A Genève, au Cénacle, le 13 février 1965.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

           On a écrit, comme vous le savez, d'innombrables vies, vies de Jésus dont les plus célèbres sont celles de Hegel, de Strauss en 1835, Hegel étant du commencement du siècle, Renan en 1863, Schweitzer avant 1914, Bultmann après. Toutes ces " Vies " d'ailleurs s'inscrivent dans un pur rationalisme ; voient en Jésus un personnage historique, mais évidemment tout entouré d'une mythologie forgée par les Chrétiens dont il faut faire la soustraction, si l'on veut atteindre le véritable personnage de Jésus.

 Du côté protestant, protestants libéraux, d'abord Auguste Sabatier autour de 1900, Maurice Coguel entre les deux guerres, une vie fondée sur l'Evangile de saint Jean et orthodoxe de Frédéric Godet au 19ème siècle. Du, du côté catholique, le Père Didon qui a été un des premiers exégètes catholiques à s'informer de l'exégèse rationaliste, à essayer de, de lui répondre, la Vie de Jésus du Père Lagrange, celle du Père Prat, du Père Lebreton, celle de Mauriac, de Daniel-Rops, celle de Jean Guitton, enfin tout dernièrement celle du Père Léon-Xavier Dufour.               

Toutes ces vies de Jésus, qu'elles soient rationalistes, qu'elles soient protestantes, libérales ou orthodoxes, qu'elles soient catholiques et donc nécessairement orthodoxes, sont insatisfaisantes. Il n'y en a pas une, au fond, qui puisse conclure parce que, justement, nous n'avons pas dans les documents du Nouveau Testament de quoi écrire une vie de Jésus. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas atteindre la personne de Jésus, mais nous n'avons pas là des documents historiques au sens où on l'entendrait aujourd'hui.                   

Nous allons d'ailleurs en prendre conscience si nous prenons ce texte du Père Daniélou. Le Père Daniélou écrit, toujours dans ce livre La scandaleuse vérité : " Il y a quelques années, un rabbin me disait une phrase que j'ai souvent citée : "Voyez-vous, nous juifs, il y a une seule chose que nous reprochions au Christ, c'est d'avoir modifié la Loi, car la Loi avait été donnée par Dieu et Dieu seul peut modifier ce qu'il avait donné. " Je lui ai dit : "Vous ne pouvez rien me dire qui me fasse plus plaisir. Je reprends tous vos arguments : la Loi a été donnée par Dieu, Dieu seul peut modifier ce qui a été donné par Dieu, donc, si Jésus s'est cru le droit de modifier la Loi, c'est que Jésus considérait qu'il était Dieu. " Ce rabbin me donnait une des démonstrations les plus éclatantes de la divinité du Christ ou du moins me donnait la preuve rigoureuse qu'il y a une chose absolument certaine, c'est que le Christ est présenté comme Dieu.

"Alors, il y a trois solutions possibles : c'était un illuminé, je ne sais quel mystique perdu dans les nuées et qui se serait cru Dieu parmi les hommes. C'était un menteur : l'hypothèse a été soutenue une fois au 18ème siècle. Il a dit la vérité et, aussi extraordinaire que ceci soit, il avait le droit de se dire le Fils de Dieu.

            En présence du Christ de l'Evangile, trois attitudes sont seulement possibles : le considérer comme un fou, ou bien comme un menteur, ou reconnaître, si invraisemblable que ceci soit, qu'il avait raison.

Le drame du peuple juif est qu'il n'avait pas d'autre option possible que de croire en lui ou de le condamner à mort, car si le Christ n'avait pas raison de se dire le Fils de Dieu, il était un monstre d'orgueil et, du point de vue juif, il tombait dans la pire des fautes, dans un sacrilège qui, pour nous encore, est le pire sacrilège, celui de l'homme qui veut se faire Dieu.

La grandeur du judaïsme, comme la grandeur de l'Islam, est précisément de dénoncer l'idolâtrie, de rappeler que Dieu seul est Dieu, de dénoncer toute prétention de l'homme à se faire Dieu. Le seul problème est de savoir si il n'y a pas un cas et un cas unique, où un homme a eu le droit de dire qu'il était Dieu et non parce que cet homme se faisait Dieu, mais parce que, parce que Dieu s’est, s'était fait homme ".

Cette argumentation me parait extrêmement sujette à caution, parce que, il faudrait naturellement d'abord établir que Jésus s'est dit Dieu, qu'il s'est présenté comme Dieu. Il faudrait aussi définir dans quel sens il s'est dit Dieu.

Or il est évident que, si vous lisez les Evangiles Synoptiques, vous découvrirez une perspective extrêmement nette, celle qui va vers la confession de Césarée, ce fameux entretien de Jésus, hors de la Palestine, où il met ses disciples au pied du mur, où il demande de déclarer ce qu'ils pensent de lui et cette confrontation aboutit à la confession de Césarée, à la confession de Pierre : " Tu es le Christ, tu es le Messie, tu es donc celui que l'on attend, " et cette confession parait quelque chose de si neuf, de si extraordinaire que Jésus aussitôt répond à Pierre que, évidemment, si il s'est élevé à cette confession de foi, c'est que, il l'a fait sous l'inspiration de Dieu. Ce n'est pas la chair et le sang qui lui ont révélé cette qualité messianique de Jésus, mais le Père et, en échange, il est déclaré Pierre, la pierre sur laquelle l'Eglise sera fondée. Aussitôt, d'ailleurs, Jésus interdit absolument à ses disciples de déclarer, c'est-à-dire de trahir ce secret qui vient de s'échanger entre, entre eux, entre lui et ses disciples, il leur interdit formellement d'en parler jusqu'à la Résurrection des morts, d'entre les morts, jusqu’à sa résurrection d’entre les morts.

Donc, la perspective synoptique, c'est que la messianité de Jésus est un secret qui doit demeurer tel entre lui et ses disciples, qui ne doit pas être divulgué. Bien sûr que tout cela suppose que nous sommes dans un temps d'occupation. La Palestine est occupée par les Romains et cette occupation est odieuse naturellement comme toute occupation, elle l'est doublement puisque la Palestine, la Terre sacrée est foulée par le païen. C'est le païen qui domine le Peuple de Dieu. L'occupation, de ce fait, apparaît non seulement comme une privation d'indépendance qui est toujours ressentie comme un outrage intolérable, mais l'occupation apparaît comme un sacrilège. C'est le peuple de Dieu, c'est donc Dieu dans son peuple qui est offensé par l'occupation romaine qui est une occupation païenne.

Or nous savons bien que toute occupation suscite des mouvements de résistance, appelle des maquis et il y en avait à l'époque : ils foisonnaient. Ils foisonnaient, rappelez-vous qu'en l'an 9 de notre ère, si je ne fais erreur, Varus, le général romain, a été appelé à réprimer une révolte juive et a fait crucifier deux mille juifs et ces mouvements insurrectionnels n'ont pas cessé de se produire, parfois justement sous l'étiquette messianique, certains révolutionnaires se présentant comme le Messie, ralliant leurs partisans comme les envoyés de Dieu, tellement que ce mot de Messie était évidemment un mot explosif, une sorte de bombe atomique, dans l'ordre de l'esprit, donc il fallait, si on voulait aboutir à une révolution spirituelle surtout, se garder d'employer ce mot explosif et qui suscitait toutes sortes de passions nationalistes.

On comprend donc que le Christ se soit gardé comme du feu de se dire le Messie, d'employer ce mot qui pouvait être si facilement mal interprété et qu'il ait fait à ses disciples, la seule fois où il ait provoqué de leur part la reconnaissance de sa messianité, qu'il ait fait de cette reconnaissance un secret à garder soigneusement entre eux jusqu'à sa Résurrection d'entre les morts.

Il est difficilement concevable, dans un tel contexte où Jésus recourt à une telle prudence pour avouer sa messianité, il paraît tout à fait, tout à fait invraisemblable qu'il ait jeté aux quatre vents l'affirmation de sa divinité qui était quelque chose d'encore beaucoup plus difficile à admettre et qui heurtait cette fois non seulement toutes les susceptibilités du pouvoir occupant, c'est-à-dire des Romains, mais qui offensait au cœur et à la prunelle de l’œil tous les juifs qui admettaient, exactement comme les musulmans, que, il n'y a qu’un Dieu unique, un Dieu solitaire, le Dieu Yahvé des prophètes qui est au centre du culte, qui n'a pas d'égal, qui n'a pas de parèdre, qui n'a pas d'époux comme les dieux païens, enfin ce Dieu solitaire qui est le Dieu unique et qui est le roi d'Israël.

On ne peut pas imaginer que Jésus ait prodigué aux quatre vents dans un tel contexte l'affirmation de sa divinité. Il aurait été immédiatement lacéré, écorché vif, en raison du caractère tout à fait blasphématoire d'une telle prétention.

Il est donc certain que ce n'est que, au compte-gouttes que Jésus a pu orienter ses disciples ou ses auditeurs vers la découverte du mystère de sa personne et que ce n'est que finalement dans la vie ecclésiale, dans la vie de la première communauté chrétienne que le mystère de sa personne s'est dévoilé, que, il a été reconnu et que Jésus, en effet, d'ailleurs sans, sans aucun heurt, est devenu pour les Apôtres le centre du culte.

Mais cela ne veut pas dire que, au temps de sa vie publique, il ait prodigué des déclarations qui, immédiatement, donnaient à entendre que, il était Dieu parmi les hommes. Il a laissé deviner le secret de sa personne, il a orienté avec une extrême prudence ses disciples vers la découverte de son secret, mais il n'a pas pu, évidemment, le divulguer parmi la foule et le jeter aux quatre vents.

           Il est naturellement pour nous extrêmement difficile de savoir ce que Jésus exactement a dit parce que les documents du Nouveau Testament ne reposent pas sur un enregistrement magnétophonique, que nous avons là des écrits relativement tardifs et qui reflètent non seulement les faits, les événements, mais le retentissement des faits et des événements dans la vie de la communauté et dans la vie de la foi.

Il est de toute évidence, si vous ouvrez l'Evangile de saint Jean, qui est d'ailleurs le dernier parmi les quatre Evangiles canoniques, il est de toute évidence que vous ne pouvez pas donner à l'entrevue entre Jésus et Nathanaël, qui provoque d'ailleurs de la part de Nathanaël d'abord incrédule, la confession littéralement inscrite dans la première page de cet Evangile : " Tu es le Christ, le Fils de Dieu ", vous ne pouvez pas donner à ces mots la portée que, ils auront à Césarée. Autrement, toute l'évolution des Evangiles Synoptiques serait incompréhensible.

           Si, dès le premier jour et dès le premier moment et dès la première rencontre, un disciple avait immédiatement percé à jour le secret de la personne de Jésus, toute cette longue pédagogie, toute cette lenteur à se manifester, tout ce recours aux paraboles, toute cette affirmation que l'on ne peut mettre du vin nouveau dans de vieilles outres, qu'il y a encore - et ce sera d'ailleurs dans l'Evangile de saint Jean une des dernières déclarations de Jésus – que, il y a beaucoup de choses à dire encore, mais que ses disciples ne sont pas capables de le porter, tout cela serait parfaitement inutile et serait hors de tout contexte intelligible si, dès le premier moment, un disciple quelconque avait pu pénétrer le secret si bien gardé, si lentement dévoilé et si laborieusement compris.

Car n'oublions pas que, dans tous les témoignages du Nouveau Testament, Jésus a échoué, il n'a fait aucun disciple, que ses apôtres n'ont absolument rien compris à son message avant la Pentecôte, qu'ils l'ont abandonné lorsque les événements se sont déroulés contrairement à leur attente et que la dernière question qu'ils lui posent dans le dernier entretien qu'ils ont avec lui, c'est : " Est-ce en ces jours-là que tu rétabliras le Royaume en faveur d'Israël ? "

Ils n'ont donc absolument rien, rien abandonné de leur rêve personnel et nationaliste, ils sont absolument incapables, jusqu'à cet événement ultime, jusqu'à cette dernière rencontre, de situer le Christ dans une perspective intérieure. Ils ne cessent de le voir devant eux, ils ne le verront au-dedans d'eux que, justement, dans le feu de la Pentecôte.

Quoiqu'il en soit, les documents dont nous disposons ne sont pas des documents historiques au sens où on l'entendrait aujourd'hui, des chroniques qui enregistrent les événements avec le souci d'une exactitude rigoureuse. Ce sont des livres - je veux dire les Evangiles et tous les écrits du Nouveau Testament - ce sont des livres en marche, ce sont des livres qui s'échelonnent sur tout le siècle, je veux dire depuis la mort de Jésus jusqu'à la fin du siècle, ce sont des livres où se reflètent évidemment les différentes étapes de la foi chrétienne.

Vous n'avez qu'à prendre le récit de la passion dans le quatrième Evangile en le comparant aux Synoptiques. Dans le récit synoptique, vous avez un procès juif, j'entends, ourdi par les autorités juives qui accusent Jésus de se faire le Messie ou de se dire éventuellement le Fils du Béni ou je ne sais quoi d'autre encore, mais nous sommes très nettement dans un procès juif, dans un contexte juif qui présuppose toute l'attente prophétique, qui présuppose tout un vocabulaire qui nous est devenu d'ailleurs étranger, tandis que dans le récit de saint Jean nous avons, tout d'un coup, cette espèce de bloc erratique, magnifique, ce court entretien entre Jésus et Pilate où Jésus manifeste à Pilate que son Royaume est le Royaume de la vérité, qu'il est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité et que quiconque est disciple de la vérité écoute sa voix.

La perspective ici est évidemment universelle. Nous ne sommes plus sur un terrain juif, nous sommes sur le terrain de la conscience humaine et le message de Jésus, dans cette déclaration faite à Pilate, s'adresse évidemment à toute conscience humaine, sans aucune espèce de présupposé, d’une attente messianique quelconque s'enracinant dans la religion très déterminée d'un peuple très nettement défini.

Il ne faut donc jamais oublier que les Evangiles, s'ils sont axés sur l’histoire, je veux dire sur la vie du Christ, s'ils sont absolument incompréhensibles sans la vie du Christ, si ils ne font que faire écho à cet événement colossal qui est la Présence de Jésus au milieu des disciples et au milieu du peuple d'Israël, il faut toujours nous souvenir que, si les Evangiles sont évidemment axés sur cette personne, ils nous la présentent selon le développement même de la foi, si bien qu'aux différentes étapes de cette foi, certains textes seront retravaillés.

Il y en a un qui saute aux yeux : il est évident que le texte de saint Matthieu, ou plutôt de saint Marc : " Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon "( Mc, 10 18 ), ce texte qui se réfère à la rencontre de Jésus avec un jeune homme qui lui demande le secret du Royaume et qui l'interpelle de cette manière : " Bon Maître, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? ", " Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon ". Ce texte, évidemment, a été effacé par saint Jean qui ne le rapporte pas parce que, à l'époque de saint Jean, voire de saint Matthieu qui l'a transformé, le saint Matthieu grec qui est le seul dont nous disposions aujourd'hui, ce texte a été transformé par saint Matthieu sous la forme : " Pourquoi m'interroges-tu au sujet du bien ou du bon ? "

Saint Jean l'omet totalement parce que, évidemment, à l'époque de la rédaction johannique, la croyance à la divinité de Jésus-Christ a pris une forme tellement précise que, un tel mot apparaît comme choquant, de même que saint Jean a omis de nous narrer l'agonie de Jésus au Jardin des Oliviers parce que cette attitude de faiblesse parait incompatible, à l'époque où il écrit, avec l'état de la croyance, comme il a omis, naturellement, de nous rapporter le mot : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " qui est dans saint Marc et dans saint Matthieu le dernier prononcé par Jésus.

Il est donc parfaitement clair que, selon les époques, selon les âges de la foi, selon le développement de la croyance, les textes ont été situés dans la perspective qui correspondait, si j'ose dire, à la foi du jour et rien n'est plus naturel puisque ces écrits, ce ne sont pas des mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ce sont évidemment des écrits de propagande qui veulent éveiller et stimuler la foi en Jésus-Christ.

D'ailleurs, il est infiniment probable, il est même certain que la propagande chrétienne a été d'abord une propagande orale. L'Eglise a existé, cela est de toute évidence, avant tous les écrits du Nouveau Testament, que le noyau de ces écrits a d'abord été une tradition orale qui correspondait sans doute au kérygme, au kérygme, c'est-à-dire à peu près au Credo de saint Paul.

Je rappelais ce matin que saint Paul, au fond, ne s'intéresse pas beaucoup à la vie terrestre de Jésus-Christ, j'entends aux événements tels que, ils se déroulent dans une histoire concrète parce qu'il n'y a pas assisté. Il est un converti d'au-delà de la Pentecôte, il a rencontré le Christ de gloire, il a rencontré le Christ Ressuscité et il lui suffit de connaître les grandes étapes du salut dans la vie de Jésus-Christ, il ne s'intéresse pas aux détails de cette histoire.

Les Synoptiques s'y intéressent parce que, ils reposent sur les témoignages d'hommes qui ont vécu effectivement avec Jésus, qui ont bu et mangé à sa table, comme dira l'Apôtre Pierre à propos de l'élection de Matthias, ils s'intéressent donc à ces événements dans leur, dans leur texture concrète mais ils s'y intéressent, bien entendu, en vue de la foi qu'ils veulent promulguer et promouvoir.

Ces textes d'ailleurs ont été retravaillés. Il y a probablement sous le Matthieu grec un Matthieu araméen qui est sous-jacent peut-être et probablement à saint Luc et même à saint Marc. L'Evangile de saint Jean comporte plusieurs rédactions. Il y a probablement dans l'Evangile de saint Jean, d'après les derniers travaux exégétiques, des fragments lucaniens et, très curieusement, tous ceux-là où il est question du disciple bien-aimé, en sorte que le Père Boismard met en doute que le disciple bien-aimé soit saint Jean. Ce sont des hypothèses d'exégètes, bien entendu, mais cela montre combien ces textes, qui sont sans cesse étudiés avec une précision et un scrupule et une probité admirables, combien ces textes, en effet, sont fluides, combien ils reflètent la situation de la foi et combien ils rendent impossible la rédaction d'une histoire de Jésus qui prétendrait être une biographie à la manière moderne.

Bien entendu, à la base de toute cette histoire ou de tous ces documents, il y a la personnalité du Seigneur, sans lequel ils sont aussi impensables et encore beaucoup plus impensables que toute la légende franciscaine sans saint François. Il se peut que les Fioretti soient travaillés, que ils soient légendaires, mais il est évident que les Fioretti, comme le Speculum Perfectionis, reflètent une personnalité incomparable et que, sans cette personnalité de saint François, toute la légende franciscaine s'écroule. De même, à plus forte raison, tous les documents du Nouveau Testament sont absolument impensables sans la personnalité de Jésus-Christ.

Mais comment à travers ces documents où la foi se reflète, une foi qui est en progrès, une foi qui dispose d'ailleurs d'un matériel linguistique qui n'est pas le nôtre, comment à travers ces documents remonter vers la personne de Jésus ?

Il faut, en effet, nous souvenir que nous sommes dans un monde sémitique, que le moule de cette pensée n'est pas du tout le nôtre, que d'ailleurs ce moule sémitique est le moule hébreu : il s'agit, non pas simplement d'un langage sémitique comme le babylonien, ou comme l'accadien enfin qui comprend l'assyrien et le babylonien, ou comme le langage de Moab ou éventuellement, celui de Rasch Hamra, il s'agit pas seulement d’un langage sémitique, il s’agit d'un langage fondé sur la Bible, sur la Bible hébraïque, sur la Bible de ce peuple qui s'est cru le peuple de Dieu. Il y a donc comme arrière-fond, comme "background ", comme arrière-fond de cette histoire, il y a toute la croyance d'Israël, toute l'attente d'Israël, tous les malheurs d'Israël, toute l'exaspération d'Israël aussi dans le temps présent qui est, encore une fois, un temps d'occupation.

Comment Jésus pourrait-il, pouvait-il se présenter dans ce contexte ? Il devait, il devait naturellement tenir compte des ferments révolutionnaires, de toute l'effervescence qui l'entourait, il devait tenir compte de l'attente prophétique, il devait tenir compte des images qu'on se faisait du Messie, Messie fils de David ou Messie fils d'Aaron, Messie sacerdotal comme on le voit dans les textes de Qumran où il y a, semble-t-il deux messies, un messie issu de David et un autre issu d'Aaron ou un Fils de l'Homme qui vient des nuées du Ciel, selon une perspective apocalyptique dont Daniel constitue une des étapes ou bien le serviteur de Dieu, le serviteur souffrant du second Isaïe.

Il y avait différentes visions, différentes visions du Messie qui toutes s'exprimaient dans une fraction de la population, la plus populaire étant évidemment la vision d'un fils de David, telle qu'on la retrouve dans les Psaumes de Salomon, la vision d’un fils de David qui viendra restaurer la hiérarchie ou la monarchie, qui lui donnera un éclat incomparable et qui, armé de la puissance de Dieu, chassera les ennemis d'Israël, purifiera, purifiera la Terre Sainte du joug païen, restaurera le peuple de Dieu et l'établira dans une fidélité, désormais inviolable, à son Dieu.

Il y avait tout cela dont il fallait tenir compte, il y avait les usages liturgiques, il y avait les traditions rituelles, il y avait, renchérissant sur les exigences de la Loi, les coutumes imposées par le pharisaïsme, le lavage des mains avant de se mettre à table et tant d'autres choses qui demandaient aux juifs d'éviter toute souillure en se gardant surtout de tout contact avec les païens, de toute manducation commune avec eux, en se gardant naturellement, aussi, des viandes interdites, des viandes étouffées, du sang des animaux et toutes choses interdites par la Loi, comme vous le savez.

Il y avait tout ça et Jésus apportait quelque chose d'essentiellement nouveau, d'essentiellement révolutionnaire, mais qui ne pouvait pas se dire, sinon avec la dernière prudence.

Nous avons d'ailleurs l'intuition de cette nouveauté dans un texte extraordinaire et bouleversant qui comporte le plus haut enseignement parce que, tout ensemble, il nous fait connaître l'impatience de, du Baptiste qui du fond de sa prison où il attend la mort, s'inquiète des procédés et des méthodes de Jésus, car Jean Baptiste avait annoncé le jour de la colère, une espèce de Dies Irae qui allait balayer d'un seul coup et miraculeusement la Palestine en affirmant le Jugement de Dieu et en établissant son règne justement par ce coup de force providentiel qui devait arracher l'impureté d'Israël et établir le règne de la Loi.

Et voilà que les voies de Jésus ne concordent pas, ne concordent aucunement avec ce qu'il avait annoncé. Il envoie donc des disciples qui demandent à Jésus : " Es-tu celui qui doit venir et que nous attendons ou devons-nous en attendre un autre ? "

Cette situation, nous en sentons bien toute la délicatesse. Jésus ne peut pas désavouer le Baptiste. Il va donc lui répondre par les prophètes. Il énonce ce que les prophètes avaient annoncé et il en montre l'accomplissement : " les aveugles voient, les boiteux marchent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés " ( Mt 11,5 - Is 29,18 et 35, 5 )

            La leçon est donc très indirecte. Elle est très respectueuse puisque, elle se borne à évoquer les textes de l'Ecriture. Quand les émissaires de Jean sont partis, Jésus interroge le peuple - question subtile, puisque c'est lui qui va donner la réponse – Il interroge le peuple qui est venu le voir dans le désert et il fait un éloge plafonnant de Jean le Baptiste, qui est le plus bel éloge que l'on puisse imaginer. Jean Baptiste étant le plus grand des prophètes, le plus grand des fils de la femme, tel qu'il n'en est jamais apparu, enfin c'est Elie qui doit venir.

On s’imagine que, il est impossible d’aller plus haut, ni plus loin et, tout d'un coup, cette bifurcation, pleine d'une ironie dont le Seigneur n'est pas exempt et il s'en faut de beaucoup : " Mais le plus petit des disciples dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste ".( Mt 11,11 )

Justement, l'excès même de l'éloge nous rend sensible cette chute formidable et antithétique où le plus petit des disciples dans la nouvelle économie, dans la Nouvelle Alliance, dans le nouveau Royaume que Jésus a inauguré, dont il est lui-même l'inauguration, le plus petit des disciples est plus grand que Jean Baptiste. Jean-Baptiste appartient encore à l'ancienne économie, il est à la charnière des deux Testaments, c'est lui qui montre celui qui vient, mais il ne comprend pas qui il est.

Le plus petit des disciples, quand il s'éveillera dans la lumière de la Pentecôte, reconnaîtra, dans la Nouvelle Alliance, une économie tellement extraordinaire que, il prendra conscience que, il s'agit vraiment d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux.

Mais quelle est cette nouveauté ? Elle est justement indicible. Jésus ne cache pas que, précisément, il doit cacher cette nouveauté à la foule, qu'il doit lui parler en paraboles, qu'il ne peut s'ouvrir qu'à ses disciples, et encore avec quelle prudence, car il les connaît, puisque dans le même texte où nous avons le fameux " Tu es Petrus ", nous avons aussi : " Retire-toi de moi, Satan. " ( Mt 16,22 ) Cela veut dire que ce même homme qui est Pierre est loin d'être parfait, il est loin d'avoir l'intelligence de tout le mystère et que s'il a un instant décollé de sa médiocrité, c'est vraiment parce que, il a été surélevé par la grâce. Mais, aussitôt, il retombe dans ses vieux rêves, il s'oppose à l'idée d'une messianité qui aboutirait à une défaite, il ne peut pas concevoir que le salut soit dans la mort et dans la croix.

Et même dans le dernier entretien, du moins selon l'ordre de l'Evangile de saint Jean, dans le dernier entretien, nous avons justement ce texte que je rappelais, il y a un instant : " J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n'êtes pas capables de les porter. " ( Jn 16,12 )

Nous savons donc que toute la révélation évangélique est prudente, pédagogique, progressive et inachevée et que, finalement, c’est au-delà de la mort, au-delà de la Résurrection, dans le feu de la Pentecôte, que la personnalité de Jésus apparaîtra à ses disciples comme une Présence intérieure à eux-mêmes.

Si les Evangiles reflètent cette situation - et incontestablement ils le font et c'est en cela que, ils font preuve d'une parfaite sincérité - ils ne cachent pas la médiocrité des disciples, leur aveuglement, leurs oppositions, leur reniement, leur trahison, mais cela ne veut pas dire que, ils nous situent au niveau d'une compréhension parfaite des événements.

Jusqu'à la fin, il y aura des difficultés. Et les difficultés, elles procèdent essentiellement de cette source, à savoir que Jésus est le révélateur de la Trinité. Le cœur du cœur de l'Evangile, c'est évidemment cette révélation de la Trinité. C'est quelque chose d'absolument inouï, déconcertante et impossible à exprimer.

Comment des gens qui ont vécu toute leur vie dans l'affirmation solennelle et liturgique de l'unité de Dieu, non seulement de l'unité de Dieu, mais du caractère solitaire de ce Dieu, un Dieu unique et solitaire, comment des gens qui ont fondé toute leur foi sur cette affirmation, qui l'ont dans la moelle des os, si l'on peut dire, qui méprisent les gentils et les païens - c'est d'ailleurs la même chose, gentils et païens – qui méprisent les païens parce que, ils ne sont pas monothéistes, parce que, ils se livrent au culte de plusieurs dieux, comment ces hommes vont-ils être capables d'exprimer dans un langage qui n'y est nullement préparé ce secret colossal qui fait craquer tous les mots ? Ils n'y parviendront pas.

Et si il est certain, et c’est absolument certain, que les apôtres n'ont pas eu la moindre difficulté à placer Jésus au centre de leur adoration et à passer du Dieu de l'Ancien Testament à Jésus comme à leur Dieu, sans la moindre difficulté, alors qu'ils en avaient tant pour surmonter les observances légales, alors que, il a fallu une vision, il a fallu une vision comme celle de Joppé pour persuader Pierre qu'il pouvait entrer dans la maison d'un païen et s'asseoir à la même table que lui.

Il a fallu cette énorme dispute qui s'étend à travers tout le Nouveau Testament, qui éclate dans les Epîtres de saint Paul, en particulier dans l'Epître aux Galates, il a fallu ces immenses combats pour aboutir à une coexistence des chrétiens venus du judaïsme et des chrétiens venus du paganisme.

Il n'y a eu aucune espèce de difficulté, aucun conflit, aucun combat, aucune discussion sur ce point que Jésus, avec lequel ils avaient mangé et bu, était au centre de leur adoration. Mais, quant à exprimer cette identité de Jésus avec Dieu, c'est une autre histoire !

On peut dire qu'ils l'ont jamais pu et que, à travers tout le Nouveau Testament court un subordinationisme qui fera d’ailleurs, qui créera d'immenses difficultés à travers tous les premiers siècles de la vie ecclésiale.

Il est évident qu'un Paul de Samosate au 3ème siècle ou un, ou un Origène dans le même siècle, il est évident que de tels personnages, remarquez Origène, un des plus grands, auront toutes les peines du monde à mettre Jésus sur le même rang que le Dieu Père, le Dieu qui est pour les juifs, par excellence, le Dieu unique, ils auront toutes les peines du monde à donner à Jésus le même rang et, à plus forte raison, au Saint-Esprit. Jésus apparaîtra toujours, plus ou moins, comme on le voit chez Tertullien et chez Origène, comme un Dieu mineur, comme un Dieu second, et le Saint-Esprit, naturellement, vient ensuite.

Et tout cela parce que les textes mêmes du Nouveau Testament ont une allure subordinationiste. Il est question sans cesse du Fils envoyé par le Père, du Fils obéissant au Père, du Fils s'offrant au Père et du Père immolant son Fils dans le texte fameux de l'Epître aux Romains : " Dieu n'a pas épargné son propre fils ", où Dieu apparaît comme une espèce d'Abraham supra-céleste qui immole son fils par amour pour les hommes.

D'ailleurs, un texte même de saint Jean, qui est pourtant l'Evangile le plus attentif à affirmer la divinité de Jésus-Christ, un des textes de saint Jean, et précisément un des textes d'adieu, au quatorzième chapitre, ( Jn 14, 28 ) affirme explicitement : " Si vous m'aimiez, vous vous (vous, vous.. vous, vous) réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que le Père est plus grand que moi. " Voilà un texte en or pour tous les rationalistes qui voient là l'affirmation très nette du caractère de créature de Jésus-Christ et qui pourront accrocher là toute leur construction sur une mythologie chrétienne. C'est un de ces textes, avec celui où Jésus affirme que le Fils ignore l'heure du jugement ou avec celui " Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon ", c'est un de ces textes que Maurice Goguel, dans son rationalisme outrancier, déclare évidemment authentique. Il y en a comme çà, une dizaine au maximum, qui ne peuvent pas avoir été inventés, parce qu'ils sont défavorables à la thèse chrétienne !

Mais il n'y a pas besoin de prendre ces textes extrêmes : c'est tout le Nouveau Testament où Jésus apparaît comme subordonné au Père. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'une affirmation dogmatique, il s'agit de cette impuissance du langage à accorder l'affirmation monothéiste qui est la foi et le roc d'Israël, il s'agit d'accommoder cette foi en un Dieu unique et solitaire avec l'affirmation d'un Fils et d'un Saint-Esprit qui semblent pluraliser la divinité et, par conséquent, aboutir, qu'on le veuille ou non, à un polythéisme comme d'ailleurs le Coran ne cesse pas de le reprocher aux chrétiens. " Dieu n'est pas engendré et n'engendre pas ", dit le Coran et les chrétiens sont des associateurs, ils sont des polythéistes et donc, d'une certaine façon, ils sont des renégats.

Tout cela montre bien combien il est impossible de s'en tenir à l'affirmation sommaire du Père Daniélou : " Jésus se dit Dieu. Il n'est ni imposteur, ni menteur et, par conséquent, il est un témoin digne de foi. Et, puisqu'il a dit qu'il était Dieu, n'étant ni imposteur, ni fou, il faut l'en croire et accepter de sa bouche cette affirmation scandaleuse qu'il était Dieu." Une telle simplification justifie finalement toutes les objections que l'on peut faire sur l'historicité de Jésus-Christ, sur la valeur des documents de, du Nouveau Testament parce que, réduit à ces termes, le problème, évidemment, est trop grossièrement envisagé et que il ne permet pas une discussion intelligible.

Il faut tout de suite, évidemment, si l'on veut rendre justice au Nouveau Testament, nous situer - et tout ce que je viens de dire l'établit suffisamment - nous situer en face de l'affirmation centrale de la Trinité : le Dieu dont il est question dans le Nouveau Testament est le Dieu trinitaire. Ce Dieu-là, bien entendu, est un Dieu éternel. C'est l'éternelle divinité. Il n'y en a pas d'autre. Cette éternelle divinité est parmi nous, davantage : elle est au-dedans de nous et c'est ce que les innombrables vies de Jésus qui traitent du problème de Jésus manquent généralement de souligner. C'est que le Dieu dont il est question dans la croyance chrétienne, c'est un Dieu intérieur à nous-même.

Précisément, tout l'intérêt passionnant de l'entretien avec la samaritaine, le 4ème chapitre de saint Jean, c'est d'amener cette femme, qui était d'ailleurs une pécheresse, de l’amener immédiatement à comprendre que le Dieu qu'elle cherchait sur une montagne, la montagne du Garizim où les samaritains avaient leur, avaient leur sanctuaire, ne pouvait pas plus lui donner Dieu que la colline de Sion où les Juifs avaient leur temple, que le sanctuaire de Dieu était à l'intérieur d'elle-même, que c'est là que jaillissait la source de vie éternelle et que, bien entendu, si elle vivait dans le désordre, il fallait s'y attendre puisque, elle avait relégué Dieu sur une montagne en dehors d'elle-même : c'était un Dieu étranger, un Dieu qui ne pouvait être qu'un maître imposant son joug et prodiguant ses interdits et non pas une source libératrice, comme nous l'avons découverte dans l'expérience augustinienne.

Or cette expérience augustinienne, elle est précisément amorcée ici, au Puits de Jacob, dans ce dialogue avec la samaritaine où Jésus fait découvrir à cette femme et à nous-même que le sanctuaire de la divinité est au-dedans de nous-même.

Si le temple doit s'écrouler, comme il s'écroulera effectivement dans les flammes de l'incendie allumé par les Romains en 70, c'est que, il est, il est devenu inutile. Désormais, il n'y aura plus de sanctuaire fait de main d'homme : ce sera l'homme lui-même qui sera appelé éternellement à être le sanctuaire et le ciel ne sera pas derrière les nuages, mais au-dedans de nous, car le ciel, comme dira le pape saint Grégoire : « le ciel c'est l'âme du juste ! « 

Il s'agit de ce Dieu-là. Ce Dieu-là est un Dieu unique, c'est un Dieu éternel, c'est un Dieu qui est une éternelle communion d'amour. Nous avons dit mille fois que la Trinité ne signifie pas autre chose. Comme l'amour valable, l'amour authentique, l'amour saint, l'amour qui nous délivre est un amour qui va vers l'autre, nous ne concevons pas une perfection divine qui puisse être un narcissisme à la puissance infinie, nous ne concevons pas un Dieu solitaire qui ne pourrait avoir d'autre objet que lui-même, qui se repaîtrait éternellement de lui-même, qui se célébrerait en se regardant et qui demanderait par surcroît de le célébrer encore.

Tout cela nous parait fondamentalement absurde. C'est devant ce Dieu-là qu'on a envie de dire : " Mais pourquoi lui Dieu, plutôt que moi ? S'il y avait des dieux, comment supporterai-je de n’être pas Dieu " ainsi que le disait Nietzsche. Il n’y a pas de possibilité de défendre ce despote, ce pharaon céleste qui se regarde, qui se repaît de lui-même, qui impose à l'univers ses décrets, qui le jette d'ailleurs dans l'existence que l'univers ne demandait pas et dont lui-même n'a aucun besoin, il est inconcevable que la divinité, si elle a une incidence quelconque sur notre vie, puisse se situer dans un tel contexte.

Et justement, par bonheur, la Trinité nous ouvre l'essentiel : la Trinité nous plonge dans l'intimité de cette générosité que nous avons rencontrée au plus intime de nous dans l'expérience augustinienne en nous affirmant que cette générosité est éternelle, qu’elle est infinie, que la divinité n'a prise sur son être qu'en le communiquant, que la divinité est incapable de se replier sur soi, de se regarder, de se repaître d'elle-même parce que, justement, le personnalisme divin est un altruisme infini, un regard vers l'autre et que le connaître en Dieu, le même acte de connaître est paternité dans le Père et filiation dans le Fils, comme le même acte d'amour est aspiration dans le Père et le Fils et respiration dans le Saint-Esprit, c'est-à-dire que la connaissance et l'amour sont désappropriés, comme ils le sont en nous quand nous sommes vides de nous.

Il est évident que nous n'atteignons à la connaissance de nous-même que lorsque nous cessons de nous regarder. Quand nous nous regardons, nous atteignons notre vieux moi propriétaire et nous nous engluons en lui. Nous renforçons nos chaînes et nous bouclons les verrous de notre prison.

Pour nous atteindre nous-même, il faut passer du dehors au dedans, il faut regarder l'autre. Et c'est en le regardant dans l'enthousiasme de l'amour, dans cette libération radicale qui illumine jusqu'aux racines de notre être, c'est alors que nous devenons nous-même et que nous nous connaissons dans un autre et pour lui, ce qui est toujours, toujours le cas d'un véritable amour. Un véritable amour ne possède pas, il ne met pas l'autre dans sa poche. Un véritable amour : il se dit à l'autre, en l'autre et pour l'autre et c'est ainsi qu'il devient soi, selon l'intuition de Rimbaud : " Je est un autre ".

En Dieu donc, " Je est un Autre " à une échelle infinie, en Dieu toute la vie est communication, en Dieu toute la vie est désappropriation, en Dieu toute la vie est pauvreté. C'est le renversement de toutes les perspectives : nous n'avons plus un maître, un maître qui nous domine. Nous sommes en face d'un amour agenouillé tel que est Jésus au lavement des pieds. L'échelle des valeurs a été renversée, la grandeur n'est pas de dominer, la grandeur est de se donner et plus le don est grand, plus la grandeur est certaine.

C'est cela qui est au fond de cette révélation cardinale qui nous libère de tout, qui nous libère de Dieu, si j'ose dire et qui nous ramène à l'expérience augustinienne comme à la seule expérience valable, c'est-à-dire celle que Jésus suscite au cœur de la samaritaine.

Il n'y a qu'un Dieu, mais il est trinitaire et non pas solitaire, un Dieu qui est tout amour, un Dieu qui est une communion virginale de lumière et de tendresse, un Dieu où tout est don, où toute appropriation est impossible, où toute possession, d’où toute possession est exclue.

C'est ce Dieu-là qui est le seul Dieu, qui est le Dieu éternel, qui est le Dieu intérieur à nous-même, qui n'avait donc pas à descendre du ciel puisque le ciel, c'est l'âme du juste. Il était déjà là et, si ces formules sont encore dans le Credo, ce sont des formules symboliques pour nous, ou des formules sacramentelles pour employer un terme plus exact et plus précis et il est clair que nous n'allons pas chercher un ciel derrière les nuages : il n'y a qu'un ciel pour nous, c'est le ciel intérieur où nous passons du dedans, ou plutôt du dehors au-dedans, et ce ciel est en nous, ou plutôt c'est nous quand nous sommes face à Dieu et que notre vie n'est plus que une offrande de lumière et d'amour. C'est ce Dieu-là qui est le Dieu qui se révèle en Jésus, qui fait la joie du disciple, du plus petit d'entre les disciples qui est plus grand que Jean Baptiste, le plus grand de tous les prophètes.

Mais, face à ce Dieu, que signifie la divinité de Jésus-Christ ? Si ce Dieu est en nous, ne sommes-nous, ne sommes-nous pas nous-même, ne sommes-nous pas nous-mêmes Dieu autant que Jésus-Christ ? Que se passe-t-il au moment de l'Incarnation ?

Mais avant d'aboutir à ce point, il faut souligner que, si nous pouvons parler de la Trinité comme je viens de le faire, c'est que nous avons le consubstantiel homoousios de Nicée (en 325). Nous avons le dogme et disons tout de suite le bonheur inouï, incroyable, de rencontrer le dogme, sacrement de lumière et d'amour, qui nous introduit précisément au cœur du personnalisme divin et qui, malgré le subordinationisme des textes du Nouveau Testament, a réussi à établir cet équilibre parfait grâce à cette recréation des catégories sémitiques lorsqu'elles passent dans la langue grecque.

Il y a eu, par bonheur, cette transposition qui a provoqué une prise de conscience admirable, qui a permis de buriner et d'affiner le langage à un degré presque miraculeux pour aboutir précisément à l’homoousios de Nicée, au consubstantiel qui est prodigieux, parce que, si vraiment le Père, le Fils et l'Esprit saint sont consubstantiels, co-égaux, co-éternels, s'il n'y a rien en l'un qui ne soit dans l'autre, si tout acte est commun radicalement aux trois personnes, si aucune d'entre elles ne peut prendre aucune initiative parce que tout acte est commun aux trois personnes, puisque la Trinité, c'est la désappropriation de l'acte, c'est l'action en état et en esprit de pauvreté, il reste quoi ?

Qu'est-ce qui peut distinguer les personnes puisque tout, radicalement, absolument, totalement et éternellement et à part entière, leur est commun ? Qu’est-ce qui peut les distinguer ? Une seule chose : cette référence, cette relation qui décomprime, si l'on peut dire, l'être de Dieu, qui l'ouvre, qui le fait fleurir éternellement, qui le fait fleurir dans ce don total, sans cesse nouveau où la vie divine est ré-engendrée par le don toujours nouveau qui en est fait.

Mais c'est la même chose pour nous : qu'est-ce que notre personnalité ? Une relation, une relation à ce foyer central intérieur à nous-même qui nous suspend par la connaissance, qui nous suspend par le regard à cette présence toujours reconnue et toujours inconnue qui est la Présence divine. Notre personnalité est un regard vers l'autre, rien d'autre, tellement d'ailleurs que, lorsque nous cessons de la regarder, nous perdons notre moi personnel, nous retombons dans notre moi animal et dans toutes nos servitudes.

En Dieu, la personnalité est donc un regard vers l'Autre qui désapproprie l'acte, qui désapproprie l’acte de toute possession et fait de toute la vie divine cette extase d'amour qui aboutit à la définition de la Première Epître de saint Jean : " Pour nous, nous avons connu l'amour que Dieu a eu pour nous et nous y avons cru, car Dieu est amour. " ( 1Jn 4,16 ) Le " consubstantiel ", c'est donc la synthèse merveilleuse où trois cents ans et davantage, où, d'expérience chrétienne s'inscrivent dans ce texte miraculeux, dans ce texte sacramentel qui nous permet de relire le Testament Nouveau, avec des yeux tout neufs, comme nous allons le voir, plus outre d'ailleurs, en nous tournant maintenant vers l'humanité de Jésus-Christ.

Qu'est-ce qui se passe, donc, dans cette humanité de Jésus-Christ ? Ou plutôt, qu'est-ce qui se passe dans la Trinité au moment où s'accomplit dans le sein de la Vierge ces prémices de l'Incarnation que constitue la conception virginale de Jésus ? Qu'est-ce qui se passe dans la Trinité ?

La réponse chrétienne, c'est : rien. Rien ne se passe, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint-Esprit, divinité d'ailleurs indivisible. Rien n'est changé en Dieu, absolument rien.

" Tu étais déjà là, c'est moi qui n'étais pas avec toi. " Dieu était déjà tout présent, c'est l'homme qui n'était pas présent.

Donc toute la nouveauté de l'Incarnation est à reporter sur l'humanité de Jésus-Christ. Et qu'est-ce qui se passe dans l'humanité de Jésus-Christ ? Est-ce que l’humanité de Jésus-Christ va être transformée de créature en Dieu ? Est-ce qu’il y aura une métamorphose, une apothéose de l'humanité en Dieu ? Aucunement. Et, de nouveau, nous avons la réponse du dogme.

Le dogme d'Ephèse (en 431) qui d'abord nous garantit en Jésus l'unité de la personne dans le Theotokos : Marie est la mère de Dieu parce qu'elle est la mère de cette personne qui est Dieu. Mais toute la lumière viendra de le " asynkhytôs ", ce fameux adverbe du Concile de Chalcédoine (en 451) qui veut dire " sans mélange, sans confusion ". C'est là un terme d'une valeur incomparable : sans confusion, sans mélange, la nature humaine demeure une nature humaine, la nature humaine de Jésus est créée, c'est une créature au sens propre du terme.

C'est donc une créature, c'est donc un être limité, c'est donc un être incapable d'absorber Dieu, de s'égaler à Dieu au sens d'une confusion avec Dieu, c'est une créature qui est l’œuvre de la Trinité toute entière si nous voulons parler selon la Tradition et cette opération est indivisible : elle est commune au Père, au Fils et au Saint-Esprit.

Et en quoi consiste cette opération ? Elle consiste purement et simplement en une désappropriation. Cette nature humaine de Jésus-Christ, au lieu d'être axée sur un moi biologique, sur un moi nature, sur un moi résultat, sur un moi pesanteur, sur un moi fermeture, comme le nôtre - car qu'est-ce qui nous sépare les uns des autres, sinon ce moi fermeture ? Qu'est-ce qui fait que, avec l'intelligence dont nous disposons, nous sommes si fermés aux autres ?

C'est que justement la lumière ne s'est pas faite à la racine de l'être, c'est que nous sommes encore enracinés dans le cosmique, c'est que nous n'avons pas décollé de la biologie, c'est que nous sommes encore tout entier gouvernés par les impulsions aveugles qui sont à l’œuvre dans le monde minéral, végétal ou animal. En Jésus, la grande nouveauté, c'est cela : c'est que sa nature humaine est ouverte, désappropriée et donc livrée à cette impulsion, livrée à cette émondation, livrée à cette attraction que la divinité exerce sur nous, sur toute réalité, mais à laquelle nous ne répondons pas, dont nous nous détournons, que nous négligeons, à l'égard de laquelle nous sommes si constamment distraits, tellement que nous demeurons dans notre fermeture, contenus dans nos frontières, incapables de nous dépasser.

En Jésus, ces frontières éclatent ou plutôt elles sont prévenues par cette investiture divine, par cette grâce unique, incomparable, qui est le sceau d'ailleurs et l'amorce d'une mission unique et universelle : en Jésus, cette humanité est constituée en état de pauvreté absolue et la divinité peut donc l'aimanter, la vêtir, l'investir, être vraiment pour elle son centre de gravitation, être vraiment pour elle sa personnalité.

« Je est un autre », en Jésus, « je est un autre » parce que, justement, son humanité est toute entière sous l'aimantation de la divinité, au point que son humanité, tout en étant réelle infiniment, tout en étant une créature limitée, tout en étant parfaitement incapable d'absorber la divinité et de s'égaler à ses abîmes, néanmoins cette humanité, du fait même de sa désappropriation radicale, ne peut plus témoigner que de l'Autre qui s'exprime personnellement en elle, qui dit "je " et ''moi " à travers elle.

Nous avons donc en Jésus, dans l'humanité de Jésus, de nouveau une relation qui l'ordonne à la divinité comme à son véritable moi et qui habilite par conséquent son humanité à nous communiquer d'une manière unique la Présence divine.

Vous voyez que dans cette expression dogmatique, il y a une prodigieuse lumière, une immense libération, Dieu n'a pas changé, il n'y a pas eu de métamorphose de Dieu en l'homme, il n'y a pas eu de métamorphose de l'homme en Dieu, il y a eu cette désappropriation oblative qui éclate au cœur de la divinité, dans la vie trinitaire et qui se répercute d'une manière unique dans l'humanité de Jésus qui est la plus pauvre qui ait jamais existé, puisqu'on ne peut pas être plus pauvre que de ne plus pouvoir dire "moi '', que d'être tellement désapproprié qu'on ne puisse plus que s'offrir à l'Autre qui est le véritable je, le véritable moi, comme il veut l'être en nous d'ailleurs, puisque, dès lors que nous décollons de nous-même, nous sommes, nous aussi, aimantés par Dieu et l'horizon dernier de notre personnalité, c'est la Trinité elle-même, à travers le Verbe de Dieu incarné en Jésus. Jésus ne reçoit pas cette grâce pour lui. C'est une mission qui est inscrite au cœur de l'Incarnation, justement, de communiquer à tous les hommes la Présence divine dans le plein midi du dépouillement et de l'amour et de réaliser l'unité du genre humain dans cet unique moi, qui est le moi divin, tellement que Paul pourra dire aux Galates, et, désormais " il n'y a plus ni hommes, ni femmes, ni juifs, ni Grecs, ni esclaves, ni hommes libres, vous êtes tous une seule personne dans le Christ Jésus."
( Ga 1, 28 )

C'est la seule chance pour l'humanité d'atteindre à son unité. Rappelez-vous les milliards d'années que nous avons derrière nous et au-dedans de nous, qui pèsent sur nous, rappelez-vous toute cette évolution qui vient battre notre seuil et qui veut s'accomplir en nous, rappelez-vous ces milliards de morts qui se confondent avec la poussière. Où sont-ils ? Que sont-ils ? Quel lien entre eux et nous qui serons des morts aujourd'hui ou demain ? Quel lien y a-t-il entre eux et nous ?

Ils sont des inconnus, ils demeurent absolument anonymes. Nous ne savons même plus où ils gisent : ils sont entrés en composition avec des végétaux, avec des minéraux, ils sont entrés dans d'autres cycles, enfin leur trace est radicalement effacée, quel est leur lien entre eux et nous ? Quel est le sens de cette histoire ? Qui peut lui donner un sens ? Qui peut ranimer toute cette histoire et la revivre dans un seul dessein, sinon justement un homme universel qui n'a pas de frontière, qui n'est pas enfermé dans un moi fermeture, parce que il est radicalement désapproprié de soi et que, il est recouvert par le "moi " de l'éternelle pauvreté qui est le moi divin et qu'il devient apte, par là même, à récapituler toute l'histoire, à redonner à chacun son visage, à le rendre présent dans un éternel aujourd'hui, à être enfin intérieur à chacun étant, comme on l'a dit, chez lui dans l'intérieur des autres.

Et tout cela fait éclater cette évidence que la Révélation concerne une personne et non pas un objet, qui peut révéler une personne. Qui peut atteindre notre intimité, sinon quelqu'un qui est capable de la vivre, de la vivre sans la violer, de la vivre en nous offrant l'espace diaphane d'une tendresse oblative qui ne prétend pas nous absorber et nous assimiler à soi, mais qui prétend au contraire nous porter au sommet de notre grandeur.

La communication entre personnes, la connaissance d'une personne n'est possible que dans la réciprocité de l'amour qui faisait dire à Anne Philipe : " Toi seul me voyais, moi seule te voyais et maintenant, je demeure dans un monde sans regard ". Et justement, ici, dans cette Révélation qui est le Christ lui-même, dans cette Révélation qui n'est pas dans les mots, dans les discours, dans les textes, dans les Evangiles écrits ou parlés, mais qui est dans la personne même de Jésus, cette Révélation cautionne cette évidence que la révélation n'a jamais été autre chose que l'émergence d'une Présence à travers le magma, à travers l'humus, à travers les limites de l'homme qu'il s'agisse des prophètes, des artistes, des héros, des mystiques, des saints, la seule révélation concevable, c'est cette émergence d'une Présence personnelle, d’une Présence libératrice, d’une Présence intérieure, d’une Présence oblative, d’une Présence désappropriée de soi et qui nous introduit au cœur de la divine pauvreté.

C'est cela qui est la Bible. La Bible, ce n'est pas tout le magma des événements, des guerres, des combats, des malédictions, des jugements, des défenses, des interdits, des prohibitions, des malédictions. La Révélation, c'est, à travers tout ça qui est très humain et qui marque les limites de l'homme et la pauvreté de Dieu et la crucifixion de Dieu par l'homme, c'est, à travers tout ça, l'émergence d'un visage, l'émergence d'un cœur, l'émergence d'un amour qui, à cause de cela, ne peut se faire jour qu'à travers des personnes.

Si la Révélation est limitée, c'est justement parce que une personne ne peut s'attester qu'à travers une personne qui la vit et que Dieu, qui est essentiellement personne et que c'est à travers lui que nous nous personnalisons et que nous n'atteignons à nous-même, en tant qu'origine et source, qu'en lui et à travers lui, c'est pour cela que Dieu ne peut se révéler que lentement, à mesure que l'humanité vient à soi. C'est pourquoi il est nécessairement déformé et caricaturé dans l'exacte mesure où l'homme n'est pas encore entièrement et totalement personnifié.

          C'est pourquoi la Révélation parfaite ne pouvait jaillir que d'une humanité absolument diaphane, une humanité absolument désappropriée de soi, incapable de se posséder et de rien posséder, qui ne pouvait être qu'un témoignage à la divine pauvreté.

Mais cela nous le tenons précisément dans le " asynkhytôs " de Chalcédoine ( en 451) dans cette affirmation prodigieuse de la coexistence en Jésus Christ, de l'humanité et de la divinité sans aucun mélange, puisque, il s'agit d'une relation de totale et radicale désappropriation.

Nous rejoignons par là notre vocation la plus intime, puisque c'est précisément dans cette pauvreté intérieure que nous atteignons à nous-même et que le Christianisme est là : le Christianisme est dans cette pauvreté. Le Christianisme n'est pas une doctrine, il n'est pas un système du monde, il n'est pas une philosophie, il n'est pas une science, il n'est pas une explication : il est un témoignage. Il est une expérience unique, celle que Jésus-Christ fait, celle qu'il vit, celle qu'il est et dont il se borne à témoigner pour nous communiquer comme un divin ferment cette pauvreté qui est la respiration de tout son être afin que, délivrés de nous-même, nous atteignions nous-même à l'universel.

C'est à partir de ce développement dogmatique, où le dogme est un sacrement, où le dogme est précisément une parole du dedans, une parole translucide qui émane de l'intimité du Christ vers la nôtre, où le dogme n'est pas du tout un enseignement qu'on pourrait comprendre à coup de dictionnaire, une confidence d'amour que l'amour est seul capable d'entendre.

Enfin le mot " amour " qui s'échange entre des milliards d'êtres depuis que l'humanité existe ! Il ne prend son sens que, à travers les personnes qui s’entre échangent. Il est bien évident que, sans cet amour, ce mot banal tomberait en poussière. Si il vit, si il est la vie de la vie pour des milliards d'êtres, c'est que justement il prend vie dans les personnes, qu'il véhicule leur lumière et qu'il porte le feu de leur tendresse.

Ce sont des mots-sacrement, ce sont des mots-personne, ce sont des mots vivants, et tel est précisément le dogme qui nous conduit et nous ramène et nous recentre toujours en l'intimité de Jésus-Christ. C'est pourquoi je suis absolument certain que, si l'on veut étudier les origines chrétiennes, au lieu de peiner d'abord sur les documents du Nouveau Testament, en essayant d'en extraire une histoire par toutes sortes de manipulations, sans doute très loyales mais très arbitraires, il faut se situer au contraire au cœur du dogme, voir ce qu'est devenu dans la réalité des faits, voir ce qu'est devenu dans la vie ecclésiale, dans la vie des meilleurs, dans la vie des mystiques chrétiens, au cœur de la liturgie, au cœur du suprême dépouillement de la foi, voir ce qu'est devenue cette personne de Jésus-Christ.

Et voilà justement ce qu'elle est devenue dans le dogme. Cela suppose une expérience d'une pureté incroyable. Même si ceux qui ont été les artisans de la définition étaient des brigands, il n'empêche que, ils avaient derrière eux, ils avaient derrière eux les saints, ils avaient derrière eux la vie mystique des plus humbles, ils avaient derrière eux le feu de la Pentecôte, ils avaient derrière eux l'illumination de l'Esprit saint qui est l'âme de l'Eglise, ils avaient derrière eux toute cette immense procession de lumière et d'amour où déjà l'Incarnation s'était répandue et communiquée pour constituer le Corps Mystique de Jésus-Christ.

Il est donc absolument essentiel - et c'est la meilleure manière d'aboutir à l'histoire - parce que, on s'interdit alors de la forcer, on voit tout-de-suite qu'on n'a pas à faire à des documents d'érudition, qu'on est en face d'une foi qui témoigne de soi, mais maladroitement, mais malaisément et tout d'un coup, justement en projetant sur ces documents cette lumière éclatante, une expérience qui a mûri et qui a pris possession d'elle-même dans un langage admirable, nous pouvons désembroussailler tous ces textes, recréer entre eux une perspective ordonnée, leur rendre justice à chacun, les remettre chacun à leur époque, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à des anecdotes qui soient, qui sont tout à fait concrètes, qu'il n'y a plus de raison de mettre en doute, mais qui n'atteignent, bien sûr, pas le cœur du mystère.

Je suis stupéfait, quant à moi, que toutes les vies de Jésus que j'ai lues, à peu près toutes celles que j'ai énumérées au début, qu'aucune de ces vies de Jésus n'ait jamais songé à s'éclairer à partir de l'expérience chrétienne. Car enfin, ces textes ont été écrits par l'Eglise, ils ont été écrit pour l’Eglise, ils ont été écrits par la foi et pour la foi, ils ont été écrits à des époques différentes, ils représentent plusieurs couches de développement, ils ne prétendent pas à mettre le point final. C'est une foi qui est en marche et le point final est si peu mis que nous aboutissons, justement, à ce dépassement merveilleux de Nicée (325), d'Ephèse (431) et de Chalcédoine - 451 - où, en plein 5ème siècle, enfin nous pouvons aboutir à concevoir l'histoire de Jésus, dans tout son réalisme de créature, dans toute sa réalité de Fils de l'homme et donc aussi dans toute sa réalité de Fils de Dieu.

Mais ce n'est pas un fils de Dieu qui a commencé d'être avec l'Incarnation. C'est l'éternelle divinité dans le moi du Verbe qui est le terme de l'Assomption, qui ordonne cette humanité à la divinité pour qu'elle entre dans le circuit de l'éternel amour et que nous en.., nous y entrions avec elle.

Je crois que par là on s'épargne une argumentation simpliste comme celle du Père Daniélou. Je dis simpliste parce que ce texte l'est. Cela ne veut pas dire que le livre le soit. Il y a des choses admirables dans les livres du Père Daniélou et en particulier dans ce Dieu en nous, il y a une somme extrêmement instructive de différents aspects de la Révélation, mais enfin il y a ce simplisme. Puisqu'il est là, nous pouvons bien constater combien il est insuffisant et, puisque d'ailleurs il ne fait que refléter une apologétique tout à fait dépassée, en tous cas qu'il faut dépasser, il était utile et indispensable de nous poser la question : " Peut-on écrire une vie de Jésus ? "

Non, mais on peut atteindre à la Présence de Jésus, à la personne de Jésus comme on atteint à l'intimité d'une personne aimée et c'est là tout l'essentiel, tout l’essentiel parce que cela nous délivre de toutes les idoles d'une révélation matérielle où il faudrait tout avaler, tout admettre, tout mettre sur le même plan, alors que, il n'y a qu'une seule Révélation, c'est l'émergence de la personne dans la nuit de nos ténèbres et c'est cette même Présence s'inscrivant au cœur de l'histoire à travers une humanité. Où voulez-vous qu'elle s'inscrive ?

Il n'y a d'expérience qu'humaine. Tout ce qu'on dit, ce sont les hommes qui le disent. Toutes les affirmations sur Dieu émanent des hommes. Encore faut-il que ces hommes soient des hommes, qu'ils ne soient pas enfermés dans la gangue de leur biologie et, à mesure qu'ils émergent, Dieu émerge avec eux et, quand l’immersion est totale comme en l'humanité de Jésus-Christ, la Révélation est parfaite et indépassable parce qu'il ne s'agit pas de mots, de systèmes, mais d'une Présence, d’une Présence qui nous est livrée dans sa plénitude et que nous connaîtrons d'ailleurs, que nous ne pourrons connaître qu'en la vivant.

C'est dans la mesure où nous-même, nous entrons dans cette désappropriation oblative, c'est dans cette mesure que Jésus-Christ prend un sens, que les Evangiles se mettent à vivre, que toutes leurs limites sont consumées dans le feu de l'Esprit parce que nous ne nous, nous ne nous accrocherons plus alors aux mots : il n'y a plus que un seul mot, il n'y a plus qu'un Verbe silencieux qui est Jésus-Christ. Et, par bonheur, justement, le développement dogmatique s'est articulé sur la personnalité, sur le personnalisme en Dieu, sur le personnalisme en Jésus Christ, sur le personnalisme en nous, je veux dire précisément sur notre seul problème, l'unique problème qui est de nous faire homme.

C'est ce problème central qui est au cœur de l'Evangile et qui s'éclaire d'une manière prodigieuse dans le personnalisme intra-divin du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dans le personnalisme divin de l'humanité de Jésus-Christ dévêtu de soi et revêtu du Verbe pour se consommer dans le personnalisme ecclésial dont nous parlerons tout à l'heure.

C'est là un prodigieux itinéraire qui, en nous donnant une entière confiance aux documents du Nouveau Testament en tant qu'ils portent une Révélation, la Révélation d'une Présence et d'une personne, nous interdit d'ailleurs de nous accrocher aux mots et nous ramène toujours à ce dialogue d'amour avec la Présence du Seigneur qui est la vie de saint Paul et la nôtre puisque " pour moi, dit l'Apôtre, puisque pour nous, dans la mesure où nous sommes chrétiens, vivre, c'est Christ."

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