Homélie donnée au Caire, le premier mai 1959 ( notes prises par un fidèle).

 

                Le Pape Pie XII a eu cette idée admirable de faire de ce premier mai qui est la Fête des travailleurs, d'en faire la fête chrétienne de saint Joseph le travailleur. Il importe, en effet, de donner à cette Fête du Travail, sa véritable dimension. Le travail a la noblesse de l'homme, dans la mesure où le travail est une seconde création qui communique à l'univers la présence, l'âme souffle, le génie, l'amour de l'homme. L'homme est un créateur comme Dieu. Le monde est un échange entre Dieu et l'homme. Le monde est un cadeau, un don de l'éternel Amour qui ne peut prendre toute sa signification que par la pré­sence de notre amour. Le cadeau a ce caractère qu'il est un échange et il n'est un cadeau que s'il est reçu avec le même amour qu'il est donné. Il faut le oui de celui qui reçoit autant que de celui qui donne.             

Le sens du travail, c'est de rendre effective cette dimension d'amour, c'est de collaborer avec Dieu, de donner à toute chose un visage humain, afin que l'homme ne se trouve pas devant le monde seulement comme un puissant produc­teur mais que, par son travail, l'univers ait un visage de fête, d'amour, comme nous le voyons dans un jardin où les fleurs cultivées par la main de 'homme rendent témoignage à Dieu.

Le travail était pour l'homme la manière de gagner son pain et ainsi de se construire lui-même. Mais, peu à peu, le travail s'est éloigné de la nourriture. Il n'est plus apparu comme un moyen d'échanger les choses pour la nourriture de l'homme. Il est apparu dans la grande industrie, il est devenu, de plus en plus, le moyen de se procurer de l'argent. L 'homme s'éloigne ainsi de la nature en cessant de lui donner son visage.

Puis la distinction des classes s'est établie : il y a ceux qui dirigent le travail de loin et en tirent de plus gros bénéfices que ceux qui travaillent et qui ont à peine de quoi suffire à leur entretien. Et c'est là que le tra­vail a perdu son vrai visage, car on a oublié que la vraie fin du travail, ce n'est pas de faire des choses, mais des hommes. L’instrument, le moyen, a pris peu à peu la place de la fin, parce que, de plus en plus, on a oublié que le tra­vail, ce n'est pas de faire des choses, mais de faire des hommes et c'est par-là que s'est établie cette lutte atroce qui coupe le monde en deux

Le travail doit finalement créer des hommes dans un monde d'êtres plus humains et c'est là vraiment le sens de la fête d'aujourd'hui, dans la pensée chré­tienne, de redonner au travail sa dimension humaine, son ordination et sa création de l'homme dans un univers qui a un visage et qui a la beauté de Dieu. C'est pourquoi dans la liturgie d'aujourd'hui, il est dit que le Christ est fils d'artisan et qu'il est artisan lui-même.

Mais, pour rendre au travail cette dimension humaine, il faut naturellement payer de sa personne et nous pouvons nous demander si saint Joseph, le père légal de Jésus, est vraiment de taille à justifier ce personnage dont il est revêtu.

Qu'est-ce que nous savons de cet homme ? Nous savons plus que son nom dans cet Evangile de saint Matthieu. Nous lisons quatre lignes qui contiennent le plus drame qui fut jamais. Matthieu nous dit dans ce texte, avec des mots aériens, transparents, avec une discrétion infinie, le silence colossal, héroïque de ­Joseph en face de cette maternité de Marie dont il a cette évidence physique sans en connaître l'origine.

Pasternak a été sensible à cet événement et il oppose au train des empires, au bruit des armées, au tumulte des peuples, cette jeune femme qui n'a rien socia­lement et qui porte en elle toute l'espérance du monde. Mais elle la porte dans le secret le plus profond de son âme. Personne n'est au courant, sinon Dieu même : il l'a appelée à cette mission unique qui fait d'elle une seconde Eve et Joseph, qui a charge d'elle par les fiançailles qu'il a contractées avec elle et qui doit maintenir le mariage définitif, Joseph a l'évidence du fait, sans en avoir la clef.

Voilà deux êtres enfermés dans le silence de leur respect et de leur amour. Il y a du courage de la part du fiancé : il voit une ombre dans cette âme, mais il a suspecte pas. Il y a là un fait. Quel outrage a été commis ? Les mots seront trop lourds. Il ne parle pas et, pour ne pas la déshonorer, il la renverr­a en secret. Cette décision montre à elle seule quelle estime, quelle confian­ce, quelle puissance d'amour il y a en lui pour cette femme unique. Et elle, de son côté, scellée par une inspiration divine, engagée dans une mission qu'elle n'attendait pas et qu'elle reçoit dans l'obéissance de son humilité, elle ne peut rien que de s'en remettre à Dieu. Joseph comprend. Dans son âme éclate la certitude de la mission divine et que, de la Vierge Immaculée, naîtra le second Adam, le Christ notre Seigneur en qui le monde va recevoir une nouvelle origine dans la pauvreté, dans l'obscurité de la vie de l'artisan.

Voilà donc un mariage où la Croix a été plantée, où l'un et l'autre ont accepté pour l'amour l'un de l'autre une séparation. Et l'honneur de Marie exige davan­tage la présence de Joseph et c'est parce qu'ils ont tout donné, c'est parce qu'entre eux, il y a cette distance infinie que leur amour a créé ainsi la suprême ­intimité, celle où Dieu se respire, celle qui est justement la communication, la présence et la naissance de Dieu.

Ce nouveau couple est vraiment à l'origine de l'humanité nouvelle et dans ces deux cœurs l'humanité a reçu un berceau tout neuf. Le premier couple originel avait précisément refusé d'établir cet écart de lumière, d'établir comme les fonctions de la vie le don infini capable de porter la vie jusqu'à la fin de l'Histoire et de faire de toute l'humanité une suite, une unité organique où toutes les générations se fondent et feront comme un seul homme. Dans ce couple nou­veau, il y a cette ouverture illimitée où tous les hommes sont attendus et accueillis, et cette puissance d'amour, c'est ce don parfait, c'est ce dépouille­ment absolu qui permettra en effet à saint Joseph de devenir le protecteur et le patron de cette Fête du Travail destinée, précisément, à rendre au labeur humain sa dimension divine en nous rappelant que tout le centre et de la production et de l'économie, c'est de produire et de créer des hommes, à travers les choses même qui porteront leur empreinte.

Il est nécessaire dans cette chapelle vouée à l'adoration de parler des heures passées devant le Saint Sacrement. Car qu'est le Saint Sacrement, sinon le pain fait homme, qui crée l'homme, le pain qui donne à l'homme sa dimension divine et, en lui, les éléments de la terre, le pain et le vin, le labeur de l'homme est présent comme la prière de l'homme qui aspire à se diviniser.

Ce pain vivant qui donne la vie, qui réalise la fin du travail qui est de faire non des choses, mais des hommes. C’est pourquoi il faudra que, de cette chapelle, des ondes de lumière se répandent sur toute la terre. Il faudra que le monde entier puisse recevoir son pain vivant et c'est là, mes sœurs, c'est là le sens même de votre action d'apporter à l'homme le contre­poids de votre présence.

Cela seul peut justifier votre existence : d'assumer continuellement dans le silence, dans le rayonnement du pain vivant, toutes les révoltes, toutes les solitudes, tous les espoirs humains.

Il y a heureusement une solitude qui franchit toutes les mers. Et c'est là que s'appliquent les mots d'Elisabeth Leseur : " Toute âme qui s'élève élève le monde " et, justement, les âmes adoratrices doivent donner la vie au monde entier et c’est ce que nous devons demander ce soir à ce géant du silence qu'est saint Joseph, par l'intercession de la Vierge qui est la seconde Eve, nous devons demander que les hommes qui, ce soir, dans le monde entier, célèbrent la Fête du travail reçoivent, à travers le silence de notre prière, un rayon de cette lumière qui transfigure, qui apaise, qui exauce les désirs de l'homme en lui donnant sa noblesse divine et en faisant de lui ce qu'il est appelé à être, un créateur.

Le travail est une collaboration avec Dieu. Il a pour fin de produire des hommes avant de produire des choses. Il faut s'en souvenir : " Dieu a créé créateurs. " (Bergson)

A

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