Cette conférence a été donnée au  Cénacle de Genève, le 6 février 1966.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

La première hypothèse du passé, c’est la Bible. La Bible est pour nous un livre ambigu parce que, tout magnifique qu'il soit - c'est certainement le chef-d'œuvre des chefs-d’œuvre – tout magnifique qu’il soit, il réalise une révélation, il se donne en tous cas pour une révélation et il est reçu comme une révélation et, partant, il risque toujours d'être reçu comme un absolu.

On nous rabat les oreilles de ce fait que la Parole, que la Bible est la Parole de Dieu. Il est évident qu'il est très facile de prendre, dans la Bible, une série d'exemples qui nous scandalisent et qui nous arrachent les entrailles parce que nous ne pouvons plus y reconnaître, le moins du monde, le Dieu de cette humanité nouvelle auquel nous faisions allusion, ce matin.

                Il est extrêmement facile de faire un florilège de textes scandaleux dans la Bible, j'entends " scandaleux" dans ce sens que, ils ne correspondent absolument pas à une morale spirituelle, et ils sont infiniment en deçà de ce que l'expérience mystique la plus parfaite nous présente et nous offre.

Les chrétiens se sont associés à la Bible, se sont identifiés avec elle, l'ont héritée de l'Ancien Testament, y ont ajouté le Nouveau et ils ont couvert tous ces livres, qui constituent d'ailleurs une immense histoire parce que tous ces livres n'ont pas été écrits à la fois. Ils ne sont pas contemporains, ils ont été d'abord pensés et livrés à l'état oral, ils ont été dits avant d'être écrits, ils ont été corrigés. On y a ajouté, suivant les époques, on les a recomposés après l'Exil en en donnant une nouvelle édition, pour ainsi dire et, jusqu'à la fin de l'Ancien Testament, c'est jusqu'à l'époque de Jésus-Christ, on y a ajouté selon que la foi de l'époque l'exigeait et souvent, d'ailleurs, avec bonheur et dans le sens le plus souhaitable.

On ne peut donc pas prendre ce livre comme un livre d'aujourd'hui qui sortirait d'une imprimerie, qui aurait été composé d'un seul coup et qui aurait immédiatement livré toute la pensée des auteurs. Il s’en faut de beaucoup, c'est un, un livre fluide, c'est une épopée en mouvement qui n'est jamais achevée, qui comporte des additions, des corrections, des visées différentes, parfois plus ou moins contradictoires, mais justement le handicap vient de ce que tout cela est donné comme Parole de Dieu et, on sait bien - c'est d'ailleurs là une des grandes épreuves du Protestantisme - que ce livre qui est Parole de Dieu a pu donner naissance à d'innombrables conceptions, à d'innombrables églises dont chacune se fondait sur un texte différent des autres, différent du fondement sur lequel les autres églises reposaient parce que chacun de ces textes, puisqu'il était Parole de Dieu, pouvait être envisagé comme un absolu, comme une vérité venant du ciel, indiscutable, éternelle, immuable. Mais on oubliait, justement, qu'il y avait d'autres aspects qui étaient également donnés comme Parole de Dieu.

Alors, il y a une chose que l'on a oubliée, c'est que, une parole s'adresse à quelqu'un et que, une parole, fût-elle de Dieu, s'adresse à une certaine humanité et que, naturellement, cette parole adressée à une certaine humanité doit s'adapter à elle. Elle ne peut l'atteindre que si, pédagogiquement, elle s'adapte à elle.

Une parole adressée à quelqu’un ne peut pas se situer en l'air ou bien elle ne s'adresse à personne ou bien elle s'adresse à des intelligences qui sont conditionnées par les circonstances dans lesquelles elles se trouvent placées, un certain niveau de civilisation, de culture, de développement moral ou spirituel, le fait que, on parle, non pas à un individu, mais à un groupe – et, un groupe est généralement beaucoup plus difficilement mobile qu'un individu. On peut, à un individu donné, parce que, il a une situation unique, adresser éventuellement une parole unique. A un groupe, forcément, si on veut l'atteindre dans son ensemble, il faut se proportionner à lui - et généralement - par le plus bas.

Même si on se propose de l'élever - et c'est certainement le propos de la Bible d'élever les esprits auxquels elle s'adresse - il faut nécessairement partir du niveau où se trouve ce groupe en épousant ses préjugés, en lui parlant la langue qu'il est capable d'entendre et en ne forçant pas la note.

Si vous voulez faire progresser un groupe, il ne faut pas lui demander l'impossible. Il faut lui proposer un pas à faire, c'est déjà beaucoup. Quand il aura fait ce pas, on pourra lui proposer un nouveau pas, et ainsi de suite.

Dire « Parole de Dieu », ce n'est donc, ce n’est donc pas définir la Bible comme un absolu d'égale valeur dans tous les écrits et à toutes les époques. C'est au contraire dire a priori qu'il y aura des inégalités de niveau selon les époques, selon les circonstances, que les perspectives seront différentes.

Il est évident que, si vous prenez le Livre des Chroniques – ou, les livres des Chroniques puisque, il y en a deux dans nos éditions actuelles - et si vous prenez les Livres des Rois, ils racontent à peu près la même histoire. Mais les Livres des Chroniques se situent après l'Exil et dans une période où le peuple juif a perdu son indépendance, où il est soumis à l'étranger, où il est dans un état d'infériorité et où il serait malséant de représenter les fastes de son histoire primitive, d'écrire l'histoire des rois, si vous le voulez, des grands rois comme David et Salomon, en représentant toutes leurs fautes et toutes leurs misères.

On omet dans le Livre des Chroniques le récit des fautes de David. On ne nomme pas, sauf erreur, les 700 concubines de Salomon et ses 300 femmes, c’est cela, et ses écuries innombrables et les fastes de sa table. C'est une histoire beaucoup plus édifiante et cela se comprend : dans la défaite, on ne va pas s’offrir soi-même en butte aux moqueries du vainqueur. Si on veut rétablir le courage de la nation vaincue pour préparer une restauration, on représentera le passé sous ses couleurs les plus favorables pour en donner la nostalgie et pour préparer un avenir meilleur, cela va de soi.

Donc, ces deux histoires parallèles ne se présentent pas dans la même perspective parce que, elles ne s'adressent pas au peuple dans la même situation, dans les mêmes circonstances et que le but donc que l'on se propose dans les Chroniques, après l'Exil, étant de ranimer le courage et de préparer l'indépendance ou la reconquête de l'indépendance, sera naturellement beaucoup plus apologétique que les Livres des Rois qui sont beaucoup plus près de l'histoire parce que, à l'époque où les Livres des Rois ont été écrits ou du moins certaines parties de ces livres, la grandeur même de la monarchie, ses succès pouvaient souffrir l'exposition d'une vérité beaucoup plus crue.

De même, si nous nous référons à des livres comme ceux du Pentateuque, comme la Genèse ou l'Exode, qui ont été, eux aussi, réécrits, retravaillés et où il y a évidemment l'empreinte de différentes époques, nous ne trouvons pas partout une situation idéale. Je cite en me répétant, mais je cite constamment ce fait que le récit du buisson ardent dans l'Exode ( Ex. 3, 2 ) qui est un des sommets de la Bible, là où le Seigneur est censé dire son nom : « Je suis ce que je suis », c'est-à-dire où il s'enveloppe de l'inconnaissance, où il manifeste que, on ne peut pas dire son nom, qu'il échappe à toute espèce de définition. Ce récit est suivi presque immédiatement du retour de Moïse en Egypte ( Ex. 4, 18 ) puisque, il a reçu au Sinaï la mission de délivrer les captifs, je veux dire les Hébreux qui sont devenus esclaves. Il retourne en Egypte pour accomplir sa mission et il est poursuivi par le Seigneur qui veut le faire mourir ( Ex. 4, 24 ).

                Il est évident que, il est impossible d'aligner ces deux pages, l'une à côté de l'autre. Si, il a reçu une mission divine, si, il a reçu cette énorme révélation du Dieu ineffable, il est difficile de penser que le même homme se soit cru poursuivi par le Seigneur qui veut le faire mourir, c'est-à-dire l'empêcher très exactement d'accomplir la mission qu'il lui a confiée.

C'est alors que la femme de Moïse le circoncit ou circoncit son fils, l'oint du sang de la circoncision pour désarmer la colère de Dieu. Et en effet Moïse est délivré de sa maladie et il peut retourner en Egypte y accomplir sa mission ( Ex. 4,
25 )

Mais, ces deux pages ne se trouvent pas au même niveau. Il est évident que la révélation du buisson ardent est un sommet que nous pouvons vénérer, puisque c'est la proclamation de l'ineffabilité de Dieu et que la seconde page, celle de la maladie de Moise est une interprétation extrêmement anthropomorphique de la maladie : on voit dans la maladie, comme on le retrouve dans l'Evangile à propos de l'aveugle-né, on voit dans la maladie un châtiment infligé par Dieu.

Alors la femme de Moïse, qui certainement n'a pas participé à la vision du Sinaï et qui en est restée à ses superstitions, pense que la seule manière de désarmer la colère de Dieu, c'est d’offrir le sacrifice du sang et nous voyons, en particulier ici, puisque Moïse n'est pas encore circoncis, le sacrifice de la circoncision.

Nous voyons, en comparant ces deux pages, qu'il y a des niveaux très différents et que « Parole de Dieu » ne signifie pas un absolu de valeur égale dans toutes ses manifestations, nous avons une parole adressée à un peuple, adressée à un peuple qui vit une histoire, une histoire qui se développe, qui progresse, qui régresse selon les circonstances et qu'il faut atteindre là où il est.

L'hypothèque de la Bible, c'est justement que, dans les peuples chrétiens, elle joue aussi dans le peuple juif, dans les peuples chrétiens ce livre a été pris comme un absolu dans toutes ses parties comme si elles avaient toutes une valeur égale, comme si la Révélation n'était pas analogique, ne se produisait pas à des degrés très différents, selon les circonstances et les nécessités.

Il est évident que la collection des Proverbes, qui comprend des choses admirables, que la collection des proverbes lorsque, elle représente une femme bavarde, comme une, une ... comment ?, une gouttière intarissable ( Pro. 19, 13 ), ils n'avaient pas besoin pour trouver cette image d'une inspiration divine d'une très haute portée : cela allait de soi. C'était un proverbe qui circulait partout et qui circule encore, qui appartient à la sagesse la plus élémentaire de tous les peuples. Et la collection des Proverbes, qui comprend d'ailleurs des chapitres admirables, a réuni aussi ces proverbes populaires, parce que, on voulait donner à ce peuple une culture à tous les étages : aussi celle de sa recréation pour le détourner de l'idolâtrie et de l'immoralité. En entendant par moralité, bien entendu, quelque chose qui ne ressemble pas toujours à l’Evangile, puisque les 700 concubines de Salomon et ses trois cents femmes, évidemment, ne cadrent pas avec le propos de virginité de l’apôtre St Jean

Nous voyons, d'ailleurs, dans la Bible un livre qui, ou plutôt deux livres qui sont absolument extraordinaires et qui sont un indice qu'il ne faut pas entendre la Bible, d'un bout à l'autre, comme un absolu qui nous lie à jamais à une parole immuable qui contient la vérité définitive.

C'est le Livre de Jonas, d'une part, qui est un livre satirique. Ce n'est pas une histoire : la baleine n'a jamais existé, ni Jonas lui-même probablement, mais c'est un livre satirique d'une qualité extraordinaire, écrit après l'Exil, qui veut précisément réagir contre l'étroitesse du peuple après l'Exil. Ce peuple qui se replie sur lui-même, ce peuple qui veut monopoliser Dieu, ce peuple qui, naturellement, n'a d'autre défense que sa religion contre ses dominateurs est tenté de penser qu'il est seul à exister dans la pensée divine et que, il n'y a de salut que pour lui.

Le Livre de Jonas, une satire encore une fois, et non pas livre historique, montre au contraire que Dieu veut sauver tous les peuples et qu'un peuple comme les Niniv…, Ninivites qui sont, dans la satire, un peuple notoirement païen, s'ils font pénitence, peuvent bénéficier, tout comme les Juifs, de la miséricorde de Dieu.

Mais un livre d'une portée beaucoup plus considérable, c'est le Livre de Job. Le livre de Job qui se pose d'une manière colossale le problème du mal, tellement qu'aujourd'hui nous pouvons encore reprendre les rugissements de Job toutes les fois que nous sommes dans une détresse sans issue. C'est le plus grand livre de l'humanité, incontestablement, et le problème du mal y a été posé avec une dimension incomparable, si bien que nous ne pouvons pas le lire sans être encore émus au plus profond de nous-même.

Or, le Livre de Job - et c'est ça sa qualité unique - pose un problème avec une force incroyable, un problème qui ne pouvait pas recevoir de solution, étant donné ce qu'était la Révélation à cette époque. Pour la raison que, à l’époque où est composé le Livre de Job, on ne sait par qui d’ailleurs, et c’est encore une des merveilles de ce livre d’être anonyme, au moment où il commence à circuler, on ne croit pas à l'immortalité.

La croyance à l'immortalité chez les Juifs est une croyance très tardive qui naît pas très longtemps avant l'ère chrétienne, disons au deuxième ou au premier siècle de l'ère chrétienne. A l’époque de Job, du livre de Job, je veux dire, puisque le Livre de Job n'est pas, donc, un livre historique, c'était une méditation sur le problème du mal. A l'époque où ce livre commence à circuler, la foi en l'immortalité n'existe pas encore, c'est-à-dire que l'horizon spirituel est limité à la terre. Par conséquent, le bien doit trouver sa récompense ici-bas et immédiatement, et le mal doit trouver, pareillement, son châtiment ici-bas et immédiatement.

Le scandale du Livre de Job, c'est, précisément, que le juste est abandonné, que le juste est livré à la misère, à la ruine, à la catastrophe, à la perte de tous ses biens, de ses enfants, de sa santé, qu'il est réduit à essuyer le pus de ses plaies sur son fumier, alors que, il est conscient de la manière la plus manifeste, de n'avoir jamais transgressé aucun des articles de sa Loi.

Il est innocent, il le sait. Il citera plutôt Dieu à un tribunal, il plaidera contre lui s'il le faut, mais jamais personne ne pourra le contraindre à avouer qu'il est coupable, puisqu'il ne l'est pas.

Et tout le débat autour de cette situation qui est, évidemment, sans issue, puisque l'horizon est purement terrestre et que, il n'est pas question de projeter la vie au-delà de cette vie. Le débat tourne autour de ce procès que Job, poussé par ses amis qui le morigènent et qui veulent le ramener à la raison et à la vérité parce qu'ils sont hors du jeu et même, notamment, ont gardé tous leurs biens, alors c’est facile de parler de l'épreuve à celui qui est sur son fumier.

Ca ne leur coûte rien que de bonnes paroles qui, naturellement, exaspèrent Job comme toutes les prédications faites par un homme qui n'est pas engagé, exaspèrent Job qui, de plus en plus, affirme son innocence, accule Dieu à un jugement et le cite en quelque sorte à comparaître à un tribunal, sûr que ses arguments sont infaillibles et que Dieu lui-même ne pourra que, y céder.

Alors finalement, après toutes ces pieu… pieuses parlotes des amis de Job qui prétendent défendre Dieu, c'est Dieu qui entre en scène et qu'est-ce qu'il raconte ? Eh bien ! Il montre à Job l'hippopotame, le crocodile, l'autruche, les étoiles et dit : « Fais-en autant. Tu ne peux pas en faire autant ? Alors, tais-toi. » Il ne répond pas par des arguments de justice mais par un argument de puissance : « Tu n'es rien, tu n'es que poussière, alors n'essaie pas de comprendre l'incompréhensible. »

Le problème, évidemment, n'est pas résolu, parce que cette solution est une solution de force, ce n'est pas une solution qui répond à l'appel de Job, au cri de son innocence. Et, finalement, naturellement, comme il fallait s'y attendre dans un livre qui trouvera sa place dans la Bible, tout finit par la prière de Job qui s'écroule, le front dans la poussière, en reconnaissant que, il est un imbécile et que, devant Dieu, il n'a fait que, éructer des sottises monumentales, que Dieu, naturellement, puisqu'il est le Tout-Puissant, a forcément raison.

Ce livre est admirable, justement, parce qu'il nous montre que, ici un problème a été posé qui, avec la révélation de l'époque, ne pouvait pas être résolu. C'est un livre qui nous invite à dépasser le stade de la révélation présente, je veux dire de l'époque à laquelle ce livre se situe, en nous ouvrant un avenir où le visage de Dieu apparaîtra sous un aspect différent, car évidemment la seule réponse au rugissement de Job, c'est la croix du Christ où Dieu lui-même est engagé dans la douleur jusqu'à la mort de la croix. Mais cette solution, évidemment, elle n'était pas pensable, au temps où le livre était écrit et il demeure une question ouverte qui ne trouvera de réponse qu'en Jésus-Christ.

Il n'y a donc aucun doute que les chrétiens ont été induits en erreur et le sont encore dans la mesure où ils prennent la Bible sans tenir compte de l'analogie, des degrés d'une pédagogie qui s'adapte nécessairement aux êtres auxquels elle s'adresse, en nous laissant par conséquent toute liberté de refuser tout ce qui ne concorde pas avec le Dieu qui est en avant de nous. Tout ce qui n'est pas conforme à ce Dieu qui est en avant de nous n'est pas de Dieu, en tous cas n'est de Dieu que pédagogiquement, n'est de Dieu que dans la mesure où la révélation doit s'adapter à l'humanité à laquelle elle s'adresse. Et, par conséquent, cette révélation, en tant qu'elle est limitée par l'humanité à laquelle elle s'adresse, ne nous touche pas, ne nous lie pas, bien au contraire. Nous avons à la récuser dans toute la mesure où elle imprime à Dieu les frontières de l'homme.

C'était le danger, d’ailleurs, de la Réforme d'avoir érigé le Livre comme un monument pérenne, éternel, absolu, qui contient le dernier mot de la vérité parce que c'était aboutir à une impossibilité de s'arrêter à un texte qui comporte des niveaux si différents et qui ne concorde pas avec l'évolution de l'humanité informée par le Christianisme. C'était se préparer aussi à cette dispersion des églises dont chacune s'emparait d'un texte pour se fonder sur lui et c'était oublier que la Révélation, comme nous allons le voir dans un instant, tient non pas à un livre, mais à la présence et à la personne de Jésus-Christ.

Ce que je viens de dire de l'Ancien Testament, il faut le dire proportionnellement du Nouveau Testament. Là aussi, nous ne devons pas tenir le Nouveau Testament pour un absolu définitif, éternel, immuable, pour la même raison que le Nouveau Testament s'adresse à une certaine humanité, qui est conditionnée par les circonstances, qui est entourée de contingences, qui a une certaine tradition - ici, celle de l'Ancien Testament - qui a une certaine mentalité - sémitique - qui parle une certaine langue - l'araméen - qui a donc une certaine forme d'esprit, qui n'est pas la nôtre.

Comme nous pourrons dire que l'Ancien Testament est une immense parabole - dans le sens où Jésus lui-même dit qu'il parle en paraboles, parce que le peuple ne peut pas supporter davantage – comme nous pouvons dire que la Bible, l’Ancien Testament est une immense parabole qu’il ne faut pas prendre à la lettre, mais selon l'esprit, comme dira saint Paul, le Nouveau Testament aussi, à sa manière, est une parabole.

Il n’y a pas toujours : il y a évidemment dans le Nouveau Testament des jaillissements christiques extraordinaires qui nous laissent entrevoir la personnalité de Jésus. Mais il y a aussi des paraboles où cette personnalité - notre Seigneur le dit formellement - où cette personnalité est voilée. Et ça date… Je dirai même que c'est là la progression de l'histoire de Jésus, c'est que, il se voile de plus en plus parce que, de plus en plus, il sent l'antagonisme entre lui et ses auditeurs.

Dans la présentation de saint Matthieu, si vous le voulez, il y a une espèce de départ triomphal dans le Sermon sur la Montagne ( Mt. 5, 7 ) où tout semble être dit, ce Sermon, d’ailleurs, étant, évidemment, retravaillé par l'évangéliste, saint Luc ( Lc. 6, 20-23 ) ne le présente pas dans le même ordre. Les Evangélistes ne sont pas des scribes qui ont un magnétophone et qui notent, à chaque instant, les événements pour les rapporter dans l'ordre.

Les Evangélistes ont recueilli des récits qui ont circulé d'abord, de nouveau, sous une forme orale, qui se sont dispersés, qui se sont réunis, qui ont épousé l'évolution de la foi chrétienne, qui ne se situent pas à la même époque, qui ont été retravaillés, qui ont été corrigés parce que, justement, ce ne sont pas des livres académiques, ce sont des écrits où se reflète une foi qui est en marche, qui prend possession d'elle-même et qui, à chaque tournant, revit les événements dans une perspective différente.

Donc nous ne pouvons pas envisager les Evangiles, les Epîtres, l'Apocalypse, pour laquelle j’avoue ne pas avoir beaucoup de goût, nous ne pouvons pas prendre tout cela, de nouveau, sur le même plan en nous disant : « Mais c'est la Parole de Dieu, c'est la Parole de Jésus, c'est la Parole définitive, c'est la Parole éternelle, c'est la Parole parfaite. » Non…

Il y a certainement des, des aspects, quand notre Seigneur parle du feu éternel, parle du jugement, il ne fait que reprendre le Dies Irae de son temps, comme nous disons dans la messe, le dimanche, un Dies Irae auquel nous ne croyons plus, qui a été composé au 13ème siècle et qui est d'ailleurs fort beau mais qui, évidemment, ne correspond absolument plus à notre imagination chrétienne d'aujourd'hui. Nous le disons néanmoins avec piété parce que nous dépassons les mots.

Le Christ a pu reprendre le Dies Irae de son temps parce que, il n'avait pas à combattre des doctrines. Il avait, avant tout, à communiquer une présence et d'ailleurs le même, la même péricope, où nous trouvons, c’est 25, St Matthieu, où nous trouvons cette épouvantable scène du jugement avec les brebis d'un côté et les boucs de l'autre - ça, c'est le Dies Irae du temps - nous avons la merveilleuse identification de Jésus avec l'humanité : « J'ai eu faim, j'ai eu soif... » et c'est cela qu'il faut retenir, c'est cela qui est christique, c'est cela qui est en avant de nous, c'est cela qui correspond, justement, à ce Dieu que nous avons à découvrir en même temps que nous nous inventons nous-même.

Cela est essentiel : nous ne sommes pas liés à un écrit, même les Evangiles nous sommes liés à une Personne, nous sommes liés à une Présence qui est actuelle et qui est au-delà de toutes les contingences de la langue, de la mentalité, de la situation politique ou économique mais qui ne pouvait naturellement mener une existence historique, comme ça a été le cas, d’abord en s'adaptant, en taisant certains aspects de son être.

Et, si Jésus a pu très pertinemment opposer l'économie nouvelle à celle à laquelle appartenait Jean Baptiste en disant que, si Jean Baptiste est le plus grand, le plus grand, le plus grand des fils de la femme, qui n’y a jamais eu, qu'il n'a jamais eu son pareil, cependant le plus petit de ses disciples est plus grand que Jean le Baptiste. N’est-ce pas, l’économie nouvelle l'emporte tellement sur l'Ancienne, la Nouvelle Alliance sur l’Ancienne que le plus petit des disciples de la Nouvelle Alliance est plus grand que le plus grand des prophètes de l'Ancienne Alliance.

Mais on pourrait redire à propos du Nouveau Testament : « Je leur parle en paraboles parce que, en voyant, ils ne voient pas ; en entendant, ils n'entendent pas. C’est que leur cœur est enfermé, ils demeurent inaccessibles à la vérité centrale qui ne sera dite, même pas à vous, les Apôtres et les disciples, parce que ces choses-là, vous ne pouvez pas encore les porter. Elles vous seront communiquées par l'Esprit saint. C'est l'Esprit saint qui vous introduira dans toute vérité au-delà de la mort, au-delà de la Passion, au-delà de la Résurrection. Quand vous serez nés, vous serez nés de nouveau, c'est à ce moment-là que retentira la Parole, ineffable d'ailleurs, qui vous conduira à une présence intérieure à vous-mêmes. »

Ne nous faisons donc pas les disciples d'un livre. Nous ne sommes pas les disciples d'un livre. Un livre s'adresse à quelqu'un, un livre est écrit dans un certain langage, un livre est conditionné par la langue dans laquelle il est écrit comme par les gens auxquels il s'adresse.

Il y a, dans saint Jean, des moments suprêmes. Il y a, dans le même saint Jean, des moments où nous sommes mal à l'aise et l'Apocalypse, si elle est de lui, ce n’est pas bien sûr et finalement peu probable, l’Apocalypse, ma foi j’avoue que elle me déconcerte et que ces immenses chevauchées, ces combats, ces victoires, ce sang répandu, tout ça me parait assez peu évangélique, mais cela devait correspondre à une mentalité. Certainement que les chrétiens qui souffrent la persécution ont pu trouver dans ce livre un motif d'espérance, dans le style apocalypse parce que c’est un style très particulier et que les gens qui aimaient ce genre littéraire pouvaient trouver dans ce livre un message adapté à leur situation. C'est bien, mais cela ne s'adapte plus à la nôtre et tant mieux !

Alors il faut lire tout cela avec un sens très averti. Il faut comprendre qu'il y a dans le Nouveau Testament des formes littéraires très différentes et que si les étoiles tombent du ciel au jugement dernier, tombent du ciel et le soleil s'éteint et la lune ne donne pas sa lumière mais cela se passe toutes les fois qu'il y a une catastrophe !

Sur la tombe d'un rabbin, on écrit : « Le jour de sa mort, le ciel s'est voilé la face, la lune a cessé de donner sa lumière, les étoiles sont tombées du ciel ». C'est une figure de style qui accompagne toutes les catastrophes comme on le voit d'ailleurs dans les Psaumes : quand Dieu se met en branle, quand il intervient, toute la nature l'accompagne et proclame sa majesté en envoyant le tonnerre, la foudre et en consumant les villes dans le feu et le soufre suivant les circonstances ou bien en déroutant les ennemis et en donnant la victoire à Israël.

Et encore : cette conception d'Israël est une conception très limitée. Il est évident qu'il n'y a jamais eu de peuple élu. Dieu ne peut pas se cantonner à une géographie. Il ne peut pas privilégier, comme disait le pape Pie XI, il ne peut pas ..euh.. co.. comment , accorder sa prédilection à un peuple à l'exclusion des autres, comme si les autres n'existaient pas devant lui et n'étaient que du fumier pour faire prospérer son peuple élu.

Ce sont là des visions particulières, des visions contingentes, qui ont pu avoir leur nécessité pédagogique, mais qui contredisent le Dieu qui est en avant de nous, qui contredisent, d'ailleurs, ce qu'il y a de meilleur dans la Bible elle-même.

Il est évident que le sacrifice d'Abraham signifiait précisément que la postérité authentique d'Abraham n'était pas la postérité du sang mais la postérité de la foi, ce que saint Paul dit d'ailleurs avec véhémence, et je m'étonne, justement, que les gens qui veulent absolument nous ramener à la Bible et à l'Ancien Testament et voir un absolu dans chaque texte des Psaumes ou du Pentateuque, je m'étonne qu'ils oublient que saint Paul a déclaré que celui qui tient à la Loi renie la croix et que, il est maudit, que, il retourne sous la malédiction de la Loi parce que il fait bon marché de la croix qui nous a délivrés de la Loi.

St Paul naturellement, ici comme toujours, est véhément parce que sa conversion a été un arrachement du Judaïsme et que toute son activité se ressent de cette conversion où il a été saisi par Dieu comme malgré lui, jeté dans cet apostolat, obligé de ramer à contre-courant et de renier cette synagogue pour laquelle il avait eu un amour si passionné.

Mais nous voyons bien, en tous cas, par son témoignage que nous ne sommes pas liés à la Loi, bien au contraire, qu'il ne faut donc pas retourner à ces éléments du monde, comme dit l'Apôtre ; et je viens d'ajouter que nous ne sommes pas liés aux textes du Nouveau Testament sans discernement, que finalement, la Révélation tient tout entière à la Présenceet à la Personne de Jésus Christ. Nous y reviendrons tout à l’heure.

Nous pouvons envisager le second handicap, la seconde hypothèque du passéqui est la philosophie. La philosophie qui est d'abord une très bonne chose du point de vue de la diffusion de l'Evangile parce que dire philosophie, dire platonisme, dire néoplatonisme, dire Pythagore, dire néo-pythagorisme, dire stoïcisme, c'est dire un milieu différent du milieu juif.

Ceci est énorme : le christianisme s'est répandu d'abord à travers les synagogues. Vous connaissez les Actes des Apôtres. Vous savez comment les Apôtres opéraient. Ils allaient immédiatement à la synagogue, où ils étaient reçus comme des frères. On leur offrait la parole avec courtoisie et ils profitaient de cette offre pour, à partir des prophètes, annoncer Jésus. Un mouvement était naturellement suscité par leur prédication. Les uns étaient émus, les autres étaient irrités : il y avait deux camps. Finalement, ils étaient expulsés de la synagogue et ils allaient fonder une communauté qui se détachait de la synagogue.

L’origine chrétienne ou les origines chrétiennes sont incompréhensibles si on ne connaît pas ce jeu. Le fait que les premiers apôtres, les premiers missionnaires sont des juifs ou en tous cas, des gens tout pénétrés de culture juive, culture qui se réduisait à une culture biblique en général.

Si l’on songe à ses origines, on comprend que le Nouveau Testament ait été écrit dans la perspective de l'Ancien, ce qui constitue une nouvelle limite car comment exprimer dans une langue ancienne une chose aussi nouvelle que le Christ ? Les mots craquent et on sent très bien que même les Apôtres n'arrivent pas à dire ce qu'il nous paraît si simple de dire aujourd'hui.

Quand Pierre annonce que Jésus est un homme approuvé de Dieu par les miracles que Dieu a accomplis par lui, évidemment c'est un langage extrêmement élémentaire qui est bien loin du langage du Concile de Nicée - et c'est naturel : les Apôtres n'ont pas pu, d'un seul coup, changer de mentalité, ils n'ont pas pu changer de langage, ils n'ont pas pu se déraciner de leurs origines, ils n'ont pas pu échapper à leurs coutumes et à leur tradition, ils les ont maintenues, au contraire, le plus longtemps possible comme on maintient un climat dans lequel on a été élevé.

                La nécessité de passer dans le monde hellénistique, puisque la synagogue ne jugeait plus une cohabitation possible, à mesure que le Christianisme se distingue du Judaïsme, à mesure qu'il est refoulé par le Judaïsme, à mesure que lui-même entreprend de combattre le Judaïsme, il doit se répandre dans le monde gréco-romain, dans le monde hellénistique, c'est-à-dire le monde qui a été constitué par les victoires d'Alexandre le Grand, ce monde unifié par une culture grecque, ce monde pénétré de philosophie et de superstitions, de philosophie platonicienne en particulier et stoïcienne.

L'Eglise - je veux dire la communauté chrétienne - va donc être confrontée avec ce monde. Il faudra qu'elle se mette à en parler le langage. Et c'est extrêmement heureux parce que, on va être obligé de traduire dans une langue neuve. Je ne dis pas la langue matériellement prise, puisque le Nouveau Testament est écrit en grec, mais j'entends dans une langue avec ses perspectives psychologiques, avec ses traditions culturelles. On va être obligé de traduire dans cette langue le mystère chrétien.

Il y aura, il en restera un immense bénéfice parce que cette nécessité de traduire va délivrer l'Eglise de l'hypothèque des mots, des mots sémitiques, des mots de l'Ancien Testament, des mots revêtus d'une tradition dont on n'arrivait pas à s'affranchir. On va traduire dans des catégories nouvelles ce mystère, d’ailleurs, qui dépasse tout langage.

On ne peut pas imaginer le Concile de Nicée avec tout ce qu'il apporte de richesse incroyable ou le Concile de Chalcédoine qui est d'une richesse comparable, on ne peut pas les imaginer sans cette traduction. Jamais on ne serait arrivé à l'Homoousios, de Nicée, au « consubstantiel » qui est si précieux, si on n'avait pas traduit le mystère de Jésus du sémitique en grec.

Il a fallu affiner, affiner le langage et on l'a fait admirablement : arriver à la notion de relation à l'intérieur de Dieu, cet affinement du langage est quelque chose de vraiment admirable. Ce n'est pas tout, bien entendu, mais c'est déjà beaucoup puisque au moyen de ce concept de relation, on allait aboutir à ceci : c'est que, il y a en Dieu une distinction, la plus faible qui soit, celle qui est indispensable à une vie d'amour qui va vers un autre, cet Autre étant d'ailleurs constitué uniquement par une désappropriation, par un vide absolu qui fait de lui une relation à un Autre.

La philosophie, la traduction dans un langage nouveau, dans une culture nouvelle, cette traduction est en soi un immense bienfait. Mais il y a le revers de la médaille : évidemment, ces philosophies avec des doctrines, elles avaient une vision du monde et bien que le Christianisme ne se soit pas lié à cette vision du monde en sacrifiant la vision chrétienne, des gens comme Justin, Irénée, comme l'auteur de l'Epître à Diognète (ou plutôt si on appelle ça une épitre, c’est en réalité une instruction adressée à un fonctionnaire, beaucoup plus que, une épître dans le sens moderne du mot ) ou bien un homme comme Clément d'Alexandrie ou comme Origène qui est un des sommets de l'Ecole d'Alexandrie, un des esprits les plus éminents de l'Eglise des premiers siècles ou bien un Grégoire de Nysse au 4ème, ce sont évidemment des gens qui connaissent la philosophie, qui sont des érudits, qui ont lu tous les livres, qui parlent la langue de la culture de leur temps, mais qui n'en sont pas moins profondément fidèles au mystère de Jésus.

Il n'en reste pas moins que, à la faveur de Platon, s'introduit dans le Christianisme une certaine tendance à la désincarnation puisque, s'il est vrai que pour Platon le corps est le tombeau de l'âme, s'il est vrai que le monde visible n'est que, un décalque imparfait du monde des idées qui constitue la vraie réalité, la tendance platonicienne sera finalement de désaxer le Christianisme qui est la religion de l'Incarnation, de vous donner une suspicion sur le monde visible, une suspicion sur le corps et un désir de purification par une évasion du corps.

Cette tendance va courir à travers tous les siècles chrétiens et ce ne sera pas sans un grand dommage pour la morale que l'on prétend être issue de l'Evangile.

Ca n'empêche pas que le platonisme a été fécond, qu'il a pu être entendu comme une invitation à la contemplation et c'est ainsi, évidemment, que de grands esprits l'ont pris : un être comme Origène ou comme saint Augustin qui a été extrêmement pénétré de cet aspect du platonisme, invitation à la contemplation.

Il n'en reste pas moins vrai que cette philosophie a pu, d'une certaine manière, contaminer quelque peu la pensée chrétienne sous cette forme précisément d'une doctrine de la désincarnation, une doctrine qui jette la suspicion sur le monde visible et qui nous invite à vivre une vie spirituelle qui va contre la chair au lieu qu'elle soit une vie qui assume la chair, la transmute, la glorifie, l'intériorise et la rende infinie.

Mais le platonisme n'est pas le seul élément. Il apparaîtra plus tard, bien plus tard, un autre élément beaucoup plus dangereux, qui est l'aristotélisme.

L'aristotélisme s'est introduit assez tardivement dans le Christianisme. Au 9ème siècle peut-être, on en voit déjà des traces mais, c'est évidemment à partir du 12ème siècle, et surtout au 13ème siècle que Aristote va envahir la chrétienté. Et ce n'est pas du tout que on puisse en faire un reproche aux docteurs qui s'en sont occupés, comme saint Thomas d'Aquin qui, qui était le grand commentateur d'Aristote avec d'ailleurs tous les autres scolastiques qui s'en sont plus ou moins inspirés, mais il est certain que, avec l'invasion aristotélienne, se passe quelque chose de très nouveau et de très dangereux, qui était inévitable, puisque Aristote devenait l'instrument de culture de l'époque.

Il fallait bien que l'Eglise, comme elle avait parlé la langue de Platon, parlât la langue d'Aristote. Or, il y avait dans Aristote une notion que le Christianisme de l'époque a reprise, a reprise, qu'il a canonisée. C'est la notion du moteur immobile.

Aristote, qui était un réaliste, qui attachait beaucoup plus d'importance que Platon, son maître, au monde sensible, il ne voyait pas dans le monde sensible, un monde méprisable et qu'il fallût prétériter (en Suisse, léser, désavantager) puisqu'il s'était, au contraire, attaché à l'étudier et que il est le plus grand biologiste de l'histoire avant les biologistes modernes.

Mais, lui aussi, il éprouvait le besoin de rattacher un monde qui passe, un monde qui devient, un monde qui évolue à un centre immuable, et il ne voyait pas que, un moteur mû pût être l'explication, je veux dire le fondement définitif et stable, d'un devenir mouvant. Il pensait que tout moteur mû est imparfait et que la perfection est dans un moteur immobile, qui était finalement pour lui la divinité. La divinité qui meut le monde, d’ailleurs pas en le fabriquant, à l'encontre de ce qu’ont fait les docteurs chrétiens qui ont assimilé Aristote : Aristote ne voit pas dans le moteur immobile un créateur, un démiurge, mais une fin.

Le premier moteur immobile, qui est la pensée de la pensée, la pensée qui se pense elle-même et qui ne pense que soi et qui ne pense pas le monde, cette pensée, parce qu'elle est parfaite, elle exerce une attraction, une attraction sur l'univers qui aspire vers ce premier moteur immobile, qui d'ailleurs ne s'occupe pas du monde.

Les docteurs chrétiens, en adaptant cette notion du premier immobile, on .. l'ont rattaché naturellement aux notions bibliques de la création, qui est une notion tout à fait étrangère à Aristote et ils ont fait de Dieu, comme la Bible tentait de le faire sous certains aspects, une explication du monde. Une explication du monde tel que, ils le voyaient, tel qu'ils la recevaient, tel qu'ils l'observaient, ce monde-robot qui ne comporte pas de place pour le Dieu vivant.

Et les docteurs chrétiens, évidemment, à partir du premier moteur, ont déroulé une suite de syllogismes extraordinairement précise, précise avec une logique que l'on peut qualifier d'absurde parce que, finalement, ils en sont arrivés à ceci : à voir dans le Dieu ineffable un Dieu refermé sur soi, un Dieu qui ne peut aimer que soi, un Dieu qui ne peut connaître que soi ou par soi, un Dieu qui ne peut jamais rien recevoir de personne, qui n'a besoin de personne, qui n'aime les êtres que pour lui-même parce qu'il ne peut pas avoir une fin en dehors de soi, sinon il dépendrait d'autre chose que soi, et qui ne peut connaître, par conséquent, les hommes qu'en fonction des décisions qu'il a prises librement et sans les consulter à leur égard.

C'est ainsi que, il donnera la grâce aux élus, non pas en considération de leurs mérites ( car considérer leurs mérites, ce serait se mettre à leur école, ce serait apprendre d'eux quelque chose et il cesserait d'être le premier moteur ).

Pour qu'il soit vraiment le premier moteur, il faut que il ne connaisse les mérites des élus que parce qu'il a décidé de leur donner la grâce qui suscitera ces mérites et qui ne pourra pas être refusée, car c'est une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace. Quant à ceux qui ne la reçoivent pas, tant pis pour eux : ils auront une grâce suffisante, qui d'ailleurs ne suffit pas, et qui fera d'eux, d’eux, de beaux damnés, mais Dieu n'y sera pour rien !

Evidemment, cette, cette logique dont j'ai connu les leçons qui m'ont été administrées solennellement à Rome, cette logique absurde, comment voulez-vous la concilier avec l'Incarnation, avec le mystère de la croix et du lavement des pieds ?

Il est impossible de concilier ces deux aspects et ce Dieu premier moteur, ce Dieu clos comme la sphère de Parménide, ce Dieu qui n'entend rien que soi, qui n'aime que soi, qui ramène tout à soi parce qu'il est le souverain bien. (On se demande pourquoi ! Pourquoi cet immense narcissisme du souverain bien ? )

Cette notion qui a cheminé dans les esprits, a fini par corrompre l'intelligence chrétienne parce que l'Incarnation alors ne pouvait être plus comprise que comme un mouvement en quelque sorte fictif d'un Dieu, qui étant riche, se fait pauvre pour quelque temps et qui institue finalement, parce qu'il le veut bien, un moyen de salut. Il aurait pu faire autrement.

Il a choisi ce moyen-là parce que, dans sa Toute-Puissance, il lui a plu de le faire ainsi pour nous ramener à lui par un conditionnement que nous n'avons pas à comprendre plus que tout le reste : nous n'avons qu'à l'accepter, puisqu'il nous est imposé par sa Toute-Puissance.

Dans la philosophie, qui était inévitable encore une fois, on ne peut pas en vouloir à saint Thomas d'Aquin d'avoir essayé de christianiser Aristote, puisque il était lu sous le manteau par tous les étudiants de l'Université de Paris. Et c'est là le paradoxe. Au commencement du 13ème siècle, Aristote était mis à l'Index et la lecture en était interdite aux étudiants par le légat du Pape et à la fin du 13ème siècle, Aristote est un Père de l'Eglise, c'est le maître des maîtres, c'est le philosophe par excellence, parce qu'il a été baptisé par saint Thomas d'Aquin et ses émules et qu'on croit qu'on a bouclé la boucle, qu'on a réussi à l'intégrer, ce qui était malheureusement faux.

Il n'a pas été intégré. Il a plutôt désintégré la théologie. Je ne dis pas chez les mystiques, comme Saint Thomas d'Aquin, lui-même, évidemment Saint Thomas d’Aquin n'a pas vécu sur cette donnée du premier moteur. Il a vécu sur le Cantique des Cantiques, il a vécu sur son oraison, sur son jeûne, sur ses larmes, mais enfin dans son métier de professeur, celui dont il était chargé, il s'est magnifiquement acquitté de sa tâche qui était une tâche, d’ailleurs, insoluble.

Mais nous sommes restés contaminés par le platonisme sous l'aspect d'une désincarnation et par l'aristotélisme sous l'aspect d’un, d'une transcendance-objet. Dieu est un immense objet, en dehors de nous, qui nous domine et qui nous écrase.

Ceci d'ailleurs va s'éclairer si nous considérons le troisième handicap,troisième hypothèque du passéqui est le pharaonisme.

Le pharaonisme est une chose très facile à saisir, si nous nous rappelons, comme je l’ai dit souvent, que, un état sans religion est quelque chose de monstrueux dans l'histoire jusqu'à l'Union soviétique.

L'Union soviétique est le premier, le premier état, dans l’histoire, qui est un état athée. Jusqu'à la Révolution française, tout état a une religion officielle. Cette religion apparaît comme indispensable. Elle est aussi vieille que le monde, elle est aussi vieille que l'homme confronté avec sa brutalité de bête fauve et pour se discipliner introduisant peu à peu des usages, des coutumes, des sanctions, sanctions infligées par la tribu ou par le père de famille dans le vieux droit romain, sanctions appuyées sur des croyances, sanctions exprimées par le pouvoir des sorciers, sanctions qui finissent par remonter à une divinité qui est sensée être la gardienne de la tribu et l’œil qui est toujours fixé sur l’homme pour l'empêcher de rompre avec des usages indispensables à la survie de la tribu.

                A mesure que la tribu se, se, se dilate, s'élargit en cité, en état, en nation, en empire, Dieu progresse avec le groupe et, quand se constituent les grandes monarchies d'Egypte ou de Mésopotamie, dans le monde que nous connaissons le mieux, les dieux deviennent aussi des dieux majeurs, des dieux souverains, des dieux uniques éventuellement, quoiqu'ils soient le plus souvent flanqués d'une femme, d'une déesse et ayant à remplir ce rôle de gardien de l'état, de gardien de la moralité publique, de gardien de la souveraineté royale.

                Et les rois en Egypte ont une investiture divine : on voit sur toutes les parois du temple de Karnak, répétée des centaines de fois, l'investiture du pharaon par le dieu Râ. Le souverain est une émanation de la divinité, son pouvoir est d'autant plus fort que ce n'est pas un pouvoir humain et il peut d'autant plus allègrement fouler son peuple aux pieds que justement il a une investiture divine. C'est pourquoi le langage protocolaire dans lequel on s'adresse au pharaon est un langage qui s'adresse à un dieu.

Et ceci s'est répandu partout. Les cités grecques, même républicaines, Rome, même république, n'a jamais renoncé aux dieux de la Cité. Au contraire : plus ces Empires, l'Empire romain s'étendait, plus il avait besoin des divinités pour cimenter l'unité de peuples divers qui n'avaient d'autre commune mesure, d'autre commun lien que la religion de l'Empereur ou la religion de l'Etat.

Les cités grecques, bien qu'elles fussent nombreuses et petites, les cités grecques avaient leurs divinités. On sait la fortune d'Athéna, n’est-ce pas, déesse d'Athènes était Athéna naturellement et il était impossible d'être un bon athénien sans vénérer la déesse protectrice de la Cité. Nous savons que Socrate a été condamné, entre autres, précisément, condamné à boire la ciguë parce que, il ne vénérait pas les dieux de l'Etat.

Et que Marc Aurèle a persécuté ou a laissé persécuter les chrétiens parce qu'ils ne vénéraient pas les dieux de l'Etat. Bien que Marc Aurèle fut le dernier à croire à sa propre divinité mais il, il voulait, en bon politique, il voulait l'ordre public puisque le culte de l'empereur et de Rome était le ciment de cet Empire. Pourquoi est-ce que les, est-ce que les chrétiens s'obstinaient, opiniâtrement, à refuser ce geste qu'on leur demandait qui était un geste de civisme ?

Quand l'Empire est devenu chrétien, si l’on peut dire, les Empereurs qui ont opté pour le Christianisme avec un flair politique très avisé, n'ont pas cherché dans le Christianisme, dans le Christianisme autre chose que cela : une fonction d'unité dans un état qui, renonçant à ce que nous appelons, nous, le paganisme, se donnerait au Christ, à condition que le Christ fût le protecteur de l'Empereur et de l'Empire.

Le premier effet de cette prétendue conversion de Constantin, ça a été de faire, des évêques, des fonctionnaires de l'Empire. Ils le sont restés à travers toute l'histoire chrétienne et ils le demeurent encore, peu ou prou, aujourd'hui, considérés comme gardiens d'un ordre public, comme des auxiliaires bénévoles de la police, comme d'honnêtes gens sur lesquels on peut compter, qui conseilleront de payer l'impôt au bon moment voulu, qui participeront aux mobilisations quand il le faudra, qui feront dans l'anticommunisme, s'il s'agit de l'Amérique, avec autant d'éloquence qu'un Président des Etats-Unis.

On leur demandera toujours d'être, finalement, du côté de l'ordre public et il n'y a pas à s'en étonner : on ne peut pas demander à des politiques de penser à autre chose. C'est leur métier de penser à l'ordre public et de réunir tous les facteurs qui le peuvent favoriser. De leur côté, ce jeu est irréprochable, il est sage et il n'y a aucune raison de le contester.

Du côté du Christianisme, il y avait là un immense péril puisque finalement l'Eglise se mettait du côté de l'Etat, dépendait de l'Etat et ce n'est un secret pour personne que tous les conciles œcuméniques jusqu'au 7ème inclusivement ont été convoqués, réunis, surveillés, dispersés, imposés ou, au contraire, déposés par les Empereurs qui avaient besoin de ces assemblées épiscopales pour faire taire les querelles qui divisaient leurs sujets et pour retrouver une unité indispensable à la paix et à la sécurité de l'Empire.

Vous ne pensez pas que Louis XIV, lorsqu'il révoque l'Edit de Nantes en retirant aux protestants le droit d'exister en France, ait songé à la révélation du Christ. Il a pensé à l'unité de la France, il a cru que c'était la meilleure manière de consolider l'absolutisme de son pouvoir et l'unité de son royaume : encore un jeu politique qui n'avait rien à voir avec la religion.

Il faut aller plus loin : non seulement les empereurs et les rois, dits chrétiens, n’ont vu dans la religion, ont vu d’abord dans la religion un moyen d'asseoir l'unité de leurs possessions, mais encore ils ont imposé le Christianisme à leurs sujets. Charlemagne a converti les Saxons à coups d'épée, il leur a imposé le Christianisme et, quand ces malheureux Saxons convertis de force n'observaient pas le Carême, ils étaient occis par l'épée de la police de Charlemagne. C'était une drôle de façon de comprendre la liberté évangélique mais, encore une fois, un empereur ne pouvait pas faire moins que de penser à l'unité de son empire.

On peut donc dire que l'immense majorité des peuples - disons même tous les peuples – ( . ?.) choisi leur religion. Elle leur a été imposée. Or une religion imposée ne peut pas être une religion mystique : ce ne peut être qu'une religion-objet, une religion prise du dehors et, bien entendu, il y aura des mystiques qui, à la faveur de leur vie personnelle, à la faveur d'une grâce à laquelle ils sont plus sensibles et plus fidèles, il y a aura des mystiques qui constitueront la véritable lignée évangélique, mais qui seront pris dans une masse amorphe de chrétiens de nom, qui ne peuvent pas vivre un christianisme qu'ils n'ont pas choisi, qui leur arrive par le dehors et qui leur est imposé par la force.

                 Et c'est là que nous allons retrouver la confluence de tous les méfaits de la cause première, entendue, comme je viens de le rappeler, avec le pharaonisme, car ces, ces deux choses vont très bien ensemble : un dieu-objet, un dieu extérieur, un dieu pharaon, mais, il s'identifie immédiatement, il s'emboîte merveilleusement dans cette cause première et il va naturellement constituer l'assise la plus parfaite du pouvoir absolu des empereurs et des rois.

Le pouvoir de Louis XIV ne peut pas se discuter puisqu'il s'appuie sur le Roi des rois, pas plus que le pouvoir de Constantin ou de Théodose qui, à la fin du 4ème siècle, interdit sous peine de sanctions, même dans les maisons privées, la pratique de ce que nous appelons le paganisme. Alors, on comprendra que saint Thomas d'Aquin, malgré toute sa sainteté, dans le contexte où il se trouve, dans ce milieu pharaonique, dans ce milieu où le pouvoir a une figure absolue ou tend à la prendre, où la papauté en particulier est une puissance qui intervient un peu partout, non sans d'ailleurs d'énormes oppositions, on comprend que saint Thomas d'Aquin ait pu envisager la destruction des hérétiques par la force publique en vertu d'un raisonnement que, je ne m'abuse pas, si je crois que je l’ai lu dans la sainte théologie : les faux-monnayeurs, les faux-monnayeurs altèrent la monnaie et on les punit de la peine du feu ; les hérétiques altèrent la doctrine, c'est beaucoup plus grave ; donc on peut les punir de peines égales ou plus grandes.

Tout cela va très bien, en effet, si Dieu est le Roi des rois, l’Empereur des empereurs, le premier moteur immobile, si nous sommes ses sujets, poussière sous ses pieds, tout cela va très bien. En effet, dans un empire dominé par une telle divinité, où le pouvoir lui-même est une extension visible de la divinité et participe de son absolutisme, il est bien clair que, adultérer la doctrine, la transformer, c'est faire un outrage inexpiable au Roi des rois et que l'Empereur qui représente le Roi des rois ou le Roi d'un royaume quelconque qui a le même pouvoir et qui bénéficie de la même délégation ne peut faire moins que de punir tous ceux qui ne professent pas l'orthodoxie telle qu'on l'entend à leur époque.

Vous savez que, jusqu'au 17ème siècle en France, Descartes a été extrêmement prudent dans l'expression de sa doctrine et que, même au 18ème siècle, Buffon a pris toutes sortes de précautions pour exprimer ce qu'il croyait être l'origine du monde et l'évolution de la vie, parce que, il était toujours passible de l'Inquisition. Les rois ayant cette délégation de poursuivre dans leur royaume tout ce qui pouvait contredire la doctrine orthodoxe. Tout cela est parfaitement logique.

Enfin, le quatrième handicap, c'est lepaternalisme qui est une extension du pharaonisme.

Qu'est-ce que ça veut dire le paternalisme? Cela veut dire la division de l'humanité en classes. Car ceci s’est produit, ce paradoxe que la Révolution française, qui s'est fait par la bourgeoisie contre l'aristocratie, a abouti à la domination de la bourgeoisie, qui s'est enrichie, qui est devenue le capitalisme, à la domination du capitalisme sur un prolétariat qui ne se trouvait pas dans une situation meilleure que les pauvres de l'Ancien Régime, mais dans une situation peut être pire.

Quand on lit Le Capital de Marx et que l'on voit la situation de l'industrie en Angleterre ( Marx habitant Londres, comme vous le savez, et ayant une connaissance particulièrement profonde du travail, des milieux du travail en Angleterre avec Engels qui avait fait des études très poussées sur le sujet ), quand on lit l’état du travail, les conditions du travail au 19ème siècle en Angleterre vers l’an 1850-60, quand on voit des enfants de 8 à 9 ans travaillant 16 heures par jour, sans manger dans l'intervalle, on comprend qu'on est en face d'une humanité esclave dominée par une humanité qui est la véritable détentrice du pouvoir absolu.

Le capitalisme en Angleterre est plus puissant, je veux dire participe beaucoup plus de l'absolu tel qu'on l'entendait dans l'Ancien Régime, que la reine Victoria elle-même.

C'est ce pouvoir absolu qui a fondé ou qui a perpétué la distinction des classes et qui a abouti à ce résultat épouvantable que le Christianisme est devenu une religion de bourgeois, c'est-à-dire la religion d'une classe. Car, par un paradoxe absolument renversant au sens littéral, puisque les mêmes bourgeois qui avaient fait la Révolution, qui avaient semé l'athéisme au début du 19ème siècle, se sont tout d'un coup retournés vers l'Eglise quand ils ont vu que l'athéisme allait, s'il se répandait dans les masses, provoquer une révolution qui les déposséderait de leurs biens. Alors, devant le péril de la Révolution qui allait les spolier de leurs avantages, ils se sont rembarqués dans l'Eglise avec l'espoir qu'elle endormirait le peuple et conjurerait la révolution.

Leurs fils se sont d'ailleurs approfondis et, bien entendu, cette bourgeoisie a quand même suscité des chrétiens de très grande qualité, mais elle n'a pas pu faire que la religion abandonnée par le peuple corrompu par un athéisme répandu par la bourgeoisie, et d'ailleurs révolté, comme il était juste, par la misère effroyable à laquelle il était condamné, la bourgeoisie n'a pas pu faire que le peuple se considère comme étranger à toute religion et finisse par s’embarquer dans le messianisme marxiste qui lui promettait une rédemption à longue échéance, une rédemption quand même, où, justement, les plus misérables étaient assurés d'obtenir le pouvoir et d'obtenir une revanche à tout ce qu'ils avaient essuyé d'affronts, de mépris et de dégradation.

Voilà, en très gros traits, l'hypothèque du passé qui pèse sur nous d'un poids énorme, comme il est facile de le voir, soit qu'il s'agisse de la Bible mal entendue, soit qu'il s'agisse du, de la philosophie qui nous rive à une logique d'objet étrangère à l'univers de la personne, qu'il s'agisse du pharaonisme qui a maintenu un absolutisme divin comme la condition même du pouvoir humain, soit qu'il s'agisse de ce paternalisme affreux où, finalement, c'est l'argent qui demande à Dieu de lui servir de caution.

Comment sortir de tous ces handicaps ? Y a-t-il un moyen d'en sortir ? Est-ce que le Christ y est pour quelque chose ? Est-ce qu'il faut vraiment accomplir une révolution radicale ? Je le crois.

Mais à partir de quelles données ?

Mais à partir d'une donnée, justement, qu'il est difficile de retrouver dans les écrits du Nouveau Testament et dans les écrits d'ailleurs des hommes d'Eglise. Car la ligne christique, au fond, il faut la deviner dans l'Evangile pour la retrouver dans toute sa pureté, comme il faut la deviner dans les écrits des Pères de l'Eglise, en la cherchant surtout chez les mystiques.

Par bonheur, beaucoup de Pères de l'Eglise sont des mystiques très authentiques, et c'est à ce titre qu'ils nous intéressent. Augustin nous intéresse beaucoup plus comme mystique que comme théologien : il a beaucoup sacrifié à la logique-objet comme théologien. Comme mystique, il est admirable et il a dit quelques-uns des mots les plus éternels que l'on puisse prononcer, entre autres le fameux couplet sur la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle que j’ai tant de joie à citer.

Nous voyons bien pourquoi d'ailleurs il est si difficile de retrouver la ligne christique. Puisque le Christ devait s'adresser aux hommes de son temps, il ne pouvait donc que leur parler un langage capable de solliciter leur attention, et nul doute que lorsque, lorqu'il annonce aux Apôtres qu'ils jugeront les douze tribus et qu'ils seront assis sur des trônes, c'est là une douce ironie dont il les entretient, selon l'ambition qui les porte à le suivre. C'est toute autre chose qu'il leur réserve et il le leur montrera bien au lavement des pieds. Mais avant d'en arriver là, il fallait les apprivoiser.

Lorsque Jésus disait : « Ils ne jeûnent pas, mais ils jeûneront un jour quand l'époux leur sera enlevé », ceci dit à mi-voix que tout finira mal, que nous allons vers une catastrophe. Quand Jésus parle de la Croix à ses disciples en secret, après que Pierre a reconnu qu'il était le Messie, Jésus se hâte de lui dire : « Oui, oui, le Messie, mais pas comme vous l'entendez…, pas comme vous l’entendez »

Ici, la confession de Pierre l'oblige à marquer le pas, l'oblige à un rétablissement : « Oui, le Messie, mais autrement, le Messie par la Croix. » Ce que Pierre refuse et reçoit la re, la re, la rebu, la rebuffade fameuse : lui qui vient d'être appelé Pierre, sur laquelle l'Eglise est fondée, est appelé Satan maintenant parce que, il s'oppose à une issue catastrophique qui est pour lui un scandale, comme sera pour lui un scandale le Lavement des pieds.

Il y a donc des ‘ hints ‘, comme on dit en anglais, il y a des allusions du Christ à cette fin catastrophique, mais il ne faut pas commencer par-là. Il faut d'abord que, il s'attache ces hommes qui devront prendre la relève, qu'il les attache par des paroles appropriées, qu'il les oriente par allusions, qu'il les mette, de temps en temps, devant la fin catastrophique qui ne pèse pas encore sur eux, jusqu'à ce qu'enfin ils soient confrontés avec elle, et alors on verra bien que, ils n'ont rien compris et que cette défaite les consterne, les scandalise et les disperse.

Nul doute que, il y avait dans le Christ, comme on le voit dans l'Evangile de Luc à propos du recouvrement dans le Temple, une conscience profonde de la catastrophe, une volonté de l'assumer quand le temps viendrait, quand l'heure serait venue. Mais tout cela ne pouvait être dit que mezza voce, avec atten…, avec une certaine prudence parce que cette mission, conçue de cette manière, allait à contre-courant et que, en effet, un peuple vaincu, un peuple qui renâclait sous le joug romain, ne pouvait pas entendre que son Messie, le sauveur, celui qui viendrait au nom du Roi des rois Tout-Puissant allait délivrer son peuple - il se croyait encore le peuple élu - par la défaite et le scandale de la Croix. C'était inimaginable.

Le Christ, justement, va insérer dans l'histoire une vision de Dieu absolument nouvelle qui est une vision de la désappropriation et ceci, il faut le souligner, vous ne le trouverez pas dans les textes, si vous les lisez comme ça, selon leur lettre. C'est un sens qui court sous la lettre, qui affleure de temps en temps, qui va éclater au moment de la catastrophe, que saint Paul reprendra autant qu'il le pourra, lorsqu'il parlera de la folie et du scandale de la Croix comme de la seule source possible de salut, tout en ajoutant et ceci est évidemment l'esprit de l'Ancien Testament : « Dieu, Dieu, bien qu’il fut riche ou de riche qu'il était, s'est fait pauvre pour notre salut. » ( Ph. 2, 5 sq. )

Ca, évidemment, ça c'est la perspective juive : on ne peut pas concevoir Dieu autrement que comme le riche qui possède tout et qui, s'il s'incarne, se dépossède, mais simplement en apparence et pour un temps, quitte à reprendre ensuite, dans la gloire, toute sa majesté.

Pour nous, nous ne pouvons pas vivre sur cette ambivalence. Nous savons très bien que justement ce qu'il y a de merveilleux et d'unique en Jésus-Christ, c'est que il a inscrit dans l'histoire la pauvreté de Dieu. C'est quelque chose de colossal et il est de toute évidence que c'est cela qui est unique et inimitable.

Vous pourrez entasser tous les volumes qui remplissent des bibliothèques infinies qui ont été écrits sur le Christ, le Christianisme, les Evangiles, les Apôtres, l'Eglise : vous n'en tirerez absolument rien, si vous n'êtes pas fidèle à cette donnée essentielle qui est l'essence de la mystique chrétienne : ce que Jésus inscrit dans l'histoire, c'est la pauvreté de Dieu et nous comprenons immédiatement, si nous nous référons à cette admirable conception de saint Paul qui est le second Adam.

Le second Adam, pourquoi est-ce que Jésus-Christ, un homme qui a vécu sur notre terre, pourquoi est-ce que Jésus-Christ a pu être le grand rassembleur, pourquoi est-ce qu’il a pu être contemporain de tous les hommes, pourquoi est-ce qu’il a pu porter toute l'histoire et lui donner un sens, pourquoi est-ce qu’il peut être intérieur à chacun de nous ? C'est parce qu'il est vidé, vidé, vidé radicalement de ce moi possessif dont nous sommes tous malades. C'est cela qui fait du Christ la nouveauté essentielle, c'est cette évacuation de soi qui fait de son humanité une humanité universelle, parce qu'il est radicalement incapable de rien posséder et surtout radicalement incapable de se posséder.

C'est cela qui est radicalement nouveau, c'est cela qui est unique, ce vide infini qui est le caractère essentiel de l'humanité de Jésus-Christ. Mais si c’était ce vide infini.., correspond, comme il est évident, puisque chez nous dès que nous nous vidons aussi peu que ce soit, c'est que nous sommes dans le dialogue avec la Présence unique.

Si, en lui, ce vide infini est aussi l'inscription unique de la Présence divine, la plus haute révélation de la Présence divine, la Présence personnelle de Dieu, alors Dieu immédiatement apparaît comme un Dieu vidé, vidé, vidé, vidé, complètement évacué, qui n'a rien, qui est l'anti-possession. Comme il est l'anti-narcissme, narcissisme, qui est, justement, le dépouillement infini, éternel, radical, absolu de l'amour qui n'est que don.

Nul doute que ce soit dans cette ligne que se découvre la nouveauté évangélique, mais elle ne tient pas à des livres : elle tient à la personne de Jésus. C'est dans la structure personnelle de Jésus-Christ que nous trouvons l'Evangile éternel. C'est lui dans son dépouillement, c'est lui dans sa pauvreté, c'est lui dans ce vide infini où Dieu se révèle comme l'éternelle désappropriation, c'est lui qui est l'Evangile infaillible, l'Evangile toujours nouveau et qui ne peut se traduire, s'annoncer, se vivre, se comprendre que par le vide que nous faisons en nous.

Mais on comprend que, partant de la Bible où Dieu est conçu trop souvent comme le Roi des rois et le souverain absolutissime, partant d'une philosophie qui n'est pas d'inspiration chrétienne et ne pouvait l'être d’ailleurs et durcie en particulier d'une part dans la désincarnation et d'autre part dans l'immobilisme du premier moteur, on comprend, que, une épopée malheureuse, conditionnée par ces tendances, alourdie par le pharaonisme et par le paternalisme et par cette funeste et atroce division et opposition des classes, on comprend que une telle société devait être lente à entendre un message, qui d'ailleurs ne lui avait jamais été présenté sous cet aspect, puisqu'elle avait reçu le Christianisme par force et non par choix.

On comprend que cette société ait été lente et soit encore lente à se rendre à ce Dieu-là, qui est le seul Dieu qui puisse être en avant, un Dieu dépossédé, un Dieu qui n'a rien, un Dieu qui n'est que don, un Dieu qui n'est qu'amour, un Dieu éternellement pauvre, un Dieu dont le bonheur est la première béatitude : « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre », un Dieu qui nous appelle à la pauvreté et que nous ne pouvons comprendre, rencontrer, aimer, dont nous pouvons témoigner que en le laissant transparaître en nous, dans le vide toujours plus absolu de nous-même.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir