-- De janvier à mars 2012


En novembre 1953, à Saint Maurice, (Valais) aux religieuses de St Augustin.


La plus grande puissance du monde, c'est le sourire. C'est du sourire que nous vivons, comme c'est de l'absence de sourire que nous mourons. Là où il n'y a pas de sourire, la vie s'éteint. Où il y a le sourire, la vie prospère. Et c'est aussi la plus grande fragilité.

Il est clair que si le sourire vous est offert et qu'il rencontre un visage fermé, il ne peut plus rien. Si on ne répond pas à cette intimité, rien ne se passe. C'est l'exemple le plus suggestif de la puissance de Dieu, cette toute-puissance de l'Amour, mais qui ne peut arriver, s'il n'y a pas correspondance.

Autant le sourire est puissant s'il est reçu, autant il ne peut rien s'il rencontre un visage fermé. Gardez cette image du sourire, qui est la seule image véritable de la puissance divine. Vous comprendrez que Dieu soit à la fois la source de toute vie et qu'il soit le Dieu crucifié : il donne sa vie et il meurt.

 

La vie trouve en lui son berceau, mais nous avons sur lui cette puissance épouvantable de le faire mourir. Il est sans défense, comme un sourire est sans défense quand vous le refusez.

Il faut entendre cela quand on parle du miracle. Le miracle, ce n'est pas Dieu qui met le doigt dans l'engrenage. Quand un miracle se produit, c'est que l'homme est devenu présent. Il y a toujours dans le miracle un cœur humain qui s'est ouvert, une réponse jaillie de l'humanité à l'appel de Dieu.

Dieu est toujours présent. Ce sourire de Dieu, ce don de lumière et d'amour est toujours en état de circulation et d'offrande parmi nous. Si un miracle se produit, c'est qu'un cœur humain a capté cette onde d'amour et lui a permis d'aboutir à ce que nous appelons un miracle.

Pourquoi, à Nazareth, Jésus n'a-t-il pas pu faire de miracles ? C'est parce qu'il y rencontrait l'hostilité. Le rayonnement de la lumière de l'amour est inefficace, parce qu'il n'y a aucune réponse. C'est pourquoi le miracle n'est jamais vérifiable avec les mains. On le vérifie avec son coeur. On pourra toujours interpréter un miracle dans un sens ou dans un autre. Les miracles de notre Seigneur ont été épinglés à son procès comme des occasions de l'accuser.

Vous voyez dans le chapitre cinq de saint Jean la guérison de l'homme qui attendait près de la piscine le bouillonnement de l'eau qui devait le guérir. II n'arrivait jamais le premier et notre Seigneur lui dit : " Prends ton lit et marche ! ", et il le porte. C'est le jour du sabbat, tout le monde se scandalise. II dit : " L'homme qui m'a guéri m'a dit : Prends ton lit et marche ! " "Alors les docteurs de la Loi de s'écrier : " Quel est l'homme qui t'a dit : Prends ton lit " ? " Mais, ce disant, ils laissent de côté : " et marche "pour ne s'arrêter qu'à la première partie, " prends ton lit ", afin d'en faire une accusation, comme oeuvre interdite un jour de sabbat. Ceux qui ont le coeur fermé verront aussi dans le miracle un événement naturel accompli par un prestidigitateur, une intervention du démon.

Quand on dit qu'il y a des miracles à Lourdes, je le crois, mais ce n'est pas le Bureau des Constatations qui peut les constater. Le miracle, c'est la foi qui le constate, c'est le coeur ouvert, c'est ce sentiment profond qu'il y a une grande chaîne d'amour et qu'il y a une réponse de l'homme.

Le miracle se passe quand, dans le circuit, l'homme entre avec tout son amour, et que la tendresse et l'amour divins sont captés et se stabilisent dans l'événement. Le miracle, c'est toujours un événement où le Cœur de Dieu resplendit pour celui qui est capable de le reconnaître, mais celui qui est insensible à l'amour, au sourire de Dieu ne saura jamais ce que cela veut dire.

Dieu, personne ne l'a vu, comme dit saint Jean (Cf. 1 Jn. 4, 12), et pourtant chacun peut le rencontrer ; et remarquez que cela n'est pas plus mystérieux que pour rencontrer une âme, parce que, pour rencontrer une âme, il faut la rencontrer en profondeur, il faut que le mystère que nous sommes soit en résonance avec le mystère de l'autre.

Il ne faut jamais oublier que Dieu met en mouvement nos ressources les plus profondes, mais il ne faut pas le matérialiser. On ne peut pas prendre Dieu la main dans le sac ! On pourra toujours dire qu'il n'y a pas de miracle. Cela n'a pas d'importance, parce que le miracle n'est vraiment ressenti que par celui qui, dans l'événement, est sensible à la présence divine qui s'y fait jour.

Dieu est un sourire. II est donc insaisissable, sinon par ce qu'il y a en nous de plus délicat, de plus généreux, de plus pur. C'est pourquoi, en vous parlant de la présence réelle, j'ai essayé de vous montrer que c'est quelque chose qu'on ne peut saisir avec les mains. C'est un sacrement, donc un signe, un appel qui nous est fait. Un sacrement, c'est un signe qui exige notre présence totale, et il se passera quelque chose d'essentiel. Si nous ne sommes pas présents, il ne signifiera rien pour nous.

D'ailleurs, n'oublions pas que les témoins de notre Seigneur : Pilate, Anne, Caïphe, Hérode, tous ces gens-là étaient en présence de Jésus, et pourtant ils étaient absents. Cette présence ne rayonnait pas sur eux parce qu'ils n'étaient pas là. La divinité dans l'humanité de notre Seigneur n'apparaissait pas à ceux qui n'étaient pas accordés à la lumière et à l'amour, et la plupart des contemporains de notre Seigneur n'ont rien reconnu en lui. Même ses Apôtres ont hésité jusqu'à la Pentecôte ; et ce n'est qu'alors, dans le feu du Saint-Esprit, qu'ils ont été accordés à Jésus. Dieu est Esprit, comme le dit notre Seigneur à la Samaritaine (Cf. Jn. 4, 24), et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité.

C'est donc dans cette ligne qu'il faut envisager la maternité de la Sainte Vierge. Nous devons tout prendre en esprit et en vérité. Ce n'est pas du tout comprendre la virginité de la Sainte Vierge que de la réduire à ceci : que saint Joseph n'a eu aucune part à la nativité de Jésus.

II y a eu cela, bien entendu, mais c'est tout autre chose. Nous pouvons d'abord nous rappeler que Jésus est le fruit de la contemplation de Marie. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Vous vous rappelez que saint François d'Assise s'est nourri de la contemplation de la Croix, que saint François est devenu une croix vivante, qu'il a été blessé des blessures du Christ et que ces blessures étaient le dernier terme de sa contemplation. C'était le mouvement de son esprit qui pénétrait sa chair et qui s'animait et s'exprimait par ces blessures visibles. Il est clair que ces stigmates de saint François ne mentent pas, parce qu'ils viennent du dedans. Ces blessures manifestent l'unité d'une vie qui n'est qu'un regard vers l'Amour crucifié.

Nous ne nous étonnons pas que le corps finisse par participer à ce mouvement. Nous ne serons pas émus d'une femme hystérique qui porterait la couronne d'épines parce qu'elle a vu un crucifix. Il est clair que, dans ce cas, cela ne nous émeut pas du tout. C'est une maladie, ce n'est pas un miracle. II y a une différence infinie entre ce signe qui s'imprime du dehors et les stigmates qui sont la dernière marque d'une vie entièrement conformée à l'Amour crucifié.

II y a cela dans la maternité de la Vierge. Le Christ qu'elle contemple depuis le premier instant de son existence, vers lequel elle est tendue, elle finit par le porter dans sa chair, parce que tout son être est un regard vers lui.

On peut voir cela sous un autre aspect : c'est qu'en Jésus, l'humanité n'est qu'un sacrement de la divinité.

Vous comprenez très bien que la femme qui attend un enfant, la plupart du temps ne sait pas qui sera cet enfant. Elle ne peut pas lui donner un nom, un visage. Tout ce qu'elle peut savoir, c'est qu'il sera un être humain. Parce que la maternité humaine, suivant le cours ordinaire des choses, c'est d'abord une maternité de la nature. Nous-mêmes, nous sommes nés d'abord selon la nature. Nous avons d'abord été un paquet d'instincts, un faisceau de besoins et puis, lentement, nous essayons de devenir une personne, et nous retombons sans cesse dans notre nature. Chez nous, la nature est première. Notre mère, qui nous a portés dans son sein, devait penser qu'un enfant naîtrait de ce mystère près de son coeur, mais elle ne pouvait connaître son visage, qui ne serait visible qu'au moment de la naissance.

En Jésus, au contraire, en Jésus, c'est la personne qui est première, et la nature vient ensuite. La Sainte Vierge, au jour de l'Annonciation, connut le nom de son fils : Jésus, c'est-à-dire le Sauveur, Dieu qui sauve. Elle savait qu'elle serait la mère du Rédempteur, dont la mission lui était rendue intelligible dans la lumière de l'Esprit saint. Elle savait que son consentement portait sur cet Unique qui serait Fils de Dieu et Fils de l'Homme, que sa maternité à elle s'adressait à la personne avant de s'adresser à la nature.

II n'y a pas d'autre manière de fixer une personne qu'en lui livrant notre intimité. Comment la personne de Jésus aurait-elle pu se fixer en Marie, sinon par le consentement de tout son esprit, de toute sa personne, de tout son être ? C'est la grâce unique de la maternité de la Sainte Vierge. C'est la maternité de la personne tout entière qui s'adresse à la personne de Jésus. '

Elle va être l'ostensoir et le reposoir du Christ, mais elle ne va pas le saisir comme une mère reçoit le germe qui se dépose dans son sein et qui deviendra un enfant : elle l'atteint par ce dépouillement total, par cette pauvreté qui fait d'elle la Femme pauvre.

C'est donc ce dépouillement, cette évacuation d'elle-même qui est son Immaculée Conception. Immaculée Conception veut dire que, dès le premier instant, elle est un appel vers Dieu, un regard vers Dieu. Elle est vide d'elle-même. Elle est apte à fixer cette Présence qui est une Personne et à contracter à l'égard de cette Personne une maternité qui est du même ordre que cette Personne elle-même. Elle sera la mère du second Adam par ce consentement de tout son être.

Avez-vous bien compris en tout cela, à partir des stigmates de saint François, que Jésus est le fruit de la contemplation de Marie ? Son esprit en a été le berceau, avant que son corps le devienne.

Donc la nature va se développer en Jésus, alors que la personne est déjà parfaite. En nous, la nature est donnée et la personne est en embryon. Elle va se développer lentement et nous avons de la chance si, au moment de notre mort, nous naissons enfin.

Cela veut dire que le mystère de Marie est un mystère de pureté et qu'il ne faut pas voir dans la virginité de Marie un événement physique. Ceci n'est qu'un signe d'autre chose, qui est cette virginité du coeur, de l'esprit, de la personne, qui fait qu'en elle tout est donné, tout est disponibilité de son être tout entier à Jésus.

Marie est la femme qui ne se voit pas, sinon dans le Christ et, par lui, dans l'humanité ; en enfantant Jésus, qui est le Fils de Dieu et le Fils de l'Homme, elle a enfanté l'humanité. Dans le fiat de l'Annonciation, il y a notre adhésion à tous.

C'est pourquoi, aucun être n'est aussi perméable à l'amour du Christ que la Sainte Vierge, c'est pourquoi, comme dit Dante, elle est la fille de son Fils. Elle est née, selon la vie divine, de son Fils, et c'est pourquoi elle est née de lui, comme il a pu naître d'elle.

C'est justement pour cela que la très Sainte Vierge demeure pour nous un chemin de lumière vers Jésus. C'est un fait qu'il est impossible de ne pas aimer la Vierge quand on aime le Christ, et nous voyons d'ailleurs aujourd'hui dans le monde protestant où l'amour du Christ revit avec plus d'enthousiasme, nous voyons que l'intérêt pour la Vierge commence à se faire sentir et que des pasteurs parlent d'elle avec un très grand respect et considèrent qu'elle a une place à part dans la Rédemption.

La très Sainte Vierge est une sorte de sacrement, le sacrement de la tendresse de Dieu pour nous, car Dieu est aussi mère que père ; et puis, elle est surtout la mère du Christ en nous.

Car la maternité de Marie, ce n'est pas une maternité dans le temps, c'est une maternité dans l'éternel, parce qu'elle a conçu dans le don total et absolu d'elle-même, parce qu'elle nous a adoptés tous dans cet accueil de tout son être à Jésus. Sa maternité ne cesse pas. Elle est celle qui est mère du Christ dans notre vie, c'est sa fonction éternelle.

II est donc tout naturel que nous nous exposions au rayonnement de la Vierge pour recevoir d'elle ce Christ, qu'elle est chargée éternellement d'enfanter en nous. C'est un geste merveilleux et infaillible. Il est impossible de se tourner vers la Vierge sans, par elle, rejoindre le Christ, car, comme elle n'a rien, elle ne peut que nous conduire à lui.

Suivre ce chemin, c'est suivre l'ordre même de l'Incarnation, puisque c'est par Marie que Jésus est entré dans le monde. C'est toujours par Marie que le Christ entrera dans notre âme, et ce qu'il y a de plus merveilleux dans notre confiance en cette maternité inépuisable de la Sainte Vierge, c'est que nous pouvons à chaque instant disposer de l'amour de la Vierge pour l'offrir à notre Seigneur.

Et ici, je crois que, si vous aviez à célébrer la messe, vous seriez émues comme moi au moment de la consécration, lorsqu'il faut dire ces mots incroyables, bouleversants, qu'on n'ose pas prononcer - car dire : " Ceci est mon corps ", c'est s'engager à disparaître en Jésus, à se transformer en Jésus. Comment porter la nouvelle et éternelle Alliance et tout l'Amour, quand on est un pauvre homme limité, fatigué, borné, défaillant, comment dire ces mots sans trahir Dieu, sans mentir aux paroles mêmes que l'on prononce ?

C'est là que la Vierge est un refuge. II y a au moins quelqu'un qui peut dire ces mots, quelqu'un qui a pu dire : " Ceci est mon corps " en mettant dans ces mots toute la vérité qu'ils comportent, et c'est la Sainte Vierge. Elle peut toujours remplir ces paroles de son amour qui les justifie.

Ce que nous pouvons faire à la messe, c'est de nous dire : " Ces mots, c'est la Sainte Vierge qui va les dire pour moi. Je ne suis qu'un signe et qu'un sacrement, mais justement, parce que je ne suis que cela, il faut bien qu'ils atteignent leur vérité quelque part, et ils l'atteignent à travers le coeur de la Sainte Vierge ". C'est comme cela que je m'en tire à la messe en me disant : " II y a quelqu'un qui va porter ces mots, les remplir de lumière et de vie et leur permettre de parvenir dans le monde aux âmes qui sont plus profondément que moi engagées dans la voie de la lumière et de l'amour ".

Je crois vraiment que cette médiation de la Sainte Vierge est quelque chose de continuel et qu'il ne faut rien faire sans cette médiation, puisqu'elle dispose en nous ce berceau de Jésus-Christ que nous avons à être par le rayonnement même de sa personne. C'est pourquoi, quand nous n'en pouvons plus, quand nous sommes las et désespérés, il suffit de nous tourner vers la Vierge sans rien dire, de l'appeler comme une maman et de nous exposer au rayonnement de sa lumière.

Vous vous rappelez, dans Le Soulier de satin, quand Doña Prouhèze a l'envie de rejoindre Rodrigue, elle donne son soulier de satin à la Sainte Vierge pour qu'elle la retienne. C'est ce qu'il nous faut faire et qu'il convient de faire à chaque instant de votre vie, où vous êtes condamnées au travail, où vous arrivez à la chapelle peut-être épuisées et endormies.

II y a une espèce de suppléance à cette vie un peu boiteuse qui est la nôtre, c'est d'offrir au Christ l'amour de sa Mère et de parler au Christ à travers le coeur de sa Mère. Si nous sommes dans le rayonnement de Marie, il est impossible que nous ne soyons pas plongés finalement dans la lumière de Jésus.

C'est pourquoi il faut toujours nous laisser conduire par Marie, parce que nous ne savons pas la route, parce que nous ne savons pas ce qui est bon et mauvais. C'est elle qui nous mettra dans la sérénité et nous permettra de voir clair, de regarder les choses tranquillement et de voir que Dieu ne veut rien nous enlever, mais nous rendre parfaitement heureux dans sa lumière.

II y a autre chose enfin dans le mystère de la Vierge, c'est qu'elle nous trace notre vocation. Notre vocation est aussi d'être mère de Dieu. Justement, Dieu veut notre don, notre amour, et nous sommes obligés de susciter dans l'âme des autres le berceau de Jésus-Christ.

Tout ce qu'il y avait en vous de tendresse, parce que vous étiez faites pour la maternité, tout cela doit se recueillir dans cette maternité virginale, car vous êtes chargées devant Dieu de toute l'humanité par le rayonnement de votre vie à travers la communion des saints.

C'est une chose bouleversante que Dieu soit notre enfant autant qu'il est notre Père. Nous lisons dans la liturgie de Noël : " Un petit Enfant nous est donné ". Dieu veut naître de nous comme nous naissons de lui. Le plus profond secret de l'Evangile, c'est que Dieu veut naître de notre amour. Pour être sûr de trouver Dieu, pour être sûr d'être dans la voie de l'Evangile, il faut que le monde se transfigure et que le visage de Jésus apparaisse à la fin.

Comme le sculpteur, le musicien, comme l'artiste ne connaît son oeuvre que lorsqu'il l'a accomplie, nous-même ne saurons comment est Dieu chaque jour que lorsque Dieu sera né chaque jour de notre bienveillance, de notre amour.

Chaque fois qu'un visage humain s'illumine au contact de notre charité, un trait nouveau du visage de Dieu se révèle à nous. N'oublions pas cela, c'est vrai.

La mission du prêtre ne consiste pas à prêcher le Christ, la mission du prêtre consiste à enfanter Dieu, à être le berceau de Dieu au prix de toute sa vie.

Tout cela, c'est votre mission à vous, qui êtes prêtres à votre manière dans le Prêtre unique, qui est Jésus. Votre vœu de chasteté, ce n'est pas d'être infécondées, stériles, mais de faire de votre vie le berceau même du Dieu vivant.

Vous connaîtrez chaque jour Dieu davantage, non pas si vous faites une prière abstraite, dans des mots, mais vous connaîtrez Dieu si, à chaque pas, dans votre atelier, dans votre bureau, dans votre communauté, si, à chaque pas, le sourire de Dieu se lève parce que vous portez un coeur capable d'être son berceau.

C'est cela, être chrétien, c'est être la mère de Dieu, c'est faire de toute la vie ce Noël mystérieux, bouleversant, qui transfigure la vie, ce Noël qui doit être aujourd'hui pour que toute âme qui répond à l'appel de Dieu et qui s'expose au rayonnement du mystère virginal de Marie, devienne à son tour la mère de Dieu.

 

 

Voeux de nouvel an pour 1963, à Lausanne.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Sartre fait cette remarque profonde que la plupart des hommes, c’est-à-dire que nous tous pratiquement, sommes portés à nous glorifier des grandes découvertes accomplies par l'humanité ou des faits héroïques dans lesquels se sont distingués certains êtres d'exception ; c’est-à-dire que nous sommes d'accord d’accepter tout l'héritage positif de ceux qui nous ont précédés, d'assumer éventuellement toute la grandeur de nos contemporains. Mais il y a une chose que nous refusons, ce sont les crimes de l'humanité, ce sont les forfaitures, ce sont tous les actes qui déshonorent l'espèce humaine. Et Sartre pense avec raison que nous ne devons rien refuser de ce qui est humain et que nous devons porter et accepter la responsabilité des crimes aussi bien que des vertus.

 

De fait, d'ailleurs, quand on lit, quand on étudie la genèse des crimes, on s'aperçoit que, ils ne sont pas des générations spontanées : un homme ne devient pas criminel en une seconde, il y a tout un acheminement, tout un réseau de circonstances auquel, probablement, nous n'aurions pas résisté davantage si nous nous étions trouvés dans le cas. De toute façon, nous sommes solidaires et il est impossible que des chrétiens qui croient à la communion des saints ne se sentent pas responsables des égarements de leurs frères. S'ils n'ont pu les prévenir, au moins devraient-ils les expier, si ils voulaient être fidèles à l'Évangile de Jésus-Christ.

            Mais en fait, nous sommes nous-même si irresponsables dans notre propre vie qu'il nous paraît irréel d'être chargés de la responsabilité d'autrui. Et, précisément, à la clôture de cette année, nous pouvons souligner cette démission colossale dont nous sommes tous coupables en concrétisant notre lâcheté dans l'évènement de Cuba qui a failli déchaîner la guerre atomique. Quelle chose absolument extraordinaire, incroyable, inouïe que les hommes, plus de deux milliards d'hommes, aient laissé s'affronter Khrouchtchev et Kennedy comme si, de ces deux hommes, dépendait le destin de toute l'humanité, comme si c'était leur affaire et non pas la nôtre. On a attendu qu'ils veulent bien se décider ; et, par bonheur, l'un des deux a été assez sage pour reculer devant la solution extrême, et c'est pourquoi nous sommes encore dans une paix relative. Que serions-nous devenus, où serions-nous aujourd'hui si la guerre atomique avait éclaté ? Il est presque impossible de l'imaginer, tant les conditions auxquelles nous sommes accoutumés auraient été bouleversées.

Et pourtant, c'est un fait : nous n'avons rien fait, nous n'avons pas remué le petit doigt pour changer cette situation. Nous avons attendu que deux hommes se décident et nous avons continué à mener notre petite vie avec toutes ses limites, tous ses préjugés, toutes ses ambitions, toutes ses revendications, tous ses ressentiments, toutes ces petites guerres de coups d'épingle ou de clocher. Ce bilan n'a pas de quoi nous rendre fiers. Et nous pouvons tous et chacun assumer notre responsabilité de tant d'irresponsabilité, et clôturer cette année par un acte de contrition sur tous les événements internationaux ou individuels qui se sont accomplis parce que nous en sommes tous responsables, responsables par notre omission, par notre carence, responsables parce que nous étions absorbés dans nos petites affaires qui nous empêchaient d'apercevoir les grandes.

Nous avons donc la paix pour quelque temps encore, avec tout, toute l'inconnue de la Chine qui ne reculera pas, nous dit Nehru, devant la guerre atomique, qui n'a rien à en redouter puisque, avec près de huit cent millions d'habitants, elle peut allègrement en sacrifier quatre cent millions et être sûre d'avoir finalement le dernier mot.

Nous entrons donc dans cette nouvelle année, nous allons y entrer, tout au moins, et nous avons à nous demander ce que nous allons faire pour sauver la paix. Pouvons-nous faire quelque chose ? Avons-nous un rôle essentiel à jouer ? Sans aucun doute ! Et quel est ce rôle ? Ce rôle, c'est de donner à la vie toute sa valeur, de manière à ce qu'elle apparaisse comme inviolable, qu'elle soit reconnue de tous, en étant révélée par nous, qu'elle soit reconnue de tous comme un trésor qui intéresse tout le monde, qui est si sacré en chacun que chacun devienne absolument intangible.

Il est clair que, si nous continuons notre petit jeu, si nous restons confinés dans nos horizons limités, si nous poursuivons l'établissement et l'étalement de notre amour-propre, si nous entretenons nos rivalités et nos ambitions, pourquoi est-ce que cette vie, dont nous ne faisons rien, pourquoi est-ce qu’elle serait épargnée ? Qu'importe que l'humanité disparaisse si elle ne crée rien, si elle ne va jamais jusqu'au bout de sa chance, si il ne résulte jamais de cette liberté possible en nous une création qui impose le respect et qui apparaisse évidemment à tous comme un bienfait qui concerne tous les hommes.

C'est là le problème avec lequel nous sommes confrontés au seuil de la nouvelle année : qu'allons-nous faire de notre vie ? Quel poids allons-nous lui donner ? Par chance, nous avons échappé à la catastrophe. Il n'est pas du tout dit que nous y échapperons et d'ailleurs, nous ne mériterons pas d'y échapper.

Devant toutes les inégalités humaines, devant les ressentiments séculaires enregistrés dans la mémoire des peuples, devant ce, ce grouillement d'une biologie collective et individuelle, comment est-ce que la paix pourrait être nécessaire, apparaîtrait comme une exigence imprescriptible, si la vie ne prenait pas son vrai visage, si elle n'apparaissait pas dans toute sa dignité, dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté ?

Or c'est là justement notre travail, c’est notre vocation, notre vocation d'hommes et c'est doublement notre vocation de chrétiens de donner à la vie toute sa dignité et toute sa noblesse. Un seul homme, Gandhi, a pu, pendant 50 ans, tenir dans sa main cinq cent millions d'hommes qui aspiraient à leur liberté, qui en avaient gros sur le cœur, qui étaient soumis à une force presque ridicule, quand on pense que, il y avait peut-être cent, cent mille ou cent cinquante mille Anglais seulement pour les tenir en respect, avec, il est vrai, à l'aide d'une technique dont les Indiens ne disposaient pas.

Gandhi a pu tenir pendant près de 50 ans ces cent millions d'hommes dans sa main, leur interdire toute violence et leur imposer le respect de l'adversaire, simplement par le rayonnement de sa charité, de sa dignité et de sa générosité. Et c'est lui finalement, lui seul qui a fait reculer l'Empire britannique, qui a amené l'Inde à sa maturité, qui l'a rendue digne d'une liberté qui devenait nécessaire, précisément, parce que elle trouvait son appui dans ce cœur immense, dans cette générosité incomparable d'un seul homme qui se donnait pour tous.

Voici donc un fait incontestable : il suffit d'un homme qui aille jusqu'au bout de lui-même pour imposer le respect de la vie, pour contenir le déchaînement des passions, pour faire reculer la force, pour faire reculer un empire. Nous n'avons donc aucune espèce d'excuse si nous n'entreprenons pas de faire de notre vie une chose grande et belle, si nous ne nous convertissons pas à l'humain, si nous n'entrons pas dans la catholicité de l'amour, si nous ne justifions pas notre nom qui est d’être universel.

Et nous n'aurons pas à nous plaindre si la guerre éclate parce que nous n'aurions, nous n’aurons rien fait pour la faire reculer, parce que nous n'aurons pas imposé le respect de la vie, parce qu'en nous elle n'aura pas obtenu son vrai visage !

Quand nous voyons la Croix, nous ne devons pas oublier que elle signifie le prix infini que le Christ a attaché à notre vie ! Tout le christianisme, c'est cela : cette affirmation colossale de la grandeur et de la dignité de la vie. Et l'agenouillement du Christ au Lavement des pieds, c'est précisément la canonisation de cette liberté humaine toujours possible et que nous avons à réaliser pour atteindre jusqu'à nous-même et pour établir le Royaume de Dieu. Il y a en nous une grandeur telle que Dieu lui-même n'en saurait disposer puisque Dieu ne peut faire autre chose que de donner sa vie pour nous introduire à cette grandeur et pour nous appeler à la réaliser.

C'est pourquoi il me semble que il est impossible d'aborder cette nouvelle année, après avoir assumé la responsabilité de toutes nos défaites, de toutes nos absences et de toutes nos irresponsabilités, il me semble qu'il est impossible d'aborder cette nouvelle année sans désirer d’atteindre enfin à la grandeur humaine. C'est la seule manière pour nous d'entrer dans l'Histoire comme des créateurs de l'Histoire, la seule manière de répondre à l'appel de Jésus-Christ qui nous a fait ce crédit formidable de sa Passion et qui a mesuré notre liberté à la mesure de sa Croix.

Il ne s'agit donc pas pour nous de nous réfugier dans nos infantilismes, de nous faire petits et misérables, même devant Dieu, comme si la joie de Dieu, c'était de nous voir anéantis ; mais au contraire il s'agit pour nous, comme le pape saint Grégoire, saint Léon nous y exhorte dans la nuit de Noël, il s'agit de reconnaître notre dignité et de ne pas retourner à la lâcheté de notre ancienne conversation. Il y a, au cœur de l'Évangile, un immense appel à la grandeur, et c'est en satisfaisant à cet appel que nous pourrons envisager un avenir humain digne de Dieu et digne de nous.

Mais il est parfaitement clair que nous ne pouvons pas nous attendre à la paix si nous ne la méritons pas, c'est-à-dire si nous entretenons en nous dans notre vie particulière, dans notre milieu familial ou professionnel ces ferments de haine, de rivalités, de contestations, d'ambitions qui, à l'échelle internationale, se traduisent inévitablement par la guerre.

C'est dans la mesure où notre vie sera la caution de la paix, c'est dans la mesure où la paix rayonnera à travers tout notre être, c'est dans la mesure où ceux qui nous entourent pourront respirer en nous la paix de Dieu que la paix du monde sera véritablement assurée. Car elle ne pourra pas toujours tenir à la prudence, à la sagesse, à la vertu ou tout simplement à l'habileté de deux hommes qui sont plus clairvoyants sur le péril d'une guerre totale. Il faudra que les hommes, tous ensemble, prennent en main leur destin, rendent la guerre absolument impossible parce qu'ils auront donné à la vie un tel visage de beauté, de dignité et de noblesse qu'elle s'imposera à tous comme un trésor inaliénable qui est le bien commun de tous.

C'est cela, me semble-t-il, qui doit être devant Dieu la conclusion de cette année et le commencement de celle qui va s'ouvrir. Nous ne pouvons plus nous glorifier simplement des événements heureux, des découvertes géniales, des actes héroïques accomplies par d'autres, sans prendre la responsabilité de tout le sang qui a coulé, de tous les crimes commis, de toutes les catastrophes qui se sont abattues sur d'autres, en nous épargnant. Nous sommes solidaires du mal comme du bien, et nous en sommes particulièrement responsables au titre de chrétiens et de corédempteurs ; mais, puisqu'il ne s'agit plus, ou il ne s'agit pas, de nous lamenter sur ce que nous n'avons pas fait, mais de changer d'attitude, notre contrition n'aura de sens que si elle devient un propos de grandeur et si nous entrons dans cette nouvelle année avec la ferme résolution d'être enfin des hommes, d'être source et origine, d'être des créateurs et de transfigurer la vie en nous, autour de nous, dans notre foyer, dans notre profession, comme dans notre cité, afin qu'elle apparaisse à tous comme le plus haut don de Dieu, comme la communication même de sa lumière, comme le don de son Amour.

Que ce soit là notre offrande en cette liturgie où le Seigneur s'offre avec nous et pour nous, que ce soit là notre imploration, mais que ce soit là surtout notre décision : " Seigneur, aidez-moi à devenir enfin un homme et à faire de ma vie un espace illimité où le monde entier puisse être accueilli, où toute créature se sente ennoblie, où votre Présence enfin se respire."

 

 

Commentaires de Bernard BERTHUIT, prêtre de la Paroisse St Nicolas à Toulouse, qui accueillera prochainement France-Marie CHAUVELOT.

 

LUNDI (Mc 2, 18-22) (Lire le texte du jour intégralement : je fais référence à tout)
« Les invités de la noce pourraient-ils donc jeûner pendant que l'Époux est avec eux ? ». Étrange non ? ! L' Époux ! Qui est cet époux qui invite à la joie ? Ce texte nous signifie clairement que Jésus s'applique à lui ce terme.
Or, si l'on en croit l'Ancien Testament, ce terme ne s'applique qu'à Dieu. Isaïe dit expressément : «  Ton créateur est ton époux, Le Seigneur est son nom,... on l'appelle le Dieu de toute la terre.  Oui, comme une femme délaissée et accablée,.... Un court instant je t'avais délaissée  ému d'une immense pitié, je vais t'unir à moi. » (Is 54, 5s) Vous avez bien entendu ! Le Seigneur l'affirme : « Je vais t'unir à moi ! » Et vient le Christ ! Et vient l'Epoux « Le Verbe s'est fait chair ! » Avec lui Dieu épouse notre humanité. Christ : Chair de notre chair, comme Noël l'exprime. Il est l'époux celui qui vient rétablir les liens entre Dieu et l'Homme. C'est lui, Fils de Dieu fait Homme qui est ce lien. En lui Christ, Dieu rétablit son alliance ; en son Fils Dieu épouse l'humanité...


Comme le souhaitait déjà Osée le prophète, ce Christ vient parler au cœur à cœur à son Eglise et à chacun de nous : « Parole du Seigneur chez Osée : je vais séduire mon épouse à nouveau, la conduire au désert et parler à son cœur... » (Os 2, 16)...
En ces temps-ci la foi est au désert, et nous, chrétiens, nous y sommes aussi ; le désert temps indispensable pour revenir au Christ, pour, en intimité, l'accueillir. Désert : temps de l'épreuve et de la nécessaire pauvreté. Ainsi parle  le Seigneur en Jérémie : « Souviens-toi du temps de ta jeunesse, de ton amour de jeune mariée, tu me suivais au désert... »  Dieu aujourd'hui entend encore et malgré tout se marier à l' Homme... « Voici l'Epoux qui vient, allez à sa rencontre !  » Car si l'on en croit Isaïe le prophète (Is 25, 6-9) Il en sera du Royaume à venir comme d'un grand festin. Chacun sait que n'entrent à la salle de noces que celles et ceux qui ont alimenté leurs lampes en huile. Et quand Dieu se marrie avec l'homme, pour entrer dans la salle,  le vêtement est de noce... Il est neuf ! Pas rapiécé ! Et le vin est nouveau : « Ceci est mon sang répandu pour vous, le sang de l'Alliance nouvelle... Prenez et buvez en tous ! » L'Epoux a donné sa vie, son sang.
« Prenez ceci est mon corps ! » Le mariage est consommé : « Vous êtes le Corps du Christ ! »...

MARDI (Mc  2, 23-28) Sabbat (Lire le texte du jour intégralement : je fais référence à tout)« Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat ». Oui vous avez bien entendu : « Le sabbat a été fait pour l'homme »... Souvenez-vous des commencements quand au terme de la création « Dieu vit tout ce qu'Il avait fait... C'était très bon... Au septième jour, il se reposa... » (Gn 1, 31- 2, 3) Ainsi l'homme est lui aussi invité à suivre l'exemple de Dieu et à se reposer. On retrouve cette exigence dans le Décalogue, à la fois pour rendre gloire au créateur (Ex 20, 11) mais aussi exprimer le merci à Dieu pour la sortie de l'esclavage d'Egypte au livre du Deutéronome (je cite) : « Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d'Egypte et que le Seigneur ton Dieu t'en a fait sortir par la force de sa main .... C'est pourquoi le Seigneur... t'a commandé de célébrer le jour du sabbat. » (Dt 5, 12-15) Y a-t-il meilleure raison de respecter le sabbat que celle du repos, de la contemplation de la création et de la gratitude envers Dieu pour son Amour de l'Homme ? Je serai tenté de dire que ce jour consacré au Seigneur est aussi celui où l'homme est invité à se consacrer à lui-même... Maurice Zundel écrit : « Il restera toujours que le privilège inaliénable de l'homme, toute sa grandeur et sa dignité, c'est précisément qu'il a à se faire et qu'il est dans cette création de lui-même absolument irremplaçable. » Voilà déjà pourquoi un jour consacré au Seigneur – pour nous le dimanche – apparaît indispensable pour participer à sa propre création, à sa re-création, avec Dieu. Le sabbat a été fait pour l'homme » Ce qui fait dire encore à Maurice Zundel ceci : « Il faut voir dans le christianisme la grandeur de l'homme inséparable de la grandeur de Dieu. Rien ne nous blesse davantage que de voir glorifier Dieu au détriment de l'homme, comme si c'était en établissant le néant de l'homme que l'on faisait ressortir la gloire de Dieu. Mais non ! La gloire de Dieu est dans la grandeur de l'homme. Et quand Dieu apparaît, l'homme se transfigure ! Quand Dieu est présent, la vie atteint sa plénitude... » (fin de citation)... La réaction de Jésus dans le texte de ce jour en avait contre la multiplication des interdictions faites pour le sabbat et qui faisaient de ce jour un « carcan » quand Dieu avait voulu en faire un bonheur.
C'est pourquoi Jésus rappelle que « le sabbat – et le jour du Seigneur - a été fait pour l'homme... » Il est fait pour s'asseoir, contempler, s'inviter à poser un autre regard, un regard autre sur soi-même, sur la vie et sur Dieu... Il est « re-création ».
A demain ! Bonne journée !

MERCREDI  Mc 3, 1-6 (lire la totalité)En reprenant la phrase de Jésus hier : « Le sabbat a été fait pour l'homme... » je ne m'attendais pas aujourd'hui en avoir une parfaite démonstration... Regardez l'attitude de Jésus à l'égard de l'homme à la main paralysée... « Viens te mettre là » Il l'appelle, le fait approcher. Pas n'importe où « là, devant tout le monde ! ». Concrètement Jésus manifeste à cet homme handicapé le plus grand intérêt. Et la question pour l'auditoire arrive : « Est-il permis le jour du sabbat de faire le bien ou de faire le mal , de sauver une vie, ou de tuer ? »... La réponse de Jésus est claire «Étends la main » dit-il à l'homme handicapé. « Il l'étendit et sa main redevint normale. »
Je trouve la deuxième partie de la question de Jésus curieuse. Je cite : « Est-il permis le jour du sabbat de sauver une vie ou de tuer ? » C'est pourtant la question. Jésus exagèrerait-il ? Eh bien non ! En Exode (31, 14) je lis ceci : « Vous garderez le sabbat car il est saint pour vous. Qui le profanera sera mis à mort;...  Quiconque travaillera le jour du sabbat sera mis à mort... » On comprend mieux !
Autre exemple d'interdiction qui avait été ajoutée pour le sabbat. (Ex 35, 3) « Vous n'allumerez de feu, le jour du sabbat, dans aucune de vos demeures." On lapida même un homme pour avoir ramassé du bois un jour de sabbat. (Nb 15, 32) Le sabbat était-il fait pour l'homme en ce temps-là ? A l'évidence, non !
Jésus ne manquera pas de faire remarquer en plusieurs circonstances l'hypocrisie des pharisiens. Il met les choses à leur juste place en Matthieu (12, 11) : « Qui d'entre vous s'il n'a qu'une brebis et qu'elle tombe dans un trou le jour du sabbat n'ira la prendre et l'en retirer ? » Et Jésus d'expliquer : « Combien l'homme l'emporte sur la brebis. Il est donc permis de faire une bonne action le jour du sabbat. » (Mt 12, 12)Et à un chef de la synagogue qui lui reprochait d'avoir guéri une femme possédée le jour du sabbat, Jésus de dire : «  Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener à boire ? Ne fallait-il pas plutôt délier cette femme de ses chaines ? » (Lc 15, 13s). Avec pareille affirmation du Christ, on comprend mieux la phrase : « Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat ! » Dieu est pour que l'homme se fasse et non pour qu'il soit défait. Ainsi, par exemple et par extrapolation, « l'économie a été faite pour l'homme et non l'homme pour l'économie »... Ainsi aux origines en Genèse (1, 26) déjà Dieu se disait : « Faisons l'homme ! » … Rien d'étonnant dès lors que la volonté de Dieu n'est que ce seul objectif « l'Homme » et que le moyen qu'il se donne et nous donne pour le faire est l'Amour... « Aimez-vous ! »

JEUDI Mc 3, 7-12Rappelez-vous ce que nous exprimait le texte d'hier : cette volonté de Dieu de voir l'homme se faire. Et que ce projet est celui qui occupe Dieu en permanence.
Faire ou défaire. Serait-ce à cause de cette volonté de Jésus de faire l'Homme que accourent les foules ? C'est expressément dit dans le texte  : « Beaucoup de gens avaient appris tout ce qu'il faisait et ils vinrent à lui »... La raison est claire : la volonté de Jésus de faire l'homme.
Et dans ce texte Jésus s'y emploie déjà. Le texte affirme : « Il y avait beaucoup de guérisons si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher ». Le Seigneur ne néglige en rien le corps de l'homme, ce qui fait dire à Paul (1 Co 6,13s) « Le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps »... Et d'en préciser les raisons : « Vos corps sont les membres du Christ... Votre corps est un temple du Saint Esprit »... Avons-nous imaginer le pourquoi des guérisons que le Christ fait sinon pour nous rappeler ces vérités : le temple que Dieu habite le mieux, c'est le cœur de l'homme. Voilà pourquoi faire l'homme que nous sommes importe à Dieu mais nous importe aussi à nous... C'est aussi pour quoi Jésus combat toute maladie et toute souffrance, tout ce qui fait obstacle à la volonté de Dieu, volonté qui se traduit dans notre bonheur...  
 Mais n'y a-t-il que cette dimension physique qui soit à faire en l'Homme ? Non ! A preuve ce en quoi se termine le texte de ce jour : « Lorsque les esprits mauvais le voyaient, ils se prosternaient devant lui et criaient : « Tu es le Fils de Dieu ! »... Il importe aussi de libérer l'esprit, notre esprit de ce qui l'encombre et qui fait obstacle à cette habitation de Dieu en nous et à laquelle il aspire... Maurice Zundel, lui encore, écrit : « Il s'agit de devenir nous-mêmes une présence réelle pour que le monde commence à prendre son vrai visage... Nous ne sommes pas dans le monde pour le subir... Nous y sommes comme ceux entre les mains de qui il a été remis, ...et qui ont à lui donner cette dimension d'amour sans laquelle la création ne signifie rien... » (« Je est un autre » (page 42 « Je est un autre »))...
Et pour conclure voici ce que Paul affirme dans l'épître aux Romains (Ro 12, 1s) : « Je vous exhorte, frères, par la miséricorde de Dieu, à (écouter bien les termes sont ici liturgiques) à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre... »... C'est là une démarche eucharistique qui nous fait offrande à Dieu et que le Christ prend en compte et nous offre avec lui. C'est avec le Christ que nous atteignons à cette humanité voulue par Dieu.  

VENDREDI Mc 3, 13-19 (Lire tout)
« Jésus gravit la montagne... » Est-il nécessaire de rappeler combien la montagne tient une place privilégiée dans la Bible... Elle y est le lieu de la résidence de Dieu (Ex 1, 17). … lieu de révélations et le rappel des exigences ! C'est là, sur la montagne, que Moïse reçoit la révélation de Dieu (Ex 3,1) et les tables de la Loi, (Dt 5,4)... Tout comme les Apôtres privilégiés, Pierre, Jacques et Jean, reçoivent au sommet du Thabor la révélation de la divinité de Jésus. « Celui-ci est mon fils bien-aimé ! »...
Mais la montagne est pour Jésus le lieu privilégié de la rencontre du Père. Ainsi après la multiplication des pains, « il gravit la montagne, à l'écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. » (Mt 14, 23). Que dire encore, sinon qu'elle est l'espace où Jésus enseigne les foules et guérit les éclopés de toutes sortes en Mat 15, 29 mais aussi où elle est le moment des confidences et de l'essentiel pour le disciple : « Bienheureux ceux qui ont un cœur de pauvre... les désencombrés d'eux-mêmes et de biens inutiles... Heureux les doux... les affligés, ceux que la souffrance des autres révoltent et mobilisent. Heureux ceux qui ont faim et soif de Justice, oui heureux ceux qui ont intégré en leur être la valeur de justice... Heureux ceux qui pardonnent, les cœurs purs, ceux qui font la paix ! » (Mt 5, 1s)... Oui telles sont les exigences pour le disciple qui, rappelons-le, n'est pas au-dessus du  maître ! On comprend mieux dès lors la question de la Samaritaine à Jésus : « Est-ce sur cette montagne ou à Jérusalem qu'il faut adorer Dieu » Et Jésus de répondre : « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité... Dieu est esprit ! » (Jn 4, 23-24)...
Dans les commentaires des jours précédents, je vous disais cette volonté de Jésus, de « Faire l'Homme », cette volonté originelle de Dieu qui s'invitait lui-même :« Faisons l'homme ». Et là aussi, sur la montagne voici : « Une grande foule suivait Jésus, à la vue des signes qu'il opérait sur les malades. Jésus gravit la montagne et s'y assit avec ses disciples... Il dit à Philippe : »Où pourrions-nous acheter du pain pour les faire manger ? »... (Jn 6, 1s) Et ce fut la multiplication des pains... « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! » (Mt 14, 16).
Et après la résurrection, les onze disciples se rendirent en Galilée à la montagne où Jésus leur avait donné rendez-vous. Et Jésus de dire à ses disciples : « Allez de toutes les nations faites des disciples... ». Au revoir et à demain. (Mt 28, 16s)

SAMEDI Mc 3, 20-21 (lire le texte intégral)
« Il a perdu la tête ! » Ici Jésus est bousculé par sa famille. « Quelle honte ! » Rendez-vous compte ! C'est un quasi-déshonneur !
Passe encore quand il s'agit de la famille, mais quand il s'agit de toute une ville, imaginez un peu le conflit : Jésus est dans la synagogue de Nazareth, son pays... Il précise les raisons de sa venue : « la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres... Il sait qu'aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie... » Et suite à quelques mots, ses compatriotes voulurent le jeter dans le vide... (C'est en Lc 4, 16 et suivants).
Et Jésus est bien conscient qu'il est et sera cause de dissension (Mt 10, 34) : « N'allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur terre... »
Et sa vie durant fut un conflit permanent avec les pharisiens. Ceux-ci ne manquèrent pas de lui reprocher de manger avec les publicains et les pécheurs... Les pharisiens encore lui reprochent de ne pas sommer ses disciples de se laver les mains avant de prendre le repas... A force de réagir autrement qu'à travers des traditions, ce Jésus aurait-il perdu la tête ? Et Jésus de re-situer la véritable relation à Dieu : « Ce peuple m'honore des lèvres mais leur cœur est loin de moi... » Le cœur, voilà la tradition.
Conflit avec les pharisiens encore à propos de l'impôt dû à César... C'est aussi la rencontre avec le jeune homme riche et vertueux... Jésus aurait-il perdu la tête pour ne trouver à l'entrée au Royaume des cieux que cette raison : « Va vends ce que tu possèdes et donne le aux pauvres ! » Avez-vous remarqué que ce que nous disions tout au long de cette semaine et qui occupe Jésus, c'est de « faire l'homme » . Et parmi les hommes il privilégie « les pauvres, les mal-fabriqués »...
On aurait pu parler aussi du discours où Jésus affirme : « Je suis le pain de vie... Qui mange ma chair a la vie éternelle » ; combien de disciples abandonnèrent Jésus ce jour-là affirmant : « Ce langage-là est trop fort ! Qui peut l'écouter ?! »
Jésus est même en butte avec ses apôtres quand il annonce la passion (Mt 16, 21 s) et Pierre de s'exclamer : « Dieu t'en préserve Seigneur, cela ne t'arrivera pas ! ». Puis c'est le complot final (Mt 26, 1s)  la Passion... la mort du juste... Ce Jésus avait vraiment perdu la raison et Paul d'affirmer : « Nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens. » (1 Co 1, 23).
« Si quelqu'un veut marcher à ma suite : Qu'il prenne sa croix ! » Sa croix ? Qu'est-ce à dire ? La flagellation ? le silice ? Que non. Simplement Aimer. Aimer suffit : il nous invite à sortir de nous, à nous dépasser ! La croix est là : dans l'Amour. Car « Quiconque aime est né de Dieu et connait Dieu » (1 Jn 4, 7).

Au revoir !  

                  

 

Rome, fin avril 1926

 

L'Epître du 3ème dimanche après Pâques est le com­mentaire pratique le plus saisissant de ce chapitre de la Sainte Règle sur l'Obéissance. ( Ici on peut lire l'Epître dont il est question (I P.2/II-I9)

Vous avez certainement remarqué le rapprochement inattendu de ces deux mots : Soyez soumis   comme étant libres. Tout le mystère de l'obéissance chrétienne est là.

Ma nourriture, dit Jésus, est de faire la volonté de mon Père. Il s'agit donc d'un très grand bien et de la source même de notre vie.

            Comment s'en persuader ?

            En se plaçant au centre de l'Amour.

Aime et fais ce que tu voudras dit saint Augustin, toute la morale chrétienne est là, toute la perfection et toute la sainteté.

Mais aimer, c'est se donner et comme la volonté tient en main toutes nos puissances et qu’elle est dans l'ordre présent la faculté suprême : lLe don qui entraîne tous les autres est le don de notre volonté, ce qui est proprement l'obéissance.

Obedire - Tendre l'oreille au Dieu qui appelle, pour dire : me voici

            Soyez soumis, mais comme des hommes libres qui ne sont esclaves que de Dieu, non pas comme ces hypocrites qui ne voient dans la liberté qu'une facilité de plus pour faire le mal. Respectez tous les hommes, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez celui qui détient le pouvoir.

Mais pourquoi dire Dieu, quand c'est un homme qui commande ? Parce que c'est au nom de Dieu seul qu'il peut requérir de nous ce don suprême de notre volonté.

Mais est-on bien sûr que ce soit au nom de Dieu qu'il commande ? Dira-t-on, par exemple, qu’un ministre athée prétende gouverner au nom de Dieu ?

Non certes, il ne le prétend pas. Mais il n'en est pas moins certain que tout son pouvoir lui vient de celui, qui ayant institué la société humaine a nécessairement aussi voulu, ce sans quoi elle ne peut être, je veux élire l'autorité.

Et s'il l'ignore, le chrétien le sait, et son obéis­sance ne s'adresse qu'à Dieu, tellement qu’il résiste à toute loi manifestement contraire à la vérité ou à la justice.

Mais ne risque-t-on pas d'être dupe et victime des vues étroites ou même de la passion de ses chefs ? Saint Augustin fait cette magnifique réponse : et seul ce qui est bas peut être foulé aux pieds.

Mais comment traiter d'inférieur celui qui pour souf­frir, endure mille tourments dans sa chair, mais tient son cœur fixé dans les cieux.

            Que celui qui commande voit juste ou faux, ait des intentions droites ou des vues intéressées, qu'importe aux yeux de la foi ? Il n'est que le signe d'une volonté plus haute.

Car si Dieu tient dans sa main tous les fils de ma vie, pourquoi ne se servirait-il pas des limites même de l’hom­me, pour me faire mieux dépasser les miennes pour me délivrer plus sûrement de moi ?

C’est pourquoi à un certain degré de vie spirituelle tout ordre est bienvenu, à moins qu'il ne soit manifestement contraire à la Loi divine, car même absurde, il comporte cet avantage suprême de laisser la volonté toute entière disponible à l'action de Dieu.

L’œuvre accomplie peut être vaine en soi. L'inten­tion de se donner en elle, lui assure une ampleur infinie.

Aussi loin que nous soyons de cette promptitude, il faut bien voir que c'est à cela que nous devons tendre et que là, est la vraie liberté.

A nous soumettre chacun, d’abord pleinement à nos chefs naturels ou plutôt à Dieu qui nous conduit par eux, nous apprendrons à connaître la nourriture dont se nourrissait le Christ.

Et peut-être finirons-nous par acquérir cette condes­cendance vraiment royale qui cède volontiers à toute injonc­tion, à tout désir compatible avec l'ordre " prévenant d'honneur " toute créature, à cause de Dieu.

Alors la dernière place devient celle qu'on s'attri­bue naturellement. Et comme elle n'est pas disputée, on est libre, libre des autres et libre de soi.

Et l'on peut entendre le silence formidable de l'hostie, dont l'action toute puissante équilibre les mondes.

Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. Soyez donc soumis... comme étant libres.

            Pour être libre, pour être roi, comme l'onction du Saint-Chrême le signifiait au Baptême, pour vaincre le monde.

Or, dit saint Jean, la victoire que nous remportons sur le monde : c’est notre foi." (I Jn.5/4)

Alors s'éclaire cette parole mystérieuse que l'Eglise prononce de la Sainte Vierge :

Terrible comme une armée rangée en bataille

                                                                                                                                        Frère Benoit


A Ghazir, entre le 20 et 27 juillet 1959, aux Franciscaines de Lons-le-Saunier.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Le vœu de chasteté, qui est une des conditions de la stabilité religieuse et monastique, nous invite à poser le problème de la pureté.

C'est un des problèmes les plus embrouillés qui soient, des plus embrouillés et des plus mal posés. D'abord parce que nous partons d'une fausse vision de l'être humain. Nous avons hérité, en effet, des tendances philosophiques de la Grèce, à travers les Pères grecs qui s'inspiraient de Platon, nous avons hérité d'une vision de l'être humain qui est antibiblique, et cette vision, c'est la vision dualiste, qui met d'un côté le corps, et de l'autre côté l'âme. D'où on a conclu que, pour vivre une vie spirituelle, il fallait s'occuper de l'âme et mettre le corps de côté.

Plus on méprisait le corps, plus on était spirituel ; et certains saints ont fait un pacte avec leur corps de le traiter en ennemi jusqu'à leur mort et de ne jamais lui laisser la paix. C'est absurde. Quelle que soit d'ailleurs la droiture des intentions, c'est absurde, parce que cet être humain n'existe pas, il n’existe pas. Comme le dit un grand psychologue, nous pensons avec nos mains, aussi bien qu'avec notre cerveau, nous pensons avec notre estomac, nous pensons avec tout, il ne faut pas séparer l'un de l'autre. La psychologie est la science de l'homme tout entier.

Si nous pensons avec nos mains, si nous pensons avec notre estomac, si nous pensons avec notre peau, il ne faut donc pas séparer le corps de ce que nous appelons l'âme.

Il faut voir l'homme tout entier, tout entier appelé à s'éterniser, appelé tout entier à la vie éternelle, puisque nous croyons à la Résurrection, ayant à se sanctifier tout entier, à être divinisé tout entier. Et, par conséquent, il faut dans l'homme estimer l'être tout entier et le voir tout entier dans un jour divin, en lui apportant tout entier le respect infini que l'on doit au sanctuaire de Dieu. N'est-ce pas saint Paul qui nous rappelle que nos corps sont les " temples de l'Esprit saint " davantage " sont les membres de Jésus Christ ". (1 Co. 6, 19 et 15)

C'est donc une absurdité radicale de nous mettre à la remorque du platonisme et de voir l'âme comme une espèce de petite fumée blanche plus ou moins irréelle, noyée dans une masse de graisse. C'est tout notre être qui est spirituel, c'est dans tout notre être qu'il y a cette puissance de dépassement qui est, est, est propre.., proprement l’esprit, l’esprit c’est cela, c’est une puissance de dépassement infini qui caractérise notre être tout entier, car nous avons à créer ce que nous appelons notre corps, à le recréer divinement, à l'éterniser, à faire circuler en lui la vie divine, autant que dans ce que nous appelons notre intelligence et notre âme.

Cette première erreur a été extrêmement grave de conséquences, justement parce que on a voulu faire comme si le corps n'existait pas. On a vu en lui le mauvais lieu de toutes les convoitises, alors que, il comporte, lui aussi, une vocation de sainteté.

C'est notre être tout entier qui est appelé à la sainteté, et c'est justement le sens même de la pureté, c’est de traiter cet ensemble que nous sommes comme une réalité divine, tout au moins appelé à être divinisé par la Présence de Dieu.

On n'imagine pas un sourire sans visage. Il n'y a pas de sourire sans visage et il n'y a pas d'homme sans cette apparence visible, qui nous manifeste les uns aux autres et grâce à laquelle, précisément, nous pouvons percevoir, deviner et échanger, échanger notre intimité avec celle des autres.

                La première difficulté vient de là, de ce dualisme antibiblique et finalement anti-chrétien, qui nous a amenés à imaginer le corps et à penser le corps, comme dit très justement un théologien, à penser le corps, à partir du cadavre. Or, justement, le cadavre n'est plus, le cadavre n’est plus un corps humain, le cadavre n'est plus un corps humain. Il est comme un moulage qui garde l'empreinte du corps humain pour les quelques jours qui précèdent la décomposition, mais le cadavre n'est plus un corps humain.

Si nous voulons penser le corps, il faut le penser bien plutôt à partir du germe dans le sein maternel. C'est là que l'homme, c’est là que l’homme apparaît dans son unité,comme une énergie, une énergie créatrice, qui va, justement, emprunter à l'univers de quoi construire un organisme, où la pensée s'exprimera, où l'amour se constituera un visage, où l'action disposera d'un instrument. C'est cette énergie créatrice, qui constitue précisément, tout au long de la vie, la réalité humaine. Et, quand cette énergie créatrice ne peut plus s’exercer sur les éléments du monde qui constituent, soit par la respiration, soit par la nutrition, la condition de notre permanence dans l'existence terrestre, quand cette énergie, énergie créatrice n'a plus prise sur ces éléments, ne peut plus les transformer en elle-même, alors se produit la mort.

Il faut donc d'abord recouvrer, reconquérir une vision unitaire de l'homme, qui est tout entier appelé à la vie éternelle, qui est tout entier digne de respect, qui est tout entier consacré, qui est tout entier le règne de la grâce et le Règne de Dieu. Il ne s'agit pas, justement, de séparer le corps comme une réalité honteuse, mais au contraire de le voir toujours et de le révérer comme le temple du Saint-Esprit et comme le corps du Christ.

Une autre confusion qui n’est pas moins difficile à dissiper, c’est la confusion entre le mystère de l’espèce et le mystère de la personne mais ceci demande à être saisi dans les exemples et très concrètement.

Une femme me disait récemment, une femme mariée bien sûr, que on avait dû lui enlever l'enfant qu'elle portait dans son sein, à une étape, déjà très avancée, en raison de la rubéole qu'elle avait faite. Vous savez que la rubéole, contractée dans l'état de grossesse, peut mettre en danger très grave l'enfant et aboutit a, en tout cas, le risque d'aboutir, à un être anormal. C'est pourquoi aujourd'hui, à tort ou à raison, lorsqu'une femme contracte la rubéole étant enceinte, on la débarrasse du fœtus qu'elle porte en elle pour n'avoir pas un enfant anormal.

Je crois aujourd’hui, à tort ou à raison, lorsque une femme contracte la rubéole, étant enceinte, on la débarrasse du fétus qu’elle porte en elle pour n’avoir pas un enfant anormal.

Et cette femme a été extrêmement meurtrie de cette opération, parce que, elle attendait cet enfant, elle l'attendait, que la grossesse était suffisamment avancée pour que elle espère une naissance pas trop lointaine. Et cependant, en me racontant tout le chagrin qu'elle avait de cette opération, elle ajoute, elle ajoute : " C'est peut-être ma faute parce que, au commencement, je me suis révoltée contre cette grossesse, je ne voulais pas avoir d'enfant. Au fond, je ne l'ai pas accueilli, je ne l’ai pas accueilli, je ne l'ai pas voulu. Je m'y suis résignée et c'est peut-être pourquoi, pourquoi je n'ai pas eu la chance et la joie, après avoir accepté à contrecœur, je n’ai pas eu la chance et la joie d'aller jusqu'au bout ".

Et nous voyons que, clairement ici, dans l'aveu même très simple et très candide de cette femme endolorie, nous voyons une situation qui se retrouve à des millions d'exemplaires. La plupart des enfants naissent sans qu'on l'ait voulu. Pour un enfant qui naît, il y en a un qui est tué dans le sein maternel ; dans les grandes villes d'Europe tout au moins c'est comme ça, il y a un avortement pour une naissance. Et des naissances qui aboutissent, la plupart ne sont pas voulues. On les accepte une fois que c'est inévitable ; mais la plupart ne sont pas voulues, c'est-à-dire que l'enfant, la plupart du temps, n'est pas l'enfant de ses parents. Il est l'enfant de l'espèce, l'enfant de cette force extraordinaire qui monte à travers les plantes et les animaux, qui nous envahit et qui a porté la vie humaine jusqu'à aujourd'hui.

Si nous existons, c'est probablement en vertu de cette force, beaucoup plus qu'en raison d'un choix délibéré. Cela veut dire que l'humanité, comme les animaux, comme les végétaux, l’humanité portée par l'espèce et la plupart du temps ce n'est pas elle qui porte l'espèce. Et le jeune homme qui me disait : " Je suis le résultat d'un accident, mes parents ne voulaient pas d'enfant, je suis le résultat d'un accident " il traduisait une vérité qu'on peut multiplier à des milliards d'exemplaires.

Et voilà, justement, un point clair, un point lumineux, qui va nous permettre de retrouver le sens de la pureté. Il y a au moins un point clair : c'est ce petit enfant. C'est la question que je pose à tous les fiancés, c'est la seule question que je leur pose. Je ne leur fais pas de sermon, je n'y crois pas, mais je leur pose cette question : " Si un enfant pouvait choisir ses parents, comment les choisirait-il ? Comment voudrait-il naître ? De quels parents ? Et dans quelles conditions ? " Or il est clair que pas un enfant au monde n'accepterait de naître comme un accident, n'accepterait de naître d'un acte, d’un acte posé dans l'aveuglement de l'instinct et sous l'impulsion de l'espèce, mais qui ne le regarde pas.

Bien sûr qu'une fois que l'enfant est né, les parents, les parents l'entourent, les parents l'aiment, souvent d'ailleurs héroïquement. Ils oublient que il n'est pas né de leur choix, qu'il n'est pas né d'un amour qui s'adressait à lui, qu'il est né de la chair et du sang, du désir de l'homme et de la femme, c'est-à-dire finalement de l'attrait et de l'envoûtement de l'espèce. Tout enfant voudrait naître appelé au contraire par l'amour, appelé par son nom, comme les enfants Martin qui sont nés vraiment de Dieu et pour Dieu.

Eh ! bien, à partir de là, on peut constituer toute une vision magnifique de la pureté. La pureté, c'est d'abord ce petit enfant. Justement, nous portons en nous le pouvoir de donner la vie. Comme c'est merveilleux ! Comme c'est merveilleux !

L'homme est créé par l'homme. L'homme existe parce que l'homme et la femme en décident ainsi. S'ils pouvaient en décider d'une manière consciente, lumineuse, s'ils pouvaient vraiment en décider dans la paix, dans la lumière, dans l'amour de l'enfant, alors ce serait la pureté, la pureté parfaite.

Car la pureté, c'est une personne. La pureté, c'est quelqu'un, c'est ce petit enfant qui est en promesse, en promesse dans ce germe confié à l'homme et à la femme comme la première cellule de son corps. Et c'est cela qu'il faut voir. La pureté, c'est d'abord le respect de cette troisième personne, qui est le petit enfant.

Mais oui, notre corps est consacré par cette puissance de donner la vie. Notre corps est consacré à l'enfant et le sexe n'est pas autre chose que l'empreinte en nous du petit enfant. Et l'élan de la vie qui peut nous traverser, c'est le premier cri de l'enfant qui veut naître. Comme tout cela est admirable ! Si l'on regarde, si l'on aperçoit à travers ces tout petits germes, à travers ces organes auxquels ces germes sont confiés, si l'on aperçoit le visage du petit enfant, comment ne pas voir immédiatement dans le sexe un appel à la sainteté ? Car il est cela au premier chef, puisque, pour être dignement père et mère, il faudrait être saint.

La psychanalyse nous apprend tous les jours que la plupart des maladies mentales, la plupart des désordres mentaux, la plupart des déséquilibres psychiques viennent d'une éducation manquée. C'est toujours l'enfant qui paie pour ses parents. Et, comme l'enfant est livré à ses parents, livré à sa mère surtout, dans les deux premières années complètement, et que ces deux premières années comptent pour 20 ans dans la vie totale, il est marqué pour l'éternité par sa mère et ensuite, à mesure qu'il grandit, par son père. Il est marqué. Il ne peut pas y échapper, car on n'a qu'un père et qu'une mère, on ne peut pas en choisir une autre ou un autre.

Eh ! bien, si vraiment, si l'enfant est livré à ce degré à l'influence de ses parents, si son éducation ou sa déformation résulte du contact avec ses parents, s'il ne peut être élevé que s'il s'élève, si l'éducation, c'est d'abord le rayonnement, à travers la sainteté de la mère, d'une présence divine que l'enfant respire, il faut dire qu'il n'y a pas de vocation qui exige plus immédiatement la sainteté que la maternité et la paternité. Si un moine fait les quatre cents coups, c'est évidemment regrettable, mais enfin il n'endommage pas immédiatement un petit enfant comme le fait une mère indigne ou simplement médiocre.

C'est donc le contraire de ce qu'on imagine, si l'on voit ce qui est au centre, précisément, de ce pouvoir créateur : le petit enfant. Loin que le sexe puisse être conçu comme un mauvais lieu et comme la source de tous les maléfices et de toutes les déviations, il constitue l'appel le plus fondamental à la sainteté la plus généreuse. Alors disons : il s'agit d'une vocation maternelle d'une part, et d'une vocation paternelle de l'autre.

Et voyons toujours, justement, ce problème sexuel à travers la trinité humaine : le père, la mère, l'enfant ; en mettant l'enfant au premier rang, parce que l'enfant ne peut pas se défendre, parce que il subira la vie comme on la lui inflige, il subira ses parents tels qu'ils sont, il subira son milieu et il en sera forcément victime, si ce milieu n'est pas sain(t) dans tous les sens du mot.

Quand donc nous sommes tentés, comme l'on dit, au lieu de nous mettre martel en tête, de nous troubler, commençons par susciter ce visage du petit enfant, c'est de lui qu'il s'agit, c'est de lui qu'il s'agit. Et, au lieu de nous troubler, nous saurons alors que nous avons à nous mettre dans un état de transparence pour être digne de lui, de cet enfant possible, que nous portons en nous, et de tous les petits enfants du monde que notre maternité spirituelle est chargée d'atteindre et de sauver.

Si nous avons bien compris ce point, nous comprendrons facilement la confusion que j'énonçais tout à l'heure entre le mystère de l'espèce et le mystère de la personne. Quand un homme et une femme se rencontrent d'une manière trouble, quand ils sont entraînés à des désordres, quand ils s'unissent sans vouloir l'enfant, et en excluant l'enfant, c'est justement que, ils confondent ces deux domaines. Ils croient s'aimer, ils croient qu'ils vont découvrir l'un dans l'autre un secret merveilleux ; et il y a, en effet, l'un dans l'autre, un secret à découvrir : chacun, en effet, porte un mystère éternel, un mystère divin, un mystère unique, c'est vrai.

Mais ce mystère, il faut d’abord le réaliser ; ce mystère, ce n'est qu'une possibilité.Il faut d'abord qu'ils le réalisent pour pouvoir l'échanger. Or, qu'est-ce qui arrive presque toujours ? C'est que, tandis que, ils cherchent l'un dans l'autre, ou croient chercher l’un dans l’autre, ce secret infini, le courant de l'espèce les envahit et crée en eux, en eux ce mirage, ce mirage, cet envoûtement, qu'il crée aussi bien chez les animaux, parce que l'espèce traite les individus comme l'océan fait d'une coquille de noix, c'est le courant des espèces qui les précipite l'un vers l'autre. Et une fois que l'instinct est détendu, ils voient qu'ils n'ont rien découvert, ils sont plus étrangers l'un à l'autre que jamais, précisément parce que, ils ont profité d'une énergie cosmique, d'une énergie où bouillonnent les forces de la nature, ils ont cru se l'annexer, ils ont cru par-là se donner une dimension infinie, et ce n'est pas vrai. Ce sont eux au contraire qui ont été plongés dans l'océan de l'espèce, qui ont été annexés par l'espèce, qui ont été ces coquilles de noix flottantes sur la surface de l'océan.

Justement, pour qu'ils trouvent, qu'ils découvrent et qu'ils constituent d'abord leur secret, il faut qu'ils aient surmonté le vertige de l'espèce. Jamais un homme et une femme ne pourront se trouver si ils n'ont pas dominé le courant, l'appel, l'envoûtement, le tumulte, le vertige de l'espèce. Car, tant que, ils sont plongés dans ce courant, ils se font illusion, ils se gonflent à tort d'un infini aveugle et opaque, qui en réalité dispose d'eux, comme fait dans toute la nature le génie de l'espèce.

Et justement, l'homme et la femme ont autre chose à se donner. L'acte créateur ne les concerne pas eux, mais l'enfant ; et quand l'appel créateur est tourné vers l'enfant, alors il est, il est la chasteté, dans sa plus haute expression, puisque, il est un double courant de générosité qui se consacre à l'enfant.

L'impureté, c'est ce mélange, l'impureté, c'est cette annexion indue, illusoire, d'un infini cosmique, c'est justement les énergies aveugles de la nature, c'est cette annexion indue qui gonfle l'homme et la femme, qui leur donne l’illusion d'être exceptionnels, d'être prodigieux, d'être uniques, au moment même où ils ont le plus profondément le visage de l'espèce, ce visage anonyme, ce visage sans regard et sans conscience.

Il y a un autre amour, celui de Joseph et de Marie, qui est le véritable amour, cet amour virginal qui échange, en effet, son secret le plus profond, son secret d'éternité, mais justement lorsque le courant de l'espèce a été dominé, parce qu'il est devenu une personne, parce qu'il est devenu un enfant.

Je compare cette transfiguration qui doit s'accomplir, au moyen d'une parabole. Je me tenais au sommet d'un phare, je regardais la mer immense, sans rivage visible de l'autre côté, la mer immense où mon regard se perdait et, tout d'un coup, je me dis : " Je regarde la mer, mais la mer ne me regarde pas. Elle n'a pas de regard. Toute cette force est aveugle, toute cette énergie est inconsciente, tandis que le petit enfant du gardien du phare, dans sa prunelle bleue, il a un regard, et c'est comme toutes les forces de la nature s'étaient concentrées en lumière dans le regard bleu de ce petit enfant ".

Eh ! bien, c'est cela que nous avons à faire : recueillir toutes ces forces de la nature, sans peur d'ailleurs, car elles sont bonnes en elles-mêmes, mais justement les arracher à leur aveuglement, à leur inconscience, leur donner un visage et un regard qui est un regard d'enfant.

Quand l'homme et la femme ont fait cela, alors ils peuvent se regarder dans les yeux, parce que, ils s'aimeront vraiment d'un amour qui va rencontrer le secret éternel. Ils s'aimeront, parce que leur être tout entier aura été consacré. Ils comprendront que ce n'est pas par le dehors qu'ils peuvent s'atteindre, que leur chair elle-même est intouchable, sinon par un toucher d'âme, parce que, elle est tout enveloppée, toute virginisée par la Présencede Dieu, par le respect de la vie, par le culte de l'enfant.

Il y a une trinité humaine, une admirable trinité, où l'homme est le Père, où la femme est le Fils, où l'enfant est le Saint-Esprit. Car, comme le Saint-Esprit est du Père et du Fils, ex utroque procedit, l'enfant est de son père et de sa mère. Et, au milieu, entre le Saint-Esprit et le Père, il y a le Fils, qui naît du Père et qui avec le Père respire le Saint-Esprit ; de même, au milieu, entre le père et l'enfant, il y a la femme, dont le visage est tourné vers l'homme et vers l'enfant, comme le visage du Verbe est tourné vers le Père et le Saint-Esprit. Et la femme est le fils de l'homme.

Cette femme qui me disait que son mari l'avait appelée " ma première née " - " Tu es ma première née " lui avait-il dit en prenant congé d'elle au seuil de son agonie, " Tu es ma première née " -, avec quelle humble fierté elle me rappelait ce mot, où elle avait trouvé dans le cœur de son mari un berceau, un axe de lumière, une force qui l'avait aidée à accomplir sa maternité, cette maternité qui devait aboutir à ce cri de la petite fille que je vous ai déjà cité : " Maman, tu es née de mon cœur ".

                C'est dans cette direction que se situe la pureté, justement cette force en nous, cette force c’est Quelqu'un. C'est quelqu'un qui doit prendre à travers nous un visage. Et la pureté, c'est cette libération des énergies cosmiques, cette libération des forces de la nature, cette libération de l'océan de l'espèce, qui doit devenir en nous un regard, un respect, une générosité, un amour.

Si vous le voulez, en résumé toute la question est de savoir si l'homme, l’homme, l'être humain, est noyé, noyé dans l'espèce comme une punaise est noyée dans l'espèce, comme un chat ou un chien est noyé dans l’espèce, si l'homme est simplement l'instrument de l'espèce, un moment, un court moment de la vie de l'espèce. Alors, plongé dans l'espèce, aveuglé par elle, il la transmet sans savoir et sans comprendre. Ou si, au contraire, c'est l'homme qui est supérieur à l'espèce, si l'espèce doit aboutir à lui et trouver en lui sa fin, sa fin et vienne son sens et sa réalisation.

Voyez saint François. Il n'a pas besoin d'avoir des enfants, parce qu'il est à lui-même sa postérité, parce qu'il demeure jusqu'à la fin des siècles, parce qu'en lui, justement, l'espèce est libérée, parce qu'en lui elle est devenue lumière, visage, visage, amour. La question est là : est-ce que chacun et tous, est-ce que chacun, vraiment, est une origine, est un créateur ? Et n'est-ce pas ça le péché originel : refuser d'être un créateur ? C’est cela le péché originel. Quand des époux créent dans l'aveuglement, dans l’aveuglement un enfant qui créera dans l'aveuglement, dans l’aveuglement, il suscite une lignée qui ira peut-être jusqu'à la fin de l'Histoire : un couple aujourd'hui peut mettre au monde un enfant qui, dans un milliard d'années peut-être, sera incarné dans un lointain descendant ; et c'est, c’est ce couple d'aujourd'hui qui aura été, comme un nouvel Adam et une nouvelle Eve, la source inconsciente de toute cette lignée indéfinie.

Je pense que le péché originel, ça a été quelque chose de pareil : le refus du premier couple, le refus de prendre la responsabilité d'un univers remis entre leurs mains. Ils ont voulu, simplement, se laisser aller au courant, se laisser porter comme un enfant dans les langes, se laisser porter, et non pas porter à leur tour la vie, l'histoire, l'univers. Ils ont refu.. refusé d'être une origine, ils ont refusé de porter la création. Et ils ont été noyés, justement, dans les forces impersonnelles et aveugles de la nature.

Eh ! bien, nous avons, nous, chacun, à revivre ce problème et à choisir d'être une origine, d'être un créateur, d'être une source, d'être un commencement et d'être une fin, de justifier, de justifier toute cette histoire en lui donnant en nous un visage et en en faisant une offrande d'amour. Nous avons à faire ce choix. Et chaque fois que le cri de la vie monte en nous, nous avons à renouveler ce choix d'être une origine, un créateur, un commencement, une source.

Cela est admirable, et c'est sous cet aspect uniquement qu'il faut voir la pureté. Un et tous, un et tous dans la vocation de la personne, en toute conscience humaine il y a cette vocation, justement, de recueillir toute l'Histoire et de donner un sens à l'univers.

C'est pourquoi il ne faut pas s'effrayer. Pourquoi voir ce domaine créateur sous l'aspect du péché ? C'est malsain. Il faut le voir sous l'aspect d'une vocation de sainteté. Je vous en supplie, ne parlez jamais aux enfants, jamais du péché, jamais. Quand vous leur demandez le respect de leur corps, demandez-leur ce respect parce que leur corps est le temple de Dieu ; et, plus tard, quand ils pourront comprendre, parce que leur corps peut être le berceau de la vie, mais jamais parce que " c'est mal " parce que " c'est mauvais " parce que " c'est impur ". Ce qui est impur, c'est le mélange, c'est la tricherie, c'est l'égoïsme, c'est la confusion volontaire des plans, et non pas le corps qui est appelé à la vie éternelle.

Ne parlez jamais de péché, mais de privilège, de sainteté engagée et exigée. Ne parlez surtout pas de péché mortel. Mon Dieu ! On a empoisonné, on a empoisonné les gens avec cette idée !

Ils vivent dans la médisance, dans la calomnie, dans le vol, dans l'injustice, dans les ambitions ecclésiastiques, dans le despotisme du pouvoir et de l'autorité car ils n'ont pas de scrupules et parce que l'image du corps leur a passé dans le cerveau, ils s'imaginent qu'ils sont perdus. Mais non, il faut s'habituer à voir tout cela dans la lumière, dans le respect, dans la sainteté, en reconstituant toujours la trinité dans la lumière du visage du petit enfant.

Et, pour notre gouverne personnelle, pas de scrupules là-dessus. Quand nous ne sommes pas sûrs d'avoir vraiment trahi et triché, allons de l'avant et demandons à Dieu de protéger tous les petits enfants du monde et prenons-en soin avec plus de diligence et d'intelligence, et ce sera la meilleure manière de tirer partie de ce que nous appelons nos tentations.

C'est dans la charité que il faut garder la pureté, et c'est la charité qui est justement le centre et le lien de toute perfection. Et la pureté, ce n'est que la forme créatrice de cette charité, qui s'étend à ce petit enfant qui en a particulièrement besoin. Et l'impureté, c'est précisément de méconnaître cette ordination fondamentale et créatrice, qui fait de notre corps le berceau de la vie.

Quant à nous, notre voeu de chasteté ne doit jamais nous apparaître comme une espèce de stérilisation volontaire et artificielle ; c'est le contraire ! Justement, parce que toute maternité est d'abord une maternité de la personne, qu'en toute hypothèse, pour donner la vie, il faut être saint, qu'en toute hypothèse, il faut avoir, par respect pour l'enfant et par amour pour lui, dominé d'abord l'envoûtement de l'espèce, la chasteté nous met précisément dans cet état : de pouvoir accomplir une véritable maternité et non pas seulement à l'égard d'un enfant ou de deux, mais de tous les enfants du monde, de tous les enfants du monde. Et les adultes sont souvent ceux qui sont restés le plus enfant, précisément parce qu'ils n'ont jamais eu une mère sainte pour former en eux cette dimension d'éternité qui donne à la vie toute sa grandeur et toute sa beauté.

Et c'est pourquoi nous ne devons jamais éprouver notre voeu de chasteté comme quelque chose qui nous diminue, comme une amputation, mais comme un appel à un don toujours plus généreux et toujours plus passionné. Car le religieux, la religieuse, le prêtre ne doivent pas tuer leur sensibilité, mais l'étendre au monde entier. Il ne s'agit pas de ne pas aimer, mais d'aimer infiniment, d'aimer infiniment comme Dieu aime.

On ne pèche jamais parce qu'on aime, mais parce qu'on aime mal, qu'on n'aime pas assez, qu'on aime soi-même en trichant sous le nom de l'amour. On ne pèche jamais parce qu'on aime, mais parce qu'on mêle les deux courants de l'espèce et de la personne, parce que on veut s'annexer frauduleusement un infini qu'on n'est pas devenu. Mais on ne pèche pas quand on aime vraiment, parce qu’aimer vraiment c’est se quitter, aimer vraiment c’est décoller de soi, aimer vraiment c'est vouloir le bien infini de l'autre, quel qu'il soit. Il ne faut pas avoir peur d'aimer, simplement refuser de tricher et de mal aimer.

Donc, notre voeu de chasteté est une vocation au contraire à un amour universel. Il ne s'agit pas d'un amour abstrait, lointain. Il y avait un prêtre qui se croyait très saint, qui était le supérieur, d’ailleurs, de la Compagnie de saint Sulpice - ça se passe heureusement au siècle dernier - et il allait toujours au parloir, quand une dame l'appelait, avec sa barrette dans une main et son bréviaire de l'autre pour n'avoir pas à lui tendre une main. Si la vertu tient à cela, quelle triste chose ! Quelle triste chose ! Quelle triste chose !

Non, décidément, le Seigneur ne nous a pas enfermés dans une telle sottise. Il nous appelle au large au contraire et, précisément, Il nous demande de faire fructifier toutes les énergies de notre sensibilité dans ce don fait à tous. Il ne s'agit pas de se dessécher, de faire du vieux-garçonnisme ou du vieux-fillisme, mais au contraire de garder son coeur toujours ouvert, toujours jeune, toujours sensible à la douleur du monde comme à l'espérance du monde, comme à cette beauté du monde que Jésus a suscitée par son regard.

Car, comme le dit saint Jean de la Croix, " Mil gracias diramando... " " En répandant mille grâces, il a passé par ces bocages et, les parcourant du regard, par son seul visage, il les a laissés vêtus de beauté ". Eh ! bien, c'est cela, le regard d'une âme universellement maternelle, c'est non pas d'être jaloux et de jeter sur le monde un regard soupçonneux, en voyant partout le mal embusqué. C'est de regarder le monde d'un regard libéré et qui laisse toute chose vêtue de beauté.

Alors, reprenons notre itinéraire vers le Dieu vivant dans la joie de cette paternité et de cette maternité universelles, en pensant justement que nous sommes consacrés à tous et pour tous, et que notre coeur n'est pas fermé à double tour sur une vie renfrognée, mais qu'au contraire il est appelé à se donner au monde entier et que le mot d’un martyr du 3ème siècle, auquel on suppliait de penser à ses enfants et de chercher un truc pour échapper au martyre, il répondait, ce qui me paraît être la joie de notre chasteté consacrée : " En toute ville et en toute province, j'ai des enfants pour Dieu ".