Ce texte est un extrait du n°4 des Cahiers du nouveau regard du 1er trimestre 2004.

Cahiers de l’association Saint-Paul et Saint-Bertin – Abbaye Saint-Paul 62219 Wisques. Nous le reproduisons avec leur aimable autorisation.

André Girard, Docteur ingénieur en sciences physiques, ancien président de l'association des Amis de Maurice Zundel - France.

 

 

Introduction

1 - Quelques aspects caractéristiques de la spiritualité de Maurice Zundel

2 - Zundel et la culture artistique

3 - Zundel et les sciences

4 - Conclusion

Echanges


Introduction

Réunion de l’Unité de Recherche du Projet Nouveau Regard Paris, 11 Octobre 2003

Il se trouve qu’en moins d’un an, trois personnalités sont mortes, dont l’itinéraire spirituel a été très fortement influencé par Maurice Zundel. Il s’agit :

- De Mgr Hervé Renaudin, Evêque de Pontoise ;

- De René Habachi, Philosophe, ami personnel de Zundel ;

- Du Père Emmanuel Latteur, moine de l’abbaye de Chevetogne.

J’ai pensé à eux en préparant cet exposé. J’essaierai d’évoquer leur témoignage.

 

Art, science et foi chez Maurice Zundel… Ces trois termes ne sont pas d’égale importance dans la vie et l’œuvre de Zundel. Les deux premiers, art et science s’ordonnent, s’articulent autour de sa foi en Jésus Christ. La Vérité est Quelqu’un, la Vérité est une Personne, répète-t-il inlassablement. La vie et l’œuvre de Zundel (qui sont inséparables) sont aimantées, aux deux sens du mot aimant, par sa confiance dans le Pôle transcendant du Dieu trinitaire. Il est l’alpha et l'omega.

 

Il faut donc, pour parler de M. Zundel avec cohérence, partir de sa spiritualité et y revenir en passant par l’art et la science, c’est à dire par la culture. C’est ce tour d’horizon, très partiel, que je vous propose.

 

 

1 - Quelques aspects caractéristiques de la spiritualité de Maurice Zundel

 

Pour aborder un sujet quel qu’il soit, il est souvent utile, significatif, de le baliser par des « mots clés ». Si on se livre à ce petit jeu pour caractériser la spiritualité de Zundel, chacun peut établir sa liste. A mes risques et périls, voici la mienne ; elle comporte six mots : silence, intériorité, désappropriation, connaissance interpersonnelle, liberté intérieure, expérience.

 

Je commencerai par le témoignage de Paul VI.

Après la retraite pascale que son ami Zundel venait de donner au Vatican (c’était en 1972), Paul VI déclarait ceci : « Plutôt que le ressort d’une dialectique ou d’une méditation discursive, il me semble que nous avons été invités à découvrir une méthode, et à imprimer dans notre âme, une attitude ; celle de rechercher la profondeur des choses, de faire germer l’intériorité de ce que nous connaissons et vivons, à commencer par notre propre personne. »

 

Rechercher la profondeur des choses…, faire germer l’intériorité… Paul VI connaissait bien son ami !

 

C’était 3 ans avant sa mort. Le texte de cette retraite a été publié après sa mort sous le titre « Quel homme et quel Dieu ? ». C’est donc son dernier livre. Il constitue, en quelque sorte son testament spirituel.

 

C’est en 1926 (il avait 29 ans) qu’a été publié son premier livre « Le poème de la Sainte Liturgie », dont voici les premières phrases : « La vie nous révèle à nous même comme une capacité d’infini. C’est là le secret de notre liberté. Rien n’est à notre taille et l’immensité même des espaces matériels n’est qu’une image de notre faim… »

 

Ces deux phrases sont donc les toutes premières de l’œuvre écrite de Zundel. « Tout est là, dans ce début, je dirais tout l’élan est là », commente Hervé Renaudin. Celui-ci n’a découvert Zundel que très tard : il n’avait jamais entendu prononcer son nom avant d’être professeur d’anthropologie chrétienne au séminaire d’Issy-les-Moulineaux. Voici la suite de son commentaire : « C’était pour moi, comme professeur, extrêmement important de faire entendre cela à ces jeunes qui se destinaient à être prêtres. Ce qui va leur être confié, au nom du Seigneur, c’est précisément ce mystère de l’homme, cette destinée divine de l’homme. Ils sont appelés à la servir, cette destinée …Ils sont appelés à la nourrir de tous ces sacrements qui viennent du Christ crucifié, ressuscité. Ils sont appelés à manifester la grandeur de tout être humain : la dignité, la liberté, la beauté, le mystère extraordinaire de tout être humain. »

 

« Capacité d’infini ! Capacité d’infini, cela veut dire au fond, que c’est la capacité d’accueillir l’infini. »

 

On verra tout à l’heure, que l’art et la science ont été pour Zundel – et selon lui devraient être pour tous – des chemins vers l’intériorité, qui peuvent mettre sur les chemins de l’expérience de Dieu.

 

Auparavant, je voudrais évoquer brièvement son parcours proprement religieux, et son actualité.

 

L’expérience de Dieu (cette expression lui appartient), il l’a connue de façon probablement décisive pendant l’année qu’il a passé, à l’âge de 20 ans, au monastère bénédictin suisse d’Einsiedeln. Une plongée dans le silence : voici ce qu’il en dit dans ses notes autobiographiques :

 

« L’abbé du couvent était un saint et l’on gardait dans l’abbaye le plus grand silence et le plus parfait recueillement. La liturgie y était célébrée avec perfection …La vie liturgique y était une chose vécue, dont on ne parlait d’ailleurs pas, mais on en vivait avec une intensité prodigieuse. 150 moines vivaient dans le silence sans que je m’en aperçoive ; ce fut un apport fondamental. Ce cérémonial, découvert à travers l’Evangile, c’était la réconciliation de l’Evangile avec le visible. Il était incarné sur la terre dans la Parole, les couleurs et les sons, tout cela autour de la table du Seigneur. La vie monastique était sur tous les plans du réel. Le silence était vraiment présence de Quelqu’un. »

 

Cette plongée dans le silence lui a permis de surmonter la « terrible épreuve » de ses années de théologie au séminaire de Fribourg « La parole de Dieu devint un sujet d’examen… Il ne s’agissait pas de s’enthousiasmer sur la Trinité et sur la Grâce, il fallait passer des examens sur la Trinité et sur la Grâce, et c’est autre chose que la contemplation ».

 

Jeune prêtre, les pauvres l’ont sauvé. « Ils étaient pour moi le sacrement de Dieu. » Et puis, « la grâce des grâces », la découverte de Saint François d’Assise, son maître spirituel, qui lui a fait connaître la pauvreté de Dieu. Le reste, tout le reste de sa vie en découle, ainsi que son œuvre : 20 livres publiés de son vivant et une œuvre orale immense : homélies, retraites du conférencier itinérant qu’il a été pendant les dernières décennies de sa vie, tout en exerçant le ministère de vicaire à Ouchy, dans la banlieue de Lausanne.

 

Zundel était un chercheur. Toute sa vie, il a été un chercheur de Dieu. Dans la recherche scientifique, on distingue classiquement deux catégories de chercheurs : les théoriciens et les expérimentateurs. Par analogie, Zundel est à placer, indiscutablement, dans la catégorie expérimentateurs.

 

Dans ses livres comme dans ses homélies ou conférences, Zundel s’adresse de façon personnelle au lecteur ou à l’auditeur. Il lui fait confiance, il l’encourage par son propre témoignage. Zundel est un témoin et son témoignage est celui d’une expérience vitale, le témoignage d’une vie intérieure très intense. Même son style écrit reflète sa vie intérieure : il a le rythme du souffle, de la parole, il s’apparente parfois à la poésie. Si on est allergique à toute poésie, Zundel est probablement illisible.

 

Pas toujours faciles à lire (il abuse des phrases très longues), ses livres n’ont rien à voir avec des traités didactiques. Il est éloigné de tout esprit de système, de tout dogmatisme. La vérité n’est pas une doctrine coupée de la vie, un ensemble de concepts abstraits. Il est étranger à toute idéologie. On pourrait presque dire qu’il est à l’écoute de ses lecteurs. Il en pressent l’attente et il en respecte la distance. Il est discret, déférent, confiant et respectueux des différences.

 

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Un témoignage très fort et très actuel.

 

Avant tout, M. Zundel a puissamment contribué, avec bien d’autres il est vrai, à débarrasser le christianisme de ses représentations caricaturales, de la pastorale de l’inquiétude, du Dieu vengeur qui juge et qui punit.

 

Le chemin parcouru est immense. Plutôt que de m’étendre en discours sur le sujet, voici le frontispice du recueil de cantiques en usage, il y a moins d’un siècle, dans le diocèse de Lyon. Voilà le visage que l’Eglise se donnait d’elle même (sous la figure de saint Grégoire-le-Grand) ! Nous sommes à des années lumière de l’Evangile, et heureusement, à des années lumière, de la pastorale de Jean Paul II.

 

Je voudrais à ce sujet, citer Olivier Clément. Il écrit ceci (La Croix du 1er Août), qui rompt de façon très heureuse avec la sinistrose, fréquente chez les chrétiens : « J’aime à faire partager cette conviction : le christianisme est encore jeune, le monde n’a encore rien vu, rien entendu… Nous avons la chance de bénéficier de l’apport d’un siècle où le christianisme s’est approfondi comme jamais… Le Dieu de dénonciation, de condamnation, a laissé place à un Dieu qui est une source de plénitude d’amour et de paix ».

 

Croire en l’homme : pour Zundel, c’est plus difficile que de croire en Dieu.

Il faut lire à ce sujet son livre intitulé : « Croyez-vous en l’homme ? » « Ce qui éclate dans l’Evangile, écrit Zundel, c’est qu’il est la religion de l’homme. Le dernier mot de l’Evangile, c’est de s’occuper de l’homme. La condition même de l’appartenance au Christ, c’est le service de l’homme ; le jugement dernier, dans la perspective eschatologique, c’est ce que vous aurez fait à l’homme qui a faim, qui a soif, qui est nu, qui est en prison, qui est malade. C’est donc de nouveau l’homme qui sert de critère. »

 

Le mystère de l’Incarnation, qui fonde le christianisme, bouleverse l’anthropologie, et le Père Renaudin, professeur d’anthropologie théologique, l’a pleinement ressenti avec Zundel. La condition de l’homme et son avenir ont changé du tout au tout depuis que Dieu a supplié l’homme, jusqu’à en mourir, pour qu’il croit qu’il n’est pas seul et qu’il est aimé.

 

Zundel n’a donc rien d’un anthropologue athée. Il ne croit pas à l’autonomie de l’homme solitaire. « Ce n’est pas l’autonomie de l’homme qui le jette dans les bras de Dieu (cette fois, c’est René Habachi que je cite) puisque cette autonomie, il ne l’acquiert qu’en se désappropriant de soi. L’humain seul n’existe pas. L’humain n’atteint ses dimensions qu’en dialoguant avec Dieu ».

 

Désappropriation…un mot clé chez Zundel. Il ne s’agit pas d’écraser le moi, encore moins de l’idolâtrer, mais de l’empêcher de se refermer narcissiquement sur lui-même. C’est une libération.

 

« Cette libération (c’est à nouveau René Habachi qui s’exprime) contient en elle-même un principe normatif, celui de tendre à la libération de l’autre… Tous deux tendus vers le même moi-source qui descend vers eux. De là ce paradoxe cher à M. Zundel : « Quand on est deux, on est toujours trois ».

 

Tous ceux qui ont eu des contacts personnels avec Zundel (ce n’est pas mon cas) sont unanimes à témoigner de sa prodigieuse capacité d’attention, de présence, à son interlocuteur quel qu’il soit.

 

La notion de relation interpersonnelle est capitale dans la pensée et dans la vie de M. Zundel. Le modèle suprême en est la relation trinitaire. René Habachi se demande si M. Zundel a éclairé sa vision du monde à partir de la Trinité, ou si au contraire, son expérience du monde n’a trouvé à se fonder que sur la Trinité. « Il y a là un mouvement de va-et-vient, d’aller et retour qui dresse l’axe de son itinéraire », dit René Habachi.

 

La foi de Zundel, il l’a lui-même résumée dans une sorte de Credo intériorisé. « Si je pouvais résumer toute ma foi, elle est vraiment là : je crois à cette vie d’un Autre en moi, je crois au risque infini de Dieu, je crois à la tragédie éternelle de l’amour crucifié, je crois à la fragilité de Dieu, parce que, s’il n’y a rien de plus fort que l’amour, il n’y a rien de plus fragile ».

 

Mystique et en même temps réaliste. Contemplatif, et en même temps les yeux ouverts sur le monde dans lequel il vit. C’est ce qui m’a toujours, personnellement attiré chez Zundel : la lisibilité d’une expérience intérieure forte, à travers une expression qui rejoint le monde sensible, d’une façon naturelle et joyeuse. Les instants de bonheur profond sont ceux où s’établit un accord harmonieux entre le cœur et la raison. M. Zundel y aide merveilleusement, parce qu’il allie l’intériorité la plus authentique avec un goût du concret rafraîchissant et salutaire. D’où son intérêt pour toute activité capable de susciter l’émerveillement.

C’est le cas de la culture.

 

2 - Zundel et la culture artistique

 

« La culture est un certain sens de l’au-delà » (Allusion, P.16). Cette définition de la culture, Zundel l’illustre aussitôt par une image très simple : « Vous avez mis des fleurs sur la table : manger ne vous suffit pas. Vous voulez apaiser en vous une faim qu’aucune nourriture ne peut combler, et dans la contrainte du besoin, introduire la gratuité. »

 

La culture dont il parle n’a évidemment rien à voir avec les mondanités, ni avec l’érudition, encore moins avec la recherche des succès médiatiques.

 

Zundel raconte quelque part qu’une petite paysanne, après avoir écouté une fugue de Bach, lui avait dit : « C’est beau comme les montagnes. » Pour Zundel, cette petite fille était sûrement plus cultivée que bien des musicologues.

 

Zundel était une de ces personnes, très privilégiées, chez qui la beauté (c’est à dire celle de la nature, des visages, des œuvres d’art, des découvertes scientifiques) pouvait atteindre le niveau de révélations véritables, de chemin de Damas. Révélations qui convergent vers Dieu, suprême beauté célébrée dans la liturgie.

 

Qu’il s’agisse d’art ou de liturgie, Zundel emploie souvent le mot « contemplation » ; c’est un mot qui intimide et peut décourager : tout le monde n’est pas contemplatif. Zundel en est conscient et rassure le lecteur (Allusions p. 63) :

 

« Que ce mot de contemplation ne se cristallise pas dans une fausse image. Il s’agit ici moins d’un acte particulier que d’un état d’attention constitué par le sens d’une nouvelle dimension, d’une atmosphère où toute réalité est restituée à son climat originel : quelque chose d’aussi réel assurément que la beauté d’une œuvre d’art, mais au même degré inexprimable et impossible à contrefaire ».

 

Zundel établit souvent un lien étroit entre la communion au sein de la communauté ecclésiale et la communion dans l’écoute de la musique :

(3ème conférence à St Séverin, 1961) « Seuls et ensemble sont les deux pôles d’une sociologie vraiment humaine. Ils s’affirment avec une vigueur unique dans la sociologie sacramentelle de l’Eglise où la communauté a ses assises dans la conscience et se fonde sur la libération intérieure, où chacun communique avec les autres à travers l’espace même de la liberté qu’il devient.

 

C’est ainsi que dans un auditoire soulevé par la même musique, s’engendre un moment où l’unanimité est si dense, si vivante, si profonde que chacun à la fois est introduit au coeur de sa plus secrète intimité et respire dans cette solitude lumineuse et infiniment ouverte à la présence des autres, en communiquant avec eux par le centre où tous ne forment plus qu’une seule âme dans un même émerveillement, dans une même libération ».

 

« Ensemble et seul » : la formule revient souvent chez Zundel. Le Père Latteur, dans son livre « Les minutes étoilées de Maurice Zundel », donne le témoignage d’une expérience personnelle :

 

« Le violoniste Arthur Grumiaux accepta de jouer une chaconne de Bach devant un auditoire de cent cinquante jeunes moines. Le grand violoniste joua, les yeux fermés, dans la pénombre du soir, les lumières ayant été occultées. La communication fut telle dans le silence de tous et de chacun que, lorsque l’artiste eut terminé, tous restèrent plongés pendant de longues minutes dans un silence qui confinait à l’adoration de la Présence. Personne n’osait plus interrompre ce silence. Arthur Grumiaux confia à l’un de ses amis qu’il n’avait jamais connu un tel auditoire, un tel silence et une telle communication»

 

Une parenthèse à propos d’Ensemble et Seul : il m’a été donné d’avoir en main l’exemplaire personnel de Zundel, annoté par lui, du livre du Père De Lubac « La pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin ». On peut y lire p. 211 : Comme le fameux « Je pense, donc je suis », c’est Descartes, « l’union différencie » c’est Teilhard. A cet endroit, Zundel à écrit à l’encre rouge : ensemble et seul. Il n’entre pas dans mon intention d’ouvrir ici une étude comparative Zundel-Teilhard, mais on peut au moins dire à cette occasion que Zundel est plus proche (ou moins éloigné) de Teilhard que de Descartes.

 

Zundel éducateur : il a des idées personnelles sur l’enseignement de l’histoire : « L’art est l’un des aspects les plus merveilleux de l’histoire humaine. Et c’est par là qu’on devrait commencer l’Histoire. Au lieu de parler des guerres et des conquérants, qui sont simplement des infantiles en recherche de compensation, il faudrait justement initier les enfants à cette merveilleuse histoire de l’homme puisant dans l’univers le moyen d’exprimer sa contemplation…Rien n’est plus merveilleux de penser que, tandis que les conquérants ne songeaient qu’à détruire, il y avait des artistes qui ne pensaient qu’à chanter ».

 

Le Père Latteur a rassemblé dans son livre « Les minutes étoilées de Maurice Zundel » des textes qui sont des exhortations à la Beauté. J’en extrais quelques brefs passages :

 

E. Latteur, p. 131 « J’ai cherché partout dans la nature les harmoniques de la grâce, et la transparence des choses est devenue ma prière… L’Evangile est le ferment, l’univers est la pâte. La foi et l’amour qui les mêlent en font le pain de l’homme. C’est de ce pain que je me suis nourri ».

 

P. 364. Zundel n’hésite pas à préférer cette ouverture à certaines formules de prières : « Ces lamentables formules de prières inventées au 18ème et au 19ème siècles… qui assassinent notre âme et qui nous donnent la nausée de ce langage », écrit l’auteur du « poème de la Sainte Liturgie ».

 

« Qu’est-ce que vous aimez le plus ? Qu’est-ce qui vous émeut le plus immédiatement le plus profondément ? Qu’est-ce qui vous établit immédiatement dans un état de silence ? Eh bien ! C’est cela pour vous, le cœur du cœur de votre religion la plus personnelle ».

 

Zundel donne des exemples et le premier qu’il cite est celui d’une mère en contemplation devant son bébé endormi.

 

P. 139 : « Saint Augustin n’a-t-il pas rencontré Dieu comme la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ? Comment voulez-vous qu’elle apparaisse à l’homme de la rue, si notre premier souci n’est pas de prendre en charge toute l’humanité, de concourir à la splendeur de vivre ».

 

Mais il n’est pas suffisant de constater que la culture puisse conduire à l’ouverture sur le spirituel. La culture (et l’enseignement, apprentissage de la culture) doit viser à cette ouverture. Il écrit dans « Ouverture sur le vrai » : « L’univers a une base spirituelle que nos coups de sonde à travers sa réalité permettent quelquefois d’atteindre… L’instruction est un fléau qui dégrade la science et abêtit l’esprit si elle n’aboutit pas à cette ouverture… C’est pourquoi, faute de s’ordonner à un pôle transcendant, toute culture n’est que façade au bord du gouffre où les instincts de la brute méditent la ruine de la pensée et de l’esprit ».

 

Et Zundel (c’est la face sombre de son propos) est extrêmement sévère pour la culture contemporaine. Le drame de l’Occident, depuis deux siècles, c’est que l’expérience concrète (et l’utilitarisme) a complètement dominé, supplanté l’expérience intérieure, l’ouverture à la gratuité. « L’expérience intérieure, dit Zundel, apparaît comme un résidu qui trouble notre vision du réel ». Quand l’expérience intérieure s’est complètement estompée, il reste une pensée chosifiée, c’est à dire le réel saisi sous son seul aspect matériel, extérieur, à la façon dont un rat peut confondre la toile d’un maître avec le chiffon qui l’enveloppe (ils ont le même goût).

 

Pour résumer d’une phrase, les sciences et les arts ne jouent plus leur rôle quand ils deviennent techno-sciences et produits culturels. L’argent commande et tout se dégrade. La culture court le risque d’être mise au service de l’économie.

 

Zundel n’est ni le premier, ni le dernier à dénoncer cette dérive de la culture. Péguy déjà, à la veille de la première guerre mondiale écrivait : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure, l’argent est seul en face de l’esprit. »

 

Zundel lui fait écho en posant une question vitale : « Le monde sera-t-il réduit à n’être qu’un immense arsenal de moyens au service de nos besoins. »

 

L’utilitarisme va-t-il écraser la gratuité ?

 

3 - Zundel et les sciences

 

Très sévère à l’égard de la culture contemporaine, on va voir que Zundel porte au contraire un jugement très positif sur les développements scientifiques du 20ème siècle.

 

L’enfance et l’adolescence de Zundel se situent dans la première décennie du 20ème siècle. A cette époque, la religion du progrès par la science est la religion dominante dans les milieux intellectuels européens et particulièrement français. On entend encore Victor Hugo proclamer : le bonheur est inévitable ! Cette religion brillait de ses derniers feux. Elle s’est évidemment effondrée avec la première guerre mondiale.

 

Mais le scientisme, conception hégémonique de la science, lui a survécu : la science est le seul savoir véritable ; il est vain et illusoire de chercher, en dehors d’elle, des réponses aux besoins et aux interrogations de l’homme. La notion de mystère est moquée, niée, méprisée : ce qu’on appelle mystère ne peut être qu’une ignorance provisoire.

 

L’Eglise a beaucoup souffert de l’intimidation rationaliste. Les mystères chrétiens étaient si mystérieux qu’il valait mieux ne pas en parler, ou le moins possible. Ou encore, on a cru devoir les présenter sous la forme de constructions pseudo-rationnelles, sans rigueur ni ferveur, visant à les rendre compatibles avec un raisonnement de type scientifique. Cet irrespect des mystères chrétiens a été le terreau de l’athéisme.

 

Maurice Zundel n’a pas été victime de l’intimidation rationaliste, grâce à son intérêt (son intérêt passionné) pour l’actualité scientifique de son temps. Une révolution scientifique s’est déclenchée à la fin des années 20, en 1927 plus précisément : cette année là, les observations décisives de Hubble vont conduire à cette étonnante conclusion : l’univers a une histoire.

 

La même année, s’est tenu à Bruxelles un colloque scientifique connu sous le nom de Congrès Solvay où s’opposèrent Einstein et l’Ecole de Copenhague, personnifiée par Niels Bohr : c’est la naissance de la physique quantique, c’est à dire tout simplement de la physique moderne, par opposition avec la physique classique, celle de Newton et de Laplace.

 

Désormais, l’observateur n’est plus un étranger extérieur au monde qu’il observe. Toute science est humaine. « Le but des sciences, dira Niels Bohr, n’est pas de décrire la nature, mais de savoir ce que l’homme peut en dire. »

 

Et ce que l’homme peut en dire, à l’échelle ultime, dans la profondeur des choses, est étrange. Le réalisme étroit de la science classique est brisé. Aucun mécanisme relevant de ce réalisme ne permet de décrire les phénomènes observés. Pour parler simplement, on ne sait pas répondre à la question : Comment ça marche ? Tous les mots par lesquels on essaye d’exprimer cette réalité (onde, corpuscule, trajectoire, position…) sont inadéquats et ne sont que des mots-images. Ils ne servent qu’à évoquer maladroitement, (mais comment l’éviter ?) une réalité qui est au delà de ces images naïves. Et cela concerne, à l’échelle ultime, tout ce qui existe : matière et rayonnements de toute nature. La réalité ultime du monde dépasse notre capacité d’imagination. Il y a une sur-réalité, un niveau de réalité qui est au delà de ce que nous savons décrire et dire. Etre réaliste aujourd’hui, c’est reconnaître la nécessité d’un réalisme au second degré. On comprend alors la phrase de Zundel : « la grandeur de la science consiste à nous faire découvrir toujours mieux que le réel passe infiniment le réel » (Ouverture sur le vrai, P.26).

 

Quelle est l’actualité de tout cela ?

 

D’abord, depuis 80 ans, le caractère étrange des bases de la physique moderne, loin de s’estomper, s’est confirmé, élargi et approfondi (voir B. d’Espagnat, Traité de physique et de philosophie, Fayard, 2002). Il existe une réalité au second degré qui tourne radicalement le dos aux règles du bon sens.

 

Mais il ne faut surtout pas conclure de cette absence de mécanisme explicatif qu’on n’y comprend rien. On le sait bien : la cohérence est atteinte par la théorie, par les mathématiques ; c’est une théorie très abstraite et très belle, parce qu’elle établit une cohérence d’ensemble d’une admirable efficacité opérationnelle, sur une base expérimentale incontestée même dans les cas les plus paradoxaux.

 

A propos de ce formalisme mathématique, il faut remarquer qu’il nécessite l’emploi du symbole imaginaire j = racine carrée de -1. Les nombres complexes (ou imaginaires) font partie du monde mathématique depuis le 17ème siècle. Le fait nouveau, digne d’attention, c’est qu’ils appartiennent maintenant aussi au monde physique. Autrement dit, les nombres imaginaires sont aussi naturels dans le cadre de la physique du 20ème siècle, que les nombres réels sont naturels dans le cadre de la physique classique : réalisme au second degré... « La fonction de probabilité introduit une étrange sorte de réalité, à égale distance entre la possibilité et la réalité » (W. Heisenberg).

 

Voici ce que dit Heisenberg, pionnier en la matière, au terme d’une journée de travail qui couronnait tout son effort de théoricien : (La partie et le tout, p. 92) « Je ne pouvais plus douter du caractère non contradictoire et compact, du point de vue mathématique, de la théorie quantique ainsi esquissée. Au premier moment cela me remplit d’une profonde angoisse. J’avais l’impression qu’il m’était donné de regarder, à travers la surface des processus atomiques, un phénomène plus profond, d’une étrange beauté intérieure… J’étais si excité qu’il ne pouvait être question pour moi d’aller dormir. Je quittai donc la maison, alors que l’aube commençait à poindre, et je me rendis à la pointe sud du haut pays, là où un rocher solitaire en forme de tour, avait éveillé en moi depuis longtemps l’envie d’une escalade. Je parvins à son sommet sans difficulté, et j’y attendis le lever du soleil. »

 

Comme Christophe Colomb, Heisenberg venait de découvrir un nouveau monde.

 

Je voudrais souligner ici que toutes les bases de la physique quantique sont ignorées dans notre enseignement secondaire, et même au delà, dans les classes préparatoires aux grandes écoles. Aujourd’hui, il est possible qu’un jeune homme, reçu major à Polytechnique, n’aie jamais entendu parler des découvertes de Einstein, Planck, Bohr, Heisenberg, Louis de Broglie, Schrödinger, pour ne parler que des plus grands. J’y vois, personnellement, de la part de l’appareil de l’enseignement public, la marque d’une volonté de maintenir l’esprit néopositiviste au cœur du système éducatif. D’ailleurs, si cette omission n’était pas volontaire, ce serait encore plus grave : ce serait accorder à ces découvertes une importance marginale, alors qu’elles sont le fondement de tout l’édifice de la physique contemporaine. J’ajoute que, au niveau universitaire cette fois, le maintien de l’expression « Relations d’incertitude » à propos des relations de Heisenberg est également la marque d’une persistance de l’esprit néo-positiviste.

 

Les physiciens, dans leur immense majorité, ont bien compris, eux, que l’étau du scientisme était brisé.

 

Il serait temps de faire passer dans l’enseignement que l’étau brisé du scientisme ouvre sur la connaissance un horizon sans limite. Les scientifiques (en tout cas les physiciens) sont devenus modestes : « Les physiciens ont appris la nécessité du respect, écrit Ilya Prigogine… Comme scientifiques, ils appartiennent à la culture à laquelle ils contribuent à leur tour. »

 

Bernard d’Espagnat lui fait écho : « l’homme n’a pas trop de toutes ses facultés, rationnelles, scientifiques, mais aussi poétiques, artistiques et mystiques, s’il veut continuer à plonger ses sondes dans les profondeurs du réel. »

 

Il ne semble pas que cet état d’esprit ait atteint en profondeur les milieux des sciences de la vie.

 

Quoi qu’il en soit, et pour revenir à Zundel, il n'a cessé de voir dans les sciences une source d’émerveillement, qui incline, qui prédispose à l’intériorité. Il a compris, très bien et très tôt, l’importance majeure de cette révolution scientifique en physique. En 1941, il est en Egypte. Là, il écrit et publie un petit livre intitulé Allusions. A la première page de ce livre, on peut lire, à propos de la physique : « Des techniques raffinées, aux mains de savants de premier ordre, ouvrirent la voie aux plus étonnantes découvertes et firent germer les hypothèses les plus imprévues. En fait, tout l’édifice newtonien fut remis en question : et toutes les notions de sens commun dont la science avait jusqu’alors accepté la valeur. »

 

Sur ce plan, comme sur les autres, la pensée de Zundel n’a pas vieilli, bien au contraire. Le verrou de la « rationalité au premier degré » a sauté et la physique quantique guérit de la souffrance des paradoxes de la métaphysique. Le réel profond, élémentaire (le fond des choses) est mystérieux. Le mystère se définit comme une énigme qui semble n’avoir aucune chance d’être résolue à vue humaine, c'est-à-dire « ce qu’on a jamais fini de comprendre » (René Habachi). Le sarcasme voltairien à l’égard de la notion de mystère est invalidé par la connaissance scientifique : c’est un archaïsme. « On sait qu’on ne saura jamais » (Zundel)

 

Le mystère n’est ni un interdit, ni un barrage. Il est bien plutôt « ouverture sur le grand large », sur l’au-delà de ce que l’homme peut concevoir en utilisant les images de son monde de tous les jours. Le mystère est donc toujours une invitation à la recherche, à l’approfondissement Plus qu’un rempart contre l’absurde, il est le contraire de l’absurde. Il permet d’échapper à l’absurde. Il laisse la porte ouverte à un sens caché alors que l’absurde est la négation d’un sens caché.

 

Dès lors les mystères chrétiens n’ont pas à être édulcorés, traités comme des maladies honteuses. Zundel assume pleinement la grande vérité paradoxale du christianisme, proclamée dès l’origine : la puissance de Dieu se révèle en la personne du Christ, assassiné par les hommes et ressuscité (proclamation de Pierre le jour de la Pentecôte, Ac 2, 22-24).

 

4 - Conclusion

 

Pour René Habachi, l’originalité de Zundel est concentrée dans cette formule :

« Dieu n’a de prise sur son être qu’en se donnant »

« Elle est pour moi, poursuit Habachi, l’un des grands sommets de l’histoire de la philosophie et de la théologie… Pour la première fois l’être et l’amour sont joints dans une même réalité… Le geste de l’Etre est identique à celui de l’Amour. Etre et se donner sont une même réalité ».

 

Ce Dieu là, est capable de résister à tous les assauts de l’athéisme. Il est à la fois le plus invraisemblable et le seul crédible… :

- Le plus invraisemblable parce qu’il est le contraire de toutes les caricatures de Dieu inventées par les hommes. Il ne peut pas être une invention, il est une découverte.

- Le seul crédible parce qu’il brise l’orgueil de l’homme seul. La catéchèse primitive savait déjà l’exprimer ; « L’homme ne cède que sous le poids de la kénose extrême de Dieu » (Maxime le Confesseur). Cette citation est placée par O. Clément à coté d’une citation de Zundel, extraite de « Hymne à la joie » : « L’agenouillement de Jésus au lavement des pieds ne déroge pas à la grandeur divine, mais la révèle au contraire. »

 

 

 

 

Si le 21ème siècle voit l’avènement d’un christianisme décomplexé, libérateur, prospectif et non plus passéiste, Zundel y aura contribué.

 

Je terminerai par la conclusion du témoignage de Mgr Hervé Renaudin : « Je pense que être fidèle à Zundel – si on peut parler ainsi – c’est être disciple du Christ plutôt que disciple de Zundel ».

 

André GIRARD

A suivre – les échanges, sur le thème des sciences.

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