Cénacle de Genève, le 3 février 1963

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, (malgré un enregistrement de qualité inégale mais qui se termine acceptablement).

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Vous connaissez la position de Camus dans Le mythe de Sisyphe et vous voyez certainement les raisons pour lesquelles Camus a maintenu jusqu'au bout à notre connaissance sa position : l'homme est accouplé à un univers absurde. C'est-à-dire cet accouplement lui-même est absurde, puisque l'homme est uni à un univers qui ignore toutes les valeurs humaines.

Le volcan, le tremblement de terre, le raz de marée, la foudre, les maladies, les virus ignorent complètement les valeurs humaines et le cerveau d'un génie est en proie à un virus exactement comme si il n'avait pas d'autre fonction que d'être l'aliment d'une vie inférieure et le tremblement de terre ne fait pas de distinction entre les gens vertueux et ceux qui ne le sont pas, c'est-à-dire que la nature ignore complètement nos valeurs et pourtant nous sommes associés à cette nature d'une manière presque indissoluble, puisque c'est elle qui nous entretient et nous porte.

Devant cette situation, Camus se tient dans une attitude de révolte, de refus, de protestation, où il voit l'essence de la dignité humaine et il ne prend pas la peine, d'ailleurs, de nier Dieu ou de s'en prendre à Dieu puisque, pour lui, Dieu est inexistant, mais il se trouve en porte-à-faux dans un univers non humain alors que l'homme, avec ses aspirations et ses valeurs, s'y trouve nécessairement rattaché.

Cette attitude, d'ailleurs, est d'une très grande sincérité et d'une très grande noblesse et il est intéressant de la comparer avec celle de Job qui représente, à un stade beaucoup plus ancien, le même problème. Au fond, Job, c'est le problème du mal, posé dans toute son acuité, par un homme accablé de malheurs et qui a pourtant le sentiment de son innocence. Et vous connaissez la solution que donne le Livre de Job au problème que Job se pose, à la question qu’il est : " Qui es-tu ? Tu n'es qu'un grain de poussière, ce n'est pas toi qui a créé les étoiles " et il y a une magnifique présentation sur l'hippopotame et du crocodile qui sont des créatures extraordinaires, qui sont l’œuvre de ce Dieu tout-puissant et Job ne peut que rentrer dans sa poussière, adorer, le front contre terre, ce potentat qui a puissance de l'écraser et devant lequel il doit rendre les armes, en disant qu'il a parlé comme un insensé. Ceci étant fait, il recouvre tous ses biens. C'est, du moins, la morale optimiste du rédacteur qui a conclu le livre.

Et, en effet, il y a un problème d'une extrême difficulté lorsque, on pose le problème de Dieu comme du créateur d'un monde qui a été mal déchiffré par un homme qui ne s'est pas encore réalisé lui-même.

C'est pourquoi nous ne pouvons pas relire le livre de la Genèse sans y voir une étape dans la Révélation, une étape inchoative, magnifique, pour l'époque, mais où c’est certainement très incomplet, dans la lumière du Christ.

Aussi bien, me semble t’il , que je puis dire, en toute sincérité, que la question pour moi, comme j’avais l’occasion de le reconnaître cette semaine, la question est de savoir si Dieu a créé le monde, sous cette forme vague, cette question n'a pas pour moi de sens : elle n'a pas pour moi de sens parce que la première question, c'est de savoir de quel monde on parle et de quel Dieu on parle et que, de toute évidence, tant que je ne me suis pas trouvé moi-même, tant que je suis une biologie, tant que je suis dominé par un moi préfabriqué dont je suis l'esclave, je suis, à travers lui, l’esclave d’un univers dont je porte toutes les pulsations.

Comment puis-je a ce moment-là poser le problème de l'origine du monde, du monde puisque je n'ai pas résolu le problème de ma propre origine ?

            C'est pourquoi je pense que le problème de Dieu ne se pose pas comme un problème d'origine du monde et de création, ne se pose pas surtout comme un problème d'explication du monde, ce monde mélangé, ce monde qui présente tant de ratés, tant de monstruosités, tant de souffrances, de douleurs et de larmes, mais que Dieu ne peut être connu et rencontré que dans une expérience libératrice. C'est là seulement que le Dieu dont Jésus parle à la samaritaine, le Dieu qui jaillit en nous comme une source éternelle, le Dieu qui est tout amour et qui nous conduit à l'amour, c'est là seulement que, on peut le reconnaître.

Quand St Augustin résume sa conversion comme un passage du dehors au dedans : " Tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors ", il marque bien et de la façon la plus simple et la plus profonde, il marque bien que sa conversion est vécue par lui comme une expérience libératrice. Pour lui, sa conversion, c'est de se trouver lui-même, de se trouver dans un Autre et pour lui. Et, au fond, lorsqu'il disait dans les Soliloques : " Que je te connaisse " ou plutôt " Que je me connaisse et que je te connaisse ", c'est que, précisément, sa conversion avait réalisé pour lui simultanément la connaissance de lui-même et la connaissance de Dieu dans un seul et même éclair, dans un seul et même moment et ce Dieu qu'il rencontre ainsi, comme la clé de son intimité, il ne lui apparaît nullement comme le créateur du crocodile et de l'hippopotame, comme le créateur d'un monde capable de nous écraser et lui-même étant le suprême rouleau compresseur : Dieu lui apparaît comme la respiration de sa liberté, comme le sens même de sa propre dignité, comme la joie de la nouvelle naissance.

Et c'est à ce moment-là qu'il assiste à sa propre, à sa propre création, car tout ce qui était antérieur à ce moment était du préfabriqué, était quelque chose qui lui tombait dessus qu'il n'avait pu nullement choisir. Le moment décisif, le moment de sa conversion, le moment de la nouvelle naissance est un moment où il se choisit en choisissant Dieu, tandis que sa liberté éclôt, suspendue à cette générosité qui est venue à sa rencontre et qui a fait jaillir tout son être comme un pur élan de générosité.

Alors, Dieu ne se rencontre pas du dehors comme étranger à notre expérience, il apparaît, au contraire, comme le seul chemin vers nous-même. " C'est en lui que nous avons l'être, le mouvement et la vie " ( Ac. 18, 28 ) bien sûr, c'est en lui que nous nous joignons nous-même, que nous nous joignons nous-même, c'est en lui que nous pouvons dire "je et moi " d'une manière efficace, en donnant à ces pronoms un accent enfin authentiquement personnel, parce que nous sommes rentrés, nous sommes entrés dans cette relation existentielle où l'homme devient enfin humain.

Nous assistons donc, nous assistons donc nous-même dans ces heures privilégiées, dans ces " heures étoilées ", comme dit Zweig, nous assistons à notre propre création, comme nous assistons à notre dé-création, dès que nous retombons de cet élan, dès que nous sortons de ce dialogue.

Nous nous défaisons et le monde se défait de la lumière, le monde cesse d'être lumière, il cesse d'être un effort, il cesse d’être une joie au sein de la contemplation, il cesse d'être un jour qui se lève dans notre esprit. Tout se défait à mesure que nous nous défaisons et tout se décrée à mesure que nous nous dé-créons, comme tout se crée tandis que nous sommes nous-mêmes créés dans ce mouvement libérateur où notre vie est toute entière une offrande d'amour.

Il ne faut donc pas poser le problème de la création avant l'expérience libératrice et après, ou plutôt au centre même de cette expérience libératrice puisque c'est la même chose d'atteindre à cette liberté existentielle où tout l'être est libéré et d'être créé dans sa dimension humaine, dans sa dimension spirituelle, et je crois qu'il serait de la dernière importance de ne pas initier les enfants à la connaissance d'un Dieu créateur d'abord, mais d'abord à la connaissance d'un Dieu libérateur, d'un Dieu qui fait appel à leur générosité, d'un Dieu qui est un trésor confié à leur amour, d'un Dieu qui est un soleil caché au plus intime de leur conscience, d'un Dieu qui a besoin d'eux pour s'exprimer et se révéler, d'un Dieu dont ils ont à être le berceau.

Je crois que des enfants sont absolument capables d'entrer dans cette perspective et que, ils reconnaîtront facilement, si, ils sont initiés d'abord à l'expérience libératrice, si, ils entrevoient Dieu comme le secret le plus profond de leur vie intérieure, comme la source qui jaillit en vie éternelle, ils comprendront que tous les ratés, toutes les souffrances, toutes les monstruosités, toutes les douleurs, toutes les larmes, toutes les guerres, toutes les morts ne sont pas voulues de Dieu, mais sont contraires à sa volonté, qu'il les subit, qu'il en est victime et qu'il ne peut pas faire autrement, parce que, il n'a d'autre puissance que son amour et que l'amour ne peut rien, là où nous ne fermons pas l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

Si nous ne consentons pas, l'amour échoue inévitablement car, dans l'ordre de la réciprocité, qui est le seul ordre spirituel concevable, dans l’ordre de la réciprocité, la plénitude d'un côté ne suffit pas si, de l'autre côté, la réponse n'est pas aussi entière. Il faut que le cercle se ferme pour que la vie jaillisse.

On comprend que Dieu échoue et on peut dire a priori qu'il doit échouer justement en raison de sa perfection, s’il est vrai que sa puissance est une puissance d'amour et non pas une puissance de contrainte.

Alors, nous voyons que, il y a un ordre évident : plus un être est brutal, plus il peut nous contraindre ; plus il est spirituel, moins il peut nous contraindre mais, quand il est totalement spirituel, il ne peut plus nous contraindre.

Gandhi a vaincu l’Angleterre, Gandhi a tenu dans sa main tout son peuple pendant cinquante ans simplement par le don de sa non-violence, par le don de sa générosité, par la puissance de son recueillement et de son amour. Mais il l'a payé de ses jeûnes, il l'a payé de sa souffrance, il l'a payé de sa mort puisque, finalement, il a été victime du fanatisme qu'il voulait désarmer.

L'amour est toujours impuissant en face du refus d'amour, du refus d’amour et tout ce qu'il peut faire, comme la croix le proclame, c'est de mourir d'amour pour ceux qui refusent obstinément de l'aimer. Et c'est pourquoi nous pouvons poser comme un axiome que, s'il y a un seul être qui se refuse, Dieu sera éternellement crucifié.

La création vise à une libération et c'est pourquoi nous pouvons nous poser la question de savoir si l'action de Dieu ne requiert pas nécessairement une médiation intelligente. Je veux dire : comme Dieu est tout dedans, comme il n'a pas de dehors, précisément parce que, il est pur amour, comme Dieu n'a pas de dehors, il ne peut pas avoir prise sur un dehors, ça veux dire que son action ne peut se communiquer qu'à une intimité capable de devenir une réponse d'amour.

Je pense que la charnière de la création, c'est la créature intelligente, quelle qu'elle soit, disons l'homme pour la planète où nous vivons, d'autres êtres semblables à nous ailleurs, le monde angélique, si vous le voulez, dans l'ensemble du cosmos, peu importe, mais je ne vois pas comment l'action de Dieu pourrait se faire jour dans l'univers autrement que, en passant par la créature intelligente qui est capable de devenir une réponse d'amour.

Dans ce cas, et si cela est vrai comme je le pense, la créature intelligente, nous, pour répondre à une expérience vérifiable, pour répondre à l'expérience que nous sommes, je pense que nous sommes enracinés dans l'univers, que nous faisons corps avec lui et que c'est à travers nous qu'il peut exclusivement se créer, se créer dans le sens d'une manifestation de liberté et d'amour, se créer comme une réponse à cette extase d'amour qui est le Dieu libérateur et il n'y en a pas d'autre.

Si cela est acceptable, on comprendrait mieux alors que toute l'évolution, telle qu'elle se présente dans les documents paléontologiques puisse être susceptible de deux visions : ou bien la vision d'une création, ou la vision d'une dé-création. Est-ce une dé-création dans toutes ses formes avortées, ces animaux colossaux qui ont trente mètres de long, qui passent leur vie à digérer, qui ont un tout petit cerveau dans un corps invraisemblable, invraisemblablement monstrueux, qui seront la proie finalement d'espèces infiniment plus petites, mais beaucoup mieux centrées sur un système nerveux central. Est-ce que il s'agit là d'une création ou d'une dé- création ? Est-ce que le jeu de massacre, par où la vie se nourrit de la mort, est-ce que il est dans le plan d'une création que l'on pourrait rattacher au Dieu intérieur ? C'est-à-dire, pour venir maintenant au centre du problème, si l'homme est médiateur, si la créature intelligente est médiatrice, elle est nécessairement de l'acte créateur du Dieu intérieur.

Est-ce que le premier Adam, c'est-à-dire la première pensée, où qu'elle se situe et à quelque époque qu'elle se situe, la première pensée qui est l'âge de raison de l'univers, qui est le passage, qui aurait dû être le passage du dehors au dedans, de la passivité à l'activité, est-ce que la première pensée n'avait pas une fonction vicariale, c'est-à-dire est-ce que, elle n'était pas représentative de tout l'univers, comme la nôtre l'est, d'une certaine manière, puisque toute pensée humaine qui va jusqu'au bout d'elle-même, est une pensée qui vise l'infini ?

La pensée humaine, quand elle va jusqu'au bout d'elle-même, quand elle est véritablement une pesée de lumière, la pensée humaine dépasse toujours l'acte où nous nous engageons, elle vise toujours beaucoup plus loin, elle vise toujours la plénitude, la totalité, l'infini.

Eh bien ! Je demande si la première pensée conçue dans cette plénitude avait une fonction vicariale et si elle représentait tout l'univers aussi bien celui d'avant que celui d'après. Car vous savez que, dans la perspective chrétienne, le Christ - bien qu'il soit né au début de l'ère chrétienne dont il est le premier chaînon et qui s'inaugure avec lui - dans la perspective chrétienne, la vie du Christ rejaillit jusqu'aux origines du monde : c’est-à-dire, elle recouvre toute l'histoire même antérieure à lui-même, comme une espèce d'aurore qui précède le lever du soleil et tous ceux qui sont situés dans l'histoire avant son apparition historique n'en ont pas été moins illuminés par lui et ont vécu de sa vie, de sa grâce et ont été introduits par lui dans le circuit de l'éternel amour.

Eh bien ! je, je me demande, et je suis très porté à croire et à admettre, justement parce que le Christ est désigné comme le second Adam ( Rom. 5 ) qui reprend le plan primitif en l'étendant, en l'approfondissant, en le magnifiant, mais qu'il reprend pour l'accomplir à une échelle suprême.

Si le Christ a une fonction vicariale, si il récapitule toute l'histoire, si il représente toute l'humanité, si il est le contrepoids d'amour qui recentre toute la création en Dieu, si il est l'espérance du cosmos autant que de l'humanité, je me demande si la première pensée, le premier Adam enfin, pour reprendre le même vocabulaire, si le premier Adam n'avait pas cette fonction et si son acte de refus, qui ne se situe pas dans le temps - les actes spirituels, finalement, dépassent le temps, ils nous font émerger du temps, ils déclenchent des décisions supra temporelles - je me demande si, justement, cet acte de la première pensée, qui est la première décision, qui est le premier jaillissement de l'esprit, qui est la première chance de liberté, qui est le premier paradis - puisque tout cela est donné en un seul instant, dans une seule possibilité globale - je me demande si cette première pensée n'avait pas une action justement rétroactive en quelque manière, et si l'évolution telle qu'elle s'est accomplie avant, comme l'histoire telle qu'elle s'est accomplie après, n'est pas sous la mouvance et sous la domination et sous l'éclairage ténébreux de ce premier refus.

Parce qu'enfin, si Dieu n'est pas responsable - et il ne peut pas l'être, le Dieu intérieur, le Dieu victime, le Dieu crucifié, le Dieu amour, le Dieu qui ne peut nouer avec nous que des liens nuptiaux - s'il ne peut pas être responsable, il faut bien qu'une certaine liberté le soit et ait fait écran, ait fait écran et ait empêché cette création d'être harmonieuse et de vivre de cet enchantement dont le prophète Isaïe nourrit sa vision d'un monde racheté où le loup et l'agneau paissent ensemble, où le lion et l'agneau paissent ensemble, où l'enfant met sa, sa main dans le trou du basilic, du serpent venimeux et n'en est aucunement affecté ( Is, 11, 6-8 )

Alors on verrait mieux que l'homme a une situation cosmique, comme d'ailleurs nous sommes en train peut-être de l'expérimenter maintenant que les voyages cosmonautiques deviennent une réalité. Nous voyons que notre monde s'élargit, nous allons bientôt être, bientôt être responsables des astres, notre champ d'action va se dilater, mais au fond il était déjà présent à la première pensée comme à toute pensée, s’il est vrai en prenant le mot d'Elisabeth Leseur dans toute sa force " que tout homme qui s'élève élève le monde " et, par contrecoup, que tout homme qui s'abaisse, abaisse le monde.

Il y a donc dans l'homme, il y aurait, tout au moins dans cette perspective, il y aurait dans l’homme, une situation cosmique originelle et, puisque Jésus restitue l'homme à lui-même, l'Evangile du Christ a nécessairement et éminemment une dimension cosmique.

Cela d'ailleurs est affirmé par saint Paul d'une part dans l'épître aux Romains, d'autre part dans l'épître aux Colossiens et aux Ephésiens. Dans l'épître aux Romains, saint Paul nous fait entendre le gémissement d'une création qui est dans les douleurs de l'enfantement ( Rom. 8, 22 ). C'est dire, de la façon la plus claire, que le monde tel qu'il est ne répond pas au plan divin, qu’il est en contradiction avec ce plan divin et saint Paul, même, d'ailleurs a la connexion qui rattache ce monde à la vanité : c'est l'homme - c'est ainsi qu'il faut lire le texte - c'est l'homme qui a soumis le monde à la vanité et c'est pourquoi le monde attend la révélation de la gloire des fils de Dieu ( Rom. 8, 21 ), il attend que l'homme se récupère, que l'homme devienne enfin lui-même pour devenir à son tour ce qu'il est appelé à être. Ici, la connexion est établie très nettement entre une création qui se dé-crée, qui n'a pas encore atteint jusqu'à elle-même et la déchéance de l'homme qui n'est pas né de la seconde naissance.

Et, dans l'épître aux Colossiens (Col. 1, 15-20 ), d'une façon beaucoup plus détachée de l'histoire, saint Paul représente le Verbe de Dieu, le Fils enfin, comme celui en qui et par qui tout a été fait, et en qui l'univers entier obtient sa consistance.

Le Christ est donc un être cosmique dans la pensée paulinienne qui ne fait d'ailleurs que souligner notre vocation cosmique et nous sommes immédiatement prêts à entrevoir que la vocation du chrétien est, par conséquent, éminemment une vocation cosmique.

Et, je voudrais, pour illustrer cette vocation cosmique, envisager simplement quelques chefs qui sont d'abord la virginité, puis la résurrection, puis le sacrement et enfin le miracle.

La Virginité dans le Christianisme est une vocation commune. Tous les chrétiens sont appelés à la virginité du cœur et de l'esprit qui est la virginité essentielle et la virginité représente précisément une donnée cosmique éminente parce que la virginité saisit en nous l'élan sexuel qui porte la vie à travers toute l'histoire, aussi bien l'histoire des végétaux que l'histoire des animaux et il y a évidemment dans l'union sexuelle, il y a une orchestration cosmique qui est immédiatement reconnaissable : ce sont les mêmes pulsations d'univers qui émeuvent un adolescent, les mêmes pulsations d'univers que celles qui font monter la sève dans les arbres ou qui, à l'époque, à la saison de l'accouplement, portent les mâles vers les femelles et réciproquement. Il y a là un déclenchement cosmique qui explique tous les vertiges, qui explique toute l'attente, tous les délires, qui explique aussi toute la grandeur et toutes les joies, quand on est capable d'y atteindre, mais il y a, certainement, là une continuité évidente entre l'homme et le cosmos.

L'homme est enraciné dans l'univers dont il est un produit d'une certaine manière en bonne phénoménologie et dont il reste un produit. La terre nous porte, la terre nous nourrit, nous respirons sur la terre et nous sommes adaptés à la terre par toute notre constitution organique et cet enracinement n'est jamais aussi évident que dans cet élan sexuel, dans cet élan vital qui mobilise l'individu dans l'océan de l'espèce. Enfin, il y a toute cette immensité, toute cette dimension de l'histoire de l'univers qui fournit un coefficient illimité à cette pulsation qui entraîne l'homme et la femme vers cette communication dont la vie est issue.

Et, il est évident que, chez la plupart des hommes, ce mouvement est aveugle, ce mouvement n'est aucunement dominé, ce mouvement est subi, ce mouvement est accueilli dans une espèce de fièvre et de ferveur avec toute une mythologie de la grandeur et de l'adoration.

L'homme et la femme sont magnifiés l'un par l'autre dans cet élan cosmique et ils se voient l'un l'autre au premier moment de la découverte comme des démiurges à l'origine d'un monde nouveau. Et, bien qu'ils répètent le verbe " aimer " qui a été prononcé des milliards de fois par d'autres lèvres, ils ont toujours l'impression d'une nouveauté incomparable et d'une originalité unique.

La plupart du temps, rien ne justifie cette magnificence, rien ne justifie cet agrandissement, rien ne justifie cette extase qui est toute gonflée du désir cosmique, mais qui n'est pas du tout devenue une richesse personnelle, d'où la multiplication, à une cadence géométrique, des divorces parce que, justement, l'union a reposé sur un échange illusoire, sur une grandeur qu'on n'avait pas atteinte, qui était simplement l'orchestration de l'univers et, une fois que l'élan retombé, que les hormones ont cessé d'être à l’œuvre, que le mirage s'est dissipé, il reste deux êtres différents, incapables de se comprendre, qui n'ont aucun intérêt d'ailleurs à le vouloir et à le faire en dehors du désir qui les portait l'un vers l'autre et qui s'aperçoivent des limites réciproques dont ils seraient à jamais captifs, si ils demeuraient ensemble.

Jamais l'union ne peut durer, si cet infini présumé dans les rêves de l'amour et qui retentit dans toute la littérature amoureuse, quand elle est belle, si cette dimension infinie n'est pas devenue une réalité personnelle.

Et justement la virginité signifie cela, si elle est authentique, et c'est rare, bien sûr. Si elle est authentique, elle signifie l'accomplissement d'une exigence proprement infinie, capable de faire équilibre à toute la montée de la sève cosmique, capable de ressaisir toute l'histoire de l'univers, capable de réaliser le mouvement positif d'une évolution qui irait vraiment vers l'Esprit, justement en suspendant ce mirage, en le dissipant en exigeant une création personnelle où l'être atteint véritablement à une valeur infinie.

L'amour, ce serait cela : être l'un pour l'autre une exigence d'une valeur infinie, vouloir passionnément la grandeur l'un de l'autre, créer entre l'autre et soi une distance de respect illimité qui demande, qui exige une croissance sans fin. Alors il n'y aurait pas de maldonne, il n'y aurait pas d'heures obscures, les êtres pourraient se regarder les yeux dans les yeux, parce que leur amour serait fondé précisément sur une victoire cosmique de leur liberté.

Et je pense que ce serait, ce serait, ce serait cela l'accomplissement le plus organique de l'évolution, soit on prend l'évolution qui se soit accomplie d'une manière ou d'une autre, ça pas pour nous une importance capitale, puisque c'est l'histoire d'un monde préfabriqué, d'un monde qui s'impose à nous, d'un monde à l'existence duquel nous participons nécessairement et sans l'avoir choisi.

Le problème de l'évolution nous intéresse passionnément quand il devient notre problème, quand l'évolution vient battre à notre seuil et qu'elle est remise entre nos mains. Elle est remise entre nos mains. Et justement l'instinct sexuel, c'est le carrefour ou nous pourrions choisir, ou il faudrait apprendre à l'adolescent à choisir d'être, littéralement, le créateur d'un univers digne de lui et digne de Dieu, le créateur axé sur la liberté, axé sur une dimension infinie où toute existence devient une existence de don.

C'est cela que veut dire la virginité, non pas du tout la répudiation du corps humain et de sa puissance d'être le berceau de la vie, ce qui est magnifique, mais le refus d'être esclave d'une puissance cosmique, aveugle et qui ne peut créer qu'un immense mirage ; arracher, justement, à cette puissance son masque d'aveuglement, lui donner un regard de clarté en donnant à la vie le visage de l'enfant, le visage de l'enfant-dieu, le visage de Bethléem, le visage de la divinité et réaliser, justement, entre homme et femme la Trinité divine.

Car c'est bien cela qui est l'image la plus parfaite de la Trinité divine ! Le mariage conçu comme saint Paul le conçoit, comme un sacrement qui représente et qui réalise le mystère de l'Eglise qui est un mystère universel et un mystère cosmique.

Si nous voyons la chasteté dans sa dimension cosmique, elle nous apparaît, apparaîtra comme aux antipodes d'un refoulement, d'une répudiation de la vie et d'un mépris du corps : c'est le contraire, c'est l'exaltation incomparable de toutes les valeurs humaines, c'est la glorification du corps, de la paternité et de la maternité, mais au niveau même où la paternité et la maternité sont pur don, sont vraiment une relation vécue à la troisième personne qui naît de l'amour, d'un amour qui l'appelle, d'un amour qui s'adresse à elle, d'un amour qui est une consécration de deux êtres à un troisième qui n'est pas encore visiblement, mais qui est déjà une présence au cœur même de leur amour.

Et la chasteté est ainsi conçue comme une libération de l'univers, comme un accomplissement de l'évolution, comme le sens même de l'histoire, comme le commencement et l'origine d'une création nouvelle, comme une générosité sans limite où le troisième est appelé pour lui, est aimé avant d'exister et n'existe que comme le fruit de l'amour.

Cette chasteté nous introduit tout naturellement au thème de la Résurrection. Puisque le corps est transfiguré déjà, que le corps, le corps devient le berceau de la vie, mais d'une vie cette fois qui a toutes ses dimensions, une vie humaine, puisque la génération devient personnelle et non pas simplement naturelle, puisque la génération est libre et non plus contrainte, puisqu'elle embrasse tout l'univers, puisque, elle vise une valeur universelle dans l'enfant humanisé et la virginité, tout naturellement, nous introduit à la connaissance d'un corps qui décolle peu à peu de la matrice terrestre, qui coupe le cordon ombilical qui le rattache à la terre.

Vous savez bien que nous vivons dans des conditions rigoureusement terrestres, que nous ne pouvons quitter le terre qu'en emportant, dans notre fusée cosmonautique, les conditions de notre vie terrestre. Si nous devions vivre dans une autre planète, il faudrait un autre corps que nous aurons peut-être un jour et qui sera différent du nôtre, si les conditions de cette planète sont profondément différentes des conditions de la nôtre. Il y a tout un aspect de notre corps qui est étroitement rivé aux conditions terrestres qui constituent le cordon ombilical qui nous relie à notre habitat terrestre.

C'est pourquoi la mort ne peut pas être envisagée purement et simplement comme la dissolution du corps. Je ne pense pas que le corps se dissolve et si je ne le pense pas, c'est que d'abord, ayant posé que l'homme est médiateur dans l'univers, je suppose nécessairement que, si l'homme est d'abord enraciné dans le sol, enraciné dans la terre par toute sa vie biologique, la terre et l'univers sont réciproquement enracinés dans l'homme, dans sa pensée, dans sa liberté et dans son amour et que le sens même de notre vie, c'est d'établir un mouvement conversif, de renverser précisément la perspective et de nous défendre de nos racines terrestres pour enraciner l'univers dans notre amour et, si cela est notre vocation, elle se réalisera quelquefois.

Elle s'est réalisée dans saint François d'Assise pour ne pas parler de Jésus et de Marie. Elle s'est enracinée en saint François d'Assise dans cet événement qui nous a été rapporté qui est sa mort. Car, ce qui est frappant dans la mort de saint François, c'est que, non seulement, il y a chez lui une jubilation cosmique, puisqu'il veut entendre le Cantique du Soleil : il veut donc entendre chanter toute la gloire de l'univers et il va mourir.

Vouloir entendre ce chant, cela veut dire qu'il aime ce monde, qu'il l'aime passionnément, puisqu'il veut l'entendre au moment de mourir, c'est que il a conscience de ne pas le quitter. Il veut serrer ce monde contre son cœur parce qu'il l'emporte dans son cœur.

Et davantage encore, non seulement François ne se sépare pas de ce monde dont il a découvert toute la splendeur parce que, il a atteint lui-même à la véritable création humaine, il a atteint la pleine liberté de l'amour, l'absolue pauvreté et il y a entraîné tout l'univers.

Il a donc réalisé sa fonction cosmique comme personne en dehors du Christ et de sa Mère et, en raison de cela même, sa chair aussi a été transfigurée et on ne sent aucune espèce de rétraction et de réticence dans son corps : son corps est totalement consentant à la mort, son corps tressaille de joie à la pensée de la rencontre avec le Seigneur qu'il porte d'ailleurs en lui, dont il vit, car son corps comme son esprit, l'homme étant indivisible, vit tout entier de Dieu.

C'est pourquoi il est nu, d'ailleurs, sur la terre nue parce qu'il est tout entier transfiguré, il est tout entier le tabernacle de Dieu, il est tout entier le sanctuaire de l’Esprit, il est tout entier un visage et il est tout entier un élan vers Dieu. Alors, comment admettre que cette chair va être livrée à la dissolution ? Je pense que ce qui va être dissolu, c'est le cordon ombilical, c'est le placenta qui nous rattache à cette terre tant que nous en dépendons. Et je pense que, justement, l'homme qui est fidèle à sa vocation cosmique, comme l'a été saint François, et tant d'autres qui ont marché sur ses traces, l'homme qui réalise sa vocation cosmique, il se spiritualise tout entier, c'est-à-dire, il se libère tout entier, il se personnifie tout entier, il devient tout entier, comme le monde d'ailleurs, et plus que lui encore, puisqu'il est le ferment de cette transfiguration, il devient tout entier une existence oblative, une existence offerte. Il n'y a aucune raison que cette existence qui vit de Dieu et qui respire sa Présencesoit livrée à la mort.

Moi, je pense que, il reste, à la mort, un élément, un élément qui est comme le noyau même de notre corps et que je définis tout simplement comme une longueur d'onde, comme une longueur d’onde. Je vous rappelle, je vous rappelle cette comparaison qui est très suggestive, entre le chiffre qui désigne votre voix. Votre voix, c'est un chiffre, c'est la structure que vous imposerez à toute vibration qui transmettra dans un milieu élastique, qui transmettra votre pensée. Votre voix a un chiffre unique à travers toute la vie et ce chiffre, justement, imprime au milieu élastique, disons à l'air qui est le véhicule de la parole, lui imprime une certaine vibration avec certains harmoniques qui n'appartiennent qu'à vous. Notre voix, c'est un chiffre. Eh bien ! je dis : notre corps tout entier, c'est un chiffre.

Ce qui maintient l'identité du, du corps, de l'embryon jusqu'au vieillard, de l'embryon d'un jour, d'un instant au moment de la conception jusque au vieillard au dernier jour de son existence terrestre, c'est ce chiffre, c’est ce chiffre, c’est ce chiffre. C'est l'identité d'une vibration, la même longueur d'onde.

Eh bien ! je pense que cette longueur d'onde demeure dans la mort. Elle demeure comme le ferment de la résurrection, le ferment d'un corps qui correspondra aux choix que chacun a fait de lui-même et j'entends par corps un moyen d'expression et en même temps un moyen de se voiler, puisque l'expression à la fois nous exprime et nous voile, c'est-à-dire que nous avons, par notre visage, la possibilité de nous révéler, mais en même temps la possibilité de garder notre privauté, de garder les secrets contre les profanations qui la peuvent menacer.

Donc l'homme qui traverse le voile, comme saint François le traverse tout entier, et, il est à pied d’œuvre pour se construire un autre moyen d'expression qui ne dépend plus de ce monde-ci. Et c'est cela l'événement de la mort dans son essence, c'est de trancher le cordon ombilical qui nous fait dépendre de ce monde ci.

Nous voyons d'ailleurs dans les apparitions du Christ après la Résurrection : le Christ peut se manifester dans ce monde, mais il n'en dépend plus. Il n'en dépend plus, c'est pourquoi l'existence du Christ, après la Résurrection, a cette apparence fantomatique que les apôtres ont beaucoup de peine à identifier parce que c'est une existence réelle, bien sûr, qui a un moyen d'expression que nous appelons le corps, qui peut se faire jour dans ce monde-ci, mais qui n'en dépend plus, qui peut se rendre invisible par rapport à nos moyens de connaître parce que, justement, ce corps n'est plus en prise ou, plutôt, n'est plus en dépendance de cet univers et est un moyen d'expression ubiquitaire qui ne se situe plus nulle part parce qu'il n'est plus enfermé dans l'espace-temps qui représente simplement la distance entre nous-même et nous-même.

Quand il n'y aura plus de distance entre nous-même et nous-même, nous ne serons plus dans, nous ne serons plus dans un espace-temps, nous ne serons plus exactement un espace-temps parce que nous aurons joint le centre et que toute notre vie jaillira de ce centre en la forme que désigne la résurrection, qu'il ne faut pas du tout voir comme un prolongement de la vie biologique, mais comme le couronnement d'une liberté créatrice qui a atteint enfin son sommet où la vie vraiment jaillit de source, est devenue origine, origine de tout, non seulement de la pensée, mais aussi des moyens d'expression et de tout ce qui correspond dans notre vocabulaire à ce que nous appelons le corps.

Donc, la résurrection manifeste le retournement de nos dépendances cosmiques et le triomphe d'un homme qui est devenu le créateur de tout son être, créateur d'ailleurs dans une réciprocité d'amour puisqu'il n'y a pas d'autre, pas d’autre création concevable et qui, par là même, a entraîné tout l'univers dans son sillage de lumière, comme nous le voyons dans saint François d'Assise qui, précisément, au moment où il a connu l'épreuve suprême de sa vie, au moment où il a perdu la vue à force de pleurer sur la passion de Dieu, au moment où il est crucifié par les stigmates, chante le Cantique du Soleil. C'est à ce moment-là, précisément parce que,il a accompli tout le circuit, parce que, il a été jusqu'au bout de sa libération, c'est à cause de cela que il peut chanter le Cantique des Créatures. Le monde ressuscite avec lui, la terre ressuscite avec lui, le monde tout entier devient avec lui un cri de louange et d'amour parce que, il s'est entièrement libéré.

Cela n'a pas été, d'ailleurs, sans recourir sans cesse à la médiation du Christ, puisque, il fait figure dans l'histoire chrétienne, d'un autre Christ dans la lumière de ses stigmates ; et ça n'a pas été faute de s'alimenter aux sacrements chrétiens puisqu'il avait un, un amour si ardent et si passionné pour l'Eucharistie.

Il a donc puisé, lui aussi, à cette source des sacrements qui constitue un autre chef, sous lequel nous pouvons envisager la vocation cosmique de l'Evangile, car que veulent dire les sacrements, sinon que le monde lui-même devient médiateur ? On ne peut pas imaginer une communication plus parfaite et plus profonde : précisément l'univers qui est ce corps agrandi de l'homme, qui est notre corps finalement. Si les orages magnétiques du soleil peuvent influer, influer sur le climat terrestre, nous nous sentons donc en symbiose, en communauté de vie avec le soleil et le soleil est dans la voie lactée et s'y insère, d'une certaine manière, et sans doute, toutes les galaxies sont en relation les unes avec les autres.

De toutes façons, l'histoire entière du monde est en relation avec nous et nous avec elle et il n'y a aucune raison de limiter l'enracinement du monde en nous, comme notre enracinement dans le monde mais justement, si le corps est vraiment notre corps, si Dieu ne peut l'atteindre, le Dieu intérieur, qu'à travers nous, quelle manifestation plus convaincante que celle-là, justement, de cette unité de vie entre le monde et nous et, de ce fait que le monde est vraiment notre corps immensifié, quelle manifestation plus parfaite de cette unité qu'un univers sacramentel où non seulement la pensée humaine, non seulement le cœur humain, non seulement la parole humaine, non seulement le geste humain, mais l'eau, le feu, l'encens, la terre, l'huile, enfin tous les éléments de l'univers sont appelés à signifier d'une certaine manière, selon une hiérarchie illimitée et analogique, tous les éléments du monde sont appelés à signifier, à représenter et à communiquer la vie divine.

L'univers est vraiment ici reconnu et magnifié comme une personne, comme une personne... L'univers est Quelqu'un, ce n'est plus quelque chose contre quoi nous butons comme Camus, contre quoi nous butons à l'absurde : l'univers devient quelqu'un, il devient une présence, il devient translucide, il devient diaphane comme il l'est dans la contemplation du sage et du savant aux heures étoilées où le savant ne pense plus du tout à l'utilité de sa recherche ou à la fécondité matérielle de ses efforts, mais où il est tout entier abîmé dans la joie de connaître, de naître à la lumière dans la vérité.

Le monde-sacrement, c'est donc ce qui fit L’homme, c’est le sceau d'un monde personnifié, d'un monde en état de grâce, d'un monde qui est rattaché au circuit de l'amour éternel, d'un monde qui est devenu médiateur avec l'homme, par l'homme, puisqu'il est le corps de l'homme, devenu médiateur de l'extase d'amour qui est à l'origine de toute réalité, si le monde se crée vraiment et s'il devient, comme il est appelé à le devenir, l'ostensoir de Dieu dans une éternelle oblation d'amour.

Si nous voyons l'organisme sacramentel dans cette lumière, nous verrons mieux combien il se rattache au cosmos et combien il révèle cette vocation du cosmos de se dépasser et de se transfigurer en nous et par nous. Il y a un allègement qui fait contrepoids à la pesanteur, dans le style de Simone Weil, un allègement qui fait contrepoids à la pesanteur et qui s'inscrit précisément dans cette magnifique échelle des sacrements qui parcourt et qui comprend finalement tout l'univers, puisqu'il n'y a pas une réalité qui ne puisse entrer dans le grand benedicite de la liturgie et de l'offrande du Cantique du Soleil de saint François ou du Cantique Spirituel de saint Jean de la Croix qui voit justement toute choses vêtues de beauté parce que le regard du Seigneur s'est posé sur elles.

            C'est dans cet esprit qu'il faut user des sacrements pour réaliser à la fois l'unité humaine puisque dans le sacrement, et il n'y en a qu'un finalement qui est l'Eucharistie qui comprend et qui rayonne à travers tous les autres, puisque le sacrement est d'abord, bien sûr, le lien qui rassemble tous les hommes en l'unité d'un seul corps, comme nous le disions à la liturgie de ce matin, mais il est aussi le lien qui rassemble tout l'univers en un seul corps. Et, dans la perspective des épîtres de la captivité aux Colossiens et aux Ephésiens, le Corps du Christ, spirituellement, fi, finalement est co-extensif, c'est-à-dire qu'il comprend tout l'univers.

II est aisé de passer de là au miracle qui est une autre manifestation de la vocation spirituelle de l'univers et de la vocation cosmique de l'homme. Mais, pour concevoir le miracle, il faut se rappeler que le miracle est toujours un événement-avènement, un évènement-avènement, c'est-à-dire un événement où une présence se manifeste.

Une présence, c'est un événement-personne, c'est un événement-quelqu'un. C'est cela, le caractère propre du miracle, c'est un événement-personne et non un événement-chose, bien que ce soit à travers un événement-chose. Mais il se signale immédiatement pour le témoin accordé à la vie de l'esprit comme un événement-personne.

Et bien entendu, il met en oeuvre les énergies de l'univers et on pourra toujours expliquer un miracle, toujours par ce qu'on appelle la causalité naturelle, ce qui n'explique pas grand chose puisque causalité naturelle, comme loi de la nature sont des expressions anthropomorphiques. Je l’ai souligné ce matin, dès qu’on parle de loi, on parle de connexion intelligible, on parle d'une pensée présente et on ne voit pas, on ne voit pas si l'univers est intelligible, pourquoi il n'exprimerait pas une présence intelligente, pourquoi il ne serait pas précisément l'organe où elle s'exprime. Rien ne paraît plus naturel.

Il y a une espèce de contradiction crispée sur elle-même dans l'attitude rationaliste qui invoque les lois de l'univers contre les miracles. Mais je me trompe : en réalité, c'est contre les miracles grossièrement conçus, c'est contre un dieu machiniste de l'univers qu'avec raison s'en prend le rationalisme mais, si nous restons dans la perspective d'un univers qui doit s'accomplir, qui n'est pas encore, dont nous avons la charge, qui est une vocation remise entre nos mains, qui coïncide ou dont la création coïncide avec la nôtre, c'est-à-dire avec notre propre libération, on conçoit que le miracle, en recourant aux énergies de l'univers simplement les catalyses, les catalyses, c’est à dire leur donne un sens, leur donne un sens spirituel et les oriente. Et ici, nous pouvons recourir de nouveau à l'image des longueurs d'ondes.

Toute réalité finalement est une longueur d'onde s'exprimera dans une équation qui exprime un jeu de vibrations ou un rythme de vibrations. On comprend très bien que le monde c’est qu’il est un immense réservoir de longueurs d'ondes, on comprend que si ces ondes sont à contre-courant de la nôtre et les nôtres à contre-courant des premières, on comprend très bien qu'il y ait des catastrophes.

Mais on peut concevoir qu'un être absolument harmonisé, absolument unifié, sur le chemin de la résurrection, qui est devenu musique, comme Dieu est la musique silencieuse, on conçoit que cet être harmonisé communique son harmonie autour de lui et que le monde se mette à vibrer en sympathie.

Je vous rappelle, à titre de parabole, que Gandhi a vécu vingt ans, ou vingt cinq ans plus exactement dans son ashram, c'est-à-dire dans son ermitage école où il y avait des enfants et des jeunes gens et des jeunes filles, au milieu d'un univers habité par des serpents venimeux et que il n’y a ou il n’y a pas eu un seul accident au cours de ces vingt cinq ans parce que la consigne de la non-violence avait été donnée et parfaitement suivie : ne jamais faire de mal à un serpent, ne jamais en avoir peur, vivre dans la familiarité et dans l'amitié des serpents et, puisque ils ne sentiront aucune espèce de puissance offensive, ils ne seront pas inclinés à user de leur venin. Et c'est bien ce qui s'est passé : les longueurs d'onde se sont ajustées et finalement la paix s'est établie à demeure entre les serpents et les hommes.

Eh bien ! on peut aller plus loin : imaginez que justement tout le cosmos, puisqu'il ne fait qu'un, il ne fait qu’un, un seul corps, un seul corps animé finalement par l'intelligence d'un être raisonnable en symbiose avec lui et orienté vers la libération en la rencontre du Dieu libérateur - il n'y en a pas d'autre - on conçoit que l'homme qui est harmonisé, harmonise à son tour l'univers et mette les vibrations de l'univers en correspondance avec les siennes et, par conséquent, oriente les énergies vers la manifestation d'une Présence et fasse, précisément, de l'événement, aussi cosmique qu'il soit, aussi organique qu'il prenne forme, un événement-présence où l'on sent, on perçoit que, justement, les énergies de l'univers, les énergies cosmiques ont été catalysées par une présence d'amour.

On pourrait dire d'ailleurs que le miracle serait permanent, que le monde entier serait déjà ressuscité, si nous mettions en oeuvre toute notre puissance de réceptivité.

Je relis les deux distiques de Angelus Silesius : " Dieu ne fait pas de distinction, et pour lui tout est pareil, il se communique tout autant à la mouche qu'à toi. " Tout dépend de la réceptivité : si je pouvais recevoir de Dieu autant que Christ, il m'y ferait parvenir à l'instant même.

Or, le miracle est toujours accompli, Dieu est toujours un poste récepteur (émetteur) qui diffuse, infiniment et totalement, toute sa puissance d'amour. C'est nous qui ne captons pas ce rayonnement, c'est notre poste récepteur, encore une fois, qui est désaccordé, qui est parasité et qui réduit à l'impuissance cette émission de lumière et d'amour.

Le thaumaturge, c'est précisément l'homme qui, disons saint François, c’est l’homme qui est libéré, est devenu déjà le créateur de soi-même, est déjà en communication sympathique avec tout l'univers, est déjà capable de chanter tout l'univers parce que toute créature qu'il se refuse à posséder est devenue une offrande entre ses mains. Cet homme se dresse là au milieu de la création comme celui qui est capable justement d'en eurythmiser les ondes, de leur communiquer une vibration harmonieuse et d'exprimer naturellement à travers elles, puisque ce sont des forces qui sont gouvernées par des lois, c'est-à-dire qui sont pénétrées finalement d'une exigence et d'une pensée intelligible. Il est normal que entre ces mains ces énergies soient catalysées pour manifester à travers l'organisme ou à travers la nature la Présence en qui toute réalité respire.

            Et le miracle, comme le sacrement, comme la résurrection qui triomphe de la mort, comme la virginité qui triomphe de l'espèce, le miracle proclame à la fois la vocation spirituelle de l'univers et la vocation cosmique de l'homme.

II est donc certain que, dans cette perspective, l'univers a une dimension cosmique et que, si nous savions mieux lire les signes sacrés, nous l'aurions comprise depuis longtemps mais, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, nous ne vivons pas encore une pensée chrétienne, pas plus que nous ne vivons une vie chrétienne et si notre vie chrétienne est en défaut, c'est peut-être en bonne partie parce que notre pensée chrétienne est en défaut.

Nous sommes encore dans l'Ancien Testament, nous sommes encore devant ce Dieu massif dont la puissance pourrait nous écraser, nous sommes encore en rivalité avec lui, nous sommes encore dans un univers dont nous sommes le produit et la proie, nous sommes encore tout entiers dominés, dominés par un automatisme passionnel et c'est pourquoi tout devient chaos dans nos conceptions comme dans notre conduite, comme dans notre vision du monde, comme dans notre vision de Dieu.

Si nous retrouvons au cœur même de l'Incarnation le sceau de notre libération, si nous entendons, dans les épîtres de saint Paul, le gémissement d'une création qui n'est pas encore elle-même, si nous voyons dans les épîtres de la captivité la dimension cosmique de Jésus dont l'univers tout entier est le corps - comme il doit devenir le nôtre, comme il l'est déjà d'ailleurs, mais par notre dépendance vis-à-vis de lui - nous comprendrons que nous avons vraiment, dans l'Evangile, une vocation illimitée, une vocation infinie qui fait de notre vie une aventure merveilleuse toujours nouvelle, puisque le monde ne cesse de s'approfondir et de s'immensifier dans notre connaissance et qu'il n’est, il nous est d'autant plus accessible que notre amour est plus grand.

" How beauteous mankind is ! " disait Shakespeare : combien belle est l’humanité ! C'est vrai, c’est vrai et c'est cela que nous voudrons garder comme la vision de cet homme cosmique que nous avons à être. Combien belle est l'humanité ! Nous ne sommes pas dans un monde tout fait, nous sommes dans une création qui commence avec chacun de nous. Nous sommes au centre d'une évolution qui ne peut se poursuivre par nous, nous sommes en face d'une humanité dont nous avons à être chacun un ferment de libération, nous sommes devant un Dieu qui, finalement, ne peut inscrire sa Présence dans l'histoire qu'à travers nous.

Et c'est ce qu'il faut lire dans l'Evangile : exactement le contraire d'une religion qui dévalorise la vie, le contraire de ce que le livre de Job propose comme solution au problème du mal, le contraire exactement.

L'homme a toute l'immensité que lui donne la croix qui veut dire que Dieu paie du prix de sa vie, notre vie. L'homme a toute la dignité que lui donne le lavement des pieds où Jésus est à genoux devant l'humanité. L'homme a toute la grandeur d'un créateur et ce n'est pas en vain que Patmore disait : " Qui est Dieu ? Celui qui tient l'homme dans sa main. Et qui est l'homme ? Celui qui tient Dieu dans sa main ". Si Dieu tient l'homme dans sa main, l'homme réciproquement tient Dieu dans sa main, plus que Dieu, je veux dire, à travers Dieu et avec Dieu, tout l'univers, toute l'histoire, toute l'humanité.

            Tout cela peut paraître immense et l'est effectivement, puisque c'est proprement infini. Mais justement, quel sens donner à l'infini, sinon que nous avons à le devenir ? Car il n'y a plus de rivalité entre Dieu et l'homme, puisque Dieu n'est plus un despote qui domine, mais un amour qui se donne. Il n'y a pas de rivalité dans un univers de générosité et Dieu nous appelle à être ce qu'il est et atteindre justement à cette grandeur du dépouillement où l'existence, finalement, devient relation pure, où l'existence toute entière devient don, où être c'est aimer.

On peut aller à petits pas dans cette voie, justement en se laissant conduire par les signes et chaque occupation, finalement, est un signe à la fois humain et cosmique. Chaque occupation part d'un homme, à travers un homme, à travers l'univers, puisque tous nos gestes s'inscrivent dans l'espace-temps et s'expriment à travers lui.

Il est donc bien vrai que notre vocation est cosmique et que l'Evangile nous en fait prendre une conscience unique puisque, finalement, c'est de notre décision, que dépend notre existence, je veux dire de notre consentement que dépend et notre existence et celle de l'univers et celle de l'humanité qui nous est confiée, et celle de Dieu en tant que Dieu entre dans notre histoire, puisque il ne peut pas y pénétrer autrement qu'à travers notre travail, à travers notre existence, à travers notre visage.

           

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