Voici les échanges, suite à la conférence d’André Girard que nous vous avons présentée la semaine passée. Le domaine des sciences est complexe, mais cette discussion au sujet du regard porté par la science (et par la philosophie, le droit) sur le monde est fort riche.

Le scientisme qui veut cerner le monde est-il éloignement du réel, évacuation du mystère et négation de l'émerveillement ? En sciences, en philosophie, en droit, le monisme domine…

Ce texte est un extrait du n°4 des Cahiers du nouveau regard du 1er trimestre 2004.

Cahiers de l’association Saint-Paul et Saint-Bertin – Abbaye Saint-Paul 62219 Wisques. Nous le reproduisons avec leur aimable autorisation.

 

Echanges

 

R.P. de BOISSIERE :

Vous hésitiez à accepter de donner cette conférence, et je vous y avais encouragé vivement, je vous faisais confiance, et cette confiance a dépassé mes espérances… C'est la première fois que j'entends un exposé sur Zundel aussi actuel, tenant compte de toute votre culture scientifique et moderne ; il complète un très beau livre qui vient de paraître récemment, de René HABACHI "Panorama de la pensée de Maurice Zundel", qui reste quand même assez intellectuel, néanmoins très "nourrissant" mais supposant une bonne formation théologique et philosophique. Là, vous abordez un peu tous les aspects de Maurice Zundel dans une synthèse, je vous avoue, que je voudrais bien pouvoir publier.

 

 

Père Abbé :

Pour ma part, je n'ai pas l'autorité du Révérend Père de Boissière, mais je suis extrêmement heureux de ce que j'ai entendu; je trouve que, effectivement, tous les aspects de la pensée de Zundel sont bien mis en lumière, avec la rigueur scientifique qu'il convient pour la recherche de Dieu, la contemplation. Votre conclusion : « être disciple de Zundel, c'est être disciple de l'Evangile » est tout à fait dans notre ligne. Si cela était publié en dehors, je souhaiterai que l'on précise qu’il s’agit d’une conférence donnée pour la première fois dans le cadre du Projet Nouveau Regard. En tous les cas, cette conférence paraîtra dès que possible dans nos « Cahiers ».

 

 

Pierre PERRIER :

Personnellement, en tant que scientifique, je suis particulièrement sensible à la 3eme partie, bien sûr. Une chose me trouble beaucoup : j'ai des contacts avec un ami qui était Académicien, à l'Académie des Sciences d'URSS, et qui me disait : « En URSS, nous n'avions droit d'étudier la théorie quantique qu'en étant dans l'Enseignement Supérieur et Membre du Parti ». Cela m'a toujours troublé, et je trouvais cela bizarre. J'avais alors fait un parallèle qui consistait à dire « En France, on a le droit d'étudier la théorique quantique quand on a fait des études supérieures et qu'on a pris un habillage mathématique qui permette d'oublier qu'il faut raisonner sur le réel que cela dévoile ». Et cela, je l'ai vérifié plusieurs fois, notamment sur des jeunes, sortant de Polytechnique en particulier, mais même sur des gens d'Orsay ; ils étaient tellement forts dans la manipulation de leurs mathématiques qu'ils en étaient arrivés à éliminer toute réflexion sur ce qui faisait l'émerveillement d'Heisenberg (*) ; en fait, les problèmes que se posait Heisenberg leur était complètement étrangers. Cela est dû, je pense, à la façon dont le système éducatif français est arrivé à escamoter les problèmes du réel.

 

Je suis très heureux de ce que nous avons entendu, parce que je ne connaissais pas suffisamment Maurice Zundel pour savoir qu'il avait bien perçu l'essentiel de cette relation réelle. On retrouve toujours la même vieille histoire, dans les Sciences, qui est de dire : « Je tiens le tout du tout quelque part" »; et quand Descartes tient "le tout du tout", il est en correspondance avec LEIBNIZ, et il est d'accord avec lui pour penser que l'infiniment petit est cerné par l'approche de la mathématique de l'infiniment grand, et l'infiniment petit a des accroissements finis tendant vers les différentiels ; bon, c'est un langage de mathématicien, mais disons que la mathématique qu'avait développée surtout Leibniz était convaincante pour Leibniz comme pour Descartes, sur le fait que l'on cernait le monde. Et je crois que c'est le même type de raisonnement qui est employé par un certain nombre de physiciens de la théorie quantique qui cernent le monde par les mathématiques sans plus jamais se poser le problème de l'événement singulier. Chaque fois que l'on peut arriver à se débarrasser de l'événement singulier qui est le réel, tel qu'il est, qui est un évènement incontournable et totalement singulier, pour le remplacer par un moule qui prétend inclure et envelopper tout le réel, tous les possibles du réel, et non pas le réel tel qu'il est : chaque fois que l'on agit ainsi, on évacue le mystère.

 

Je suis donc très sensible au fait que Zundel l'avait perçu très fortement, car c'est un vrai problème. Chaque fois que j'ai posé la question (en particulier dans une récente réunion de l'Education Nationale dans laquelle on élaborait le programme des sciences), j'ai été très étonné par le fait que personne, strictement personne ne voulait réintroduire les problèmes d'Heisenberg (*) : ni en philosophie, ni en mathématique, ni en physique dans les classes terminales ; je ne comprends toujours pas… Je crois qu'il y a une volonté d'éloignement du réel, et c'est l'une des bases du scientisme actuel.

 

 

Père Abbé :

Effectivement, j'ai déjà entendu des réflexions de ce genre, par des professeurs d'Université ou des professeurs de Lycée, qui disent ceci : « la mécanique quantique, on sait très bien s’en servir, cela marche très bien, mais il ne faut surtout pas essayer de comprendre… »; il ne faut surtout pas essayer de comprendre ! Donc, on s'en sert comme d'un instrument qui marche, c'est tout, mais alors on "évacue" l’essentiel….

 

 

Jeanne CARBONNIER :

Je pense que l'on n'a pas besoin que ce soit fait par le Ministère. Moi, j'enseignais les mathématiques en terminale, et j'allais aux cours de ma collègue de philo lorsque ses cours portaient sur les mathématiques ; je ne sais pas si cela touchait beaucoup les élèves ! Je me mettais au fond, et ça passait au dessus de leur tête, entre elles et moi. Mais enfin, c'était quand même une marque ; il y a de cela "un petit moment", on n'abordait peut-être pas les sujets que l'on pourrait aborder maintenant, mais il me semble que nous sommes libres de le faire ; ce sont les gens qu'il faut persuader; il n'y a pas besoin d'officialiser les choses pour que les choses se passent dans l'enseignement public, ce n'est pas défendu, mais encore faudrait-il que les gens en soient persuadés et que cela puisse amener quelque chose, ne croyez-vous pas ?

 

 

Pierre PERRIER :

On a tué le monde de la réflexion dans beaucoup d'éléments de la physique en obligeant les gens à avoir une pensée scientiste sur le monde. De ce fait, nous avons une école de physiciens, en France, qui n'est pas si bonne que cela, notre taux de Prix Nobel est très médiocre, et je fais partie des gens qui pensent, et je suis loin d'être le seul, que c'est notre manque d'ouverture qui crée cette situation. C'est donc l'enfermement de notre enseignement, dès le secondaire, qui fait que les bases sont posées à partir desquelles on ne franchit pas les raisonnements. Et tant que l'on ne sera pas arrivés à obliger à ce que raisonner juste soit un produit de l'enseignement officiel, plutôt que de raisonner faux et que cela paraisse comme un produit normal de l'enseignement, je ne vois pas comment faire. Vous savez, après avoir fait votre remarque d'ordre général dans votre classe, vous allez avoir un élève qui va comprendre et que cela "nourrira", mais tous les autres vont perpétuer avec obstination, avec un pourcentage de votes, si je puis dire, de 30 contre un, l'idée du scientisme. Nous sommes victimes de cela en France.

 

 

Jeanne CARBONNIER :

Je crois que l'influence personnelle des professeurs est plus grande qu'on ne le pense.

 

 

R.P. de BOISSIERE :

Dans un numéro tout récent de la revue "Sciences et Avenir", qui est une revue sérieuse, on peut lire en première page : « La foi en Dieu se situerait-elle dans une région du lobe droit du cerveau ? » Alors, évidemment, "Sciences et Avenir" ne va pas prendre position; mais le seul fait, dans cette première page de poser la question, cela impressionne. Pour en revenir au principe d'indétermination d'Heisenberg (*), ce qui a nuit, justement, à davantage de modestie, donc à une certaine critique du scientisme absolu de l'époque, c'est que certains ont trop vite voulu faire intervenir la liberté. Donc, il y a eu une réaction très violente, en face, d'un certain déterminisme ; mais la liberté, c'est autre chose quand même que de la physique…

 

 

Dominique FRIEDERICH :

Effectivement, on aborde là toutes les questions sous un jour autrement que mathématique, et les mathématiques ne sont, disons, qu'invoquées en dernier ressort, lorsque l'on ne peut pas faire autrement. Il y a beaucoup de gens, souvent d'origine philosophique, qui n'ont pas du tout de formation scientifique, qui organisent des séminaires (d'ailleurs, parmi ceux que je connais, c'est un élève d'Espagnat qui les fait) où effectivement sont abordés tous les problèmes philosophiques, qui en général, ne sont pas abordés par les théoriciens et les formalistes. D'autre part, j'étais d'ailleurs moi-même un produit de l'enseignement au moment où figuraient encore dans les programmes de Terminale l'introduction à la mécanique quantique, donc j'en ai bénéficié, et peut-être que c'est cela qui m'a donné envie de lire les nombreux ouvrages de vulgarisation avec des textes de Heisenberg (*) et autres, qui sont quand même disponibles actuellement; alors, je dirai qu'un jeune de Terminale qui est intéressé peut quand même les consulter.

 

Ce que je voulais dire par ailleurs, à propos de Maurice Zundel lui-même, dont tout ce qui nous a été dit m'a paru très intéressant, parce que je ne le connaissais que de nom, c'est le fait qu'apparemment l'intérêt pour la science que montrait Maurice Zundel (mais peut-être que je me trompe) serait dû au fait qu'il a compris, peut-être mieux que les scientifiques, que la science s'occupe d'un mystère, comme finalement la réalité divine : quelque chose dont on peut parler, qui peut progresser, comme dans l'esprit de Thomas COONE, avec des relations scientifiques de temps en temps, mais où la vérité n'est jamais définitive, et chaque génération apporte sa pierre, d'une certaine façon; d'où peut-être son lien entre science et mystique. D'ailleurs, Zundel parle de « mystique de la connaissance scientifique » et Einstein, qui lui aussi était un mystique d'une certaine façon, disait « l'homme qui a perdu sa faculté d'étonnement et d'admiration est un homme mort ». Einstein avait le sens du mystère, à sa façon mais réellement.

 

 

André GIRARD :

Je crois que ce que Zundel a bien compris, c'est que l'on était passé d'une conception de l'avancée des connaissances scientifiques, qui avançaient vers un horizon limité, et que bientôt on pourrait tout savoir, à une vue tout à fait différente, c'est-à-dire à un horizon qui est infini; et il écrit « On sait maintenant que l'on ne saura jamais ». C'est précisément la caractéristique du mystère, qui est de n'en n'avoir jamais terminé avec son approfondissement; et c'est vrai que, en mystique chrétienne, il n'y a pas de mathématique, c'est quand même une différence notable ! Mais néanmoins, il y a un tronc commun qui me parait très solide. Ce que je voudrai dire, c'est que j'ai un cas précis : j'ai un petit-fils qui est en "math-spé", et j'ai consulté attentivement son livre, et je peux affirmer que c'est un très gros bouquin, il y a un appareillage mathématique très lourd, on ne fait vraiment pas comprendre les choses avec les mains, on entre tout de suite dans la mathématique la plus sévère possible, mais il n'y a rien qui dépasse ce que l'on connaissait en 1910, ou 1920, c'est incroyable !

 

Une chose est intéressante, sur ce plan : une étude a été faire récemment par un philosophe des sciences qui assure la foi du groupe Solvay (**), dont on a une photo célèbre de la totalité du groupe, et je crois que sur tous les membres du groupe, il n'y en a qu'un seul qui avait fait profession d'athéisme; la totalité de ceux qui étaient là avaient une idée très profonde de la religion, ce qui ne veut pas dire qu'ils étaient pratiquants au sens d'une religion particulière, ce n'étaient pas des théologiens, mais tous avaient une foi profonde, qui se traduisait par un émerveillement devant ce qu'ils avaient découverts : ils partageaient un évènement, au sens de ce qu'a dit Zundel sur le partage après une fugue de Bach, ce partage commun était un partage d'émerveillement dans la nature; à l'exception, paraît-il, d'un seul sur lequel on a des doutes, et qui était probablement athée, tous étaient croyants; on voit donc un renversement total entre cela et la présentation scientiste de la théorique quantique, qui effectivement ne progresse pas et qui est faite pas des gens qui ont collé dessus un schéma scientiste et athéiste. Tous avaient conscience de la rupture et de l'émerveillement de la rupture.

 

 

Jean-Michel OLIVEREAU :

J'ai apprécié ce qui a été dit sur le mystère; l'une des définitions du mystère que j'aime bien, c'est celle de Gabriel Marcel qui distingue la problématique qui est intégralement devant nous et le mystère qui nous inclut; mais ceci est tout à fait compatible avec cette notion d'un mystère – non pas barrage – mais dynamisme qui nous porte et que l'on accompagne, c'est que dans la mesure où l'homme est partie prenante dans le mystère, la vie de l'homme le conduit à cheminer effectivement dans le mystère, qui est bel et bien un cheminement et non pas un barrage ; cela m'a vivement intéressé, et je pense que ce cheminement dans le mystère n'est possible qu'autant que l'homme accepte de se désinvestir de certaines efficacités, de certains outils : comme ces physiciens que citait tout à l'heure Pierre Perrier, qui ont une telle maîtrise de l'outil mathématique qui permet de décrire la mécanique quantique que la part de mystère est complètement exclue ; cela explique l'étonnante dichotomie qu'il y a dans les sciences actuelles entre des physiciens qui reconnaissent que le monde commence à ressembler beaucoup plus à une grande pensée qu'à une grande machine, et de l'autre côté des biologistes, des psychologues, des sociologues, pour qui tout se réduit au discours matérialiste de la science actuelle.

 

Je crois effectivement que dans le cas des sciences physiques, très vite les chercheurs sont confrontés à un nombre limité de concepts, et le mystère peut encore apparaître, alors que, justement, dans le cadre des sciences comme la psychanalyse, la psychologie, la biologie, et je pense à la position chrétienne sur le darwinisme, il y a vraiment de petits gènes à démonter, de petits mécanismes biochimiques et moléculaires à décrire, on a un tel outil dans les mains que l'on est fasciné par cette manipulation de l'outil; on est dans le pur instrumentalisme et tout ce qui est sens du mystère, tout ce qui ne colle pas avec les théories actuelles réductionnistes , que ce soit celles de la théorie de l'évolution ou celles de la psychanalyse, tout cela, on se le cache, parce que l'on est occupé à gérer des systèmes et, en gérant des systèmes, on oublie tout simplement le sens essentiel du mystère. Soyons conscient du fait qu'il y a en France, dans tous les médias officiels et dans un certain nombre de revues dites sérieuses, un véritable matraquage qui fait que l'on tente de nous persuader que nous ne sommes qu'une machine apparue par hasard dans un univers qui lui-même n'est qu'une machine : il faut sortir de cette sorte d'enfermement.

Je remercie André Girard pour son texte, qui était à la fois très beau et très émouvant.

 

 

Jean-François LAMBERT:

Juste un commentaire à propos de la sémantique : regardez, il n'y a pas besoin d'avoir un analyseur de textes compliqué pour constater le nombre de fois que dans les ouvrages de vulgarisation de neuro-sciences, de biologie en général, apparaît la locution « ne… que » ; c'est la négation de l'émerveillement que vous avez merveilleusement décrit. Même chez d'Espagnat, même dans le dernier ouvrage combien désormais célèbre d'Amasio "Spinoza avait raison", l'usage du « ne… que » est impressionnant ; en permanence, nous voyons que l' « amour filial n'est que… », nous voyons que « la fidélité dans le couple n'est que… », d'ailleurs, on explique la fidélité dans le couple humain en étudiant les campagnols des forêts, ou l'influence des cytokines ou de la vasopressine… A chaque fois, on retrouve « n'est que…, n'est que…, n'est que… » Je pense que, y compris dans la formation de l'esprit des jeunes, dans la manière de rédiger une composition de sciences naturelles, etc., ce n'est pas innocent du tout : c'est vraiment, et excusez-moi de jouer les pessimistes, autant je crois que tout ce que vous avez dit sur les physiciens est juste, ou en tous cas sur les meilleurs d'entre eux, autant, dans le domaine de la biologie, de la psychologie, et dans le domaine des neuro-sciences, le mystère est totalement obnubilé aujourd'hui par l'imagerie cérébrale, « je vois la pensée en direct et en couleurs ! », il y a là un néo-réductionnisme extrêmement fort et qui impressionne d'une manière nouvelle, et je comprends l'émerveillement du public et des jeunes sur ces images magnifiques du cerveau, mais la manière dont c'est utilisé n'est pas innocente !

 

 

Philippe SENTIS :

Ceci est vrai en sciences, mais c'est également vrai en philosophie : le nombre de philosophes dont toute la pensée essaie de montrer que l'on n'a que de la matière, que de l'idée, que du devenir, que du désir, toutes les philosophies depuis Descartes sont toutes des philosophies à tendance moniste, donc il n'y a pas lieu de s'étonner que les mathématiciens, que les physiciens qui ont été formés par ces différentes philosophies, que ce soit Kant, Marx, Schopenhauer, Freud, etc., toutes ces philosophies réductionnistes. Et donc le monisme actuel dans la science n'a rien de surprenant; la démarche scientifique est une démarche qui essaie d'éliminer l'erreur, cela ne veut pas dire qu'elle atteigne la vérité.

 

 

Alexandre SCAGGION :

Oui, ceci est vrai en sciences, ceci est vrai en philosophie, et ceci est vrai en droit. Je voudrais juste apporter une petite contribution : tout à l'heure, je parlais du droit réduit à la règle, à la loi, et on peut se demander, justement, pourquoi on essaie de réduire le droit à la règle et à la loi. Eh bien tout simplement parce que la loi est vue comme le fait, un fait positif : nous avons une loi, donc nous étudions la loi et les générations d'étudiants en droit sont formées sur ce dogme de la loi; à l'Université, il n'y a pas pratiquement de philosophie du Droit, on ne réfléchit pas sur ce qu'est le Droit, on apprend des Codes, des sommes de règles que l'on essaie de restituer, et par le syllogisme judiciaire, c'est-à-dire « il y a cette loi, il y a un litige, donc j'essaie de résoudre celui-ci avec la loi qui se présente à moi » et cet esprit positiviste n'est contrebalancé que par une sorte de sociologisme étroit, c'est-à-dire la vision du droit comme étant un instrument au service soit de la politique, soit du groupe social; il n'y a plus d'objet "Droit" en soi et à l'heure actuelle, si l'on demande dans la rue, ou même à des étudiants en droit ou même voire à des juristes confirmés ce qu'est le Droit, à mon avis, il n'y aura pas de réponse, ou alors une réponse qui est celle-ci : « Le Droit égale la Loi ». Donc une réponse assez positiviste.

 

 

Marie BREGUET :

Je pense que c'est malheureusement la triste vérité : on peut dire que les "Hommes des Lumières" ont bien réussi ! Le constat est que nous sommes bien des enfants des Lumières !

 

 

Jean-Michel OLIVEREAU :

C'est vrai que le « ne… que » apparaît au Siècles des Lumières…

 

 

Pierre PERRIER :

Une chose m'a beaucoup frappé, c'est la modification qui a été faite récemment dans les programmes d'éducation, pour expliquer les finalités de l'éducation dans le secondaire : c'est « apprendre à raisonner correctement » ! Alors, quelque chose me trouble : si à la fois on revendique le fait que l'enseignement apprend à raisonner correctement et que d'autre part on se donne un certain nombre de règles du jeu, qui sont enfermantes au niveau de la pensée (il y a deux exemples tout à fait caractéristiques qui sont relatifs à l'enseignement dit "de la laïcité" qui consiste non pas à apprendre les différentes familles de pensée, mais n'en apprendre qu'une seule comme référence qui est la référence de pensée disons close et non religieuse, et que les autres s'en déduisent presque comme des maladies; il y a un autre système de pensée qui, au niveau philosophique, consiste à apprendre l'ensemble des philosophes qui ont raisonné en monisme tout en disant très fortement que le monisme n'est qu'une partie de la réalité; on n'apprend que cela ! Si le christianisme doit être le levain du monde, c'est en dénonçant l'imposture d'un système qui veut apprendre aux jeunes à raisonner, et qui leur apprend à raisonner dans un système fermé, c'est-à-dire… à ne pas raisonner.

 

 

Adrian LEMENI :

J'apprécie beaucoup la présence du mystère dans la science, et aussi la dimension existentielle dans la démarche scientifique : c'est vrai que la physique quantique reconnaît la présence de la limite, c'est très important, car la limite n'est pas quelle que chose de négatif, mais c'est une chance de dépasser une arrogante position du scientisme. Mais malheureusement aujourd'hui, il y a encore une dimension dominante du non scientisme, je peux le dire; et je voudrais poser une question : comment est-il possible, aujourd'hui, en France, de faire quelque chose pour qu'un large public puisse mieux connaître ces dimensions existant dans un secteur de recherche en physique ?

 

Les physiciens reconnaissent aujourd'hui cette existence de la limite : ils ont dépassé la position du positivisme et du scientisme. Malheureusement, le public non averti ne connaît que cette dimension autosuffisante du positivisme. Et comment peut-on faire pour que ce public puisse avoir connaissance de cette position qui existe chez les physiciens aujourd'hui ?

 

 

Dominique FRIEDERICH

Je répondrais juste par ce que j'ai dit avant, à savoir que dans les médiathèques qui sont d'accès public, donc accessibles à toutes les personnes intéressées par le développement des sciences, il y a en collection de poche beaucoup de textes scientifiques qui sont de lecture accessible, je pense au livre de Lurçat, en particulier, sur Niels Bohr qui ouvre justement cette dimension, et qui donne en bibliographie des titres de Lurçat, qui a vu tout cela , cette schizophrénie qui existe entre les scientifiques et leurs découvertes et l'image du monde réduite et simpliste qu'ont la plupart des gens ; donc, tout cela est accessible ; simplement je pense que pour inciter les jeunes et les moins jeunes, il faut peut être en premier lieu écarter les images fausses, augmenter la recherche et le désir de la vérité ; c'est peut-être pour cela que ce n'est pas simplement un problème de programmes mais un problème beaucoup plus vaste, car aujourd'hui, on se contente d'une pensée superficielle, d'une pensée rapide, qui ne va pas dans les textes, mais cela dit, je suis un peu rassuré, parce que les ouvrages sont disponibles, il suffit d'inciter les gens à aller voir…

 

 

Pierre PERRIER :

Je vais vous expliquer ce que m'avait dit ce russe dont j'ai parlé; il m'a expliqué la chose suivante : un peu après Khrouchtchev, lorsqu'il a cessé d'envoyer des gens au goulag, la partie de la censure qui empêchait de réfléchir a augmenté ; je lui ai fait part de mon étonnement, ce à quoi il m'a répondu que c'était évident, car l'on avait remplacé une censure avec sanction du Goulag par une autocensure naturelle des gens correspondant à la pensée dominante. Donc il y a deux choses qui sont derrière : en plus de la censure de fait imposée par des gens, il y a l'autocensure souvent de la médiocrité, qui fait que même si les choses sont là, même si tous les livres sont là, même si l'on a Internet, si l'on a tout cela, on n'a pas envie de les regarder parce qu'on pense que cela n'a pas d'intérêt. Et c'est ce qui a fonctionné pendant si longtemps en Russie, mais qui a fini par casser, mais cela a mis du temps, entre Khrouchtchev et la Perestroïka…

 

 

Anne DAMBRICOURT-MALASSE :

Pour répondre à votre question, la France en particulier a un vrai problème : il est tout à fait d'actualité, le scientisme n'est pas mort du tout, il est très actif, et l'on peut s'inquiéter notamment en sciences humaines, en paléontologie humaine et en préhistoire. Cela fait deux ans qu'au sein du Muséum, on se bat et on s'est battu pour que la préhistoire reste une discipline interdisciplinaire ; il a fallu que le gouvernement intervienne pour que la demande de création d'un département de préhistoire soit accepté, la question étant refusée par le Collège des Professeurs ; c'est Luc Ferry qui a demandé, après différentes lettres du Professeur Henry de Lumley, ancien directeur du Muséum et dernier directeur, à ce que la préhistoire soit sauvée au sein du Muséum ; il a fallu deux commissions pour que l'on puisse enfin avoir un directeur, et les deux votes successifs ont été annulés.

 

A la suite de cela, à la rentrée de cette année, il y a eu à l'Institut de Paléontologie humaine qui est, je dirais, aujourd'hui, le siège de la Préhistoire, puisque le département est créé, une importante manifestation organisée par le professeur Henry de Lumley à l'occasion de la remise du prix Albert Ier de Monaco à cinq chercheurs. Et à cette occasion, le représentant du Ministère de l'Education Nationale et de la Recherche a expliqué ce qui s'était passé durant ces deux années : il était normal que le Gouvernement intervienne dès lors que c'était le mystère de l'homme, et il l'a dit explicitement, qui était l'objet de toutes ces attaques et de tous ces blocages de nature idéologique. Cela a été explicitement dit : j'étais ravie qu'on le dise enfin en public, un public dans lequel il y avait la presse, des personnalités du monde de la préhistoire, de l'archéologie, … . Enfin il y avait une explication de ce qui s'est passé : le Gouvernement est intervenu, ça a été une vraie bataille, même pour nous, pour l'équipe : travailler le projet de département sur 10 ans (Luc Ferry nous demandait un programme sur 10 ans), non seulement la préhistoire, mais aussi la paléontologie humaine, et actuellement, c'est limite, c'est un tout petit fil : tout ce qui a été bien structuré au sein du Muséum est en train de s'éclater complètement. Alors, pour la France, je suis plutôt pessimiste: les étudiants (j'ai cette chance d'avoir des étudiants de troisième cycle), n'iront pas s'intéresser, c'est une démarche autodidacte.

 

La semaine dernière, il y avait un petit colloque sur la notion de complexité, que des ingénieurs du CNRS avaient demandé de traiter à notre laboratoire, et que le Professeur de Lumley m'avait demandé d'animer; en dehors des chercheurs qui ont eu à travailler sur ce concept de complexité, pas un seul étudiant n'est venu, pratiquement pas de public, cela a été un petit séminaire "entre nous", mais pas un seul étudiant n'est venu ! Malgré l'affichage, cela ne les intéresse pas ! Le concept de discontinuité qui est très fort, ils ne comprennent pas,… l'auto organisation, ils ne savent pas ce que c'est, alors, ils travaillent bien, je ne dis pas que la qualité n'est pas bonne, mais il n'y a pas de réflexion, il n'y a pas de souffle, pas d'imagination, c'est un plan de carrière, point ! Alors, comme le Muséum enseigne seulement en troisième cycle universitaire (DEA et thèse) et que nous devons nous mettre au niveau du Master Européen, j'espère que c'est par l'Europe que, en France, on va pouvoir commencer à respirer, parce que ce sont quand même des cas très spécifiquement français; on se fera par l'Europe, et dans ce cas là, on en reviendra peut être à des enseignements d'épistémologie, philosophie des sciences, etc. Mais la France toute seule, je n'y crois pas beaucoup.

 

 

Dominique TISSERAND :

Tout en restant positif quand même, il ne faut pas oublier qu'il y a cette espèce d'ambiance du "politiquement correct" que les médias reprennent tous. Quand quelque chose d'intéressant est dit quelque part, on n'en parle pas, puisque ce n'est pas "politiquement correct". Là où l'on doit rester positif, c'est à nous de publier, et ce que nous disons et ce que nous constatons et c'est pour cela qu'il ne faut pas oublier qu'Internet est un instrument qui permet, à mon avis, d'avoir un relais qui ne craint pas le "politiquement correct" …

 

 

Jean-Michel OLIVEREAU :

J'ai effectivement été très intéressé par tout ce qu'a dit Anne Dambricourt; tout s'explique effectivement : l'homme n'étant qu'un animal parmi d'autres, la paléontologie en général doit suffire à traiter le problème de son origine et il est complètement superflu de vouloir créer d'autres choses; il est particulièrement hallucinant de voir jusqu'où on peut aller. Je vous dirais que moi-même j'ai été extrêmement choqué lorsqu'à un récent congrès des intellectuels chrétiens, lorsque la femme d'un Chef d'Etat a demandé « Moi, ce qui m'intéresse, c'est de savoir, au fond, ce qui sépare les premiers hominiens de l'Homme », l'un des conférenciers qui étaient là, un chrétien, lui a fait comprendre que sa question était stupide, car il était tout à fait dans la logique du continu, et que pour lui, le problème ne semblait avoir aucune espèce d'importance. Il y a quand même des choses dramatiques, et qui déferlent y compris sur la chrétienté et y compris sur les scientifiques chrétiens et cela c'est grave, c'est en fait un savant de Stockholm, et bien des savants chrétiens plient le genou devant la science officielle, s'imaginant ô combien naïvement qu'en mimant les comportements de la science officielle, on finira par les prendre au sérieux, y compris sur notre prétention au mystère, mais cela, c'est un mythe intégral.

 

 

 

(*) Heisenberg dans les débuts de la mécanique quantique, en 1927, énonça le principe d'indétermination : pour une particule massive donnée, on ne peut pas connaître simultanément sa position et sa vitesse. La dualité onde-corpuscule posait un problème de fond aux physiciens. Si la particule n’est plus considérée comme un objet corpusculaire, mais comme un objet quantique ayant une certaine extension dans l'espace et une certaine durée de vie en temps, on ne le représente plus par sa position et vitesse, mais par une fonction décrivant sa distribution spatiale : une fonction d'onde. (Selon wikipédia)

 

(**) Ernest Solvay (1838-1922)est un chimiste et un industriel belge, fondateur de Société Solvay & Cie et grand mécène de la recherche scientifique de son époque. Il permit l’organisation de « conférences Solvay », conférences scientifiques en physique et en chimie qui se sont tenues depuis 1911. Réunissant les plus grands scientifiques de l'époque, elles permirent des avancées importantes en mécanique quantique. (Selon wikipédia)

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