Deuxième conférence donnée par Marie de Hennezel au colloque de Neuchatel de 1997, année du centenaire de Maurice Zundel. (Le 25 janvier 1997)

 

Pour l'écoute de la conférence (quelques repères temporels sont entre crochets dans le texte) :

 

     Je viens en témoin. Je ne suis pas théologienne, et c'est à partir de mon expérience que je vais vous parler. Témoin du chemin parcouru par ceux qui vont mourir, témoin de moments particulièrement douloureux et en même temps si humains. Des moments où nous sommes confrontés à une impuissance radicale, puisque quelque soit l'amour que nous portons à quelqu'un, nous ne pouvons pas l'empêcher de mourir, nous ne pouvons même pas empêcher qu'il souffre moralement – comme l'on dit – d'avoir à s'arracher à lui-même et aux siens.

Des moments où nous nous sentons particulièrement démunis et pauvres. Mais c'est au cœur même de cette pauvreté que nous découvrons aussi la fécondité de ces derniers instants de vie. Qui peuvent être justement l'occasion d'échanges vrais, intimes, profonds ; l'occasion d'aller le plus loin possible avec l'autre. Des moments en fait d'une rare humanité.

     Une des premières fois où j'ai eu l'occasion d'accompagner quelqu'un c'était il y a 10 ans. J'avais été appelée à domicile par une infirmière auprès d'un homme qui était psychologue de son métier. C'est la raison pour laquelle elle m'avait demandé de venir, en pensant que je pouvais l'aider. Un homme qui était atteint d'un cancer des voies respiratoires, et qui était particulièrement en détresse. Mais quand elle m'a parlé de sa détresse, il était déjà très avancé dans la maladie ; la tumeur avait considérablement évolué ; et entre le temps où elle m'en a parlé et le temps où je suis venue, la tumeur avait pratiquement envahi les trois quarts du visage. Si bien que lorsque je suis entré dans cette chambre, et que j'ai vu cette personne allongée sur un divan bas dans le salon, j'ai d'abord été prise par une odeur épouvantable et je me suis demandé si j'allais pouvoir rester là.

Et puis je me suis approchée, je me suis agenouillée près de cet homme, dont les trois quarts du visage étaient recouverts par un pansement, et je me suis tout de suite aperçue que nous ne pourrions pas parler parce que les trois quarts de sa bouche étaient aussi atteints. Et là j'ai été prise d'un sentiment d'impuissance radicale, en me demandant ce que j'étais venue faire là. Je ne connaissais rien de cet homme, manifestement nous n'allions pas pouvoir parler. Et au cœur de ce sentiment d'impuissance j'ai pris la main de cet homme, et je lui ai exprimé ce que je ressentais. Je lui ai dit que j'étais démunie, que je ne savais vraiment pas ce que je pouvais lui apporter, que je sentais qu'il devait être vraiment las de cette maladie et que peut-être il avait vraiment envie de s'en aller. Et après lui avoir exprimé cela je suis simplement restée là en lui disant : « je crois que la seule chose que je peux faire c'est de rester là, près de vous, un moment, de vous donner la seule chose que je peux vous donner c'est-à-dire un moment de présence. »

Nous sommes restés dans ce contact silencieux, et là quelque chose d'extraordinaire s'est produit. Je ne sentais plus l'odeur. Et c'était aussi comme si cette vision assez horrible, au départ, de la dégradation physique de cet homme avait disparu. J'étais simplement dans le contact avec cette personne, je sentais sa présence vivante dans ma main, j'ai fermé les yeux. Je le sentais, il me sentait. Et il y a eu quelque chose de très doux et de très tendre, difficilement exprimable, quelque chose aussi de très paisible, tout à fait inattendu. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là, parce que vous sentez bien – comme moi – que dans ces moments-là, on est un peu hors du temps. Et puis, je lui ai proposé de revenir ; il m'a serré la main très fort ; j'ai senti que c'était un acquiescement. Et je suis sortie, curieusement légère et pleine d'énergie.

 

     Ça été pour moi une expérience fondatrice. Parce que dans cette expérience, où je suis restée là au cœur de mon impuissance, il s'est passé quelque chose qui est de l'ordre d'une communion intime. J'ai senti qu'il y avait un lien entre l'acceptation de son impuissance, et la rencontre avec l'autre. Et ce jour là j'ai compris que la clé de l'accompagnement c'était d'accepter d'être nue devant l'autre. Alors hier soir j'ai voulu - je m'en excuse auprès des personnes qui étaient là hier – parce que vous aurez peut-être l'impression que je me répète, mais vous voyez, j'ai voulu lire quelques passages d'un texte de Zundel intitulé : « Présence aux autres, à soi, à Dieu » qui pour moi, lorsque je les ai lus, lorsque je les ai découverts, ont été un écho formidable à ce que j'avais vécu dans cette expérience.

Il dit cela : « il y a des moments incontestablement où en face d'un désespoir qui vous est confié, qui vient à vous comme à son dernier recours, il y a des moments où il est impossible de ne pas sortir de soi-même. On est jeté dans le cœur d'autrui avec une telle puissance qu'on s'identifie avec lui. […] C'est à ce moment là que s'établit incontestablement entre deux humains qui ont atteint le même degré de silence cette communion prodigieuse dont on perçoit ici et maintenant qu'elle est infinie et éternelle. […] J'éprouve alors clairement que nous ne sommes pas deux, que nous sommes un, que nous sommes identifiés dans un même centre. Il n'y a plus de distance sinon celle du respect. Toute la vie se concentre en un seul point qui est hors de l'espace et du temps. »[1]

 

     Alors je vous le disais tout à l'heure je ne suis pas théologienne, et je ne vais donc pas vous parler de Dieu ni sur Dieu, mais je pense que vous sentirez à quel point Il est présent dans mon témoignage. Car jamais je n'ai senti de manière aussi évidente ce que Zundel veut dire quand il parle de : donner Dieu, respirer Dieu, vivre Dieu, que dans les moments où je me suis retrouvée au chevet des mourants. Dans ces moments de communion silencieuse où ce qui s'échange, ce n'est pas des mots, ou si peu, mais plutôt une présence, un être-là ensemble.

 

[8 :27] Les situations de régression, où la personne en quelque sorte abandonne son corps aux mains des autres – vous savez, ces situations courantes, lorsqu'on approche des malades en phase terminale – des situations qui sont souvent vécues d'ailleurs comme des humiliations, parce que l'on perd tout ce à quoi l'on s'était identifié, la maîtrise de soi, le contrôle des choses, l'image aussi de son corps. Donc ces situations de régression sont des situations dans lesquelles se substitue au langage verbal un langage corporel. L'acuité décuplée de l’ouïe, la sensibilité extrême de la peau, on mesure alors l'importance du regard, du toucher, et même du rythme du souffle. Et tout cela devient autant de moyens de contacts et d'échanges avec l'autre.

 

     La découverte du texte de Maurice Zundel sur l'expérience de la mort il y a 10 ans, alors que je venais de commencer mon travail de psychologue dans cette unité de soins palliatifs, a été déterminante. Je n'ai cessé de puiser dans ce texte et de m'en inspirer. Je l’ai fait connaître à mes malades, aux soignants que je formais, car il y a un lien étroit entre ce que l'on appelle la démarche palliative et la pensée de Maurice Zundel. Le mouvement des soins palliatifs et de l'accompagnement considère que le mourant est un vivant. Or Maurice Zundel nous dit que le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort. À travers des concepts comme le concept de qualité de vie, de soins de l’être, d'attention portée au soulagement de la douleur, ou aux soins de confort, les soins palliatifs – en fait – se proposent de privilégier la qualité du temps qui reste à vivre plutôt que sa durée. Il se donne pour objectif de respecter le temps qu'il reste à vivre et d'offrir un contexte, un climat, une écoute qui vont permettre à celui qui va mourir d'être en relation et vivant jusqu'au bout.

 

[11 :14] C'est parce qu’avec l'expérience l'on découvre qu'accompagner c’est avant tout une question de présence et de confiance dans ce qui est à l'œuvre dans les profondeurs de l'humain. Mais c'est parce que nous découvrons que c’est cette présence et cette confiance dans l'humain qui est importante que nous souscrivons entièrement à ce qu'écrit Maurice Zundel quand il dit : « les hommes ne peuvent pas être sauvés par des discours mais seulement par une présence. »

C'est pourquoi, avec les médecins, avec les infirmières de ce service nous avons senti qu'il nous fallait absolument approfondir notre qualité de présence, nos facultés d'accueil et de contact. Si vous voulez bien je vais vous lire un tout petit passage de mon livre dans lequel je parle justement de cette manière dont nous avons très concrètement travaillé à approfondir notre qualité de présence.

 

     J'écris cela : « il n'est donc pas superflu de sensibiliser les professionnels de la santé à cette dimension de la rencontre humaine qui inclut la rencontre tactile. De les aider à prendre conscience que ce qui est en jeu chaque fois que l'on touche quelqu'un, que l'on est touché par lui (prendre conscience de tout ce qui est en jeu chaque fois que l'on touche quelqu'un, ou que l'on est touché par lui). Soigne-t-on un pied, une jambe, un poumon, un sein, comme un objet partiel, objet des soins, objet d'intérêt médical, ou soigne-t-on une personne qui souffre en tel ou tel point de son corps et exprime par sa manière d'être la façon dont elle ressent cette souffrance. On n'attire pas assez l'attention des soignants sur la mimique des patients, sur le langage de leur corporalité. On ne les aide pas à être davantage présent à l'autre dans les soins. On sait à quel point la qualité d'une présence, la finesse d'une attention, peuvent changer la manière dont n'importe quel soin ou intervention médicale même les plus agressifs sont perçus par les malades.

Un bénédictin de Solesmes m'écrivait récemment combien, malade, il avait été sensible à la qualité du toucher des infirmières. Il pouvait reconnaître chacune d'entre elles a son tact, et certaines le laissaient entier – après les soins – tandis que d'autres le laissaient morcelé. »

 

     Dans un service de soins palliatifs, le sens du contact fait partie des valeurs de soins. Je raconte aussi comment, un après-midi justement, avec les soignants, nous avons cherché ensemble comment transformer en geste du cœur des gestes agressants.

« Bien qu'en soins palliatifs on les réduise au strict nécessaire, puisque l'objectif c'est de privilégier la qualité du temps qui reste à vivre, plutôt que sa durée, il n'en demeure pas moins que certains gestes restent inévitables. Au-delà d'un désagrément passager, on sait qu'ils sont destinés à apporter un réel confort aux malades. On pense aux mobilisations de patients grabataires ou paralysés, aux poses de sondes nasales ou urinaires, aux aspirations des gorges encombrées, de ceux qui n'ont pas la force de cracher, aux touchers rectaux des malades constipés. Brefs, tous ces gestes sont pour les soignants qui doivent les pratiquer de véritables tortures quand il s'agit de les imposer à des malades mourants ou affaiblis. Aspirant plus qu'à toute chose à la paix. On comprend qu'ils veuillent chercher la manière la plus humaine et la plus respectueuse possibles. »

 

[15:36] J'ai raconté ce jour-là à l'équipe, le moment que je venais de passer avec un patient atteint de sida et pour lequel les soins avaient été particulièrement douloureux et agressants. Patrick, c'était son nom, je dis : a cherché spontanément le contact et la sécurité de mes bras. Et de mon côté je me suis fait présente à lui. Mais aussi à l'infirmière qui a assumé une tâche aussi ardue.

« Un calme profond s'est installé dans cette chambre, au lieu des tensions qu'entraîne habituellement la rencontre des peurs, peur du malade de souffrir, peur du soignant de faire mal.

Alors est-ce que l'équipe peut s'organiser pour que deux personnes viennent ensemble faire un soin qui risque d'être douloureux ? L'une peut alors offrir simplement sa présence, chaude et attentive, tandis que l'autre, présente elle aussi à la personne, peut effectuer le soin nécessaire avec toute la compétence voulue. Quand trois personnes se trouvent ainsi réunies, avec le désir de s'appuyer sur la présence des deux autres pour faire face à un moment difficile, il se crée un être-ensemble aux effets proprement miraculeux. Les aides-soignantes, présentes, ont confirmé mon propos : oui, quand elles viennent à deux, faire une toilette délicate à une personne qui n'a plus la force de bouger, elles sentent combien le fait d'être présentes l'une à l'autre, et d'intégrer le malade dans cette présence, crée un contact tout différent. Les gestes qu'elles effectuent avec douceur pour soulever une jambe, et tourner un malade sur le côté se synchronisent d'eux-mêmes et s'enchaînent sans à-coups et sans heurts. »

 

[17:43] C'est ainsi que des gestes qui le plus souvent sont vécus comme blessants ou humiliants deviennent ici empreints de tendresse et de respect, l'occasion d'une rencontre.

On rencontre donc la personne à travers les multiples contacts tactiles qu’offrent les soins. On dépasse le corps pour rencontrer la personne avec la conscience de tout ce qui fait son unicité et son mystère. C'est ainsi qu'on lui rend sa dignité, au cas où elle aurait le sentiment de l'avoir perdue. C'est ainsi qu'on la confirme dans la permanence de son identité, dans son existence, mais aussi dans son essence, qui est divine – c'est ainsi et j'ose le dire – qu'on touche Dieu en elle. La façon dont nous approchons le corps de l'autre peut lui faire sentir qu'il ne se réduit pas à son corps. À ce corps qui est si souvent décharné et affaibli, mais qu'il est davantage un mystère vivant, une personne humaine. Et pour nous, être attentifs à la dimension spirituelle d'une personne, ce n'est pas lui tenir des discours sur Dieu, ni apporter des réponses extérieures. C'est simplement par la qualité d'une présence, la finesse d'une attention, la tendresse d'un geste ou d'un regard, lui signifier la conscience dans laquelle nous sommes de ce mystère infini de sa personne.

C’est être-avec ; c’est accorder nos souffles. On ne fait pas assez attention à cet aspect de la synchronisation des souffles. Le souffle de l'autre c'est son mystère. Ce souffle qui le traverse et qui à un moment donné ne sera plus là. C’est lorsque l’on est auprès de quelqu'un et que l'on se synchronise avec le souffle de l'autre, que l'on est dans cette communion intime. Et quand nous faisons cela nous contribuons en quelque sorte à créer un chez soi chez l'autre, au moment où précisément la personne se voit dépossédée d'elle-même. Étrangère à ce qui lui arrive, à ce qui l'entoure. C’est lui restituer, en quelque sorte, son intimité et lui permettre de s'habiter jusqu'au bout.

C'est bien parce qu'une grande part de la souffrance psychique des mourants vient des atteintes subies par le corps, vient de ce qu'il faut se détacher de ce corps biologique, que je me suis intéressée à tous ce que Zundel nous dit à propos du corps. Vous le savez aussi bien que moi, la maladie grave – souvent dans sa dernière phase – entraîne d'importantes altérations qui vont du simple amaigrissement ou affaiblissement avec la perte d'autonomie, assez invalidantes jusqu'à quelquefois des mutilations. Et l'impossibilité de communiquer verbalement. Donc ces atteintes corporelles, dans la mesure où notre corps porte en quelque sorte notre identité existentielle, sont vécues – je le rappelle – comme une atteinte à la dignité de la personne. Le corps est alors vécu en quelque sorte comme un ennemi, un adversaire. Et certains patients en viennent jusqu'à pratiquement le haïr, en quelque sorte ils se sentent trahis par lui.

Sous l'influence de la maladie, on peut finir par objectiver le corps ressenti qui devient alors tellement extérieur que l'on peut souhaiter s'en séparer. Et lorsque l'entourage confirme cette altération de l'image de soi, alors la personne n'a pas d'autre issue que de demander qu'on abrège sa fin ou bien de se replier sur elle-même et de refuser de communiquer avec les autres. Et la demande d'euthanasie, sous prétexte de mourir dans la dignité n'est souvent qu'une ultime demande d'aide, qu'une ultime tentative de communication.

 

     La question – je dirais – qui est cachée derrière cette demande, c'est une question pathétique ! C'est : ma vie a-t-elle encore de la valeur pour toi ? Ai-je encore conservé ma qualité de personne ? Si nous acceptions l'euthanasie nous confirmerions la non-valeur de sa vie. Quelqu'un disait que – en fait – on tuerait la personne deux fois. Réellement et symboliquement.

Alors que précisément le malade attend de nous que nous le rassurions sur la valeur de sa vie et sur la permanence de son identité. Je crois que nous ne mesurons peut-être pas assez à quel point une approche confirmante, juste et respectueuse, peut aider une personne à oublier qu'elle a un corps parce qu'elle est un corps, elle est une corporalité animée. Elle est un esprit incarné dans un corps.

 

     Alors comment peut-on aider une personne à s’essentialiser sans tomber dans le piège de paroles faussement rassurantes ? Est-ce que ce n'est pas justement dans la rencontre tactile ? Où l'on se sent confirmé dans son être essentiel. Mais pour cela, il faut changer notre regard sur le corps. Ne plus voir en lui un objet mais comme le dit Zundel, le clavier de l'esprit. Zundel nous dit que si nous sommes si profondément blessés dès qu'on nous traite en chose, et que l'on souligne nos déficiences corporelles, n'est-ce pas justement que nous avons le sentiment de n'être pas seulement – et je le cite – « une chose au milieu du monde » comme disait Sartre. En parlant du corps objet.

Nous avons un corps certes, mais nous sommes aussi ce corps. Nous sommes un sujet incarné dans un corps, nous sommes une corporalité animée. Zundel nous dit que ce corps est un corps ouvert ; il n'est pas lié à un contour ; c'est un corps qui peut sentir, percevoir au-delà de lui-même. Le corps que l'on a ne recouvre pas le corps que l'on est. Notre corps donc est un espace ouvert, pouvant se dilater au rythme des perceptions. Un espace de contact, de rencontres, d'accueil. Et nous le sentons bien – nous dit-il – chaque fois que nous sommes en contact avec la nature, la musique, la beauté. Chaque fois qu'une contemplation – que ce soit la contemplation d'un coucher de soleil ou la contemplation d'un ciel étoilé – chaque fois qu'une contemplation, qu'un geste, qu'un regard nous émeuvent et nous font retrouver le sens de l'émerveillement, de l'admiration, de la tendresse. Il fait référence à ces fameuses heures étoilées dont parle Sweig, où nous pressentons déjà ce que peut signifier l'éternité.

 

     À ce point de mon exposé j'avais envie aussi de vous lire un autre passage de mon livre qui là aussi montre : ce que vivent les personnes qui vont mourir, est un écho en fait de cette parole, de cette pensée de Maurice Zundel. C'est un passage dans lequel je rapporte ce que m'a raconté une femme qui travaillait dans une unité de soins palliatifs au Canada, à Québec, et il s'agit de la mort d'un jeune garçon qui était atteint de sida et qui s'appelait Jean. Jean, c'était un danseur. Il est arrivé ici avec un kaposi géant qui avait gagné ses jambes et tout le bas-ventre. C'était affreux à voir cette putréfaction ; et il souffrait. Bien sûr on arrivait à le soulager avec la morphine, mais il faisait un immense effort pour venir à table. Et une fois là, il nous racontait des histoires, il nous faisait rire, il avait une force morale incroyable. Je suis sûr d'une chose, c’est qu'il a donné du courage aux autres. Il leur disait : « allez les gars, nos corps foutent le camp, mais notre âme est libre ! » Il avait la joie de vivre. Juste avant de mourir Jean a appelé son ami, et lui a demandé de lui tenir ses mains et de danser avec lui. Il voulait rester jusqu'au bout le danseur qu'il était. Jean s'était légèrement soulevé, et de toute son âme, il faisait danser ses bras avec l'aide de son ami, qui pleurait toutes les larmes de son corps, tellement c'était émouvant. Danse, danse ! Répétait son ami tandis que leurs bras réunis se berçaient de gauche à droite. Et puis Jean a souri, un sourire magnifique, sublime, avant de s'effondrer sur l'oreiller. Il venait de rendre l'âme en dansant.

Il y avait dans la chambre plusieurs résidents, qui vont eux aussi mourir prochainement. Ils ont dit que la mort de Jean leur avait ôté toute inquiétude concernant le moment même de leur mort ; ils savent que s’il y a beaucoup d’amour et de tendresse autour d’eux, les choses se passeront comme elles doivent se passer. Simplement, peut-être même comme ils désirent au fond d'eux-mêmes qu'elles se passent. Mais cela, ils le disent avec pudeur comme si ce genre de conviction ne devait pas se crier sur tous les toits.

 

     Comment pouvons-nous aider quelqu'un à ne pas rester identifié au corps objet qui deviendra le futur cadavre ? Comment aider quelqu'un à s'en libérer ? Zundel nous parle d'humaniser le corps. Cette parole, lorsque je l'ai rencontrée, elle m’a beaucoup touchée et je l'ai portée très longtemps au fond de moi ; elle m’a habitée très longtemps. Et puis dans un article que j'ai écrit il y a deux ans, j'ai essayé de réfléchir sur cette manière que nous pouvons avoir d'humaniser le corps de celui qui va mourir, pour qu'il puisse se désidentifier du corps biologique et sentir ce qu'il est vraiment. Et cet article je l'avais intitulé : Corps, tendresse et spiritualité. Pourquoi ? Parce qu'il me semblait que c'est la tendresse qui est une des voies qui permet de relier le corps à cette dimension qui le dépasse qui permet précisément de l'humaniser.

 

     Alors qu'est-ce que c'est que la tendresse ? Que faisons-nous lorsque nous sommes tendres ? Quand je regarde avec tendresse, par exemples les petites pousses vertes qui sont là au printemps sur les branches des arbres, ou quand je regarde le visage d'un enfant endormi, ou bien quand je tiens dans mes mains la main d'un malade – comme dit Zundel, comme si on tenait dans ses mains un oiseau blessé, – qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce que je sens ? Je sens un élan du cœur qui se met en mouvement – souvent un mouvement vers le bas – un mouvement qui fait se pencher vers l'autre, je tends la main, je sens une ouverture, une dilatation en moi ; j'ai l'impression de me fondre dans quelque chose de plus vaste que moi. C'est un peu comme si dans ce geste de tendresse on perdait l'habitude de prendre, de se servir, pour être – ne serait-ce qu'un instant – au service de quelque chose. Et si on regarde de près le geste de tendresse on peut voir qu'il y a une tension ; cette main qui s'étend, elle ne semble pas seulement attirer, elle semble en même temps retenue. Comme si on pouvait avec un geste trop fort – ou trop vite – blesser. Comme si on pouvait justement détruire le rayonnement de quelque chose ou de quelqu'un. Qui est dû peut-être à cette ouverture, à cet abandon de la personne.

 

     Cette retenue – ce mouvement vers, et en même temps cette retenue – est-ce que ce n'est pas justement le vrai critère de la tendresse ? Un élan du cœur qui cherche la proximité et en même temps, avec sollicitude et respect, garde un bout de distance ? Cette distance d'amour, ne serait-elle pas justement le lieu spirituel de la tendresse ?

 

      La tendresse est spirituelle parce que dans cette double tension qui la caractérise – aller vers l'autre, tout en gardant une distance d'amour – cette tendresse respecte la frange de mystère de l'être. Elle est aussi une invitation à l'ouverture, une invitation au rayonnement. Vous savez comme moi que quand on approche une main tendre, d'une autre main ou d'un visage, il y a comme une invitation au rayonnement de l'autre. Et un geste ou un regard tendre peut véritablement transformer quelqu’un. Et dans ce sens là, la tendresse est créatrice.

 

     Récemment – et je l'ai raconté aussi dans mon livre – un de mes amis qui accompagnait un ami qui mourait aussi du sida, me racontait que cet ami était devenu si faible et si détérioré qu'il avait beaucoup de mal à rester là près de lui. Et il avait trouvé, pour pouvoir rester là, dans cette tendresse avec lui, il s'était fixé comme objectif à chaque visite de regarder un petit détail de la personne de son ami. Ça pouvait être la courbure d'un cil, ou bien le grain de la peau, ou bien il disait qu'il regardait l'œil de son ami et les paillettes d'or qui étaient au fond de son regard. Et dans ce petit détail, il retrouvait la totalité de son ami. C'était un petit peu comme sur le modèle de l'hologramme ou la partie contient le tout. Et de faire cela lui avait permis justement de rester là, dans cette tendresse, et de rester en quelque sorte fidèle aux sentiments qui le liaient à lui.

 

[34 :38] Dans la tendresse, on s'efface, on s'émerveille. Et c'est en fait une forme de contemplation. C'est comme poser son âme sur un être.

 

     Je raconte aussi dans le livre quelque chose qui concerne cette femme qui s'appelle Danielle, qui est totalement paralysée parce qu'elle est atteinte d'une maladie neurologique, la maladie de Charcot, qui fait qu'elle ne peut plus bouger du tout. Simplement elle avait juste une phalange qui lui permettait de bouger et d’écrire à travers un ordinateur. Mais cette jeune femme totalement paralysée, a eu dans les derniers moments de sa vie près d’elle, un garde-malade  avec lequel il y a eu un véritable échange d'amour. Et cet homme qui était près d’elle lui disait : « tu ne peux plus me toucher avec tes muscles, tu ne peux plus aller vers moi avec tes muscles qui ne bougent plus. Mais tu peux venir vers moi avec ton âme, tu peux me toucher avec ton âme. » Et en lui parlant comme cela il lui a fait sentir – alors même qu'elle était comme une sorte de mannequin pantelant – il lui redonnait toute la dimension de son être. Et elle a compris ce que cela voulait dire. Ça voulait dire qu'avec avec son âme, avec sa présence, elle pouvait aller à la rencontre de l'autre qui était là. Elle pouvait toucher l'autre.

 

     Alors, la tendresse, et je voudrais rajouter cela, ce n'est pas comme on le croit si souvent, quelque chose de mièvre. C'est intéressant de voir qu'en grec la tendresse se dit « storgè » et il y a la racine ster (stère) qui veut dire « solide ». La tendresse ça désignerait quelque chose de solide qui maintient solidement, qui soutient. Ainsi, « storgè » ce serait l'œuvre affermissante, l'énergie d'amour qui rend solide. Et nous sommes donc bien loin d’une tendresse amollissante et mièvre, débilitante, comme on le voit quelquefois. C'est donc une force qui rend solide.

 

     Alors, cette tendresse on la sent tout au long des textes de Maurice Zundel – il nous en parle tout au long – et j'ai souhaité au fond, cet après-midi, attirer votre attention sur cet aspect de la spiritualité qui se vit dans et à travers le corps, et qui a pour nom la tendresse.

 

[37:35] On ne mesure sans doute pas assez à quel point le seul fait d'être là, dans une présence disponible, dans le silence, la paix, la confiance totale dans la danse de la vie, peut aider une personne angoissée à trouver en elle-même la force de mourir. Car cette force là, celle de la tendresse, se communique de peau à peau, d’âme à âme, de présence à présence.

 

     Alors je terminerai simplement – ce que vous voyez être un témoignage, certainement pas une réflexion théorique – par un souhait. Si nous pouvions justement quand nous sommes auprès de quelqu'un qui va mourir, simplement ralentir notre rythme, nous poser là, nous asseoir, nous mettre à l'écoute, ouvrir nos antennes les plus fines, pour percevoir les attentes, les besoins les plus subtils de l’autre. Si nous pouvions mettre dans nos mains et dans nos voix la tendresse et le respect dont nous sommes capables, tout en étant conscients que ces derniers moments de vie d'une personne humaine qui s'apprête à mourir sont des moments culminant d'une vie ; ce sont donc que des moments extraordinairement précieux. Eh bien, si nous pouvions faire cela alors je crois que nous sentirions cette communion humaine dont nous avons la nostalgie et dont je disais hier soir que presque toujours nous la manquons.

 



[1] Maurice Zundel, Ta parole comme une source, 85 sermons inédits de Maurice Zundel, éd. Anne Sigier/Desclée 1987, pp403-405

 

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