A Caluires (Lyon), entre les 23 et 28 septembre 1959, lors d'une retraite aux Oblates de l'abbaye Bénédictine St Joseph de la Rochette, ces notes étaient prises...


Le Père Festugière, un des premiers hellénistes de notre temps, résume l'évolution de l'humanité dans un article de la Revue Biblique à peu près en ces termes : " Les hommes se sont sentis dès le commen­cement environnés de forces inconnues. Ils ont eu peur de cet inconnu et ils ont essayé de l'apprivoiser, d'entrer en relation avec lui. C’est l'origine de toutes les religions. Comme les dieux romains ou grecs ne répondent pas, on s’adresse aux dieux asiatiques. On est toujours déçu... et on croit toujours. " Ces vues pessimistes, qui étonnent sous la plume d'un homme si cultivé, correspondent au " dieu-trou ". On ignore quelque chose et on remplace ce trou d'ignorance par le mot " dieu ".

            Les hommes ont senti dès le commencement les dangers de la liberté et ont posé des " tabous ". La religion ainsi comprise est une forme de police qui a barre sur la conscience humaine. L'individu se sent guetté, surveillé par la divinité. Il est malheureusement vrai que les Etats qui tiennent à la religion y tiennent à cause de son rôle policier. Avec un pessimisme terrifiant, le Père Festugière affirme qu'une certaine présentation du Christianisme a aggravé la chose par sa conception du péché et de son châtiment effroyable.

Or la religion chrétienne, la vraie, nous délivre du Dieu bouche -trou, du Dieu-police, du Dieu-sanction qui est finalement l'ennemi de l'homme, par le Dieu Amour qui nous veut libres. Le Christ nous introduit dans cette intimité nuptiale, dans cette réciprocité du " oui " de Dieu au nôtre, qui scelle ce mariage d'amour dont parlent les mystiques lisant le Cantique des Cantiques. Le chrétien est engagé dans une mystique infiniment plus exigeante que toutes les morales du monde. C'est toute la différence entre le travail de la servante et celui de l'épouse. Exté­rieurement, ce peut être la même besogne, mais la servante travaille pour son gain, tandis qu'à l'épouse on demande l'amour, l'engagement de tout son être. C'est l'échange de personne à personne qui constitue la pierre d'angle du foyer : chaque travail, si humble qu'il soit, permet à l'épouse d'exprimer son amour.

C'est de cela qu'il s'agit entre Dieu et nous. Il n'y a pas à " faire " mais à " être ". Les pharisiens faisaient une foule de choses, mais ils ne se donnaient pas eux-mêmes. La sainteté chrétienne se réalise par l'enga­gement de toute la personne. Il n'y a qu'une seule faute, celle de man­quer à l'Amour. Puisque Dieu est Amour, il attend de nous l'amour. Il s'agit d'aimer du matin au soir et du soir au matin en faisant de toute action l'expression de l'amour. Ce qui importe, c'est l'ouverture de l'esprit et du cœur à la Présence d'amour de Dieu. Un tel élan d'amour ne peut jaillir que du désintéressement. Notre vrai moi est en Dieu : " Si je vis, ce n'est plus moi, mais le Christ qui vit en moi. " (Galates 11, 20)

            Il ne s’agit pas d'un calcul, mais d'un don où l'on s'efface pour n'avoir de regard que pour le Christ. Dieu, comme la musique, comme la vérité, nous prévient toujours. Dans cet échange, on peut dire que c’est Dieu qui risque quelque chose : c'est l’Amour qui meurt de notre absence, de notre perpétuel retour sur nous-même. Dieu est victime de l'homme, victime de notre absence et de notre indifférence. Il faut redouter non d'être condamné, de " manquer notre salut ", mais d'exiler Dieu. " Qui croit en lui n'est pas condamné ! Qui ne croit pas est déjà condamné parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. " (Jean 3, 18-19)

C'est le jugement des hommes, leur préférence des ténèbres à la lu­mière, qui jugent Dieu. Inspiré par son talent et non par sa foi chré­tienne, Michel-Ange a peint dans la Sixtine un Jugement dont la valeur plastique est incontestable, mais la valeur chrétienne nulle.

La vraie scène du jugement, il faut la voir à Notre-Dame de Paris où Jésus montre ses plaies et affirme qu'il aime jusqu'à la mort. S'il y en a qui se perdent, c'est que ce sont eux qui condamnent le Christ, qui le crucifient. L'enfer est la crucifixion de l'Amour dans une âme qui refuse le Dieu d'Amour. C'est de cet enfer qu'il faut sauver Dieu. Tout ce qui est précieux est fragile. On peut dire que Dieu est infini­ment fragile, parce que désarmé, désarmé comme l'amour, comme la musique. Un dictateur peut écraser sous sa botte. Un maître de génie n'impose rien à son élève. La vérité ne peut nous envahir que du dedans et devenir au cœur de notre intimité le soleil qui l'éclaire. Dieu ne nous menace pas. Il n'est pas au tournant de la route pour nous prendre en faute. Il est au-dedans de nous pour nous aimer.

C'est la tragédie divine de Dieu risquant le refus d'amour - jusqu'à la Crucifixion - qui nous fait surmonter et donner tout son sens à toute tragédie humaine. Aucune situation humaine ne peut se comparer au drame de l’Amour crucifié.

Graham Greene, dans La Puissance et la Gloire montre comment un prêtre, après quelques détours, apprend à connaître le vrai Dieu. Il finit par comprendre qu'aimer Dieu, c'est " vouloir le protéger contre nous-même ". Toutes nos absences éteignent en quelque sorte sa Pré­sence en nous. Notre liberté arbitre le dessein de Dieu.

            Jésus s'est remis lui-même entre nos mains. Le Père de Condren a formulé ce retournement : " Il faut aller communier à cause du grand désir que Jésus a de venir en nous ". Jésus nous apporte le seul message digne de Dieu et digne de nous, celui de cette amitié réciproque et toute gratuite, de l'amour qui est seul l'unique bien et l'unique valeur.

            Il est intolérable qu'une certaine religion dévalorise, rabaisse l'homme, l'appelle " néant ". Jésus n'aime pas qu'on bafoue la dignité de l'homme car, de tout homme, il a dit : " C'est moi. " Nous ne sommes pas néant devant Dieu comme s'il ne nous avait rien donné. Le sens du Christia­nisme n'est pas de poser des limites à la condition humaine, mais de rendre la vie de l'homme illimitée dans toutes les directions. Il y a une fierté chrétienne indispensable. Dieu nous veut libres et fiers : Que ferait-il d'esclaves, lui qui est l'éternelle liberté ?

La mystique chrétienne est un continuel appel à notre générosité. Nous ne sommes pas devant un arsenal de défenses, mais devant Quelqu'un à aimer. C'est pourquoi la contrition de nos fautes n'est pas l'amour-propre blessé, désenchanté, déçu de soi, mais le regret d'une blessure faite à l'Amour. Tout péché est un manque d'amour et ne peut se répa­rer que par un plus grand amour.

Nous ne saurons jamais assez reconnaître la liberté que Jésus nous a apportée. Lui seul a pu axer toute notre vie sur l'exercice le plus par­fait de notre liberté. On ne peut être libre devant un Dieu vengeur. C'est pourquoi Dieu se présente à nous, à notre liberté, comme désarmé, comme la pure générosité. Toute conscience humaine porte en elle le destin du Dieu vivant. Je pourrais être indifférent à " rater " mon propre destin s'il n'engageait que moi, mais il engage Dieu et tout l'univers. C'est pourquoi " l'homme est l'espérance de Dieu ".

Notre Seigneur nous a donné la mesure de la réciprocité d'amour entre Dieu et nous dans les termes les plus bouleversants et les plus confon­dants quand il a dit : " Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. " (Mc 3, 35 et cf. Mt. 12, 50 et Lc 8, 21)

            Comme Marie, par le " Fiat " de l'Annonciation, est devenue la Mère de jésus, en toute âme qui accomplit la volonté divine, il y a une naissance de Dieu : c'est une conscience humaine qui devient le berceau de Dieu. Toute âme est appelée à devenir de cette manière la Mère de Dieu afin que Dieu puisse encore comme se faire chair et habiter parmi nous dans un Noël qui doit s'accomplir aujourd'hui. Claudel s'est converti un soir de Noël : en face de l'appel du Dieu d'Amour qui se veut désarmé devant la liberté humaine, il a pris conscience de " l'éternelle enfance et de la déchirante innocence de Dieu ". Dans le même sens, le poète an­glais Patmore disait : " Qui est Dieu ? Celui qui tient l'homme dans sa main. Et qui est l'homme ? Celui qui tient Dieu dans sa main ".

            Le vrai Dieu est souvent souffrant et voilé au cœur de l'homme. Il attend que l'homme déchire ce voile et laisse la lumière divine se communiquer. Nous sommes jetés dans cette immense aventure où Dieu veut avoir besoin de nous, ainsi que la musique a besoin de l'artiste et que l'amour a besoin de l'autre...

L'humanité qui a soif de sa majorité ne se trompe pas, car toute gran­deur humaine trouve sa véritable mesure dans la Croix du Christ. Chacun est appelé, comme dit saint Paul, à atteindre la stature du Christ. Jésus ne veut pas faire de nous des " rabougris ", des escla­ves, des mineurs sous tutelle... mais il nous appelle à être créateurs avec lui de ce monde nouveau qu'il remet entre nos mains.

C'est à travers notre visage que Dieu veut révéler le sien. L'Evangile est la Bonne Nouvelle, aux antipodes d'une religion de servitude et de calcul. Dieu ne peut suivre sa carrière dans l’Histoire, établir son Royaume qu'à travers chacune de nos vies qui sont chargées de le porter et de le révéler au monde. L'image de saint Christophe est émouvante, car elle signifie que le Christ, dans le mystère continué de son enfance, traverse l'humanité, porté sur nos épaules ou mieux : vécu dans notre cœur.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir