Conférence de M. Michel Fromaget, à Strasbourg, le 24 avril 2009, à la demande de l'AMZ. Nous remercions vivement M. Michel Fromaget et l'AMZ de nous permettre cette diffusion.

 

Lorsque je lis les Pères de l’Eglise, par exemple saint Irénée, Origène, saint Augustin ou Denys l’Aréopagite…, je suis vite saisi par une évidence : si ce n’est toujours, du moins très souvent, leur pensée apparaît comme " illuminée de l’intérieur ". Mais il n’y a pas là qu’une apparence. La lumière en question n’est pas celle dispensée par les yeux du corps, ni par l’intelligence de l’âme, mais celle qui vient de l’esprit. Celle qui éclaire lorsqu’on sait regarder, comme le dit si bellement Saint Paul, avec " les yeux illuminés du cœur " (Eph.1, 18). A propos de cette lumière, de cette compréhension, de cette connaissance, vous connaissez le splendide adage proposé par le Livre des Proverbes : «  C’est une lampe de d’Éternel que l’esprit de l’homme » (Pro 20, 27). Or, lorsque je lis Zundel, je suis frappé par cette même " lumière intérieure ". Elle vient non pas de ce que cet homme improbable sut développer une puissance intellectuelle et acquérir des connaissances considérables – ce qui lui sera fort utile, mais qui est en soi-même insuffisant. Mais elle vient de ce qu’il resta, toute sa vie, d’abord, et avant tout, fidèle aux enseignements que lui prodigua, à la faveur de quelque " heure étoilée ", celui qui, avant même qu’il eut quinze ans, l’éveilla à la fécondité du dépouillement et du vide intérieur, alors que dans l’église rouge de Neuchâtel il était en prière devant une statue de la Vierge Marie. Cette lumière vient de ce qu’il demeura parfaitement fidèle à Celui qui par l’intermédiaire de la voix d’un camarade lui fit, peu après entrevoir l’insondable profondeur des Béatitudes. Fidèle à Celui qui, dans la paix de l’Abbaye d’Einsiedeln, lui révéla ce secret du silence, à savoir " qu’il est vraiment quelqu’un ". Fidèle à Celui qui, pour le consoler de cette  " théologie d’objet "  qui le crucifia quatre années durant au Séminaire de Fribourg, puis à l’Angélicum de Rome, lui fit apercevoir un matin de septembre 1926, dans la sacristie de San Lorezo, à Florence, devant le tombeau des Médicis de Michel Ange, la Beauté qui se tient derrière toute beauté et qui sait délivrer tout homme du fardeau qu’il est à lui-même. Fidèle, enfin, à Celui qui, à peu près à la même époque, en la personne de saint François d’Assise, le confirma définitivement dans la défiance toujours plus nette qui lui inspirait le Dieu dévoilé par la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin.

 

Oui ! Zundel resta toute sa vie fidèle à ces enseignements " étoilés "  qu’il ne cessa de méditer et d’approfondir et dont nous venons de recenser cinq grands moments : l’église rouge de Neufchâtel, une voix qui lit le " Sermon sur la montagne ", le silence d’Einsiedeln, la découverte de Michel Ange, la rencontre du Poverello. N’allez cependant pas croire que ces temps d’éveil furent les seuls car, de son propre aveu, nous savons de Maurice Zundel qu’il bénéficia de grâces d’émerveillement tout au long de sa vie. Mais l’important, pour nous aujourd’hui, une fois rappelé le fait de cette transparence de Zundel à sa propre profondeur, n’est pas l’étude chronologique, ou symptomatique, des manifestations d’un tel fait, mais le contenu même de l’enseignement sur la nature de l’homme et sur l’expérience possible de Dieu que Zundel en retira. Or, avant même de proposer quelques rappels essentiels, présentés dans cet ordre, concernant ces deux thèmes (ce sera là l’objet des seconde et troisième parties de cet exposé), j’aimerais qu’ensemble nous découvrions que Zundel n’a pu donner le jour à une théologie et une anthropologie qui, aujourd’hui, nous interpellent autant, sans avoir du même coup pris ses distances avec quelques  " idoles ". Notamment avec ces trois dont sa foi lui révéla bien vite les immenses dangers. Ces trois idoles sont : le " Dieu des nations, le Dieu guerrier  " de l’Ancien Testament, la " Cause première "  brandie par la Somme Théologique et cette dernière idole que j’appellerais volontiers   "l’homme des Droits de l’homme ». A la faveur de quelques citations, derrière lesquelles je m’effacerai, – elles parlent toutes seules –, ce sont ces trois idoles-là que je vous présenterai dans la première partie de cet exposé afin que nous gardions présent à l’esprit ce que Zundel lui-même en pensait exactement. Quant à moi, je vois dans cette démarche qui nous permettra de regarder ces trois objets comme à travers les yeux mêmes de Zundel – de les regarder avec ce regard qui est celui d’un chrétien d’une envergure exceptionnelle – la meilleure introduction à notre entretien de ce soir.

 

 

 

I – A propos des trois " idoles "

 

 

 

De ces trois idoles les deux premières sont " théologiques ", la dernière " anthropologique ". Il arrive parfois à Zundel de saisir les deux premières en un seul geste. Ainsi dans sa Seconde conférence au Mont des Cats de décembre 1971, à la faveur de laquelle il ne se fait pas faute de rappeler aux moines qui l’écoutent :

 

« La notion courante de Dieu est un amalgame de philosophie imparfaite et partiale, un mélange d’Ancien Testament mal digéré, où Dieu apparaît forcément comme extérieur, puisqu’il est le Dieu d’une nation… »

 

Mais le plus fréquent est, je crois, qu’il en parle séparément. Écoutons tout d’abord ce que Zundel a pu dire de ce Dieu vétérotestamentaire, au risque de passer pour un disciple de Marcion, cet hérétique du IIème sicle qui aperçut le monde qui sépare le Dieu d’Israël de celui de Jésus-Christ, mais qui en tira hélas ! des conclusions particulièrement erronées.

 

1 – Le Dieu unique et solitaire :

 

Dans Émerveillement et pauvreté (1933 p. 135), je lis :

 

«  On ne peut comparer un monothéisme solitaire à un monothéisme trinitaire. Le caractère incomparable de l’Évangile c’est que s’il manifeste Dieu comme un Dieu unique, il le révèle également comme un Dieu qui n’est pas solitaire. Dieu est unique, mais non solitaire ».

 

Cette remarque est d’un poids inouï. A ma connaissance, jamais personne avant Zundel ne l’avait faite. Et dans Le problème que nous sommes (2000, p. 40), le Maître suisse va jusqu’à oser écrire : « Jésus (…) nous a délivrés de Dieu ! ». Plus précisément, Zundel écrit : « Jésus, en nous révélant la Trinité, nous a délivrés de Dieu ». Or, l’identité de ce Dieu dont Jésus nous délivre ne fait aucun doute : il est bien le Dieu de l’Ancien Testament, ce Dieu dont Zundel dit qu’il est : "forcément extérieur ", puisqu’il est le Dieu d’un peuple, le Dieu d’une nation, ce Dieu qui dépossède les autres nations en faveur d’un peuple élu, donc un Dieu limité ». (Seconde conférence du Mont des Cats, 12/1971). Pour Zundel ce Dieu est un " cauchemar " qui est un Dieu d’esclaves. Et dans maints écrits, il martèle cette affirmation : la Trinité nous délivre de ce cauchemar. Elle nous délivre de cet " épouvantable cauchemar " (Emerveillement et pauvreté, p.24). Elle nous « délivre du cauchemar d’un Dieu qui limite, d’un Dieu qui menace, d’un Dieu qui punit, d’un Dieu qui dévalorise notre existence. » (Ibid., p. 31). Elle nous libère d’une conception «  qui fait de Dieu une caricature, une idole, et de l’homme un esclave et un mendiant » (Ibid., p. 31). Et Zundel, qui a ce Dieu en horreur – parce qu’il sait tout le malheur que le christianisme lui doit – sait aussi nous faire goûter les raisons de cette aversion :

« S’il n’était pas Trinité, Dieu serait impensable (…) Il ne pourrait que tourner autour de soi, se repaître de Lui-même, se louer Lui-même, s’admirer Lui-même dans un narcissisme épouvantable et monstrueux » (Émerveillement et pauvreté, p.24). Ailleurs, Zundel demande :

« Comment Dieu peut-il être l’amour, s’il est unique et solitaire ? Un être solitaire ne peut réfléchir que sur soi, que se replier sur soi, s’enivrer de soi, se complaire en soi ! Comment concevoir que la vie divine soit ce narcissisme à une échelle infinie sans éprouver de dégoût ? Comment imaginer un être qui se repaît de lui-même, un être qui ne vit que de lui-même, qui n’a besoin de personne, puisqu’il est censé être la source de tout ? (…) Il est évident que cette idole est intolérable ! Le monothéisme solitaire nous scandalise et c’est effrayant d’y penser seulement » (Vivre Dieu, 2007, p. 134)

 

Ce Dieu solitaire qui est celui de l’Ancien Testament, ce Dieu que Zundel appelait volontiers " le Dieu Pharaon ", Zundel le retrouva comme tel, et magnifié comme tel, au cœur d’une religion qu’il avait appris à parfaitement connaître : l’Islam. Mais bien qu’à différents égards l’oblat d’Einsiedeln éprouva pour cette religion une grande admiration, il ne sut faire autrement que d’être profondément horrifié par sa conception de Dieu. (in : F. Rouiller, Le scandale du mal , 2002, p. 45).

 

Voici, enfin, un dernier portrait de ce Dieu que des hommes tels Nietzsche, Marx, ou Camus, auxquels Zundel vouait une grande estime, ne purent que détester, ce dont il leur donnait entière quittance :

 

«  Une sorte de capitaliste transcendant, invulnérable, despotique et tout puissant, aux caprices duquel tout est soumis et à qui nul ne peut échapper, c’est sous ces traits de caricature, en effet, que beaucoup se représentent la divinité. Tout enivrée d’elle-même, occupée tout entière à se célébrer et ne faisant grâce qu’à ceux qui s’aplatissent devant elle, elle réalise à une échelle infinie le type du Narcisse mythologique (…). Toutes ces conceptions, qu’elles soient religieuses, ou anti-religieuses, gravitent autour d’une idole » (in : F. Rouiller, Ibid., p. 183)

 

Or, Zundel le sait de source sûre, lui qui fut vicaire de paroisse, aumônier d’écoles, aumônier de bénédictines à Paris, des assomptionnistes à Londres, des carmélites au Caire, accompagnateur spirituel autant à Genève qu’à Beyrouth, il sait ( et c’était là certainement pour lui un sujet d’immense d’affliction) que d’innombrables chrétiens, parce qu’ils restent incapables d’intériorisation véritable, continuent de s’agenouiller devant cette même idole, sans avoir bien compris la libération, la guérison, apportée par le Dieu Trinitaire de l’Évangile, ce Dieu dont Jésus révéla, pour reprendre le mot de Zundel, qu’il est " l’anti-Narcisse ", " l’anti-Pharaon " absolu (cf. :.Émerveillement et Pauvreté, p. 52)

 

Mais, certains d’entre vous l’ont peut-être remarqué, du moins s’ils ont attentivement écouté les citations précédentes, le procès ici si magistralement intenté n’est pas seulement celui du Dieu solitaire de l’Ancien Testament : il est aussi celui du Dieu " source de tout ", celui du Dieu " premier moteur ", de ce Dieu que Saint Thomas s’efforça de mettre en formules et équations, en questions et réponses, tout au long de ses " Sommes " monumentales. Écoutez, le vocabulaire ne trompe pas.

 

2 – Le Dieu du thomisme, le Dieu " contenu dans des mots " :

 

Dans Je est un autre (p. 101), Zundel fait cette remarque qui mériterait de figurer en exergue de tous les traités d’histoire des religions :

 « Tant que l’homme demeure à l’extérieur de lui-même, il situe Dieu en dehors de soi. A mesure qu’il s’intériorise, Dieu lui devient toujours plus intérieur. »

A la différence du Dieu de Jésus-Christ qui est "esprit " (Jn 4, 24), qui est un" Dieu intérieur ", un Dieu dont Zundel dira qu’il est "un pur dedans  ", le Dieu de l’Ancien Testament est un " Dieu extérieur ", un "Dieu logé derrière les étoiles" (Vivre Dieu, p. 130) et, en ce sens, un "Dieu objet". Nous avons vu que Zundel lui reproche aussi, mais c’est la même chose, d’être un Dieu solitaire, un Dieu qui n’a besoin de personne. Or, ces reproches d’extériorité, d’objectivité, de solitude et d’indifférence, le Dieu, à bien des égards si inquiétant que campe la Somme Théologique, ce Dieu les encoure Lui aussi, Lui "l’être absolument nécessaire", Lui "le premier moteur immobile", Lui « « la cause non causée », Lui "la cause première", Lui dont l’existence ne se perçoit nullement dans l’intuition immédiate, mais seulement par des arguments " allant des effets à la cause ". Toutes ces expressions et propositions sont très exactes : je les ai relevées dans la Somme théologique elle-même et notées pour vous, afin que nous comprenions mieux le jugement très ferme que Zundel – éclairé par sa propre expérience de Dieu – finira par porter sur le Dieu fabriqué par l’intellect insatiable de saint Thomas. A ce sujet bien peu de catholiques connaissent l’épisode, mais il est infiniment révélateur, puisque avec sept siècles environ d’avance, il offre au jugement zundélien la plus magnifique caution qui se puisse imaginer. En effet, à la fin de l’année 1273, quelques mois à peine avant sa mort, à la faveur d’une extase qui lui vint pendant la messe de la Passion, tout illuminé par cette même lumière qui échoit aux vrais mystiques, saint Thomas prit alors conscience que l’oeuvre à laquelle il avait consacré l’essentiel de sa vie, toute cette œuvre n’avait pas plus de valeur " que de la paille ". Ce sont là ses propres paroles. Il posa sa plume et n’écrivit plus un mot.

 

Mais écoutons ce que disait Zundel de ce Dieu en forme de théorème, de ce Dieu dont, selon toute vraisemblance, le Dieu de Jésus-Christ révéla à saint Thomas, lors de son illumination eucharistique, ce qu’il convenait de penser. Dans l’ouvrage Pour toi qui suis-je ? , (2003 p. 251), Zundel introduit au cœur du sujet en ces termes :

« Parlons-nous (…), d’un Dieu préfabriqué, d’un Dieu contenu dans des mots, ou bien d’un Dieu que l’on expérimente, d’un Dieu que l’on vit, d’un Dieu que l’on découvre (…), d’un Dieu qui dépend de nous ? »

 

Or, le Dieu enseigné dans les universités thomistes, et notamment à l’Angélicum de Rome, n’était pas celui-là. Dans les dernières années de sa vie, Zundel en brossa plusieurs fois le portrait. Ainsi en 1971, au Mont des Cats :

 

« On peut donc déduire une série illimitée de conclusions en maniant le syllogisme qui fera de Dieu un objet parfait. Il est totalement indifférent à ce qui peut nous arriver, comme nous pouvons être totalement indifférents à ce qui peut lui arriver, puisqu’il ne lui arrive rien. »

 

Et de ce Dieu qui, avant tout et au-dessus de tout, est du monde " la cause première ", lors d’une conférence donnée à Bois-Cerf, en mai 1973, après avoir rappelé qu’un " Dieu-cause-première " ne peut aimer les autres pour eux-mêmes, ni rien apprendre d’eux, car alors, il dépendrait d’autrui et cesserait ainsi d’être " la cause première ", Zundel a, à son sujet, ce raccourci fulgurant : 

 

« Si Dieu est cela, il est l’ennemi public numéro 1 »

 

Dont acte. Certains aiment à faire connaître la pensée chrétienne de Zundel en l’arrondissant, en gommant ses aspérités. Ceci, afin qu’il " passe mieux ", afin qu’il soit plus facilement accepté par une Église dont il ne faut pas oublier qu’en matière de doctrine saint Thomas demeure la référence ultime. Jean-Paul II le présentait, il y a peu encore, comme Apostolus Veritatis, « l’ Apôtre de la Vérité », dénomination suffisamment éloquente. Quant à moi, je pense différemment. Je crois même, au contraire, que la pensée de Zundel portera des fruits d’autant plus grands qu’on sera attentif à la restituer dans toute cette vitalité, cette vigueur, cette force qui lui a déjà permis d’ébranler tant de convictions et d’interprétations si contraires au christianisme véritable.

 

Mais tournons-nous maintenant vers cette anthropologie, vers cette conception de l’homme héritée de l’Humanisme de la fin du Moyen Age et de la Renaissance, conception avalisée par les temps modernes et les différentes déclarations des " Droits de l’homme ", conception dont ses grandes connaissances, ainsi qu’une profonde expérience des hommes et de la vie, enseignèrent bien vite à Zundel tout ce qu’elle a d’illusoire.

 

 

 

 

3 – L’homme des "Droits de l’homme" :

 

Il est bien sûr avantageux pour l’homme de s’imaginer qu’il existe. Or, de cette existence, l’abbé Zundel, allergique à toute idée reçue, à tout argument d’autorité, n’est pas a priori convaincu. Tel Diogène parcourant la cité antique, en plein jour, sa lanterne à la main, Zundel, habité de l’Esprit qui le révéla à lui-même, chemina lui aussi sur les sentiers de son époque. Or, la conclusion des deux philosophes, à plus de deux mille ans de distance est la même exactement : l’homme n’existe pas. Du moins pas encore. Certes, les propriétaires et les nantis, les intellectuels et les experts, pour se donner des droits et notamment celui de s’approprier leur vie et d’exploiter celle des autres et le monde en plus, affirment haut et fort leur humaine existence. Mais celle-ci est un leurre. Au stade où nous en sommes, dit Zundel, l’être de l’homme réside seulement dans " son pouvoir être " (in : Je est un autre, p.67). Au vrai, l’être lui manque. De cette béance viennent toutes les souffrances et les crimes qui grèvent notre temps. De là vient encore, ainsi que Zundel l’expose dans Croyez-vous en l’homme, (1996, p. 36), le caractère « tragiquement puéril de toutes les déclarations, des droits de l’homme » lesquelles supposent acquis ce qui reste, en réalité, à conquérir.

 

Sur ce sujet de l’inexistence de l’homme contemporain, deux passages, parmi tant d’autres de l’œuvre zundélienne, sont particulièrement frappants. L’un se trouve dans A l’écoute du silence (1997, p.49), l’autre vient d’une conférence rapportée par M. Donzé dans l’Humble Présence (1986, p. 19). Hélas ! Je ne puis vous en proposer ce soir que de seuls extraits. Commençons par cette appréciation :

 

« L’humanité de notre temps est un musée de cire. Nous voyons des groupes qui font des gestes, occupent des situations, tiennent des rôles,… mais il n’y a personne. Le monde est comme un grand cimetière, la maison des morts,… Il n’y a personne et c’est là la tragédie de notre époque. Les figurines que nous voyons nous intéressent jusqu’au moment où nous voyons qu’elles ne sont pas vivantes, leurs gestes, leurs attitudes sont immobiles. Il n’y a personne. »

 

D’autre part, dans A l’écoute du silence, nous pouvons lire :

 

« On admet que l’homme existe, que ses droits sont indiscutables, que sa dignité est inviolable, qu’il a atteint sa majorité et qu’il est capable de prendre lui-même toutes ses responsabilités. En fait, nous sommes dans le siècle des guerres ininterrompues, du génocide, de la torture, de la déportation, des dictatures, du racisme et du lavage de cerveau – et nous oscillons entre un univers concentrationnaire et un monde complètement déboussolé et dissolu. Le problème fondamental est donc : l’homme existe-t-il ? Il n’est par sa naissance charnelle, qui lui est imposée, qu’une miette d’univers, qu’un produit de l’évolution cosmique. Le monde physique et lui sont d’un seul tenant. La jungle de la forêt vierge se prolonge dans la jungle de son inconscient. Son moi est la résultante de tous les déterminismes internes et externes qu’il subit, de toutes les pressions du milieu, de toutes les sédimentations de son histoire infantile (…) La seule question qui reste ouverte est donc : attendu que l’homme n’existe pas naturellement, n’existe pas tout fait en vertu de sa naissance charnelle, attendu qu’il subit au plus haut degré le poids de ses préfabrications, attendu qu’avec tous les vivants, il ne peut subsister qu’en pillant tout l’univers (…) la seule question qui reste ouverte est : l’homme peut-il se faire homme ? »

Selon M. Zundel, l’individu qui demeure à ce stade de préfabrication, parce qu’il n’a encore rien engendré de véritablement personnel, lorsqu’il dit "je" ou "moi", ne désigne, à proprement parler, personne, puisqu’il n’existe pas encore en tant que personne. Et s’il choisit de s’enfermer dans cette condition, où il est seulement biologique, charnel – c’est-à-dire tissé de seules composantes physique et psychique, corporelle et mentale – alors il n’existera jamais. Pire même : il mourra avant même d’exister. Pour exister, il faut qu’il accepte de devenir celui qu’il est appelé à être de toute éternité, il faut qu’il accepte de se " décoller " de lui-même, de se " désapproprier ", de " se perdre de vue ". Il faut, dit Zundel, qu’il accepte de "naître une nouvelle fois". A défaut, il ne sera jamais vraiment humain. A ce propos, Zundel n’hésite pas à écrire :

 

« L’être qui refuse de se faire homme, reste en dessous de son humanité. Il n’existe pas en tant qu’homme (…), il devient un parasite de l’humanité et de l’univers. » (Un autre regard, p. 302)

 

Mais nous ne saurions mieux apercevoir l’importance exceptionnelle de cette " nouvelle naissance " sans mieux connaître l’anthropologie de Zundel, laquelle constitue justement l’objet de notre seconde partie.

 

 

 

II – La connaissance de l’homme

 

 

 

Un fait toujours me frappe, m’étonne et m’émerveille, lorsque j’étudie l’anthropologie de Zundel, c’est l’étroite parenté qui la relie, bien sûr à celle de l’Évangile, mais aussi à celle des philosophes antiques, notamment les stoïciens. Pour aujourd’hui, j’ai choisi de vous introduire à la connaissance de l’homme, qui est celle de Maurice Zundel, en vous montrant, grâce à ce que j’appellerais trois "marqueurs essentiels" qu’elle est strictement identique à celle du christianisme originel. Mais avant, à la faveur de quelques brèves citations, j’aimerais vous faire pressentir cette communauté si forte qui lie l’anthropologie de Zundel à celle de la philosophie antique.

 

1– Le regard de la philosophie antique :

 

Un thème fondamental de l’anthropologie zundélienne est la similitude de la condition naturelle humaine et de la condition animale. En fait, c’est selon lui la même. Écoutons Zundel :

 

« Le fonctionnement de nos cellules, de nos réseaux nerveux, de nos glandes endocrines, nous est imposé. Rien de cela n’est notre création. Nous sommes pareils aux cailloux, aux végétaux, aux animaux. Nous sommes un résultat, un produit. » (Ton visage, ma lumière, p. 71).

 

Ailleurs, le grand prédicateur note qu’à l’occasion nous savons même être " pire que les animaux " (Ibid., p. 58). Chez Zundel le mot "biologique" signifie la condition naturelle, biologique, non libérée, non transfigurée, de l’homme. Ce qu’il en pense est limpide : notre biologie « ne vaut pas plus que celle des punaises et des cafards » (A l’écoute du silence, p. 57). Et en rester à ce niveau biologique, c’est non seulement pour l’homme rester " en deçà de son humanité ", mais aussi nous l’avons dit se vouer à la mort (Ibid., p. 58).

 

Or, voici quatre brèves propositions qui, pour nous, remontent presque à la nuit des temps, mais dont le contour, l’esprit et le style, font qu’elles auraient pu être signées, hier, par Zundel. Les deux premières sont d’Epictète (50 - 130), le philosophe esclave. Les deux suivantes sont de Clément d’Alexandrie (175 - 225) et de Boèce (480 – 525) deux Pères de l’Église qui nourrissaient pour la philosophie antique une immense estime.

 

       D’Epictète, dans ses Pensées et Entretiens (L II, XIV) :

 

« C’est une honte pour l’homme de s’arrêter où s’arrête l’animal, il est de son devoir d’accomplir sa propre nature. »

 

« Car, vous tous qui ne vous occupez que d’argent, de terres, d’esclaves et de magistratures, il n’y a dans tout cela que du fourrage. »

 

De Clément d’Alexandrie, dans son Protreptique (exhortation) (II, 113, 34) :

 

« Si nous n’avions pas connu le Christ, si nous n’avions pas été éclairés par lui, nous ne serions pas en meilleur état que les volailles que l’on engraisse, qu’on tient dans l’obscurité et qu’on gave pour les tuer. »

 

De Boèce, enfin, dans La consolation de la philosophie (Garnier , p. 67) :

« Car le sort de la nature humaine est de ne dominer le monde qu’au moment où elle se connaît elle-même. Aussi s’abaisserait-elle au-dessous des bêtes, si elle cessait de se connaître car, pour les autres êtres vivants, s’ignorer est une loi de la nature, pour les hommes, c’est une dépravation. »

 

La " connaissance de soi " dont parle Boèce est à entendre dans sa signification forte de " naissance à soi ". C’est de la " seconde naissance " dont il est ici question. Or, cette compréhension ontologique, existentielle de la nouvelle naissance, avec la conception ternaire de l’être humain et la manière libre de concevoir son immortalité constituent, selon moi, les trois caractéristiques fondamentales, les trois "marqueurs essentiels" de l’anthropologie enseignée par Jésus-Christ et la Tradition apostolique originelle. Or, ces trois traits décisifs, que l’on chercherait en vain dans la doctrine catholique moderne, à la manière de trois fils d’or, tissent toute la conception zundélienne de l’homme. Si le cadre de cet exposé ne me permet pas d’éclairer ce fait autant que je le voudrais, du moins me permettra-t-il de vous en avertir. Ce que j’aimerais faire en piquant suffisamment votre curiosité pour, qu’ensuite, à la faveur de grandes lectures et de méditations paisibles, vous puissiez, par vous-même, prolonger cette étude.

 

2 – Le regard de la Tradition apostolique :

 

          L’Évangile connaît l’homme comme un être " à trois dimensions " : le corps, l’âme, l’esprit. Je dirais encore : à "trois demeures" : physique, psychologique et spirituelle.

 

Il le connaît comme un homme qui, pour s’achever, pour devenir homme fait, doit naître une nouvelle fois. Je vous renvoie à ce sujet, à l’enseignement donné par Jésus à Nicodème au chapitre 3 de l’évangile de Jean.

 

   Il le connaît, enfin, comme un être qui, loin d’être immortel par nature, ne pourra éviter la mort que s’il croit en Celui qui a envoyé Jésus-Christ. Autrement dit que s’il est né une nouvelle fois. Car, celui-là, seul, " est passé de la mort à la vie " (Jn 5, 24).

 

   Ces trois données capitales de l’homme évangélique sont, bien sûr, bien connues de la première Tradition qui sut parfaitement leur accorder leur juste place. Une unique citation, relative à chacune, saura nous convaincre.

 

     De saint Irénée de Lyon (130-208 env.), à propos de la composition   ternaire de l’humain. Dans ce passage la "Lumière des Gaules" parle des hérétiques. Il dit (Contre les hérésies, V, 9, 1) :

« Ils ne comprennent pas que trois dimensions (…) constituent l’homme parfait : à savoir la chair, l’âme, l’Esprit. L’une d’elle sauve et forme, à savoir l’Esprit. Une autre est sauvée et formée, à savoir la chair. Une autre, enfin, se trouve entre ces deux, à savoir l’âme… » (laquelle désigne, dans de telles énumérations, je le rappelle, uniquement la composante psychique, mentale, de l’être humain).

 

A propos de la seconde naissance par laquelle l’homme passe de sa condition naturelle et mortelle à sa condition spirituelle et immortelle, condition où il participe de la nature divine, Irénée interpelle ainsi les hérétiques :

 

« Comment, d’ailleurs, seras-tu dieu, alors que tu n’as pas encore été fait homme ? Comment seras-tu parfait, alors que tu viens à peine d’être crée ? Comment seras-tu immortel, alors que c’est dans une nature mortelle que tu n’as pas obéi à ton Créateur ? » (Ibid., IV, 39,2). Ailleurs, Irénée parle explicitement de la naissance naturelle comme une " naissance de mort " et de la nouvelle naissance comme une "naissance de vie ". (Ibid V, 1,3 ; IV, 33,4)

 

Les paroles précédentes d’Irénée en témoignent : si l’être humain s’en tient à sa première naissance, il meurt. Car l’immortalité n’appartient pas à sa nature, elle ne lui est pas congénitale. C’est là ce qu’explique de manière si vivante saint Théophile d’Antioche à la fin du IIème siècle, dans ce passage mémorable et pourtant bien oublié :

 

     « Mais on nous dira : « Mourir n’était-il pas dans la nature de l’homme ? » Pas du tout. « Etait-il donc immortel ? » Nous ne disons pas cela non plus. On va répliquer : « Il n’était donc rien du tout ? » Ce n’est pas non plus ce que nous soutenons. Voilà : par nature, l’homme n’était pas plus mortel qu’immortel. S’il avait été créé dès le principe immortel, il eut été créé Dieu. D’autre part, s’il avait été créé mortel, il eut semblé que Dieu fut la cause de sa mort. Ce n’est donc, ni mortel qu’il a été créé, ni immortel, mais capable des deux. »

 

Ce passage extrait des Trois Livres à Autolycus (II, 27) est si transparent qu’il ne nécessite aucun commentaire. Or, prenons bien de cela la mesure : Maurice Zundel jette sur le ternaire humain, la nouvelle naissance et l’immortalité exactement le même regard que ces Pères anciens dont on est certain qu’ils n’ont jamais transmis que la plus pure tradition héritée de Jésus par l’intermédiaire des apôtres.

 

 

 

 

 

3 – Le regard de Maurice Zundel :

 

                    Mais sans doute connaissez-vous mieux que moi l’essentiel de ce que ce regard aperçoit. En tout cas, concernant les trois particularités anthropologiques qui nous retiennent, voici.

 

          Quant à l’immortalité tout d’abord. La position de Zundel sur ce sujet ne fait aucun doute. Pour lui, conformément à ce que dit l’Écriture, et contrairement à ce qu’affirme le Magistère actuel de l’Eglise romaine, l’homme n’est pas de lui-même immortel : il a seulement, mais fondamentalement, à le devenir. Autrement, il meurt. Écoutez :

 

« … si nous nous ensevelissons dans notre biologie, nous sommes déjà morts, car nous nous livrons à la mort, en nous immergeant dans ces énergies physiques limitées dès le départ, qui se nivellent sans cesse, jusqu’au niveau étale de la mort. » (A l’écoute du silence, p. 58)

 

          Au vrai, précise M. Zundel, l’homme n’est que candidat à sa propre immortalité. Le passage suivant est particulièrement frappant :

 

          « L’immortalité n’est pas une rallonge mise à notre vie biologique dans la crainte de crever. Ce n’est pas du tout cela. L’immortalité est une valeur, une dignité, une vocation, une exigence : comme la personnalité et comme la liberté. C’est pourquoi, nous sommes candidats à notre immortalité. Elle ne peut pas nous être donnée toute faite, pas plus que notre personnalité, pas plus que notre liberté. » (Ibid., p. 58)

 

          Zundel a la même conception vertigineuse de la liberté que les Pères anciens, conception qui dit que la liberté caractéristique de l’homme est non pas de faire, mais d’être. Ou de ne pas être, si nous choisissons de ne pas actualiser cette liberté en libération effective de nous-même. Auquel cas, c’est la mort. C’est pourquoi Zundel lie si souvent le thème de la liberté et celui de l’immortalité : il va jusqu’à écrire de cette dernière qu’elle est " consubstantielle à notre libération " (Je est un autre, 1997, p. 167). Ce qui est dire qu’elle est consubstantielle à notre " personnalité ", à notre "humanité", mais celles-ci étant considérées comme une tâche , non pas comme une donnée.

 

          «… Nous faire homme authentiquement, c’est dans la même mesure nous immortaliser… » écrit Zundel (Ibid., p. 167).

 

          C’est là une tâche toujours à reprendre, jamais acquise :

 

          « Cette dignité, il faut constamment la reconstruire, comme la personnalité, comme la liberté, comme l’immortalité, c’est la même chose ! » (Le problème que nous sommes, p. 253)

 

          Oui ! C’est la même chose ! Et Justin Martyr, Tatien, saint Irénée, Théophile d’Antioche et, avant eux, Jésus, saint Jean, ou saint Paul ne disaient pas autre chose.

 

          Quant aux trois dimensions de l’humain, quant aux trois ordres de réalité auxquels elles appartiennent, ici encore le constat est sans ombre. Saint Paul, dans la finale de sa première lette aux Théssaloniciens énumère ces trois dimensions : le corps, l’âme, l’esprit. Le corps ouvre sur l’ordre sensible, l’âme sur l’ordre intelligible, l’esprit sur l’ordre spirituel, l’ordre des essences. Blaise Pascal, dans sa " Pensée 793 ", a présenté et illustré magistralement cette distinction des "Trois ordres". Certainement, Zundel la connaissait par d’autres voies, mais, lorsqu’il la présente, ce qu’il fait fréquemment, il aime en référer à Pascal. Cette distinction est pour Zundel absolument essentielle. Ainsi que le dit Claire Lucques, dans son portrait de M. Zundel (Esquisse d’un portrait de Maurice Zundel, 1996, p. 190), les trois ordres sont véritablement au centre de son " univers spirituel ". Lors de son séjour au Caire, Zundel leur consacra toute une étude que l’on trouvera dans l’Homme passe l’homme. De la « Pensée 793 » de Pascal, il affirme : « Ces mots sont d’airain, ils ne passeront pas » (p. 185). Mais, à ma connaissance, c’est à la faveur de conférences prononcées en 1927-1928 à l’intention des moniales bénédictines de la Rue Monsieur, que Zundel illustra et expliqua la tripartition de l’être avec le plus de délicatesse et de profondeur. Dans les notes préparatoires de ces conférences, à propos du regard « qui voit les choses dans leurs trois dimensions », à propos de ce regard dont il dit qu’il est une " vision sacramentelle ", qu’il est un regard qui, de l’univers, fait jaillir les "virtualités latentes " et donne " la plus haute lecture " qui se puisse concevoir, M. Zundel écrit ceci, qui est absolument capital et pénètre déjà au cœur même de la troisième partie de cet exposé :

 

          « Les créatures nous sont un écueil, non parce que nous les aimons trop, mais parce que nous ne les aimons pas assez. Si nous les aimions, plutôt que de les ramener à nous et de les resserrer (…) dans nos propres limites, nous voudrions qu’elles fussent, qu’elles atteignent leur plénitude (…) Et alors nous commencerions à les voir avec toute leur secrète profondeur, c’est-à-dire selon le schéma pascalien des Trois ordres, dans leur triple dimension : sensible, intelligible et mystique. » (A l’écoute du silence, p. 75) Puis Zundel déploie sa jolie méditation sur le brin de muguet lequel offre à nos sens corporels couleur vive, contact soyeux et parfum délicat, à l’intelligence rationnelle de notre âme maints sujets de réflexion et qui, en transparence de sa splendeur éphémère, laisse apercevoir à notre esprit, afin qu’il le contemple " un rayon de la Beauté première ".

 

        Or, à l’issue de cette méditation, Zundel donne cet enseignement qui, dans un premier temps, nous surprend. Il écrit (les italiques sont de Zundel) : «  La doctrine des Trois Ordres, cette vue de l’univers dans ses trois dimensions nous permet d’entendre la doctrine chrétienne du détachement. » (Ibid., p. 77) Et il explicite ainsi son propos :

 

        « En un mot, qui est tout le christianisme : Il s’agit d’aimer. Nous croyons aimer. Et c’est nous que nous aimons… Ramenant à nous l’objet qui nous élargit, faisant tenir tout l’univers dans les limites de ce moi où nous étouffons, nous rendons encore plus lourde notre captivité. Si nous aimions vraiment les choses, nous voudrions leur bien, nous leur rendrions justice et nous commencerions par les voir dans leurs trois dimensions. Alors, saisis d’un immense respect pour leur incommensurable grandeur (…) nous ne rêverions plus que de délivrer, par notre charité, l’Étincelle divine qui sommeille en elles. Non point ramener les créatures à nous – mais les rendre à leur véritable destin, leur faire atteindre leur plénitude, en les donnant à Dieu. » (Ibid., p. 78)

 

          Mais voir, soi-même et les autres, dans leur "trois manières d’être là", pour reprendre le joli mot de Jean Guitton, c’est déjà œuvrer à cette seconde et nouvelle naissance à laquelle Zundel accorde dans son œuvre une place véritablement suréminente. Et qui ne pourrait être moindre, puisque grâce à l’Évangile, et à la suite des Pères anciens, il fut donné à Zundel de comprendre qu’elle a pour l’être humain une signification décisive, très exactement « vitale ».

.

          On a pu dire de l’œuvre de Maître Eckhart – et le mot vaut aussi selon moi pour Tauler – que toute son œuvre gravite autour du mystère de la nouvelle naissance. Or, il en va de même, et peut-être plus encore, de l’œuvre de Zundel qui n’eut de cesse d’explique le monde qui sépare le " moi objet " du " moi sujet ", qui sépare le " Je qui est moi", du " Je qui est un Autre ", " l’homme quelque chose ", de " l’homme quelqu’un ", " l’homme réel " de " l’homme possible ", " l’homme préfabriqué " de " l’homme créateur ", bref " l’homme biologique " de "l’homme source, origine et valeur "… Ceci afin que nous apercevions mieux ce chemin de la nouvelle naissance qui permet de passer de l’un à l’autre. Je ne connais guère moins d’une soixantaine de développements de Zundel concernant le mystère de cette naissance.

 

          Selon moi, l’un des plus marquants se trouve dans le premier chapitre de Je est un Autre. Voici quelques extraits de ce chapitre, extraits très brefs qui, s’ils ne disent pas tout, ont cependant le mérite de dévoiler l’essentiel.

     Après avoir expliqué l’importance capitale de l’expérience de l’émerveillement, à la faveur de laquelle nous entrevoyons notre libération et commençons à naître à nous-même, après avoir montré que cette expérience ne saurait être sans la rencontre intérieure d’une "Présence ineffable" qui, en nous aimantant, nous détourne de nous-même, Zundel écrit un peu plus loin :

 

          « Ou bien il n’y a pas d’homme (…), ou bien l’homme est possible (…). Et il est certain que la seule manière pour nous de nous faire homme (…) c’est d’offrir tout ce que nous sommes à cette Présence qui nous offre tout ce qu’elle est. (…) Et ainsi le visage unique, le visage qui nous attend au plus profond de nous-même (…), ce visage se révèle à nous comme un visage de don, de dépouillement, de silence et de pauvreté. Le seul chemin vers nous-même, le seul chemin vers notre liberté, le seul chemin vers notre dignité, notre personnalité, notre universalité : c’est Lui (…) Il est donc certain que la rencontre avec soi coïncide avec la rencontre avec Dieu, puisque pour saint Augustin, comme pour nous, « La Beauté antique et si nouvelle » c’est Lui (…) Mais, il faut noter, cela est capital, que c’est au même moment que l’on atteint à soi (…) et que l’on rencontre en soi « la Beauté si antique et si nouvelle » qui a ravi le cœur de saint Augustin. Il y a (…) une solidarité indissoluble entre ma libération et la rencontre avec cet Amour « plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même » (…) La quête de l’homme ne peut s’achever que par l’expérience de Dieu » (Je est un Autre, pp. 22-23-24)

 

          L’expérience de la Présence, de la Beauté, de l’Amour, de Dieu ! Nous y voici. Cette expérience est-elle à notre portée ? Si oui, comment ? Qu’enseigne M. Zundel au sujet de cette expérience dont son amour et sa vie portent un si beau témoignage ?

 

 

 

III- L’expérience de Dieu

 

 

 

                  La première et la plus simple expérience de Dieu, à défaut de laquelle aucune autre n’est possible, est celle de notre propre incomplétude, celle de ne pas être à la hauteur de ce qu’exige notre nature. « Nous sommes confrontés avec une exigence qui vient du dedans, une exigence d’être, d’être toujours d’avantage … » écrit Zundel (Je est un Autre, p.26). Cette exigence, cette " aimantation ontologique "c’est nous qui l’éprouvons certes, mais elle n’est pas de nous. Elle vient de l’Hôte mystérieux qui est en nous, elle vient de Dieu. Car ainsi que le formule admirablement Zundel dans un passage que je ne retrouve pas : « Dieu n’est pas l’objet de notre désir : il en est le sujet ». Si donc nous faisons l’expérience de ce " désir d’être ", qui est aussi indissociablement, " désir d’infini, de beauté, d’amour ", alors nous faisons déjà de manière tout à fait effective, une première expérience de Dieu en nous. Et plus nous nous mettons à l’écoute de ce désir, plus nous le laissons guider et éclairer nos choix, et nos actes jusqu’aux plus humbles – écrire une lettre, regarder le ciel, donner à manger au chien…– plus nous augmentons nos chances d’être conscients de sa présence en nous. Vous voyez, au fond, c’est très simple.

 

                 Nous devons aussi à Zundel cet enseignement formidable : à savoir que l’horreur de la souffrance, de la mort et du mal, notamment quand ils frappent des innocents, à savoir que cette révolte en nous, n’est pas tant de nous que de Dieu. Mais c’est là une dimension de l’expérience spirituelle selon Zundel que je ne développerai pas ce soir, ayant fait le choix de vous parler du caractère paradoxal de la mystique zundélienne, ainsi que des premiers enseignements qui en découlent.

 

                 Zundel désire et sait nous rendre présent à Dieu. Car ainsi qu’il aime le dire, ce n’est pas Dieu qui est absent, mais nous qui ne sommes pas présents. Ainsi, dans cette aimantation pour le Bien, et le "plus être", et dans cette répulsion pour le Mal, qui est toujours un « amoindrissement de l’être », sans doute ignorions-nous que Dieu était là. Nous le pensions absent. Or il est là. Contrairement au Dieu vétérotestamentaire, et sans doute à celui du thomisme, le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu intérieur. Jésus le dit lui-même à la Samaritaine : « Dieu est esprit » (Jn4, 24). Zundel dira qu’il est " un pur dedans ". Mais il est aussi un Dieu qui jamais ne s’impose. Qui s’impose si peu que le plus fréquent est le sentiment de sa parfaite absence. Or jusque dans cette absence même, il faut que nous apprenions à découvrir un signe de sa présence. Souvenez-vous : Jésus lui-même, sur la croix, eut le sentiment d’être abandonné (Mt 27, 46). Or, il ne l’était pas, comme en témoigna sa Résurrection d’entre les morts.

 

                 Cette présence dans l’absence est un premier trait paradoxal qui, parce qu’il malmène nos attentes ordinaires, nous place déjà dans une attitude juste. Mais il en d’autres. Notamment deux, dont Zundel est particulièrement bien averti comme en témoigne jusqu’à la construction de ses phrases lorsqu’il traite de l’expérience de Dieu. Ainsi, dans A l’écoute du silence, il dit dans l’un de ses raccourcis lapidaires dont il a le secret : « Impossible de nous joindre sans le rencontrer. Impossible de le joindre sans nous transformer, sans nous libérer de nous-même » (p. 51). Traduisons : « Impossible de se libérer, sans Le rencontrer. Mais aussi et réciproquement : Impossible de le rencontrer sans nous libérer. »

 

                 Serait-ce donc que Zundel se trompe et nous trompe ? A moins qu’il nous avertisse que nous abordons ici un lieu mystérieux où ne jouent plus les lois de la causalité ordinaire ?

 

                 Mais écoutez encore. Zundel, vous le savez, afin de nous instruire de l’intériorité de l’expérience de Dieu aime à citer fréquemment ce passage des Confessions de saint Augustin :

 

                 « Bien tard je t’ai aimée, Ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans de moi, et moi au-dehors. Et c’est là que je te cherchais (…) Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi… » (Confessions, X, XXVII, 38).

 

                 Or, Zundel, plus que quiconque, fut sensible à l’éternelle Beauté qui transparaît et rayonne à travers l’éphémère beauté des choses et des êtres. Sa sensibilité et son acuité en ce domaine étaient telles que nous lui devons quelques unes des meilleures pages qui ont jamais été écrites sur l’expérience de l’émerveillement. Il considérait ce dernier comme " l’expérience spirituelle par excellence " (Vivre Dieu, p. 35). Cependant, cette expérience, à la différence d’autres qui sont purement intuitives, est d’abord une expérience sensible. Alors, cette Beauté qu’elle fait apercevoir, est-elle intérieure ou extérieure ? Ce n’est plus la logique causale qui est mise à mal, mais celle de l’espace. Une fois encore : Zundel peine-t-il à bien comprendre les grâces qui lui échoient ? Se trompe-t-il ? Ou bien s’exprime-t-il de manière juste et, ce faisant, nous prépare-t-il de la manière la plus juste à cet état d’étonnement sans lequel nous ne saurions naître, ni à nous-même, ni à Dieu ?

                 Bien entendu, un Maître de la vie spirituelle de la lignée de Maurice Zundel – qui est celle des grands mystiques – ne se trompe pas. Quand il campe, sans nullement les lever, les trois paradoxes : de " la présence et de l’absence ", de " la cause et de l’effet ", de " l’intérieur et de l’extérieur ", il nous introduit à trois vérités.

 

                  La première est que si nous ne dépassons pas les enseignements de notre biologie, si nous restons repliés sur des attentes sensorielles – car la tentation est là, bien sûr, qui est de voir l’invisible, d’entendre l’inaudible…– si nous restons paralysés par nos concepts et raisonnements, si nous continuons ainsi de limiter la création à nous-même en lui collant des étiquettes et en la filtrant par nos attentes égocentrées, alors nous n’expérimenterons rien de Dieu : ni Beauté, ni Vérité, ni Bonté, ni Amour.

 

                  La seconde est que si l’homme ne peut actualiser sa liberté en libération de lui-même, s’il ne peut accoucher de sa propre humanité sans rencontrer au plus intime de lui-même Celui qui, de toute éternité, l’attend, il ne doit cependant surtout pas concevoir cette rencontre comme moyen de naître à son être essentiel. Car, Zundel le dit bien : sans cette naissance, cette rencontre, elle-même, est impossible. Car « seul le semblable voit le semblable  ». Pour rencontrer Dieu qui est Esprit, il faut soi-même « devenir esprit » affirme Zundel. En sorte que cette seconde vérité pourrait se formuler ainsi : « Nous sommes là sur un chemin sans chemin ». Je veux dire un chemin où les rapports " de cause à effet " et, notamment, ceux " de moyens à fin " ne jouent plus. L’expérience de l’Esprit ne se subsume pas . H. Corbin, le grand orientaliste, spécialiste de la gnose iranienne, disait pour sa part la chose ainsi : «  On ne pénètre pas par effraction dans le domaine de l’Ange ». Sainte Thérèse d’Avila la disait, quant à elle, en ces termes : « L’industrie humaine ne peut en aucun cas produire les états mystiques, ni faiblement, ni un instant. » Devons-nous cependant en déduire qu’il n’y a rien à faire ? Nullement : car si Zundel dit bien qu’il n’y a pas de libération vraie sans cette rencontre intérieure, tout en laissant entendre que cette rencontre est inconcevable sans une telle libération, il ne dit pas que l’on ne puisse se préparer à une telle libération, ni à une telle rencontre. Bien au contraire, et c’est là la troisième vérité, le troisième enseignement auquel Zundel nous convie.

 

                 Ce troisième enseignement se résume en trois mots : « Silence, Prière, Désappropriation ». Trois identiques sont : « Intériorité, Contemplation, Vacuité ». Si vraiment nous cherchons la Beauté, qui est « la splendeur de la Vérité », alors ces mots seront pour nous telles des lampes dans la nuit. A condition, cependant, de les bien entendre.

 

                 Il convient dit Zundel de savoir être silencieux. Ce qui non seulement demande de se taire, mais surtout de ne plus « faire de bruit avec soi-même » à l’intérieur de soi-même. Mille fois Zundel le dit et l’écrit : le silence intérieur – celui des pensées, des idées, des soucis, des projets, …– est la condition sine qua non de toute vie spirituelle. Non seulement parce que le langage de Dieu est un  " langage silencieux " (F. Darbois in : Oraison sur la vie, p. 34), parce que « le silence est le berceau de Dieu » (Vivre Dieu, p.47) mais parce que Dieu lui-même « est silence » (M. Donzé, Témoin d’une Présence, p.167). A des chrétiens souvent égarés par l’expression trompeuse de "Parole de Dieu", Zundel rappelle cette vérité dont il fit maintes fois l’expérience, notamment chez les Bénédictines d’Einsiedeln et plus encore chez les Bénédictines de la rue Monsieur : le silence est quelqu’un et ce quelqu’un est Dieu. C’est là pourquoi l’un des grands rêves de Zundel fut, de la même manière que sainte Sophie, à Istanbul est dédiée à la Sagesse, fut d’élever une église en l’honneur du Silence : Hagra Sigé (Notre Dame de la Sagesse, p. 58). Le silence donc, celui du corps et de l’âme pour accueillir cette Présence qui est " esprit " et qui est "silence ".

 

                 Or, le silence zundélien n’exclut pas la prière, puisqu’il est la prière à l’état pur. Puisqu’il est consubstantiel à la vraie prière qui, plus que de se dire en mots, s’exprime dans ces instants de contemplation et d’émerveillement où l’âme, s’ouvrant à la Présence, devient toute attention tournée vers elle. Car, dit Zundel : «  La prière n’est pas autre chose que cette attention d’amour, que cette attention à une Présence «  (M. Donzé, op. cité, p. 171). Attention qui peut se déployer aussi bien en écoutant une musique aimée, qu’ en se promenant dans un paysage de neige, ou en souriant à un enfant.

 

                 Dès l’âge de quatorze ans, nous l’avons rappelé au début de cet exposé, guidé par Marie, mère spirituelle de tout chrétien, Maurice Zundel fit une première expérience de ce " vide créateur ", de cet état de "désappropriation de soi ", hors duquel, il le comprit bien vite, on ne peut faire nulle expérience de Dieu. Ici M. Zundel retrouve toute la tradition mystique néo-platonicienne, celle de Denys l’Aréopagite notamment, aussi celle des mystiques rhénans comme Eckhart et Angélus Silésius dont Zundel parle très amicalement (F. Darbois, op cité, p. 142). Il est d’ailleurs symptomatique qu’il s’exprime sur la question du rapport liant Dieu et le vide intérieur précisément dans les mêmes termes que le dominicain Jean Tauler (1300 - 1369), premier et plus grand disciple de Maître Eckhart, Tauler qui, comme vous le savez, est né et a enseigné à Strasbourg. En effet, Zundel, dans l’une de ses conférences au Cénacle de Paris (1966), ira jusqu’à dire : « … On se remplit de Dieu quand on se vide de soi. » (F. Darbois, op. cité, p. 143). Or, je lis, dans un sermon donné par Tauler pour la fête de Noël :

 

                « C’est pourquoi tu dois te taire : alors le Verbe de cette naissance pourra être prononcé en toi et tu pourras l’entendre. Mais sois bien sûr que si tu veux parler, lui doit se taire. On ne peut mieux servir le Verbe qu’en se taisant et en écoutant. Si donc tu sors complètement de toi-même, Dieu entrera tout entier. Autant tu sors, autant il entre, ni plus, ni moins » (Sermons de Jean Tauler, Cerf p. 17).

 

                 Dans le langage de Tauler le détachement, le renoncement à soi, le vide de soi, est désigné comme une sortie. A l’inverse, Zundel peint ce même renoncement en termes de passage du dehors au-dedans, en terme d’intériorisation. C’est là la seule différence, qui n’est ici que de langage. Quant au message profond, il est le même exactement et il est fascinant puisque deux très grands mystiques occidentaux, à plus de six siècles d’intervalle, se retrouvent ce soir pour nous dire, de l’expérience de Dieu, exactement la même chose.

 

                 L’avons-nous bien entendue ?

 

                 A propos de cette chose, permettez-moi de clore cet exposé à la manière dont Jean Tauler aimait terminer la plupart de ses sermons, en vous disant d’elle :

 

 

« Qu’elle soit notre partage à tous,

Et qu’à cela Dieu nous aide ! »

 

 

 

 

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