Homélie prononcée à la paroisse d’Ouchy, à Lausanne, le samedi de Pâques 16 avril 1966.


Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

              Nous avons tous appris le drame qui s'est accompli dans le nord de l'Italie et qui a entraîné la mort de toute cette famille du docteur Ramel, cinq personnes ensevelies sous cette maison qui s'effondre à la suite d'une explosion. Tout cela est affreux et déchirant et pourtant, d'après toutes les rumeurs qui nous rapportent l'intimité de cette famille harmonieuse et dont le rayonnement était apprécié de tous, ces cinq personnes étaient toutes unies. Elles réalisaient ce qui est le plus parfait dans le bonheur qui est l'unité d'un foyer construit sur l'amour réciproque et, dans la mort, unies comme elles avaient été dans la vie, dans la mort aussi, elles n'ont pas été séparées.

Et si cette catastrophe nous émeut, si elle requiert aujourd'hui notre prière, elle nous rend sensibles encore plus profondément d'autres catastrophes infiniment plus redoutables qui sont constituées par le refus d'aimer.

Je vis en ce moment le désastre d'un foyer détruit par l'infidélité d'un mari, dont l'absence est quelque chose de si intolérable que la femme me dit : " Mais je vis auprès d'un cadavre ! " L'amour est mort et il n'y a rien de pire au monde que la mort de ….

L'homme ne vit pas seulement de pain et la maison n'est pas seulement construite avec des pierres matérielles. La maison est construite avant tout avec des pierres vivantes telles qu'en parle précisément l'Apôtre saint Pierre dans les versets qui vont suivre dans l'épître de la messe d'aujourd'hui (« Vous-mêmes comme des pierres vivantes, prêtez-vous à la construction d'un édifice spirituel. » )(1 P. 2, 5). La maison est construite avec des pierres vivantes pour être la maison du cœur. Que sont toutes les maisons de pierre, si le foyer que font les époux, où naissent les enfants, n'est pas la maison du cœur ?

Et c'est pourquoi, une telle catastrophe, nous suggère après cette disparition de cinq vies admirablement unies dans la vie, nous suggère de réaliser dans notre vie une unité fondée sur le respect et sur l'amour des autres.

Nous avons tous à construire cette maison du cœur qui sera habitable par tous ceux avec lesquels nous avons le privilège et la vocation de vivre et on trouve heureusement, dans des exemples qui ne sont pas inaccessibles à l'humanité, on trouve des réalisations merveilleuses et il y en a trois qui me paraissent spécialement émouvantes. Il s'agit de trois garçons qui sont tous morts à l'âge de 18 ou 19 ans, qui étaient tous atteints d'une maladie incurable et qui ont construit leur foyer sur la joie qu'ils donnaient aux autres.

Et le premier, c'est François d'Epinay, dont le Père Valensin a écrit l'admirable vie sous le titre de François, François dont j'ai connu la famille, dont j'ai entendu les parents me parler de ce fils admirable, atteint du diabète dès la plus tendre enfance, destiné inévitablement à mourir jeune et qui n'a cessé de grandir avec une culture admirable, s'intéressant passionnément à tout, qui n'a cessé de grandir pour donner la joie. Nous le retrouverons tout à l'heure dans cette histoire … que je vous dirai.

Un autre qui s'appelle François Decorse, dont les parents ont écrit la vie sous ce titre : Deviens qui tu es. Ce François Decorse, petit garçon de dix ans, atteint soudainement d'une poliomyélite qui fait de lui un paralytique incurable, tellement atteint que, il passera six mois dans un poumon d'acier et que tout le reste de sa courte vie, il souffrira d'une respiration presque impossible à ressaisir, tellement atteint que, il ne peut pas porter sa tête : il faut lui fixer la tête avec des planchettes ou avec un appareil pour qu'il puisse la tenir droite et qui fera toutes ses études avec une passion admirable, qui se livrera à des échanges de lettres pleines d'humour, qui donnera la preuve d'une sagesse extraordinairement mûre et qui se donnera, se donnera pour consigne : " Le sourire est de rigueur. "

Et ce garçon, qui mourra, en effet, à 18 ans, qui ne connaîtra jamais une vie … et qui ne soit visitée par la souffrance, a laissé à tous ceux qui l'ont rencontré, le souvenir d'une source inépuisable de dignité, de grandeur et de joie.

Le troisième … du destin, Jimmy, atteint d'une tumeur du cerveau et dont la première réaction lorsque le médecin lui annonce sa terrible maladie : " Mais, mais qu'est-ce que vont devenir mes parents ! " Il ne pense pas à lui-même, à sa mort inscrite dans cette maladie : il pense uniquement au chagrin que ses parents éprouveront lorsque, ils recevront le, le verdict du médecin. Et il y a eu une sorte de dialogue silencieux entre Jimmy et ses parents : il porte un bandage élastique et on voit sa tumeur ou plutôt sous son bandage, on voit la tumeur qui grandit. Et chacun feint de ne pas voir : les parents font semblant de ne pas s'en apercevoir, pas plus que Jimmy lui-même parce que chacun ne veut pas attrister l'autre, parce que chacun veut montrer tout son courage, parce que chacun a le souci du bonheur de l'autre.

Il y a donc une possibilité de vie, dans l’Eglise, les vies quotidiennes, dans les vies les plus simples, dans la vie d'un jeune homme, d'un enfant, d'une jeune fille, dans la vie des parents, dans la vie du couple, enfin dans cette admirable société qui est la première et l'origine de toutes les autres. Comme vous le savez, il y a des possibilités iné.. inépuisables de grandeur, de noblesse et de beauté, dans la mesure, justement, où on a le souci de construire cette maison du cœur qui est faite de pierres vivantes que nous sommes nous-même.

Je vous lis ce petit poème que François détenait. C'est une prière qui s'adresse au Seigneur lui-même et que l'on a trouvée dans ses papiers :

 

Père dont le nom est Tendresse, Père dont le nom est Jeunesse,

Père dont le nom est Amour, Père dont le nom est Père,

Et presque dont le nom est Mère, Père dont le nom est Secours,

Père dont le nom est Indulgence, Père dont le nom est Patience,

Père dont le nom est Pardon, Père dont le nom est Caresse,

Et de nouveau Père dont le nom est Tendresse,

Père qui s'appelle l'Infiniment Bon,

O Père, à ceux qui, sous prétexte que tu es Quelqu'un de tout autre

Ne veulent pas que ta Paternité

Ait aucun rapport avec la nôtre

Et te font ce qu'ils ne voudraient pas être eux-mêmes :

Une espèce de juge terrible et de pharaon,

Avec des mots divins qui seuls ont un goût de Dieu,

Donne-moi, ô Père, de faire connaître ton vrai Nom,

Donne-moi, ô Père, de faire connaître ton vrai Nom.

 

Voyez ce garçon, ce jeune homme plein de vie, d'ardeur, passionné de recherche, ouvert à toutes les merveilles de l'art, ce garçon qui porte dans son cœur ce souci merveilleux de révéler la Présencedont il vit, de montrer aux autres ce visage de Dieu qui est le visage de l'amour.

Voilà des vies qui ne seront peut-être jamais canonisées, mais qui apportent à l'Evangile le plus merveilleux témoignage et qui nous pressent de révéler aujourd'hui, pendant qu'il est temps, de réaliser ce suprême bonheur qui est la joie que l'on donne aux autres. Car, c'est cela finalement, le bonheur, le seul bonheur sans limite, sans ombre, le seul bonheur inépuisable : la joie que l'on donne aux autres.

Et, si l'Evangile est la Bonne Nouvelle, si l'Evangile justement est l'annonce merveilleuse que Dieu est tout amour, qu'il est uniquement Père et Mère, qu'il est infinie tendresse, comment mieux révéler l'Evangile que d'être nous-même un évangile vivant en apportant la joie ?

Demandons cette grâce au Seigneur en pensant à cette catastrophe qui a emporté toute une famille, mais unie dans la mort comme elle l'avait été dans la vie. Demandons à Dieu que nos foyers, que nos familles, que nos maisons soient construites sur la bonté, sur le respect de la dignité des autres, sur ce tact infini qui fait baisser les yeux quand il faut, afin que nos maisons deviennent pour chacun de nous, la maison du cœur et que s'édifie, comme le demande l'apôtre Saint Pierre, les pierres vivantes qui ont leur assise dans la pierre angulaire qui est le Christ Jésus, notre Seigneur. Amen !

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