l'on appelle, dans une image admirable, le paradis, le paradis qui était tout ce champ de possibles où l'homme pouvait s’accomplir, où l'homme pouvait vraiment promouvoir tout l'univers. À l'âge de raison, il pouvait lui donner sa dimension infinie à condition qu'il se livrât à l'amour. Le sacrement du mariage rappelle aux époux que si ils veulent consciemment transmettre la vie, si il veulent n’être pas seulement les instruments aveugles de l'espèce, s'ils ne veulent pas régresser jusqu'à la cellule germinative, s'ils veulent vraiment être les parents de leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, s'ils veulent en être l'origine, et les créateurs, il faut qu'ils apportent à toute leur lignée les plus hauts champs de lumière et d'amour, et que justement ils fassent contrepoids à l'envoûtement et à l'aveuglement de l'espèce par une générosité illimitée.

 

Car cette sainteté, que les parents de Thérèse de l'enfant Jésus apportaient à la procréation lorsqu’ils voulaient offrir à Dieu des humanités de surcroît, lorsqu’ils voulaient offrir à Dieu des âmes où il pourrait poursuivre son incarnation, réussissant magnifiquement à lui consacrer tout leurs enfants, et à donner au monde par un mieux, cette sainte si grande, si virile qui a porté la passion du Seigneur, jusqu’à en être victime, et dont la lumière a pénétré et continue de pénétrer le monde entier. Le sacrement du mariage rappelle aux époux cette vocation de sainteté que Saint-Paul affirme dans l'épître aux éphésiens lorsque, il voit dans le mariage le sacrement qui représente et réalise le mystère de l'église. Il ne s'agit plus d'un égoïsme à deux, il s'agit de cette montée ensemble vers l’Himalaya immense, il s'agit de ce dépassement des frontières de l'instant, il s'agit de cet écart de lumière qui permettra à chacun d'atteindre à lui-même, il s'agit de cet échange qui va jusqu'à la Trinité où le mois instinctif, où le moi possessif est vaincu, et où le moi divin est communauté, car c'est seulement alors que les époux pourront vraiment être une source et une origine, c'est seulement alors qu'ils seront vraiment les parents de leurs enfants, parce que leurs enfants recevront d’eux leur âme, leur âme autant que leur corps, recevront d’eux ce rayonnement de liberté et d'immortalité, recevront d’eux cette révélation d’un trésor, d'un soleil intérieur caché dans leur conscience, et apprendront ainsi à devenir eux-mêmes des hommes, atteindre toute leur stature. Affirmer en eux la dimension humaine. Ainsi le mariage intime et révèle aux jeunes époux en scellant leur union de la Trinité adorable, qui sont appelés plus que personne à être source, origine, et créateur.

[Repère enregistrement audio : 45’ 23’’]

 

Le sacerdoce bien sûr, a la même portée, et nous introduit dans le même univers puisque le prêtre est le sacrement de l'unité, de ce corps mystique que tous les hommes ont à former ensemble, et que sa paternité ne connaît aucune frontière ni de race, ni de lieu, ni de temps. Autrement je ne serais pas ici et je n'aurais pas l'honneur de vous parler.

 

Le sacerdoce, sacrement de l'unité du genre humain, dans l'humanité universelle de Jésus-Christ, le sacerdoce, comme le mariage, nous rappelle les horizons infinis de la vie, les relations dans lesquelles nous sommes engagés, et cette existence précisément relationnelle qui est l'existence authentique, où l'on atteint en se dépassant soi-même, en quittant son vieux mois propriétaires, pour revêtir peu à peu le moi divin, en qui nous nous rencontrons tous, dont nous avons tous la charge, qui est le lien et le foyer et le centre de toutes nos tendresses, comme il est le ferment et la clé de notre liberté.

 

Il est à peine besoin d'ajouter que l'eucharistie, sacrement des sacrements, contient une exigence imprescriptible d'universalité, puisque l'eucharistie, dont nous parlerons en une autre occasion, l'eucharistie c'est le banquet de la fraternité divine, issu de la paternité divine, et qu'autour de la table du Seigneur nous avons à être tous ensemble rassemblée, pour constituer justement un seul pan, pour réaliser ce corps mystique, qui est seule emprise sur son chef, sur sa tête, qui est Jésus. L’organisme sacramentel est donc nettement comme tous les symboles, plus que tous les symboles, en raison même de son efficacité divine, l'organisme sacramentaire le situe au cœur de cet univers de relations. Il nous révèle constamment notre vocation de grandeur, il nous appelle à acquérir toute notre stature, il exige de nous que nous devenions fils de l'homme, pour devenir fils de Dieu. Que nous donnions finalement à l'humanité en nous, tout son rayonnement, toute sa transparence, toute sa grandeur, toute sa jeunesse, et toute sa nouveauté.

 

Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que cet organisme sacramentaire est infiniment discret. Les signes qui le constituent sont les plus fins, ils sont emprunté aux gestes les plus communs de la vie, le pain, le vin, le feu, huile, l’encens, la parole, et bien sûr toujours l'amour. Ce sont les gestes mêmes de la vie, les plus concrets, les plus nécessaires, les plus quotidiens qui offrent ce jeu de symboles chargés d'efficacité divine. Signes tellement quelconque, tellement humbles, tellement quotidien qu'ils ne peuvent avoir de sens qu'ils ne sont lisibles et déchiffrables que pour la foi.

 

Je me souviens de cet admirable pasteur, Wilfred Monod, qui opposait le prophétisme qui représentait sa religion, au sacerdotalisme qui représentait, disons pour faire court, la nôtre. Le prophétisme pour lui c'était l'esprit toujours ouvert aux inspirations divines, toujours capable d'apporter une révélation nouvelle, et de changer selon les circonstances toutes les directions de l'homme, par un mot reçu sur l’heure de la divinité. Le sacerdoce lui apparaissait au contraire comme le raidissement, comme la sclérose d'une religion ensevelie dans les rites, dans les rites immuables, dans les rites immobiles, dans les rites magiques, mythologiques. Le sacerdoce signifiait justement l'inertie et l'immobilisme d'une religion qui compte sur les gestes, et où l'Esprit n'a plus de part. Je serais tenté de renverser l'équilibre de cette comparaison, car justement en me fondant sur Saint-Paul aux corinthiens, en me rappelant avec quelle rigueur Saint-Paul a limité l'exercice des dons prophétiques, la terreur que lui a inspiré le charabia, le charivari auquel peut aboutir des inspirations surgissant de tous les côtés, et prétendant chacune apporter le dernier mot de la sagesse divine, en me rappelant avec quelle sagesse il a subordonné à l'autorité apostolique l'usage de tous ces dons charismatiques, il me paraît au contraire infiniment conforme à la pauvreté évangélique, d'avoir écarté tout miracle, d'avoir écarté tout surnaturel sensible dans la transmission de la grâce et de la vie divine. Il ne se passe rien, on ne voit rien, et pour celui qui ne vient pas avec la foi, qui n'est pas accordé à l'intimité de Jésus-Christ, pour celui qui n'est pas en prise mystique sur son intimité, tout cela ne signifie littéralement rien. Et c'est cela justement qui est merveilleux, il y a dans cet organisme sacramentel, il y a le sceau de cette pauvreté divine, c'est l'univers lui-même en état de pauvreté, c'est l'univers inconnaissable sinon à titre de relation, et cette relation elle-même n'est lisible qu'à la foi et à l'amour.

 

C'est cela le grand miracle de l'organisme sacramentel, ce grand miracle de la liturgie : il ne se passe rien. On ne peut pas prendre Dieu la main dans le sac, on ne peut pas visualiser le surnaturel, on ne peut pas le photographier ou le filmer, il échappe, il échappe aux réalités essentielles à quiconque qui n'est pas axé, qui n'est pas enraciné dans la pauvreté et dans l'amour. Tout cela est tranquille, tout cela est paisible, tout cela émane du silence et conduit, tout cela nous conduit à un recueillement infini et nous appelle au dialogue où nous entendrons cette parole silencieuse que Dieu dit à chacun lorsqu'il écoute, cette parole où il apprend qui il est, il obtient la révélation de son vrai nom, comme celui, selon la parole de l'apocalypse qui reçoit la pierre blanche sur laquelle est écrit un nom que personne ne peut lire sinon celui qui la reçoit.

 

Symboles et sacrements, quel monde infiniment riche, quel monde merveilleux, où nous atteignions aux sources de la culture, et de la civilisation, où nous échappons à la superstition du faire, à l'idolâtrie du succès, à l'envoûtement de la technique réduite à elle-même, bien sûr, la technique est admirable, bien sûr il faut faire et accomplir, bien sûr, il faut être utile, autant que l'on en est capable, mais il ne faut pas oublier que l'homme est au-dedans, que l'événement essentiel est intérieur, que la dignité n'est pas dans ce que l'on fait, mais dans ce que l'on est, que le bien est sous l'abord du devenir, et que le bien commun c'est ce petit enfant déjà, ce petit enfant dans les bras de sa mère, ce petit enfant avec ce faisceau illimité de possibles, ce petit enfant avec sa lumière intérieure, ce petit enfant qui respire à travers sa mère, la lumière du monde, et qui la restitue si admirablement par son sourire.

 

C'est là ce monde du symbole et du sacrement, ce monde si merveilleusement humain, et si parfaitement divin, ce monde où toute réalité se met à chanter, ce monde où le monde visible révèle l'invisible, où l'invisible s'incarne dans le visible, ce monde qui est notre véritable univers, ce monde inépuisable, et dans chaque matin il faut sans cesse découvrir que l'on perd et que l'on retombe dans son moi biologique, ce monde aux dimensions infinies, ce monde latéral, ce monde relationnel, ce monde où il devient évident qu'il est impossible de voir son visage, son vrai visage dans le miroir, comme la petite fille de tenter vainement, on ne peut jamais se voir dans un miroir, car je est un autre, on peut jamais se voir dans un miroir, car dès qu'on s'y cherche, on n'y retrouve qu’une image figée, une attitude artificielle, ou conventionnel, on peut se voir que latéralement, on peut se voir que dans l'autre, on peut se voir que lorsque l'on cesse de se regarder.

 

Monde étrange, monde magnifique, monde inépuisable, monde de la culture, de la civilisation, de la science, de l'art, de l'amour, monde de la sainteté, monde mystique, et d'autant plus humain, monde quotidien, monde éternel, monde où toute réalité est plongée dans un concert de relations, puisque cette affirmation magnifiquement vraie d'un grand philosophe qui remonte à l'origine des origines, cette origine qui est aujourd'hui, qui est toujours, qui est à chaque éveille de notre esprit, et à chaque battement de notre cœur, ce mot qui dit tout et qui résume tout, « au commencement est la relation. » (Bachelard)

 

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Conférence de Maurice Zundel, Dar El-Salam, Le Caire en 1962 (Inédit).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Mesdames Mesdemoiselles, Messieurs,

 

En parlant des rapports, et du second principe de la thermodynamique qui porte sur l'accroissement de l'entropie, comme vous le savez, ou de la dégradation de l'énergie, en parlant de ces rapport du second principe de la thermodynamique avec la mécanique quantique, Le comte du Noüy écrit dans L'homme devant la science : « Ceci exprime l’état de la question au moment où j'écris, je crois. Quand ce livre sera imprimé, je ne doute pas que des faits nouveaux se soient fait jour. Une théorie est souvent en ce moment démodée en six mois. »

 

On ne peut mieux exprimer – que ne le fait ici Lecomte du Noüy – on ne peut mieux exprimer le caractère d'historicité qui affecte aujourd'hui toutes les sciences, et singulièrement les sciences physiques. Un physicien qui cesserait de travailler en s'attachant dogmatiquement à l'acquis, deviendrait vite un fossile.

 

Il est donc absolument impossible d'immobiliser la science et d'obtenir une vision définitive de l'univers. Toute affirmation scientifique porte la trace d'une histoire qui, tant qu'il y aura des hommes, ne s'achèvera jamais. Il ne peut donc être question pour une science authentique, d'énoncer une vérité absolue et immuable qu'il serait à jamais interdit de remettre en question. La science contemporaine, au contraire, ne cesse de tout remettre en question, et d'abord la connaissance commune, la philosophie naturelle du sens commun avec laquelle elle a définitivement rompu.

 

Elle se défie la science contemporaine  elle se défie des intuitions immédiates qui jouent avec des images. Elle se défie du réel brut, du donné naturel où se réfugie la contingence dont se nourrissent les rêves irrationnels. Elle refuse la contingence. Elle refuse l'accident. Elle veut tout à la fois rectifier le réel et l'intelligence. Elle vise à l'organisation rationnelle d'un réel construit, épuré, comme dans la séparation des isotopes, ou créé, comme dans les radioéléments artificiels.

 

Elle aborde les phénomènes avec des théories qui sont des instruments de rationalité, avec des appareils qui sont des théories réalisées et qui sont des instruments d'une extrême précision. Elle expérimente au lieu de constater. Elle calcule au lieu de mesurer. Elle cherche des raisons où il n'y avait que des faits. Elle veut comprendre en se corrigeant sans cesse et en instituant dans les phénomènes un ordre rationnel suivant un principe de raison nécessaire. Elle ne connaît la science contemporaine  elle ne connaît d'autre absolu que les exigences qui constituent elles-mêmes et son objet et le refus qu'elle oppose à la paresse et aux rêveries du sens commun. Mais on voit bien qu'elle modifie, qu'elle humanise le réel, comme elle modifie la structure de la pensée.

 

Cette volonté de comprendre plutôt que de décrire, d'où résulte précisément cette humanisation, cette humanisation du réel, mérite que l'on s'y arrête. S'il s'agit d'atteindre les conditions nécessaires d'une organisation rationnelle des énergies à l’œuvre dans notre univers, c'est que l'homme ne peut, d'une certaine manière, saisir le monde qu'en s'y retrouvant. Instituer une organisation rationnelle du réel, c'est en effet, aborder toute réalité comme un organisme, comme une unité intelligible à partir d'un centre, d'une formule constituante où il s'engendre et se développe en lumière en nous. C'est en somme, tenter de connaître l'univers comme on voudrait connaître une personne.

 

Et la joie de comprendre vient de là. Au terme d'un effort qui aboutit à une rectification décisive, tout en sachant bien a priori que ce ne peut être le dernier mot de la science, on éprouve la joie de cet accord du réel et de l'esprit. Dans l'état d'extrême spécialisation de la science contemporaine, c'est une joie réservée à un petit nombre. Et même pour ce petit nombre, il n'est pas sûr que cette humanisation si admirable du monde – du monde physique – entraîne celle de l'homme. La cosmogénèse, la genèse, l'enfantement d'un monde entrepris par la science contemporaine n'entraîne pas automatiquement une anthropogénèse, la naissance de l'homme authentique, unifié dans un centre de lumière où il se révèle tout entier.

 

S'il apparaît qu'il faut construire le monde pour en disposer d'une manière intelligente, il est encore plus nécessaire de se construire, de se créer soi-même pour disposer de soi. Mais là, ni théories, ni instruments, ni calculs, ni méthodes ne suffisent. Nous sommes en physique, devant un univers qui se laisse faire. Nous sommes au contraire en humanité, devant un être qui ne doit pas se laisser faire, qui ne peut que se faire lui-même en se dé-chosifiant, en se construisant du dedans, en se faisant origine.

 

Et tous les hommes, à partir de leur naissance, sont dans la même situation.

 

Qui leur montrera la route qui mène à soi, la route qui mène vers l'homme authentique ? Nous avons dit : Dieu, dans notre dernier entretien. Mais Dieu ne se fait jour que dans une expérience humaine, comme une personne aimée peut devenir lumière en celle qui l'aime ! Et, de fait, c'est par l'histoire, par l'histoire humaine que se transmettent les morales et les religions. Elles nous présentent assez fréquemment de grands exemples, mais elles ne se ressemblent pas et parfois elles se contredisent.

 

Comment être sûr que nous avons à faire à Dieu et non à l'idole d'une tribu ou d'une époque ? Comment prétendre à une révélation définitive ? Comment émettre une morale absolue dans un monde qui ne cesse de changer ? L'Histoire peut-elle, plus que la Science, comporter une vérité absolue ?

 

Un certain Puech, dont j'ai oublié le prénom, et qui est un helléniste fort distingué, dans une introduction considérable qui devait figurer dans l'Edition Budé des oeuvres de Plotin, ce Puech qui n'appartient pas à la tribu des Puech chrétiens  ce Puech oppose le néoplatonisme de Plotin, philosophe du 3ème siècle comme vous le savez, il oppose ce néoplatonisme de Plotin qui nous introduit à la contemplation, au Christianisme, en défaveur d'ailleurs de celui-ci. Car, raisonne Puech, Plotin ne prétend aucunement nous attacher à sa personne. Il nous donne des leçons de vie qui sont absolument indépendantes de lui-même : chacun peut en faire son bien selon son choix. Personne n'est obligé d'adhérer, et en tous cas, s'il adhère, c'est en fonction d'une décision qui ne dépend que de lui.

 

Cette leçon de vie se situe dans une espèce de durée intemporelle qui ne nous lie aucunement à l'époque où vivait Plotin, le troisième siècle de notre ère. Au contraire ! Et c'est là la faiblesse du Christianisme  et il en parle avec une certaine hargne  c'est la faiblesse du Christianisme de nous river à une personne, un personnage de l'Histoire, et en nous rivant à ce personnage de l'Histoire, de nous lier à une époque et de nous solidariser avec elle, car enfin, il est impossible que ce personnage ne tienne pas d'une certaine manière à son histoire, qu'il ne s'exprime dans la culture et dans le langage de son temps, qu'il ne soit pas conditionné par les traditions de son berceau et qu'il ne relève d'une certaine manière des préjugés qui ont pu s'insinuer dans son milieu.

 

A cause de tout cela, le Christianisme apparaît immédiatement comme une tentative de limiter l'homme en l'obligeant à regarder constamment vers le passé. Il est donc infiniment plus profitable de recevoir le don d'une sagesse qui s'impose par sa propre lumière, qui est entièrement détachée de l'homme qui l'a exprimée, plutôt que de se river à une histoire, depuis longtemps révolue d'ailleurs, et à un personnage qui fait corps avec elle.

 

L'Histoire est le domaine de la contingence. Tous les langages portent l'empreinte d'une civilisation qui, si elle se situe dans le passé, est pour nous révolue. Si donc nous voulons conquérir notre liberté et atteindre l'âge adulte auquel tout nous convie, il nous faut donc tourner le dos au Christianisme et nous nourrir de sagesses qui tiennent debout par elles-mêmes et qui ne font jamais corps avec une histoire révolue.

 

Ces objections, qui supposent une certaine passion non conquise, cette objection est certainement digne de respect et il est facile de la dépasser en remarquant que, plus un être est réellement une personnalité authentique, plus il échappe aux contingences et de sa biologie individuelle et de sa biologie collective et des conditionnements de l'espace et du temps à travers lesquels se situe son apparition historique.

[Repère enregistrement audio: 15' 00'']

 

Il est parfaitement clair que, il y a des vies qui demeurent une présence. Il y a des exemples qui ne vieillissent pas et qui ne cesseront jamais d'être pour nous une source de lumière et un ferment de libération. Tout dépend de la taille de l'homme que l'on contemple et il se peut parfaitement non seulement que, il ne limite pas sa doctrine, mais qu'il la dépasse précisément parce que les mots qu'il emploie peuvent être, d'une certaine manière, les mots de la tribu, parce que, d'ailleurs, ses contemporains auxquels il s'adresse conditionnent sa parole : s’il veut les atteindre, il faut bien que, d'une certaine manière, il se mette à leur portée, il leur dise la chose accessible à leur intelligence, et que même s’il prétend les libérer, il respecte les étapes indispensables d'une pédagogie efficace. Mais il se peut précisément, que en s'adaptant aux autres, il ne cesse de les dépasser et que la doctrine, telle que les autres l'ont pu entendre, voire enregistrer, transmettre oralement ou par écrit, il se peut que lui-même dépasse tout cela.

 

Si nous prenons cet exemple que je ne saurais situer exactement dans le temps du moine hindou qui dit à l'homme qui l'assassine, qui lui dit dans son dernier souffle : « Toi aussi, tu es cela. Toi aussi tu esBrahmâ », nous comprenons immédiatement la signification de cette parole, sa grandeur intemporelle et sa puissance de libération.

 

Au lieu de voir dans son assassin un criminel contre lequel il pourrait légitimement s'indigner, se dépassant lui-même, considérant sa mort comme un événement sans importance, contemplant au contraire dans son meurtrier toutes les possibilités spirituelles qu'enferme toute conscience humaine, il lui adresse ce rappel qui doit être à cette heure merveilleusement efficace : « Toi aussi, tu es Brahmâ. Toi aussi, tu portes ton univers, tu peux t'identifier avec l'Absolu ! »

 

Et vous sentez immédiatement que, à quelque moment que se situe un tel événement, il garde toute sa lumière, toute sa grandeur, toute sa beauté, toute son efficacité précisément parce que, ici l'auteur de l'événement, dans cet événement même, nous apparaît comme entièrement affranchi de sa biologie et de toutes les conditions spatio-temporelles qui rivent un personnage à son histoire.

 

Et nous sentons bien, sur ce terrain, que les exemples sont infiniment plus efficaces que les discours. Nous pouvons même dire sans crainte de nous tromper : des tonnes de discours n'ont jamais changé rien à rien. Ce sont les exemples, ce sont les présences qui sont actives, et si nous sommes touchés au plus profond de nous-même un jour de notre vie, si nous changeons de direction, si nous nous trouvons sur le seuil de la nouvelle naissance, si nous sommes vraiment en route vers un moi authentique, c'est presque toujours parce que, un être sur notre route a donné le branle, parce que un être a été pour nous, par le rayonnement même de sa vie, un ferment de libération. Et à travers l'espace qu'il était, à travers la lumière qui émanait de lui, à travers la transparence qu’il nous donnait de percevoir en lui, notre origine, nous nous sommes mis en route, dans cette contagion de clarté, nous nous sommes mis en route dans cette sorte de circumincession des âmes, nous nous sommes mis en route précisément parce qu'une âme était devenue intérieure à la nôtre.

 

C'est ainsi que la plupart du temps, nous passons du dehors au-dedans par l'action de présence libératrice où l'expérience humaine atteint son sommet.

 

Vous savez du reste que l'accord d'un ménage ne se fonde pas sur le Code Civil. Il y a dans le Code Civil un certain nombre d'articles qui concernent les droits des époux, mais nous savons bien, par expérience que, lorsque les époux recourent au Code Civil, c'est que le divorce est à la porte. Le Code Civil ne peut régler que sociologiquement et du dehors une institution qui concerne d'une certaine manière le bien de la société tout entière, mais il est bien évident qu'il ne peut pas régir l'intimité des époux et que c'est là une découverte, et une création personnelle qui ne peut d'ailleurs s'accomplir que par un don réciproque.

 

De même, les morales et les religions vivent par la puissance d'engagement de ceux qui les adoptent et les propagent. C'est pourquoi les morales et les religions, dans la mesure justement où elles sont illuminées par cette puissance d'engagement, n'ont rien à nous apprendre, ni sur l'univers physique,  n'ont rien à nous apprendre que nous ne pourrions savoir d'ailleurs  ni sur l'univers physique, ni sur les événements qui n'intéressent pas la création de nous-même.

 

La vérité des religions et des morales est celle qui aide la personne à se construire et leur vertu est leur puissance de libération. C'est pourquoi morales et religions ne deviennent efficaces que dans la mesure où elles sont vécues. C'est pourquoi justement elles ont besoin d'exemples et de témoins qui sont d'autant moins liés à leur époque qu'ils demeurent plus capables de nous affranchir des limites de la nôtre. Nous sommes là dans un univers essentiellement personnel, un univers qui repose sur le dialogue, un univers nuptial, comme je l'ai dit si souvent à la suite de Coventry Patmore, un univers nuptial, où l'on connaît d'autant plus que l'on se donne plus généreusement.

 

Et, s'il en est ainsi, si il s'agit vraiment d'un univers personnel, d'un univers qui se constitue par le dialogue, si l'on n'entre pas dans ce dialogue, on ne peut rien comprendre et toutes les affirmations religieuses ou morales, elles deviennent du charabia parce qu'alors on les interprète comme une sorte de vision du monde physique, une sorte de tableau de l'Histoire prise dans les événements, au mieux accessibles du dehors, on ne les rencontre pas dans leur inspiration profonde et l'on ne voit pas, précisément, que leur légitimité tient tout entière à ce qu'elles concernent la création de l'homme par lui-même, à ce que elles constituent un chemin vers nous-même, à ce que surtout elles nous mettent en présence, si j'ose ce pléonasme, en présence de présences libératrices.

 

Et c'est cela précisément qui fausse selon moi, la présentation commune des origines chrétiennes, que l'on n'a pas dégagé suffisamment, la permanente actualité du Christ et ses liens essentiels avec notre libération, avec cette exigence de nous faire origine en nous dé-chosifiant.

 

Vous savez qu'une érudition colossale s'est dépensée pour atteindre et représenter les origines chrétiennes. Il faudrait tout un quartier de Lausanne pour loger tous les livres qui se sont écrits depuis bientôt vingt siècles sur les origines chrétiennes et, dans le demi-siècle qui s'est écoulé, depuis 1900 disons, ce tournant du siècle qui marque une révolution scientifique sans précédent, ce tournant du siècle marque aussi un progrès dans l'exégèse sans précédent, et aussi peu que l'on soit au courant de ce travail de l'exégèse, soit pour le Christianisme ou contre lui, on ne peut que, être saisi de stupeur et d'émerveillement. Il n'y a pas de comparaison à laquelle on ne se soit livré, il n'y a pas de religion proche ou lointaine qu'on n'ait étudié pour voir si elle n'avait pu avoir une influence sur l'éclosion du Christianisme ou si le Christianisme ne présentait pas tellement d'analogies que, il fallait le ranger tout simplement dans la suite des mythes qui remplissent l'histoire de la culture et de la civilisation ou bien voir en lui simplement un produit de l'Histoire, un produit inévitable et nécessaire de l'Histoire à une certaine époque ou bien une expression de mythes universels que l'on retrouve sous des formes diverses sous tous les climats.

 

Tous ces travaux ont été accomplis avec une précision, avec une conscience professionnelle, avec une intelligence vraiment digne de toute admiration. Et ce travail qui est acquis, qui ne sera d'ailleurs jamais terminé puisque de nouveaux documents peuvent créer de nouvelles perspectives et, d'une certaine manière tout remettre en question, comme on l'a bien vu lors de la découverte des manuscrits de la Mer Morte, cette enquête immense et jamais achevée était une enquête particulièrement difficile parce que les documents chrétiens touchant les origines sont extrêmement parcimonieux.

 

Si vous prenez un Evangile comme l'Evangile de saint Marc, c'est un texte extrêmement court que vous pouvez lire en une heure ou deux, que d'ailleurs les seuls documents ou à peu près, dont nous disposons et qui constituent le corpus du Nouveau Testament, que ces documents constituent un livre vivant, un livre qui comporte plusieurs couches, un livre qui a été retouché à partir de documents d'ailleurs que nous n'avons plus, un livre où s'inscrit visiblement la foi de la communauté et qui d'ailleurs se propose explicitement d'exprimer cette foi et de la communiquer en la justifiant.

[Repère enregistrement audio : 29' 18'']

 

D'ailleurs ces documents, qui constituent une histoire et un livre vivant, ces documents relèvent de catégories qui ne sont plus les nôtres, véhiculent des traditions auxquelles nous sommes étrangers, admettent comme des réalités sans discussions des faits très peu analysés et presque inanalysables, disons les possessions diaboliques, les visions d'anges, les miracles. Ce sont des choses, qui pour les auteurs du Nouveau Testament, qui d'ailleurs sont tous pénétrés des textes de l'Ancien Testament, ce sont là des réalités qui sont au-dessus de toute discussion, qui ne posent aucun problème, et on peut mettre sur le même plan la visite d'un ange et la visite d'un homme, parce que on habite un univers, justement, où la Présence divine est censée se manifester continuellement, où le grand acteur de l'Histoire, c'est la divinité.

 

C'est là un concept d'ailleur sémitique que l'on retrouve à Babylone ou chez les Moabites. Au fond, la causalité seconde, je veux dire la causalité humaine est submergée par la causalité divine entendue souvent d'ailleurs dans un sens très matériel.

 

Nous sommes là donc en face d'un monde qui, sous un aspect, nous est profondément étranger et c'est pourquoi les recherches exégétiques, c'est pourquoi cet immense et monumental travail, de l'érudition chrétienne ou non chrétienne, n'aboutit à aucune solution satisfaisante.

 

Les exégètes, quand ils sont chrétiens, sont tous devenus finalement des apologistes, ils ont voulu nous convaincre de la vérité de la foi véhiculée par ces documents et ils ont voulu nous en convaincre, nous en convaincre au nom même de l'Histoire, et finalement, ils nous ont proposé des solutions d'autorité que l'on peut résumer schématiquement dans ces quelques mots : l'Histoire nous présente un personnage – Jésus – nous présente un personnage qui a affirmé qu'il était Dieu, qu'il était Dieu ou Fils de Dieu, et qui a prouvé qu'il l'était soit par les vertus de sa vie, soit par les miracles qu'il a accomplis.

 

Il s'agit donc finalement de se rendre à cette évidence issue d'une documentation très soigneusement filtrée et triée, il s'agit de se rendre à cette argumentation, et finalement, de se soumettre à cette autorité puisque enfin, si Dieu est vraiment entré en personne dans l'Histoire, cela demande considération et il est impossible, sans se mettre en dehors du salut, il est absulument impossible sans courir les risques suprêmes, de se dérober à cette autorité.

 

Il me semble que c'est prendre les choses de la manière la plus contraire, d'une part, à la recherche scientifique, et d'autre part, à cette aspiration de l'homme vers un être-origine qu'il est appelé à devenir. Et puis on voit très mal, très très mal, comment on peut tirer des documents tout cela, tout cela avant d'avoir déterminé la signification de la vie de Jésus dans notre vie, l'actualité permanente de Jésus en toute vie, le rapport essentiel de Jésus avec notre libération.

 

Après tout, n'importe qui peut se dire Dieu, Fils de Dieu, et à la distance où nous sommes, il est extrêmement difficile de vérifier un miracle accompli, il y a deux mille ans. Qu'est-ce qu'était un miracle pour les gens de l'époque ? Et comment, à travers des narrations si succinctes, qui d'ailleurs ne visaient nullement à une rigueur scientifique, comment pouvoir fournir un argument apologétique ? Il est parfaitement clair que nous ne pouvons nous intéresser au problème de Jésus comme un problème qui nous concerne que si d'abord nous établissons la signification essentielle de la vie de Jésus dans notre propre vie.

 

C'est dans la mesure où Jésus éclaire notre vie radicalement, et où il est dans notre vie un ferment de libération incomparable que, malgré  je dis bien malgré  les limites de l'Histoire où son apparition historique se situe, malgré les contingences du langage, malgré les limites de son auditoire, malgré les catégories sémitiques dans lesquelles les messagers et les écrivains du Nouveau Testament se sont exprimés, malgré tout cela, nous saisirons l'originalité incomparable et la transcendance de Jésus une fois que nous aurons reconnu précisément que, et aujourd'hui dans notre vie, une lumière unique et un ferment de libération incomparable. Mais c'est par-là qu'il aurait fallu commencer.

 

Et de même aujourd'hui, le savant prend conscience du merveilleux itinéraire de la science, de son pouvoir novateur admirable et peut s'émerveiller des progrès accomplis en notre siècle plus que dans toute l'Histoire qui nous a précédé. C'est que il part d'aujourd'hui. C'est en lui précisément le résultat, la fécondité incomparable, c'est devant cet achèvement, provisoire bien sûr, mais déjà si considérable, qu'il juge de la valeur de la science puisque aujourd’hui elle est pour lui une telle exigence de rectification, et du donné, c'est-à-dire de l'univers, des phénomènes qu'il s'agit de construire après les avoir calculés, et de sa propre pensée qui doit se purifier de toutes les scories du sens commun, c'est en voyant précisément cette perspicacité illimitée que il s'attache à sa discipline, parce que il y voit une exigence sans cesse accrue, qui demande de lui une présence toujours plus attentive, et qui l'introduit toujours plus avant dans la joie de comprendre en organisant rationnellement l'univers.

 

C'est ce qu'il faut faire si l'on veut comprendre le Christianisme. Il ne faut pas se situer uniquement à l'origine. Il faut voir le développement du Christianisme dans ceux qui l'on authentiquement vécu, il faut voir le Christianisme se décanter en passant d'un langage à un autre, mettons des catégories sémitiques dans les catégories hellénistiques.

 

Quand le Christianisme va s'exprimer non plus en hébreu ou dans une pensée toute pénétrée de la mentalité hébraïque, comme c'est le cas du Christianisme primitif qui s'est répandu à travers les synagogues, qui s'est adressé aux clients des synagogues, c'est-à-dire à des gens tous familiers avec le langage de l'Ancien Testament et tous au fait des catégories sémitiques.

 

Quand on parlera grec, il y aura déjà une première traduction, une première transposition qui sera un premier déracinement et qui constituera une première libération d'ailleurs admirable. Et, plus l'Histoire de développera, plus cette libération pourra devenir sensible, plus on traversera de cultures et de civilisations, plus le message aura à se diffuser dans les langages différents, plus la science évoluera, plus il faudra dépasser le sens commun, plus on s'attachera aux valeurs essentielles. Et si le Christianisme est toujours vivant, est toujours plus vivant dans ceux qui le vivent authentiquement, si sa puissance de novation éclate d'autant mieux qu'on s'éloigne du moule sémitique, alors on pourra revenir à ce moule sémitique et faire la soustraction de toutes les contingences qui limitent le message des premiers messagers : les premiers apôtres et les premiers écrivains du Nouveau Testament.

 

C'est pourquoi il faut aller immédiatement vers la signification de la vie de Jésus dans notre vie, et loin de recourir à cette méthode d'autorité – Jésus s'est dit Dieu et il l'a prouvé ; donc il a barre sur nous et nous sommes contrains de passer par lui si nous voulons accéder au salut – il faut constater au contraire que l'avènement de Jésus, que la vie de Jésus nous délivre à jamais de toutes les méthodes d'autorité pour la raison que le monothéisme chrétien, par le fait de Jésus, par le témoignage de Jésus, par la révolution qui s'accomplit en Jésus, est un monothéisme trinitaire et non pas un monothéisme unitaire.

 

Nous avons déjà envisagé l'impossibilité pour un monothéisme unitaire de se présenter autrement que sous forme d'autorité parce que il ne peut s'affirmer, au moins tout d'abord, que dans la puissance. Non pas dans la sainteté, mais dans la puissance, ou s'il s'affirme dans la sainteté, c'est une sainteté de puissance, une sainteté séparée, une sainteté devant laquelle simplement l'homme est écrasé.

 

Mais il n'y a aucune analogie entre l'éclosion de la Bonté, de l'Amour, du désintéressement, de la pauvreté, du dépouillement qui caractérisent la vertu humaine et l'énorme puissance d'un Dieu solitaire qui domine l'univers de toute sa hauteur, qui n'en a aucun besoin d'ailleurs, pour lequel l'univers n'est rien, qui le tient dans sa main, qui conduit seul le jeu et qui réalise à travers des créatures limitées, impuissantes – qui réalise un plan qui est sien et que nous ne connaissons pas.

 

Cette vision du Dieu unitaire, qui tourne autour de soi, qui est un Narcisse à l'échelle infinie, cette vision est absolument inassimilable pour nous. Elle l'est précisément du fait de Jésus-Christ, du fait de Jésus.

[Repère enregistrement audio: 44' 30'']

 

La transcendance de Dieu pour le chrétien – j'entends pour le chrétien authentique – la transcendance de Dieu, c'est une transcendance par immanence, ce qu'Augustin dit d'ailleurs magnifiquement : « Tu étais dedans : c'est moi qui étais dehors... Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors. »

 

Dieu est tout intérieur, il est tout dedans, il n'a pas de dehors, c'est-à-dire que, il est la sainteté inconditionnée, c'est à dire qu'il trouve en lui toutes les conditions d'une sainteté parfaite, c'est à dire toutes les conditions d'un dépouillement total, d'un don absolu, d'une charité éternelle parce que, il y a en lui une pluralité relative que veut exprimer, précisément, que veut affirmer le monothéisme trinitaire.

 

Il y a l'Autre en lui, l'Autre sans lequel il n'y a pas de charité. Il y a cette distinction merveilleuse et admirable qui fonde dans la divinité une éternelle naissance, un éternel engendrement, une éternelle communication, une éternelle extase d'amour, et Dieu est Dieu justement parce que il est ce don absolu, il est Dieu parce qu'il ne possède pas sa divinité, parce que la divinité ne peut exister qu'en forme de communication, de communion, d'altruisme, et de don sans repli et sans reprise.

 

Et il est clair que, ce visage de la divinité, ce visage d'Amour est absolument incompatible avec toute autorité juridique. Toute autorité qui prétendrait nous convaincre et qui prétendrait nous contraindre dans la vie de notre esprit, c'est quelque chose de monstrueux. L'autorité ne peut être que [...?] celle qui augmente la vie, qui augmente la vie. Elle ne peut être que un sacrement, un sacrement de ce dépouillement infini qui nous achemine vers notre libération.

 

Si c'est là justement le Dieu de Jésus, le Dieu qui se révèle en Jésus, nous pouvons prévoir a priori que l'Evangile ne va pas s'imposer à nous par voie d'autorité, mais sous son mode nuptial, comme un mariage d'amour dont parle justement saint Paul aux Corinthiens lorsqu'il dit : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » Nous sommes ici en plein dans un univers de personnes. Dieu est personnel au sens le plus profond, le plus radical, le plus unique ; non seulement il est personnel, mais il est personnifiant, puisque c'est en lui que nous passons du dehors au-dedans, c'est en lui que nous atteignons à notre intimité, c'est en lui que nous nous libérons de tous nos conditionnements biologiques, c'est en lui que nous pouvons devenir une source et un espace illimité.

 

Et, si le Christ nous introduit à cette connaissance si neuve de la divinité, que pour y accéder il faut naître de nouveau, comme l'affirme l'entretien avec Nicodème, il faut naître de nouveau. Donc il ne s'agit pas du tout d'une connaissance qui vous vient par le dehors et que l'on écoute d'une oreille et qu'on laisse échapper par l'autre. Il s'agit d'une connaissance qui est inassimilable, radicalement, sans la nouvelle naissance. On ne peut dire mieux : il s'agit d'une connaissance nuptiale, d'une connaissance de réciprocité, d'une connaissance où nous venons nous-même, d'une connaissance où notre liberté doit sans cesse grandir.

 

S'il en est ainsi, c'est que justement il y a dans la personne même de Jésus, il y a dans la personne de Jésus une expérience vécue jusqu'à la racine de l'être, une expérience que l'on peut dire constitutive, une expérience qui lui donne de vivre la divinité sous cet aspect.

 

Car l'Evangile n'est pas une doctrine présentée par un philosophe qui a une certaine vision du monde, qui est le fruit de ses méditations sur les données scientifiques de son époque. Ce n'est pas du tout cela. L'Evangile est un témoignage, le témoignage d'une expérience qui est le Christ lui-même. Il nous introduit dans cette vision de Dieu parce qu'il la vit. Et c'est précisément dans cette direction que la pensée chrétienne, à mesure qu'elle se libérera des catégories sémitiques, qu'elle échappera aux perspectives du monothéisme unitaire qui crée un handicap presque indestructible.

 

C'est vraiment une souffrance qui ne cesse de nous habiter, de voir que le monothéisme unitaire n'a pas encore été dépassé, que les chrétiens en somme voient toujours le Nouveau Testament à travers l'Ancien et non pas le contraire, et si l'on comprend que les apôtres, que les premiers disciples n'aient pas pu surmonter ce handicap, que l'expression de leur mystère de Jésus soit subordinatial, qu'ils arrivent très malaisément dans le langage dans leur vie c'est autre chose, nul doute que ils ne l'aient fait magnifiquement ils n'arrivent pas dans le language à accorder ce monothéisme unitaire qui tient à la moelle de leur tradition et de leur être, ils n'arrivent pas à l’accorder avec la vision trinitaire dont ils vivent, certainement encore une fois, beaucoup plus profondément que nous. Et c'est ce qui fait que leur expression est si souvent malaisée et rebutante parce que nous ne voyons pas où elle veut nous introduire.

 

Nous disons donc que, le mystère de Jésus vécu par lui-même est à la base de cette Révélation qu'il nous communique et qu'il est. Et c'est justement ce que la pensée chrétienne a réalisé peu à peu et précisément lorsque elle s'est traduite dans les catégories hellénistiques, la pensée chrétienne a pu exprimer d'une manière beaucoup plus décantée l'expérience chrétienne issue de la Présence de Jésus-Christ. Et la théologie de l'Incarnation, nous pouvons la rattacher maintenant rigoureusement à cette vision de la pauvreté divine.

 

Car il est parfaitement clair que le Dieu dont nous parlons lorsque nous parlons de Jésus-Christ, c'est un Dieu qui est toujours déjà là, c'est un Dieu qui n'a pas à venir du ciel puisque le Ciel, c'est lui-même, que ce Ciel est en nous car, comme dit saint Grégoire : « Le Ciel, c'est l'âme du juste » Descendre du Ciel, tout cela ce sont des images, qui pour nous, n'ont plus qu'une signification parabolique.

 

Il va de soi que la divinité, quand nous en parlons à propos de Jésus-Christ, c'est l’éternelle divinité, c'est l'éternel Amour, c'est l'éternelle Charité, c'est l'éternelle Pauvreté, c'est l'éternelle Trinité puisque tout cela est identique, et que cette éternelle divinité est en nous autant qu'en Jésus. C'est nous qui sommes pas en elle, voilà toute la différence, c'est nous qui ne sommes pas en elle !

 

C'est nous qui ne sommes pas en elle. Dieu est toujours déjà là. La Lumière luit dans les ténèbres, c'est les ténèbres qui ne la saisissent pas. Elle est dans le monde, c'est le monde qui ne la connaît pas. Elle vient chez les siens, c'est les siens qui ne la reçoivent pas. Dieu est toujours déjà là, c'est-à-dire que Dieu es toujours donné, donné, donné, donné. Il ne peut pas l'être davantage.

 

Et ici notre attention sera à la fois reposée et merveilleusement excitée par ce mot admirable d'Angelius Silesius dans ces quatrains immortels qui constituent le Voyage Chérubinique : « Tout est pareil pour Dieu. Dieu ne fait pas de distinction et pour lui tout est pareil. Il se communique tout autant à la mouche qu'à toi. » Et le quatrain suivant : « Tout dépend de la réceptivité. Si je pouvais recevoir de Dieu autant que Christ, il m'y ferait parvenir à l'instant même. »

 

Je reprends l'image : Dieu est une diffusion éternelle. Il est un poste émetteur en éternel état de diffusion. Diffusion totale, totale, totale. Toutes les révélations sont déjà communiquées, tous les miracles accomplis, toutes les vies créées, c'est-à-dire que la Lumière est en état d'éternelle communication. Le don ne peut pas être accru parce qu'il est total. Dieu ne peut rien perdre, parce qu'il a tout perdu dans ce sens qu'il a tout donné parce que rien en lui qui ne soit le don.

[Repère enregistrement audio : 56' 12'']

 

Si cette diffusion n'aboutit pas à des résultats plus visibles, à des conversions plus authentiques, c'est que le poste récepteur – nous-même – le poste récepteur est mal accordé et qu'il est parasité par tout le bruit que nous faisons avec nous-même.

 

L'originalité, je veux dire le caractère unique de Jésus, c'est que justement en lui le poste récepteur est parfaitement accordé au poste émetteur, je veux dire que son humanité est absolument décantée, elle est absolument translucide, elle est absolument libérée, elle est radicalement désappropriée de soi et c'est exactement ce que signifie l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ. L'éternelle divinité – il n'y en a pas d'autre – trouve dans cette humanité, et la suscite d'ailleurs, un accueil total, une transparence illimitée, en suscitant d'ailleurs dans cette humanité, une pauvreté absolue, absolue, absolue, qui répond à la Pauvreté divine et qui fait justement de Jésus le révélateur unique de la Pauvreté divine, unique dans ce sens que il la révèle non pas seulement dans ses paroles, il la révèle dans son être même.

 

Si je puis recouvrir à des images qui sont simplement des approximations du premier degré, je dirai l'humanité de Jésus, c'est l'humanité qui a perdu son moi, ce moi qui nous asphyxie, ce moi dont nous sommes la proie, ce moi que nous ne cessons de célébrer, ce moi qui nous envoûte, ce moi que nous avons toujours à la bouche, ce moi que nous voulons toujours justifier, ce moi qui nous empêche d'exister finalement et d'arriver jusqu'à nous-même, j'entends à un moi personnel, originel, créateur. Ce moi en lui est radicalement consumé, il était prévenu précisément parce que, au lieu d'être axée sur une possession, l'humanité de Jésus est axée sur une dépossession. Elle gravite, elle gravite dans la divinité, subsiste en elle, et justement dans l'humanité de Jésus, Je est un Autre, Je est un Autre.

 

C'est une humanité qui ne peut plus dire "je" ni "moi", c'est une humanité qui ne peut rien s'approprier, rien posséder, rien ramener à soi, une humanité diaphane, translucide, une humanité, comme disent les meilleurs théologiens et les plus profonds, une humanité-sacrement, une humanité qui signifie et qui communique personnellement le divin.

 

Sans doute, encore une fois, comme le dit Angelius Silesius, la divinité est donnée, la divinité est toujours présente, la divinité est toujours offerte, mais c'est nous qui ne la saisissons pas, c'est nous qui sommes fermés et opaques, c'est nous qui ne laissons pas circuler la vie divine dans la nôtre, c'est nous qui sommes l'obstacle, mais enfin il y a des degrés, il y a des degrés, il y a des prophètes, il y a des génies, il y a des héros, il y a des saints.

 

Il y a Jésus-Christ. Jésus-Christ c'est-à-dire une humanité radicalement expropriée de soi et dont le moi est ce moi toute générosité, ce moi tout altruisme qui est le moi divin.

 

Cela ne veut dire aucunement ni que la divinité ait été transformée en un homme, ni que l'homme ait été transformé en un Dieu, cela veux dire que une relation unique éclôt précisément entre cette humanité et la divinité et que cette humanité est assumée, est aspirée vers le foyer primitif, vers l'Amour originel, est introduite dans le circuit de l'éternel Amour par cette relation même qui est, au sein de la divinité, le Verbe de Dieu, l'éternelle Parole en qui le monde a son premier exemplaire et sa première origine.

 

Tous d'ailleurs – et c'est là évidemment une vision qui explique que l'Evangile se répande, que l'Evangile se propage, que l'Evangile soit offert au monde entier – cette vision nous amène à concevoir que nous sommes tous appelés, nous aussi, à être greffés sur le moi divin et déjà, d'une certaine manière, nous en faisons l'expérience – et il importe de le souligner – chaque fois que nous nous perdons de vue, chaqse fois que nous cessons de coller à nous-même, chaque fois que nous cessons de nous regarder, chaque fois que nous sommes suspendus dans l'émerveillement et l'admiration à cet Autre en lequel notre liberté respire, pour un instant, nous sommes affranchis de ce moi qui nous emprisonne et nous gravitons dans le Soleil divin qui est d'ailleurs toujours intérieur à nous-même.

 

Cette gravitation solaire, elle est accomplie parfaitement, radicalement, totalement et d'une manière indépassable dans le Christ mais, pour s'accomplir et se communiquer à nous, afin que en lui et avec lui nous constituions tous ensemble, selon les mots de l'Epître aux Galates « un seul être, une seule personne » gravitant tous dans le même soleil intérieur, dans le moi divin qui est un moi de pauvreté, qui est un altruisme infini où tout est dépouillement et Amour.

 

C'est de cela qu'il s'agit : le Christ inscrit dans notre Histoire, il inscrit dans notre Histoire l'expérience de la Pauvreté de Dieu et il l'inscrit dans notre Histoire parce qu'il la vit, il l'inscrit dans notre Histoire parce qu'il l'est. Parce qu'en lui précisément, la pauvreté va jusqu'à la racine de l'être, parce qu'en lui le moi, c'est l'Autre, l'AUTRE majuscule qui est la divinité et ceci devient d'autant plus aisément pensable que nous nous abstrayons totalement d'une transcendance mécanique fondée sur une puissance capable de nous écraser et que nous voyons la transcendance de Dieu comme une transcendance intime, une transcendance par immanence.

 

Dieu se distingue de nous parce qu'il est pure intériorité tandis que nous sommes répandus au dehors et esclaves du dehors, c'est-à-dire que nous ne sommes pas encore joints nous-même, que nous sommes restés dans une partie considérable de notre existence la chose des objets d'un univers dont nous ne sommes à aucun titre l'origine et le commencement.

 

Si nous nous plaçons dans la perspective d'un Dieu intérieur, comme nous voyons Jésus en parler à la Samaritaine, si nous envisageons la grandeur de Dieu non pas dans la domination mais dans la générosité, et seul l'homme qui les vit en s'affinant, en se décantant et en se donnant deviendra capable de les assimiler.

 

Il faut donc retourner aux origines chrétiennes à partir de cette expérience de la Pauvreté divine, relire le Nouveau Testament en y introduisant les données de l'histoire chrétienne, les affirmations de l'expérience chrétienne dans les Conciles qui sont admirables justement parce que, dans cette décantation du langage, nous avons échappé d'une manière très sensible à certaines contingences de l'Histoire et que le visage de Jésus nous apparaît tout de suite dans son intériorité comme un appel à notre libération, comme une introduction incomparable à notre liberté, et comme un ferment grâce auquel nous pourrons la conquérir.

 

Mais, bien sûr, tout cela n'a de sens que pour celui qui vit cette expérience, aussi peu que ce soit, et qui ne cesse de reprendre cet effort de libération qui ne sera sans doute jamais achevé, mais qu'il faut sans cesse reprendre et poursuivre pour atteindre jusqu'à soi.

 

Et c'est là précisément, au centre de ce problème de note libération, donc dans le donné le plus actuel, le plus brûlant de notre existence que se situe le problème de Jésus. Si il n'atteignait pas à cette question essentielle, s’il ne l'éclairait pas, s'il ne nous permettait pas de la poser d'une manière incomparable, s'il ne nous délivrait pas de l'affreuse idole d'un Dieu solitaire, si il ne renouvelait toutes les valeurs en nous délivrant du mythe de la domination [comminatoire] pour nous introduire dans la grandeur de la générosité, tous les miracles, toutes les affirmations passeraient sur nous, sans nous toucher le moins du monde parce que elles n'auraient aucun rapport avec nous. Ce ne serait ni de l'Histoire au sens scientifique du mot, ni de la science encore beaucoup moins, et comme, finalement, ce ne serait pas non plus une Présence qui mord sur la plus profonde actualité, nous pourrions reléguer tout cela au musée des antiquités.

 

Il me semble essentiel de souligner le sens toujours actuel de la vie de Jésus, de voir en elle essentiellement une initiation à la Pauvreté divine dans une expérience qui atteint aux racines de son humanité, je veux dire de l'humanité de Jésus, et qui touche nos propres racines puisque chez [?] comme il le dit souvent il n'y a qu'un seul problème pour nous, c'est de se faire homme. Et dans cette perspective, il est parfaitement clair que nous sommes exonérés de toutes les entreprises d'une autorité qui prétendrait despotiquement s'imposer à nos esprits.

 

C'est le contraire qui est vrai : l'autorité ne peut être un ferment et un sacrement de libération parce que, en Jésus, la vie humaine prend toute sa mesure. C'est la Croix, justement, qui est l'expression la plus émouvante et la plus tragique de notre liberté, comme le Lavement des pieds en est l'expression la plus intime et la plus irrésistible. Jamais la grandeur humaine n'a été affirmée avec une telle passion et une telle générosité.

 

Et c'est pourquoi, pour rejoindre Jésus, il ne s'agit pas de répéter des mots, mais de se situer dans cette perspective d'une libération à accomplir, d'une origine à devenir en en trouvant le secret en lui, parce qu'enfin, comment devenir une origine ? Comment disposer de nous-même sans ne plus être esclave de rien ? Nous l'avons vu, mais c'est lui qui nous l'a appris, c'est en se donnant radicalement, tellement que la personne finalement n'est qu'une relation qui saisit notre être tout entier pour le faire entrer dans le circuit d'un Amour qui est la vie de notre vie et qui est, en toute conscience humaine, finalement le seul Bien commun de tous.

 

Je crois que, si l'on abordait le mystère de Jésus sous cet aspect, sans doute toute l'érudition qui s'est dépensée pour étudier les origines chrétiennes ne serait pas vaine, elle est admirable ! Dieu sait que je m'applique à ces études avec passion, mais toutes ces richesses [?] seraient merveilleusement allégées et orientées, parce qu'on parlerait enfin un langage d'aujourd'hui à des hommes d'aujourd'hui et qu'on leur ferait comprendre qu'il ne s'agit pas d'une doctrine à accepter, d'une vision du monde préfabriqué, mais d'une Présence qui peut être permanente et toujours novatrice parce que elle est sans limite ni de temps, ne de lieu, parce que elle n'est plus conditionnée par aucune biologie, parce que justement Jésus a réalisé ou plutôt il est dans sa vie et dans son être l'expression rigoureuse, parfaite et indépassable de la divine Pauvreté qui nous met en face d'un Bien merveilleux mais infiniment fragile, qui est remis entre nos mains et qui justement peut susciter notre générosité et nous acheminer vers notre liberté en valorisant l'homme et en glorifiant la vie.

 

Car c'est de cela qu'il s'agit : Jésus ne vient pas limiter la vie en nous soumettant à un despotisme accru comme d'aucuns le veulent. Jésus veut nous conduire à notre véritable humanité. Il a pris en elle le sceau d'une splendeur infinie et il ne nous donne au fond qu'une consigne : reconnaître et réaliser le Royaume de Dieu dans l'homme, c'est-à-dire finalement valoriser l'homme incommensurablement, valoriser l'homme et glorifier la Vie.

 

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Conférence de Maurice Zundel au cours d’une retraite à des étudiants de la Faculté Catholique de Lille, en novembre 1933. Paru dans la revue Les Facultés Catholiques de Lille, en mars 1934, p.172-177. Repris en appendice dans le livre Recherche de la personne (*)

Si la conformité entre la nature et la grâce est d'autant plus parfaite qu'elle est plus gratuite, si le Christianisme est vraiment le réalisme suprême que nous avons dit, il doit s'être montré capable de résoudre le problème de l'amour.

Je n'ai pas besoin de souligner l'urgence de ce problème. C'est votre problème, c'est à un moment donné le problème de tout être humain – c'est toujours le problème de l'espèce humaine.

C'est peut-être par-là qu'il convient de commencer.

Il y a dans la rencontre sympathique de l'homme et de la femme le tressaillement mystérieux de l'enfant qui veut naître. Ils peuvent n'y pas penser – ils en deviennent même rarement conscients – il n'en est pas moins vrai que l'appel de la vie monte en eux dès qu'ils quittent le terrain de l'amitié purement fraternelle.

Ce peut être un rêve très pur, une force qui monte; ce peut être un rêve très trouble, un élan qui tombe. Mais de toute manière, cette force est là, cette exigence se fait sentir, qui cherche une issue réalisatrice. Elle se déguise sous mille aspects, elle emprunte les truchements les plus variés, elle se satisfait dans toutes sortes de rencontres innocentes ou coupables.

 

Dans tous les cas, le courant part de ces germes secrets qui aspirent à se joindre pour promouvoir la vie de l'espèce. Quoi de plus émouvant et de plus solennel ? L'espèce est divine. Elle répond à une idée créatrice nécessaire à l'équilibre de l'univers. Cela est vrai sans doute, dans une centaine mesure, de toutes les séries animales. C'est pourquoi à tous les degrés et sous toutes les formes, la génération exerce un tel empire.

Mais chez l'homme, chaque individu est un univers. Chaque individu est esprit, capacité d'être illimitée, capacité de Dieu. Les trois ordres se superposent, les trois courants se joignent, l'homme est assailli de toute part avec une incoercible violence, comme un frêle esquif est la proie de l'océan : l'espèce veut naître, l'esprit veut naître, Dieu veut naître.

N'est-ce pas le dernier fond de cet appel, l'ultime secret de cette tragédie ? Dieu voulant, dans un cœur nouveau qui sera l’œuvre de l'amour, poursuivre le mystère de son Incarnation. Dieu a témoigné à l'homme cette confiance inouïe, de lui remettre le destin d'une vie, divine dans sa source et dans sa fin, d'une vie appelée par la toute bonté au partage de sa vie. Dieu a communiqué à l'homme son pouvoir créateur : "Dieu a créé des créateurs ." C'était trop sans doute, pour un être aussi faible que l'homme, – à en juger par l'usage qu'il a fait de ce divin privilège.

Comment n'être pas ému et déchiré au plus intime de son être, en songeant que, depuis le commencement, l'homme a été victime de ce don, que chaque génération a subi le même vertige, et qu'à travers tous les siècles, l'humanité a fait de sa plus haute noblesse l'instrument de sa plus horrible déchéance.

En vérité, s'il y a quelque part, dans la nature, un vestige de la chute originelle, c'est là que la trace en paraît plus évidente. Quel habitant d'une lointaine planète, s'il avait conservé l'intégrité de son être, pourrait croire que c'est là même, dans ce qui l'apparente d'une manière si émouvante à Dieu, que l'homme a rencontré la plus virulente tentation ? On dirait qu'intoxiqué par cette puissance divine, il en est devenu fou. Il suffit d'être homme pour suivre ce drame avec une poignante sympathie, et pour ressentir la compassion la plus ardente pour tous les êtres qui succombent à l'instinct ou se débattent sous son étreinte.

La seule conduite inadmissible ici, la seule attitude qu'on doive flageller sans rémission, c'est le parti pris de tourner en grossière plaisanterie le mystère le plus tragique et le plus sacré.

Je comprends qu'un homme puisse être vaincu dans une lutte où ses chances sont inégales. Je sais au terme de quels combats déchirants peuvent se produire centaines chutes, et quelle mélancolique noblesse se mêle parfois à la plus décevante fragilité. Je ne comprendrai jamais qu'on traîne dans la boue et qu'on avilisse par d'ignobles sous-entendus un pouvoir créateur dont il ne faudrait parler qu'à genoux.

Comme Dieu nous a aimés, comme il a eu confiance en nous et comme nous l'avons trahi ! N'y a t il aucun moyen de retrouver le sens et de réaliser l'ordre de l'instinct ?

Il y a au moins un commencement de solution à prendre une vue claire du problème. Pour cela ne craignons pas de recourir aux données matérielles et de prendre conseil de la physiologie.

Il s'agit d'unir les germes complémentaires dont la fusion détermine l'éclosion de la vie. Le problème sexuel est donc un problème de vie. L'attitude que nous avons prise à l'égard de la vie contient virtuellement la solution que nous adopterons ici. Si la vie n'est pour nous qu'un accident de la matière, son origine et sa propagation seront également livrées au hasard ; si la vie a, au contraire, une valeur divine et une destinée éternelle – comme nous le croyons – la procréation est investie de responsabilités infinies. Les matérialistes les plus convaincus en auraient immédiatement l'intuition, en dépit de leur système, s'ils se plaçaient devant ce terme concret : l'Enfant.

C'est sa vie qui est engagée dans ce débat. Le sexe est un altruisme scellé dans notre chair, avant de s'enraciner dans notre cœur, un rapport à l'autre : le patrimoine de l'espèce et le berceau de l'enfant.

Nous ne pouvons pas donner ce qui n'est pas à nous, aliéner un héritage, dont nous avons seulement le dépôt, faire jouer le clavier de l'espèce, quand nous ne sommes pas, au moins virtuellement, requis par son service. Nous avons des comptes à rendre à la vie, des responsabilités à l'égard de l'enfant.

L'enfant est une personne, et la personne est une fin. « Agis, dit Kant, de manière à traiter toujours l'humanité : soit dans ta personne, soit dans celle d'autrui, comme une fin et jamais comme un moyen. »

L'enfant est une personne, et dans son être spirituel il est une fin – il est même, d'une manière absolument rigoureuse, la fin première de la génération. Comment oserait-on l'engager dans cette aventure éternelle de la vie, sans avoir consulté tout d'abord ses intérêts dans les trois ordres où son existence sera nécessairement engagée, sans lui avoir préparé un berceau pour son esprit et pour son cœur, plus encore que pour son corps ? Faudrait-il moins de vertus aux parents pour former l'âme de leurs enfants qu'il n'en faut au prêtre pour en favoriser le développement ?

Il me semble qu'il y a de part et d'autre la même exigence de sainteté. En vérité, voilà ce qu'il y a au fond de l'instinct sexuel : une exigence de sainteté. A moins d'admettre que l'enfant puisse naître au hasard, comme l'accident imprévu, d'une tendresse inconsciente ou d'une volupté aveugle – ou que le geste créateur ne soit qu'un simulacre stérile et absurde, un élan infini dans le vide.

L'instinct qui est tout altruisme à l'égard de l'enfant du fait qu'il est une personne, ne peut, de ce chef, être moins altruiste à l'égard de la femme. La femme aussi est une personne et la femme est une fin.

On ne saurait trop flageller la conception inhumaine et barbare qui voudrait faire d'elle l'instrument de la volonté de l'homme. La femme est une personne égale à l'homme dans la ligne de l'esprit, confiée à sa tendresse pour être protégée dans sa dignité de mère. Pourquoi trahir la mère et profaner le tabernacle de la vie – pourquoi souiller le berceau de la divine nativité ?

Est-ce que l'acte qui suscite la vie n'est pas une transfusion du sang, le don le plus profond et le plus total, le symbole le plus expressif de l'unité, la confidence suprême de l'être à l'être, dans l'être ? Comment y mêler le mensonge et la boue ?

L'acte conjugal est le sacrement de l'amour, efficace de vie éternelle. C'est dans l'ordre des Fins que les personnes se joignent, c'est au niveau du cœur de Dieu que l'homme et la femme sont vraiment unis : "Le mariage est l'union indivisible des âmes," le signe qui représente et accomplit le mystère de l'Eglise.

Il n'y a pas autre chose : partout l'ordre à la vie dans son amplitude infinie.

Ne fait-on pas les semailles dans l'espoir de la moisson ? Laisserons-nous dire alors que c'est la nature qui veut qu'on rejette le germe et qu'on nie l'acte que l'on pose, qu'on refuse le don au moment même de l'accomplir et qu'on engage dans le vide tout l'élan de son être ?

La pureté est le respect de la vie. L'impureté est le mépris de la vie. C'est tout ce qu'il importe d'en savoir. La pureté est le respect de la vie, non la honte ou la peur, mais le respect.

"En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes."

La pureté est l'assomption des corps, l'amour des corps, l'esprit donné au corps.

Est-ce que notre corps n'est pas le temple du Saint-Esprit, et nos membres ne sont-ils pas les membres de Jésus-Christ ?

La foi nous l'affirme et il n'est que trop vrai que notre corps souffre violence quand nous l'empêchons de s'élever, quand nous lui refusons cette transparence à laquelle il a droit, quand nous en faisons un corps animal. Car lui aussi a une vocation divine et une destinée éternelle, lui aussi est capable de tressaillir de joie à l'approche du Dieu vivant.

"Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire."

Si la maison de pierre peut susciter de tels transports, pourquoi aurions-nous moins de vénération pour cette chair sanctifiée si souvent par le contact de l'agneau ?

Dieu n'a rien créé d'impur. Le corps est pur, et plus pures et plus sacrées que tout, sont en nous les sources de la vie:

"Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière."

Essayons de regarder nos corps "en esprit", par le dedans, à partir de cette pensée divine qui les construit comme les sacrements de la vie.

Et pour écarter les troubles fantômes qui s'attachent au mot, remplaçons dans notre vocabulaire, sexuel par paternel et maternel, qui rendent mieux justice à la vocation de l'instinct.

Si vous pouvez, au moment où l'élan vital vous tourmente, sans vous affoler d'ailleurs d'un appel qu'il est normal de sentir, si vous pouvez faire surgir devant les yeux de votre esprit le visage de l'enfant, vous conjurerez le plus souvent ce qu'il y a d'affolant dans le déferlement d'une impulsion aveugle.

C'est de lui qu'il s'agit, c'est lui qui vous appelle, et Dieu en lui.

Et voilà qu'aujourd'hui déjà, sous son aspect suprême, votre paternité et votre maternité peuvent s'exercer.

Aussi bien, tout le prix de l'enfant qu'une jeune mère tient dans ses bras, n'est-ce pas ce qu'elle perçoit – à travers ce petit corps si transparent pour son cœur – du rayonnement de l'âme et du mystère divin qui s'accomplit en elle ?

Ainsi, déjà, dans la préparation de votre coeur, vous pouvez engendrer, en esprit, les enfants qui deviendront par vous les Fils de l'Esprit. Etendant d'ailleurs à tant de petits êtres, à qui personne ne révèle le visage de leur père céleste, une maternité et une paternité que ne peuvent borner ni l'espace ni le temps, qui pourra vous empêcher de recueillir leurs âmes dans la vôtre, et de leur communiquer la vie véritable ?

Ainsi déjà, votre dévouement peut-il donner une issue réalisatrice à ce que votre instinct contient de plus profond.

Votre coeur, j'en suis sûr, est séduit par ce programme. Vous vous demandez seulement, s'il ne dépasse pas les forces de l'homme. Il les dépasse à coup sûr, mais c'est le caractère même de notre vie, sous quelque aspect qu'on l'envisage, de ne pouvoir être vécue sans le concours de Dieu.

Il a mis sur notre route la femme, bénie entre toutes les femmes, qui est la source immaculée de la vie, la vierge épouse et la Vierge Mère, en qui tous nos rêves de tendresse et tous nos rêves de pureté trouvent leur plus suave expression.

Le Fils unique vous l'a donnée pour Mère. Elle vous aime et elle vous attend. Si vous lui portez un coeur filial, si vous dissipez dans sa lumière les fantômes de votre nuit, si vous tenez vos regards fixés sur son visage, avec la confiance de l'enfant qui appelle sa Mère, elle gardera en vous les sources mystérieuses, en orientant toujours vers la vie ce qui appartient à la vie.

Et en tout être qu'aura conquis votre loyauté, en toute âme qu'aura fait mûrir votre sacrifice, elle vous révélera celui qui, sans cesser d'être son Fils, est devenu votre enfant, dans le mystère sans cesse renouvelé d'un Noël mystique où toutes vos puissances d'aimer s'apaiseront dans la candeur de l'enfantement divin.

Ce n'est pas en vain que retentit l'Angélus : le Verbe encore veut se faire chair, par votre coeur, aujourd'hui.

 

 (*) TRCUS Livre « Recherche de la personne »

 Publié par Mame, collection spiritualité".

 Date de réédition : 15/03/2012

 288 pages.

 ISBN : 978-2-72891-595-8

Conférence de Maurice Zundel au Caire en 1965 (Inédit).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Une femme, que j'ai bien connue, et qui n'avait jamais, elle, connu ses parents, qui les avait perdus étant une toute petite fille, cette femme qui avait été élevée dans un orphelinat d'une manière très dure – elle était née il y a une bonne centaine d'années, puisqu'elle est morte il y a plus de 20 ans, à l'âge de 80 ans – cette femme donc, élevée dans un orphelinat, sans affection, n'avait naturellement fait qu'un seul rêve : être un jour aimée, se marier, fonder un foyer, avoir une maison.

 

Et, pauvre comme elle l'était, elle dut travailler de très bonne heure, et, employée dans une fabrique de chapeaux, elle rencontra un camarade qui lui dit : « Je t'aime ». Ce mot, qu'elle entendait pour la première fois, elle le crut avec passion et, comme dans ce temps-là il y avait du respect pour l'amour, elle épousa ce garçon. Et, comme dans ce temps-là on ne savait pas ce que c'était que le divorce, elle l'épousa pour toute sa vie.

 

Mais, à peine l'eût-elle épousé, qu'elle découvrit qu'il était un ivrogne, un buveur, qui rentrait chaque soir ivre à la maison, et comme il avait le vin méchant, il la battait sans pitié. Alors, elle comprit que le bonheur ne sera jamais pour elle, puisque, n'ayant pas eu d'enfance, n'ayant jamais connu ses parents, son foyer, son ménage était un enfer.

 

C'est alors que, elle fit la découverte de Dieu d'une manière si profonde et si personnelle que son mari ne put pas ne pas s'en apercevoir. Alors, il fut pris d'une fureur féroce contre cette affection qu'il ne pouvait pas partager. Alors, ne pouvant lui enlever la foi, il lui interdit de baptiser son enfant, il lui interdit de l'élever dans sa religion, ne lui permettant de s'occuper de lui que matériellement, se réservant à lui, le mari, le seul droit de l'élever selon ses convictions et selon sa morale.

 

Et, naturellement, ce garçon élevé par ce père ivrogne devint lui-même un être complètement désaxé, qui fut à jamais incapable de gagner sa vie. Périodiquement, il revenait auprès de sa mère pour qu'elle payât ses dettes, qu'elle le vêtit de neuf, et il repartait à l'aventure jusqu'à la prochaine occasion, ne revenant auprès de sa mère que lorsque il avait matériellement besoin d'elle. Elle, qui s'était détachée d'elle-même d'une façon miraculeuse, elle n'attendait plus rien pour elle-même. Elle était vraiment une colonne de prière, et elle avait si bien accepté de ne compter pour rien, que elle apportait aux autres le sourire de sa bonté. Jamais elle ne se plaignait, et, bien qu'elle fut une ouvrière, son ménage non seulement était parfaitement tenu, mais elle avait toujours de l'argent pour aider les autres, en particulier les femmes tombées, et elle avait toujours de l'argent pour régler les dettes de son fils et pour le vêtir de neuf.

 

Enfin, ce garçon, au bout de 35 ans de désordre, avait complètement brûlé sa vie, et il revint auprès de sa mère tuberculeux des pieds à la tête, et tellement malade qu'aucun hôpital ne voulut le recevoir. Et je me souviens que, à cette époque sa mère me dit : « Il a manqué sa vie, je ne voudrais pas qu'il manque sa mort ». Elle demandait à Dieu de donner à ce garçon,  qui ne l'avait jamais rencontré encore  assez de lumière pour qu'il puisse faire de sa mort un acte vivant. Mais jamais elle ne parlait de Dieu à ce garçon, jamais elle ne lui parlait de son passé, de ses fautes, de sa misère. Elle se bornait à le servir le jour et la nuit avec toute la lumière de sa bonté et de son sourire.

 

Enfin, un jour, ce garçon racontant comme il le pouvait, car il était très faible, racontant à un ami de sa mère sa pauvre vie, dit tout d'un coup à un tournant de la conversation: « Eh bien ! Moi, je n'ai jamais eu de religion, mais maintenant, je veux avoir la religion de ma mère ». Et il a été baptisé, il a fait sa première Communion, à laquelle j'ai assisté, et je le revois encore dictant à sa mère les intentions pour lesquelles il désirait qu'elle récitât le chapelet qu'il n'avait ni la force ni l'habitude de dire. Enfin, on arrivait aux environs du 1er novembre, aux environs de la Toussaint, et la mère demanda, – comme ses souffrances, les souffrances de son fils, de son fils augmentaient – la mère demanda qu'il mourût le jour de la Toussaint. Et il mourut le jour de la Toussaint, non sans avoir dit à sa mère : « Maman, si tu m'en avais parlé, jamais je ne l'aurais fait. J'ai trouvé Dieu dans ton silence, j'ai trouvé Dieu dans ton amour, et c'est à travers ton amour que j'ai compris qu’il était l'Amour ».

 

Voilà donc une femme qui, sans ouvrir la bouche, a été l'Evangile vivant de son fils et, sans lui dire un mot de Dieu, l'a conduit à Dieu par le rayonnement de la Présence de Dieu à travers elle. Et cette femme m'a beaucoup appris, car le jour où son fils s'est converti, elle ne l'a pas aimé davantage, elle ne pouvait pas l'aimer davantage puisqu'elle avait donné pour lui toute sa vie. Elle l'a aimé autrement. Elle avait aimé son fils misérable et pécheur, elle l'avait aimé comme un malheureux en portant son malheur. Et je sais bien que cette mère admirable souffrait bien plus que son fils des désordres de son fils, parce qu'elle était si pure, si grande, si unie à Dieu, qu'elle mesurait, qu'elle comprenait beaucoup mieux que lui tout le mal qu'il se faisait à lui-même en se dégradant et en vivant loin de Dieu. Mais le jour où il s'est converti, elle l'a aimé autrement, elle l'a aimé dans la joie qu'il était devenu, elle l'a aimé dans la lumière où il était entré ; son amour simplement a changé de couleur, comme le soleil, comme la lumière du soleil se colore selon la couleur du vitrail qu'elle frappe.

 

Et j'ai compris à travers cette mère, comme son fils l'a compris si profondément, j'ai compris que Dieu était plus mère que toutes les mères. Car enfin, cet amour miraculeux d'une maman pour ce fils qui ne lui avait donné que de la souffrance, cet amour miraculeux, c'était le fruit bien sûr de la tendresse de Dieu. Dieu plus mère que toutes les mères, infiniment, infiniment plus mère que la Sainte Vierge elle-même. Et j'ai compris, à travers cette femme, que Dieu pouvait souffrir, que Dieu pouvait être victime, comme elle était victime, victime d'amour, car cette femme qui vivait la vie de son fils, elle ne souffrait pas pour elle, elle n'attendait plus rien, elle avait tout donné, elle souffrait dans son fils, pour son fils, avant son fils, plus que son fils, en faisant de toute sa vie, de tout son amour un contrepoids, un contrepoids de lumière à toutes les ombres et à toutes les ténèbres de la vie de son fils.

 

Et j'ai compris qu'il y avait en Dieu un amour maternel, infiniment maternel, et que Dieu était frappé en nous, pour nous, avant nous, plus que nous, parce qu'il nous aime, parce qu'il nous aime gratuitement, parce qu'il nous aime pour se donner à nous, parce qu'il nous aime pour que nous devenions semblables à lui, que notre vie soit aussi une continuelle respiration d'Amour. Finalement, dans le mal il y a l'Amour crucifié : dans le mal il y a Dieu qui est la première victime.

 

Mais prenons un autre exemple. J'ai connu un ménage, un jeune ménage catholique, engagé, semblait-il, sous les meilleurs auspices, engagé avec les plus profondes convictions, et il semblait que ce mariage était destiné au plus grand bonheur. Comme il était destiné à voyager, comme le mari avait une mission diplomatique, la femme s'est trouvée seule européenne dans un milieu où, naturellement, elle avait le plus grand succès où elle passait pour une étoile et pour une beauté. Et cette femme se laissa faire la cour par un homme qui la détacha de son mari ; et un jour, cette femme quitta son mari, quitta ses deux petits garçons, en disant stupidement et cruellement : « J'ai des devoirs envers moi-même ». Elle suivit cet homme qui prétendait l'aimer, et qui après l'avoir rendue mère, la laissa tomber et l'abandonna.

 [Repère enregistrement audio: 15' 14'']

Alors, le mari reprit sa femme ; il donna son nom à l'enfant qui n'était pas de lui, il baissa les yeux devant les erreurs de sa femme, il ne lui fit aucun reproche, et les enfants, les deux petits garçons ne s'aperçurent pas qu'il y avait eu cet immense drame, parce que le père avait été si discret, si généreux qu'il avait expliqué par une maladie le départ de leur maman. Et la femme, devant la grandeur de son mari, devant sa générosité incroyable, devant sa discrétion infinie, elle découvrit enfin le véritable amour, et c'est aujourd'hui un des plus beaux ménages que je connaisse. Et on sent dans cette femme, sans que jamais il soit question de cet épisode tragique, je sens en elle une telle reconnaissance, un tel élan, une telle confiance envers son mari, qu'elle est toute rayonnante d'un bonheur qui est désormais fondé sur Dieu. Là encore, la souffrance du mari, la générosité de son cœur, le fait que, il n'ait pas pensé à lui, mais au malheur de sa femme, qu'il ait voulu absolument la sauver d'elle-même et la ramener à son origine divine ; tout cela a fait contrepoids, a été pour cette femme la plus haute révélation de Dieu, et pour ce ménage et ce foyer, la découverte d'un amour éternel, dont Dieu est véritablement la joie et la respiration.

 

Cela nous amène tout naturellement à comprendre que la passion de notre Seigneur ne doit pas être comprise à la manière de l'Ancien Testament, comme un sacrifice imposé par la justice de Dieu comme la condition du pardon. Ce qu'il faut voir, au contraire, dans le sacrifice de la Croix, c'est Dieu qui meurt, qui meurt pour ceux-là mêmes qui refusent de l'aimer, dans le moment même où ils le crucifient et en priant pour ceux qui le crucifient.

 

L'humanité de notre Seigneur, nous l'avons vu, n'exprime jamais elle-même, elle exprime toujours Dieu en personne. C'est donc la parabole, c'est donc l'expression, c'est donc la révélation dans l'histoire humaine, la révélation la plus parfaite de l'amour de Dieu, que nos refus d'amour blessent jusqu'à la mort, non pas parce que Dieu est une puissance offensée, une majesté qui exige une réparation, mais parce que Dieu est une mère qui ne peut que faire contrepoids avec son amour, à tous les refus d'amour. Est-ce qu'on peut guérir l'égoïsme à coups de bâtons ? Est-ce qu'on peut convertir une conscience en la piétinant ? Est-ce qu'on peut venir à bout d'un amour-propre en l'exaspérant ? Mais non.

 

Nous savons que la seule manière d'apprivoiser l'amour-propre, de le désarmer, de la faire concourir au Bien, c'est de nous défaire nous-même de notre amour-propre. Et quand nous voulons, nous voulons faire cesser une querelle, faire cesser un ressentiment, quand nous voulons propager la paix, quand nous voulons rétablir une amitié, nous savons bien que c'est à nous de faire le premier pas, que c'est à nous d'aller nous agenouiller au Lavement des pieds pour révéler Dieu comme l'Amour. Et c'est quand nous avons fait le vide en nous, c'est à ce moment-là que l'autre aussi peut sans se sentir humilié s'ouvrir à la générosité, oublier sa querelle et ses ressentiments et aboutir de nouveau au don de soi.

 

Il ne faut jamais voir la Croix sous une autre lumière. Nous ne sommes pas dans l'Ancien Testament où l'on sacrifiait des taureaux et des béliers, où l'on sacrifiait des colombes et des pigeons pour montrer que Dieu était le maître ; où l'on donnait une partie de ses biens pour avoir le droit de jouir des autres. C'était encore une conception primitive indigne de Dieu et de l'homme. Le sacrifice de Jésus-Christ n'est pas dans la ligne des sacrifices de l'Ancien Testament, il est dans la ligne de cette exigence d'Amour où il est impossible de susciter la générosité sans d'abord faire de soi-même un espace de générosité. La Croix de notre Seigneur nous confirme donc d'une manière éclatante dans cette certitude que Dieu est infiniment plus mère que toutes les mères, et que l'enfer c'est cela : l'enfer c'est Dieu crucifié en nous, par nous, et continuant à nous aimer éternellement comme une mère : une vraie mère ne pourra jamais cesser d'aimer son enfant.

 

C'est cela la seule conception possible au sommet de la foi chrétienne : l'enfer, non pas comme une vengeance de Dieu, mais comme la crucifixion éternelle de Dieu, comme la crucifixion de l'amour dans une âme qui se refuse éternellement à lui, si cela est possible.

 

De toute manière, la Croix nous détourne immédiatement de nous. La Croix nous fait comprendre qu'il ne s'agit pas de nous, que le mal ce n'est pas d'abord notre dégradation et notre malheur, mais que le mal c'est une blessure d'amour faite au coeur de l'amour, et que justement il faut être fidèle pour ne pas crucifier l'amour. Il ne s'agit pas de nous sauver, il s'agit de sauver Dieu de nous. De délivrer Dieu de nos limites, de nos ténèbres, de nos refus d'amour. Ecoutez, regardez enfin, est-ce que Dieu n'est pas absent, absent de la vie du monde ? Qui s'occupe sérieusement de Dieu ? Qui fait de Dieu la source et la respiration de sa vie ? Qui fonde toutes ses relations avec les autres sur la Présence et sur l'échange de Dieu ? Qui comprend que Dieu ne peut pas vivre dans l'univers, ne peut pas être une Présence dans l'histoire d'aujourd'hui, si nous ne sommes pas transparents à sa lumière ? Dieu est absent, parce que nous le sommes, Dieu est inconnu parce que nous formons écran, parce que nous sommes un voile qui empêche les autres de reconnaître son visage.

 

Ce n'est pas nous qu'il faut sauver, nous ne risquons rien du côté de Dieu, Dieu ne pourra jamais que nous aimer, Dieu ne pourra jamais que nous attendre, c'est nous qui le mettons en danger, c'est nous qui voilons sa Présence, c'est nous qui interceptons le courant de sa Lumière et de son Amour, c'est nous qui faisons de lui une caricature et une idole.

 

Graham Greene, dans la Puissance et la Gloire, Graham Greene racontait l'histoire de deux prêtres mexicains qui étaient de mauvais prêtres, qui étaient devenus prêtres uniquement pour mener une vie paresseuse où ils pourraient tout se permettre, et qui, tout d'un coup, devant la persécution ont à choisir. Et l'un d'eux choisit d'épouser sa gouvernante et de devenir son esclave. Et l'autre, tout d'un coup comprend, il comprend sa vocation, il comprend que puisque le bateau coule, le capitaine doit rester à bord ; puisque le troupeau est attaqué, le berger doit exposer sa vie pour le défendre. Et alors, oubliant complètement ce qu'il est, oubliant ses fautes, oubliant qu'il est en état de péché mortel, il ne pense qu'à une chose : donner les sacrements à cette population qui n'a plus que lui, car sur des milliers de kilomètres il est le seul prêtre capable de leur apporter le pardon et la présence de Dieu.

 

Alors, pour vivre cette vocation découverte, il faut qu'il s'oublie complètement, il faut qu'il renonce à tout, il faut qu'il mange quand il peut, qu'il dorme quand ça lui est possible puisqu'il doit exercer constamment son ministère la nuit en prenant la fuite immédiatement ; sa tête est mise à prix, et il ne pense jamais à lui, jamais à lui, et ainsi il se purifie sans le savoir de l'impureté fondamentale qui est l'attachement à soi-même. Et finalement, quand il est pris par un espion qui a soupçonné en lui un prêtre, et qui voulant toucher le prix promis par la police, lui dit qu'un malade, qu'un mourant l'attend, alors le prêtre est pris au piège, un malade, un mourant l'attend ! Bien qu'il ait le pied déjà sur les Etats-Unis où il pourrait s'enfuir et trouver la sécurité, et trouver le repos de sa conscience, il rebrousse chemin et il tombe dans le piège. La police l'attendait, et on lui déclare qu'il sera fusillé le lendemain. Mais qu'importe, il va être purifié dans le sang du martyre, et il a découvert justement parce que, il a voulu prendre soin du vrai Dieu au prix de sa vie, il a compris que aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre nous-mêmes. Aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre nous-mêmes.

 [Repère enregistrement audio: 29' 32'']

Comme c'est admirable ! Il y avait dans un cimetière de montagne, inscrit sur une tombe, cette inscription extraordinaire : « L'homme est l'espérance de Dieu ». L'homme est l'espérance de Dieu. C'est vrai. Dieu s'est remis entre nos mains. Jésus a dit : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère et ma sœur et ma mère ». Dieu est fragile, parce qu'il est l'amour. Dieu est désarmé parce qu'il est l'amour. Dieu est remis entre nos mains, parce qu'il est l'amour. Et nous seuls pouvons le sauver de nous-mêmes, le préserver de nos limites, le protéger contre nos ténèbres et notre égoïsme.

 

La méditation de la Passion, la contemplation de la Passion de Jésus-Christ a fait naître chez tous les grands mystiques une compassion immense, cette compassion qui a amené saint François d'Assise à pleurer sur la passion de Jésus-Christ jusqu'à perdre la vue, cette compassion qui a imprimé les stigmates, les blessures de Jésus dans ses mains, dans ses pieds et dans son côté. Il ne s'agit pas de nous. Le mal, ce n'est pas la désobéissance à un commandement, le mal, ce n'est pas une révolte contre la majesté de Dieu, le mal, c'est une blessure dont Dieu peut mourir, comme l'amour meurt toutes les fois qu'il est refusé et méconnu. Il s'agit donc pour nous de surgir au pied de la Croix avec Marie, de nous tenir debout au pied de la Croix non pas pour nous apitoyer sur nous-même, mais pour décrucifier l'amour, pour que Jésus devienne en nous le Seigneur vivant et ressuscité, pour que, après les vendredis saints de tous nos refus d'amour, éclate en nous l'alléluia de l'amour pascal.

 

La Croix de Jésus-Christ, oui, c'est la révélation la plus merveilleuse de l'Amour infiniment plus que maternel qui est Dieu. Nous voulons donc le contempler, non pas pour retourner en arrière sur toutes nos infidélités, mais pour regarder en avant, pour commencer une vie toute neuve où le Christ sera en nous un Dieu vivant, et où toute cette immense plénitude d'amour qui s'offre en contrepoids à tous nos refus d'amour, se révèle en nous, comme il s'est révélé pour ce fils à travers le visage de cette mère.

 

Oui, la Croix c'est notre unique espérance, parce que l'unique remède à notre égoïsme, l'unique protection contre notre faiblesse, c'est cette fragilité de Dieu. Comment voulez-vous résister à l'appel de l'amour si Dieu est victime ? Comment voulez-vous laisser tomber Dieu ? Ce n'est pas possible si vraiment Dieu meurt de n'être pas aimé.

 

Rappelez-vous que sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus qui avait vu Dieu à travers le climat de sa famille, à travers l'adoration dont elle était l'objet de la part de son père et de ses sœurs, Sainte Thérèse qui respirait le bonheur de tout l'amour qui l'entourait, vous vous rappelez qu'elle est entrée au Carmel comme une enfant, pour jouer à la balle avec le petit Jésus, pour être la balle du petit Jésus, et qu'elle a demandé qu'on l'appelât Thérèse de l'Enfant Jésus. Et vous vous rappelez qu'une année après, une année après son entrée au Carmel, elle demanda que l'on ajoutât à son nom : « et de la Sainte Face ». Elle avait découvert qu'il ne s'agissait pas de jouer à la balle avec le petit Jésus, mais de prendre sur elle la Passion de l'Amour crucifié. Et c'est par-là que elle s'achemina vers cette vie de victime où elle fut si rapidement consumée, parce que elle avait reconnu le vrai visage de Dieu comme d'un Dieu fragile, un Dieu désarmé, un Dieu qui nous est confié, un Dieu qu'il faut décrucifier, un Dieu qu'il faut protéger contre nous-même.

 

C'est cela le fond de la vie chrétienne, non pas parler de Dieu, non pas se gargariser avec des mots, non pas se repaître de formules, mais se remettre sans cesse devant ce Dieu silencieux au-dedans de nous-même, ce Dieu qui peut échouer, ce Dieu qui peut être vaincu, mais ce Dieu qui ne pourra jamais cesser d'aimer, et qu'il nous appartient maintenant de révéler aux autres, simplement en nous retirant devant lui, afin que les autres ne se trompent pas sur lui, et qu'ils reconnaissent, avec ce fils qui n'a pas eu d'autre Evangile que le visage de sa mère : « Ah ! C’est cela Dieu ? Comment, comment ne le savais-je pas ? C'est cela Dieu ? L'Amour et rien que l'Amour ». « Regarde en moi, disait Jésus à sainte Angèle de Foligno, ce n'est pas pour rien que je t'ai aimée ».

 

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Homélie de Maurice Zundel à Saint Maurice en 1953 (Inédit).

 

Anouilh, dans le Voyageur sans bagages , nous présente un homme qui a perdu la mémoire et a été interné dans un asile. Pendant dix-sept ans, il est impossible de savoir à quelle famille il appartient. Enfin, un beau jour, sa famille tombe sur sa photo et le réclame. Il arrive chez lui après une absence de vingt ans. Il ne reconnaît personne et la première chose que fait sa famille, c'est de lui rappeler ce qu'il a été, le déshonneur qu'il a jeté sur elle. Trois ans de guerre, une blessure qui lui enlève la mémoire et, après vingt ans, à son retour chez lui, tout ce que l'on sait faire, au lieu de l'aider, c'est de le coiffer de son vieux moi et il n'y a pas de fautes, de sottises qu'on ne lui rappelle. Chacun s'acharne à le remettre vingt et vingt cinq ans en arrière alors qu'il est tout neuf, qu'il pourrait recommencer. Mais non ! On le replace dans cette vie de misère et, lorsque sa propre mère l'accable, il demande : « Mais enfin, je ne vous ai jamais donné aucune joie  ? » et sa mère de répondre : « Non, jamais  ». Alors, qu'est-il venu faire dans sa famille, si c'est pour lui refuser tout crédit et l'empêcher de faire un nouveau départ qu'on l'a appelé ? Il comprend que c'est parfaitement inutile qu'il reste dans sa famille où il n'a plus sa place et il écoute l'appel d'un jeune adolescent qui cherche une tendresse et une affection et il se dit : « En voilà un qui a besoin de moi  ».

 

Il semble que cette pièce soit une parabole qu'il est utile de méditer au commencement d'une retraite. Il ne s'agit pas pour nous de remettre les pas dans les pas. Il s'agit, au contraire, d'entrer dans cette retraite sans aucune espèce de bagages, avec une âme entièrement donnée en offrande à Dieu pour accomplir dans sa lumière ce que lui-même nous montrera. C'est la disposition fondamentale à laquelle le Seigneur nous invite : nous reposer de nous-mêmes en lui.

 

Rien n'est plus accablant que le poids de nous-même, rien n'est meilleur que de nous reposer en Dieu. La grâce que nous demanderons, c'est d’être des voyageurs sans bagages qui laisseront derrière eux tout ce qui s'est accompli jusqu'à maintenant, qui se mettront à l'écoute du Dieu vivant et se réjouissent de faire un nouveau départ...

 

L'Evangile de saint Jean nous donne le sentiment brûlant de la rencontre des Apôtres avec Jésus. Vous vous rappelez cette scène où l'évangéliste raconte comment se trouvant avec Jean Baptiste dont ils avaient été les disciples et voyant passer Jésus, Jean leur dit : « Voici l’Agneau de Dieu » . Alors ils quittent leur maître, ils suivent Jésus en se cachant et Jésus se retourne et leur dit : « Qui cherchez-vous et que voulez-vous  ? » Ne sachant guère que répondre, ils disent : « Seigneur (Jn 1,38-39) où habitez-vous  ? » et Jésus leur répond : « Venez et voyez  ». Et ils demeurent ce jour-là avec lui. C'était la dixième heure.

 

Jean a noté cette heure de la rencontre avec le Christ parce que c'était pour eux l'heure de l'amour. Il s'agit pour nous d'entrer exactement dans cette ligne, non pas d'entrer dans cette retraite avec tension et appréhension, mais avec ce sentiment d'entière liberté en nous remettant entre les mains de Jésus. Nous ne risquons rien à nous mettre à la disposition de Dieu et, comme il est d'une jeunesse inaltérable, notre jeunesse se renouvellera comme celle de l'Eglise. Il s'agit pour nous ce soir simplement de venir dans ce merveilleux jardin dont parle le Cantique des Cantiques , tout éclairé des parfums de la Vierge, pour qu'elle nous conduise à Jésus.

 

Ce que nous pouvons espérer de cette retraite, c'est justement un contact plus profond, plus confiant, plus joyeux avec ce visage imprimé dans nos cœurs. Aucun regard sur le passé, mais une libre aspiration vers Dieu en lui demandant que nous passions ces jours dans un simple regard d'amour vers lui.

 

Alors, nous serons vraiment des voyageurs sans bagages et nous pourrons reprendre notre marche en avant sans être encombrés par ce que nous avons pu faire, car là n'est pas la question. Il s'agit de tourner tout notre être vers notre Seigneur et de le laisser être en nous ce qu'il veut être.

 

Gardez ce soir cette image du voyageur sans bagages, l'image du jardin du Cantique des Cantiques où le Seigneur nous attend en faisant de cet appel à la suite du Christ, de ce regard sur Jésus, un simple repos de tout notre être en lui. Il a besoin de cette intimité, car il s’agit d'un échange de vie entre lui et nous, et la première chose dans l'amour, c'est de s'abandonner à l'être qu'on aime en étant assuré qu'il ne pourra que nous conduire à l'accomplissement de ce qu'il y a en nous de plus jeune, de plus simple, de plus beau.

 

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