A Ghazir, entre le 20 et 27 juillet 1959, aux Franciscaines de Lons-le-Saunier.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Le vœu de chasteté, qui est une des conditions de la stabilité religieuse et monastique, nous invite à poser le problème de la pureté.

C'est un des problèmes les plus embrouillés qui soient, des plus embrouillés et des plus mal posés. D'abord parce que nous partons d'une fausse vision de l'être humain. Nous avons hérité, en effet, des tendances philosophiques de la Grèce, à travers les Pères grecs qui s'inspiraient de Platon, nous avons hérité d'une vision de l'être humain qui est antibiblique, et cette vision, c'est la vision dualiste, qui met d'un côté le corps, et de l'autre côté l'âme. D'où on a conclu que, pour vivre une vie spirituelle, il fallait s'occuper de l'âme et mettre le corps de côté.

Plus on méprisait le corps, plus on était spirituel ; et certains saints ont fait un pacte avec leur corps de le traiter en ennemi jusqu'à leur mort et de ne jamais lui laisser la paix. C'est absurde. Quelle que soit d'ailleurs la droiture des intentions, c'est absurde, parce que cet être humain n'existe pas, il n’existe pas. Comme le dit un grand psychologue, nous pensons avec nos mains, aussi bien qu'avec notre cerveau, nous pensons avec notre estomac, nous pensons avec tout, il ne faut pas séparer l'un de l'autre. La psychologie est la science de l'homme tout entier.

Si nous pensons avec nos mains, si nous pensons avec notre estomac, si nous pensons avec notre peau, il ne faut donc pas séparer le corps de ce que nous appelons l'âme.

Il faut voir l'homme tout entier, tout entier appelé à s'éterniser, appelé tout entier à la vie éternelle, puisque nous croyons à la Résurrection, ayant à se sanctifier tout entier, à être divinisé tout entier. Et, par conséquent, il faut dans l'homme estimer l'être tout entier et le voir tout entier dans un jour divin, en lui apportant tout entier le respect infini que l'on doit au sanctuaire de Dieu. N'est-ce pas saint Paul qui nous rappelle que nos corps sont les " temples de l'Esprit saint " davantage " sont les membres de Jésus Christ ". (1 Co. 6, 19 et 15)

C'est donc une absurdité radicale de nous mettre à la remorque du platonisme et de voir l'âme comme une espèce de petite fumée blanche plus ou moins irréelle, noyée dans une masse de graisse. C'est tout notre être qui est spirituel, c'est dans tout notre être qu'il y a cette puissance de dépassement qui est, est, est propre.., proprement l’esprit, l’esprit c’est cela, c’est une puissance de dépassement infini qui caractérise notre être tout entier, car nous avons à créer ce que nous appelons notre corps, à le recréer divinement, à l'éterniser, à faire circuler en lui la vie divine, autant que dans ce que nous appelons notre intelligence et notre âme.

Cette première erreur a été extrêmement grave de conséquences, justement parce que on a voulu faire comme si le corps n'existait pas. On a vu en lui le mauvais lieu de toutes les convoitises, alors que, il comporte, lui aussi, une vocation de sainteté.

C'est notre être tout entier qui est appelé à la sainteté, et c'est justement le sens même de la pureté, c’est de traiter cet ensemble que nous sommes comme une réalité divine, tout au moins appelé à être divinisé par la Présence de Dieu.

On n'imagine pas un sourire sans visage. Il n'y a pas de sourire sans visage et il n'y a pas d'homme sans cette apparence visible, qui nous manifeste les uns aux autres et grâce à laquelle, précisément, nous pouvons percevoir, deviner et échanger, échanger notre intimité avec celle des autres.

                La première difficulté vient de là, de ce dualisme antibiblique et finalement anti-chrétien, qui nous a amenés à imaginer le corps et à penser le corps, comme dit très justement un théologien, à penser le corps, à partir du cadavre. Or, justement, le cadavre n'est plus, le cadavre n’est plus un corps humain, le cadavre n'est plus un corps humain. Il est comme un moulage qui garde l'empreinte du corps humain pour les quelques jours qui précèdent la décomposition, mais le cadavre n'est plus un corps humain.

Si nous voulons penser le corps, il faut le penser bien plutôt à partir du germe dans le sein maternel. C'est là que l'homme, c’est là que l’homme apparaît dans son unité,comme une énergie, une énergie créatrice, qui va, justement, emprunter à l'univers de quoi construire un organisme, où la pensée s'exprimera, où l'amour se constituera un visage, où l'action disposera d'un instrument. C'est cette énergie créatrice, qui constitue précisément, tout au long de la vie, la réalité humaine. Et, quand cette énergie créatrice ne peut plus s’exercer sur les éléments du monde qui constituent, soit par la respiration, soit par la nutrition, la condition de notre permanence dans l'existence terrestre, quand cette énergie, énergie créatrice n'a plus prise sur ces éléments, ne peut plus les transformer en elle-même, alors se produit la mort.

Il faut donc d'abord recouvrer, reconquérir une vision unitaire de l'homme, qui est tout entier appelé à la vie éternelle, qui est tout entier digne de respect, qui est tout entier consacré, qui est tout entier le règne de la grâce et le Règne de Dieu. Il ne s'agit pas, justement, de séparer le corps comme une réalité honteuse, mais au contraire de le voir toujours et de le révérer comme le temple du Saint-Esprit et comme le corps du Christ.

Une autre confusion qui n’est pas moins difficile à dissiper, c’est la confusion entre le mystère de l’espèce et le mystère de la personne mais ceci demande à être saisi dans les exemples et très concrètement.

Une femme me disait récemment, une femme mariée bien sûr, que on avait dû lui enlever l'enfant qu'elle portait dans son sein, à une étape, déjà très avancée, en raison de la rubéole qu'elle avait faite. Vous savez que la rubéole, contractée dans l'état de grossesse, peut mettre en danger très grave l'enfant et aboutit a, en tout cas, le risque d'aboutir, à un être anormal. C'est pourquoi aujourd'hui, à tort ou à raison, lorsqu'une femme contracte la rubéole étant enceinte, on la débarrasse du fœtus qu'elle porte en elle pour n'avoir pas un enfant anormal.

Je crois aujourd’hui, à tort ou à raison, lorsque une femme contracte la rubéole, étant enceinte, on la débarrasse du fétus qu’elle porte en elle pour n’avoir pas un enfant anormal.

Et cette femme a été extrêmement meurtrie de cette opération, parce que, elle attendait cet enfant, elle l'attendait, que la grossesse était suffisamment avancée pour que elle espère une naissance pas trop lointaine. Et cependant, en me racontant tout le chagrin qu'elle avait de cette opération, elle ajoute, elle ajoute : " C'est peut-être ma faute parce que, au commencement, je me suis révoltée contre cette grossesse, je ne voulais pas avoir d'enfant. Au fond, je ne l'ai pas accueilli, je ne l’ai pas accueilli, je ne l'ai pas voulu. Je m'y suis résignée et c'est peut-être pourquoi, pourquoi je n'ai pas eu la chance et la joie, après avoir accepté à contrecœur, je n’ai pas eu la chance et la joie d'aller jusqu'au bout ".

Et nous voyons que, clairement ici, dans l'aveu même très simple et très candide de cette femme endolorie, nous voyons une situation qui se retrouve à des millions d'exemplaires. La plupart des enfants naissent sans qu'on l'ait voulu. Pour un enfant qui naît, il y en a un qui est tué dans le sein maternel ; dans les grandes villes d'Europe tout au moins c'est comme ça, il y a un avortement pour une naissance. Et des naissances qui aboutissent, la plupart ne sont pas voulues. On les accepte une fois que c'est inévitable ; mais la plupart ne sont pas voulues, c'est-à-dire que l'enfant, la plupart du temps, n'est pas l'enfant de ses parents. Il est l'enfant de l'espèce, l'enfant de cette force extraordinaire qui monte à travers les plantes et les animaux, qui nous envahit et qui a porté la vie humaine jusqu'à aujourd'hui.

Si nous existons, c'est probablement en vertu de cette force, beaucoup plus qu'en raison d'un choix délibéré. Cela veut dire que l'humanité, comme les animaux, comme les végétaux, l’humanité portée par l'espèce et la plupart du temps ce n'est pas elle qui porte l'espèce. Et le jeune homme qui me disait : " Je suis le résultat d'un accident, mes parents ne voulaient pas d'enfant, je suis le résultat d'un accident " il traduisait une vérité qu'on peut multiplier à des milliards d'exemplaires.

Et voilà, justement, un point clair, un point lumineux, qui va nous permettre de retrouver le sens de la pureté. Il y a au moins un point clair : c'est ce petit enfant. C'est la question que je pose à tous les fiancés, c'est la seule question que je leur pose. Je ne leur fais pas de sermon, je n'y crois pas, mais je leur pose cette question : " Si un enfant pouvait choisir ses parents, comment les choisirait-il ? Comment voudrait-il naître ? De quels parents ? Et dans quelles conditions ? " Or il est clair que pas un enfant au monde n'accepterait de naître comme un accident, n'accepterait de naître d'un acte, d’un acte posé dans l'aveuglement de l'instinct et sous l'impulsion de l'espèce, mais qui ne le regarde pas.

Bien sûr qu'une fois que l'enfant est né, les parents, les parents l'entourent, les parents l'aiment, souvent d'ailleurs héroïquement. Ils oublient que il n'est pas né de leur choix, qu'il n'est pas né d'un amour qui s'adressait à lui, qu'il est né de la chair et du sang, du désir de l'homme et de la femme, c'est-à-dire finalement de l'attrait et de l'envoûtement de l'espèce. Tout enfant voudrait naître appelé au contraire par l'amour, appelé par son nom, comme les enfants Martin qui sont nés vraiment de Dieu et pour Dieu.

Eh ! bien, à partir de là, on peut constituer toute une vision magnifique de la pureté. La pureté, c'est d'abord ce petit enfant. Justement, nous portons en nous le pouvoir de donner la vie. Comme c'est merveilleux ! Comme c'est merveilleux !

L'homme est créé par l'homme. L'homme existe parce que l'homme et la femme en décident ainsi. S'ils pouvaient en décider d'une manière consciente, lumineuse, s'ils pouvaient vraiment en décider dans la paix, dans la lumière, dans l'amour de l'enfant, alors ce serait la pureté, la pureté parfaite.

Car la pureté, c'est une personne. La pureté, c'est quelqu'un, c'est ce petit enfant qui est en promesse, en promesse dans ce germe confié à l'homme et à la femme comme la première cellule de son corps. Et c'est cela qu'il faut voir. La pureté, c'est d'abord le respect de cette troisième personne, qui est le petit enfant.

Mais oui, notre corps est consacré par cette puissance de donner la vie. Notre corps est consacré à l'enfant et le sexe n'est pas autre chose que l'empreinte en nous du petit enfant. Et l'élan de la vie qui peut nous traverser, c'est le premier cri de l'enfant qui veut naître. Comme tout cela est admirable ! Si l'on regarde, si l'on aperçoit à travers ces tout petits germes, à travers ces organes auxquels ces germes sont confiés, si l'on aperçoit le visage du petit enfant, comment ne pas voir immédiatement dans le sexe un appel à la sainteté ? Car il est cela au premier chef, puisque, pour être dignement père et mère, il faudrait être saint.

La psychanalyse nous apprend tous les jours que la plupart des maladies mentales, la plupart des désordres mentaux, la plupart des déséquilibres psychiques viennent d'une éducation manquée. C'est toujours l'enfant qui paie pour ses parents. Et, comme l'enfant est livré à ses parents, livré à sa mère surtout, dans les deux premières années complètement, et que ces deux premières années comptent pour 20 ans dans la vie totale, il est marqué pour l'éternité par sa mère et ensuite, à mesure qu'il grandit, par son père. Il est marqué. Il ne peut pas y échapper, car on n'a qu'un père et qu'une mère, on ne peut pas en choisir une autre ou un autre.

Eh ! bien, si vraiment, si l'enfant est livré à ce degré à l'influence de ses parents, si son éducation ou sa déformation résulte du contact avec ses parents, s'il ne peut être élevé que s'il s'élève, si l'éducation, c'est d'abord le rayonnement, à travers la sainteté de la mère, d'une présence divine que l'enfant respire, il faut dire qu'il n'y a pas de vocation qui exige plus immédiatement la sainteté que la maternité et la paternité. Si un moine fait les quatre cents coups, c'est évidemment regrettable, mais enfin il n'endommage pas immédiatement un petit enfant comme le fait une mère indigne ou simplement médiocre.

C'est donc le contraire de ce qu'on imagine, si l'on voit ce qui est au centre, précisément, de ce pouvoir créateur : le petit enfant. Loin que le sexe puisse être conçu comme un mauvais lieu et comme la source de tous les maléfices et de toutes les déviations, il constitue l'appel le plus fondamental à la sainteté la plus généreuse. Alors disons : il s'agit d'une vocation maternelle d'une part, et d'une vocation paternelle de l'autre.

Et voyons toujours, justement, ce problème sexuel à travers la trinité humaine : le père, la mère, l'enfant ; en mettant l'enfant au premier rang, parce que l'enfant ne peut pas se défendre, parce que il subira la vie comme on la lui inflige, il subira ses parents tels qu'ils sont, il subira son milieu et il en sera forcément victime, si ce milieu n'est pas sain(t) dans tous les sens du mot.

Quand donc nous sommes tentés, comme l'on dit, au lieu de nous mettre martel en tête, de nous troubler, commençons par susciter ce visage du petit enfant, c'est de lui qu'il s'agit, c'est de lui qu'il s'agit. Et, au lieu de nous troubler, nous saurons alors que nous avons à nous mettre dans un état de transparence pour être digne de lui, de cet enfant possible, que nous portons en nous, et de tous les petits enfants du monde que notre maternité spirituelle est chargée d'atteindre et de sauver.

Si nous avons bien compris ce point, nous comprendrons facilement la confusion que j'énonçais tout à l'heure entre le mystère de l'espèce et le mystère de la personne. Quand un homme et une femme se rencontrent d'une manière trouble, quand ils sont entraînés à des désordres, quand ils s'unissent sans vouloir l'enfant, et en excluant l'enfant, c'est justement que, ils confondent ces deux domaines. Ils croient s'aimer, ils croient qu'ils vont découvrir l'un dans l'autre un secret merveilleux ; et il y a, en effet, l'un dans l'autre, un secret à découvrir : chacun, en effet, porte un mystère éternel, un mystère divin, un mystère unique, c'est vrai.

Mais ce mystère, il faut d’abord le réaliser ; ce mystère, ce n'est qu'une possibilité.Il faut d'abord qu'ils le réalisent pour pouvoir l'échanger. Or, qu'est-ce qui arrive presque toujours ? C'est que, tandis que, ils cherchent l'un dans l'autre, ou croient chercher l’un dans l’autre, ce secret infini, le courant de l'espèce les envahit et crée en eux, en eux ce mirage, ce mirage, cet envoûtement, qu'il crée aussi bien chez les animaux, parce que l'espèce traite les individus comme l'océan fait d'une coquille de noix, c'est le courant des espèces qui les précipite l'un vers l'autre. Et une fois que l'instinct est détendu, ils voient qu'ils n'ont rien découvert, ils sont plus étrangers l'un à l'autre que jamais, précisément parce que, ils ont profité d'une énergie cosmique, d'une énergie où bouillonnent les forces de la nature, ils ont cru se l'annexer, ils ont cru par-là se donner une dimension infinie, et ce n'est pas vrai. Ce sont eux au contraire qui ont été plongés dans l'océan de l'espèce, qui ont été annexés par l'espèce, qui ont été ces coquilles de noix flottantes sur la surface de l'océan.

Justement, pour qu'ils trouvent, qu'ils découvrent et qu'ils constituent d'abord leur secret, il faut qu'ils aient surmonté le vertige de l'espèce. Jamais un homme et une femme ne pourront se trouver si ils n'ont pas dominé le courant, l'appel, l'envoûtement, le tumulte, le vertige de l'espèce. Car, tant que, ils sont plongés dans ce courant, ils se font illusion, ils se gonflent à tort d'un infini aveugle et opaque, qui en réalité dispose d'eux, comme fait dans toute la nature le génie de l'espèce.

Et justement, l'homme et la femme ont autre chose à se donner. L'acte créateur ne les concerne pas eux, mais l'enfant ; et quand l'appel créateur est tourné vers l'enfant, alors il est, il est la chasteté, dans sa plus haute expression, puisque, il est un double courant de générosité qui se consacre à l'enfant.

L'impureté, c'est ce mélange, l'impureté, c'est cette annexion indue, illusoire, d'un infini cosmique, c'est justement les énergies aveugles de la nature, c'est cette annexion indue qui gonfle l'homme et la femme, qui leur donne l’illusion d'être exceptionnels, d'être prodigieux, d'être uniques, au moment même où ils ont le plus profondément le visage de l'espèce, ce visage anonyme, ce visage sans regard et sans conscience.

Il y a un autre amour, celui de Joseph et de Marie, qui est le véritable amour, cet amour virginal qui échange, en effet, son secret le plus profond, son secret d'éternité, mais justement lorsque le courant de l'espèce a été dominé, parce qu'il est devenu une personne, parce qu'il est devenu un enfant.

Je compare cette transfiguration qui doit s'accomplir, au moyen d'une parabole. Je me tenais au sommet d'un phare, je regardais la mer immense, sans rivage visible de l'autre côté, la mer immense où mon regard se perdait et, tout d'un coup, je me dis : " Je regarde la mer, mais la mer ne me regarde pas. Elle n'a pas de regard. Toute cette force est aveugle, toute cette énergie est inconsciente, tandis que le petit enfant du gardien du phare, dans sa prunelle bleue, il a un regard, et c'est comme toutes les forces de la nature s'étaient concentrées en lumière dans le regard bleu de ce petit enfant ".

Eh ! bien, c'est cela que nous avons à faire : recueillir toutes ces forces de la nature, sans peur d'ailleurs, car elles sont bonnes en elles-mêmes, mais justement les arracher à leur aveuglement, à leur inconscience, leur donner un visage et un regard qui est un regard d'enfant.

Quand l'homme et la femme ont fait cela, alors ils peuvent se regarder dans les yeux, parce que, ils s'aimeront vraiment d'un amour qui va rencontrer le secret éternel. Ils s'aimeront, parce que leur être tout entier aura été consacré. Ils comprendront que ce n'est pas par le dehors qu'ils peuvent s'atteindre, que leur chair elle-même est intouchable, sinon par un toucher d'âme, parce que, elle est tout enveloppée, toute virginisée par la Présencede Dieu, par le respect de la vie, par le culte de l'enfant.

Il y a une trinité humaine, une admirable trinité, où l'homme est le Père, où la femme est le Fils, où l'enfant est le Saint-Esprit. Car, comme le Saint-Esprit est du Père et du Fils, ex utroque procedit, l'enfant est de son père et de sa mère. Et, au milieu, entre le Saint-Esprit et le Père, il y a le Fils, qui naît du Père et qui avec le Père respire le Saint-Esprit ; de même, au milieu, entre le père et l'enfant, il y a la femme, dont le visage est tourné vers l'homme et vers l'enfant, comme le visage du Verbe est tourné vers le Père et le Saint-Esprit. Et la femme est le fils de l'homme.

Cette femme qui me disait que son mari l'avait appelée " ma première née " - " Tu es ma première née " lui avait-il dit en prenant congé d'elle au seuil de son agonie, " Tu es ma première née " -, avec quelle humble fierté elle me rappelait ce mot, où elle avait trouvé dans le cœur de son mari un berceau, un axe de lumière, une force qui l'avait aidée à accomplir sa maternité, cette maternité qui devait aboutir à ce cri de la petite fille que je vous ai déjà cité : " Maman, tu es née de mon cœur ".

                C'est dans cette direction que se situe la pureté, justement cette force en nous, cette force c’est Quelqu'un. C'est quelqu'un qui doit prendre à travers nous un visage. Et la pureté, c'est cette libération des énergies cosmiques, cette libération des forces de la nature, cette libération de l'océan de l'espèce, qui doit devenir en nous un regard, un respect, une générosité, un amour.

Si vous le voulez, en résumé toute la question est de savoir si l'homme, l’homme, l'être humain, est noyé, noyé dans l'espèce comme une punaise est noyée dans l'espèce, comme un chat ou un chien est noyé dans l’espèce, si l'homme est simplement l'instrument de l'espèce, un moment, un court moment de la vie de l'espèce. Alors, plongé dans l'espèce, aveuglé par elle, il la transmet sans savoir et sans comprendre. Ou si, au contraire, c'est l'homme qui est supérieur à l'espèce, si l'espèce doit aboutir à lui et trouver en lui sa fin, sa fin et vienne son sens et sa réalisation.

Voyez saint François. Il n'a pas besoin d'avoir des enfants, parce qu'il est à lui-même sa postérité, parce qu'il demeure jusqu'à la fin des siècles, parce qu'en lui, justement, l'espèce est libérée, parce qu'en lui elle est devenue lumière, visage, visage, amour. La question est là : est-ce que chacun et tous, est-ce que chacun, vraiment, est une origine, est un créateur ? Et n'est-ce pas ça le péché originel : refuser d'être un créateur ? C’est cela le péché originel. Quand des époux créent dans l'aveuglement, dans l’aveuglement un enfant qui créera dans l'aveuglement, dans l’aveuglement, il suscite une lignée qui ira peut-être jusqu'à la fin de l'Histoire : un couple aujourd'hui peut mettre au monde un enfant qui, dans un milliard d'années peut-être, sera incarné dans un lointain descendant ; et c'est, c’est ce couple d'aujourd'hui qui aura été, comme un nouvel Adam et une nouvelle Eve, la source inconsciente de toute cette lignée indéfinie.

Je pense que le péché originel, ça a été quelque chose de pareil : le refus du premier couple, le refus de prendre la responsabilité d'un univers remis entre leurs mains. Ils ont voulu, simplement, se laisser aller au courant, se laisser porter comme un enfant dans les langes, se laisser porter, et non pas porter à leur tour la vie, l'histoire, l'univers. Ils ont refu.. refusé d'être une origine, ils ont refusé de porter la création. Et ils ont été noyés, justement, dans les forces impersonnelles et aveugles de la nature.

Eh ! bien, nous avons, nous, chacun, à revivre ce problème et à choisir d'être une origine, d'être un créateur, d'être une source, d'être un commencement et d'être une fin, de justifier, de justifier toute cette histoire en lui donnant en nous un visage et en en faisant une offrande d'amour. Nous avons à faire ce choix. Et chaque fois que le cri de la vie monte en nous, nous avons à renouveler ce choix d'être une origine, un créateur, un commencement, une source.

Cela est admirable, et c'est sous cet aspect uniquement qu'il faut voir la pureté. Un et tous, un et tous dans la vocation de la personne, en toute conscience humaine il y a cette vocation, justement, de recueillir toute l'Histoire et de donner un sens à l'univers.

C'est pourquoi il ne faut pas s'effrayer. Pourquoi voir ce domaine créateur sous l'aspect du péché ? C'est malsain. Il faut le voir sous l'aspect d'une vocation de sainteté. Je vous en supplie, ne parlez jamais aux enfants, jamais du péché, jamais. Quand vous leur demandez le respect de leur corps, demandez-leur ce respect parce que leur corps est le temple de Dieu ; et, plus tard, quand ils pourront comprendre, parce que leur corps peut être le berceau de la vie, mais jamais parce que " c'est mal " parce que " c'est mauvais " parce que " c'est impur ". Ce qui est impur, c'est le mélange, c'est la tricherie, c'est l'égoïsme, c'est la confusion volontaire des plans, et non pas le corps qui est appelé à la vie éternelle.

Ne parlez jamais de péché, mais de privilège, de sainteté engagée et exigée. Ne parlez surtout pas de péché mortel. Mon Dieu ! On a empoisonné, on a empoisonné les gens avec cette idée !

Ils vivent dans la médisance, dans la calomnie, dans le vol, dans l'injustice, dans les ambitions ecclésiastiques, dans le despotisme du pouvoir et de l'autorité car ils n'ont pas de scrupules et parce que l'image du corps leur a passé dans le cerveau, ils s'imaginent qu'ils sont perdus. Mais non, il faut s'habituer à voir tout cela dans la lumière, dans le respect, dans la sainteté, en reconstituant toujours la trinité dans la lumière du visage du petit enfant.

Et, pour notre gouverne personnelle, pas de scrupules là-dessus. Quand nous ne sommes pas sûrs d'avoir vraiment trahi et triché, allons de l'avant et demandons à Dieu de protéger tous les petits enfants du monde et prenons-en soin avec plus de diligence et d'intelligence, et ce sera la meilleure manière de tirer partie de ce que nous appelons nos tentations.

C'est dans la charité que il faut garder la pureté, et c'est la charité qui est justement le centre et le lien de toute perfection. Et la pureté, ce n'est que la forme créatrice de cette charité, qui s'étend à ce petit enfant qui en a particulièrement besoin. Et l'impureté, c'est précisément de méconnaître cette ordination fondamentale et créatrice, qui fait de notre corps le berceau de la vie.

Quant à nous, notre voeu de chasteté ne doit jamais nous apparaître comme une espèce de stérilisation volontaire et artificielle ; c'est le contraire ! Justement, parce que toute maternité est d'abord une maternité de la personne, qu'en toute hypothèse, pour donner la vie, il faut être saint, qu'en toute hypothèse, il faut avoir, par respect pour l'enfant et par amour pour lui, dominé d'abord l'envoûtement de l'espèce, la chasteté nous met précisément dans cet état : de pouvoir accomplir une véritable maternité et non pas seulement à l'égard d'un enfant ou de deux, mais de tous les enfants du monde, de tous les enfants du monde. Et les adultes sont souvent ceux qui sont restés le plus enfant, précisément parce qu'ils n'ont jamais eu une mère sainte pour former en eux cette dimension d'éternité qui donne à la vie toute sa grandeur et toute sa beauté.

Et c'est pourquoi nous ne devons jamais éprouver notre voeu de chasteté comme quelque chose qui nous diminue, comme une amputation, mais comme un appel à un don toujours plus généreux et toujours plus passionné. Car le religieux, la religieuse, le prêtre ne doivent pas tuer leur sensibilité, mais l'étendre au monde entier. Il ne s'agit pas de ne pas aimer, mais d'aimer infiniment, d'aimer infiniment comme Dieu aime.

On ne pèche jamais parce qu'on aime, mais parce qu'on aime mal, qu'on n'aime pas assez, qu'on aime soi-même en trichant sous le nom de l'amour. On ne pèche jamais parce qu'on aime, mais parce qu'on mêle les deux courants de l'espèce et de la personne, parce que on veut s'annexer frauduleusement un infini qu'on n'est pas devenu. Mais on ne pèche pas quand on aime vraiment, parce qu’aimer vraiment c’est se quitter, aimer vraiment c’est décoller de soi, aimer vraiment c'est vouloir le bien infini de l'autre, quel qu'il soit. Il ne faut pas avoir peur d'aimer, simplement refuser de tricher et de mal aimer.

Donc, notre voeu de chasteté est une vocation au contraire à un amour universel. Il ne s'agit pas d'un amour abstrait, lointain. Il y avait un prêtre qui se croyait très saint, qui était le supérieur, d’ailleurs, de la Compagnie de saint Sulpice - ça se passe heureusement au siècle dernier - et il allait toujours au parloir, quand une dame l'appelait, avec sa barrette dans une main et son bréviaire de l'autre pour n'avoir pas à lui tendre une main. Si la vertu tient à cela, quelle triste chose ! Quelle triste chose ! Quelle triste chose !

Non, décidément, le Seigneur ne nous a pas enfermés dans une telle sottise. Il nous appelle au large au contraire et, précisément, Il nous demande de faire fructifier toutes les énergies de notre sensibilité dans ce don fait à tous. Il ne s'agit pas de se dessécher, de faire du vieux-garçonnisme ou du vieux-fillisme, mais au contraire de garder son coeur toujours ouvert, toujours jeune, toujours sensible à la douleur du monde comme à l'espérance du monde, comme à cette beauté du monde que Jésus a suscitée par son regard.

Car, comme le dit saint Jean de la Croix, " Mil gracias diramando... " " En répandant mille grâces, il a passé par ces bocages et, les parcourant du regard, par son seul visage, il les a laissés vêtus de beauté ". Eh ! bien, c'est cela, le regard d'une âme universellement maternelle, c'est non pas d'être jaloux et de jeter sur le monde un regard soupçonneux, en voyant partout le mal embusqué. C'est de regarder le monde d'un regard libéré et qui laisse toute chose vêtue de beauté.

Alors, reprenons notre itinéraire vers le Dieu vivant dans la joie de cette paternité et de cette maternité universelles, en pensant justement que nous sommes consacrés à tous et pour tous, et que notre coeur n'est pas fermé à double tour sur une vie renfrognée, mais qu'au contraire il est appelé à se donner au monde entier et que le mot d’un martyr du 3ème siècle, auquel on suppliait de penser à ses enfants et de chercher un truc pour échapper au martyre, il répondait, ce qui me paraît être la joie de notre chasteté consacrée : " En toute ville et en toute province, j'ai des enfants pour Dieu ".

 

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