En 1924, à Genève, pour une messe de rentrée scolaire.

 

Cinq passereaux ne se vendent-ils pas deux as, et pas un d'eux n'est en oubli devant Dieu. Ne craignez donc pas, vous valez beaucoup plus qu'eux. (Luc 12:6-7)

 

Saint Thomas enseigne, après Aristote, que tout devenir, tout mouvement, toute actualisation d'énergie, tout commencement de quoi que ce soit, requiert l'intervention actuelle de la Cause première, l'Acte pur, le Moteur immobile, la Lumière des lumières, Dieu.

Aussi bien, tout être aurait d'emblée, depuis toujours, tout ce qu'il est susceptible d'acqué­rir, s'il pouvait par lui-même rendre entièrement raison des modalités qui se succèdent en lui. Si j'avais en moi, si je tirais de moi, par mes seules forces, tout ce que je deviendrai, je serais déjà ce que je deviendrai. Hypothèse contradictoire qui exclurait précisément ce qu'il s'agit d'expli­quer : succession et changement, devenir et multiplicité. Il reste donc que toute activité fluente présuppose l'influx divin - l'ombre de la Puis­sance du Très Haut.      

               Cette sublime métaphysique est concrétisée avec une immense tendresse dans ce verset d'Evangile : "Pas un cheveu de votre tête ne tombe sans la permission de votre Père céleste." Cette sublime métaphysique demande à se concrétiser encore dans la conduite de notre vie spirituelle. Car les Principes les plus élevés sont aussi les plus pratiques. Celui dont je parle en fournirait une preuve éminente. Il nous aiderait d'abord à nous guérir du bergsonisme, je veux dire cette identification meurtrière de l'infini avec l'indéfini, du parfait avec l'inachevé, du repos de la contemplation avec le vertige de la vitesse. Toutes les souplesses de la vie, toutes les spontanéités de l'action ne signifient, après tout, que les démarches vacillantes d'un être incapable d'atteindre son plein équilibre. Il y aurait beaucoup à dire sur cette religion du progrès. Mais nous ne voulons pas argumenter aujourd'hui contre un système, nous avons beaucoup mieux à faire.

                Venus à l'autel de Dieu pour y implorer la lumière de l'Esprit saint sur les travaux de cette année commençante, nous devons nous demander comment nous pourrons réaliser ce que le Seigneur attend de nous.

Ce programme est connu. Trop connu pour n’être pas lettre morte dans la pratique. Les affirmations banales, en effet, ne sont pas autre chose que de très hautes vérités dépréciées par l'inattention.

Le programme en est, dans le Sermon sur la Montagne, ce stupéfiant précepte - Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait.

                Nous avons pris notre parti : cette parole n'est pas pour nous. Poursuivre la sainteté nous semble presque une outrecuidance.

Ce n'est pourtant pas que nous soyons très humbles, et que nous nous jugions indignes d'une telle élévation. Nous pouvons être d'une telle dureté pour ceux qui succombent à d'autres passions que les nôtres, et parfois même, hélas, aux mêmes passions que les nôtres. Il semble que nous soyons invulnérables, que cela ne pourra jamais nous arriver, comme si nous étions autrement que les autres, comme si les trois concupiscences n'avaient pas établi en nous leurs sinistres demeures.

Et par un étrange retour, devant le moindre effort, nous rendons les armes, et nous nous résignons soudain à n’être capables de rien. Si seulement nous pouvions le croire. Si seulement nous pouvions nous redire, mais sans l'amertume d'un orgueil blessé, cette parole de Jésus : Sans moi, vous ne pouvez rien faire, ce serait la guérison et l'apai­sement, car ce serait la vérité ; la vérité métaphysique dans sa plénitude retrouvée, dans l'ordre de la grâce, doublement gratuit, comme le nom même de la grâce, cet ordre où l'initiative de l'homme est réduite à rien, où tout est prévenance, où tout est motion et mystère, où tout est parfaitement donné.

Comment nos chutes ne sont-elles pas plus nombreuses, dans cette méconnaissance presque totale du véritable point d'appui, dans ce départ si follement audacieux. "Je suis la Vigne et vous êtes les branches. Comme le sarment ne saurait porter de fruit s'il ne demeure uni au cep, de même, séparés de moi, vous ne pouvez rien faire."

Voici le mot qui éclaire tout, qui décide tout et qui sépare élus et réprouvés, la confiance de l'orgueil, la pitié du mépris. Le mot qui fonde l'humilité et l'enracine jusqu'à la moelle de l'être, avecune adhérence d'autant plus ferme que les actes éclatent davantage. Il demeureafin que nous rendions grâces à Dieu de tout le bien que nous trouvons en nous, et que nous n'attribuions qu'à nous, toutes les défaillances qui s'y rencontrent. Le mot qui appelle la confiance.

Avoir tant lutté en vain, s'être consumé pour une si dérisoire conquête, c'est que précisément, il s'agissait, non point de s’arc-bouter contre l'ennemi pour exaspérer ses résistances, au point de se traquer soi-­même comme une bête sauvage, mais de s'abandonner et de se remettre entredes mains plus sûres, et de laisser agir celui qui sait de quoi nous avons besoin. " Cinq passereaux ne se vendent-ilspasdeux as, et pas un d'eux n'est en oubli devant Dieu. Ne craignez donc point, vous valez beaucoup plus qu'eux ".

                N'avez-vous pas remarqué, mes chers amis, cette naïve parole de la sainte liturgie : nous vous offrons donc, Seigneur, les dons de vous reçus. Ne comprendrons-nous pas, alors, qu'il n'y a rien d'autre à faire, rien de mieux à offrir que les dons de vous reçus. Quelle ingénue présentation, et quelle immense miséricorde ! Saint Thomas ne dit-il pas que les créatures n’attirent pas Dieu par leur amabilité, mais qu'elles sont aimables parce qu'il les attire... C'est tout ce qu'il nous importe de savoir.

Supplions-le donc, aujourd'hui, par le Christ immolé pour nous, d'assumer lui-même la conduite de notre vie, et de nous accorder sans cesse la lumière de sa Présence, pour qu'au milieu de nos luttes, nous pensions avant toutes choses à nous tourner vers lui, en lui redisant cette prière d'Augustin : Seigneur, donnez-nous ce que vous exigez, et exigez ce que vous voulez.

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