-- D'avril à juin 2012

A Lausanne - Montolivet, le jeudi saint 7 avril 1966.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Qu'avons-nous fait de l'Homme ? C'est la question que nous pose cette Liturgie du Jeudi Saint. Qu'avons-nous fait de l'Homme ?

Si nous avions compris l'Évangile de Jésus, est-ce que le monde serait dans l'état où il se trouve aujourd'hui ? Évidemment non !

 

Car justement cette liturgie du Jeudi Saint cumule, en quelque sorte, toutes les consécrations de l'Homme par Jésus-Christ. Le " Mandatum ", la dernière consigne de Jésus :  " C'est à cela que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés " (Jn. 13, 35).

Quel paradoxe ! Le dernier mot du Christ ! Le dernier mot du suprême Prophète, le dernier mot du Fils de l'Homme et du Fils de Dieu, c'est d'aimer l'Homme et de faire de l'amour de l'Homme, le test, le critère, la pierre de touche de l'amour de Dieu.

Et cet amour de l'homme, Jésus va le manifester dans cette scène incomparable, inépuisable, bouleversante, du Lavement des Pieds. Il va nous montrer Dieu à genoux devant l'Homme, devant l'Homme qui est le Royaume de Dieu, devant l'Homme qui porte l'infini dans son cœur, comme le dit le Pape saint Grégoire, exprimant cette nouveauté merveilleuse : " Le ciel, c'est l'âme du Juste. "

Jésus à genoux devant l'Homme ! Il n'y a plus maintenant, rien à ménager. Il ne s'agit plus de conduire les disciples par une parabole, il faut les mettre brutalement en face de la réalité, car la catastrophe est imminente : le Sauveur du monde va être immolé, la toute-puissance de Dieu va connaître ce formidable échec, en apparence. Le salut va venir par la mort sur la Croix.

Il faut donc que le vrai visage de Dieu s'imprime maintenant dans le cœur des disciples et qu'ils sachent que Dieu, justement, est au-dedans d'eux-mêmes, d'une Présence confiée à toute conscience humaine. C'est à cela que Jésus veut les conduire ses disciples, c'est ce Royaume de Dieu qu'il voulait ériger au-dedans de nous, nous révélant que le ciel est ici, maintenant, dans cette éternité de l'amour, au cœur de notre plus secrète intimité.

C'est donc là qu'il faut chercher Dieu, dans l'Homme ; et pour atteindre à la perfection chrétienne, il faut que tous les Hommes ensemble constituent un seul corps, une seule vie, une seule personne en Jésus ; et tout cela justement, que l'Eucharistie va sceller.

L'Eucharistie qui pour l'éternité, l'affirmation qu'il n'y a pas d'accès possible à Dieu, autrement que par le chemin de l'Homme, car Jésus, le Christ notre Seigneur, bien sûr, ne cesse jamais d'être avec nous. Il est toujours comme sur le chemin d'Emmaüs, le compagnon de nos vies, davantage, il est toujours au-dedans de nous, au-dedans de chacun de nous.

C'est pourquoi tout ce que nous faisons aux autres en mal ou en bien, le frappe, l'atteint, le comble ou le déchire, parce que, il est intérieur à chacune de nos humanités, parce qu'il est une attente infinie dans chacune de nos consciences.

Alors, s'il est déjà là, pourquoi l'Eucharistie ? Si toute grâce vient de lui et si ce que nous appelons l'état de grâce, c'est-à-dire cette vie divine en nous, est issue de son cœur, et nous est communiquée par sa Présence, si donc son humanité en est le canal et l'instrument inséparable, si vraiment donc Jésus est toujours avec nous, pourquoi l'Eucharistie ?

C’est justement pour affirmer que jamais, au grand jamais, il ne sera possible de l'atteindre sans prendre en charge toute l'humanité. Pourquoi ? Mais parce que Jésus, justement, est le second Adam, parce qu’il est le Fils de l'Homme dans un sens unique, parce que, il est à l'intérieur de chacun, n'ayant pas de limites, ne s'appartenant aucunement dans son humanité, qui est le sacrement diaphane, immense, de la Présence divine ; son humanité n'ayant pas de frontière peut être ouverte sur toute l'humanité, peut rassembler toutes les générations, peut rendre tous les Hommes de tous les siècles contemporains.

Et lui seul, justement, est le lien d'une humanité libérée de ses limites, d'une humanité où chacun rejoint l'autre par le dedans, où chacun rejoint l'autre par sa liberté, par son ouverture, par cette respiration de Dieu qui conditionne toute notre dignité.

           Pour atteindre Dieu, il faut donc - j'entends le Dieu vivant, le vrai Dieu, le Dieu qui est au-dedans de nous un espace infini - il faut donc ouvrir nos cœurs, il faut les faire aux dimensions de son cœur, il faut nous rendre universels, il faut dépasser nos frontières et nos limites, il faut que nous devenions une Présence à tous et à chacun.

Et c'est alors que nous atteindrons, que nous rejoindrons, que nous découvrirons le vrai Dieu. Si nous en faisons une idole à notre mesure, si nous le restreignons à nos besoins, si nous réduisons Dieu à un monopole de secte ou de parti, il s'agit d'un faux dieu.

Le vrai Dieu n'a pas de frontières, le vrai Dieu est un Amour illimité, le vrai Dieu est tout entier et infiniment en chacun un don illimité.

Jésus était présent à ses Apôtres ; ils ne l'ont pas connu ; il était devant Pilate, il ne l'a pas connu ; il comparaissait devant Caïphe, il ne l'a pas connu ; parce que tous le voyaient du dehors, ils le voyaient devant eux, au lieu de le voir au-dedans d'eux-mêmes, comme le principe, comme le lien qui unit tous les Hommes et qui peut faire de tous un seul Corps, une seule vie. Et c'est cela justement que le Seigneur voulait.

A l'Eucharistie, ce n'est pas une idole où on met un morceau de pain dans sa bouche, une idole où on fait de Dieu un objet portatif dont on dispose ! C'est tout le contraire ! L'Eucharistie c'est l'impossibilité d'atteindre Dieu sans passer par toute l'humanité, sans assumer toute l'Histoire, sans s'ouvrir à toutes les douleurs, à toutes les solitudes, à tous les abandons, à tous les crimes, à toutes les misères, à toutes les, à toutes les attentes, à tous les espoirs.

Vous ne pourrez venir à moi, c'est cela que veut dire l'Eucharistie, qu'en vous faisant d'abord mon Corps. C'est quand vous serez tous ensemble mon Corps Mystique, quand circulera, entre vous, un même Amour qui fera de vous les membres les uns des autres, c'est alors que vous pourrez m’appeler d’une manière efficace, c’est alors que vous serez en prise sur mon intimité, parce que justement votre intimité sera devenue illimitée et universelle.

Vous m'appellerez et je répondrai. Vous m'appellerez et je serai présent. Vous m'appellerez et je serai l'aliment de ce banquet universel qui vous rassemble tous autour de ma table et où vous vous échangez les uns les autres en échangeant la Présence divine elle-même.

Oui, c'est cela l'Eucharistie, elle n'a pas pour but de rendre présent le Christ. Il est toujours déjà là, c'est nous qui ne sommes pas là. L'Eucharistie a pour but de nous rendre présents au Christ et de fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles et de faire jaillir en nous la plénitude de sa vie, dans la mesure où nous lui apportons la plénitude de la nôtre. Et un immense appel qui n'a pas été entendu et qui aurait dû y être.

Si cet appel avait, avait été entendu, est-ce qu’il aurait encore un esclavage pour les deux tiers de l'humanité ? Est-ce qu’il y aurait des Stalines ? Est-ce qu'il y aurait des abandons et des trahisons, si cet appel avait été entendu ?

Nous avons fait de Dieu une idole, de l'Eucharistie une idole, nous avons processionné autour de cette idole, et nous n'avons pas vu qu’elle était une exigence formidable, qu'elle demandait de chacun de nous qu'il se surmonte, qu'il se dépasse, qu'il fasse de son cœur un cœur illimité, qu'il accueille les autres au nom du Christ, en voyant en eux le Christ et en leur donnant le Christ, par sa fraternité même.

Ah ! Il faut que nous rendions à l'Évangile son réalisme incomparable, car personne n'a jamais aimé Dieu, je veux dire, n'a jamais aimé l'Homme comme Jésus-Christ. Personne n'a la passion de l'Homme comme Jésus-Christ. Et cette Passion que nous célébrons, ce Mystère de la Foi, il signifie justement au cœur de Dieu cette passion infinie pour l'Homme.

Le prix de notre vie, c'est lui, c'est lui-même, offert pour nous. Comment donc pourrions-nous le joindre sans assumer l'Homme, sans découvrir la grandeur de l'Homme, sans comprendre que le Royaume de Dieu ne peut s'accomplir qu'au-dedans de l'Homme, sans mettre au-dessus de tous nos intérêts, cette grandeur divine de l'Homme qui est tout le Royaume de Dieu dans une Incarnation de Dieu qui se continue jusqu'à la fin des siècles.

Et voilà la question qui nous est posée ce soir : qu'avons-nous fait de l'Homme ? Qu'avons-nous fait de l'Homme ? Est-ce que nous continuerons à processionner autour d'une idole ? D'une idole que nous avons construite en méconnaissant le don de Dieu.

Bien sûr, le Christ se donne réellement à nous; par l'Eucharistie vraiment il se communique. Mais s'il se communique par l'Eucharistie, c'est en réponse à cet appel de l'Église qui, seule, peut prononcer les paroles délicates qui actualisent cette Présence.

          L'Église : Corps Mystique, mais l'Église, c'est nous ! Ce Corps Mystique, nous avons tous à le former, et il faut le dire : s'il n'y avait pas ce soir dans l'humanité quelqu'un qui aime, quelqu’un qui aime l'humanité, s'il n'y avait pas ce soir dans la Communauté chrétienne quelqu'un qui s'efforce vers l'universel, s'il n'y avait pas une âme au moins, dans le monde, en état d'ouverture plénière à Jésus-Christ, eh bien, la Consécration serait impossible ; elle serait invalide, parce que elle n'est pas un acte magique. Les paroles consécratrices sont le cri de l'Église, le Christum mystique

Il n'y aurait plus de Corps Mystique, s'il n'y avait pas au moins une âme, ce soir, en état de charité, pour répondre à cette Passion de Dieu envers toute l'humanité.

Dieu fait, ce soir, nous rassembler autour de sa table pour nous transformer en lui, en se donnant à nous. Il est donc impossible de disjoindre l'Eucharistie, le Lavement des Pieds, le " Mandatum ", le suprême commandement, car ces trois sommets ont la même signification : impossible d'aller à Dieu autrement que par le chemin de l'Homme.

Nous allons donc communier, tout à l’heure, à l’humanité d’abord, pour communier à la Présence divine. Nous allons essayer d'étendre notre regard à toutes les douleurs, à toutes les souffrances, à toutes les solitudes, à tous les désespoirs, à toutes les famines... Mais pour que cela soit vrai, il faudra que ce soir, nous ôtions de nos cœurs tout ce qui nous sépare de l'amour humain, de l'amour de nos frères : toutes nos rancunes, tous nos ressentiments, tous nos refus de pardonner, et il faudra que ce soir en rentrant chez nous, nous apportions à ceux que nous rencontrerons, ce soir, un autre visage, un visage qui laisse transparaître Dieu, un visage où Dieu pourra se respirer comme l'appel du plus haut Amour, un visage enfin, qui sera une Présence, c'est-à-dire, un don silencieux, un don agenouillé, un don intérieur, un don à travers lequel le vrai Dieu, enfin, pourra se manifester.

L'Eucharistie, il ne faut jamais l'oublier, cette Présence communautaire par la Communauté, dans la Communauté, pour la Communauté, cette Présence est un appel constant à l'universel. On ne peut pas prendre la Communion pour soi tout seul. On communie toujours avec les autres, pour les autres, pour être le viatique de tous et de chacun, pour que personne ne soit abandonné, pour qu'aucun gâchis ne soit sans consolation, pour qu’aucune détresse ne ressuscite pas à l'espérance, pour qu’aucun malade n’éprouve un soulagement, pour que tous enfin se sentent appelés, entourés, et que s'ils passent de cette vie à l'invisible, nous ayons communié pour eux et qu'ils aient communié à travers nous.

Nous voulons demander au Seigneur, en poursuivant cette liturgie, nous voulons lui demander de sceller dans notre cœur cet appel, cette exigence infinie, afin que cette question : " Qu'avons-nous fait de l'Homme ? " devienne pour nous, chaque jour un programme, un désir, pour témoigner de Jésus-Christ, d'empoigner les problèmes humains avec la volonté de les résoudre.

Et surtout, puisqu'enfin il s'agit d’agir dans le plus concret et le plus immédiat, surtout que surgisse en nous, chaque jour, cette volonté de ne jamais ajouter, volontairement, à la douleur d'autrui, aujourd'hui, de ne pas ajouter à la peine de ceux qui nous entourent ; mais au contraire d'alléger leur fardeau et de leur faire apparaître Dieu comme la joie de notre jeunesse, de le leur révéler comme ce Cœur qui n'est qu'un Cœur, comme cet Amour qui n'est que l'Amour, comme celui enfin, qui a donné à l'humanité toutes ses dimensions en nous révélant cette Passion de l'Homme, infinie, qui brûle au Cœur de Jésus-Christ et qui fait qu'il nous rassemble ce soir, autour de sa table, afin que nous devenions avec lui, en nous donnant à lui, comme il se donne à nous, pour nous donner à lui en nous donnant à toute l'humanité, afin que nous devenions en lui, un seul Corps, une seule vie, une seule personne, un seul pain vivant !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En l'Eglise du Saint Rédepteur, à Lausanne, au cours de la semaine sainte du 7 au 14 avril 1974.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Chers Amis, aux yeux de Dieu, l'homme = Dieu. C'est, en somme, l'équation que Jésus inscrit dans l'histoire en ce jour du Vendredi saint.

En effet, Jésus donne sa vie pour notre vie, c'est-à-dire qu'il attribue à notre vie le poids de la sienne. Rien ne nous confond davantage, rien ne nous émeut plus profondément que cette équation sanglante et magnifique.

Voilà donc ce que nous sommes aux yeux de Dieu, voilà ce que nous valons devant lui : lui-même. Il est impossible de glorifier la vie humaine d'une manière plus magnifique. Il est impossible de révéler le caractère incommensurable de notre aventure qu'en établissant cette équation entre la vie de Dieu et la nôtre.

 

Si jamais l'homme a été tenté - et Dieu sait qu'il l'est plus que jamais aujourd'hui - a été tenté de voir en Dieu et dans la croyance en Dieu une diminution de l'homme, une situation de rivalité qui empêcherait l'homme de s'épanouir au maximum, le Vendredi saint inflige à cette crainte un démenti éternel car, justement, ce que Dieu veut ce n'est pas la soumission, l'assujettissement, l'esclavage, ce qu'il veut, c'est la liberté des fils de Dieu, ce qu'il veut, c'est que nous soyons des créateurs avec lui, ce qu’il veut, c'est que notre intimité s'enracine dans la sienne et la sienne dans la nôtre.

Il me semble que, si l'on pouvait crier dans les pays de l'Est où le communisme érige l'athéisme en doctrine d'Etat, si l'on pouvait crier cette équation, il me semble que l'on ferait refluer cet athéisme qui a, justement, ses racines dans la crainte d'une rivalité entre l'homme et Dieu, dans la crainte que Dieu signifie la diminution de l'homme. C'est le contraire qui est vrai et le christianisme, d'une manière unique précisément, proclame cette mystérieuse égalité d'amour entre l'homme et Dieu. Comment la concevoir ? Comment l'imaginer ? Comment la comprendre Comment la vivre ? Mais en tous cas, d'entrée de jeu, nous voyons que rien ne peut nous conférer une noblesse et une dignité plus grande.

Il ne s'agit pas de nous diminuer : au contraire, il s'agit de donner à notre vie une dimension infinie, infinie, infinie... C'est l'infini que nous portons en nous et c'est cet infini que nous avons à exprimer et à communiquer dans toutes les, dans tous les actes de notre vie.

            Mais comment est-ce concevable, encore une fois, comment Dieu a-t-il pu écrire cette équation dans l'histoire ? Comment cette équation est-elle au cœur même de l'Evangile ?

Il faut pour cela remonter à la Trinité divine car le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, le Dieu qui est Jésus-Christ est un Dieu qui se communique, c'est un Dieu qui n'a prise sur son être, précisément, qu'en se communiquant, c'est un Dieu qui, loin de se posséder lui-même, n'existe que sous forme de don. Car la vie divine éternellement circule du Père dans le Fils et du Fils et du Père dans le Saint-Esprit dans une éternelle communion d'amour. Ce Dieu-là qui resplendit dans la personne de Jésus-Christ, ce Dieu-là est un Dieu libre. C'est un Dieu esprit, car être esprit, c'est cela même : être esprit, c'est ne pas se subir soi-même, c'est circuler dans la transparence de soi, sans rencontrer de limites, parce que l'être tout entier n'est plus qu'un élan d'amour.

C'est dans cette innocence, c'est dans cette enfance, dans cette enfance éternelle que gît le mystère du Dieu qui se révèle en Jésus-Christ et ce Dieu-là, ce Dieu qui est libre de lui-même, ce Dieu qui ne se regarde jamais, ce Dieu qui ne se complaît pas en soi, ce Dieu qui n'existe qu'en se donnant, de quel monde peut-il être le créateur, sinon d'un monde libre, libre jusqu'aux dernières fibres de son existence? Il a voulu, ce Dieu Esprit, une création qui fût esprit, comme Jésus le suggère à la Samaritaine.

Oui Dieu, Dieu est libre de soi, Dieu n'adhère pas à soi, Dieu est entièrement donné, Dieu est souverainement libre à l'égard de lui-même et c'est pourquoi, il va imprimer sa marque dans la création, c'est pourquoi il va susciter des esprits en les appelant chacun à vivre comme une source, à vivre comme une origine, à faire jaillir son existence d'un pur élan d'amour.

Nous voyons donc immédiatement ici le caractère nuptial de la création. Il ne s'agit pas d'un monde d'esclaves ou de robots : il s'agit d'un monde libre, libre de la vraie liberté qui est la liberté intérieure, libre de la vraie liberté qui est d'être libre à l'égard de soi-même, libre de la vraie liberté qui consiste à ne pas se subir soi-même, mais à se prendre tout entier pour renouveler son existence intégralement, en la donnant de bout en bout, en la donnant totalement à celui qui nous la donne en se donnant totalement.

         Un jour nouveau est ainsi jeté sur la création, sur son sens, sur son mystère, sur les relations de l'homme avec Dieu. Dieu n'est pas un dominateur. Dieu n'est pas un souverain devant lequel il faudrait s'aplatir. Dieu est un amour qui se remet lui-même entre nos mains.

En effet, si, il s'agit d'une relation, d’une relation nuptiale entre Dieu et nous, si Dieu veut consacrer, veut contracter avec nous un mariage d'amour, ce mariage d'amour suppose que notre " oui " est indispensable à l'accomplissement du " oui " de Dieu. Et de là, justement, surgit cette passion de Dieu, cette crucifixion de Dieu qui remonte au commencement même de la création, qui remonte à ce refus originel de fermer l’or, de fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles. Dès que l'homme se refuse, Dieu meurt. Dieu meurt en l'homme, Dieu meurt par l'homme, Dieu meurt pour l'homme.

Il est impossible de méditer sur la passion de notre Seigneur, sans, justement, découvrir ce visage mystérieux de Dieu, ce visage d'amour et de pauvreté, ce visage de désappropriation et de liberté, ce visage où Dieu est tout don et respecte, jusqu'à en mourir, la règle du jeu car, s'il s'imposait, c'en serait fait de tout, s'il s'imposait, le monde ne pourrait plus être esprit et Dieu serait la caricature de lui-même.

C'est donc jusqu'aux racines de notre être que la lumière de la passion pénètre, en nous révélant à nous-même, d'une manière unique : voilà ce que nous sommes devant Dieu : d'autres lui-même, voilà ce que nous comptons sous son regard : nous sommes indispensables à la création, car la création ne peut être, précisément, que cette communication d'une liberté originelle, d'une liberté où chacun de nous devient le créateur de soi et de tout, où chacun de nous devient le porteur de Dieu et capable de le communiquer à tout l'univers.

Nous voyons donc à, à quel degré nous sommes concernés. Il ne s'agit pas d'un récit qui nous réfère au passé: il s'agit de ce qu'il y a de plus actuel, de plus brûlant, de plus passionnant, il s'agit du sens même de notre vie aujourd'hui !

Comme on a diminué la vie ! Comme on l'a aplatie ! Comme on l'a rendue vaine et absurde, justement parce qu'on s'est détourné de cette équation inscrite par Jésus éternellement dans l'histoire. Jésus rend à l'homme sa noblesse et sa dignité. Jésus fait de notre vie une aventure incommensurable, à condition que nous nous réveillions de notre torpeur, que nous surgissions de notre sommeil et que nous regardions avec les yeux de l'amour ce visage défiguré et glorieux qui est le visage du crucifié.

Comment ne pas rendre grâce à notre Seigneur de nous révéler ainsi à nous-même, de donner à Dieu ce visage qui nous bouleverse, d'établir entre Dieu et nous cette relation nuptiale et de nous rendre possible d'être les créateurs de nous-même en ne nous subissant plus mais en nous prenant tout entier pour nous offrir comme une hostie vivante entre les mains de l'éternel amour.

C'est ce que chacun de nous maintenant va s'efforcer d'accomplir du fond même de sa faiblesse et de sa misère mais avec toute la puissance de l'espérance et de l'amour. C'est ce que chacun de nous va s'efforcer d'accomplir, en se donnant à Jésus et, par Jésus, à la Trinité divine, pour fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles, afin que le monde apparaisse à travers nous comme l'ostensoir de Dieu.

Cette homélie a été donnée au Sacré Cœur d’Ouchy à Lausanne le 17 avril 1966.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Chers amis,

Quelle formidable parole que celle que nous venons d'entendre : "Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez."( Jn. 20, 23 )

Ces paroles s'adressent à des hommes, ces paroles se perpétuent dans la vie de l'Eglise et il suffit de regarder les confessionnaux qui constituent un des mobiliers d'une église, pour se rendre compte, en effet. L'Eglise a pris au sérieux ces paroles de Jésus et qu'elle croit à ce pouvoir invraisemblable de remettre les péchés.

Comment cela est-il concevable ? Comment pouvons-nous vivre ce pouvoir infini ? Comment une bonne partie de notre vie sacerdotale est-elle consacrée, précisément, à cette mission divine de remettre les péchés ?

Pour comprendre et pour situer cette parole, il nous suffit de se rappeler le " Mandatum ", la dernière consigne de Jésus à ses disciples et à nous-même : « C'est à cela que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres, comme je vous ai aimés ».'" ( Jn. 13,35 )

Nous avons souvent remarqué ce paradoxe, cette finale de l'Evangile, ce dernier message de Jésus qui ne porte pas sur Dieu, mais sur l'homme. Le dernier mot du plus grand des prophètes qui est le Fils de l’homme, le Fils de Dieu, est, non pas d'aimer Dieu, ce qui semblerait aller de soi, mais d'aimer l'homme.

C'est cette même identification que nous retrouvons dans ce don communiqué aux Apôtres au soir de Pâques : de remettre les péchés.

C'est que, il y a entre Dieu et l'homme, une union indissoluble. C'est que Dieu ne peut apparaître que dans l'homme. Il ne peut devenir une Présence réelle dans l'histoire humaine, qu'à travers nous.

Impossible de le rencontrer sinon à travers un visage humain. Impossible aussi de l'aimer sinon à travers ses membres vivants qui sont les hommes, et impossible de concevoir une faute contre Dieu qui ne soit pas, au même degré, une faute contre les hommes.

Toute âme qui s'élève, élève le monde, disait si profondément Elisabeth, Elisabeth Lesueur, et toute âme qui s'abaisse, nous pouvons le conclure corrélativement, toute âme qui s’abaisse abaisse le monde.

            Il y a dans toute absence de notre cœur à Dieu, il y a dans tout refus d'amour, une diminution de la lumière divine dans l’univers, un affaiblissement de la Présence divine dans l’humanité qui nous rend vraiment responsable à l'égard de tout l'univers, parce que tout l'univers respire en Dieu, dans la nouvelle, dans la mesure où il est vivant.

C'est pourquoi il est impossible de se convertir, de se retourner vers Dieu, de décoller de soi, sans offrir aussi un hommage de réparation à toute l'humanité et à tout l'univers. Et c'est pourquoi, il est comme naturel, que se situe sur le chemin de notre retour à Dieu, cette médiation sacramentelle de l'homme, qui nous absout, non seulement au nom de Dieu, mais au nom de l'humanité et au nom de l'univers. Si l'on solidarise ainsi comme il le faut, le pouvoir de remettre les péchés et le " Mandatum " : la dernière consigne de Jésus à ses disciples et à nous-même, rien ne paraît plus naturel en quelque sorte que cette communication faite à l'homme du pouvoir de remettre les péchés.

           Dieu est la vie de notre vie. Il est impossible de le rencontrer en dehors d'une expérience humaine. Et c'est là que blesser l'homme, c'est blesser Dieu; et que, un homicide est toujours un déicide ; que tuer un homme moralement, c'est identiquement tuer Dieu.

C'est pourquoi tout retour à Dieu est aussi un retour à l'homme, et réparation de la vie divine dans notre âme est un surcroît de vie et de solidarité humaine qui accompagne inévitablement et indissolublement cette restauration de la vie divine en nous. Et nous retrouvons de nouveau, ici, cette révélation incomparable du visage de Dieu qui est le propre de l'Evangile, ce visage de Dieu incarné, ce visage de Dieu qui entre dans l'histoire, qui est inséparable de la tragédie humaine et que nous pouvons redécouvrir qu’en donnant aux autres, comme à nous-même, un visage humain, c'est-à-dire un visage qui a une valeur et une dignité infinie, parce qu'à travers lui justement, transparaît la Présence infinie qui est la vie de notre vie.

Et nous pouvons nous réjouir de ce que la logique de la foi ait gardé dans l'Eglise, au-delà de toutes les polémiques, ce sentiment d'une solidarité absolue entre l'homme et Dieu et cette affirmation du pouvoir de remettre les péchés qui concerne l'homme autant que Dieu et nous allons conclure de cette identification affirmée sous tant d'aspects dans la vie de l'église, nous voulons en conclure la reconnaissance de l'humanité de Dieu d'une part, et de la divinité de l'homme d'autre part.

Dieu est infiniment humain, il est infiniment, infiniment proche. Il est la dimension infinie, vivante, libératrice de notre existence qui ne peut déboucher sur l'infini qu'à travers lui. Et l'homme, à son tour, est ennobli incomparablement par cette habitation de Dieu qui fait de chacun de nous le temple de l'Esprit saint.

Rien n'est plus concret, rien n'est plus réaliste que l'Evangile de Jésus Christ et aucune vie mystique n’est plus profondément enracinée dans le sol que cette vérité de l’Evangile, puisqu'il est impossible d'aller à Dieu sans passer par l'homme et que, il nous est interdit d'aller déposer notre offrande sur l'autel avant de nous être réconciliés avec nos frères, si nous nous souvenons qu'ils ont quelque chose contre nous.

Quelle grâce demander, sinon celle d'estimer l'homme au niveau même où Dieu le situe, et de voir dans l'homme l'équivalent du sang du Seigneur qui a été répandu pour lui. Et de demeurer fidèle à toutes les exigences de notre conscience, non pas seulement parce que nous blessons Dieu, ce qui est déjà intolérable, mais parce que inévitablement nous diminuerons dans le monde, nous diminuerons dans le monde, la lumière, la joie et la présence de Dieu.

Mais puisque il faut conclure positivement : " Toute âme qui s'élève, élève le monde ", demandons donc au Seigneur, que dans notre fierté d'être homme, dans notre désir d'être des créateurs, nous donnions justement à notre effort, cette ampleur universelle, que nous sachions que dans notre paix, dans notre persévérance, dans notre combat contre toutes les forces qui pourront, qui pourraient mettre en péril en nous la dignité humaine, nous ne luttions pas seulement pour nous, mais pour tout l'univers et que le Royaume de Dieu s'accomplisse précisément dans cette fidélité de chacun envers soi-même, puisque, encore une fois, toute âme qui s'élève, élève le monde.



Homélie donnée au Caire pour le samedi saint 20 avril 1957, probablement à Notre Dame de la Paix (notes prises par une ou un fidèle)


Si vous vous tenez dans une gare et que vous voyez un train qui passe à une allure de 120 kms à l'heure, vous avez l'impression d'une masse unifiée par la vitesse dont la puissance de choc est davantage, si la vitesse est plus grande, et s'il y a déraillement la catastrophe est d'autant plus grande que la vitesse est plus forte. Ce mobile est l'image de chacun de nous.

Nous sommes tous un mobile, nous n'avons pas choisi de naître, notre hérédité, ni notre époque, toutes les influences se sont incrustées sur notre petite enfance. Nous avons été projetés comme le mobile par sa vitesse. Le temps de l'enfance est plus riche que celui de l'âge adulte. Il se passe des évènements innombrables de l'existence dans les deux premières années. L'enfant les a reçus sans contrôle. Lorsque nous avons commencé à dire je et moi, ces mot étaient déjà la résultante de toutes ces puissances héréditaires et de toutes les influences accumulées dans les deux premières années de notre existence.

Je et moi... Nous ne savons pas ce que cela veut dire, et qu'est-ce qu'il désigne parce que le Je et le Moi, nous ne les avons pas choisis et le paradoxe est que nous sommes accrochés à ce Je et Moi et nous défendons quelque chose qui n'est pas à nous, qui nous a été imposé et qui est complexe de passions infantiles. Il s'en faut infiniment que nous soyons d'abord une personne, c’est-à-dire un espace, une liberté. C'est pourquoi la plupart de nos personnes sont inauthentiques. Généralement, les déclarations des princi­pes sont d'une inerfficacité totale puisqu'elles n’arrivent pas à apprivoiser nos passions. C'est pourquoi les philosophes existentialistes et surtout Kierkegaard, ont insisté sur la nécessité : " Je m'aperçois tout d'un coup que Je et Moi m'ont été imposés ".

Toute cette biologie me tombe dessus et voilà que je ne veux pas passer comme un résultat, il faut que je fasse un choix. Il faut que je me choisisse moi-même. La première prise de conscience établit un recul infini entre moi-même et moi-même. Il faut donc nous récupérer, nous recréer ; un nouveau départ... ou bien passer par une seconde origine.

Mais choisir quoi ? Un nouvel univers, établir en moi des valeurs de liberté, de joie et de générosité. Autour de la table d'amitié, nous ne nous nourrissons pas seulement de pain et d'aliments, mais surtout de l'amitié. C'est un symbole d'une seconde origine, de cette adhésion à la nouvelle naissance ; être homme, c'est se choisir, harmoniser tout son être afin qu'il chante et devienne pour tous les êtres une source, une amitié. C'est une très grande chose de sentir que la prise de conscience nous appelle à transfigurer notre moi dans un appel de générosité et de liberté. Cela est vrai de tout notre être, de notre maison, de notre repas, de notre pensée. Et cela est vrai de notre corps.

Nous sommes habitués à faire une distinction simpliste entre notre corps et notre âme. La matière telle que nous l'expérimentons, nous ne la connaissons que sous la forme de passion. Einstein et Jean Rostand ne sont pas devant la vie biologique sans respect. " L'homme qui a perdu la faculté du respect devant la vie biologique est comme s'il était mort ".

            La joie de connaître pour le savant, c'est que la science est un dialogue avec quelqu'un qui inspire le respect. Rostand qui se croit maté­rialiste a la passion brûlante de la vérité. Le respect de la vérité est plus grand pour les savants que les soins donnés à leur corps et leur sécurité même, témoins ces savants qui travaillent au radium.

Il est donc clair que pour les savants, la matière n'est jamais une donnée brute, mais toujours traversée par une pensée. Dans l'univers, l’esprit trouve sa nourriture et la science ne cesse jamais d'être un dialogue. Et si nous regardons cette matière qui est notre corps, toute sa beauté, c'est une puissance de symbole. Une main que nous serrons, c'est tout un mystère où l’amitié trouve son symbole et c’est cela qui fait sa grandeur. De même les gestes de la danse : Isadora Duncan disait un jour pendant qu'elle dansait : " Ce n'est pas moi, ne me regardez pas, c'est l'idée ". Son corps était le symbole d'une idée.

            La seule matière que nous pouvons connaître, c'est une matière en état de mouvement, de dépassement qui symbolise une présence. Chacun modèle son corps selon le choix qu'il fait de lui-même, car chacun rayonne dans le monde de la pensée et tout cela ne fait qu'un corps et âme : un élan vers l'invisible.

Nous avons à nous choisir ; donc tout entier : corps et âme. Nous avons à nous enraciner dans un monde nouveau. Le roseau pensant de Pascal en parlant de l'homme. Opérer cette transformation de ce point que nous étions dans l'univers, pour faire une polarité de lumière, de générosité et de joie. C’est par-là que nous rencontrons le courant de la mort. Il faut nous affran­chir aussi de la mort, car il y a une mort qui est libération où tout se trans­forme en lumière et amour, où la vie est une fusée qui jaillit vers l'éternité.

Il faut reconnaître la splendeur et la vocation du corps et nous ne pouvons nous transfigurer qu'en embellissant notre corps. Le sens de la mystique n'est pas d'avilir le corps, mais de reconnaître en lui une puissance infinie de symbole, le sacrement de l'esprit et de la divinité, car la pre­mière révélation de Dieu, c'est toujours un visage d'homme, et tous les textes seraient morts pour l’éternité s'ils ne vivaient à travers un visage d'homme, c'est-à-dire un corps divinisé. Nous avons donc à le recréer comme à recréer notre pensée. Introduire dans notre corps, contre la poussée de la mort, un élan de vie et d'amour.

Il n'y a aucun doute que notre corps est appelé à cette transfi­guration, et toute la pureté veut dire : attention ! Le corps est un mystère divin et sacré, ne l'abîmez pas, parce que toutes les fibres de votre être sont appelées à vivre de la divinité. Il faut le toucher avec des mains de lumière comme une eucharistie.

Alors, on comprend que dans cette ligne, la mort est vaincue, évacuée. Nous sentons bien que quand l'homme sauve seulement sa peau, il en crève. L'homme qui sacrifie sa peau : le martyre, le héros, il perd sa peau, mais il affirme la vie. Nous sentons qu'il est le grand vivant, il a choisi la mort parce qu'il a dominé la mort.

La fin de tout, c’est qu'il n'y a pas de fin, c'est que la vie ressuscite. C'est ici que doit aller la seconde origine ; on meurt d'une mort qui n'est pas dissolution, mais libération où elle est le dernier degré d'un amour où le corps est devenu le visage de l'homme, où il est prêt pour un nouveau commencement.

Le Christ entre dans la mort pour nous délivrer de la mort, parce qu'il a vaincu la mort, pour que nous ne la regardions que comme un dernier degré pour entrer dans la vie, car Dieu n'est pas celui des morts, mais le Dieu des vivants. Toute vie peut recommencer et aboutir à cette seconde origine.

Nous voulons, ce soir, nous souvenir de l'aube de la Résurrection et penser à l'aube d'un monde qui peut jaillir d'une nouvelle origine. Nous voulons garder ce sentiment que notre corps est appelé à la vie éternelle, qu'il est sacré et divin et qu'il faut le traiter avec un maximum de respect.

Le monde où le Christ ressuscité nous introduit est un monde transfiguré. PAQUES est le triomphe de la vie.

 

En Notre Dame des Anges, à Beyrouth, le lundi de Pâques, 3 avril 1972

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Les disciples d'Emmaüs, il leur est apparu extérieurement et corporellement, comme il était intérieurement, comme il était au-dedans d'eux-mêmes : ils parlaient de lui, ils l'aimaient et ils doutaient. Alors il se présente à eux extérieurement, mais ils ne le reconnaissent pas, précisément parce que, ils doutent.

Cette remarque de saint Grégoire, qui est d'une admirable profondeur, pourrait expliquer ou nous rendre sensible tout le mystère de la Révélation dans toute la Bible et dans toute l'histoire: Dieu apparaît aux hommes comme il est au-dedans des hommes, comme il est au-dedans d'eux-mêmes.

 

Les apparitions du Christ ressuscité sont un appel à la foi. Jésus ne se présente pas dans une vie nouvelle. Il ne se présente pas comme un spectacle, comme un objet qu'on peut percevoir sans s'engager. Ces apparitions sont un appel à la foi. Et c'est pourquoi elles reflètent l'état d'âme de ceux qui en sont les témoins. Rien n'est étonnant comme ces récits qui ne s'accordent pas, précisément parce que ils traduisent les sentiments, les hésitations, les craintes, les frayeurs et les joies de chacun, selon la progression de la reconnaissance du Christ en eux.

Les disciples d'Emmaüs le voient comme un étranger. La Magdeleine le verra comme un jardinier. Les disciples rassemblés au Cénacle croiront, croiront, croiront voir un esprit. Et pour la dernière vision, racontée par saint Jean, sur les bords du lac de Galilée, ils hésiteront, jusqu'à la pêche miraculeuse, à reconnaître, dans celui qui les appelle du rivage, à reconnaître le Seigneur.

Il nous apparaît donc d'une manière universelle comme il est au-dedans de nous. Et c'est pourquoi Il peut prendre le visage d'un étranger, et c'est pourquoi ses traits peuvent se déformer comme ils l'ont été si souvent dans l'Ancien Testament, selon le regard de l'homme qui n'était pas suffisamment éveillé ou purifié pour le percevoir dans sa vérité.

Et d'ailleurs, cette loi de la Révélation que saint Grégoire exprime avec tant de profondeur: " Il leur est apparu au dehors comme il était au-dedans d'eux-mêmes ", cette loi gouverne peut-être tout l'ordre de la connaissance: chacun voit l'univers avec son regard, chacun voit les autres avec ses yeux, et l'univers où les autres lui apparaissent selon la qualité de son regard. Ils lui apparaissent au dehors comme ils sont au-dedans de lui.

Einstein a dit ce mot, si étonnant et si magnifique: " Celui à qui l'émotion religieuse est étrangère, qui n'a plus la possibilité de s'étonner et d'être frappé de respect, est comme s'il était mort." Il indique bien, lui aussi, que la connaissance de l'univers correspond au regard de l'homme. Si, il a encore la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect, il découvre un monde qui l'émerveille et qui lui révèle une sagesse supérieure qui le confond.

Ce serait donc là, finalement, une des qualités, un des apanages inévitables de toute connaissance: la connaissance correspond au regard et, selon que le regard est pur, selon que il est droit, selon qu'il est désintéressé, selon qu'il est aimant ou au contraire chargé de haine, le monde prend un autre aspect et l'humanité un autre visage.

C'est ce que le Seigneur sans doute veut nous indiquer lorsqu’il dit: " La lampe de ton corps, c'est ton regard, c'est ton oeil. Si ton oeil est simple, tout ton corps sera dans la lumière." ( Mt. 6, 22 )

C'est bien ce que nous pouvons retirer de plus admirable de ce cheminement que nous allons poursuivre avec le Seigneur sur la route d'Emmaüs, c'est que nous le connaîtrons à proportion que nous l'aimerons, et il nous apparaîtra d'autant plus vivant que notre regard sera plus pur et plus aimant.

 

Homélie de saint Grégoire le Grand

Saint Grégoire (540-604) fut successivement préfet de la ville de Rome, moine et fondateur de monastères, diacre et légat à Constantinople, enfin pape dans un contexte historique très sombre. Ce grand mystique qui garda toujours au cœur la nostalgie de sa vie monastique sut être un admirable pasteur. Ses écrits spirituels ont profondément influencé la piété médiévale.

 

" Ils le reconnurent à la fraction du pain "

Deux disciples faisaient route ensemble. Ils ne croyaient pas, et cependant ils parlaient du Seigneur. Soudain celui-ci apparut, mais sous des traits qu'ils ne purent reconnaître. A leurs yeux de chair le Seigneur manifestait ainsi du dehors ce qui se passait au fond d'eux-mêmes, dans le regard du cœur. Les disciples étaient intérieurement partagés entre l'amour et le doute. Le Seigneur était bien présent à leurs côtés, mais il ne se laissait pas reconnaître.

A ces hommes qui parlaient de lui il offrit sa présence, mais comme ils doutaient de lui, il leur dissimula son vrai visage. Il leur adressa la parole et leur reprocha leur dureté d'esprit. Il leur découvrit dans la Sainte Ecriture les mystères qui le concernaient, mais, il feignit de poursuivre sa route...

En agissant ainsi, la vérité qui est simple ne jouait nullement double jeu: elle se montrait aux yeux des disciples, telle qu'elle était dans leur esprit. Et le Seigneur voulait voir si ces disciples, qui ne l'aimaient pas encore comme Dieu, lui accorderaient du moins leur amitié sous les traits d'un étranger.

Mais ceux avec qui marchait la vérité ne pouvaient être éloignés de la charité; ils l'invitèrent donc à partager leur gîte, comme on le fait avec un voyageur. Dirons-nous simplement qu'ils l'invitèrent ? L'Ecriture précise qu'ils le pressèrent (Lc 24, 29) Elle nous montre par cet exemple que lorsque nous invitons des étrangers sous notre toit, notre invitation doit être pressante.

Ils apprêtent donc la table, ils présentent la nourriture, et Dieu, qu'ils n'avaient par reconnu dans l'explication de l'Ecriture, ils le découvrirent dans la fraction du pain. Ce n'est pas en écoutant les préceptes de Dieu qu'ils furent illuminés, mais en les accomplissant: Ce ne sont pas les auditeurs de la loi qui seront justes devant Dieu, mais les observateurs de la loi qui seront justifiés (Rom. 2, 13)

Quelqu'un veut-il comprendre ce qu'il a entendu, qu'il se hâte de mettre en pratique ce qu'il en a déjà pu saisir. Le Seigneur n'a pas été reconnu pendant qu'il parlait; il a daigné se manifester lorsqu'on lui offrit à manger.

Aimons donc l'hospitalité, frères très chers, aimons pratiquer la charité. C'est d'elle que Paul nous parle : Persévérez, dit-il, dans la charité fraternelle. N'oubliez pas l'hospitalité, car c'est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des anges (Hébr. 13, 1-2) Pierre dit aussi : Pratiquez l'hospitalité les uns envers les autres, sans murmurer (1 Pierre 4, 9) Et la vérité elle-même nous en parle : j'étais un étranger, et vous m'avez recueilli (Mt. 25, 35)... Ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, nous dira le Seigneur au jour du jugement, c'est à moi que vous l'avez fait (Mt. 25, 40) Et malgré cela, nous sommes si paresseux devant la grâce de l'hospitalité !

Mesurons, mes frères, la grandeur de cette vertu. Recevons le Christ à notre table, afin de pouvoir être reçus à son éternel festin. Donnons maintenant l'hospitalité au Christ présent dans l'étranger, afin qu'au jugement il ne nous ignore pas comme des étrangers, mais nous reçoive comme des frères dans son Royaume.