Au Monastère du Mt des Cats. "Je est un autre", le 11 décembre 1971

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

         C’est un des mots les plus profonds qui ait été dit sur la prière : « Jésus a prié les hommes et n’en a pas été exaucé. » ( Le Mystère de Jésus. Pensée 553, Brunschvicg ) Pascal se réfère évidemment à l’agonie de Notre Seigneur sur laquelle il médite, et en pensant à cette supplication de Jésus à l’adresse de ses apôtres endormis, il résume tout ce drame dans ces mots admirables : « Jésus a prié les hommes et n’en a pas été exaucé ! »
          Cette parole nous permet une transposition qui nous est familière, comme c’est toujours Dieu qui fait le premier pas, comme c’est toujours le don de Dieu qui suscite le nôtre, comme Dieu est toujours déjà là et que ce, c’est nous qui sommes absents, la prière est donc l’exaucement de Dieu par l’homme.        

           L’exaucement de l’homme par Dieu va de soi puisque Dieu est l’exaucement éternel, il est le OUI sans reprise, sans mélange de NON, car, comme dit saint Paul, en Jésus il n’y a pas de OUI et de NON, il n’y a que le OUI, Dieu est l’exaucement éternel.

           Il est bon de remarquer que ce retour à la vie intérieure, je veux dire : cette découverte du sacré au plus intime de nous, tout cela répond à des pressentiments qui sont diffus dans l’humanité, d’ailleurs le sens que les hommes ont toujours attaché au cadavre, la vénération pour les morts, le refus d’admettre que tout soit terminé au cadavre, cette attente d’autre chose, ce sens vague de la dignité, cette aspiration vers l’amour, et même ces chants d’amour qui sont parfois si vulgaires, essaient quand même d’évoquer un mystère, essaient d’évoquer quelque chose qui puisse emparadiser  tout l’être, qui puisse être un bonheur définitif.
           Il y a dans notre christianisme un réalisme infini parce que, justement, tout se passe ici maintenant, c’est ici, maintenant, que se situe l’éternité, c’est ici, maintenant, que Dieu se rencontre et se révèle, c’est ici, maintenant que la liberté se réalise dans un choix originel qui fait de nous, d’une certaine manière, des créateurs de nous-même.
           Il y a une immense aventure dans laquelle Dieu est engagé, et, avec Dieu, toute la création et tout l’univers, et qui s’accomplit au plus intime de nous-même. Il faut donc que nous nourrissions en nous le sens de la grandeur. Etre homme, c’est quelque chose de prodigieux ! « How beautiful mankind is » disait Shakespeare, « Combien belle est l’humanité ! ». Il faut que nous ayons cette sainte fierté de notre vocation d’homme, vocation révélée par Jésus qui donne la pleine mesure de l’homme, et qui nous appelle à grandir à sa taille.
          Si donc, il est vrai que c’est notre vie qui est tout notre apostolat, si c’est notre vie qui est sous la mission de Jésus, et si nous n’avons à témoigner de lui que par notre vie, mais rien n’est plus grand et il n’y a pas de témoignage qui puisse dépasser celui-là. Retenons en tout cas cette oraison sur la vie qui est l’âme de la charité : regarder les autres, avec ce regard qui cherche en eux, avec les yeux baissés, bien sûr, du respect et de l’amour, qui cherche en eux cet infini dont ils sont tous et chacun les porteurs. Et laisser dans toutes nos relations humaines, laisser la possibilité de ce devenir, laisser ouvert cet espace, que les autres sentent que nous ne les limitons pas, et que nous les traitons vraiment comme on le fait d’un sanctuaire de la divinité.
          Ah ! comme l’Eglise, l’Eglise prend un sens passionné, passionnant quand nous la voyons justement dans son dynamisme sacramental, dans sa transparence à la Présence de Jésus, quand nous la voyons se réaliser avec ces pierres vivantes que nous sommes, sachant que tout le reste, tout le symbolisme extérieur n’est pas extérieur précisément parce que, il est en relation avec les couches les plus profondes de notre être.
          Le monde commence, la création fait un nouveau départ à chaque battement de notre cœur, et c’est aujourd’hui le premier jour, c’est chaque jour le premier jour, nous ne sommes pas liés par notre passé, nous n’avons pas à rouler le rocher de Sisyphe d’une manière désespérée, nous savons que, un seul mouvement de notre cœur nous remet en, nous remet en face du Dieu vivant, et qu’avec lui la vie est toute neuve, puisque, il est chaque fois que nous nous approchons de lui une nouvelle naissance. « Je est un autre. » En effet quoi de plus certain ! « Je est un autre. ».
          « Je », le plus intime, je, je. Ce qu’il y a de plus « nous-même », c’est lui ! C’est Lui ! Il n’y a donc pas de proximité plus radicale que celle-là, que celle-là, que celle-là ! Nous ne pouvons jamais aller jusqu’à nous sans aller, aller  jusqu’à lui, et notre vie, c’est cette symbiose, cette communion permanente avec lui.
          Il vaut la peine d’être engagé dans cette aventure, et de donner sa vie pour ce témoignage, puisque c’est, c’est ce témoignage, c’est vivre et rien d’autre. « Je est un Autre » en qui nous avons les mêmes racines, et qui nous permet de rassembler tous les vivants et tous les morts, tous ceux qui sont proches et lointains, tous sont au-dedans de nous ou nous au-dedans d’eux-mêmes, ce qui revient au même.
          Justement parce que, il n’y a qu’un seul point focal, ce seul point autour duquel gravite cette circonférence immense qui comprend toute l’histoire et tout l’univers, mais en lui tout est présent, tout est présent et tous les murs de séparation s’écroulent, et toutes les absences sont récupérées : il n’y a plus de vivants ou de morts, puisque tous sont uns, dans le cœur de Dieu qui bat dans le nôtre.
          Je vais terminer par une histoire, comme j’ai commencé par une histoire. Je vous raconte l’histoire du géant égoïste.
          Il y avait une fois un géant qui habitait un château à la dimension de sa taille, et, autour du château, il y avait un parc à la dimension du château. Et le géant vivait seul dans son château et dans son parc, dans une solitude gigantesque.
          Ne pouvant plus supporter cette solitude, un beau jour, il chaussa ses bottes de sept lieues, et il s’en alla trouver un confrère en gigantisme, aussi grand que lui-même et, en quelques enjambées, il fut rendu auprès de lui, et il commença à lui faire la confidence de ses chagrins. Et comme la confidence d’un géant est gigantesque comme lui, cette confidence dura sept ans, pendant sept ans le géant déversa dans le cœur de son ami le géant, tous les chagrins de son cœur.
          Au-delà de sept ans, il termina sa confidence, il chaussa ses bottes de sept lieues et, en quelques enjambées, il fut rendu chez lui.
          Mais sept ans, vous le savez, comme le temps des enfants n’a pas de commune mesure avec le nôtre, comme il vaut dix fois plus que le nôtre, et davantage encore, comme il se passe en une minute chez eux autant d’événements que chez nous en une heure, les enfants avaient occupé les lieux, ils avaient niché dans les arbres avec les oiseaux, ils s’étaient enhardis jusqu’à pénétrer dans le château, à la faveur des brèches qui s’étaient creusées dans les murs.
          Et voilà que le géant, rentrant chez lui, voit toute cette marmaille, il prend un énorme gourdin, il déchique tous ces enfants, il les chasse de son domaine, il colmate les brèches de ses murs, il dresse des écriteaux, des écriteaux gigantesques qui intiment la peine de mort à quiconque violera sa clôture. Et il s’enferme chez lui.
          Le voilà enfermé chez lui, se produisit un hiver comme jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu,. Il tombait des montagnes de neige, le vent hululait dans les combles, le gel tarissait les fontaines, et le soir, les fantômes se déchaînaient dans les couloirs déserts. Et c’était décembre, et c’était janvier, et c’était février, et c’était mars, toujours le même décor, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les combles et le soir les fantômes se promenaient dans les couloirs déserts.
          Le géant s’étonnait, et il s’étonna davantage encore quand, jusqu’en août et jusqu’en septembre, enfin tout au cours de l’année, le même spectacle se présenta à son regard : il tombe des montagnes de neige, le gel tarit les fontaines, le vent hulule dans les combles, et le soir les fantômes se déchaînent dans les couloirs déserts.
          Le géant qui était lettré, consulta tous les grimoires greco-latins de sa bibliothèque, et il y perdit à la fois son grec et son latin, car aucun météorologiste ne pouvait lui faire comprendre comment, en plein mois d’août, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les combles, et les fantômes se promenaient le soir dans les couloirs déserts. Il renonça à comprendre et il fit bien car cet hiver dura sept ans.
          Pendant sept ans il tomba des montagnes de neige, le gel tarit les fontaines, le vent hulula dans les combles, et les fantômes se promenèrent le soir dans les couloirs déserts. Enfin, au bout de sept ans, le géant entendit un chant d’oiseau.
          Comme il y avait sept ans qu’il n’avait entendu un chant d’oiseau, il se précipita, il se précipita à la fenêtre, et il regarda. Et voici, dans le parc, dans les arbres en fleurs, les enfants nichaient avec les oiseaux. Le géant regarda, et il vit, tout au bout du parc, un arbre qui n’avait pas encore fleuri, et un petit garçon qui étendait ses bras pour monter dans les branches, et qui était trop petit pour les atteindre.
          Alors, il comprit, il comprit que ce long hiver qui n’en finissait plus, était la projection de l’immense égoïsme qui l’habitait. Alors toutes les glaces de son cœur se fondirent, et une bonté toute neuve y naquit qui voulu aussitôt se dépenser. Et sur qui se dépenser sinon sur ce petit garçon, qui aspirait à monter dans les branches et qui était trop petit pour les atteindre ?
          Alors, à grandes enjambées, le géant gagna le fond du parc. Ce que voyant, les enfants épouvantés dégringolèrent de leurs perchoirs, gagnèrent les brèches hospitalières pour fuir la colère du géant. Et aussitôt dans le parc les arbres cessèrent de fleurir, l’herbe de verdir, et les oiseaux de chanter.
          Mais le géant ne voit rien, il ne voyait rien que le petit garçon qu’il voulait atteindre. Il l’atteignit en effet, il le prit dans ses bras, le hissa dans l’arbre, et aussitôt l’arbre fleurit, l’herbe verdit, les oiseaux chantèrent.
          Ce que voyant, les enfants qui guignaient à travers les brèches ce qui se passait, comprenant que le géant s’était apprivoisé, regagnèrent leurs perchoirs, et dans tout le parc les arbres fleurirent, l’herbe verdit, les oiseaux chantèrent.
          Quant au petit garçon hissé dans l’arbre par le géant, il lui sourit, il se jeta dans ses bras et il l’embrassa. Le géant, éperdu d’émotion, laissa couler ses larmes, et il dit au petit garçon : « Désormais, ce parc sera à toi, et à tes petits camarades, ce château sera à toi, et à tes petits camarades, et ma joie sera votre joie. Je vous enseignerai mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et je serai toujours le compagnon de vos jeux. »
           Et depuis lors toute la vie du géant fut radicalement transformée, depuis que cette jeune bonté était née dans son cœur et se dépensait sur tous ces enfants. Il entrait dans une ère de bonheur qui eût été totalement parfaite s’il n’y avait eu une petite ombre, et la petite ombre, c’est que, c’est que le petit garçon qu’il avait hissé dans les branches, n’était jamais revenu.
          Et la vie passa, la vie en la compagnie des enfants, et le géant en effet leur enseignait mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et leur joie était sa joie, et puis finalement il devint vieux, trop vieux pour s’associer à leurs jeux, il se contentait, assis dans un fauteuil, de se réjouir de leurs ébats. Et enfin, il devint si vieux, si vieux qu’à peine pouvait-il encore se porter, et on arriva à un hiver paisible où la neige recouvre le sol en attendant, en attendant les promesses du printemps, et c’était précisément la veille de Noël.
          Et, dans cette veillée, le géant ne pouvant dormir, pensait, revoyait toute sa vie, et attendait l’aube, attendait l’aube quand, tout d’un coup, au point du jour, il entendit un chant d’oiseau. Alors il eut un pressentiment, il se leva, se traîna jusqu’à sa fenêtre, il l’ouvrit, il regarda, et, tout au fond du parc, sous un arbre qui venait de fleurir, il vit un petit garçon.
           Alors son cœur battit : c’était lui ! C’était lui ! C’était lui, aucun doute ! Il rassembla toutes ses forces, il se traîna au bout du parc enneigé et, s’approchant du petit garçon, il vit qu’il était blessé, alors il entra dans une vive colère : « Mais dis-moi, dis-moi quel est le lâche, dis-moi,.. dis-moi qui t’a blessé, que je prenne ma grande épée pour tirer vengeance de cette lâcheté ! » Il ne savait pas que, sa grande épée, il n’eut pas même la force de la soulever, c’était son cœur qui parlait de l’abondance de sa tendresse.
          Alors le petit garçon le regarda en souriant, et il était effectivement blessé dans ses pieds et dans ses mains et dans son côté, le petit garçon le regarda en souriant et lui dit : « Ce sont les blessures de l’amour, il n’y a que l’amour qui puisse les guérir ! ». « Ce sont les blessures de l’amour, il n’y a que l’amour qui puisse les guérir ! »  « Tu te rappelles, il y a tant d’années que je suis venu ici au pied de cet arbre, tu m’as hissé dans les branches, je me suis jeté dans tes bras, je t’ai donné un baiser, tu m’as donné ton parc, ton château, et je sais que tu m’as donné ton cœur parce que tu n’as jamais cessé de m’attendre et moi non plus je n’ai jamais cessé de t’attendre, et je suis venu aujourd’hui parce que c’est Noël, pour t’emmener avec moi dans le parc de l’éternelle joie et de l’éternelle jeunesse. »

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