Homelie donnée à Notre Dame des Anges, à Beyrouth, le 27 février 1972.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte (malgré un début, un peu, difficile):

 

Une petite fille qui avait entendu parler de la grandeur de Dieu, de sa toute puissance et de son bonheur, invulnérable, pensant qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait et que rien ne pouvait jamais l'atteindre, cette petite fille se disait : " Mais ce n'est pas juste que ce soit toujours le même qui dispose de tels privilèges. Il faut que ce soit chacun son tour ! " Et cette petite fille, ingénument, attendait son tour d'être Dieu.

Cette réflexion d'un enfant est extrêmement éclairante : elle rejoint au fond à sa manière la réflexion de Nietzsche : " S'il y avait des dieux, comment supporterais-je, comment supporterai-je de n'être pas dieu ? "

En effet, si Dieu apparaît comme une toute puissance éternelle qui nous surplombe, qui nous domine, qui nous écrase, qui nous menace, qui nous limite, pourquoi Dieu est-il Dieu plutôt que moi-même ? Pourquoi suis-je dans cette condition de créature et de dépendant qui m’humilie et me limite ? Pourquoi suis-je doué d'intelligence seulement pour reconnaître la souveraineté d'un Dieu qui est Dieu sans l'avoir aucunement mérité ?

            Il y a, au fond de la révolte humaine contre Dieu, il y a, justement, cette impossibilité d'accepter une grandeur éternelle qui n'est aucunement méritée et il y a, d’autre part, comme je le disais hier, une volonté farouche d'affirmer la grandeur de l'homme. Comment concilier cette grandeur de l'homme avec cette super grandeur dont nous dépendons et qui peut nous écraser ? Et c'est là - nous l'avons entrevu déjà - toute la nouveauté de l'Evangile de nous délivrer de ce Dieu, de nous révéler, de Dieu, un visage inconnu et merveilleux, qui est en même temps la révélation de notre propre grandeur et de de notre propre misère.

 

            En effet, le joyeux, le joyau de l'Evangile, la source et l'origine de tout, la Bonne Nouvelle par excellence, ce qui fonde la Nouvelle Alliance, ce qui nous délivre de la Loi, ce qui nous arrache à toute servitude, c'est la confidence que Jésus nous fait, parce qu'il la vit, la confidence qu'il nous fait de la Trinité divine.

Rien n'est plus bouleversant, rien n'est plus magnifique, rien n'est plus libérateur que cette révélation de la Trinité divine qui revient à ceci, le plus brièvement possible, qui revient à nous dire que Dieu n'a prise sur son être qu'en le communiquant, que Dieu n'est pas un capitalisme infini, que Dieu n'est pas un propriétaire à une échelle incommensurable, que Dieu est celui qui donne tout parce qu'il se donne éternellement, parce que sa vie intime est une absolue et éternelle communion d'amour, parce que, loin de se regarder lui-même et de se repaître de lui-même, et de s'admirer et de se louer, toute sa vie n'est qu'un regard vers l'Autre, ce regard qui est le Père qui n'est, justement, qu'une relation vivante au Fils, un élan éternel vers lui, ce regard en retour qui est le Fils qui … ?... éternel au Père, et cette respiration d'amour qui répond à l'amour du Père et du Fils qui est le Saint-Esprit.

Rien ne peut nous éclairer davantage, nous émouvoir plus profondément que cette révélation de la pauvreté infinie qui est Dieu. Justement qui est Dieu, non pas comme une puissance repliée sur elle-même, qui jouit d'elle-même, qui crée partout des dépendances et des servitudes.

Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien, parce qu'il donne tout. Dieu est Dieu parce qu'il ne se possède pas lui-même, parce qu'il n'a aucun contact avec soi qu’à travers ce regard vers l'Autre, parce qu'il est tout amour, parce qu'il est infinie et absolue charité. C'est pourquoi il est saint. Il est saint d'une sainteté incomparable parce qu'il n'y a de sainteté que dans le dépouillement, dans la transparence et dans la virginité de l'amour.

Et cette confidence merveilleuse, que saint François a méditée si profondément, dont il a vécu dans la jubilation et dans l'émerveillement, lui qui a chanté la pauvreté, la pauvreté infinie, la pauvreté qui est Dieu, la pauvreté selon l'Esprit, la pauvreté qui n'est que l'autre aspect de l'amour.

Cette pauvreté, c'est justement la révélation de notre grandeur. Ce Nietzsche qui revendique la grandeur humaine, cette petite fille qui attend son tour d'être Dieu et nous-même qui voulons que notre vie ait un sens, nous-même qui n'acceptons pas que l'on viole notre conscience, nous-même qui revendiquons l'autonomie de notre esprit, nous-même qui opposons notre inviolabilité aux incursions des autres, nous ne savons pas où situer cette grandeur.

Nous avons, de la grandeur, comme les Pharaons, une vision pyramidale : le pharaon tout en haut, tout en haut... et puis, en bas, une poussière, de peuple écrasé par lui et prosterné devant lui. La grandeur pour nous, spontanément, c'est de regarder spontanément de haut en bas ; la grandeur, c'est de dominer, c'est de surplomber ; la grandeur, c'est d'avoir une cour qui nous admire et qui nous donne raison.Trinite, depouillement, fiancailles éternelles

Et voilà que, tout à coup, Jésus, en nous révélant la Trinité, nous révèle une grandeur qui est la grandeur du don : le plus grand, c'est celui qui se donne le plus généreusement et le plus totalement, parce que la grandeur de l'esprit, c'est l'amour ; parce que la grandeur, ce n'est pas de se replier sur soi pour se repaître de soi, mais c'est regarder l'autre pour se donner à l'autre ; parce que la grandeur, c'est de ne pas être infatué de soi-même, mais d'être transparent à la lumière, en un mot, d'être libre, libre de soi-même.    

C'est cela que Jésus nous apprend. C'est cela qu'il nous révèle. Il nous introduit dans une liberté authentique parce qu'il nous révèle un Dieu qui est libre de soi, qui ne colle pas à soi, qui n'adhère pas à soi, qui n'est que ce dépouillement infini, qui n'est que cette puissance de se vider de soi-même pour se donner tout entier à l'Autre selon l'intuition admirable de Rimbaud qui écrivait dans sa Lettre à un voyant : " Je est un autre "... " Je est un autre ".

La situation est telle, en effet, que nous ne saurions pas réaliser notre propre grandeur, si nous n'avions pas, en Jésus, la révélation de cette grandeur divine, de cette grandeur d'amour, de cette grandeur virginale où la lumière circule sans jamais rencontrer d'obstacle, parce qu'il y a en Dieu nulle possession et nulle adhérence à soi.

L'homme se déchire en voulant être grand. Il se déchire parce que, pour se grandir. Il écrase les autres qui visent de leur côté, pour se défendre, à l'écraser à leur tour et, dans ce refus universel de se donner, la guerre est permanente.

Et voilà que Jésus nous délivre de ce cauchemar d'un Dieu solitaire, qui se regarde, qui s'admire, qui s'enivre de lui-même, pour nous introduire dans l'intimité d'un Dieu qui ne se regarde jamais, parce que son regard est toujours, éternellement et infiniment, une relation à l'Autre : du Père au Fils, du Fils au Père, dans l'embrassement du Saint-Esprit.

Tout est changé, précisément, dans cette immense lumière, tout est changé. Tous nos problèmes s'éclairent, toutes nos ambitions se purifient et peuvent enfin s'accomplir puisque notre grandeur, celle à laquelle Jésus nous appelle, c'est la grandeur même de Dieu qui est une grandeur de dépouillement, de don et d'amour.

Si Dieu est cela, si Dieu est cette communion d'amour, si Dieu est ce dépouillement diaphane et translucide, la création ne peut signifier alors qu'une communication de cette liberté infinie. Ce que Dieu veut, c'est justement cela, non pas créer une création, si l'on peut dire, non pas créer un monde, assujetti à une volonté arbitraire, mais communiquer cette liberté infinie, communiquer ce pouvoir de se donner tout entier, susciter des êtres semblables à lui, qui ne subissent pas leur vie, mais qui la donnent.

La liberté apparaît ainsi, comme elle est en Dieu, la clé même de son mystère. Elle apparaît comme la vocation essentielle de l'univers. Toute créature est appelée à se donner et les créatures intelligentes ont à communiquer précisément à tout l'univers ce mouvement de retour vers l'éternel amour, en se libérant d'abord d'elles-mêmes. L'homme et l'ange, enfin toute créature intelligente, ici ou dans d'autres planètes, toute créature intelligente a cette mission, magnifique, de libérer la création, de faire qu'aucune créature ne soit esclave, ne se subisse elle-même, mais qu'elle devienne, comme le voulait saint François, une note d'amour dans le Cantique du Soleil.

Si le sens de la création est cela, on comprend cette parole étrange et magnifique d'un auteur du Moyen-Age, qui peut être saint Thomas d'Aquin, disant : " Dieu a fait de chaque créature son Dieu. " Voilà qui enflamme notre amour, dit cet auteur : c'est l'humilité de Dieu qui appelle chaque créature son Dieu, il s'agit des anges ou des hommes, et qui passe, comme dans la parabole de l'Evangile, qui passe derrière ses serviteurs vigilants pour les servir.

On comprend dès lors que la création est une histoire à deux. C'est une histoire d'amour que Dieu ne peut pas réaliser, tout seul, sans contradiction, parce que, justement, ce qu'il veut, c'est une création libre qui se tienne devant lui, comme l'épouse devant l'époux.

« Je vous ai fiancés, dit saint Paul, à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » (2 Cor. 11,2 ) Alors on peut comprendre que Dieu puisse échouer. On comprend puisque la liberté, une liberté divine, est donnée à toute créature. On comprend que la créature puisse se refuser et que Dieu ne puisse rien faire d'autre que de persévérer dans son amour jusqu'à la mort de la Croix. Car Dieu ne veut pas une création esclave. Qu'en ferait-il ? Elle serait la négation de ce qu'il est. Il veut une création libre, qui réponde à son amour en fermant l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

Jésus nous a introduits dans ce mystère adorable. Jésus nous a délivrés de ce dieu-propriétaire, tel que nous sommes tentés de l'imaginer, de ce dieu-limite, de ce dieu-menace et il nous introduit dans la candeur de la lumière éternelle, dans cette innocence déchirante de Dieu, dans cette éternelle enfance qui apparut à Claudel, le jour de sa conversion.

Ah ! Si on savait que Dieu est ce Dieu-là ! Si on entrait dans ce dépouillement merveilleux, si on reconnaissait cette pauvreté éternelle, si on respirait cette liberté absolue, comme on aimerait, comme on aimerait Dieu et comme on aimerait, comme on aimerait la création, comme on travaillerait de toutes ses forces à la libérer, à la couronner de grâce, à l'achever dans une offrande d'amour !

Mais enfin, pourquoi Jésus nous introduit-il dans ce mystère essentiel et adorable ? Comment le fait-il ? Pourquoi est-ce là le cœur de l'Evangile ? C'est parce que c'est le centre même de la vie de Jésus. C'est parce que Jésus est enraciné dans la Trinité. C'est parce que Jésus porte en lui ce dépouillement infini, infini, indépassable, car ce qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur quand elle éclôt, quand elle est formée dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, c'est justement cela, c’est la personnalité du Verbe, cette personnalité qui n'est qu'une relation subsistante et éternelle au Père, qui n'est qu'un élan vers le Père, qui n'est qu'une preuve infinie d'amour vers le Père. C'est cela qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur dès le premier instant de son existence dans le sein de Marie, c'est-à-dire que c'est précisément le dépouillement subsistant de Dieu qui creuse cette humanité, qui la délivre de toutes ses limites, qui en fait une ouverture infinie sur toute la création et d'abord sur Dieu, dans la subsistance même du Verbe éternel.

L'humanité de Jésus est prise dans la vague qui jette éternellement le Fils dans le sein du Père et c'est pourquoi l'humanité de notre Seigneur est l'humanité la plus libre qui fut jamais. C'est pourquoi cette humanité universelle, ouverte sur tout l'univers, capable de récapituler toute l'histoire, de rassembler tous les hommes qui furent et qui seront jamais, de nous rendre tous contemporains, les morts et les vivants parce que son humanité qui subsiste, qui a ses racines, qui a son moi, qui a sa polarité unique dans le Verbe de Dieu, parce que son humanité, justement, veut être intérieure à chacun de nous. Rien ne limite le don de lui-même. Il n'y a pas de frontières entre lui et nous. Il peut nous vivre chacun plus intimement qu'une mère peut vivre l'enfant qu'elle porte dans son sein.

En Jésus, la création atteint sa plénitude et son sommet. En Jésus, la création atteint sa perfection et fait un nouveau départ parce que, justement, c'est une liberté qui est dans la volonté de Dieu de communiquer à toute créature en faisant de chacune d'elles son Dieu, cette liberté, elle est communiquée en personne à l'humanité sainte de notre Seigneur.

Il est donc bien vrai que le secret essentiel de l'Evangile, que le mystère le plus adorable, celui qui nous fait vivre en nous révélant nous-même à nous-même, c'est le mystère très saint de la Trinité éternelle.

Voyez quelle merveille ! Nous peinons, nous nous essoufflons à rejoindre notre moi. Nous nous posons mille fois cette question : " Qui suis-je ? " Et il n'y a pas de réponse. Nous butons contre des murs opaques. Nous nous heurtons sans cesse à du préfabriqué. Nous n'arrivons jamais à réaliser notre ambition de grandeur.

Et voilà que, tout d'un coup, nous apprenons que " être soi ", c'est être une relation à l'autre, que il y a un " je " et " tu " sans lequel il n'y a pas de dialogue, sans lequel on périt dans un monologue désertique.

          Une immense lumière se lève en nous aux approches du Dieu vivant dans cette confidence merveilleuse que Jésus-Christ nous fait de la vie divine. Enfin, nous pouvons nous joindre nous-même, enfin nous pouvons réaliser tout notre appétit de grandeur, enfin, nous pouvons exister dans la joie d'une liberté sans frontière si nous entrons dans le rythme, dans le mouvement, dans le secret de la Trinité bénie où s'accomplit la première béatitude : «  Bienheureux les pauvres selon l'esprit. »

           Ah ! Il faut que nous gardions de cette rencontre avec le secret essentiel de Dieu, qui est aussi notre secret le plus profond, que nous gardions cette joie d'une découverte inépuisable, car toutes les portes de la vie s'ouvrent devant nous, du fait, précisément, que la grandeur divine nous soit communiquée, comme en témoigne Jésus au Lavement des pieds.

Le voilà agenouillé devant nous, pour nous introduire dans le secret de Dieu et dans le nôtre en nous donnant la preuve, par ce geste bouleversant, en nous donnant la preuve que la suprême grandeur est dans la suprême humilité, que la suprême grandeur est dans cette possibilité de se donner totalement. Ce qui fait que Dieu ne s'abaisse pas, en étant à genoux devant nous, parce que l'amour, finalement, est toujours agenouillé devant ceux qu'il aime, parce que l'amour veut être un espace infini où la liberté respire.

 

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