-- D'octobre à décembre 2012

 

Philosophe libanais, René Habachi est né en Egypte en 1914. Ami d'Emmanuel Mounier, de Maurice Zundel et de Teilhard de Chardin, il a occupé à Paris le poste de directeur du département de philosophie à l'Unesco. IL a été longtemps professeur , il a partagé ses activités entre l'écriture et les conférences jusqu'à sa mort en janvier 2003. Il a parlé de Zundel dans ses livres, des articles de revue et des retraites.

 

1 - Croyez-vous en l’homme ?

2 - Anthropologie zundélienne

3 - La dynamique de la personne

4 - Ni immanentisme ni extrinsécisme

5 - Transcendance de la « Personne » en Jésus-Christ

6 - Apparaître ou Transparaître ?

 

1 - Croyez-vous en l’homme ?

 

Quelle est la place de l'homme dans la pensée de Maurice Zundel ? Centrale, bien que l'homme ne se suffise pas à lui-même. Par sa philosophie, qui baigne dans l'existentiel sinon dans l'existentialisme; par son engagement dans l'actualité, lui qui propose des solutions au chômage aux Présidents Roosvelt et Mac Donald; par ses goûts littéraires, lui qui écrit sur Camus, Montherlant, et qui fréquente Charles Du Bos ; par son apostolat, lui qui doit prendre son auditoire à partir de ses préoccupations quotidiennes, l'homme semble être le point de départ de sa réflexion.

 

L'Évangile, tel que vécu par lui, et pas seulement annoncé, le ramène à l'homme qui est le pivot autour duquel tourne la vie de Jésus-Christ. Enfin, son don de sympathie, cette ouverture d'un cœur sans frontières qui lui fait porter la douleur des autres comme une blessure de son propre cœur, tout cela ne s'affirme-t-il pas dans le titre d'un de ses livres « Croyez-vous en l'homme ? » dont l'interrogation est déjà un appel à la grandeur et à la noblesse humaine ? On serait alors tenté de déduire que lorsque, passant de l'homme à Dieu, de l'anthropologie à la théologie, Maurice Zundel se contente de trouver dans la foi la réponse aux questions de l'homme, comme si les réponses de la foi étaient préfabriquées ou du moins l'homme, comme si l'homme pré-ajustées aux questions ne pouvait rencontrer la personne de Jésus-Christ sur la ligne de son propre devenir; comme si Jésus-Christ était simplement l'homme porté à sa plénitude ; comme si en l'homme pouvait se déchiffrer la possibilité de Jésus-Christ. Enfin, on pourrait penser que de l'anthropologie zundélienne à la théologie le mouvement est continu et sans rupture. Cela s'appellerait de l'Immanentisme, en impliquant la non-radicale transcendance de la Révélation. Si Jésus n'est qu'un homme porté à sa pleine stature, pourquoi serait-il défendu à un homme, n'importe lequel, d'accéder à la stature de Jésus-Christ ?

 

Avec beaucoup de fermeté, Maurice Zundel a répondu à cette question. Il est capital de la repérer dans ses écrits, sans pour autant altérer sa foi en l'homme qui fixe le porche de sa recherche. N'est-ce pas d'ailleurs cette passion pour l'homme qui l'inscrit dans la pensée contemporaine ? S'il emprunte si souvent des citations à Nietzsche ou à Rimbaud ou à J-P. Sartre ou à Marx, c'est qu'il sympathise avec leur revendication pour l'homme – sans jamais cependant se rallier à leur humanisme. Si la pauvreté lui revient incessamment comme une hantise jusqu'à en déchiffrer le paradigme en Dieu, c'est qu'il sait que la misère dresse un barrage insurmontable à la possibilité d'être un homme. Il veut sauver l'homme avant tout. Et c'est pour le sauver qu'il reconnaît simultanément l'absolue transcendance de Jésus-Christ. Il n'est pas immanentiste sans pour autant glisser vers un extrinsécisme [théorie dont les éléments viennent du dehors] qui ferait de la Révélation une parole incompréhensible et étrangère à son destinataire. Je voudrais mettre le doigt sur ce nœud de l'immanentisme et de l'extrinsécisme pour voir comme Maurice Zundel le dénoue en le dépassant selon son génie propre.

2 - Anthropologie zundélienne

 

On peut dire, je crois, que le premier ressort dialectique qui déclenche l'itinéraire zundélien est celui du « JE » et de l'« AUTRE ». L'Autre, c'est une valeur d'abord innommée mais qui trouvera son nom dans une seconde étape. Le « Je-Moi » c'est l'homme, chacun de nous, tel que ce moi est remis à lui-même en son point de départ avant toute intervention vraiment personnelle. Précisément, encore faut-il qu'il advienne comme personne alors qu'au départ il n'est qu'un individu anonyme.

 

Ce trajet de l'individu à la personne (par quoi Maurice Zundel appartient depuis toujours au courant personnaliste), il l’a résumé en deux mots : le Moi préfabriqué et le Moi- origine. Par opposition au « Moi-préfabriqué » qui n'est que la somme de nos passivités résultant de l'hérédité, de l'éducation du milieu social environnant et de l'inconscient – en bref, de ce qui est en nous sans nous, mais subi, reçu, sans avoir été modelé par notre initiative – et c'est pourquoi il est qualifié de préfabriqué – par opposition donc à ce moi qui est notre premier terroir, le « Moi-origine » est celui qui naît de notre prise de conscience de cette matière première, favorable ou défavorable, en y intervenant par la liberté. A partir de ce moment, – ce moment qui est l'affaire de toute une vie ; l'homme devient l'origine relative de lui-même, il se crée à partir de ce qui fut reçu. Il en est qui se fixeront, la vie durant, dans leur « Moi-préfabriqué », s'identifiant à lui, devenant son complice, le prenant pour blason, pour arme et pour rempart c'est ce que Heidegger nommerait la vie « inauthentique », et G. Marcel le monde de « l'avoir » . Il y a des réussites sociales du « moi-préfabriqué » : mais s'agit-il vraiment de réussites tant que l'homme n'a pas encore commencé ?

 

Or l'homme ne commence vraiment qu'avec la liberté et le don de soi. Qu'on entende ces mots non pas sur le registre moral mais sur le registre métaphysique. Prendre appui sur son « moi- préfabriqué » pour s'en libérer, et se libérer pour donner à partir de soi, c'est vraiment commencer à se créer soi-même.

 

Création relative puisque la matière première en est reçue, mais création tout de même puisque des ressources de cette matière première, et plus souvent de ses résistances, il s'agit de faire de sa vie une œuvre d'art, en lui inventant un visage intérieur né de nous-mêmes, qui s'exprimera sans doute avec les gestes de tout le monde sans chercher à se singulariser, mais dont la singularité s'accroîtra malgré tout parce qu'elle portera la signature de notre propre génie. Elle pourra même opter pour l'anonymat; mais qui ne voit que cet anonymat, parce que voulu et choisi, est en vérité le contraire de l'anonymat. Ce pourrait même être le triomphe de la personne, parce que l’existence en est changée par le dedans, à sa source.

 

Mais cette tension entres le « moi-préfabriqué » et le « moi-origine » ou source, si elle n'est pas l'éclair d'un instant, comment l'alimenter au long de la vie ? Comment l'homme se maintiendrait en auto-libération et en auto-création s'il n'y est convoqué et porté par quelque valeur qui vienne dynamiser non pas son « Moi-préfabriqué » mais ce « Moi-origine », que tout homme se sent appelé à devenir ? Une valeur qui donne valeur à la vie, parce que hors d'elle la vie se dévalorise et perd toute signification. Elle retomberait alors dans la grande usine de la préfabrication qui ne cesse de nous envahir à nous donner la nausée. Le grand océan des forces cosmiques qui affecte parfois insidieusement la forme de nos enthousiasmes et de nos amours et de nos revendications les plus obstinées, risque à chaque instant de nous noyer dans son impersonnalité. Nous ne sommes plus alors que des points d'éclairement de l'être, des îlots fragiles où ont apparu les chances et les risques de l'homme. Sans compter que ces forces cosmiques se prolongent bien qu'apprivoisées et masquées de science, dans une technologie qui multiplie ses recettes pour endormir l'homme dans un bien-être végétal où il pourrait oublier que sa personne l'attend en-avant de lui-même et non au-dessous de lui. « Les racines de l'homme sont en avant de lui », dit Maurice Zundel, parce qu'il voit l'homme projeté vers les valeurs qui seules peuvent fournir l'aimantation nécessaire au déploiement de son « Moi-origine ». Mais il faudrait pour cela que ces valeurs lui soient intérieures, se situent en quelque sorte du côté de sa libération et non de sa préfabrication ; qu'elles n'empiètent par sur lui afin de ne pas mettre son moi en légitime défense ; qu'elles ne soient pas déjà toutes faites et formulées sans quoi l'idolâtrie le guetterait ainsi que la superstition ; qu'elles soient gratuites, enfin, c'est à dire non utilitaires afin de ne pas le recourber sur lui-même dans la possessivité, mais au contraire l'affranchir des limites de son moi en le dépossédant de lui-même pour qu'il puisse ne se rejoindre qu'au-delà de lui-même.

 

On comprend alors l'apologie de la culture qui emplit bien des pages de l'œuvre de Maurice Zundel : la culture comprise non pas comme simple érudition ou comme vernis élitiste ou une spécialisation qui rapporte, mais culture vivante – celle du citadin aussi bien que celle du rural – qui suppose un échange avec la nature, une mise en situation de l'objet par rapport à sa finalité qui est l'homme en devenir, un oubli désintéressé de soi en faveur d'une réalité qui dépasse le regard : non pas qui soit nécessairement stérile et sans fécondité, mais qui vise plus loin que l'utilité afin de n'être pas retenue par celle-ci. Et c'est pourquoi Zundel tracera ces analyses merveilleuses de l'artiste, du savant et de l'amoureux. Oui, de l'amoureux. Et cela prouve que la vraie culture n'est pas affaire d'intelligence seulement mais d'une vie engageant le flot total de ses énergies. Toute connaissance authentique ouvre l'homme à l'universel, le préparant ainsi à reconnaître, où qu'elles se trouvent, ces valeurs que son le Beau, le Vrai et l'Amour.

 

Beau, Vrai, Amour : concepts usés et que l'habitude a vidé de leur signification. On s'apprête à imaginer des étoiles intelligibles, fixées dans un ciel platonicien. Et c'est pourquoi Maurice Zundel préfère les surprendre sur le chantier, à même le travail de l'artiste, du savant ou de l'amoureux. Maurice Zundel est un existentiel, pas un homme de système. Et alors, il dresse une anthropologie, pas une idéologie.

 

Il serait trop long de refaire ici ce triple chemin. Mais pour prendre au hasard une notation parmi d'autres, si Maurice Zundel rappelle que c'est en sanglotant que Bach a écrit la Passion selon St Mathieu, c'est parce que la portée d'une œuvre d'art n'est pas séparable de la vie de l'artiste. Celui-ci y consacre et y consume toute ses forces. On crée comme on est, et non avec une portion de soi-même. On sait ce qu'a produit ce génial Rimbaud avec « son long et méthodique dérèglement de tous les sens », mais on sait aussi que cela l'a conduit au silence désespéré de ses 24 ans; et l'on ne sait pas quelles autres beautés arrachées à son génie aurait pu cueillir cet archange aux yeux brûlés, s'il avait d'abord fait de sa vie une œuvre d'art. L'artiste véritable préfère l'autre, la Beauté, à lui-même. II s'y cache pour l'investir de sa propre intériorité. Et c'est cette intériorité – partout présente dans une œuvre, quand elle est réussie, – que nous déchiffrons passionnément en nous oubliant nous-mêmes, comme invités à nous dépasser à la rencontre de celui qui s'est lui-même dépassé. Pourquoi toute œuvre d'art authentique nous laisse-t-elle rêveur ou nostalgique, ou dans l'enthousiasme, sinon qu'elle nous ouvre un monde où l'artiste s'est oublié. Une valeur a aimanté sa vie, lui faisant produire une beauté devenue gratuite et par là universelle.

 

Je parlerai encore moins du vrai scientifique et philosophique. Très au courant de l'état des sciences en son temps, Maurice Zundel cultive une admiration jamais voilée pour cette œuvre du génie humain qu'est la science. L'intelligence du chercheur, savant ou philosophe, est la proie du vrai. Le savant lui consacre sa vie, bien qu'il n'ait pas l'illusion de jamais se saisir de la vérité, mais espère seulement capter des vérités provisoires toujours à approfondir. Obsédé par la découverte, comme l'artiste par son inspiration, le savant ne cesse d'oublier son moi au bénéfice de l'autre, l'autre qui est l'atome, le gène ou le psychisme. II parlera difficilement de sa découverte comme étant son bien propre, tant il a conscience de sa valeur universelle appartenant à tous comblé seulement d'avoir été l'agent d'une vérité qui s'est révélée à travers son effort, et qui l'efface dans l'admiration qu'il a pour elle.

 

C'est pourquoi Maurice Zundel comprendrait difficilement qu'un savant authentique prétende libérer la nature de ses déterminismes, si lui-même ne s'affranchit de ses propres déterminismes, ou bien les cultive avec complaisance. Magicien redoutable qui serait tenté d'asservir la vérité à des fins égoïstes où se perdrait l'honneur de la science. On connaît comme on est. Un savant complice de ses déterminismes dans son intimité ne verra partout que des déterminismes, comme un philosophe qui n'a pas l'expérience de la libération de son moi ne saura jamais parler de la vraie liberté. On n'entre en vérité qu'en rendant sa vie transparente à la vérité. La vie se fait libre en sa totalité, et gratuite et universelle comme la vérité elle-même.

 

Et ce qui est valable pour l'art et la science l'est davantage encore pour les rapports humains, dont l'amitié et l'amour ne sont que les expressions les plus accomplies. Comment ne pas réduire l'autre à un répertoire de propriétés exploitables si l'on oublie sa propre intimité inviolable ; et comment voir en l'autre une personne avec sa liberté, sa dignité et sa capacité de se donner si l'on s'identifie soi-même à son « Moi-préfabriqué » ? Qui n'est qu'un moi, déchiffre partout des moi qui empiètent sur le sien, ou qu'il doit se soumettre; et la société en devient un enfer irrespirable. Mais qui a le sens du mystère de sa personne considère ce mystère que sont les autres avec respect et admiration. Peut-être ces autres sont-ils en route vers leur « Moi-origine » et la rencontre est l'occasion de cheminer avec eux en se délestant soi-même de son moi : c'est ainsi qu'on ne se réalise soi-même qu'en s'ouvrant à autrui.

 

Sur le droit fil de ces analyses, on pourrait situer l'amitié et l'amour, mais il y faudrait plus de temps. Pour aller au plus bref, « le sexe, dit magnifiquement Maurice Zundel, c'est l'altruisme greffé dans notre chair ». Il fallait le désir sexuel pour rompre l'auto-suffisance du moi et l'ouvrir à la nécessité de l'autre dure épreuve de la dépendance, quoi qu'on en dise, que celle de l'amour qui ne devient expérience de la liberté que s'il ne s'agit plus de deux « Moi-préfabriqués » revendiquant chacun pour soi son propre confort affectif ou moral. On aime comme on est, et c'est bien regrettable pour ceux qui piétinent dans la séduction de leur narcissisme et de leur convenance égoïste.

 

Lorsque le pacte nuptial engage – ta main dans ma main – deux êtres en route vers leur « Moi-origine », alors on comprend que l'amour puisse devenir un espace de liberté où chacun prend refuge en l'autre parce qu'il sait qu'il y sera mieux défendu qu'en lui-même. Mieux défendu contre les rechutes du moi pulsionnel et possessif qui est celui du « Moi-préfabriqué ». Alors, de l'horizon de leur conscience où se dessine leur « Moi-origine » descend une force qui garantit leur fidélité parce qu'elle les ouvre à un au-delà d'eux-mêmes et de leur émouvante fragilité. Cet au-delà, c'est précisément l'Amour dont on s'approche toujours sans jamais s'en emparer, comme pour le Vrai et le Beau, et comme le Bien, pour le savant, l'artiste et le saint.

 

3 - La dynamique de la personne

 

Au terme de ces trois volets de l'anthropologie zundélienne – dont j'ai parlé le plus sèchement possible parce que mon but est différent – il apparaît que c'est la rencontre de l'Autre dans l'Art, la Science ou l'Amour, qui dynamise la trajectoire du « Moi-préfabriqué » au « Moi-origine » créé par nous-mêmes, enfant de la libération, de la désappropriation et du don de soi. Le don de soi est peut-être la seule réalité dont il soit donné à l'homme d'être vraiment le créateur. Mais pour s'y maintenir, il fallait l'aimantation de l'Autre, intérieur à chacun. Les valeurs ne sont pas des choses extérieures et toutes faites, mais des tropismes inscrits au cœur de chacun, dans son propre tissu existentiel, des pôles qui l'attendent au-dedans de lui-même et qui prennent réalité dans la mesure où il se présente à eux et les incarne dans sa vie. C'est ainsi, pour Maurice Zundel qu'on devient une personne.

 

« La personne, dit-il, est la réalité qu'on devient en prenant appui sur ses propres déterminismes, pour créer un espace de générosité et de liberté ». Comprenons bien : les déterminismes constituant notre fond de nature ne sont pas sous-estimés puisqu'il s'agit de prendre appui sur eux pour les intégrer dans la refonte de la personne. Quant à l'espace de générosité, il est une croissance vers l'universel sans renfermement derrière la clôture de l'égocentrisme où étouffe la liberté. C'est ainsi que se fait la personnalisation qui n'est pas un état mais un devenir, qui peut d'ailleurs connaître ses éclipses et ses retombées, ses reprises et ses progrès.

 

Mais l'essentiel, on l'a compris, est que ce devenir est suspendu à l'appel de l'Autre sous les figures du Vrai, du Beau ou de l'Amour; et nous devenons nous-mêmes dans la lumière de sa Présence. Cet Autre, intérieur à nous-mêmes, est jusque là innommé. Ne peut-il maintenant prendre un nom, s'incarner en quelque visage? Que faudrait-il pour cela? Maurice Zundel ne pose pas Dieu à priori, sous peine de dogmatisme. II tient à le dégager de l'expérience humaine et des conditions de celle-ci, puisqu'il s'agit de répondre à la question qu'est l'homme.

 

Précisément, pour s'en tenir aux seules exigences de l'homme, il faudrait que cet Autre soit intériorité pure pour approfondir encore notre intériorité. Qu'il soit lui-même espace de liberté sans frontières pour ouvrir l'horizon de notre liberté. Qu'il soit pleinement désapproprié de son moi, pour ne pas effaroucher notre moi et susciter en lui crainte d'empiètement et réflexes de défense. Qu'il soit don de soi absolu pour éveiller en nous les puissances de don. Qu'en un mot, il soit origine, pour faire de nous des origines et des sources intarissables. Et l'on voit aussitôt se dessiner le visage d'un Dieu à travers toutes ses ébauches dont Maurice Zundel n'ose pas encore dire le nom, tant il a peur que ce soit un Dieu préfabriqué et décrété par quelque puissance étrangère à l'homme. Retenons cependant que c'est bien à partir de l'expérience humaine que s'en dégagent les lignes de force. C'est l'exigence de l'homme en la totalité de son être, et non seulement de son imaginaire, qui en révèle le relief comme en creux. C'est tout le cosmos à travers l'homme qui est en attente de cette Personne infinie venant prendre l'homme à sa racine pour l'aider à devenir une personne.

 

Mais ici, il faut s'arrêter un instant. Car les routes d'accomplissement de l'homme sont multiples devant lui, et sa hâte pourrait le condamner à l'errance. Ces routes, quelles sont-elles aujourd'hui? Le Panthéisme et sa promesse d'infinitude, le Marxisme et son rêve d'humanité future, le Nietzschéisme et son élan vers le surhomme. Ne gardons que l'essentiel des réactions zundéliennes à l'égard de ces trois courants

 

Le Panthéisme a une valeur poétique certaine quand il trouve Dieu dans l'immanence du monde, et c'est sa séduction auprès des milieux cultivés. Mais il promet l'infini et ne donne que l'indéfini. Immergeant l'individu dans un grand Tout qui n'a même pas de visage personnel, il ne saurait donc aider à la personnalisation de l'homme. Quelle que soit la spiritualité asiatique dont on ne peut parler qu'avec respect – elle désintéresse l'homme du monde et conduit à l'immobilisme que l'on sait, alors qu'il s'agit de sauver l'homme par le monde et le monde par l'homme.

 

Du Marxisme nous dirons moins, bien que Maurice Zundel en ait beaucoup parlé, mais la discussion en est quelque peu anachronique aujourd'hui.

 

Maurice Zundel en garde essentiellement la revendication en faveur du pauvre, – et il y a beaucoup de pauvres parmi nous du pauvre incapable de rêver à la dignité du « moi-origine », tant les conditions économiques et sociales l'enchaînent à ses entrailles et à son « moi-préfabriqué ». Mais puisque le Marxisme, afin d'annoncer une humanité enfin libre, commence par priver l'homme de toute liberté, il tourne le dos à son idéal.

 

Du Nietzschéisme enfin, que Maurice Zundel cite souvent avec émotion, il ne garde que son accent corrosif à l'égard d'un Dieu-tyran qui n'est que l'antidote du Dieu de Jésus-Christ, et à l'égard d'une morale des esclaves qui n'a rien de commun avec celle de l'Évangile. Quant à conférer à la volonté de puissance le soin de propulser le surhomme par delà le bien et le mal, on sait que laissée à elle-même, elle fait basculer l'homme au-dessous des valeurs morales dans un abîme dont l'irrationnel est la loi.

 

L'élément commun au Marxisme et au Nietzschéisme est, en somme, l'athéisme : ce qu'en philosophie on nomme « l'aséité », l'auto-suffisance de l'homme. Nions Dieu : ayons le courage de reconnaître la solitude de l'homme. Il n'y a que l'homme se suffisant à lui-même. Mais lorsque l'homme rabat ainsi la transcendance sur lui-même, indépendant de Dieu il se fait dépendant de lui-même. Livré au Marxisme et au Nietzschéisme il est asservi par eux et dévore ses propres déterminismes, il est asservi par eux et dévore ses propres entrailles.

 

Ainsi donc, sur les routes de l'errance actuelle, la personne se perd par refus de la Transcendance ou par méprise sur la nature de celle-ci. Aurait-on oublié que la personne humaine est en quête d'un infini à visage de personne qui corresponde à ses exigences les plus intimes : Si l'on pouvait, en conduisant ses exigences à leur extrême, trouver un être qui soit une personne achevée, si intérieur qu'il creuse encore notre intériorité, si universel qu'il ouvre nos limites à l'infini, si libre de soi et donné que notre liberté trouve en lui un espace sans frontières, si amoureux de tous les êtres qu'il multiplie en nous les capacités d'amour, alors cette image-limite, ce visage qui ne se profile qu'à l'horizon de la conscience serait la réalité attendue. C'est tout cela qui fait la séduction irrésistible de la personne de Jésus-Christ.

 

Il y eut un homme appelé Jean. Il y eut un homme que Jean annonça et qu'il désigna comme celui qui devait venir. Il y eut, sur les routes de Palestine, un pèlerin qui était lui-même la révélation de Dieu, laissant pour unique message « Aimez-vous les uns les autres », et rendant manifeste, sa vie durant, cet abîme insondable que « Dieu est Amour ».

 

Ainsi, le Vrai, le Beau et le Bien ont trouvé leur véritable nom. Cet Autre qui portait l'homme à se décentrer se laisse enfin identifier. Les personnes en devenir que nous étions ont enfin rencontré la Personne.

 

4 - Ni immanentisme ni extrinsécisme

 

C'est ici, en ce point, avec précision, que nous attendait la question soulevée dès le début de cette trajectoire. Tout semble se passer comme si la personne de Jésus-Christ se situait sur le prolongement de la courbe humaine, et comme si celle-ci reconnaissait en Lui la personne qui se déchiffrait déjà en l'homme. A faire de l'homme une révélation implicite qui attend de s'expliciter en Jésus-Christ, ne risque-t-on pas de méconnaître la révolution évangélique qui n'est telle que parce qu'elle vient à l'homme des hauteurs de la Révélation ? Jésus-Christ ne serait-il que la sublimation de l'homme ?

 

Ne resterait alors qu'un pas pour en faire une super-star, un personnage exceptionnel répondant à la soif de sympathie, aux besoins de communion, à l'exigence de justice des désespérés de l'ordre social... Or, le Christ est tout cela sans doute, mais à cause d'autre chose qu'on tend à oublier. On est porté à résorber sa nature divine dans sa nature humaine, mais cela par manque de rigueur de pensée. Car, qu'est-ce qu'un Christ-gourou, un sage, si l'on ne prend sa mesure que par rapport à la moyenne des hommes.

 

L'immanentisme est précisément cette attitude qu'on a faussement prêtée à M. Blondel – et que mériterait davantage le subjectivisme existentiel de Bultmann – qui projette la révélation à partir des limites dont souffre la finitude de l'homme. Que la finitude, reconnue, ressentie, soit l'indice de la possibilité d'un dépassement, cela est évident. L'impatience des limites prouve assurément l'existence d'un espace plus ouvert. Mais cette insatisfaction subjective impliquant la certitude d'un plus ne peut rien préjuger de sa nature intrinsèque et de son contenu.

 

Une connivence entre l'anthropologie et la théologie révélée n'appelle pas une réduction anthropologique ramenant la Révélation au moule en creux sculpté par l'expérience humaine. Et lors même que se dessinerait une ligne de continuité de Dieu à l'homme, puisque Jésus-Christ se présente aussi comme homme, cette continuité est brisée de l'homme à Dieu, puisque Jésus-Christ se présente simultanément comme Dieu. En Jésus-Christ ce n'est pas l'homme qui assume Dieu : c'est Dieu qui assume la nature humaine. Et toute divinisation de l'homme ne s'opèrera que par l'action de Dieu en l'homme si celui-ci ne la refuse pas et se fait accueillant à son égard.

 

Voici donc le problème dans toute sa clarté. L'estime de Maurice Zundel pour l'homme à la recherche de l'Autre, de cet Autre qui se révèle en Jésus-Christ, l'a-t-elle porté à interpréter la révélation comme la magnification de l'homme? Je pose aussi crûment la question parce que j'en sais la réponse, et m'apprête à en fournir les arguments.

 

On n'a rien dit de Maurice Zundel si l'on affirme sa modernité et sa conformité aux besoins de ce siècle. Il est un moderne, non parce qu'il va dans le sens des générations qui se veulent autonomes et libres, et qui rêvent d'être source et origine, mais parce qu'il leur donne en même temps le levier de leur dépassement. Et ce levier est d'un autre ordre. Autrement, ce dépassement retomberait sur lui-même comme nous l'avons vu avec le panthéisme, le marxisme et le nietzschéisme.

 

Maurice Zundel ne versera pas pour autant dans l'« extrinsécisme », c'est-à-dire le contraire de l'immanentisme. II ne poussera pas la transcendance de Jésus-Christ jusqu'à un transcendantalisme coupant l'homme de Dieu, et la raison de la foi, comme certains théologiens protestants. Il n'affirmera pas que l'homme ne peut rien connaître de Dieu par ses seules forces, ni de lui-même sans des références à la Christologie. Selon Karl Barth, la parole révélée descendrait sur l'homme verticalement, éclairant celui-ci sans qu'il y collabore positivement, si bien que l'homme ne s'apprécierait lui-même qu'à travers la Révélation qu'est le Christ. En bref, la foi supplanterait la raison, pouvant se servir de celle-ci, mais la jugeant du haut de sa juridiction. Le fini est incapable de l'infini, ne pouvant se connaître qu'à travers lui.

 

Il est évident que le fini est incapable de l'infini dans la mesure où il serait question de comprendre l'infini et d'en épuiser les richesses sans limites. Encore faut-il que l'homme éprouve l'existence de l'infini et donc qu'il en ait quelqu'idée. Encore faut-il aussi que la parole révélée trouve un sol à féconder, une écoute adaptée, – ce qui implique une certaine communauté. Nous le disions tout à l'heure. Celui qui a le sentiment de sa finitude a le pressentiment d'une certaine infinitude.

 

Tout l'itinéraire de Maurice Zundel, jusqu'à présent, prouve qu'il a assez confiance en l'homme pour ne pas sous-estimer sa capacité d'infinitisation, aussi bien par sa raison que par sa vie, si bien que sa réflexion sur l'homme permet de déchiffrer quelque chose du projet de Dieu sur lui. La Révélation ne se présentera pas comme un « événement » étranger sans correspondance en l'homme mais comme un « avènement ». Cet avènement est une promotion de la nature humaine, un surcroît d'être advenant d'une autre source que de la nature mais transparaissant à travers elle. Tel sera l'avènement qu'est Jésus-Christ. II est « Celui qui vient d'ailleurs » selon le beau livre du Père Le Guillou.

 

Sur la ligne de l'événement, il apparaît dans la descendance de la Maison de David, annoncé par les prophètes, attendu par l'Ancien Testament. Mais à travers cet événement, un avènement éclate de façon imprévisible, si bien qu'aussitôt toute l'histoire atteint avec lui son sommet, tous les temps antérieurs et postérieurs s'ordonnent en fonction de lui. Il ne s'agit pas moins que de la descente de Dieu sur terre. Qui prononce de tels mots se sent désemparé par eux. Et chaque fois qu'ils lui viennent c'est comme pour la première fois.

 

Mais pour que cet avènement fût rendu possible, il fallait une nature humaine capable de Dieu, un homme qui ne voilerait pas, par son opacité, le Verbe de Dieu; qui ne rétrécirait pas, par ses propres limites, l'universalité de Dieu. Il fallait un homme accompli, issu de la chaîne des générations, mais les récapitulant toutes en lui, en les dépassant. Pour recevoir cet Autre qu'est le Fils de Dieu, il fallait un homme pleinement ouvert à l'Autre, non retenu dans l'inachèvement par les limites de son moi. Pour que Dieu assume l'humanité, il fallait une humanité assez ouverte pour épouser la cause de Dieu. De là, la naissance de Jésus-Christ, fils de l'homme, Fils de Dieu. C'est ici que nous allons comprendre comment Maurice Zundel échappe par le haut, en les dépassant, l'immanentisme et l’extrinsécisme.

 

Si la notion de « personne » est la plus grande découverte de ce siècle, selon Maurice Zundel, il n'ignore pas qu'elle a trouvé ses titres de noblesse dans les discussions théologiques des Conciles de Nicée et de Chalcédoine aux IVème et Vème siècles. Il s'agissait alors de méditer rationnellement sur le donné révélé de l'unicité de la nature ou de l'essence du Dieu UN et TRINE, ainsi que de l'union des deux natures : humaine et divine, en la personne du Verbe Incarné, c'est-à-dire Jésus-Christ. Cette réflexion sur les mystères de la Trinité et de l'Incarnation a atteint son apogée au Concile de Latran IV, lorsqu'on en vint à définir la Personne comme foyer de relations, et la Trinité comme échange de relations entre ces trois foyers que sont le Père, le Fils et l'Esprit. « Une extase d'amour à trois foyers » dira merveilleusement Maurice Zundel. Grâce donc à la notion de relation, la réflexion théologique avait concilié l'unité de la nature divine et la pluralité des Personnes dans la Trinité. Au plan théologique, les Personnes sont donc des foyers subsistants de relations dont les échanges constituent l'unité de la nature divine.

 

Néanmoins, sur le plan philosophique, la personne peut être considérée comme une découverte du XXème siècle. Elle a re-surgi à fleur de culture, ayant oublié ses attaches historiques théologiques. Elle s'est laïcisée. Confondue avec la notion d'individu, dans les diverses déclarations des Droits de l'Homme, cette confusion l'a d'abord desservie : car l'individu est tout-fait, alors que la personne a à se faire. L'individu est en puissance de personne, mais il a à le devenir. A quel moment un individu accède-t-il vraiment à la dignité de personne à laquelle il est cependant incessamment promis ? Ne déchoit-on pas de la personne chaque fois que l'individu en nous renonce à être un foyer de relations ouvertes et libres pour revendiquer au nom de son égoïsme possessif et replié sur soi ? Identifiés à nos déterminismes, retenus dans notre immanence, nous perdons toute transcendance et toute intériorité, et toute libération de nous-mêmes. Voilà la part de découverte du XXème siècle : cette distinction entre l'individu que nous sommes toujours et la personne que nous avons à devenir et dont la conquête n'a pas de fin. L'anthropologie zundélienne nous a montré comment l'homme tend à la personne grâce à la relation à l'Autre, et finalement grâce au support ultime de cette relation qu'est l'Autre en Jésus-Christ.

 

Ce détour nous était nécessaire pour comprendre comment Maurice Zundel échappe à la fois à l'immanentisme et à l'extrinsécisme. En bref, la question revient à ceci : de la personne humaine à la personne de Jésus-Christ y a-t-il continuité ou discontinuité ? S'il n'y a que continuité, alors le Christ n'est qu'un homme sublimé, l'apothéose de l'évolution. S'il n'y a que discontinuité, alors le Christ est coupé d'avec l'homme et l'on ne voit plus comment il pourrait lui dire quelque chose et représenter pour lui une valeur à vivre et à aimer.

 

5 - Transcendance de la « Personne » en Jésus-Christ

 

D'une de ces phrases brèves, dont il avait le secret et qui condense un long circuit de pensée, Maurice Zundel tranche le débat: « Le Christ est né personne, alors que l'homme a à le devenir ». Tout est là. Dans le Christ, la personne prime la nature, alors qu'en l'homme la personne doit se dégager progressivement de son fond naturel.

 

Comment se fait-il que dans le Christ la personne soit ontologiquement antérieure à la nature, et d'où lui vient cette transcendance ? Il ne s'agit pas d'un décret arbitraire. Tout simplement, c'est que le Christ est de tout temps la Deuxième Personne de la Trinité, cette Trinité qui est le reposoir ardent de trois personnes. Alors que l'homme est en manque de personne, alors que la personne en lui doit s'affranchir de ses limites pour devenir altruisme et relation à l'autre, le Verbe, le Fils de Dieu est déjà, par statut ontologique, relation au sein de la Trinité, et pur altruisme. S'incarnant, Il va garder sa noblesse théologique. Voilà la discontinuité que rien ne comblera. Mais voici également la continuité : si c'est la personne qui les distingue, c'est encore elle qui les relie, puisque le mystère de l'homme est de tendre à la personnalisation. La personne dans le Christ vient d'en-haut, si l'on peut dire, de la Transcendance trinitaire, la personne en l'homme vient d'en-bas et s'épanouit à la lumière de l'Autre. La discontinuité est métaphysique et la continuité proprement théologique. C'est comme si l'on disait, en termes plus simples : l'homme est un mouvement de transcendement alors que la personne en Jésus-Christ est transcendance radicale. Et cela entraîne des conséquences très éclairantes qui vont d'ailleurs accroître entre les deux la discontinuité en même temps que la continuité.

 

Tout d'abord, on mesure mieux l'abîme que le Verbe doit traverser afin de s'incarner. C'est cet abîme qui projette le mystère de Dieu hors de la portée de la raison. Il est infranchissable. Si grand, que les mots qui l'énoncent – cet homme, Jésus-Christ, apparu un moment précis de notre histoire, en tel lieu de la terre, cet homme est Dieu – les mots explosent de partout. Ils sont trop inouïs pour les oreilles de qui les perçoit. Ils déchirent la bouche de qui les prononce. Ils détonnent d'absurdité. « Je crois, parce que c'est absurde », disait Tertullien ; Tertullien ne croyait pas en l'absurde – ce serait un non-sens – mais parce que cela dépasse toute capacité de compréhension, il y voyait le sceau de la Transcendance. La raison en garde le souffle coupé sans pouvoir jamais s'en remettre. Voilà pour la discontinuité.

 

Mais, en même temps – et voilà pour la continuité à l'intérieur de la discontinuité – qui sait que Dieu est Amour, que la Trinité est une extase d'amour à trois foyers, que le propre de l'amour est d'être élan vers l'autre, apprend du même coup que l'amour peut faire ce que la raison ne peut pas. L'amour, quand il est identique à l'être, est pure donation. Mais quel prodige de don a-t-il fallu pour emplir le gouffre entre Dieu et l'homme. Quelle folie, et quelle démesure !... Plus de place pour la compréhension, mais seulement pour l'adoration. N'est-ce pas par amour que la Personne du Christ aimante la personne humaine. C'est donc lui, l'amour, qui rétablit la continuité qui échappe à la raison. Quand aurons-nous fini de nous étonner de la simplicité de l'Évangile ? « Qui m'aime me suive », dit Jésus, car c'est par l'amour que l'homme se christifie. Et cela permet à Maurice Zundel de compléter sa première définition de la personne – que je rappelle ici: « la réalité qu'on devient en prenant appui sur ses propres déterminismes pour créer un espace de générosité et de liberté » – en ajoutant ceci : « l'ontologie de la personne s'achève en mystique de l'union transformante ». Il parle donc d'une union qui transfigure la personne humaine inachevée sous l'attraction de la Personne achevée du Christ.

 

Et voici maintenant une troisième conséquence de la position zundélienne. Cette troisième conséquence ne se trouve pas explicitement chez lui, et c'est pourquoi, si elle est critiquable, j'en veux garder la responsabilité. Si en Jésus-Christ, la personne prime la nature, cette primauté éclaire étrangement l'union hypostatique. La personne étant foyer de relations, qu'est-ce qui l'empêcherait de relier et d'unir, en elle, les natures humaine et divine ? Car aussi bien, ce n'est pas la nature humaine qui s'unit de son propre chef à la nature divine, puisqu'en elle la personne n'a pas la priorité : c'est la nature divine qui, déjà personne et donc relationnelle, assume la nature humaine. L'union hypostatique se fait donc grâce au foyer d'une même personne primant les deux natures, – et ce que n'aurait pu réussir la nature humaine laissée à ses propres forces, c'est la nature divine qui l'accomplit du fait qu'en elle la personne lui est contemporaine. Du coup, les deux natures baignent en la même personne, et communiquent entre elles par le dedans, – et non par juxtaposition – c'est-à-dire par l'unique foyer de la personne.

 

Le prodige ici c'est le consentement de la divinité à assumer l'humanité en épousant ses lois. Le Christ en a vécu tous les états, y compris la trahison, la solitude et l'agonie, et l'ensevelissement muet de la mort, comme s'il avait choisi d'habiter toute la vacuité humaine. Il a tout connu du mal du monde sans être lui-même coupable d'aucun mal.

 

Je dirai plus, – et ici, je rejoins l'opinion du théologien irlandais Mac Nabb, cité par Maurice Zundel [Quel homme quel Dieu, p. 147] – il n'est pas impossible que la nature humaine du Christ ait fait, à certains moments, une telle pression sur la nature divine que la personne, foyer de relations, ait pu cesser d'opérer l'union des deux, et que le Christ ait connu le désespoir. D'où son cri sur la Croix, qui atteste à la fois la rupture, et cependant la maintenance, puisque, malgré tout, ce cri est lancé vers le Père. Le désespoir, la déréliction, le Christ devait les connaître aussi pour aller jusqu'au bout de l'homme, pour aller jusqu'au bout de la nuit, et en sortir ressuscité en ressuscitant toute l'humanité avec lui.

 

Je ne cherche pas à revivre ici les évènements de la Passion. Mon but unique est d'approfondir l'analyse de la personne en suivant la ligne de continuité et de discontinuité qui jette Dieu, de toute sa transcendance, dans les bras de l'homme, afin que la personne humaine que nous sommes rejoigne la personne divine qu'Il est.

 

Il ne fallait pas moins, pour accomplir ce prodige, que la personne de l'Esprit préside à la naissance du Christ, et que la personne du Père le ressuscite. C'est dans ce contexte trinitaire que se situe le drame du Verbe Incarné. Il nous apprend que la discontinuité propre à l'homme est recouverte par la continuité venue de Dieu. Est donc « immanentiste » celui qui, ignorant la discontinuité, voudrait bien déchiffrer en l'homme toute la Révélation. Est « extrinséciste » celui qui, ignorant la continuité, rend l'homme étranger au contenu de la Révélation. On voit comment Maurice Zundel a dépassé extrinsécisme et immanentisme. Il les a dépassés par le dedans, grâce à la notion de personne, foyer de relations qui vaut analogiquement pour l'homme – et c'est la découverte du XXème siècle mais qui s'origine en la Trinité – et c'est la découverte des Conciles. Je crois finalement que Maurice Zundel est, avant tout, un grand méditatif de la Trinité, ayant trouvé en Elle le fondement de sa pensée et de sa vie.

 

6 - Apparaître ou Transparaître ?

 

On comprend alors pourquoi Maurice Zundel insiste sur la distinction des verbes « apparaître / transparaître ». Cette distinction ne recouvre pas moins que tout le problème de la pédagogie divine et de l'Économie du salut. La Révélation se devait de ne pas « apparaître » d'un seul coup et d'un seul tenant. Elle aurait écrasé l'homme et liquidé tout contact éventuel avec lui. Se révéler, c'est se révéler à. La pédagogie divine consistait à se porter au niveau de l'interlocuteur. Parle-t-on à un enfant comme à un adulte ? La mise en scène du Buisson Ardent, cette orchestration cosmique de tonnerre, de feu et de laves fumantes, d'où sortira la voix de Yahveh, était nécessaire pour porter Moïse au niveau de l'exceptionnel. Inversement, les miracles de Jésus, plus tard, n'ont pas pour but d'altérer (atterrer ?) son auditoire pour le contraindre à la croyance, mais de laisser « transparaître » une nature divine qui n'a d'ailleurs pas encore dit son dernier mot. Les prophètes de l'Ancien Testament, comme les paraboles du Nouveau Testament sont des expressions de cette « transparition » qui a la pudeur de voiler une apparition traumatisante, et permettant d'entendre à celui qui a des oreilles pour entendre.

 

A Moïse, Dieu ne pouvait encore révéler la Trinité et que sa nature est Amour. C'était déjà beaucoup, dans le polythéisme ambiant, que de se définir comme Seigneur Unique, et comme un Dieu-avec, un Emmanuel, accompagnant son peuple. D'ailleurs, dans le Nouveau Testament, Jésus se contente de laisser transparaître à travers lui sa relation avec le Père et l'Esprit, puisque le Père personne ne l'a vu, et l'Esprit n'est par encore venu. Que la nature de Dieu soit l'Amour, Jésus ne le déclare pas, non plus, mais en fait le geste par sa Croix, parce que la vie va plus loin que la pensée et parce que l'amour est de donner sa vie pour ses amis. A St jean, il appartiendra de le comprendre après coup, en nous livrant l'insondable secret qui n'a fait que transparaître : « Dieu est Amour ».

 

Et d'ailleurs, Jésus Lui-même, en quittant ses disciples leur avoue : « J'ai bien d'autres choses à vous confier, mais vous ne pouvez encore les entendre ». Il va laisser à l'Esprit le soin de porter les hommes à ce niveau de compréhension, et permettre ainsi à l'Église de la Pentecôte de continuer la Révélation.

 

C'est pourquoi il est impossible d'établir une distance entre l'Église et la Révélation. L'Église n'est pas une suite ajoutée à la Révélation mais la Révélation continuée en forme d'Église. Ce corps Mystique du Christ ne fait que prolonger l'incarnation de Christ, lors même qu'il arrive à l'Église de la gauchir par certaines manifestations. Raison de plus d'ailleurs de déchiffrer ce qui transparaît à travers ce qui apparaît : un effort supplémentaire est demandé à tous ceux qui sont d'église d'être attentifs au Corps Mystique du Christ. L'homme est assez grand pour aider à la croissance de l'Église. Ce n'est pas en quittant l'Église qu'on peut continuer la Révélation. En tout cas, en des Conciles comme ceux de Nicée ou de Chalcédoine ou de Latran IV, ne reconnaît-on pas à l'évidence la Présence de l'Esprit ? Les définitions données à la Trinité et à l'Union hypostatique représentent de tels bonds de la pensée et de la vie que les énergies humaines en présence ne suffisent pas à les expliquer. Le développement des dogmes qui rythment l'histoire de l’Église est une croissance de la Révélation et une croissance en Révélation. Elle est donc déplacée la question « Qu'est-ce que l'Église ? » (À quoi il faudrait répondre par le répertoire de ses institutions). La seule question est : « Qui est l'Eglise ? » dont voici la réponse : C'est la Personne adorable du Christ qui continue à se dire par la bouche des hommes quand ceux-ci l'aiment assez pour ne lui être pas infidèles.

 

Quel est le sens de cette pédagogie divine ? Il est double. Du côté de la Révélation, il signifie que Dieu a la pudeur de se dire – Maurice Zundel dira l'humilité de ne pas se dire – et préfère transparaître parce que son apparition ferait éclater tous les cadres humains. Du côté de l'homme, il signifie que Dieu a assez confiance en l'homme pour s'en remettre à lui de son interprétation, sous la motion néanmoins de l'Esprit, afin de le porter à niveau de Révélation, mais en tablant sur la précompréhension humaine, c'est-à-dire sur l'aptitude de l'homme à la grandeur, de l'homme partenaire. Le silence de Dieu est une invitation à la parole de l'homme. Dieu se tait pour que l'homme le découvre à l'intérieur de lui-même, dans le déploiement de sa présence.

 

Une fois de plus, ni immanentisme ni extrinsécisme. Mais continuité traversant la discontinuité : la Personne achevée du Christ venant à la rencontre de la personne humaine en voie d'achèvement.

 

Mieux que Karl Rahner si attentif à l'anthropologie moderne mais pas assez respectueux de la richesse théologique, mieux que Urs Von Balthazar si consacré à la gloire de la Croix mais pas assez attentif aux exigences d'une anthropologie d'aujourd'hui, Maurice Zundel donne toute sa stature à l'homme et tout son poids de mystère à la Révélation, et les voit s'accomplir l'un par l'autre : Dieu par l'homme et l'homme par Dieu.

 

 

1997 était le centenaire de la naissance de Maurice Zundel. Des colloques et manifestations se sont déroulés au Canada et en Belgique, France, Suisse.

Empêché de se rendre à Paris au colloque du 7 au 9 mars 1997, en raison de la célébration à Milan du 17eme centenaire de la mort de Saint Ambroise – qui avait contribué largement à la conversion de Saint Augustin qui était venu enseigner à Milan –, Le cardinal Martini a tenu à marquer sa présence au colloque par le très beau message que vous trouverez ci-dessous.

(Le cardinal Carlo Maria Martini est mort à Milan le 31 août dernier à l’âge de 85 ans.)

 

Message du cardinal Carlo Maria Martini

Archevêque de Milan

au colloque pour le centenaire de la naissance

de Maurice Zundel

 

Par ces quelques lignes, je désire me rendre présent au colloque qui se déroule à Paris du 7 au 9 mars 1997, en ce centenaire de la naissance de Maurice Zundel, qui a été heureusement défini comme « un mystique de notre temps ».

 

Né à Neuchâtel en 1897, oblat bénédictin, puis ordonné prêtre à Fribourg en 1919, mort à Lausanne le 10 août 1975, le père Zundel est une des figures les plus représentatives de la culture helvétique et française, un précurseur du deuxième concile du Vatican. C'est pourquoi j'exprime du fond du cœur mes félicitations et ma gratitude aux organisateurs du colloque et aux rapporteurs et orateurs internationaux, auteurs de communications, qui s'emploieront à mettre en lumière tant d'aspects de la personnalité de Maurice Zundel, pour la faire mieux connaître et donner des points de repère pour l'approfondir.

 

Je me bornerai pour ma part à souligner ce que je retiens comme le « secret » du père Maurice : l'intimité avec Dieu, la prière ininterrompue, l'amour passionné du Christ, ce qui se traduisait par une façon de vivre et de prêcher qui fascinait tous ceux qui le voyaient et l'écoutaient.

 

Il fréquentait assidûment les monastères de contemplatifs, consacrait beaucoup de ses énergies, apparemment inépuisables, à la direction spirituelle ; il jouissait de l'amitié et de l'affection de Mgr Jean-Baptiste Montini, qui le soutint dans ses moments difficiles et qui, devenu le pape Paul VI, l'appela à prêcher les exercices spirituels à la Curie romaine en 1972.

 

Théologien, poète, mystique, liturgiste, auteur de nombreux livres – parmi lesquels L'Évangile intérieur, car il insistait continuellement sur la - valeur de l'intériorité –, Zundel fut en particulier un témoin lumineux de la charité chrétienne, qui écoute tous les hommes, les comprend tous, les aide tous, les aime tous, leur pardonne à tous, les fait tous grandir, et un témoin de la pauvreté d'esprit, qui, selon ses propres termes, « s'offre comme un vide que seul l'infini peut combler ». Il avait le don de contempler le visage de Jésus dans le visage de chaque personne qu'il rencontrait, de tout homme et de toute femme. Il vivait véritablement de la gloire de Dieu et pour la joie des autres, même s'il était un homme discret, réservé, profondément humble.

 

J'encourage donc les diverses initiatives qui se déploieront en France, en Suisse et au Canada, pour célébrer dignement l'anniversaire de la naissance du père Maurice Zundel et je souhaite au colloque un large succès, afin que les réponses qu'il apporte aux questions les plus brûlantes de notre temps contribuent à aider le cheminement de ceux qui suivent la voie ardue de Jésus, ou qui ont besoin de compagnons de route dans la recherche de cette Vérité qui libère et donne la paix, la sérénité, le sens de la vie.

 

En union de prière, j'invoque sur vous tous la bénédiction du Seigneur.

 

C. M. MARTINI

 

Intervention en public du père Paul Debains en avril 2008; le style oral est conservé.

 

Le mystère de la Sainte Trinité, Zundel en parle presque constamment. J’ai fais jadis une petite anthologie, « Le problème que nous sommes » et chez Zundel se trouve cette affirmation extraordinaire que "non seulement le mystère de la trinité nous éclaire sur le problème que nous sommes, mais il nous en donne la solution." 

Je pense et j’espère qu’un jour – ce n’est pas moi qui le ferai car je suis trop vieux, mais on peut poser quelques jalons dans cette direction – il naisse une communauté nouvelle construite sur la spiritualité mystique de Zundel.

J’ai connu des communautés nouvelles ; sans faire aucune réserve sur ces communautés, je n’en ai pas le droit, je pense qu’il leur manque quelque chose. Je pense qu’il leur manque une spiritualité qui pourrait être celle de Maurice Zundel, et bien sûr ces communautés n’en ont pas conscience. (…)

 

J’ai été aumônier pendant un certain temps dans une communauté au dessus d’Aix les Bains ; j’avais l’habitude de dire un petit mot à la messe, mais la sœur supérieure m’a dit qu’il ne fallait rien dire du tout ! Et en même temps quand je confessais les sœurs, presque toutes me remerciaient de ce que j’avais dit ! Qu’est-ce qu’il fallait faire, je ne savais plus très bien. Il n’en reste pas moins qu’une sœur y détient le registre de tous les textes « sités » [sur la première version de ce site internet] de l’année 2006 que je souhaitais retrouver. Ce qui prouve quelles sont assez sensibles à cette spiritualité de Zundel. Pour beaucoup d’entres elles, même si elles ne le disent pas nécessairement, peut-être parce qu’elles ont conscience que ça leur apporte quelque chose de plus, qu’elles ne le trouvent pas nécessairement. Ces familles religieuses ont été fondées il y a déjà longtemps, il y a eu un développement dans l’église depuis ce temps là. (…)

Moi j’ai 82 ans ; je pense qu’il naîtra un jour une communauté proprement zundelienne, j’ai déjà écrit quelques dizaines de pages sur ce que cela pourrait être, c’est un nouveau développement du dogme à partir de Maurice Zundel, qui est extrêmement important aujourd’hui et qui arrête l’attention non seulement des catholiques, mais Zundel dans ses enseignements n’est ni catholique ni protestant, il est Jésus-Christ.

 

Alors il faut prier pour cela, qu’un jour il y ait une communauté d’hommes – ou de femmes pourquoi pas – qui pourrait à mon avis prendre en charge un ministère qui me paraît très important aujourd’hui, et je pense à l’usage des médias, non pas comme le fait KTO, très bien d’ailleurs, (…) mais je pense qu’on peut rêver un jour d’une communauté zundelienne dont une des vocations serait ce souci des médias. Je pense même, c’est peut être utopique, que dans la vie de ces futurs moines il y aurait une vie d’alternance, c'est-à-dire qu’ils passeraient une partie de l’année – 6 mois – comme des contemplatifs, dans un silence complet, comme les chartreux, etc., avec quelques petits échanges entre eux, et puis ensuite ils partiraient dans le monde pour aller chercher tout ce qui fait le bien dans le monde entier. (…) Il serait utile qu’il y ait un jour une chaîne de télévision qui présente à n’importe quel homme, surtout dans les hôpitaux, là où les hommes sont obligés de réfléchir, – quand vous êtes malades dans votre lit, vous avez des moments de grande conscience – des documents qui nous élèvent, ne serait-ce que des documents artistiques. S’habituer à voir dans la beauté l’œuvre de Dieu.

 

A propos du mystère de la trinité, je prends un texte de Zundel à Genève, en 1965 :

« Nous serons d’autant plus engagés chrétiennement que nous suivrons l’impulsion du dogme chrétien, car il y a dans le dogme chrétien cette ouverture sensationnelle constituée par le mystère de la trinité.

(…) Le Dieu qui se révèle comme trinité est aux antipodes de ce Dieu qu’on nous donne comme la Cause Première étrangère au monde, indifférente au monde, (…) qui est comblé en soi, (…) car Dieu cherche toujours sa gloire.

Nous échappons à cette théologie de l’objet (…) qui est une caricature de la véritable théologie. Nous y échappons d’autant plus sûrement que la lumière de la lumière de la Trinité se répand en nous. Car la Trinité c’est la pauvreté de Dieu. »

 

Zundel raconte dans un autre texte l’histoire de cette petite fille égyptienne que le père de Boissière a bien connue. Elle était instruite par une religieuse qui lui enseignait cette théologie que nous venons de voir. Dieu est tout, nous ne sommes rien, ça me fait penser à une personne qui écrivait dans une lettre « mais je ne suis rien ». Je lui ai répondu : « si vous n’êtes rien, ça ne glorifie pas le bon Dieu, si c’est Lui qui vous a fait ! »

Quand la sœur a arrêté son très beau discours sur la Cause Première, cette petite fille a dit : « ce n’est pas juste que ce soit toujours le même qui soit Dieu et a qui l’on rapporte absolument tout ! » Et Zundel ajoute qu’elle attendait son tour d’être Dieu, ce qui est somme toute logique. Sans le savoir elle rejoignait exactement ce grand philosophe athée, Nietzsche, que Zundel cultivait énormément, et qu’il appelait l’archange de la négation. C’est un homme qui n’est jamais arrivé à sortir de cette conception de Dieu, comme un objet que l'on peut décrire.

 

Alors la pauvreté de Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ? On est un peu étonné si on n'est pas habitué, car c’est tellement habituel pour nous d'entendre dire : « le père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ». C’est vrai et ce n’est pas vrai. C’est vrai et il faut continuer à le dire, mais cela peut laisser perplexe quelques personnes dans la mesure où on est tenté de voir alors Dieu complètement indifférent de sa création. Or c’est exactement le contraire. Les premiers versets la Genèse nous indiquent que l’Esprit de Dieu couvrait toute la terre. L’esprit de Dieu était déjà là, dès le début, dès l’apparition de la vie sur la terre avec Jésus, « je suis la vie. » Il ne faut pas séparer l’Esprit et Jésus-Christ, ils sont inséparables, mais bien distincts. Cette situation va durer des millions d’années jusqu’à l’apparition de l’homme, et jusqu’à aujourd’hui où notre monde connaît depuis un siècle un essor incroyable. Nous sommes à l’heure actuelle dans un monde de la communication. Pour moi ce moyen me fait plaisir car je reçois cette parole de Zundel qu’il a répétée souvent : « Dieu n’a de prise sur son être qu’en le communiquant ». C’est peut-être là justement que l’on peut comprendre sa pauvreté. Zundel nous dira aussi qu’il est l’anti-narcissisme. Vous connaissez la légende de Narcisse, ce beau jeune homme aimait son image. Un jour qu'il contemplait son image dans un lac, il plongea pour la rejoindre et se noya. La contemplation de soi mène à la mort. C’est déjà la vieille sagesse, bien antérieure à Jésus-Christ, mais c’est lui qui s’exprimait par cette valeur.

 

La pauvreté de Dieu, je pense que l'on peut la voir là dans le fait de n’avoir prise sur son être qu’en le communiquant. Nous sommes tous plus ou moins narcissiques, c’est presque une nécessité, c'est comme notre état premier. Les enfants le sentent terriblement. Tout notre progrès, – avec comme nous dira Zundel « le passage du dehors au-dedans » – consistera à devenir un anti-Narcisse. Le narcissisme c'est le contraire de ce qui se passe dans la Trinité.

 

Zundel continue son texte : « Tout là-haut règne le pharaon et tout en bas la poussière de ses peuples. Nous sommes tous infectés par cette image. Nous voulons émerger de la foule, de la plèbe, nous voulons être quelqu’un au-dessus des autres. »

Dieu n’a que des fils uniques. En un sens, ceux qui sont restés là ont raison, mais c’est une première approche de Dieu qui doit être dépassée ensuite.

« Nous n’avons pas tord d’ailleurs, mais nous nous trompons de chemin parce qu’en voulant monter par-dessus notre tête, et à plus forte raison par-dessus la tête des autres, nous allons vers une fausse grandeur, une grandeur qui fait de nous en réalité des esclaves, puisqu’elle nous répand au dehors. »

On retrouve les mêmes thèmes qui se pénètrent C’est très difficile de prendre une conférence ou il serait question seulement d’un sujet. C’est ce qui se passe dans la Bible. Aucun verset de la Bible ne peut être parfaitement compris si on ne connaît pas tous les autres. Aucun verset ne peut être extrait comme le font les témoins de Jehova si facilement. J’ai eu des déboires avec eux, car ils ne savent pas cela. Aucun verset de la Bible ne peut être parfaitement compris si on ne connaît pas toute la Bible. Et il n’y a que l’Eglise qui la connaît, on ne peut pas extraire et sortir le moindre verset sans risquer de fausser son sens.

« Or rien n’est plus prisonnier qu’un ambitieux qui veut étaler sa grandeur, mais qui ne peut pas y croire lui-même, que si les applaudissements de la foule le confirme dans sa foi, dans sa propre existence. »

 

« Pour être dégagés de cet esclavage il n’y a qu’une seule voie ! Mais qui nous était inconnue avant la révélation de la Trinité ». Et l’importance encore ici de ce mystère. J’espère que ce 21e siècle sera une découverte nouvelle dans l’Eglise du sens et de l’importance de ce mystère. Pour l’ensemble des chrétiens, ce fait que le signe de la croix soit associé souvent à toute bénédiction ne leur dit rien. Dernièrement un baptême a été déclaré invalide par Rome parce qu’il n’a pas été donné au nom de la Trinité mais au nom du créateur et du rédempteur. Il faut que le nom de la Trinité soit mentionné. La plupart des gens accepteraient tout aussi bien qu’on dise : "je te baptise au nom de Dieu" et ils seraient heureux ; or ce baptême n’aurait absolument aucun sens.

« Pour être disciples dégagés de cet esclavage, il n’y a qu’une seule voie, mais qui nous était inconnue avant la révélation de la Trinité, qui est d’apprendre que pour se constituer comme source et origine, il faut être totalement dépossédé de soi; et que toute la grandeur, la sainteté, la nouveauté divine consistent dans un personnalisme fondé sur une désappropriation oblative.

Toute la Trinité signifie désappropriation, démission, offrande, pauvreté, impossibilité radicale de se posséder, de se replier sur soi, de s’admirer, de se louer, et de s’aimer.

Parce que justement en Dieu tout le personnalisme est altruiste, tout le personnalisme va vers un Autre, tout le personnalisme est relatif [pas le relatif qui est opposé à absolu ; il s’agit des relations personnelles] et pure référence à un Autre. La grandeur divine est donc une démission (…) un amour qui n’est qu’Amour. »

 

Zundel a employé des milliers de fois le mot de désappropriation. Il ne se trouve pas dans le dictionnaire. On le trouvait cependant dans les anciennes éditions du Littré. Ce mot a peut être disparu car il n’intéressait personne. La désappropriation au premier abord ne nous intéresse pas. Nous avons le sens que nous ne sommes plus nous-même si nous sommes désappropriés de nous-mêmes. Nous n’avons rien compris encore à la révélation du mystère de la Trinité tel que le présente Zundel mais tel qu’il faut le présenter aujourd’hui. C’est peut être cette présentation qui explique une des raisons du succès de Zundel aujourd’hui. J’en parle tous les dimanches à Saint-Gratien, bien entendu. Une dame de 87 ans m’a dit qu’elle buvait mes paroles ; c’étaient celles de Zundel qu’elle buvait, ce n’étaient pas les miennes. Il y a je pense une espèce d’aspiration de nos contemporains plus ou moins consciente vers ce visage de Dieu tel que le présente Zundel, comme un pauvre parce qu’il n’a rien, il n’a aucun sens de la possession.

 

Jésus dans l’Evangile nous dit : « je suis la vérité ». Et on pourrait dire que le grand défaut de l’Eglise se trouve dans la mesure où – encore dans certaines parutions – elle considère qu’elle possède la vérité de Dieu. C’est le contraire de la réalité. Il y a encore une certaine tradition qui va dans le sens de cette possession, qui effrayait Maurice Zundel qui a dit cette parole : « les biens de l’esprit sont impossédables. » Evidement parmi ces biens se trouve le mystère de la Trinité.

 

« Cet appel à nous créer nous-mêmes dans la désappropriation de nous même, (…) cette vocation d’être origine, (…) se comprend beaucoup mieux si, à la racine de l’expérience augustinienne, cette générosité divine qui est dedans alors que nous sommes dehors, est une générosité telle qu’évacuée de soi, telle qu’éternellement une constellation d’amour ; c’est par là que nous pouvons aboutir à une guérison radicale, en revivant la divinité non pas comme une cause lointaine, première, (…) mais comme Celui qui, au plus intime de nous-mêmes, est l’espace où notre liberté respire. »

Zundel voulait toujours passer inaperçu n’est-ce pas ; c’est tellement vrai. Nous pouvons accepter la dernière place parce qu’il n’y a plus de place ; il n’y a plus de situation ; il n’y a plus de degré. Il n’y a plus de hiérarchie sinon celle de l’amour qui est une hiérarchie de pauvreté, de démission et de générosité.

« Bien sûr que cette réponse est inconnue des croyants, elle est inconnue des non-croyants. Les croyants s’obstinent douloureusement d’ailleurs, à affirmer une Cause Première en se fondant sur le monde préfabriqué qui ne peut rien fonder du tout. Qui peut aussi bien suggérer une vision absurde et une condamnation sans appel, aussi bien que l’idée d’une Cause Première cruelle et tyrannique comme Job est tenté de l’imaginer, mais il n’ose le faire.

Ces croyants donc s’acharnent à fonder Dieu sur un terrain où Il ne peut pas se révéler, tandis que leurs adversaires - avec raison d’ailleurs - refusent leurs faux dieux et leurs idoles, mais demeurent eux-mêmes sur le même terrain et oublient que l’homme n’est pas encore, que l’homme doit se faire, que l’homme doit se créer, et que l’univers humain surgira en même temps que l’homme lui-même attendra à toute sa stature. »

 

Il faudrait reprendre tous ces textes qui sont magnifiques. « Alors il faut donc tout revoir, tout recommencer, tout repenser (…) pour être enfin nous-mêmes, pour accéder à notre origine. Il faut nous faire pour que le monde soi. »

 

Cette dernière phrase pose une question : alors quoi, on s’est trompé jusqu'à Zundel ? C’est une très grave question… Un curé qui était aumônier m’a dit avoir mis mon livre à la poubelle parce que cela le dérangeait…

- Il y a la crèche, c’est la pauvreté !

- il y a la crèche mais il n’y a pas que la crèche. Et la crèche c’est un peu sentimental. Ils ont tord.

Mais ce qu’il faut bien comprendre quand Zundel dit il faut tout repenser et tout recommencer, c’et que tout ce qui s’est passé avant était une étape peut-être nécessaire. Et deuxièmement il y a beaucoup de gens qui ont tout repensé avant lui et Zundel ne le nie absolument pas..

Pour tous les saints dans l’Eglise cela s’est terminé par un don d’eux-mêmes. C’est absolument capital. Quelle que soit la congrégation, on l’a vu pour les exercices de St Ignace qui se terminent par cette magnifique prière « une offrande totale de soi-même sans aucune réserve ». Donc avant Zundel on a vécu cette situation, mais on ne l’a pas exprimé d’une façon aussi claire. Cette fausse image d’un christianisme avec un Dieu Cause Première, qui est proprement chrétienne d'ailleurs, est encore dans l’imagination de beaucoup de contemporains et de jeunes.

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Commentaires journaliers

pour Présence FM.


Lire les commentaires sur l'évangile de Luc.


LUNDI : Evangile de Luc 10, 25-37

A l'évidence, l'intention du docteur de la Loi est de mettre Jésus dans l'embarras...

MARDI : Luc 68-42

Que penser de ce texte d'Evangile ?

MERCREDI : Luc 11, 1-4

« Un jour, quelque part, Jésus était en prière... »

JEUDI : Luc 11, 5-13

« Supposons que l'un de vous ait un ami... »

VENDREDI : Luc 11, 15-26

« Si c'est par Béelzéboul que moi Jésus, j'expulse les démons, vos disciples par qui les expulsent-ils ? »

SAMEDI : Luc 11, 27-28

« Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique »

 

LUNDI : Evangile de Luc 10, 25-37

 

A l'évidence, l'intention du docteur de la Loi est de mettre Jésus dans l'embarras... Pourquoi, lui le connaisseur de la Loi, demanderait-il à Jésus ce qu'il doit faire pour obtenir la vie éternelle ? Serait-il à ce point ignorant ? Et Jésus, loin de tomber dans la provocation, invite le docteur en question à faire part de ce qu'il sait : « Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ? » Et lui, le docteur de la Loi, de répondre : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même... » La connaissance du docteur de la Loi est sans faille. Voilà qui est clair et franc... Aimer Dieu... Oui et avec tous les qualificatifs nécessaires à un amour authentique : le cœur tout entier, l'âme sans détour, la force et l'esprit... Et, là arrive l'ajout « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »... Ici la référence au livre du Lévitique – chapitre 19, 15-18 - est explicite... Je cite le passage ; c'est le Seigneur qui parle : « Tu n'iras pas diffamer les tiens et tu ne mettras pas en cause le sang de ton prochain. Je suis Yahvé. Tu n'auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère. Tu dois réprimander ton compatriote et ainsi tu n'auras pas la charge d'un péché. Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Avez-vous remarqué ? Le prochain dont il est question ici fait partie des « tiens » ; il est ton « compatriote » ; il est concrètement « ton frère » ; il est un enfant de « ton peuple »...

C'est ainsi à l'époque que l'on concevait le prochain : il était de ton clan, de ta tribu, de ta famille... Les choses ont-elles vraiment changé aujourd'hui ? Il n'est que de regarder autour de nous pour faire le constat : tous, nous avons du chemin à faire...

Et Jésus poursuit son explication au docteur de la Loi : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho et il tomba sur des bandits... qui le laissèrent à demi-mort »... Vous avez bien entendu, il s'agit d'un homme... Un homme indéfini quant à la race, au pays, au peuple. Indéfini. Un homme, roué de coups... On comprend dès lors que le prêtre dont la fonction est le service du temple, passe son chemin pour éviter toute impureté...Sait-on jamais ! Le lévite, serviteur du temple aussi, agit de même... Cet homme – je parle du demi-mort - serait-il aussi indéfini qu'on veut bien nous le laisser croire... Par contre, Lui, le secouriste si je puis dire, est bien défini : il est Samaritain... Jésus cherche-t-il le bâton pour se faire battre et ignore-t-il que « les Juifs n'ont aucun rapport avec les Samaritains », ces usurpateurs de biens, venus d'ailleurs... Ou que veut-il dire alors ?

A n'en pas douter ce que Saint Jean en dira : « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu »... Et le Samaritain est de Dieu. Paul aussi affirmera : « Quiconque aime accomplit la Loi, car la plénitude de la Loi, c'est l'Amour. »

Oui mais pourquoi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! »... ? Tout simplement parce que l'Homme – je te parle toujours du demi-mort – cet homme, indéfini en apparence, a été créé à l'image de Dieu. Il porte en lui la ressemblance d'avec Dieu... Il est donc ton semblable... Plus, cet autre-là est « toi-même », c'est pourquoi tu te dois de « l'aimer comme toi-même »... Mieux, la considération que tu lui portes doit être semblable à celle que tu portes à Dieu. « Tout ce que tu fais au plus petit, c'est à moi que tu le fais, dit le Seigneur ». Aimer Dieu... Son prochain... Oui et avec tous les qualificatifs nécessaires à un amour authentique : le cœur tout entier, l'âme sans détour, la force et l'esprit. Bonne Journée et à demain !

 

MARDI : Luc 68-42

 

Que penser de ce texte d'Evangile ?

Sinon que, d'entrée de jeu, il va à l'essentiel : « La meilleure part » est à l'évidence de se mettre à l'écoute du Seigneur ; c'est le choix de Marie ?... Et le Seigneur l'approuve...

 

Sûrement faut-il voir dans l'agitation de Marthe dans l'Evangile ce souci de bien accueillir le Seigneur. La preuve, elle s'adresse à Jésus et lui dit : « Seigneur, cela ne ne te fais rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service. » Nul doute que, dans son agitation, Marthe a pour premier souci : l'accueil du Seigneur...

Cela ne peut lui être enlevé ; en effet, alors que vient de mourir son frère Lazare, qui se précipite à la rencontre du Seigneur ? Qui lui démontre une extraordinaire confiance ? Marie... ou elle Marthe ? Marthe qui accourt… Et Marthe, pour nous démontrer combien le Seigneur importe dans sa vie et combien elle a confiance en lui s'écrie : « Seigneur si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ! »... C'est clair : Marthe aime le Seigneur ! Que dire alors de Marie qui, dans le texte de ce jour, reçoit les félicitations de Jésus et qui, alors que Jésus vient voir son ami Lazare décédé, reste assise à la maison, sans se précipiter à sa rencontre ? Laquelle des deux à votre avis aime le mieux Jésus ? Marthe ou Marie ?

J'avoue ne pas savoir répondre... Les deux sœurs, en des circonstances différentes, ont cependant montré l'importance et la place que le Seigneur tient dans leur vie... Que ce soit dans les tâches quotidiennes ou dans les temps plus spécialement consacrés à l'intimité avec le Seigneur. Chacune lui a donné accueil et place.

 

Alors pourquoi Jésus y va-t-il de cette affirmation : « Marie a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. » ?

 

Je ne conteste en rien le fait que la meilleure part est l'accueil du Seigneur, la rencontre avec Lui... Et ceci, quelles que soient le lieu de la rencontre : la prière seule ou la vie tout court... Car la vie n'est pas un espace négligeable : nous pouvons y vivre selon Dieu... Car la vie a les exigences du Seigneur, ne serait-ce que parce qu'il a dit et que je vous rappelais déjà hier : « tout ce que tu fais au plus petit, c'est à moi que tu le fais ! »... Car la vie est l'espace de la mise en œuvre des commandements du Seigneur : « Tu aimeras ton prochain ! ». Je dirai mieux : la vie est la mise en œuvre des Béatitudes, de ces béatitudes – vous savez – qui font l'humilité, la vérité, la compassion, la justice et le partage... Je sais, je sais... Vous vous dites : Où veut-il en venir ? L'abbé a perdu le fil de son texte !

De ce temps-là, du temps du Christ, les femmes étaient cantonnés à leur rôle de ménagère et à celui de mère.

Sur le plan religieux ou intellectuel, il leur était interdit de suivre un maître, de se cultiver, d'approfondir leur religion et lorsqu'elles s'en allaient au temple, elles disposaient d'un parvis à part... Alors, fort de ces conditions de vie, imposées aux femmes, je me permets cette interprétation : « Marie a choisi la meilleure part ! » Je pense que Jésus, en affirmant cela, veut attirer notre attention sur le fait que la femme a le droit de s'enrichir intellectuellement et spirituellement... Et que nul ne peut lui refuser ce droit car, au commencement, la volonté du Créateur a été de les voir « égaux »... Au commencement « Dieu créa l'Homme : Homme et Femme il Le créa »... L'Homme ne saurait se grandir en diminuant, négligeant une part de son humanité... Mais au contraire en la valorisant, il se valorise lui-même... » Il est des conditions de vie faites aux femmes ici et là, tant socialement qu'économiquement, qui n'honorent en rien l'Humanité... C'est, je crois, l'un des regards possibles sur le texte d'Evangile de ce jour. J'ajoute un argument de plus à cette affirmation : Jésus avait dans son entourage – autant dire parmi ses disciples – plusieurs femmes, ce qui, à l'époque, constituait une révolution... Bonne journée et à demain.

 

MERCREDI : Luc 11, 1-4

 

« Un jour, quelque part, Jésus était en prière... »

Petite remarque avant que d'aller plus loin. Avez-vous noté : « Un jour, quelque part, Jésus était en prière ». Un jour comme un autre, comme n'importe quel jour... Quelque part, un lieu comme un autre, comme n'importe quel lieu... Jésus était en prière... Chaque jour, chaque lieu était pour le Fils Unique Jésus, le lieu de la rencontre de Dieu, son Père. Voilà donc ce qu'il y a lieu de faire en nos jours, en nos univers quotidiens ! Chaque jour est un lieu pour Dieu et chaque lieu est un espace que Dieu habite.

Un disciple demande : « Apprends-nous à prier ! » Il répondit : « Quand vous priez, dites : « Père ! »... Prier ? Qu'est-ce à dire ? Sinon, avoir une attitude de fils, d'enfant... Cette attitude qui vous rend à l'enfance et à la dépendance... « Si vous ne redevenez comme de petits enfants... » Cette dépendance qui vous fait dire au Père : « J'ai besoin de toi ! »... Non pas de cette dépendance qui asservit, mais de celle de l'Amour qui enrichit et relève... qui fait dire à Jésus: « Le Père et moi, nous sommes un » (Jn 17, 21) : « Toi, tu es en moi, Père, et moi en toi ». Je sais de qui je tiens, je tiens de Toi : au baptême tu m'as fait fils, enfant ; tu m'as reconnu pour tien et, depuis, je me sais entouré de ton Amour, à tout instant. L'enfance et ses contours sont chemin de prière.

Cette démarche filiale qui, au fond de moi-même, me fait dire : « Vois-tu, Père, je viens à toi ! L'enfant que je suis aujourd'hui a besoin de toi : il est perdu et il revient. (exclamatif) Oui !....... il est de retour chez son Père parce qu'il sait que sa tendresse paternelle ne lui sera jamais refusé »... « Oui, je te sais au bord du chemin, guettant le retour du fils prodigue, de l'enfant que je suis ! Quel bonheur que tu sois Père ! »... Prier, c'est prendre acte d'être pour Dieu un enfant qu'il ne saurait faire autrement que d'aimer...

L'attitude filiale par excellence est celle de Jésus, en Jean (17) dans ce qui est communément appelé la « prière de Jésus ». Ainsi parle le Fils Unique : « Père, l'heure est venue, glorifie ton fils afin que le fils te glorifie. » Oui, Père, que ton nom soit sanctifié ! Je sais de qui je tiens : je tiens de Toi ! Donne-moi de te faire honneur dans le quotidien de ma vie, ne serait-ce déjà que par une attitude fraternelle à l'égard des autres... Mais là aussi, tu ne l'ignores point : j'ai besoin de Toi. Tenir ? Je ne puis tenir que par Toi, Père. » 

 

Prier n'est jamais qu'une attitude de fils, d'enfant ; «Jésus ne dit-il pas : « Tout ce qui est à moi est à toi, Père ; et tout ce qui est à Toi est à moi »... Ainsi Dieu Père, moi aussi comme Jésus, je vis de Toi et par Toi. Donne-moi aussi de vivre pour Toi ! « Oui, que ton règne vienne ! »

 

« Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour ». Oui, c'est à toi, Père que revient de nous donner le pain de chaque jour... le pain, la vie... pour le jour d'aujourd'hui,... comme il en fut pour la manne et les cailles au désert, au temps de Moïse... où « celui qui en avait beaucoup recueilli n'en avait pas trop et celui qui en avait peu recueilli en avait assez » (Ex 16, 17)... Oui, Seigneur, apprends-nous l'aujourd'hui de nos vies : hier n'est plus. Demain n'est pas encore ! Père, apprends-nous le partage afin que celui qui a sache offrir et donner à celui qui n'a pas ou si peu, afin que chacun aie son comptant de pain, son comptant de Vie.

« Ne nous laisse pas succomber à la tentation » du superflu, de l'inutile... la tentation du trop,.. du pas assez,.. de l'égoïsme. Que nos yeux ne soient en rien mobilisés pour le futile...

 

Et par dessus tout, Dieu Père, « pardonne-nous nos offenses... comme nous pardonnons nous aussi »... et comme tu nous y invites 77 fois 7 fois...

Cette prière que je t'adresse aujourd'hui, Dieu Père, est celle de ton enfant : je suis ton enfant. Aussi écoute ton enfant! Aussi exauce aujourd'hui sa prière ».

Bonne journée et à demain.

 

JEUDI : Luc 11, 5-13

 

« Supposons que l'un de vous ait un ami... » Avez-vous un ou une amie ? La chose est d'importance... Votre ami peut-il être qualifié d'ami (e) véritable ? Oui (heureux) ! Parce que vous allez devoir lui demander trois pains et ce, à la mi-nuit,en plein sommeil... pour un autre de vos amis qui vous arrive sans prévenir...

Et vous qui savez que, par les temps d'insécurité qui courent, il est préférable de s'adonner à la prudence, vous avez fermé les portes... Vous êtes maintenant au calme, couchés... vous et vos enfants.

Luc poursuit aujourd'hui le message de Jésus autour de la prière. Si hier elle avait pour sujet le Seigneur, Dieu Père, il nous ramène, ce jour et dans ce texte, à notre vie quotidienne.

Il nous renvoie à l'amitié parce que c'est à l'ami qu'il est le plus facile de demander de l'aide... Les étrangers ne passent-ils pas leur chemin ? Ou faut-il attendre la venue d'un Bon Samaritain pour voir exaucer la demande de trois pains ?

Question : Toi qui écoute, es-tu un ami véritable pour l'ami qui te demande, - je dis bien « pour l'ami qui te demande » ? Imagine alors, si le quémandeur n'est pas l'ami...

As-tu remarqué aussi l'objet de la demande : trois pains... Trois pains : ce qui relève de l'alimentaire, de la nécessité... Jésus ne dit-il pas aux apôtres avant la multiplication des pains : « Donne-leur vous-mêmes à manger ! »... Et, dans le texte du Jugement dernier, Jésus ne conclut-il pas : « J'avais faim et vous m'avez donné à manger ! »... « Comment pourrions-nous dire : « Père, donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour » et ne point répondre à l'appel de l'ami, à la prière de tout homme, marqué du sceau de Dieu, de son image ?

 

Que dire encore sur ce passage ? Sinon que chacun de nous est le relai du projet de Dieu sur l'humanité, sur notre capacité à partager l'essentiel, le vital, le pain... Chacun de nous est invité à être mobilisateur autour de lui, à demander, à chercher, à frapper aux portes pour nos frères en souffrance! Chacun se doit de devenir « prière »... Oui, « prière d'offrir », « prière de donner », « prière d'aimer »... Et non point « défense d'entrer » : la porte est fermée, je suis couché, je dors...

Oui le Seigneur nous invite à la prière et à demander sans cesse... Lui est plus qu'un ami : il est, souvenez-vous, il est Père : « Quel père donnerait un serpent à un fils qui lui demande un poisson ? »... N'hésitons pas à lui demander : il est aussi l'ami véritable... En son Fils unique, il s'est dérangé : ce Fils s'est fait autre, s'est fait Homme.

 

Que demander surtout ? Certes, tout ce que la prière du Notre Père nous proposait dans la réflexion d'hier, pain y compris pour nous et pour les hommes, mais aussi et surtout l'Esprit Saint. A toute demande, « le Père du ciel donnera à profusion l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent » (texte du jour)... L'Esprit Saint est en effet celui à qui aucune porte ne résiste – souvenez-vous de la Pentecôte -... L'Esprit Saint est encore celui qui nous libère de toute peur, cette peur qui nous paralyse... L'Esprit Saint est enfin celui qui peut embraser notre cœur... Oui, demandons l'Esprit Saint...

 

Dieu notre Père n'ignore pas combien nous sommes fragiles et combien nous avons besoin de lui, voilà pourquoi il nous invite à la prière de demande. « Demandez et vous recevrez ! » Mais, dans une légitime réciprocité, n'hésitons pas à ajouter de temps à autre cette autre affirmation, affectueuse et gratuite : « Seigneur, toi qui sait tout, tu sais bien que je t'aime... »

Bonne journée et à demain !

 

VENDREDI : Luc 11, 15-26

 

« Si c'est par Béelzéboul que moi Jésus, j'expulse les démons, vos disciples par qui les expulsent-ils ? »

Béelzéboul ! Mais qui est Béelzéboul ? « C'est le prince des démons » affirment ceux qui critiquent Jésus... Imaginez un peu ce qui se passe d'après leur dire : le prince des démons est en guerrecontre ceux dont il est le roi... Il est en guerre contre lui-même. Si la chose irait bien dans le monde où nous sommes, reste que pour le royaume des démons, il y a danger. Jésus l'affirme : « Si Satan est lui aussi divisé, comment son royaume tiendra-t-il ? » Et Jésus conclut : « Tout royaume divisé devient un désert ! »...

 

La 1ère conclusion à tirer de ce passage pourrait être celle-ci ! La division est un mal car elle oppose et génère souvent l'uniformité. On sait ce qu'il en est des uniformes et des pas cadencés... Ou de ceux qui tendent à mettre les autres au pas de leurs volontés... Il ne manque pas ici est là de gens plus soucieux de division que d'unité, certes dans le monde, mais aussi dans les religions et également dans notre Eglise....Le Seigneur nous invite, lui, à être des acteurs d'unité... Et l'unité exige la diversité pour que chacun, aussi petit soit-il, apporte sa part à la vie de tous. L'unité n'exclue personne, ce qui n'est pas le cas de l'uniformité. Uniformité, vous entendez bien « une seule forme ». Rien de bien original. N'est-il pas dit : « L'ennui naquit un jour de l'uniformité »... Mais au-delà de cet ennui, souscrire à l'uniformité c'est interdire à l'esprit de se mouvoir, de libérer le meilleur, lui, l'esprit dont il est expressément dit la nécessité pour les deux commandements essentiels : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain de tout ton esprit... » L'unité exige l'Amour, elle exige aussi l'esprit.

 

« Si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, dit Jésus, c'est donc que le règne de Dieu est survenu pour vous. »La deuxième leçon que l'on pourrait tirer de cet évangile est celle-ci : « Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits tandis que l'arbre gâté produit de mauvais fruits... Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu » (Mt 7, 15-19) C'est ainsi qu'il en va des sarments improductifs : ils sont destinés au feu... C'est ainsi que le figuier stérile est coupé (Luc 13, 6-9). Et à l'inverse le grain tombé dans la bonne terre produit à 30, 60 ou 100 pour un grain... Jésus nous invite à porter du fruit, « c'est ce qui fait la gloire de Dieu » (Jn 15, 8). Il précise même une exigence pour que le fruit soit à la hauteur des espérances de Dieu : « Celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruits... » (Jn 15, 5) Et nous savons tous que « le fruit qui demeure » est l'Amour. Saint Jean ne dit-il pas dans sa première lettre : « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1 Jn 4) Né de Dieu : quel bonheur et quelle parenté : Dieu... Dieu merci !

 

A NE PAS DIRE : Autres éléments de réflexion pour aller plus loin

Jésus en chassant les démons a pour but de donner une vie en plénitude à ceux qui en sont prisonniers … Il est libérateur. Serait-ce un mal que de libérer du mal ? Serait-ce un mal si les disciples des accusateurs de Jésus libèrent eux aussi des démons ?

 

Le mal ne prend-t-il pas toute sa mesure quand il disqualifie le bien?

 

SAMEDI : Luc 11, 27-28

 

« Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique ».

Je ne croyais pas si bien dire hier en affirmant que l'art de mettre en pratique est la façon la meilleure de voir le fruit demeurer. St Jacques le dit et franchement : «  Mettez la Parole en pratique. Ne soyez pas seulement des auditeurs qui s'abusent eux-mêmes! Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir. Il s'observe, part, et oublie comment il était. Celui, au contraire, qui se penche sur la Loi parfaite de liberté et s'y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant. » (Jc 1, 22-26) Avez-vous remarqué que Jacques parle ici de la pratique comme un des aspects de la Loi de liberté ? « Etre libre, ajoute Maurice Zundel, cela veut dire être libre de moi, n'être plus enfermé dans mon narcissisme, n'être plus esclave de mes possessions, devenir un espace illimité où tout l'univers pourra être accueilli... La liberté est un non-sens si elle ne signifie pas libération, donc exigence totale, infinie et créatrice... » La pratique quand elle prend l'aspect relationnel à Dieu et aux autres – les deux étant indissociables – elle devient occasion de liberté et d'amour. Plus j'acquiers en liberté, plus j'augmente en capacité d'aimer. Mais il faut encore aller au-delà !

 

« Heureuse la mère qui t'a porté ! » clame une femme dans la foule à l'adresse de Jésus. Et Ailleurs dans le même esprit (Lc 8, 19-21- Mt 12, 46-49) Jésus proclame : «  Qui est ma mère et qui sont mes frères?" 48 Et tendant sa main vers ses disciples, il dit: "Voici ma mère et mes frères. 49 Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère."... Et rappelons ce que St Jean nous dit et que je rappelle à souhait : « Quiconque aime est né de Dieu et connait Dieu ! » (1 jn 4)... Oui ! Né de Dieu. Certes nous sommes enfants de Dieu par le baptême... Mais quiconque aime est né de Dieu et connait Dieu, car Dieu est amour.

Baptisés un devoir nous incombe : mettre la Parole de Dieu en pratique. C'est ainsi que nous signifions notre parenté d'avec Dieu... Et quelle parenté que Dieu. Et lorsque nous donnons notre vie pour nos frères à la suite de Jésus, je vais exagérer peut-être mais en quelque sorte « le sang de Dieu coule en nos veines »... Ce don de nous-mêmes, ce sang est pris en compte par le Christ : « Ceci est mon sang versé pour vous »... Tout don de soi (Voir Ro 12, 1), une authentique pratique de la foi trouvent leur épanouissement en Christ, dans l'Eucharistie.

« Faites ceci en mémoire de moi ! »

                                                                                                                                             BB 2012

 

 

René Habachi

Introduction

Le Dieu à l’Amour infini sollicite constamment le nôtre en retour dans le plus grand respect de notre liberté, et dans une totale désappropriation. Nous sommes ainsi conduits par Jésus Christ au lavement des pieds et à sa mort sur la Croix. La plénitude de notre vie et de notre bonheur sera à la mesure de notre réponse. A chacun de nous de prendre alors conscience de la grandeur immense et insoupçonnée de notre vocation, au point que Zundel a pu dire : « Sur la Croix, l'homme égale Dieu. » Suivant notre réponse, en assumant une responsabilité à la fois dramatique et merveilleuse, nous contribuerons, comme le dit Graham Greene, à « sauver Dieu de nous-mêmes ». Liberté et responsabilité : deux traits saillants du message de Zundel.

 

I –    Le problème de la liberté

II –   Importance de la culture

III –  Liberté et Trinité

IV – Une morale de libération

V –  Modernité de Maurice Zundel

I – Le problème de la liberté

Il ne s’agit pas de mettre en question la possibilité de la liberté, mais de lever l'équivoque que ce mot recouvre afin de découvrir ce qu'est la vraie liberté : « Il n'y a qu'un seul problème qui me passionne, qui constitue le vrai problème de notre vie. C’est le problème de la liberté. C'est cela que nous voulons réaliser dans notre vie sociale, c'est cela dont nous rêvons dans notre vie profonde : nous voulons être libres » (Maurice Zundel, Conférence à des Prêtres, 1964).

 

« Faire ce qu'on a envie de faire », ainsi l'entendent la plupart des défenseurs de la liberté qui ne se rendent pas compte qu'ils sont, en même temps, en train de la renier. Car se soumettre à ce qu'on a envie de faire, à un caprice, c'est obéir à un déterminisme. On est fait, on ne se fait pas. Ce que Maurice Zundel appelle le « moi-préfabriqué ». Illusion d'une liberté qui n'a pas encore commencé.

 

Une révolution n'est pas nécessairement une preuve de liberté, même si elle naît en réaction de droits méconnus, même si elle a pour but la liberté. On me marche sur les pieds, je réagis : simple réflexe où la liberté n'a pas sa place. C'est pourquoi d’ailleurs les révolutions déclenchent souvent des contre-libertés et conduisent à une nouvelle tyrannie.

 

Comme on le voit, il faut chercher ailleurs la preuve de la liberté. C'est là-dessus qu'insiste Zundel. Il faut décoller de soi, de son moi-préfabriqué, pour se créer soi-même et devenir l'origine de soi. Pas question de faire ce qu'on n'a pas envie de faire – ce qui serait une forme d'impérialisme – mais il s'agit de se donner à un autre que soi, et si possible à plus que soi.

 

Tant pis pour ceux qui brandissent leur moi-préfabriqué comme une suprême valeur à défendre, revêtu d'honneur et de dignité ; ils ne connaîtront pas la liberté. Plus que cela, ils se durcissent et s'enferment dans leur « moi-moi-moi », sans s'apercevoir qu'ils ne l'ont pas fait, mais qu'ils sont déterminés par lui.

 

Sans doute la formule : « se créer à partir de soi-même » relève-t-elle de la philosophie existentialiste à laquelle se rattache, par certains côtés, Maurice Zundel, parce qu'il est de son temps. Sauf que, pour lui, il n'est pas question de créer ses propres valeurs mais de se créer soi-même en relation avec des valeurs qui existent. Encore faut-il rencontrer, pour se libérer de soi-même, des valeurs qui méritent ce détachement de soi. C'est pourquoi Zundel insiste tellement sur le rôle de la culture.

 

II – Importance de la culture

Il faut entendre « culture » dans son sens le plus large ; elle n'est pas seulement un déchiffrage de l'univers, une érudition, mais la saisie des finalités des choses tournées vers l'homme. Il y a une culture paysanne et une culture citadine, et parfois la première est plus authentique que la seconde. Chacune à sa manière est une quête du vrai, du beau et de la relation avec autrui.

 

Comment s'étonner alors que Maurice Zundel privilégie la science désintéressée, celle du vrai chercheur, ainsi que l'œuvre d'art dans laquelle s'efface l'artiste pour laisser passer l'inspiration qui vient d'ailleurs, ainsi que les relations interpersonnelles qui culminent dans l'amitié et l'amour où chacun veut le bien de l'autre et pose sur lui le regard de Dieu ?

 

De ces trois valeurs, la plus enveloppante est celle de l'amour, parce qu'elle implique l'attrait intellectuel de la vérité et l'appel affectif de la beauté, et qu'elle dynamise ainsi le tout de l'homme. Le moi s'oublie dans sa relation avec l'autre. Par là, il décolle de son « moi-préfabriqué » pour devenir « moi-origine ». Il s'est créé à partir de lui-même. Il a enfin découvert la vraie liberté qui est libération.

 

Ainsi, la liberté apparaît comme don de soi, pauvreté de soi et offrande. Voilà pourquoi Zundel revient si souvent sur le cri de la femme pauvre : « Le grand malheur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. » Ils ne peuvent connaître la joie de donner quelque chose d'eux-mêmes parce qu'on les réduit à des quémandeurs, à des assistés économiques. On ne leur permet pas de se créer à partir d'eux-mêmes.

 

III – Liberté et Trinité

Dans cette perspective où la liberté est libération de soi, Dieu apparaît alors comme le paradigme de l'amour et de la liberté absolue, c'est-à-dire la gratuité.

 

Il ne faut donc pas s'étonner que l'homme vraiment libre (ou libéré de son moi-préfabriqué) soit prêt à accueillir la révélation de Saint Jean : « Dieu est amour », et que cette révélation soit celle du débordement de l'Amour trinitaire où chacune des Personnes se donne aux Autres, si bien que c'est l'altruisme total qui établit des relations entre Elles, qu'Elles se définissent par leurs relations de paternité, de filiation et de spiration.

 

L'itinéraire de Zundel s'accroche au Mystère de la Trinité comme à la clé de voûte de toute sa pensée. La création est acte de liberté où Dieu appelle l'homme à une filiation divine. Le mal n'existe dans le monde que par préférence du moi et refus de la relation libre avec le Dieu trinitaire.

 

L'anthropologie zundélienne ouvre spontanément sur la théologie en considérant Dieu comme la source de la liberté souhaitée par l'homme. Si le Christ s'agenouille devant l'homme au lavement des pieds, c'est pour lui révéler sa propre grandeur.

 

« Il n'y a plus de rivalité [entre Dieu et l'homme] si Dieu Lui-même est à genoux. Il n’y a plus de rivalité si Dieu est l'éternelle démission de l'éternel Amour. Il n'y a plus de rivalité si Dieu veut nous rendre semblables à Lui-même, si nous avons à exister en forme de Dieu ou à la manière de Dieu, c'est-à-dire dans une désappropriation radicale.

Et on peut dire la même chose, bien sûr, de l'appétit de domination qui a fait les grands conquérants. […]

Mais de nouveau la Trinité nous guérit précisément parce que Dieu ne veut pas dominer. Il ne veut pas avoir de sujets, II veut susciter des libertés. Et dominer, c'est précisément aller à l'encontre de la dignité humaine, c'est méconnaître l'Infini en l'autre et en soi-même, car celui qui découvre l'Infini en soi, il n'a plus qu'une seule pensée, c'est de se consacrer à Lui, de Le laisser transparaître et de susciter dans les autres la découverte de ce même Infini qui est le seul Bien universel que nous ayons à nous communiquer les uns aux autres » (Maurice Zundel, cénacle de Genève, 1974).

IV – Une morale de libération

A cette lumière, on peut parler d'une morale zundélienne comme d'une morale non pas d'obligation mais de libération. Si elle n'était que d'obligation, le chrétien risquerait toujours de tomber dans le pharisaïsme : l'auto-satisfaction de celui qui applique à la lettre la Loi et s'en trouve quitte avec sa conscience. Alors qu'une morale de libération met en rapport le chrétien avec une personne dans un amour toujours plus exigeant et lui laisse la conscience inquiète de mieux faire. Zundel dit : « Le Bien n'est pas quelque chose à faire, mais Quelqu'un à aimer. »

 

Cette morale fondée sur l'amour est loin d'être laxiste. Elle donne un sens à tous les gestes de la vie qui deviennent une liturgie de chaque instant. Elle a une portée ontologique, puisque l'être de la conscience s'enrichit de son effort de dépassement.

 

Si la vie personnelle acquiert un prix infini, Maurice Zundel n'en est pas moins sensible à la vie sociale et à la justice distributive, jusqu'à sympathiser avec les revendications marxistes – les revendications, pas l'idéologie – cette justice demande de donner à chacun les possibilités économiques de se libérer de soi, alors qu'il y a des vies clouées au niveau de leurs entrailles et auxquelles tout dépassement est défendu. Elles sont comme exclues du développement humain.

 

L'homme est appelé à librement compléter la création qui est une offrande gratuite de la Trinité. Sa liberté est investie de la suprême dignité d'être co-créatrice avec Dieu. « Au oui de Dieu doit répondre le oui de l'homme. » L’histoire est une « histoire à deux ». C'est à la fois merveilleux et tragique.

V – Modernité de Maurice Zundel

C'est donc bien la liberté entendue comme libération de soi qui fixe l'axe de la pensée zundélienne, et c'est dans la signification de cette liberté qu'il s'oppose à la signification que lui donnent les générations de notre temps. Faire ce qu'on a envie de faire : les progrès de la technique et de l'industrie le permettent aujourd'hui. Ils portent à se refermer sur soi, en individualisme et en nationalisme, dans la quête d'un confort qui devient l'indice du progrès d'une civilisation, mais isole les êtres et les colle à leur moi-préfabriqué. Ce prétendu progrès coupe les chances de l'homme de se créer. Alors que l’homme n’est pas donné une fois pour toute : il est un devenir, et la liberté est le moteur de sa réalisation.

 

Par là, Maurice Zundel est vraiment moderne. Il arrache la liberté à ceux qui l’exproprient en la réduisant à une caricature d’elle-même. C’est là que réside la décision fondamentale qui arbitre le choix de toute une vie. La vraie liberté est libération de soi.

 

René Habachi

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